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REVUE
DES
DEUX MONDES
XLIY« ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE
ni. — !•' MAI 1874. ^^ . \
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REVUE
DES
DEUX MONDES
XLIV» ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE
TOME TEOISIÊME
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE BONIPARTE, 17
1874
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PRESERVATION
REPLACEMENT
REVIEW4l^
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L'EMPIRE DES TSARS
ET LES' RUSSES
YV.
L'ÉGLISE RUSSE.
IL
LB PATRIARCAT BT LB SAINT-STIIODE. — LA TOLÉRAlfCB RBLIOIBfSB
BT LA Situation dbs diff<re!is cultes.
Nous ayons étudié l'esprit de l'orthodoxie orientale, nous avons
essayé d'en déterminer la valeur morale et politique; nous voulons
aujourd'hui examiner la situation légale de l'église russe, ses rap-
ports avec l'état et avec le souverain. Dans le catholicisme grec,
la constitution ecclésiastique tend à se modeler sur la constitution
politique, de même que les limites des églises tendent à se calquer
sur les limites des états ou des peuples. Ce sont là deux faits corré-
latifs, inhérens à la forme nationale des églises orthodoxes. Confi-
nées dans les frontières de l'état, dépourvues de chef commun et
de centre religieux étranger, ces églises, indépendantes les unes
des autres, sont plus ouvertes à l'influence du pouvoir temporel,
plus accessibles au contre-coup des révolutions de la société laïque.
Avec une hiérarchie partout identique de prêtres et d'évèques, les
églises orthodoxes s'acconunodent selon les temps ou les lieux de
régimes fort divers, le mode de leur gouvernement intérieur finis-
sant toujours par se mettre en harmonie avec le mode de gouver-
nement politique. Le degré de leur liberté est en raison de la liberté
(1) Voyez U Rmm des 15 août, 15 leptembre, 15 octobre 1873, 15 Janyler et
l*' mari 1S74.
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6 mffVW DM- Bfi»
civile, et la forme de leur administration en rapport avec l'adminis-
tration de l'état. Sur ce point encore, on a souvent en Occident
pris l'effet pour la cause. L'asservissement des églises de rite grec
a été la conséquence plutôt que le principe de la servitude des peu-
ples de l'est de l'Europe.. En Russie, c(mu)Ae.à.Byzaiice5 ce n'est
point là^dépendance de l'église (pii a crée ràutocmtie, c'est l'auto-
cratie qui a fait la dépendance, de l'églîae. En usant de ces expres-
sions de dépendance ou de servitude, nous parlons en étrangers :
elles ne sont poiiit admises par les Russes, et sur nos lèvres elles
blessent leurs oreilles. Prêtres et laïques repoussent tout reproche
de ce genre comme une calomnie ou un malentendu. Â les en croire,
les Russes n'ont fait que conserver, en les régularisant, les rela-
tions primitives de l'église et de l'état dans l'empire des Constan-
tin et des Théodose. Ces revendications ne se peuvent entièrement
contester : il entre dans les jugemens de l'Occident sur l'église russe
plusieurs préjugés et beaucoup de confusion. Pour se rendre sé-
rieusement compte de la situation de l'église vis-à-vis du gouver-
nement, il faut un examen attentif de leurs rapports réciproques, il
faut savohr distinguer ce qui appartient à l'un de ce qui revient à
l'autre, savoir séparer ce qui dans leurs relations actuelles est ac-
cidentel, transitoire, et ce qui est permanent, inhérent à la nature
même de l'église ou de l'état. Pour mieux comprendre ce qui dans
la constitution de l'église russe est le fait de l'orthodoxie orientale
et ce qui est le fait du système politique, il faut rapprocher la si-
tuation légale du culte dominant de celle des autres confessions
chrétiennes, des autres religions dans l'empire; il faut connaître
quelles tendances imposent au gouvernement rasse, en matière re-
ligieuse et en administration) ecclésiastique, ses- traditions natio-^
nales et son principe autocratique.
I.
C'est à une époque relativement réfcente que ^église russe a été
mise à là place qu'elle occupe aujourd'hui^ dfens l'état. Avant d'f
parvenir, elle a passé par différentes phases dbnt: l'une, le patriar-
cat,, excite encore cher quelques esprits des regrets, si ce n'est des
espérances. Cette église, que nous nous représentons comme endor-»-
mie depuis des siècles, a eu une existence active, vivante^ souvent-
tragique. A notre étonnement, elle a une histoire aussi ranplie et
aussi animée qu'aucune. Les Russes, ecclésiastiques et laïques, Tont
plusieurs fois écrite : M. Ifouravief, le frère du terribife général, l'a-
vait ébauchée. M»' Philarète, évêque de Tchemigof, et M*' Macaire,
archevêque de Kharkof, l'ont récemment traitée en de vastes oUf*
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EA :BIIS8IE :£! laBB EUSSES. 7
vrages qui partout feraient honneur au clergé. La lente dif&tsion
du cfaiistiansme dans ces immenses plaines du nord, parmi des
peuplades de tant de races diverses, prête à ces annales un charme
égal à' celui des rédts de la prédication chrétienne daiB les forêts
de la Gaule ou de la Genzianie. Pour le politique, elles ont un dcuible
intérêt : l'émancipation ipmgressiTe de l'élise russe Yis-à-*yiside
l'église-mère de Gonstantinople et Tintimité croissante du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel dans l'empire. Cette marche 'COi>-
stante et parallëfe vers un double objet donne à l'histoire ecclé-
siastique de la Russie une unité, une logique difficiles à^ retrouver
dans l'histoire de toute autre église nationale*
Au point de vue de ses relations étrangères comme au point de
vue de son gouvernement intérieur, l'existence de l'église russe se
partage en quatre phases : l'âge de la complète dépendance du siège
de Gonstantinople, — la. période transitoire où l'église, moscovite ac-
quiert peu à peu 6on autonomie, enfin l'indépendance ecclésiastique
définitivement proclamée, — la période du patriarcat de Moscou, et
celle du samt-synode de Pétersbourg, qui dure encore. Pendant la
première époque, les métropolites de la Russie, siégeant à Kief
comme les grands*princei, sont d'ordinaire directement nommés par
le patriarche de^Gonstantinople, souvent même ce sont des Grecs
étrangers à la langue et aux mœurs du pays. En dépit de quelques
tentatives d'un ou deux Ar/im^^^^ pour rompre cette sujétion, l'église
russe n'est alorsqu'une province du patriarcat byzantin. L'invasion
des Tatars et le transport du centre politique des bords du Dnieper
au bassin du Volga relâchent, en î^ isolant, les liens des deux
églises. Le métropolite de la Russie, qui suit lès grands-princes à
Vladimir, puis à Moscou, est eneore suŒragaitt du patriarche grec,
mais il est de sang russe; il est élu par son clergé ou choisi par
le souverain. A T^empte de sa mère byzantine, l'église de Russie
se montre, dès l'origine, pleine deirespect ou de déférence pour
le pouvoir temporel. Les guerres civiles des princes apanages, puis
la domination tatare, lui garantirent longtemps plus d!influence ou
d'indépendance quejne lui^en eût laissé un pouvoir plusr fort.: Gomme
les kniazes de Vladinrir ou de Moscou, les métropolites étaient con-
firmés par lestiians ^mongols; la politique des oppresseurs se joi-
gnait à la piété ctes princes nationaux pour assurer lesiprérogatives
de la hiérarchie ecclésiastiqiœ. Russes et Tatars contribuaient à l'in-
fluence d!un clergé dont les chdis servaient d'arbitres entre les dif-
firens kniaae6,'0u d'avocats vis-à-vis de l'envahisseur. C'est peut-
être Vâge le plus glorieux, l'âge héroïque de l'église russe; c'est
l-époqueide ses plus grands saints iimtionaux:: les Alexandre Nefski,
les Alexffi, les Serge, L'époque de. la plupart de ses grandes'fonda-
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
tions monastiques. L'élévation de l'autocratie au sortir du joug tar-
tar devait diminuer la position de Téglise : l'extinction de la maison
souveraine lui redonna pour un temps une puissance nouvelle. A
travers ses fureurs bigarres, Ivan le Terrible avait travaillé à l'abais-
sement du clergé conune à celui des boîars. L'église russe eut alors
dans son métropolite saint Philippe son Thomas Becket. Aujourd'hui
la châsse d'argent de la victime du tsar occupe dans la cathédrale
de Moscou un des quatre angles, qui, selon l'usage oriental, sont
les places d'honneur, et les souverains de la Russie vont baiser les
reliques du défenseur des droits de l'église.
Le métropolite, chef unique de l'église moscovite, était déjà un
personnage bien considérable en face d'un autocrate. Il fut remplacé
par un prélat pourvu d'un titre plus imposant et de plus hautes
prérogatives. En 1589, au lendemain de la mort du prince qui avait
le plus violenté le clergé, sous le fils d'Ivan le Terrible, la Russie
demanda un patriarche. L'initiative de cette innovation ne vint pas
d'un tsar, elle vint des calculs d'un homme qui, devant la perspec-
tive de la fin prochaine de la famille régnante, rêvait le pouvoir
suprême. Chose remarquable, le patriarcat fut établi à la même
époque et sous la même influence que le servage. Par l'une de ces
deux mesures, Boris Godounof cherchait Tappui de la noblesse, par
l'autre celui du clergé. Les motifs étaient honorables pour la Rus-
sie, il s'agissait de l'émanciper de toute suprématie religieuse
étrangère, de mettre la chaire de Moscou sur le même rang que les
vieilles métropoles ecclésiastiques de l'Orient. Les prétextes étaient
plausibles : la Moscovie, démesurément agrandie sous les deiiiiers
tsars, était trop vaste pour que son église pût être gouvernée des
rives du Bosphore; Constantinople était tombée sous le joug des
Turcs et son patriarche dans la dépendance du sultan. L'empire
russe n'était pas seulement le plus grand des états orthodoxes, il
était le seul libre de toute domination étrangère, et il semblait na-
turel que l'indépendance ecclésiastique suivit l'indépendance poli-
tique. La création du patriarcat, conune, un siècle plus tôt, le ma-
riage d'Ivan III avec l'héritière des empereurs d'Orient, cachait
peut-être quelques visées lointaines. Peut-être les Russes entre-
voyaient-ils la possibilité de succéder aux Grecs dans leur ancienne
suprématie religieuse et politique. Le patriarche de Constantinople,
venu à Moscou pour l'érection du siège patriarcal, reçut du tsar et
du clergé l'offre d'y monter lui-même en gardant le titre de pa-
triarche œcuménique, comme si, en faisant asseoir sur leur nou-
velle chaire le chef traditionnel de l'église grecque, les Russes
eussent voulu transporter le centre de l'orthodoxie des bords du
Bosphore à ceux de la Moskova. Le prélat byzantin, qui n'était
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LA BUSSIE ET LES BUSSES. 9
venu chercher que des secours pour son église, refusa les oflres
du tsar et se contenta de ses aumônes. Le patriarcat moscovite eut
un caractère uniquement national, sa juridiction ne s'étendit qu'a-
vec les limites politiques de l'empire, et ne put même s'asseoir
dans les provinces orthodoxes de la Pologne. C'était aux évèques
russes rassemblés en concile de nommer leur chef; ils choisissaient
trois noms, entre lesquels le sort devait décider. Les prérogatives
du patriarche restèrent au fond les mêmes que celles du métro-
polite : il fut seulement entouré de plus d'hommages. Comme le
métropolite, le patriarche était le chef suprême de la justice ec-
clésiastique, qui, outre les affaires du clergé et les causes de ma-
riage, embrassa jusqu'à Pierre le Grand les causes de succession. A
son entretien étaient affectés les revenus de couvens et de terres
déterminés : sa maison était modelée sur celle du tsar; il avait
comme lui sa cour, ses boîars, ses grands-of&ciers; il avait ses tri-
bunaux, ses chambres financières, ses administrations de toute
sorte.
L'institution d'un patriarche revêtu de tels privilèges paraissait
devoir assurer à l'église une plus haute influence. Elle lui donna
plus d'éclat extérieur que de réelles garanties d'indépendance. En
coupant le dernier lien qui la rattachait à la juridiction de Constan-
tinople, le patriarcat accrut l'isolement de l'église russe et par là la
laissa peut-être plus exposée aux entreprises du pouvoir civil. Af-
franchi de toute autorité étrangère, le clergé moscovite n'eut plus à
l'étranger de recours contre l'autorité des tsars. N'ayant au dehors
ni supérieur, ni sujets spirituels, le patriarche restait sans appui
extérieur, enfermé dans les limites de l'empire en face de l'auto-
cratie, qui tôt ou tard devait limiter les privilèges du patriarcat ou
le supprimer comme un contre-poids incommode. Une pareille di-
gnité dans de telles conditions ne pouvait avoir longue vie; elle ne
dura guère plus d'un siècle (1589-1700). La situation d'où était
sorti le patriarcat lui donna d'abord un grand rôle. La forte organi-
sation de son église au moment de l'affaiblissement de son gouver-
nement civil fut pour la Russie une chance heureuse, ce fut, disent
ses historiens ecclésiastiques, une précaution providentielle. Insti-
tué à la veille de l'extinction de la maison tsarienne du sang de
Rurik, le patriarcat traversa l'anarchie des usurpateurs et présida
à l'établissement des Romanof. Dans la première période, il aida plus
qu'aucun pouvoir à sauver la Russie de la dissolution ou de la domi-
nation étrangère; dans la seconde, il contribua largement à donner
au règne réparateur des premiers Romanof le caractère religieux et
paternel qui, dans l'histoire de la Russie, en fait une sorte d'âge
d'or. Les dix patriarches de Moscou forment comme une dynastie
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10 RBTUE DEfii DEm IfiOiniES^,
pontiflcale dont Texistence est remplie d'alternatives de grandeur et
de chute. Le premier est le principal promoteur de l'élection au
trône de Boris Godounof et est chassé de son siège par le faux Dmi-
tri; le second soulère le peuple contre les Polonais campés dans
Moscou, et par Tordre de leur parti meurt de faim dans sa prison.
Sous Michel Romanof» c'est le père du tsar», le patriarche Philarëte,.
qui dirige le gouvernement, c'est lui qui rétablit l'autocratie et est.
le vrai fondateur de la dynastie. Sous le tsar Alexis, c'est encore
un patriarche, Nikone, qui a la principale part à la conduite des
affaires , c'est lui qui décide la réunion de l'Ukraine et la soumis-
sion des Cosaques à l'empire^ Le pontificat de Nikone marque le
point culminant de l'église russe et le moment critique de son his-
toire. D'un caractère remuant et ferme^ d'un equit à la fois stu-
dieux et entreprenant, ce moine, sorti du peuple, arraché à un cou-
vent de la Mer-Blanche, est peut-être le plus grand homnfê qu'ait
produit la Russie avant Pierre le Grand, avec lequel on pourrait lui
trouver plus d'un trait de ressemblance; Sa puissance tourna au dé-
triment de son siège, et la plus sage de ses réformes ecclésiastiques
au déchirement de son église. Des corrections qu'il fit subir, aux
livres d'offices sortit le schisme, le raskal, qui depuis deux siècles
désole l'orthodoxie russe. De son influence sur les affaires publiques
et de la jalousie des boïars surgirent les démêlés qui, après un long
procès, le firent solennellement déposer par un concile. La chaire
de Moscou reçut de la chute du plus grand de ses pontifes un ébran-
lement dont elle ne se remit point : la déposition du patriarche pré-
para l'abolition du patrian^t. Le schisme qui repoussait la réforme
liturgique de Nikone dépouilla l'église officielle de son influence sur
une grande partie de la nation. En ayant recours au pouvoir civil
pour lutter contre les sectaires, l'église se mit davantage dans sa
dépendance; elle fut obligée de chercher auprès du trône l'ap-
pui qu'elle {»rdait dans le peuple. A ce point de vue, la position de
relise russe n'était point sans ressemblance avec celle de l'église
anglicane de la môme ^oqpie vis-à-vis des sectes puritaines. Lors-
qu'elle fut supprimée par Pierre le Grand, l'autorité patriarcale était
en sensible décadence.
Le patriarcat était affaibli, il parut encore entouré de trop de
prestige au rénovateur de la Russie., L'al>olition du tr6ne patriarcal
devait être une des réformes de Pierre le Grand : elle était la con-
dition de la durée des autres. L'église était naturellement trq) atta-
chée aux vieux usages, trop opposée aux iimovations pour que le
réformateur lui laissât une constitution aussi forte. On connaît le
propos du malheureux Alexis : ce je dirai un.motaux.évêques, qui le>
diront aux prêtres, lesquels le répéteront au peuple, et tout revien-
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JËàlKDSeiE.^T £B6 BDSâfiB. i 11
dra à l'cH^e aimni.i> PierreiasEvait las eneouragemens d<Nmés dans
•ledergéaurprojeis jréactioDiieires de son fils. Petit-rfils lui-même
d'un patmrche, ilrse souvenait du >pouToir exercé par son bisaïeul
'Phikrète sous le nom du tsar Michel; il se rappelait Les embarras
qu'avait donnés i sod père Alexis la déposition de.Nikone. .Pierre I^
n'était pas homme à adoKttre.la théorie scolastique des deux pou-
Yom, des deux astres qui éclairent les peuples d'une lumière. indé-
pendante; ce n'étaient point de pareillesleçons qu'il avait rapportées
de l'Europe. La suppression du patrmrcat fut un. des effets de l'imi-
tation de rOeaeident. Ne pouvant, comme à la guerre ou dans l'ad-
ministration, y mûfiûjBT des étrangers, .Pierre se servit pour la
Téionoe de l'égliie deiBetit87BttSsiens élevés à>racadémie de Kief
sous l'influence de J!£urope. La réforme ecclésiastique se fit sous
une inspiration occidentale, en partie sous une inspiration protes-
tante; les voyages du tsar, les ex^nples deil'Angleterre, de la Hol-
lande et de certains états de l'Allemagne, ne furent .probablement
pas étrangers à la.nouvelle constitution de l'église russe. La France
elle-même y (contribua d'une manière .indirecte. Le remplacement
d'un chef unique par une assemblée ne fut point dai» l'ceuvre de
Pœrre le Grand «un. acte isolé, apécial à l'église; c'était un plan gé-
néral , un système alors en vogue en Occident, particulièrement en
France, où les minislres de Louis. XIV cédaient la place aux con-
seils de la régence. Pierre s'était épris de cette innovation, et au
retour de son second voyage il substitua partout aux dignités exer-
cées par un seul homme des collèges composés de plusieurs mem-
bres. De l'administration de Tétat il transporta ce système à l'ad-
ministration de l'église : Le saint-synode russe n'eut point d'autre
origine, et pendant quelques semaines il porta le titre de collège
Mpirituélj bientôt chaîigé pour le nom plus ecclésiastique de iri$
saiïïtrsjpfvode.
Aux collèges administratifs de Pierre I^ ont, au commencement
du XDL^ siècle, succédé des minktres : le collège ecclésiastique, le
saint-synode, a seul survécu. C'est que le tsar, mal inspiré pour les
départemens civils, avait rencontré la forme de gouvernement la
mieux adaptée aux. besoins de son église. Le synode rappelait par
certains côtés les conciles, qui dans l'orthodoxie orientale ont tou-
jours joui de l'autorité suprême. D'après les canons de l'église ,
c'était à une assemblée de ce genre que, pendant la vacance de la
chaire patriarcale, revenait l'administration ecclésiastique. Il n'y
avait donc qu'à régulariser ce mode temporaire de gouvernement et
à le rendre permanent. Après la mort du réformateur, quelques
personnes songèrent à relever le patriarcat; eût-il été relevé, qu'il
n'eût pu rester debout. Il n'y a plus de place en Russie pour un
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12 RETUE DES DEUX HOTOBS.
patriarche, il n'y en aurait dans aucun état moderne. Le rétablisse-
ment n'en peut être rêvé que par des étrangers à la Russie ou à
l'orthodoxie, ou par des sectaires demeurés en dehors du mouve-
ment des sociétés humaines. En détruisant le patriarcat, Pierre I"^
fit une œuvre politique; il y mêla, comme toujours, des erreurs de
détail, des exagérations. Dans son Règlement spirituel^ il introduisit
des clauses outrées, parfois blessantes pour le clergé ; cette créa-
tion, l'une des plus contestées de ses réformes, n'en est pas moins
l'une des plus durables. Le renversement du patriarcat abaissa un
moment le clergé russe; il le réduisit pendant un siècle à une dé-
pendance exagérée, fâcheuse pour ses mœurs, pour sa considéra-
tion; il fournit un grief de plus eux sectaires, et rendit le raskol
plus obstiné; ce ne fut pas moins pour la Russie et pour l'église
une révolution d'autant moins à r^etter qu'elle était inévitable.
Elle ouvrit la porte aux réformes ecclésiastiques, ou du moins les
rendit possibles; l'ignorance. du clergé diminua; presque toute la
théologie russe date de cette ère nouvelle. La substitution parmi le
clergé national d'une autorité collective à une autorité unique n'é-
tait pas seulement dans les besoins de l'état moderne, elle était dans
l'esprit et les destinées du christianisme oriental. Comme l'ensemble
de l'église orthodoxe, chacune de ses églises particulières tend à
être gouvernée par des assemblées; dans les membres, comme
dans le corps entier, l'autorité est en train de passer à une repré-
sentation ou à une délégation multiple. Il y a une autre cause de
cette transformation. Dans l'orthodoxie, c'est en grande partie à la
nation, au pouvoir civil, qu'il appartient de décider du mode d'ad-
ministration de l'église; naturellement le gouvernement ecclésias-
tique tendra de plus en plus à se mettre en harmonie avec le gouver-
nement civil et les habitudes des sociétés modernes. On a dit qu'en
créant le saint-synode Pierre le Grand avait fait en Russie une œuvre
analogue à celle de Henri VIII et d'Elisabeth en Angleterre. A part
toutes les autres, il y a cette différence, que le catholicisme grec
comporte dans sa constitution extérieure des réformes incompatibles
avec le catholicisme romain. Chez lui, l'autorité administrative su-
prême, patriarcat ou synode, a toujours été d'institution humaine,
historique; aucune ne peut, comme la papauté, élever de préten-
tions à une origine divine et à une durée étemelle. Le gouvernement
de l'église par une assemblée n'est point particulier à la Russie
et au régime autocratique. Les peuples orthodoxes auxquels le
XDL* siècle a rendu une existence indépendante ont adopté la même
institution. La Grèce démocratique et libérale a, comme la Russie,
mis à la tête de son église un synode. Les détails de l'organisation
varient, le fond est le même. Dans les deux pays, les lois orga-
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LA BUS8IE ET LES RUSSES. 13
niques, si différentes à tous égards , se rencontrent sur ce point
et donnent au souverain vis-à-vis de l'église des titres équivalens.
La forme synodale n'est point une invention passagère du despo-
tisme, c'est la forme naturelle, logique, nous pourrions dire la forme
définitive de l'administration des ^lises du culte grec. Le respect
de leur antiquité pourra préserver les patriarcats orientaux du
sort de celui de Moscou; ils verront leur autorité effective dimi-
nuée se réduire à une sorte de présidence du conseil de gouverne-
ment de l'église. Aujourd'hui même le patriarche de Constantinople
est entouré d'un synode sans lequel il ne prend aucune mesure im-
portante. Dans toutes les églises orthodoxes, l'ancienne administra-
tion monarchique par patriarche, exarque ou métropolite, doit gra-
duellement céder la place aux autorités collectives.
De cette substitution d'assemblées multiples à l'autorité person-
nelle des plus hautes dignités ecclésiastiques, il ne suit point que
les églises orientales doivent demeurer dans une étroite et perpé-
tuelle dépendance de l'état. La forme synodale n'implique point en
elle-même l'asservissement des églises; elle leur peut assurer une li-
berté égale, parfois même supérieure à celle que leur oflre le patriar-
cat. De nos jours même , la comparaison entre le saint-synode de
Pétersbourg et le patriarche de Constantinople est peu propre à
faire regretter au clei^é russe cette dernière dignité. « A l'étranger,
me disait un Russe en rade de Constantinople, vous pleurez volon-
tiers le patriarcat de Moscou. Connaissez- vous celui du Phanar?
Quand nous aurions un patriarche, quelles seraient en dehors du
respect populaire ses garanties d'indépendancf ? Votre grand pa-
triarche d'Occident, le pape romain, qui a des sujets et des tribu-
taires spirituels aux quatre coins du globe, ne se trouve pas assez
libre dans un état libéral; il ne voit pour son pouvoir de garanties
que dans la souveraineté. Que serait-ce d'un patriarche national
isolé en face d'un autocrate? Il lui faudrait descendre au rang de
fonctionnaire révocable ou s'ériger en empereur religieux, en mi-
kado. Vous plaignez en Occident la servitude de notre église, et,
quant à l'église de Turquie, vous lui trouvez assez de liberté pour
avoir protégé ses maîtres par les armes; serait-ce que le saint-sy-
jiode russe est choisi par un prince chrétien et le patriarche byzan-
tin par le sultan? La main musulmane qui élève à son gré sur la
chaire de Constantinople en fait à son gré descendre : nous avons
vu des patriarches tour à tour nommés, destitués et renommés;
nous avons vu le synode.de Constantinople composé en grande par-
tie d'anciens patriarches déposés. Est-ce là une constitution préfé-
rable à celle de notre église? »
Ce n'est en effet ni l'une ni l'autre forme, ni le synode ni le pa-
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Ift ftef0S DE6 DEOX MCnCIKS.
triarcat, qui par winudme a la yertu d'asaurer la Ittserté de l'é-
glise; c'est le mode d'élection d'où sortent l'une ou l'autre aat<mté
et les garanties qui l'entourent; ce sont avant tout les lois et plus
encore les mœura publiques. Dans des conditions également favo-
rables, la comparaison entre un patriarcbe unique et iin conseil
synodal pourrait encore tourner au profit du dernier. C'est lui qui
saurait le mieux assurer la liberté intérieure du clergé et les droits
des prêtres ou des fidèles» lui qui mènerait le mieux la société r^
ligieuse au self^av$mmera. Il n^ a pas de comtitution libérale qui
ne soit conciliable avec \m synode : en le composant de membres
de droit, inamovibles, comme l'est déjà en pa^ le synode de
Pétersbourg, on en pourrait faire une sorte de sénat ecclésiastique,
— en le laissant élire par les évéqiftB, une sorte de concile par dé-
légation, — en le faisant choisir par les différentes classes du clei^gé,
un parlement, une assemblée représentative de tous les intérêts
ecclésiastiques. Cette forme flexible se prête à tous les progrès, à
toutes les évolutions où peuvent aboutir les habitudes politiques ou
les idées religieuses. Là est le gage de sa durée : un synode est aussi
bien à sa place dans un gouvernement absolu que dans un gouver-
nement libéral, dans une république que dans une monarchie.
Le saint^synode dp Russie est en rapport avec le gouvernement
et la société russes. Comme toutes les autorités de l'empire, il est
à la nomination du souverain. Il a le titre de très saim^synode
dirigearay c'est-à-dire administrant; mais le code et le Bègkment
spirituel ont soin de constater qu'il n'agit qu'en vertu d'une délé-
gation de Fempereur^ Pour la puissance autocratique, le synode est
l'instrument de l'administration des affaires ecclésiastiques, comme
l'est le sénat des ailaires civiles. Les Russes n^en contestent pas
moins les déductions tirées de ces textes législatifs par les adver-
saires de leur église. Il en est, disent-ils, de cette prérogative sou-
veraine comme de toutes les prérogatives monardiiques; il est facile
de les pousser à Tabsurde, facile d'ro tirer des conséquences ou-
trées. En pareille Tnatière, il est toujours malaisé de déterminer
les bornes des droits du pouvoir; ce sont moins les titres ou les
textes qui en décident que les moeurs. En Russie, où il ne peut y
avoir de concordat avec un pouvoir ecclésiastique étranger, l'état
semble libre de régler la constitution de l'église à son gré et de
pousser ses prétentions aussi krin qu'il lui plaira. Ce n'est là qu'une
apparence; ce pouvoir est limité par les moeurs nationales et les
coutumes des pays orthodoxes. Pour «'être pas nettement tracées,
ces barrières n'en sont pas moins souvent plus effectives que des ,
chartes ou des lois.
L'étranger se r^résente parfois le tsar comme le chef de son
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LÉk n86IB EX LES RUMU. 16
église^ toinme vme sotie de pape national. AncUB Russe, amoHi
orthodoxe n'admet de peceilles vues. On ne Murait trop le nq)pe-
1er, l'orthodoxie oiienlale ne reeomaalt qu'on maltret Jésus^hiift,
^'une autorité pour parles en son nom, le» conciles œcunnéniqaes.
L'élise russe ne voit daoQisle tsar qu'un protecteur, un défeneeur,
qualités que les traditions durétiennes attriimaient à tout monarque
chrétieii, chacun dans ses états* Si paorlbis l'empereur reçoit dans la
législation le titre de chef de l'église, il ne s^agit que de son admi*
nîstration. Yis-à-^ du dogme, le siouv^ain n'a pas plus d'avis à
donner que le dernier des fidèles. A cet égard, les empereurs de
Russie n'ont jama» glissé sur la pente oii s'est laissé entraîner plus
d'un des premiers empereurs chrétiens. Le dogme reste en dehors
et au-'dessns des délibérations du Haint-synode : les questions^ de
discipline lui sont même d'ordinaire étrangères; si elles venaient
devant lui, ce devrait être comme devant une commisaon d'étude,
la décision ou l'appr(d)ation restant aux éréques et au corps de l'é-
glise. Sans ce cas, la confirmation nnpériale ne serait guère qu'une
sotte dlexequatur ou de pUseety comme en Occidrat s'en est si long-
temps réservé le pouvoir civile L'admmistration de l'église, voilà la
sphère où se renferme l'intervention de l'état; là même, son auto-
rité est contenue par la traditton^ par les canons des condles, et
aussi par le caractère œcuménique de l'église et l'exemple des au-
tres peuples («thodoxes avec lesquels l'empire tient à rester eneom-^
nmnion» En Russie comme en Occident, le droit de nomination aux
ctigaités ecclésiastiques est k principale des prérogatives du trône
vis-à-visjde Tautel; encore, au lieu d'être par le tsar exercée dans
toute sa plénitude, cette prérogative est-elle partagée entre le sy**
node et lui. L'intervention de la puissance civile à cet égard s'ex--
plique idsément au point de vue du droit du penpïe comme à
celui du> droit divin. Dans le premier cas , c'est comme représen^
tant de la nation, dont il absorbe en sa personne tous les pou-^
voirs , que l'empereur propose ou confirme les évoques jadis di-
rectement choisis par le peuple; dans le second, c'est connue préposé
aUjj^bien-être physique et moral de ses sujets que le souverain a
part à la collation de dignités ecclésiastiques, qui d'ailleurs con-^
fèrent des privilèges temporels; c'est, comme récrivait Pierre le
Grand au patriarche de Gonstantinople, que Diea doit demander
compte aux princes de la manière dont ils auront veillé sur Tadmi-
nistt^tion de son égUse. En Russie, Tingérence de l'empereur dans
les i^aires ecclésiastiques peut encore être regardée comme une
suite de Tesprit patriarcal, naturellement peu subtil en fait de
distinction des deux puissances. Parmi les sujets de peinture des
^lises ruiNies sont les sept conciles œcuméniques sur lesquels
rq^ose rorthodoxie orieMale. Le mode de représentatîoiy en est
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16 BfiYUE DES DEUX lf<»fDS$«
simple; ce sont des évèques assemblés autour du tràne d'un em*^
pereur, parfois, comme pour l'impératrice Irène, autour d'une
femme. Ce sujet se rencontrait aussi dans nos églises du moyen &ge
et y était figuré à peu près de la même /açon. Les gens qui ont sous
les yeux de telles rq)résentations s'étonnent peu de la part que
prend le souverain à l'administration ecclésiastique, et de fait, s'ils
ont parfois outre-passé vis-à-vis de l'église les droits que s'étaient
arrogés les empereurs d'Orient, les tsars sont le plus souvent de-
meurés en-deçà. L'influence du pouvoir civil sur le clergé de Russie
pourrait même sembler un reste des anciens rapports de l'église et
de l'état dans cet Orient qui change si peu, si les Russes n'avaient
fait la remarque que chez eux les plus grands abus de l'autorité
laïque dans les affaires ecclésiastiques dataient de l'influence occi-
dentale.
Le principal acte d'ingérence des tsars dans l'église a été l'éta-
blissement du saint-synode. C'est l'usage le plus extrême, et, si
l'on veut, le plus grand abus qu'ils aient fait de leur pouvoir, et,
jusque dans l'abus, on en sent les limites. On sent que l'empe-
reur n'est pas maître de l'église comme il l'est de l'état. C'est le
plus despote des souverains russes , le plus enclin à aller ea tout
au bout de ses idées et de sa puissance, c'est le plus violent et le
moins scrupuleux des autocrates qui accomplit cette révolution ec-
clésiastique. On a trop oublié combien dans cette affaire la conduite
de Pierre le Grand contraste avec ses procédés habituels. Ce prince,
qui d'ordinaire semble incapable de ménagemens et de lenteurs
calculés, n'attaque pas de front la dignité qu'il veut détruire, il ne
l'abolit pas ofiiciellement. Avant de supprimer le patriarcat, il ha-
bitue le peuple et l'église à se passer de patriarche. II prolonge in- ,
déûniment la vacance de la chaire de Moscou, et ce n'est qu'au bout
de vingt ans , lorsque le patriarcat n'est plus qu'un souvenir his-
torique, lorsque le haut clergé a été renouvelé et rempli de Petits-
Russiens imprégnés de l'esprit de l'Occident, que Pierre le Grand
déclare ses intentions. Une fois décidé, il ne proclame pas lui-
même le remplacement du patriarcat par un synode, il le fait pro-
clamer par un concile national. Le règlement organique qui déter-
mine les fonctions du nouveau pouvoir, le tsar le fait rédiger et
approuver par des évèques. La chose faite, il ne se contente pas
d'en fah:e part aux autres branches de l'église orthodoxe, il demande
pour sa nouvelle institution la reconnaissance, on pourrait dire la
confirmation des patriarches orientaux, qui avaient eux-mêmes re-
connu l'indépendance de l'église russe. A suivre cette conduite , si
peu régulière qu'elle puisse sembler, il est aisé de voir qu'au mi-
lieu même de ses emportemens Pierre ne se sent pas aussi libre que
jsur le terrain politique. On prétend que, lors de l'ouverture du saint-
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LA RUSSIE ET LES BUSSES. 17
synode* un prélat moscovite ayant demandé à l'empereur s'il n'y
aurût plus de patriarche, Pierre lui répondit : v C'est moi qui suis
YOtre patriarche (1) I » Quand le mot serait vrai, de pareilles saillies
ne sont pas à prendre à la lettre. Tout autres sont les prétentions
professées par le gouvernement et les théories enseignées dans ses
écoles. On a vu, il y a quelques années, le synode de Pétersbourg
et la presse russe se joindre au patriarche de Constantinople pour
représenter au gouvernement de Bucharest que, dans ses projets de
constitution pour l'église roumaine, il outre -passait les droits du
pouvoir civil et violait les canons des conciles. Dans les catéchismes
russes, les tsars sont simpl^nent appelés principaux curateurs et
protecteurs de P église.
' Lom de se regarder comme les papes de leur clergé, les tsars ne
revendiquent aucun rang dans la hiérarchie. Il n'est qu'un empe-
reur qui ait jamais prétendu à des fonctions ecclésiastiques : c'est
le malheureux Paul I*% qui prenait sans doute le sacre impérial
pour une ordinaticm. Un jour, dit-on, il eut envie de célébrer la
messe, et, pour l'en dissuader, il fallut lui rappeler qu'il *s'était
marié deux fois, ce que l'orthodoxie interdit à ses prêtres. Le pauvre
fou eût aussi bien pu dire la messe en qualité de grand-mattre de
l'ordre de Malte qu'en qualité de chef de l'église russe. Le tsar n'a
aucun caractère ecclésiastique, il n'a rien d'un pontifex maximus
à la manière antique. Tous ses droits vis-à-vis de l'élise lui vien-
nent de son pouvoir civil; ce n'est pas comme chef du clergé, c'est
comme chef de l'état qu'il intervient dans l'administration ecclé-
siastique. Dans l'intérieur du temple, au lieu de recevoir des hom-
mages des prêtres, l'empereur leur en rend. Selon l'usage russe, il
baise la main du pope. On raconte qu'un curé de village hésitant
à tendre sa main aux lèvres d'un grand-duc qu'il était venu rece-
voir à la porte de son église, le prince impatienté lui dit : u Allonge
donc ta patte, imbécile! » Un tel hommage peut sembler tout exté-
rieur, parfois presque dérisoire; comme beaucoup d'actes de reli-
gion, en devenant habituel, il est devenu machinal : il n'en a pas
moins de signification et marque clairement la vraie position du
souverain vis-à-vis du clergé.
II.
n nous faut maintenant examiner le mécanisme intérieur de l'ad-
ministration ecclésiastique. Au point de vue civil, le saint^synode
(1) lUcoUs PoléTOl, Uioria Petra Vélikago; Tondinl, Th$ Roman Pope and thê
EaUêm Pop$s,
tOMB ui. » 1874. 2
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18 REinaE DE9 DEBX MCmilES^
est le premier des grands corps die* rétaU; au* point de vue religieux^
il tient la place du patriarche et eu* exerce tous les droits.. On Ta
souvent en Russie considéré comme un concile natiouaU le; synode
étant à la nomination du gouvernement, cette désignattion n'est
pas exacte : elle pourrait u» jour le dercnir. Pierre te firaod, tout
en se réservant d'en dboîsk l'es membres, semble avoir voulu faive
de son synod<e une sorte de représentatîoii des difiEérentes classes
du clergé. Les évêques y étaient en minorité; au-dessous d'eux sié-
geaient des archimandrites de monastères et des membres du clergé
séculier; peut-être y avait-il là une tendance presbytérienne. Le
conseil dirigeant de l'église russe est vite revenu à une composition
plus en harmonie avec la hiérarchie et les canons orthodoxes^ qui
attribuent le gouvernement de TégKse aux évoques. Dans le saint-
synode, l'épiscopat est aujourd'hui en majorité : deux places seule-
ment sont réservées à l'ordre des prêtres. Le nombre des membres
n'est pas fixe, et tous n'y entrent pas au même titre et pour le
même^ temps. Il y a les membres proprement dits et les membres
assistans, les membres de droit inamovibles, et les membres tem-
poraires et révocablies. Les membres de droit,, dont l'inamovibilité
est un privilège peut-être unique en Russie, sont les trois métropo*-
lites des capitales successives de l'empire, Eief, Moscou et Péters-
bourg, auquel est d'ordinaire réuni Novgorod. C'est au titulaire de
cette double métropolie qu'appartient la présidence. L'usage assure
encore une place dans le saint-synode à l'exarque de Géorgie, dont
la petite église jouit d'une organisation particulière. Les autres
membres sont au choix de l'empereur, qui les nomme pour un-
temps déterminé; ce sont quatre ou cinq archevêques, évêques ou
archimandrites. Enfin viennent deux membres du clergé inférieur,
du clergé marié, deux archiprêtres, dont en général l'un est Tau-
mônier et le confesseur de l'empereur, l'autre Ife grand^umônier
de l'armée. La présence au conseil suprême de l'église de deux re-
présentans du clergé séculier est indispensable dans un pays où le
corps ecclésiastique est divisé en^ deux classes ayant des tendimces
et des intérêts divers. Ce serait peu dans le saint-synode que deux
prêtres séculiers en face de sept ou huit prélats du clergé monas-
tique, si l'appui de l'opinion ou du gouvernement ne compensait
souvent l'infériorité numérique.
Le saint-synode est une assemblée permanente, et le lieu de sa
résidence, comme sa composition, fait que l'influence eflective ne s'y
répartit pas exactement sur le nombre des voix. C'est à Pétersbourg
que siège le synode : à Moscou, comme en Géorgie, il n'a que des
délégations, des cmmnissions locales. Les titulaires pourvus d'évé-
chés. étant obligés de se partager entre l'administration de leur dio*
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Là BOSSIE rr LIS R08SB8. 19
cède et leurs foxietiaiiB synodales, ils n'exercent ces dernières qu'à
tour de rdie, selon un ordre de roulement déterminé. De cette fa-
çon, les membres qui ont leur demeure habitudle dans la capitale,
comme te métropolite de Pélersbourg et le confesseur de l'empe-
reur, ont à la direction des affaires une part plus efEectiye que leurs
collègues de proTince. Lorsqu'il est question, comme dans ces der-
niers temps, de réformes écraomiques ou civiles pour le clergé, le
synode est appelé i siéger dans les comminions désignées à l'étude
de ces difficiles pnd>lèmes; en d'autres termes, on lui aci^oint alors
quelques hauts fonctiminanres laïques* Ainsi fut composée la grande
commission des a foires du clergé onhodoxey à laquelle le gouyer-
nement avait remis k recherche des moyens d'améliorer la situa-
tion matérielle et la position sociale du clergé. Dans d'autres cas,
c'est le synode luMoéate qm réchime de tous les évoques des ren-
seignemens et des avis.
Près du synode est un délégué de l'oopereur portant le titre de
procureur-général ou haiït-iffocureur {Mer-procowrator). Ce icmo-
tionnaire, qui, devant les dignitafires ecclésiastiques, personnifie le
pouvoir civil, est toujours un laïque. Pierre le Grand, désireux de
faire marcher le clergé comme une armée, conseillait de confier cet
emploi & un militaire, homme hardi et décidé. Sous l'empereur Ni-
colas, le haut-procureur fut pendant longtemps us officier de cava-
lerie, le comte Protassof. De pareils choix, pour un pareil poste
n'avaient rien de très surprenam dans un pays et dans cm temps
habitués à voir les fbnctions civiles occupées par des généraux.
L'impression était autre en Occîdmt, oà d'un fonctioimaire botté et
éperonné l'on faistiit le pr^ident du saint-synode et le vrai chef du
clei^ë. Sous Alexandre II, le haut-procureur a cessé d'être un siili-
taire; de ce côté, il n'y a plus de motifs de susceptibilité pour la di-
gnité de l'Oise, de raillerie ou de scandale pour l'étranger. Le
procureur auprès du saint-synode appartient à l'ordre civil; parfois
ces importantes fonctionsont été confiées au nnnistrede l'instruction
publique sans pour cela rentrer dams son ministre. En Russie, il
n'y a point de ramîsvre des cultes; les religions dismdeiites relèvent
du ministère de Tintérierur, l'église ortbod<Kfô s'administre par le
synode sous le contrôle de son procureur. Ce dernier étant le fondé
de pouvoir de l'empereur, c'est par lui que* s'exercent tous les droils
attribués au souv^^in^ Le baot-procureirâ' -est l'intermédiaire entre
l'empereur et le saintHsynode; touftetcommuoicatkMi de l'unà l'autre
passe par lui : il soumet an synode les projets de loi du gouverne-
ment, et à la SMCtion impériale les rè^lemens arrêtés dans le
synode. Rien dans le conseil dirigeant de l'église ne. se fait sans la
participation du procureur; c'est lui qui propose, lui qui expédie •
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20 RETUB DES DEC(X MONDES.
les affaires, lui qui fait exécuter les mesures prises. Aucun acte sy-
nodal n'est valable sans sa confirmation, et il a un droit de veto
dans le cas où les décisions de rassemblée seraient contraires aux
lois. Chaque année, il présente à l'empereur un rapport sur la si-
tuation générale de l'église, sur l'état du clergé et de l'orthodoxie.
Le rôle du procureur-général vis-à-vis du synode est à peu près
celui d'un gouvernement et d'un conseil d'état vis-à-vis d'une as-
semblée délibérante. Les pays orthodoxes qui ont imité la constitu-
tion de l'église russe lui ont emprunté ce rouage essentiel. Le roi
de Grèce est ainsi représenté au synode d'Athènes par un fonction-
naire laïque; si ce dernier a dans l'administration du clergé une
influence moindre que son collègue de Pétersbourg, la cause en est
aux mœurs politiques des deux pays.
Les affaires qui dépendent du saint-synode sont divisées en plu-
sieurs branches, dont les unes, comme la justice et la censure ec-
clésiastique, sont plus particulièrement dans les attributions du
synode, les autres, comme les écoles et les finances, dans celles du
procureur. Les affaires ecclésiastiques se traitent par écrit et par cor-
respondance : de là une administration compliquée, des bureaux et
des dossiers de toute sorte. C'est là la principale originalité de
l'église russe. La bureaucratie, de toutes les institutions occiden-
tales celle qui s'est le mieux acclimatée en Russie, s'y est étendue '
du domaine civil sur le domaine religieux. Dans l'église comme
dans l'état, aucune question ne se décide sans rapports et sans
pièces à l'appui. Pour l'étude et l'expédition des affaires , le sy-
node et le procureur ont chacun leur chancellerie. Ces administra-
tions laïques, remplies de fils de popes qui n'ont pu ou n'ont voulu
entrer dans le sacerdoce, ont l'influencé qu'ont partout les bureaux.
Leur pouvoir effectif est d'autant plus grand que la composition du
synode est plus variable, et que moins de ses membres sont au cou-
rant des détails de la jurisprudence ecclésiastique. Le synode est
hors d'état d'examiner toutes les questions e^ séance; pour la plu-
part, pour toutes les affaires courantes, la décision, comme le rap-
port, est abandonnée aux chancelleries. Les membres du synode
n'ont qu'à signer. Pour plus de rapidité, on va souvent, dit-on,
chercher les signatures à domicile. De là des abus, de là des anec-
dotes ou des mots plus ou moins édifians. C'est un membre du sy-
node qui, voyant un de ses collègues examiner un rapport, lui dit :
« Ce n'est pas pour lire que nous sommes ici, c'est pour signer, ce
qui est plus commode et moins long. » Ou bien c'est un prélat qui
laisse surprendre sa signature dans une affaire où il est directe-
ment intéressé à la refuser; parfois même, prétend-on, ce sont les
bureaux qui altèrent une décision prise en séance, et sous cette
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LA BU88IE ET LES BUSSES. 21
forme la {NrésenteDt à la signature (1). Il faut beaucoup rabattre de
ces récits où partout se complaît la malignité publique. Laj'uste
sévérité du gouvernement contre les employés prévaricateurs a déjà!
réformé plus d'un abus. La bureaucratie n'en a pas moins dans
l'église un rôle qui semble d'autant plus exagéré qu'elle y paraît
moins à sa place. Malheureusement, comme nous Talions voir par
l'administration diocésaine, les concUtions générales de l'empire et
la situation particulière du clergé russe fournissent plus d'un motif
en faveur de la prolongation du système actuel.
Entre toutes ces affaires, dont un grand nombre sont abandon-
nées au procureur ou aux chancelleries, le synode se réserve plus
spécialement les plus ecclésiastiques, celles qui touchent de plus
près aux traditions ou à la discipline de l'église : ainsi l'enseigne-
naent des séminaires, les enquêtes sur les dévotions et les supersti-
tions populaires, la canonisation des saints, la censure spirituelle.
Cette dernière institution est aujourd'hui particulière à la Russie;
elle n'avait d'analogue que dans les états romains, avec cette diffé-
rence que, sous le gouvernement papal, la censure ecclésiastique
embrassait toute la sphère de l'esprit humain, tandis qu'en Russie
elle est renfermée dans les matières religieuses. A côté de la cen-
sure spirituelle du synode est une censure civile dépendaat du
ministère de l'intérieur. Ce dualisme atténue les inconvéniens de
cette tutelle intellectuelle. Les sciences laïques sont soumises à la
censure laïque, dont l'esprit est naturellement moins étroit ou moins
défiant. Des ouvrages de science, de philosophie ou d'économie po-
litique trouvent ainsi dans l'empire un accès qu'auraient pu leur
fermer les scrupules de la commission synodale (2). A la cen-
sure spirituelle sont d'abord soumis les traités de dévotion, puis
les livres sortis du clergé, les recueils et les journaux ecclésias-
tiques, qui déjà sont nombreux en Russie. A l'intérieur, cette cen-
sure est préventive, l'église a retenu vis-à-vis de la presse pério-
dique un privU^e abandonné par l'état sous le règne actuel. Pour
toucher aux matières religieuses, les feuiHes politiques doivent ob-
tenir l'agrément de la censure spirituelle; le plus souvent elles pré-
Ci) Houtlsoé tchemoé i béloé Doukhovenstvo, U II, cb. i. Cet ouvrage anoDyme, pu-
blié il y a quelques années à Ldpsig, donne sur l'église de curieux détails, mais il
manque trop dimpartialité enyera le baut clergé pour qu*on s*y puisse entièrement
fier.
(2) L'Indicateur de la Librairie {Oukaxatelpo délam petchati), feuille officieUe pa-
raissant à Pétersbourg deux fois par mois, donne la liste des livres admis ou repoussés
ptr l'une ou l'autre censure, et spécialement par la censure étrangère. On peut ainsi
se rendre compte de rétendue de la spbère de cbacune en même temps que de leur
sévérité. Dans quelques numéros pris au basard, nous remarquons l'admission d'ou-
vrages de Darwin et de Karl Blarx, U probibition de Uvres du docteur Strauss et
d'Âtbanase Goquerel.
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22 HEfUE DES DBUX i]f(Nn>ffii«
fèrent s'ab6tenir. Le clergé^ se trouve ainsi plus protégé que l^admî-
nistratioD, et Téglûseque legourveroement. Les questâone religieuses,
celles même qui n'ont trait qu'à ^éducation ou à k situatim
matérielle du clergé, sont rarement d^attues^'ou ne le sont que
sous un contrôle gtoant. Il en résulte une sorte d'unanimité exté-
rieure, factice, aussi peu^profitable à l'élise qu'à l'état. La^censure
synodale étant composée de moines, l'esprû monastique 7 pré-
domine, et le clergé marié, le decgé paroissial se trouve plus en-
core que les laïques entravé dans l'expositicm des griefe ou des
vœux qui lui sont propres. Au lieu d'ôtre toujours asservie à l'état,
l'église s'est en cette matière parfois servie de l'autorité publi-
que dans des vues qui n'étaient ni celles de la nation, ni toujours
celles du pouvoir. Avec la faveur de l'opinion, et môme des hautes
régions gouvernementales, le clergé inférieur et ses avocats ont
. souvent été obligés d'avoir recours à des moyens détournés, à des
récits romanesques ou à des livres imprimés à l'étranger. La cen-
sure privilégiée de l'église a été ainsi parfois unobstacle à sa ré-
forme. Dans l'état actuel des mœurs politiques de l'empire, on n'en
saurait espérer la suppression; ce qui serait à déeirer, c'est qu'elle
fût réduite à un contrôle disciplinaire du clergé orthodoxe.
Grâce au saint-synode, l'église russe est probablement la plus
centralisée du monde. Obligés à d'incessantes relations avec le pou-
voir central, les évoques sont devenus 'une sorte de préfets ecclé-
siastiques. L'empereur ne les nomme pas de sa seule initiative :
c'est le synode qui les propose. Il présente trois candidats, et d'or-
dinaire le souverain désigne le premier sur la liste. Les Russes se
flattent d'avoir ainsi mis d'accord les droits et les intérêts des deux
pouvoirs. Les diocèses, les éparchiesy comme disent les orthodoxes,
sont en général délimités sur les gouvememens civils. L'empire en
compte aujourd'hui soixwte, divisés en trois classes. Dans certaines
régions, ces diocèses sont plus grands que la France ou l'Italie. Ils
comptent en moyenne près d'un million de fidèles. A cet égard, l'é-
glise russe est en contraste avec l'église grecque, où chaque bour-
gade e son évêque. De ces soixante éparchies, trois ont le titre de
métropolies, dix-neuf celui d'archevêchés. Gomme en Occident, ces
titres ne corre^ndent plus à une juridiction réelle, ils indiquent
un rang, non une fonction. Il n'y a plus de sulfragans, les métropo-
lites ont seulement des évêques-vicaires, et quelques autres prélats
des coadjuteurs. Il ne reste dans l'empire qu'une province ecclésias-
tique, ce sont les cinq diocèses qui forment l'exarchat de Géorgie;
partout ailleurs les évoques dépendent uniquement du synode. Les
titres de métropolite et d'archevêque ne sont pas toujours portés
par le .prélat assis sur les sièges auxquels ils appartiennent. Le gou-
vernement ou le synode n'accorde souvent la dignité qu'après plu-
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lA. HBSSIE ET IBS' BU88ES*. 23
sieurs années d'occupation du poste. Ces titres , donnés comme nne
sorte de grade dans la hiérarchie du tchiney deviennent adnsi une
distinction personnelle : sous ce rapport, on pourrait les comparer
au cardinalat. II en est à quelques égards du traitement conmie du
titre, et les évéques sont par ce double lien tenut» dans la dépen-
dafnce du pouvoir central. L'allocation du trésor n'est point fixe , ou
plutôt elle ne forme que la moindre partie des revenus épiscq>aux.
A côté du traitement, il y a les supplémens, puis les secours du
saint-synode, puis les immeubles ecclésiastiques ou l'indemnité
qui les remplace, enfin le casuel et les dons volontaires* Toutes ces
ressources constituent des revenus assez élevés sans être excessifs.
Les évèques, les principaux surtout, ont dans la société un haut
rang dont en général leur mérite les rend dignes. Aucune chaire de
FEurope n'a été occupée par une plus remarquable succession de
prélats que la chaire de Moscou, même depuis^ la fin du patriarcat.
L'existence extérieure des évéques russes est entourée d'un certain
luxe, leur vie intérieure est sévère. Pris dans le cloître, ils ont
d'ordinaire un couvent pour demeure, et à travers les plus hautes
dignités observent le régime d'abstinence des moines.
Les évèques ne sont pas seulement subordonnés à l'autorité du
synode, chacun d'eux est assisté d'uni conseil ecclésiastique qui
dans son diocèse joue en petit un rôle comparable à celui du sy-
node dans l'empire : c'est le consistoire éparchial, éparkhialnaia
consistoria. Les membres en sont nommés par le synode sur la pré-
sentation de Tévêque, et leurs décisions n'ont de validité qu'avec
la confirmation épiscopale. Ces consistoire» participent aux soins de
l'administration diocésaine. Ce sont eux qui jugent en première in-
stance les causes encore déférées à la justice ecclésiastique. Pour
la plupart des affaire^, spécialement pour la justice, le saint-synode
sert de cour d'appel et juge en dernier ressort. Les causes soumises
aux tribunaux de l'église peuvent se ranger sous' deux chefs princii-
paux : les afiaires personnelles ou disciplinaires du clergé, et les
affiiires de mariage ou de divorce. Presque seule dans le monde
chrétien, l'église russe a conservé ce privilège de justice, longtemps
revendiqué par l'église latine. La Russie a, selon les principes de la
société moderne, commencé à substituer à la justice ecclésiastique
la justice civile, qui depuis la réforme judiciaire présente de plus
sérieuses garanties. Les tribunaux du clergé doivent être réoiigani-
sés^ et leurs attributions, déjà réduites par Pierre le Grand, encore
diminuées. Il est question de leur enlever les causes de divorce
pour ne réserver à l'évêque que la confirmation de la sentence ren-
due par les tribunaux ordinaires. C'est là une des nombreuses me-
sures accessoires qui doivent compléter les graades réformes du
règne actacA*
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2i EEYUB DBS DBUX IfeNDES.
Près de chaque consistoire est placé on secrétaire laïque dont les
foactioDS dans le conseil diocésain rappellent celles du haut-procu-
reur près du saint-synode. Ce secrétaire est à la tête de la chan-
cellerie éparchiale, chargée de la rédaction et de la correspondance.
Nommé par le synode sur la présentation du haut- procureur » il
reste sous la juridiction imàiédiate de ce dernier. C'est au procu-
reur que le secrétaire adresse ses rapports, tandis que l'évéque et le
consistoire envoient les leurs au synode. Ce fonctionnaire laïque,
conune la plupart des employés des chancelleries ecclésiastiques, est
d'ordinaire sorti d'une famille cléricale, car dans toute cette vaste
administration le haut-procureur et ses principaux assistans sont à
peu près les seuls qui par la naissance ne tiennent pas au clergé.
L'influence du secrétaire et des chancelleries éparchiales sur la pré-
sentation des affaires, la nomination aux places, la décision des pro-
cès, a parfois, comme celle des ehancelleries synodales, donné lieu
à de regrettables abus et ouvert la porte à une corruption adminis-
trative dont la victime était le clergé. A ces défauts, on a, dans ces
derniers temps, cherché divers remèdes; on a tenu les secrétaires
sous une surveillance plus exacte, on a parfois augmenté leur trai-
tement, on a entrepris la réforme de la justice ecclésiastique. Toutes
ces mesures ne touchent point aux bases de l'administration de
l'église; dans chaque diocèse comme dans le synode, on conserve
l'espèce de dualité qui près des autorités ecclésiastiques place un
fonctionnaire laïque, organisation qui par certains côtés rappelle
notre système judiciaire avec sa double et parallèle hiérarchie de
juges et de procureurs. On modifie peu la centralisation, qui est dans
les habitudes du gouvernement. Le saint-synode intervient dans l'ad-
ministration du diocèse àpeu près de la môme manière qu'un ministre
de l'intérieur dans celle d'une préfecture. L'évéque et son consis-
toire doivent sans cesse en référer au synode : pour toute chose de
quelque importance, pour l'érection ou la suppression d'une église,
pour l'emploi des fonds ou des aumônes, pour la déposition d'un
prêtre ou le relèvement de ses vœux, il faut une autorisation syno-
dale. Pour s'absenter plus de huit jours de son diocèse, l'évéque,
astreint à la plus sévère résidence, a besoin d'un congé du synode.
Chaque année, il est tenu de présenter un rapport sur l'état de son
éparchie, sur les écoles, sur la réception des sacremens, sur les con-
versions faites parmi les cultes étrangers à l'orthodoxie, en parti-
culier parmi les sectaires russes, les raskqlniks.
Cette tutelle administrative et la bureaucratie qui en résulte s'ex-
pliquent surtout par les conditions particulières à la Russie et à l'é-
glise russe. L'immensité des distances a longtemps opposé de telles
difficultés à tout recours contre les abus de l'autorité locale, que le
gouvernement a, dans toutes les branches de l'administration, été
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lA BU56IE ET LES RUSSES. 25
conduit à un système de centralisation et de tutelle. La division du
clergé russe en deux, classes animées d'une sourde rivalité rendait
plus nécessaire le contrôle du pouvoir central. Plus Tévèque et le
haut clergé célibataire étaient, par le genre de vie ou les intérêts,
séparés du clergé marié, plus se faisait sentir dans Téglise le besoin
d'un pouvoir modérateur et impartial. On ne Ta point remarqué,
c'est là une des principales causes de J'influence du pouvoir civil
chez l'église russe. Dans l'église latine, où le clergé n'est point de
la même façon divisé en deux classes, le prêtre s'est encore trouvé
trop exposé à l'omnipotence de l'évêque pour ne pas chercher un
abri contre elle. Cette protection, que depuis la révolution il ne
pouvait réclamer de l'état, il l'a demandée à Rome. Là, on le sait, a
été, en France surtout, une des causes de l'ultramontanisme parmi
le clergé catholique. N'ayant ni chef national ni souverain pon-
tife étranger, le clergé russe n'a eu contre le despotisme épiscopal
d'autre refuge que la protection du gouvernement civil; les ga-
ranties que le prêtre catholique a cherchées auprès du pape dans
l'ultramontanisme, le pope orthodoxe les a trouvées auprès du tsar
dans l'intervention de l'état. Il y a ainsi non-seulement exagération,
il y a confusion lorsque nous parlons de l'oppression de l'église
russe par le pouvoir impérial. Si l'autorité de l'état pèse jusqu'à un
certain point sur le haut clergé, elle abrite le clergé iàférieur; au
lieu d'un signe d'asservissement, la constitution actuelle de cette
église est pour la masse de ses prêtres un gage de liberté.
On a souvent, en Russie même, montré tout ce qu'il y aurait à
faire pour rendi*e à l'église plus de vie et d'indépendance. On a vu
la Gazette de Moscou parler de resserrer les liens des diverses
églises orthodoxes et de renouveler dans l'empire les conciles pro-
vinciaux; on a vu le gouvernement inviter le saint-synode à l'é-
tude de cette dernière question. Tout cela pourrait se faire, et bien
plus encore, si les mœurs publiques étaient mûres pour de telles
réformes. On pourrait rétablir les élections ecclésiastiques, qui dans
certaines provinces ont longtemps persisté; on pourrait en toutes
choses revenir à l'antique disdpline. Un tel retour serait moins ma-
laisé dans l'église gréco-russe que dans l'église catholique romaine;
dans l'une, la centralisation dérive d'un principe théologique, et
vient de l'intérieur, du cœur même de l'église; dans l'autre, elle
n'a qu'un principe politique, et vient du dehors, du pouvoir civil. On
pourrait faire bien des choses dans l'orthodoxie russe, si les mœurs
s'y prêtaient; mais elles en sont encore loin, et, en Russie comme
en Occident, nous ne savons jusqu'à quel point l'esprit moderne
déliera tous les liens qui rattachent l'église à l'état. En tout cas, en
Russie moins qu'ailleurs, la société religieuse ne se peut assez isoler
de la société civile pour avoir un mode d'existence hors de tout rap-
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26 BflYUB DES DEUX iUONDfiS.
port avec lie sien. iLes mœurs religtaises ne. s'y pourront .transfor-
mer qu'ayec les mœurs politiques.
Ce qui est désirable, ce qui.est.réalJBable dans te gouvemeimnt
de réglisO' de Russie, ce n'est pas l'abrogationidesiinstitutions exis-
tantes, c'en est Télargifisement progressif de manière qu'elles ires-
tent en harmonie avec les besoins spirituels laussi bien qu'>ayec les
institutions civiles. En gardant la surveillance de l'administration
de l'église, l'état se devrait également interdire d'user du pouvoir
séculier dans un intérêt ecclésiastique et d'employer le clergé dans
un intérêt temporel. iBelon l'expression d'un des esprits les plus dis-
tingués de l'orthodoxie russe, « la foi ne doit pas être subordonnée
au but extérieur et étranger d'un étroit cœiservatisme (^ciel. Il
n'est pas bon que l'église soit chargée' de bénir et de consacrer tout
ce qui dans l'ordre politique existe à un moment «donné (1). )> L'in-
térêt de la religion demande que l'intervention de l'état dans les
affaires ecclésiastiques soit réglée et contenue; l'intérêt de l'église
et celui du pays s'opposent à ce que dans lia situation présente l'état
abdique toute influence dans l'église. L'abfimdon prématuré de l'é-
glise russe à elle-même la livrerait à l'ignorance et à la routine. Ici
encore se rencontrent des préjugés qui ne s'expliquent que pçr le
manque de connaissance des foits. Bans l'opinion vulgaire, la prin-
cipale cause de ^engourdissement supposé de l'église russe est sa
dépendance du pouvoir civil : c'est là ce qui la glace et la pétrifie.
L'observateur attentif aboutit à de tout autres xK)nclusions; pour lui,
la plupart des progrès, la plupart des réformes de l'église de Russie,
ont été dus à l'initiative de l'état. < Ce n'est point que l'égKse ortho-
doxe soit un corps inerte privé de tout principe de vie, c'est que sa
vie est enfermée dans la religion et la piété, c'est que l'esprit ecclé-
siastique est généralemrat conservateur, stationnaire, et que, pour
l'amener à des réformes aux heures même où comme dans la Rus-
sie actuelle les réformes sont le iplus ui^entes, il faut le plus sou-
vent des influences extérieures, laïques. Chez les Russes, l'initiative
est pour une double raison presque toujoiu« partie d'en haut, du
trône; l'une est que Thistoire a mis tous les pouvoirs dans les mains
du gouvernement, l'autre, que, grâce au contact avec l'Occident, il
s'est trouvé depuis deux ou trois siècles phis éclairé que la nation.
Cette loi historique, que peut seul abroger le dévekq>pem€nt interne
de la civilisation, s'est imposée à Féglisecomme au peuple. Sepu»
l'abolition du servage, la iréformeecclésiastique est devenue l^un des
principaux soucis du* gouvernement. L'égliseet le d'^éontileur place
naturelle dans la grande ceuvre du TenouvellemeflOt populvre; l'in-
térêt de il'état est de les mettrejauplus vite en mesure de l'oGCupîer.
'(1) 9am«rrae, Intr^dnétkn'Wtx mumr^s de ^hamiaW'
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UL m$mE m lbs^ EUSSESk 27
Quelque chose dans: ce acaia a déjà été accompli; >'il ne^'estpAS fait
davantage, si^bien deanprojeftft sont restés ;sténles,J)ien deâ^.mesiiresÉ
mal exéctttées^.lat faute n'en ei^ pafi uniqu^nentàTeicte du pouvoic
de l^état, elle est parfois aux sourdesTésistances ou aux répug^ûices:
de r^ise.. Cette église , eni apparence si< dépendante^ . si cbdle^. a
vifl-àrvis du pouvoir plusde moyens de défense qu'il ne lesemble;,
quand elle n'en a point d'autce^ il lui neste la^ force d'inertie« Dana
la société ecclésiastique plus qu'ailleurs, la routine, le» traditions
et Tesprit de corps fbnt obstacle aux innovations; en Russie, le mal
se complique parfois des intérêts d'une bureaucratie dans laquelle
on a cherohé le remède. Le pouvoir ne peut guère en effet agir sun
Vég^ise que par elle-mèsie, par saibiérarohie. Au lieui d'être entra-
vées par son immixtion dans le domaine ecclésiastique,. les râformes^
peuvent aussi, l'être par la timidité QUtrinsuffi8anoe>des moyens d'ac-
tion du pouvoir.. Le gouvernement n'aime point à: provoquer le dé-
plaisir du saint-synode ou le mécontentements de l'un ou l'autre
clergé; il redoute surtout de blesser l'ignorante piété du peuple.
C'est ainsi qu'ont été bngtemps ajournées plusieurs des réformes
les plus désirables, comme l'émancipation àtBraskolnikSy la sécula-
risation de la justice. ou des registre» de l'état civil, l'adoption du
calendrier grégorien. L'autocratie,, avons-nous dit ici même (l), est
la base historique de là Russie; elle en est enccŒe l'institution fon^
damentale, et toutes les autres s'y doivent oonformen Elle n'est pas
pour cela toujours omnipotente^ elle a ai face d'elle les moeurs, les
habitudes, le» préjugés du peuple ruase,.auxquels elle est elle-même
contrainte de s'adapter. Il en est ainsi: en particuli^.de la rel^on :
si puissante que soit l'autocratie vis-nà-vis de l'église, le culte natio-
nal est à certains égards plus fort qu'elle. L'empereur en a la pro-
tection, le gouvememOTt, si l'on veut; il ne peut l'exercer qu'en
en. respectant les traditions, les pôncqxea fomlamentaux ^ piufoia
aussi les préventijona
III.
Aux relations de l'état avec l'église, orthodoxe;, il. est. curiiaux de
comparer ses mlations avec les autres cultes de L'empire. Bi«i ne
montre mieux que ce rapprochement ce. qui, dans l'organisation de
l'église dominante, est le fait de la i^Ugion et ce qui est le fait de la
politique. Lai situation des cultes dissidensdoit m Russie être exar
minée sons un double aspect, au point4e;vue nationali et au point
de vue poUtique^viflh-à^^-vis dupeuple:ni8SBietiâsT^ de songoAH
(1) Vbjroi lavir*t»iff dailSiJttiiièE 1871.
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28 REVUE DES DEUX MONDES.
yernement. Au premier égard, la position des autres confessions est
fort différente de celle de l'église orthodoxe; au second, elle est fort
semblable. Un pouvoir extérieur identique leur impose une consti-
tution analogue. Gomme l'orthodoxie, le catholicisme et le protes-
tantisme sont soumis au principe qui régit tout en Russie , l'auto-
cratie. Aucune forme religieuse ne peut se soustraire à la loi
commune, et les clergés la subissent comme les autres classes. Le
souverain ne s'arroge guère moins de droits vis-à-vis des confes-
sions auxquelles il est étranger que vis-à-vis de l'église à laquelle
il appartient. La grande différence est que par son génie même
l'orthodoxie s'accommode mieux que certaines de ses rivales de
cette nécessité, et qu'étant la religion nationale, la tutelle de l'état
est toujours pour elle une protection.
C'est la diversité de leurs institutions politiques qui fait qu*en
possédant toutes deux une église nationale l'Angleterre et la Russie
ont en face des autres confessions une attitude si diverse. En Angle-
terre, un seul culte a une position officielle, un seul des relations
légales avec l'état ; les autres sont ignorés du pouvoir, qui les to-
lère. En Russie, tous les cultes tolérés ont une situation légale, tous
sont officiellement reconnus par l'état , qui n'ignore rien de ce
qui se passe chez lui et fait partout sentir sa main. En cela, la
Russie est plus équitable, plus autoritaire, l'Angleterre moins juste
et plus libérale. Le système russe se rapprqche davantage du sys-
tème français, avec cette double et grande différence qu'en France
il n'y a ni religion d'état ni autocratie. Le gouvernement de Pé-
tersbourg est prêt à tolérer, à garantir, à subventionner même au
besoin tous les cultes, à la condition que tous se plieront au régime
autocratique. Aucun état ne reconnaît autant de religions ; toutes
les grandes doctrines du globe sont venues se rencontrer sur son
territoire, dans l'intérieur même de ses limites européennes. La loi
proclame la liberté de toutes , de l'islamisme et du bouddhisme
comme du judaïsme et des diverses confessions chrétiennes. Elle ne
leur accorde pas seulement, comme naguère Rome et l'Espagne, la
liberté de conscience individuelle, mais aussi celle du culte exté-
rieur. Dans la perspective Nevski à Pétersbourg, en face de la ca-
thédrale grecque de Notre-Dame de Kazan , s'élèvent une église lu-
thérienne, une église catholique, une église arménienne, en sorte
qu'à la principale rue de la capitale on a pu donner le surnom de
Bue de la Tolérance. Les synagogues dans l'ouest de la Russie, les
mosquées dans l'est, rivalisent de nombre et de grandeur avec les
églises orthodoxes. Sur le champ de foire de Nijni, la mosquée et
l'église se font pour ainsi dire pendant. Le peuple russe est, comme
l'état, naturellepient tolérant; s'il y a dans l'empire des restrictions
à la liberté des cultes, la raison en est à la politique, non à la reK*
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LA RUSSIE ET LES BUSSES. 29
^oû ; elle est dans la forme du gouvernement ou dans les défiances
nationales.
Le gouvernement tend à donner à tous les cultes de Tempire une
organisation analogue à celle de l'église orthodoxe. La position des
différentes religions dépend beaucoup de leur bonne volonté ou de
leur aptitude à se conformer à cette politique. Il y a là en effet moins
un goût d'uniformité administrative qu'un besoin, une exigence du
principe qui régit la Russie, Avec les cultes dissidens comme avec
l'orthodoxie, le but du pouvoir est double : c'est d'abord de leur
donner un gouvernement intérieur, national, indépendant de l'é-
tranger; c'est ensuite d'en centraliser les affaires pour les tenir
sous ime surveillance plus directe. Par là, il tend à transporter
chez les autres cultes les formes administratives et bureaucratiques
introduites dans l'église nationale. Cela est surtout sensible pour
les confessions chrétiennes. Chez les catholiques comme chez les
arméniens, chez les luthériens comme chez les calvinistes, se re-
trouve, sous des désignations diverses et au-dessus de la hiérarchie
propre à chaque église, une organisation extérieure plus ou moins
semblable à celle du culte dominant. Chacune de ces confessions a
son autorité centrale , chacune a près d'elle des représentans laï-
ques du pouvoir civil, procureurs ou secrétaires; chacune a ses con-
sistoires, pourvus pour ses fidèles de fonctions analogues à celles
des consistoires orthodoxes pour les Russes du rite grec. Les dif-
férens clergés y avaient jusqu'à ces derniers temps conservé la te-
nue des registres de l'état civil et le pouvoir judiciaire pour les
causes matrimoniales, en sorte que des églises peu populaires en
Russie y possédaient encore des privilèges dont les avaient souvent
dépouillées les pays où elles étaient le plus en faveur. A travers
l'unité des vues, le pouvoir civil a dû chercher à s'adapter à la
constitution de chaque église en même temps qu'il l'adï^tait à la
sienne. De là des différences de formes qui n'empêchent point la
similitude du fond. Les arméniens ont en passant sous la domi-
nation russe conservé leur patriarche, qui porte le titre de catho-
lico$. A côté de ce chef religieux, élu par les évêques de sa confes-
sion, est placé un synode dont il est le président et qui, comme
lui, siège sur le territoire russe, au célèbre monastère d'Etschmiad-
zine, au pied du mont Ararat. Les luthériens ont des consistoires
provinciaux, et à Pétersbourg un consistoire général assisté d'un
procureur impérial. L'organisation dés calvinistes, qui sont beaucoup
moins nombreux et représentent plutôt là forme polonaise du pro-
testantisme, est à peu près semblable. Les catholiques ont, conune
les autres confessions, une autorité administrative centrale; elle
port^ le nom de collège catholique romain et siège à Pétersbourg
sous lu présidence de l'archevêque de Hobilef, primat des catholi-
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SO REVUE DES DEUX UOUDES..
ques de Russie. Ce collège ecclésiastique^ ÎDdépendint du Vatican,
a pour les affaires catholiques un rôle plus ou moins semblable à
celui du saint-synode pour les afiEûres orthodoxes. Sn oulre cha-
cun des diocèses catholiques de Russie a son consistoire» dont les
membres, nommés par TéTèque» ne peuvent siéger qu'aivec la con-
firmation du gouvernement.
De toutes les confessions chrétiennes» Téglise romaine est par son
principe celle qui s'accommode le moins bien de ces formes admi-
nistratives; c'est elle qui a le plus de répugnance à se mode^j» sur
les limites des états et sur leurs constitutions politiques» elle qui
est le plus hostile à Tinterveotion du pouvoir civil. Pour ces deux
raisons» sa situation en Russie a toujom'S été plus ou moins précaire
et mal d^nie. En dépit de longues négociations et de maintes con-
venticms» Borne et la Russie n'ont» depuis qu'elles aoDt en contact»
pu trouver nne base d'entente. Dès le premier partage de la Po-
logne» Catherine U tentait avec l'archevêque Sestrintsevitcfa de faire
pour les catholiques annexés à l'empire ce que Pierre le Grand avait»
avec Procc^ovitch» fait pour les orthodoxes de la Moacovie. Elle
cherchait à enfermer les catholiques de Russie àms les frontières
russes, à rdâdtor les diaînes qui les rattachaient à Rome, pour ne
laisser guère subsister entre &ax et la. cour papale que le lion de la
communion an lieu ^ celui de la juridiction. Les successeurs de
Catherine ont souvent suivi la même politique» et le plus souvent y
ont été encouragés par les hommes les phis distingués des différens
partis (i). De cette façon^ tantôt par calcul» tantôt sans bien s'en
rendre compte» le gouvernaient russe a ^s ou moins tendu à ré-
duire ie cathoUcîsme à l'état de simple rite» ne différant de l'ortho-
doxie que par la langue et les formes. L'église romaine se devait
difficilement plier à des exigences en contradiction avec sm esprit
cosmopolite et hiérarchique. Aussi la cour de Rome n'a-t-elle jamûs
caché sa répulsion pour le systfeme d'adbmniatiration ecclésiastique
russe* Dans leurs Bégociatiois avec la Bnssie^ les papes Grégmre XVI
et Pie UL se plaignaient qu'en l'assujettissant aux consistoires dio-
césains et au coUége eeclésiastique de P6tersbcmrg on e6t enlevfi
à l'évèque le gouvernement de son église* Us réclamaient contre la
présence dans les eonsîstoîfes cajthdiques de secrétaires laSques ou
de procureurs impériaux à la nomination du ministitee (2). Les difiB-
cultes qai dans tant de pays s'élèvent entre la cinrie romaine et le
pouvoir dvil» entre la conception catholique de l'église et la con-
ception modeiîne de l'état» sont pins graves el plus difficiles à ré-
(1) 6a peat consulter à c» sujet les ourrag^ de m Tolfltoj et dû M. Samirine sur
le catholicisme et les Jésuites eu Russie.
(2) Esponiioner âoewnentata suite eostanti cmre M 5* P. M IX ttriparo dei maU
éhêsofTfê lu ClUêm-oaikUea^fmdonmUMBuuiaêdiP^ohnia^M^
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Ul «II8SIE ET LBfl RnSfififi. 21
soudre en Bufifiie «que p^t^ot aÂlleiirB. Les concessions mutuielles
et la bonne volonté récii»'oqae y peuvent à peine remédier. Entre
raii^ocr»tie rosse et la papauté romakie, entre ce que les catboli-
qoes on^ ap^lé le •oésan^^apisme des tsars et «e que les Busses
nomment rautocratle cosmopoilite des papes, il 7 a une antipathie
naturelle, une sorte d'kicompatibilité fondamentale. Chacun 4es
deux pouvoirs étend ixap loin ses droits pour ne pas seaibler em-*
piéter sur ceux tle l'autre. De là des reveiidîcations inconciliabies,
de là la difficulté de trouver ub modus vivendi entre la coin: de
Péterri)0urg et la curie romaine. Aprèa bien des négociations re-
prises et abandonnées, il y a fallu renoncer. L'élise catholique est
aujoufd'bui en Russie sans concordat, sans o(»i8trtution officielle-
ment acceptée des deux parties, ayant à sa tête le ooUége ecclésias-
tique de Pétendkourg, que la oour romaine tieBt en suspicion et
qu'elle a la sagesse de supp<Mrter. Après plusieurs années, on a ré-
cemment pu s'entendre pour remplir les vides de la hiérarchie. En
jum 1872, nous avons w sacr^ à Pétersbourg un archevêque de
MoMlef, primat cadiolique de Russie. L'église romaîne a dans l'em-
pire une situation précaire, mais peulr^tre aussi régulière que le
comporte le régime «^tocratique, — situation anormale dans le
monde catholique, mais en rapport avec celle des autres églises en
Russie et avec les institutions russes, qui ne font que kd appliquier
la loi conmiune.
Partout où ils smt «n •quelque nombre, les cathdiques de Russie
ont des églises; ils en (mt de grandes et de petiites, de riches et de
pauvres. Pamû ces dernières, il en est une qui nous a laissé un sou-
venar particulier. C'était à la fin de l'hiver, un dimanche de carême,
dans la vieille Biovgorod, où, comme dans toute la Grande-Russie, il
n'y a point de cadMâiques indigènes. On nous indiqua cependant
une diapelle catholique romaine dans un ibuliourg écarté aurdelà
du Volkof, derrière le Kremlin. C'était au premier étage d'une sorte
de grange basse et sombre. Comme toutes les chapelles catholiques
de rintérîeur de l'empire, la saUe était remplie de soldats de Li-
thfuanie et de Pologne, auxquels se mêlaient quelques Polonais in-
ternés dans la ville. Il y avait bien dans cet étroit espace une cen-
taine d'hommes et à peine trois ou quatre femmes. L'autel, couvert
d'une nappe Manche «t surmonté de deux cierges allumés, sem-
blait préj^toé pour h messe. Au bout d'un certain temps, comme
nous nous étonnions 4e ne pas voir paraître le prêtre, on nous dit
qu'il était aJasent, et tpi'il n'y en aurait point pour la messe. Il y
avait bien à Novgorod un évêque polonais interné depuis l'insurrec-
tion de 1M3; nais il n'avait pas la permission d'officier en dehors
de dbez lui. Les fidèlea, pnesçube tous Bouniâ de lîvzes, se mirent à
dianter l'office, mêlant dm caatiqves aux prières de la messe et se
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32 BEVUE DES DEUX MONDES.
levant et s'agenouillant tour à iour devant l'autel muet. Le soir du
même dimanche, j'appris que la masuYe qui servait de chapelle
menaçait ruine, et que, de crainte d'un accident, le commandant
militaire avait résolu de n'y plus laisser aller ses soldats. Cette
chapelle sur le point de crouler et cette messe sans prêtre me paru-
rent alors un symbole de la situation de l'église catholique en Rus-
sie en même temps que de la foi de ses enfans. Cette impression
était exagérée, la semaine sainte à Moscou vint heureusement bien-
tôt la corriger. Pour peu qu'ils soient nombreux, les catholiques ont
dans le centre môme de l'empire, à Moscou par^xemple, des églises
convenables et parfois de brillans offices. A travers la tristesse
qui peut venir l'assaillir en Russie, le catholique ne doit pas ou-
blier qu'en des pays où les lois et les mœurs semblaient lui garan-
tir plus de liberté, l'église en a dans ces derniers temps trouvé
moins. Au milieu de la crise religieuse actuelle de l'Europe, le ca-
tholique comme le libéral doit savoir gré à la Russie qu'avec de plus
sérieux motifs de défiance et un pouvoir plus discrétionnaire elle n'a
pas dans sa conduite vis-à-vis du clergé catholique poussé l'usage
de la force aussi loin que plusieurs gouvememens de l'Occident.
L'autocratie s'est montrée moins intolérante que certaines démocra-
ties. S'il y a encore chez les Russes quelques évoques internés, quel-
ques diocèses privés de leurs pasteurs, le motif en est plutôt poli-
tique que religieux; il est avant tout national.
La situation des diflFérens cultes en Russie ne dépend pas unique-
ment de leur attitude vis-à-vis de l'autocratie; elle dépend non
moins de leur relation avec la nationalité russe. Si, en étant moins
nationaux, les cultes dissidens semblent moins exposés que le culte
dominant aux immixtions ou à la tutelle du pouvoir civil, ils ne
trouvent point dans le respect du peuple ou dans les traditions du
pays la même protection. L'église russe n'est pas seulement, comme
l'église anglicane, une église d'état, c'est une religion nationale
tellement liée par l'histoire et les habitudes à l'existence de la Rus-
sie qu'en dehors d'elle il semble qu'on ne puisse être Russe. C'est
là une des difiicultés, une des faiblesses de l'empire. On connaît la
devise de l'empereur Nicolas : « autocratie, orthodoxie, nationa-
lité. » Ces trois termes, les deux derniers surtout, ont en effet été
étroitement soudés, et à bien des égards résument encore la politi-
que de Moscou, si ce n'est celle de Pétersbourg. Le gouvernement
élève aux plus hauts emplois des hommes de toute confession; poiur
lui, comme pour le peuple, l'orthodoxie n'en est pas moins le plus
sûr garant de patriotisme ou de loyalisme. A ce point de vue, la
Russie s'est, sans bien s'en rendre compte, laissé entraîner à suivre
l'exemple de Ryzance, qui de la foi orthodoxe avait fait le principal
lien de l'empire grec. Elle se trouve encore à un certain degré dans
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JA BUSSIE ET LES BUSSES» 33
la situation de l'Orient, de la Turquie par exemple, où jusqu'à ces
derniers temps la religion tenait lieu de nationalité, ou mieux en
était le premier signe. Cette tradition orientale, qui dans l'Europe
moderne semble im anachronisme, a malheureusement dans la
sainte Russie des fondemens historiques qui la font encore durer.
C'est l'orthodoxie grecque qui a fondu dans un peuple les différons
élémens ethniques d'où est sortie la nation russe. La Moscovie n'a
rencontré de religions différentes que parmi ses ennemis d'Europe
et d'Asie. Il y a là pour la cohésion de l'empire, il y a là surtout pour
son développement libéral un sérieux obstacle. La religion prise
comme fondement national assure mal l'unité du pays qu'on fait re-
poser sur elle; employée comme instrument de nationalisation, elle
rend plus dif&cile la réconciliation des contrées attachées à d'autres
cultes. En la devant précéder, l'assimilation religieuse risque de
retarder l'assimilation politique. Aux provinces de culte dissident,
la russification n'apparaît qu'au bout de l'apostasie; aux Russes en-
clins à sortir du giron orthodoxe, la patrie semble enjoindre de se
dénationaliser.
Les désignations officielles accusent nettement cette position des
cultes hétérodoxes vis-à-vis du culte dominant. Dans la langue gou-
vernementale, les confessions non orthodoxes sont appelées confes-
sions étrangères {inostrannyîa ispovedaniia). Une telle expression
met pour ainsi dire en suspicion devant le patriotisme russe plus
d'un quart des sujets russes. L'empire a d'autant plus d'intérêt à
l'abandon d'une pareille désignation qu'historiquement elle est plus
fondée. Les cultes sans lien avec l'orthodoxie ne se rencontrent en
effet que dans les provinces d'origine étrangère, ou demeurées long-
temps sous la domination de l'étranger. Nous ne parlons pas ici des
sectaires en révolte contre l'église nationale et légalement encore
comptés comme lui appartenant. Du nord au sud, les cultes dissi-
dens forment aift flancs de la Russie orthodoxe deux bandes d'une
largeur variable, le plus souvent en concordance avec les limites
ethnologiques. De l'ouest du golfe de Bothnie à la frontière autri-
chienne, ce sont les protestans, les catholiques et les juifs ; à l'est,
le long de l'Oural, du Volga et du Caucase, ce sont des musulmans
mêlés de quelques païens. En dehors même de la Sibérie et du Tur-
kestan, ces cultes dissidens comptent environ 20 millions d'adhé-
rens, dont la moitié dans la Russie proprement dite. Chacune de ces
religions étrangères a des régions où elle domine : le protestantisme
en Finlande et dans les trois provinces baltiques, le catholicisme
dans Je royaume de Pologne et les deux provinces lithuaniennes de
Kovno et de Yilna, les arméniens au sud de la Transcaucasie, les
mahométans dans plusieurs districts de l'Oural et de la Crimée, les
Tom m. — 1874. 3
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Si BBTUB DM DSOS liOfayKS.
ixmdâhistes enfia dans la steppe des Kalmouks. Il n'est pas besoia
de faire remarquer ce qu'a d'embarrassant pour un goaf ernement
cette répartition territoriale qui lie chaque culte à une contrée, à.
une race, souvent à une langue* L'Irlande et l'Angleterre ofirem à
cet égard un contraste moins marqué que la Russie et certaines de
ses provinces. Pour les Russes, catholique est synonyme de Polo-
nais, et protestant d'Allemand. Gela est surtout vrai pour le catho*
licisme, qui, devant la nationalité comme devant l'autocratie, se
trouve dans une position plus défavorable que les autres confes-
sions. Lié historiquement à la Pologne comme l'orthodoxie à la
Russie, il a le privilège d'exciter de pwticulières défiances. On le
regarde comme un symptôme de polonisme^ mot qui dans la bouche
des Russes désigne une sorte de fenianisme appuyé sur des com-
plots et des sociétés secrètes. Au point de vue même de la civilisa-
tion générale, on est souvent en Russie enclin à voir dans les cultes
étrangers, dans le catholicisme surtout, dans le latinisme^ comme on
l'appelle, une influence hostile au génie et à l'indépendance intellec-
tuelle des Slaves. Ce sont ces préventions nationales qui détermi-
nent l'attitude de la Russie devant les confessions non orthodoxes.
Les regardant comme le véhicule d'une nationalité étrangère, elle
redoute de leur voir dénationaliser des provinces qu'historiquement
elle considère comme russes. De même que l'islamisme dans ses
gouvememens de l'est est pour elle un témoin et un reste de la
domination tatare, le catholicisme et le protestantisme sur ses fron-
tières occidentales, dans la Russie-Blanche, la Lithusmie, les pro-
vinces baltiques, sont à ses yeux une importation polonaise ou ger-
manique introduite à l'époque de l'abaissement de la Russie. Ne
pouvant les faire disparaître des contrées (yù ils se sont enracinés,
elle tient à ne point laisser ces cultes étrangers s'implanter dans
les régions demeurées à l'abri de toute influence antinationale*'
Ainsi s'explique la législation russe en matière religieuse; si elle
restreint la liberté de conscience, la faute n'en est pas à l'op-
pression de l'église dominante, elle est aux craintes patriotiques du
gouvernement et de la nation. Il n'y a rien en Russie de l'esprit
qui amena la révocation de l'édit de Nantes.
Dans une telle situation, le plus sûr remède fût peut-être sorti de
l'extension du mal. Laissées libres de se répandre, les différentes
religions, en se pénétrant et se débordant les imes 1^ autres, eus-
sent elles-mêmes effacé leurs démarcations géographiques ou ethno-
logiques. Leur diffusion parmi les Russes eût fait perdre aux cultes
dissidens leur caractère étranger en même temps qu'aux provinces
dissidentes elle eût enlevé un grief. Un tel moyen était à la fois trop
lent et trop hardi pour un peuple habitué à chercher l'unité natio-
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LA BUâSIE ET LES RUSSES. 3S
nale dans l'unité religieuse. La Russie a commencé par essayer d'un
système opposé; tout autre à sa place eût probablement fait de
même. Le but de sa législation a été de confiner les cultes étran-
gers dans leurs frontières historiques, de les enclore dans les popu-
lations qui les professent. Chacun est maître de demeurer dans la
religion de ses pères, chaque confession est libre dans l'enceinte de
ses propres limites; il lui est seulement interdit de les franchir. A
cet égard, on peut se représenter les droits des cultes non ortho-
doxes en Russie comme une sorte de charte qui leur aurait été ac-
cordée à la condition de ne point entamer le domaine de l'ortho-
doxie. Le gouyemement s'est regardé comme un tuteur qui,^
accordant à des hôtes étrangers le libre exercice de leur religion,
leur eût interdit d'y séduire ses pupilles. Les conquêtes spirituelles
leur sont prohibées; le privilège en est réservé à l'église orthodoxe.
Le code civil russe le dit expressément, l'église dominante a seule
le droit de faire des prosélytes. Il est toujours permis d'y entrer,
j amais d'en sortir. L'orthodoxie russe est un édifice dont les portes
ne s'ouvrent que dans un sens, du dehors au dedans, et se refer-
ment pour jamais sur ceux qui les ont une fois franchies.
Les lois confessionnelles remplissent plusieurs chapitres des
tomes X, XrV et XV du volumineux recueil qui tient lieu de code
( Svod zakonof). Tout enfant issu de parens orthodoxes est à ja-
mais enchaîné à l'orthodoxie; il en est de même de ceux quinaiç-
sent de mariages mixtes. Le mariage en pareil cas ne s'obtient
qu'avec un engagement dans ce sens. Si certaines églises d'Occident
n'accordent la bénédiction nuptiale qu'à la même condition, la loi
ne donne pas à ces exigences ecclésiastiques une sanction civile, la
conscience des époux reste libre de s'y soumettre ou de s'y refuser.
Il en est tout autrement dans un pays où le mariage religieux est
le seul légal, et où l'inscription sur les registres de l'église décide
à jamais du culte. Selon les adversaires de la Russie, ces règlemens
ont parfois donné lieu à des séquestrations d'enfans du genre de
celle du juif Mortara, tant reprochée naguère au gouvernement pa-
pal. Indépendamment de la violence faite à la conscience, ces dis-
positions ont l'inconvénient d'entraver les unions entre les diflérens
cultes, et par suite entre les différentes populations de l'empire. Ce
n'est point du reste un privilège auquel l'église orthodoxe ne puisse
renoncer; elle a souvent boni le mariage de princesses russes avec
des princes protestans ou anglicans sans leur imposer de tels enga-
gemens. L'abrogation des lois qui restreignent la liberté du prosé-
l3rtisme serait plus facile encore , puisqu'elle ne dépend que de l'é-
tat. Un article du code interdit aux orthodoxes de changer de
religion, un autre stipule les pénalités réservées à ce genre de dé-
lit, La procédure est à peu près celle suivie jadis en pareille ma-
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K6 REVUE DES DEUX MONDES.
tière en Occident^ sauf que les châtimens sont moins rigoureux. Le
fidèle enclin à sortir de l'orthodoxie est d'abord livré à l'exhorta-
tion paternelle du clergé paroissial, puis déféré au consistoire, de
là au synode, et condamné à la pénitence ecclésiastique dans un
couvent. La persistance clans l'apostasie peut entraîner la perte des
droits civils et la déportation en Sibérie. Le prosélytisme est le pri-
vilège légal de l'église officielle, et il est interdit de s'opposer à
l'exercice du droit que lui confère la loi. C'est un délit d'engager à
quitter la foi orthodoxe, c'en est un de détourner de l'embrasser. Un
article du code exige en pareil cas la dénonciation des parens les
plus proches; un autre prescrit aux autorités civiles et militaires de
veiller à Texécution de ces lois.
Ce n'est point assez pour l'intérêt national de retenir dans l'en-
ceinte de l'orthodoxie les sujets russes qui y sont nés, il importe de
ne pas laisser grossir par des conversions les cultes dissidens, et
par suite les nationalités qui inspirent le plus de défiance au patrio-
tisme moscovite. De là une autre mesure générale. Les dissidens ne
peuvent faire de prosélytes les uns chez les autres. Le monopole
de l'église orthodoxe en fait de propagande n'admet pas de con-
currence. L'empire est im champ dont la culture religieuse lui est
réservée; elle seule a le droit d'y semer l'Évangile. Juifs, mahomé-
tans ou païens ne peuvent entrer dans le christianisme que par la
porte orthodoxe officielle. On compte ainsi en faire des Russes en
même temps que des chrétiens. Le juif de Pologne, qui vit au mi-
lieu de catholiques, ne peut embrasser leur foi; le musulman qui,
dans la Transcaucasie, vit à côté de l'arménien, ne peut recevoir de
lui le baptême sans une instance auprès du ministre de l'intérieur,
qui, dans sa décision, ne consulte que le bien de l'empire. Pour in-
struire un infidèle dans leurs croyances, il faut au catholique ou au
protestant une permission impériale spéciale pour chaque cas. Cette
législation aboutit parfois à des prescriptions bizarres. Dans le Trans-
caucase par exemple, les arméniens sont autorisés à baptiser les
musulmans assez malades pour que la mort semble certaine, la con-
version restant soumise à la confirmation du lieutenant de l'em-
pereur.
A la propagande orthodoxe au contraire, aucun encouragement
n'est refusé . Pour lui venir en aide , il y a des sociétés patronnées
par les membres de la famille impériale. Les missions russes , sur-
tout vis-à-vis des populations non chrétiennes, sont ime entreprise
politique et nationale autant que religieuse. Hormis la contrainte, le
gouvernement met à leur service tous les stimulans dont il peut dis-
poser. « Dn des moyens des missions, disait dans son rapport sur
l'année 1872 le procureur-général du saint-synode, c'est d'amélio-
rer la situation matérielle des couvens. » Pour cela, en Sibérie par
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IJL RUSSIE ET LES RUSSES. 37
exemple, on leur distribue des terres, faisant ainsi des missions un
instrument de colonisation. On ne saurait entièrement blâmer ces
procédés, qui, par la diffusion du christianisme, ouvrent la voie à la
civilisation : la moitié de l'Europe chrétienne n'a guère été conver-
tie d'une autre façon. En Asie comme en Europe, une telle propa-
gande n'en a pas moins un grave défaut : elle est le principe de
conversions simulées, extérieures, et, jointe aux règlemens qui re-
tiennent dans son sein ceux qui ont une fois mis le pied dans l'or-
thodoxie, elle est en matière religieuse une des causes du règne
des apparences qui a longtemps dominé en Russie, et qui partout
a été l'un des grands obstacles à son progrès réel. Parmi les fidèles
inscrits sur les registres de l'église nationale, beaucoup ne sont
orthodoxes, beaucoup même ne sont chrétiens que de nom. Parmi
les convertis dénombrés depuis un siècle dans les rapports offi-
ciels, il en est beaucoup dont, après deux ou trois générations, les
descendans retourneraient encore volontiers au culte primitif. De
l'aveu des sociétés d'encouragement pour les missions , les prosé-
tytes sont souvent plus difficiles à retenir dans l'église qu'à y faire
entrer. Parmi les conquêtes du culte officiel sur le protestantisme
ou le catholicisme, comme parmi celles sur l'islam, l'abandon se-
cret ou public de l'orthodoxie est fréquent. L'apostasie est surtout
commune chez les populations musulmanes, chez les tribus tatares
du Volga, de l'Oural ou du Caucase, qui s'étaient laissé administrer
le baptême. En Russie comme dans l'Inde et l'Afrique, l'islam a re-
pris une vigueur nouvelle, de la défensive il tend à passer vis-à-vis
du christianisme à l'offensive. La foi du prophète revient aisément
en faveur parmi des populations dont les idées et les mœurs sont
restées musulmanes. On*a vu sous Nicolas des Tatars chrétiens pé-
titionner pour être autorisés à retourner à la religion de leurs an-
cêtres. Sortis de l'islam ou des confessions chrétiennes de l'Occident,
ces nouveau-venus à l'orthodoxie se trouvent dans une position
analogue à celle des sectaires, des raskolniks^ que la loi seule en-
ferme dans l'église dominante. De là de faux orthodoxes, de faux
chrétiens et de mauvais Russes; de là pour le culte national une
source nouvelle de corruption, de formalisme, de matérialisme exté-
rieur. Les résultats politiques ne sont pas toujours meilleurs que les
résultats religieux. Le bénéfice de quelques conversions suspectes
est pour la Russie compensé par le tort que lui fait la propagande
orthodoxe parmi ses sujets dissidens et leurs coreligionnaires étran-
gers. Dans la Lithuanie, la Russie-Blanche ou les provinces bal ti-
ques, les séductions religieuses sont hautement dénoncées, souvent
exagérées par les feuilles catholiques ou protestantes de l'Occident.
Sur les confins de l'Asie, le prosélytisme officiel parmi les musul-
mans apporte un obstacle de plus à l'établissement de la puissance
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38 RETUE DES DEUX MONDES.
russe au centre du continent, et au rayonnement de son influence
vis-à-vis de l'influence anglaise.
Nous avons montré les bases politiques de la législation religieuse
de Tempire; il ne faut pas croire que toutes les clauses de cette lé-
gislation, dont nous avons voulu citer les plus choquantes, aient
dans la pratique une valeur égale. Pour être inscrites dans le re-
cueil des lois, ces prescriptions ne sont point exécutées à la lettre.
Le progrès de la civilisation en rend heureusement Tapplication
difficile, parfois impossible; sur ce point, les moeurs des Russes va-
lent souvent mieux que leurs lois. En Russie plus que partout ail-
leurs, il est bon de se défier des règlemens écrits et de ne pas CToire
tout décidé par un texte législatif. En mal comme en bien, il faut
savoir distinguer entre les prescriptions légales et Tapplication. Si
certaines réformes ne sont encore inscrites que sur le papier, il
est d'anciens abus qui n'existent plus guère que dans le code. Les
Russes disent à qui veut l'entendre que cette législation religieuse
n*est qu'une lettre morte. Il est certain qu'elle n'est point rigou-
reusement exécutée; l'empereur, dans les provinces baltiques par
exemple, a lui-même protégé contre elle la conscience de certains
de ses sujets protestans. Pour n'être pas toujours exécutée, ce n'en
est pas moins la loi. Les feuilles catholiques et protestantes entre-
tiennent parfois l'Occident de la contrainte imposée à tels ou tels
de leurs coreligionnaires de Russie; il est fâcheux que ces récits
soient autorisés par le code de l'empire. La loi n'a pas besoin de
stimuler le zèle national et religieux du clergé ou de l'administra-
tion. Prêtres et employés sont jaloux de se distinguer par des con-
versions qui, pour leurs promoteurs, sont des titres de faveur, et
que chaque année le saint-synode enregistre dans un tableau offi-
ciel comme des conquêtes pour l'état en même temps que pour
l'église. On peut en Angleterre laisser dormir les lois sans les abro-
ger : la liberté générale garantit contre tout abus d'autorité. Il en
est autrement en Russie. Là, ce qui prend la place de la loi quand
elle n'est point appliquée, c'est l'arbitraire, et avec lui l'incohérence
et la corruption. La liberté de conscience est alors heureuse de trou-
ver un refuge dans la vénalité. Par les nouveaux orthodoxes comme
par les raskolniks^ les documens officiels le reconnaissent, le si-
lence des popes ou de la police est acheté à prix d'argent. La loi qui
donne à l'église le privilège du prosélytisme aboutit ainsi à la dé-
moralisation de l'église et du peuple.
La Russie ne pourra de longtemps renoncer à une église d'état :
ses traditions et son mode de gouvernement ne le lui permettent
point. L'exemple de l'Angleterre montre du reste qu'une église na-
tionale n'est pas incompatible avec l'entière liberté religieuse. L'é-
preuve serait moins dangereuse pour l'église russe que pour Téglise
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UL BU8SIE ET LES BUS9ES. 39
anglicane. En Russie^ il y a beameoup d'bommes épris de Tnnité re-
ligiease, ou mieiix de Funîté de la forme et du caHe religieux comme
de Fuoité poUtique. H leur eu coûte d'aolant plus de renoncer à
leur idéal qu'en toutes choses le génie russe, le génie grand-russien,
a jusqu'ici tendu vers la centralisation, l'absorption, l'unification.
Ailleurs aussi l'unité spirituelle a été le rêve de plus d'un grand
esprit, de plus d'un grand peuple; il est douteux qu'elle ait jamais
beaucoup profité aux nations qui l'ont conquise ou gardée. L'unité
dégénère souyent en uniformité, et le calme qui succède au flot des
opinioi» aboutit aisément à la stagnation. Le pays de l'Europe qui
s'est montré le plus fidèle à ce culte de l'unité absolue, l'Espagne,,
n'a pas à seféliciter des sacrifices qu'il lui a coûtés. Si, comme on
le dit souvent aujourd'hui, les peuples protestans ont sur les autres
un avantage, c'est en grande partie que chez eux la variété rem-
porte sur l'unité, et que par la diversité des croyances et la multi-
plicité des points de vue l'esprit est mieux préparé à la liberté poli-
tique ou à l'indépendance intellectuelle. En Rassie môme, cette unité
religieuse dont les Grands-Russes ont si longtemps joui a peut-être
été pour quelque chose dans le manque de personnalité ou d'origi-
nalité, dans le manque de fécondité qui leur a été si souvent repro-
ché. Si l'unité religieuse a du prix, c'est au moins quand elle est
réelle; or depuis sa grande expansion territoriale et depuis le schisme
intérieur de soa église, cette unité n'est plus en Rassie qu'une ap-
parence ou une fiction légale. La Russie actuelle est trop vaste, elle
touche à trop de climats et s'étend sur trop de races pour ne conte-
nir qu'une religion. La multiplicité s'est introduite chez elle, le plus
sage serait de reconnaître le fait, et, ayant perdu le bénéfke de
l'unité, de recueillir pour l'intelligence et la moralité, pour l'état et
la religion elle-même, le profit de la variété. Il ne s'agit que de
mettre fin dans le domaine religieux au règne des apparences, au
système d'illusion et au culte des dehors, qui ne trompent plus que
les plus intéressés à tout savoir. L'église nationale y gagnerait en
profondeur plus qu'dle n'y perdrait en superficie; le principal
avantage serait probablement pour elle. Au prix de quelques défec-
tions dont la plupart ne lui enlèveraient que des âmes qui ne lui ap-
partiennent réellement point, l'orthodoxie oflîcielle trouverait dans
l'émulation et la lutte un stimulant qui ne peut lui venir d'ailleurs.
Notre histoire religieuse oQre à cet égard im enseignement. C'est au
temps où le protestantisme a été chez nous le plus libre et le plus
florissant^ au xvn* siècle, que l'église catholique de France a jeté le
plus vif et le plus pur éclat; c'est après la révocation de l'édit de
Nantes, lorsqu'elle s'était débarrassée des réformés et de Port-Royal,
qu'a commencé sa décadence morale et intellectuelle du xvin* siècle.
Pour une église plus encore que pour un parti politique, c'est une
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AO REYUE DES DEUX MONDES.
mauvaise école que de n'avoir point de rivaux. Ce fut là certaine-
ment une des causes de l'ignorance et de l'infériorité de l'église
russe au temps où, retranchée dans son isolement et derrière ses
privilèges légaux, elle était à l'abri de tous les coups. En religion
comme en industrie, l'excès de protection devient une raison d'infé-
riorité : rien ne peut remplacer la librp concurrence. Dn clergé qui
garde ses ouailles emprisonnées dans les murailles de la loi a, pour
les retenir au bercail, moins besoin de science ou de vertu.
L'abolition de toute entrave à la liberté religieuse est une des
plus importantes réfoi-mes qui restent à faire à la Russie; c'est
probablement une des dernières qu'elle exécutera. Trop de tradi-
tions, de préventions, d'intérêts, s'y opposent. Il y aurait dans le
résultat une trop grande part d'inconnu, de trop grandes chances
d'agitation. Cette ém^cipation des croyances ne serait peut-être
pas moins féconde que l'émancipation des paysans; elle serait aussi
grave. Dans l'état actuel des institutions et des mœurs, un brusque
et complet affranchissement de tous les cultes serait une sorte de
révolution. Devant les obstacles que rencontre encore la liberté
religieuse dans certains pays en possession de beaucoup d'autres
libertés, on comprend qu'elle ne puisse être débarrassée de tout
lien dans un état encore dénué de droits politiques. Pour certains
cultes, pour le catholicisme romain en particulier, il n'y a pas d'il-
lusion à se faire. En Russie comme en Occident , l'ardente intem-
pérance du parti qui prétend seul représenter l'église et sa haine
des institutions modernes, tout, jusqu'à la proclamation d'un dogme
rendu suspect par la passion ou les doctrines de ses promoteurs et
mal compris ou défiguré par ses adversaires, d'un dogme pour le-
quel la langue russe n'a pas de nom qui ne prête à l'équivoque (1),
tout contribue à rendre plus précaire la situation d'une église qui
déjà avait contre*soi les défiances de la nationalité et de l'autocra-
tie. Il peut sembler que les imprudentes violences d'un état voisin
devraient encourager le gouvernement russe à gagner par une at-
titude opposée ses sujets catholiques. Une telle politique pourrait
être habile; mais ce serait être exigeant pour un pays ou pour un
gouvernement que de toujours lui demander ce qui paratt dans son
intérêt le mieux entendu.
C'est par ses sectes intérieures, par les plus tranquilles et les plus
inoifensifs de ses raskolniksy qu'elle a si longtemps refusé de recon-
naître, que la Russie doit inaugurer l'émancipation religieuse. Des
•deux causes qui limitent chez elle la liberté de conscience, de l'au-
tocratie et de la nationalité, l'une au moins n'a rien à perdre et
beaucoup à gagner àT affranchissement des sectes nationales. C'est
(1) Le mot népogréchifnoit, le plus souTent employé pour désigner llblaillibilité, a
plutôt p \T rétymologie le sens d^impeccabilité.
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LA RUSSIE ET LES RUSSES. Al
en retirant aux clergés une de leurs prérogatives que l'état assu-
rerait le mieux leur liberté réciproque, c'est par la sécularisation
des registres de l'état civil et l'introduction du mariage civil. Cette
double invention de la révolution française, ailleurs tant attaquée
par les conservateurs catholiques et protestâns, serait en Russie
pour eux comme pout* tous l'une des meilleures garanties. Là, comme
partout, cette réforme rencontre des obdèicles dans les prévemions
religieuses de ceux même qui seraient le plus intéressés à la voir
adoptée. Le gouvernement va en faire l'essai pour les raskolniksj
qui n'ont point de ministres reconnus. La sécularisation de l'état
civil sera bientôt appliquée aux confessions étrangères, comme elle
l'est déjà aux cultes non chrétiens. L'état des mœurs et de l'instruc-
tion, la piété et les préjugés du peuple, ne permettront pas de long-
temps d'introduire la même mesure dans le culte où elle serait le
plus efficace, dans l'orthodoxie officielle. Tout ce qu'on peut deman-
der, c'est qu'aucune église ne soit plus admise à exercer des répé-
titions d'âmes à l'aide de l'inscription sur ses registres. D'autres
réformes devront accompagner ou précéder celle de l'état civil:
c'est d'abord l'abrogation de toute loi qui des pratiques religieuses
semble faire une obligation légale; c'est l'abolition des listes de con-
fession et de communion, et surtout des tableaux officiels des con-
versions orthodoxes. La législation religieuse est peut-être le do-
maine par où l'esprit moderne a le moins pénétré en Russie, c'est
toujours celui où il a été apporté le moins de changement. Le but
du gouvernement et des patriotes doit être de mettre l'église natio-
nale en état de supporter la double concurrence des sectes inté-
rieures et des cultes étrangers. L'intérêt de l'orthodoxie et celui des
confessions dissidentes sont moins en opposition qu'ils ne le sem-
blent : l'indépendance de l'une ne peut croître qu'avec l'émancipa-
tion des autres. Pour les droits de la conscience, les diffërens cultes
sont malgré eux plus ou moins solidaires, comme les libertés reli-
gieuses le sont des libertés politiques. Là est le point qu'il ne faut
pas perdre de vue. Les relations de l'église et de l'état ne peuvent
se soustraire séparément à la loi qui régit la constitution russe;
appuyées sur l'autocratie et la nationalité, elles ne se doivent modi-
fier qu'avec l'ordre de choses d'où elles proviennent. C'est du pro-
grès de l'esprit public que les cultes dissidens, comme l'église na-
tionale, doivent attendre le développement de leurs garanties. En
Russie comme partout, il est chimérique de rêver ime liberté reli-
gieuse isolée des libertés civiles, et dans un pays où l'esprit natio-
nal est en étroite liaison avec un culte et «n défiance avec d'autres,
la première soit plutôt qu'elle ne précède*
ANATOLE LeROY-BeAULIEV.
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LES ALBIGEOIS
OBIGIIES, DiTBLOPPEHEST ET DISPAEITIOlf DU CATHARISHB
DÀHS LA FRANGE HÉRIDIOIf ALE, D'APRÈS DE ROmTELLES HECHEKCHBS.
MUêÊire det AlbSgtoii, — U» AlkiteoU H i'InqnitiÊitm, pas Napn^éoo Pejnit Bui* IfllE.
L'histoire de France est depuis laogtenips la plus étudiée et la
mieux ornnue des histoires; cela n'empédie pas que bien des points
ont encore besoin d'être éclairés. Notre formation nationale se dis-
tingue par un caractère de continuité, de progrès régulier, retardé
parfois par de grands désastres, mais reprenant toujours après
Torage sa direction constante. Gela suppose évidenmient l'homo-
généité foncière des parties intégrantes de l'unité française, sans
qu'on doive nier pour cela les variétés qui en diversifient la sur-
face. Ce progrès ne s'accomplit pas sans absoii)er chemin faisant
des élémens étranges, disparates, réfractaûres même, qui ressem-
blent à des blocs erratiques lentement recouverts par les alluvions
d'un grand fleuve, et dont il est dilQcile ensuite de définir la na-
ture et la provenance. Pourtant ils sont là , mole ma étantes y on
ne peut les éliminer, et même ils servent, sinon de cause, au
moins d'occasion , aux événemens les plus décisifs qui ai^it con-
couru à faire la France. La croisade albigeoise du xin* siècle, le cu-
rieux essai de réforme qui la jffoyoqudL, la persistance prolongée de
ce mouvement en dépit des circonstances les plus décourageantes,
^ifin l'extinction totale, absolue du catharisme en des temps où
d'autres fermons religieux pourchassés avec non ornas d'acharne-
ment s'aiBrment avec une intensité croissante et tendent déjà la
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LES ALBIGEOIS. ki
main à la réforme du xyi« siècle, tout ce groupe de faits bizarres ai-
guillonne au plus haut degré la curiosité. Il y a là comme un pa-
radoxe historique, comme un cas de tératologie nationale. N'ou-
blions pas que la guerre albigeoise fut non la cause, mais le moyen
de la fusion du nord et du midi de la France. Cette fusion fut d'a-
bord, il est vrai, l'écrasement brutal de l'une des deux régions par
l'autre; mais toutes deux étaient trop visiblement destinées à se
compléter et à s'unir pour qu'à la longue les principes de cohésion
et d'harmonie ne reprissent pas le dessifô. Nos historiens ont raconté
en détail la grande croisade dirigée par Simon de Hontfort au
temps d'Innocent III et de Philippe-Auguste. On se rappelle les fines
et savantes recherches de M. Fauriel, qui se préoccupa de cette lu-
gubre période au point de vue surtout de l'histoire de la littérature
et de la civilisation méridionales (1). Toutefois il faut reconnaître
que, peu familiers avec les questions théologiques, nos historiens
n'ont encore su nous donner qu'une idée assez vague du catha^
risme, c'est-àrdire de la doctrine dite albigeoise, et, quand le ré-
sultat politique de l'expédition n'est plus douteux, quand il est
certain que désormais l'Aquitaine, le comté de Toulouse et la Pro-
vence sont ou seront incorporés au royaume de France, ils ne nous
disent plus rien ou presque rien de ces mystérieux sectaires qui
furent si longtemps l'âme de la résistance; ils se bornent à nous
i^prendre que l'inquisition les acheva.
Il eùste pourtant un ouvrage que l'on peut ccmsidérer comme
classique pour tout ce qui concerne les croyances albigeoises, c'est
YHiUoire et doctrine de la secte des Cathares de M. G. Schmidt,
professeur de théologie à Strasbourg* Quant à l'extinction finale de
l'église albigeoise, nous possédons depuis 1872 l'œuvre en trois vo-
lumes de M. N. Peyrat, originaire du pays même où elle jeta ses
plus prcrfondes racines et descendant de ses martyrs. Quelques er-
reurs de point de vue, de graves défauts de composition et de
style, ne sauraient ôter à cet ouvrage le mérite de nous instruire sur
les derniers tressaillen^ns du catharisme agonisant. C'est à l'aide
principalement de ces deux livres et de dcmnées éparses dans plu-
sieurs travaux allemands que nous venons proposer une appréciation
raisonnée de cette pauvre secte noyée dans le sang de ses enfans,
et dont l'extirpation radicale, impitoyablement poursuivie, a droit à
autre chose qu'à un enregistrement banal dans les tables chronolo-
giques de rhistoire de France.
(1) Voyex la Revue da 15 novembre 1832, et tossi €roi$ade centre Us Aibigeais,
Pans 183S.
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hh BEVUE DES DEUX MONDES.
I.
Ce qui a contribué à épaissir les ténèbres autour de la question
albigeoise* c'est qu'au temps des grandes controverses entre les ca-
tholiques et les protestans la passion théologique s'en mêla. Les
réformés, qui pouvaient se rattacher facilement aux vaudois ou
pauvres de Lyon^ cherchèrent à ranger aussi les albigeois parmi
leurs ancêtres spirituels, et se laissèrent trop souvent entraîner à
effacer ou du moins à émousser ce qu'il y avait de plus saillait, de
plus original dans la secte disparue. De leur côté, les docteurs ca-
tholiques, mus par le désir d'atténuer l'horreur du traitement in-
fligé par leur église à ces malheureux, inclinèrent à exagérer les
côtés odieux du système religieux des cathares, et tandis que, d'a-
près les premiers, les albigeois auraient presque pu passer pour des
calvinistes aBticipés, d'après les autres ils n'auraient été qu'un dé-
bris répugnant du vieux manichéisme, une société des plus dange-
reuses, des plus corrompues, dont la destruction à outrance aurait
été une grande mesure de salut public. Les uns et les autres se
trompaient, comme on va le voir, et cependant, l'exagération des
deux parts mise de côté, il y avait du vrai dans les deux appré-
ciations.
Une autre circonstance fâcheuse, c'est qu'à l'exception d'un court
rituel roman édité en 1852 par M. le professeur Cunitz de Stras-
bourg nous ne pouvons consulter aucun ouvrage écrit par un doc-
teur albigeois de quelque autorité pour nous renseigner directement
sur les croyances réelles de ses coreligionnaires. Nous sommes ré-
duits aux descriptions des adversaires, de quelques apostats, et aux
dépositions recueillies par les tribunaux de l'inquisition. Les unes
sont dénigrantes, les autres suspectes. Ce qu'il faut surtout craindre,
quand on les consulte, c'est la tendance de ces juges ou de ces his-
toriens, également passionnés, à présenter comme des dogmes im-
médiats, coDMne des croyances positivement professées par les ca-
thares, beaucoup d'excentricités ridicules ou repoussantes qui ne
sont que des conséquences réelles ou prétendues des principes
admis par eux. Rien de plus trompeur qu'une pareille méthode. Par
exemple, du fait que l'état de maiiage leur parait inconciliable
avec la perfection morale, leurs adversaires concluront que le ca-
tharisme autorise l'adultère et même innocente les dépravations les
plus cyniques. Ce que les historiens orthodoxes imaginent sur ce
thème, les juges-inquisiteurs sauront bien, moyennant la torture, le
faire avouer à leurs victimes. Le grand mérite de M. Schmidt est
d'avoir, à force de comparaisons minutieuses et de tact critique,
réussi à démêler le vrai du faux dans ces épineuses procédures. p.^î^
LES ALBIGEOIS. £5
Enfin il faut bien reconnaître que le jour n'est pas encore fait
complètement sur les origines de cette secte, que l'on voit surgir
tout à coup au xn* siècle, armée de toutes pièces, se propageant
avec une rapidité merveilleuse dans la France du midi et l'Italie du
nord, assez forte pour alarmer la papauté, donnant la main à des
sectes orientales plus anciennes, mais sans qu'on puisse établir un
rapport de filiation directe, — tandis que, tout à côté, dans les
mêmes régions très souvent, on assiste à des essais de réforme reli-
gieuse partant de principes très différens, dont pourtant les parti-
sans sont à chaque instant mêlés au catbarisme au point d'être
mainte fois rangés sous sa bannière. Il y a au premier abord quel-
que chose d'inextricable dans cette confusion d'hommes et d'idées.
Pour nous orienter, commençons par rappeler l'état de l'église latine
dans les deux siècles qui précèdent la grande expansion du catba-
risme.
L'orthodoxie romaine avait triomphé dans tout l'Occident, et
triomphé d'une manière absolue. Les Mérovingiens dans le midi
des Gaules, les musulmans en Afrique et en Espagne, les Carlovin-
giens en Italie, avaient complètement anéanti cette hérésie arienne
que les Goths, les Lombards et les Burgundes avaient apportée de
la Germanie, et qui, vaincue à l'intérieur de l'empire depuis Théo-
dose, avait dû à ce puissant renfort une sorte de floraison nouvelle,
du reste très inféconde. L'orthodoxie avait pour elle les populations
soumises, plus nombreuses que leurs conquérans, le prestige de la
vieille civilisation, auquel les^oths surtout cédaient aisément, et
qu'est-ce que ces braves Burgundes, Ostrogoths,yandales et Yisigoths
pouvaient comprendre aux subtilités métaphysiques qui faisaient le
fond de la dispute entre Athanase et Arius? Au suiplus la lourde èpée
franque ne tarda pas à joindre ses argumens à ceux de l'épiscopat
catholique, et l'arianisme s'évanouit. La querelle suscitée entre Pé-^
lage et Augustin relativement à la grâce et au mérite des œuvres était
oubliée, d'autant plus que le siège romain, tout en condamnant Pe-
lage, ne forçait personne à professer l'augustinisme pur, et qu'en
pratique, sinon en théorie, un magnifique pélagianisme s'étalait
dans l'église. — Une autre hérésie, d'un genre bien différent, celle
qui avait séduit la jeunesse d'Augustin, et qui avait quelque temps
poussé d'effrayantes ramifications dans la chrétienté d'Occident, le
manichéisme, avec son dualisme persan, sa saveur franchement
païenne et l'espèce d'ivresse religieuse qu'il communiquait à ses
adhérens, était mort depuis la fin du vi« siècle, écrasé à la fois par
la persécution orthodoxe et par les invasions (1). Vadoptianismey
(1) Il sera plus d*une fois question du manichéisme dans cette étude. Rappelons
brièvement qa*il doit son nom au mage Mani, qui opéra, au m* siècle, une sorte de
fusion du parsismo et du christianisme. Comme le parsisme, il,H9fe gn j^nci^ If^
M REVUE .m» DEUX IIONDES.
autre béréne relative à laposonne du Gbmt, un kistant préconisé
en Espagne au vin* siècle par Élipand de Tolède et Félix d'Drgel»
n'avait pas survéoa à ses auteurs En un mot, du x* au xn* siècle
l'orthodoxie romaine règne sans aucun partage dans tout l'Occi-
dent, et ce qui la fortifie encore, c'est que les grandes conquêtes
fait^ par le christianisme au nord de l'Europe sont dirigées par des
missionnaires partis de Rome, tout au moins très attachés au siège
pontifical, portant avec eux le dogme^ le culte et la discipline, de
Rome«
Cependant et malgré toot il se détache sur ce fond uniforme
quelques faits isolés qui, bien que fort rares, donnent lieu de croire
qu'il circulait encore dans les coudies obscures des populations
quelques ruisselets d'hétérodoxie* En 1022, on est tout étonné d'ap-
prendre qu'un grand procès pour crime d'hérésie s'instruit à Or-
léans. Deux prêtres et onze de leurs partisans sont condamnés au
supplice du feu. Et de quel genre d'erreurs sont-ils accusés 7 De
manichéisme I II y en avait donc encore au xi* siècle l A présent on
peut se demander jusqu'à quel point les juges qui les condamnèrent
savaient très pertinemment ce que c'était que le manichéisme.
D'autre part, pourquoi^ parmi tant d'hérésies, avoir été choisir pré-
cisément celle-là? Le plus probable reste tjujours qu'il y avait au
moins quelques analogies se prêtant à cette identification. Ce qu'il
faut noter, c'est que l'un des deux prêtres condamnés avait été
confesseur de la reine Constance, femme de Robert de France et fille
ddâliâme abaola de 1* luniiére et des ténèbres, de Diea et de S&l&n. Varmie des nut^
vais génies attaqua rarmée dirine* Le premier-né de IMea on lliomme-type, diam-
pion du royaume tumineux, fat vaincu, puis sauvé; mais une partie de sa lumière
resta captive des ténèbres. C*est pour la recouvrer que Dieu fit apparaître deux puis-
sances célestes, Christus et le Saint-Esprit, le premier comme soleil et lune, le second
comme lanrière éthérée, et leur fonction fat d*attirer les parcelles lumineuses £s-
séminées sur la terre. Afin de les mieux retenir, le démon forma rhomme, qui unit
ainsi dans sa nature la plus pure lumière terrestre et les ténèbres démoniaques. Ces
ténèbres obscurcissaient victorieusement dans le judaïsme et le paganisme cette lumière
captive. Alors Christus lui-môme descendit sur la terre sous une forme corporelle ap-
parente, et par son enseignement, par sa vertu attractive, il commença la délivrance;
miis déjà tes ap6tres défiguraient sa doctrine. C*est BCani qui devait venir comme une
incarnation définitive du Saint-Esprit pour révéler le mystère du monde et la voie sûre
de'^la rédemption. Il y avait plusieurs degrés d*affiliation à la secte. Les élus seuls
possédaient la connaissance complète du grand mystère et ne le révélaient que sous la
forme de Tallégorie aux simples audUêurt, Ceux-ci devaient à intercession des élus
et à certains rites prescrits psr eux de participer sans perdre leur âme aux plaisirs et
aux affaires de ce monde. Les élus au contraire menaient la vie la plus austère et
ne se nourrissaient guère que d*olives. On reconnaîtra dans cette très rapide esquisse
le caractère essentiel de cette doctrine, qui joignait Tidéalisme mystique le plus exalté
à un naturalisme encore tout païen. C'est ce qui explique son prestige et sa propaga-
tion rapide à Tépoque où Tancioa monde flottait encore indécis «ntre le christianisme
et le paganisme^
LJiyiLi/ieu uy ■
ogle
LES AUHGEOIS, kl
du comte de Toulouse^ Guillaume Ttillefer III. A fat suite de la jeune /
reme, nombre de deroe et de kJqoefi Aquitains étaient venus dans
le nord. Faut41 déjà remonter la Garonne pour reûcontrer un foyer
d'béi^ie? Ajoutons seulement ce trait qui peint Fépoque. Gonstaoee
vmilut assister au supplice des condamnés, et au moment où son
ancien confiesseur passait devant elle, les mains liées, prêt à mont^
smr le bûdier, Constance crut faire cravre pie en enfonçant une ba*-
guette de fer dans Tœil du malheureux.
Quelques faits analogues, d'une importance moindre encore, ne
pouvai^it sérieusement compromettre Tunité cadiolique. Vers la fin
du xT nède, les lutles de Fempire et cUi sacerdoce, le pontificat
de Grégoire VU, puis le grand mouvement des croisades, absorbé^
rent les esprits ; mais un autre adversaire de Téglise allait lever la
tète, et celui<-]à ne devait pas être facile à vaincre. U ne s'agissait pas
de dogmes métaphysiques hors de la portée du vulgaire, c'est la
conscience naorale qui s'insurgeait. La corruption profcmde du clergé
avait fini par soulever l'opinion. L'église, par ses doctrines et ses pré<-
tenticms, maintenait un idéal de sainteté très éle^ dans la pratique,
elle senû)lait prendre à tâche de le démentir. Nous ne referons pas,
après tant d'historiens, le tableau très peu édifiant des vices de tout
genre dcmt la biérardiie ecclésiastique donnait du haut en bas le
scandaleux ^cemple. Il est vrai de dire que cette corruption cléricale
ne se distinguait en rien de celle qui régnait dans tous les rangs de
la société féodale et que favorisait l'extrême grossièreté des moeurs;
mais les laïques les plus vicieux eux-mêmes sentaient la contradio*
ti(m qui existait œtre la morale officiellement enseignée et la vie
réelle de ceux qui l'enseignaient. Des ponttfes de mœurs austères,
comme Grégoire VU, n'avaient pu élever que des digues insufl^
santés contre ce débordement d'immoralité. Le célibat imposé aux
clercs p^ ce ps^e dans des vues politiques aussi bien que discipli*
naires semblait n'avoh: abouti qu'à des abus nouveaux et plus
crians enc(»'e. Du mépris du clergé au doute siu* la légitimité de 9j^
pouvoirs religieux, de là à l'ébranlement de la fd dans la doctiîne
qu'il enseignait, il n'y avait qu'une transition insensible. Depuis le
xn' siècle et par des organes d'une autorité incontestable, tels que
saint Bernard, l'idée de la nécessité d'une réforme se répand et
devient populaire.
Cependant il y avait pinceurs manières deecmcevcnr cette ré-
forme. Comme le célèbre moine de Clairvaux, on pouvait la désnrer
sous une forme pour ainsi dire constitutionnelle, c'est-à-dire que,
sans toudier au dogme ni à Torganisme traditionnel de l'église, en
se servant de l'autorité des conciles et des papes dignes de leur
haute position , par de vigoureux appels à la ecmscience de tous et
«u moyen d'iteeingiquea mesures dîscipfiaaires, on procéderait rég««
LJiyiUiieu uy -^^ — ■ v^ ^^^ -]t i. V,
AS R£YnB DES DEUX MONDES.
Hërement à la guérison du grand corps malade; mais tous ne parta-
geaient pas la foi robuste de isaint Bernard dans TeiBcacité de cette
méthode, ni même dans le droit divin du clergé. Déjà Ton rencon-
trait des esprits plus hardis qui ne reculaient pas devant une rup-
ture avec Tordre établi. A son tour, ce point de vue révolutionnaire
se prêtait à deux conceptions très différentes. Ou bien Ton procé-
derait populairement, on laisserait de côté les dogmes et les mystères
pour ne s'appuyer que sur la conscience des simples, on remonte-
rait par-dessus le clergé aux sources mêmes de l'enseignement
évangélique, on ramènerait l'enseignement chrétien à la simplicité
des premiers jours, à la morale prêchée par le Christ lui-même, —
ou bien l'un ou l'autre des anciens principes condamnés par l'église
reprendrait vie et force contre une hiérarchie qui s'était arrogé des
prérogatives démenties par les faits. Le propre, l'originalité du ca-
tharisme, c'est qu'il appartient à cette dernière catégoriB. Bien loin
d'être la première des hérésies modernes, il est la dernière des an-
ciennes. C'est ce que nous allons tâcher de démontrer.
Au xn* siècle en eflfet, on voit surgir à côté de lui des essais de
réforme d'esprit tout démocratique. Tanquelin dans les Pays-Bas
(1115-1124), Eudo de Stella en Bretagne (mort en 1148), soulèvent
les multitudes au souffle de leur parole ardente, et mêlent à leur
opposition furibonde à l'église des idées d'une bizarrerie qui confine
à la démence. Ce n'étaient encore là que des ouragans qui passent
sans laisser de traces durables. Un mouvement plus sérieux fut celui
que suscita le prêtre Pierre de Bruis (1104-1124), bientôt suivi par
son disciple Henri, ancien moine de Clairvaux (1116-1148). C'étaient
des préàcateurs itinérans, de mœurs austères, animés d'une cer-
taine fureur iconoclaste. Ils en voulaient au baptême des enfans, aux
^autels, qu'ils faisaient enfouir, aux croix, qu'ils faisaient brûler, à
la présence réelle du corps de Jésus dans l'eucharistie, au sacrifice
de la messe, à l'efficacité des prières pour les âmes du purga-
toire, et ils ramenaient la vie chrétienne à l'observation conscien-
cieuse des préceptes évangéliques ; c'était du radicalisme ecclésias-
tique. Henri paraît avoir exercé un grand prestige sur les masses.
Son action se fit sentir du Mans jusqu'à Lausanne, en passant par
le midi de la France. Saint Bernard reçut du pape Eugène HI l'ordre
d'aller le combattre, et, malgré la protection dont le couvrait Hde*
fonse, comte de Saint-Gilles, saint Bernard réussit à le faire jeter
dans les cachots de l'évêque de ToulousOi où il ne tarda pas à mou^
rir. Pierre de Bruis doit avoir été brûlé vif par une popfilatkm fu-
rieuse. C'est aux semences de réforme répandues par ces hardis
prêcheurs qu'il faut, selon tQute vraisemblance » attribuer l'essor
que prend dans la seconde moitié du xu* siècle la tendance dite des
vaudçis ou pauvres de Lyon y qui a son foyer principal daai^Ies
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ISB ALBi6£0XS. A^
Alpes et h Lyon, Piwre Valdo pour prédicateur éponyme, et la Nobla
Leyczon pour lii/xe-manifeste (1). Cette association religieuse, es-
sentiellement populaire, d'allures toutes pacifiques, défia toutes les
persécutions et subsista jusqu'à la réfoitne du xn^ siècle, dans la-
quelle, comme nojis rayons vu, elle se fo.ndit. Quelques différences
que Ton puisse* signaler entre ceâ diverses tentatives de réforme,
elles ont pour caractère commun de procéder par la suppression de
ce qu'elles regardent comme des erreurs ou des superfétations ajou-
tées par l'église romaine au christianisme évangélique; elles aspi-
rent à élaguer les branches malades ou parasites, mais non pas à
déraciner l'arbre tout entier pour le remplacer par un autre.
Le catbarisme ou la religion albigeoise procède d'un tout autre
principe. Il ne vise pas précisément à rabaisser le dogme et le culte
orthodoxes afin de mettre au premier rang des conditions du salut
la piété intérieure et la charité. Il part d'une notion métaphysique
de l'Être divin, laquelle nie radicalement la notion orthodoxe; il
oppose sa tradition, son clergé, son rituel, à la tradition, au clergé,
au rituel de Rome, et il est facile de voir que, sans se confondre
avec le vieux manichéisme, il se rencontre avec lui sur plus d'un
point essentiel*
D'abord il pose en principe un dualisme métaphysique qui serre
de bien près le dualisme manichéen. D'après l'enseignement primi-
tif de la secte, le principe du mal existait de toute éternité en face
du principe du bien; mais on peut distinguer deux théories qui se
combattirent quelquefois au sein du catharisme lui-même, sans
aller jusqu'à la rupture ouverte. Il y eut en effet, comme on va le
voir, un adoucissement apporté au dualisme absolu.
D'après la théorie dualiste absolue, le Dieu bon n'aurait créé que
des êtres spirituels, invisibles et purs ; c'est le mauvais qui aurait
créé la matière et le monde visible, foyer de tout mal physique et
nu)ral. Il y a pourtant des esprits ou des âmes sur la terre. Gela
vient de ce que le dieu méchant, s'étant introduit dans le monde
céleste, a séduit ces âmes et les a entraînées à descendre avec lui
sur la terre. Pour les y retenir, il les a renfermées dans des corps
et enchaînées par la sensualité. Le Dieu bon consentit du reste à
cette incarcération pour que les âmes coupables fussent punies de
leur faute. La terre est donc un lieu de pénitence. Les âmes, en
vertu de leur nature originelle, que rien ne peut anéantir, doivent
infailliblement retourner au ciel ; mais elles s'attardent dans leurs
péthés.et par conséquent dans la période d'épuration qu'elles doi-
(1) Voyez, poar ee qui concerne les Taudois, les études intitulées VlsraMl dêfAipetg
paMt. Hud^-Menos, dans la iittme-da 15 notembre 1897, du i«' ayril et da i*' août
im, et du ««' JaiiTier iS60.
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50 REYUB B^ «5CX MONDES.
vent subir* C'est pour abréger cette période» qni zoenaçait de se
prokmger indéfitnmeBt, que le IKeu bon envoya sur la terre son
file Jésus , sa j^us parfaite créature. La forme corporelle sons lar
quelle il apparut aux liommes n'était pas réelle, car il ne voulait
avoir rien de connnun avec r<EUvre du mauvais principe. Aussi ses
actes visibles ne sont--ils euxHOfiêmes que des apparences, n'ayant
d'autre réalité interne que les vérités dont ils sont la représenta»
tion sjrmbolique. Jésus révéla aux hommes leur vraie nature et te
moyen de retourner au ciel. Pour d>tenir la délivrance, il est indid<-
pensable de s'affilier à Tégiise des caûiAres, c'est«4-dire des pun ou
des purificateurs. Gomme pourtant cette église était peu nombreuse
et n'avait pas toujours exi^é, on admettait une longue série de mé-
tempsycoses en vertu desquelles les fttaes son purifiées avant la mort
rentraient dans d'autres corps, et continuaient ces nugrations pro*
longées jusqu'à ce qu'enfin elles pussent et voulussent entrer dans
la commtmion des purs. Un docteur cofaare italien du xnr* siëde,
Jean de Lugio, introduisit une modification dans le système en en*
seignant que la guerre en^e le monde matériel et le monde spiri-
tud était incessante, et qu'il y avait continuellement des âmes
attirées sur la terre par le pouvoir démoniaque. La chute des âmeS|
cause de l'existence d'une humanité terrestre, n'était donc plus un
fait primordial, c(msommé une fois pour toutes; c'était un fait per*
manent, répété par chaque enfant venant au m<xide.
Le dualisme mitigé, qui ramenait la totalité des êtres à un seul
Dieu, leur auteur unique, expliquait d'une manière plus mytholo-
gique encore la coexistence du bien et du mal. D'après ce système
adouci. Dieu avait originellement deux fils, Satanael et Jésus. Le
premier, qui était aussi l'aîné, avait été investi du gouvernement
du ciel et du pouvoir créateur. L'orgueil le perdit, il aspirait à dé-
trôner son père, et il associa d'autres esprits à sa révolte. Jusque-là,
sauf ce qui regarde Jésus, nous retrouvons la vieille légende rab-
binique transfigurée par Mil ton. Satanael est chassé du ciel, il crée
l'homme et la femme, séduit celle-ci et devient père de Caïn. Dieu,
qui par pitié avait donné une âme à la créature humaine, ne per-
mit pas que le pouvoir de Satanael restât illimité. Il lui ôta la fa-
culté créatrice, mais lui laissa le gouvernement de la terre dans
l'espoir que les hommes, grâce au principe divin constitutif de leur
âme, finiraient par échapper au pouvoir satanique. C'est parce que
cela tardait trop qu'il envoya son second fils Jésus sous l'i^parence
d'un corps humain. C'est sous cette forme qu'il ressortit immédia-
tement de la personne de Marie, après avoir pénétré dans son oreille
sous forme d'un rayon de lumière (1)« U accomplit son œuvre ré*
(1) Ce trait corieux n'est pas précisément hérétique; il est aa«eoii«raire, si«m ap-
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t£6 ALfitGEOIfi. 5i
demptrice en éiamphftnt de Satanae^K Gelui-ci perdit le gûoreme-
tnent du monde, mais conserva le pouvoir de nuire. La rédemption
des ftmes s'opère selon ce système aux mômes conditions que dans
le premier; mais, moins lié par la rigueur de son dualisme, admet-
tant même qu'il y a toujours quelques relations entre Satanael et
Dieu, ce point de vue mitigé s'ouvre à l'espérance du retour de tous
les êtres spirituels, de Satanael lui-même, dans le vaste sein du
père de tous.
Les deux systèmes se rejoignaient dans leur manière de considé-
rer les livres saints et dans les formes essentielles de la piété. Ils
rejetaient l'Âncien-Testament, qu'ils considéraient comme dicté par
le génie du mal, voulant tromper par un faux-semblant de religion
pure l'aspiration natuf elle de l'âme vers le Dieu saint. Jéhovab n'é-
tait qu'un déguisement de ce mauvais esprit, et la loi juive le moyen
fallacieux d'éterniser son pouvoir. Toutefois ils croyaient trouver
dans les prophètes et dans les psaumes des inspirations du Dieu de
bonté qui voulait préparer la rédemption. Us reconnaissaient en
revanche l'autorité du Nouveau-Testament (1), mais leur livre favori
était le quatrième Évangile, dont ils forçaient évidemment le sens
réel, sans qu'on puisse leur contester entièrement le mérite d'avoir
devancé la critique moderne en relevant plus d'un passage à ten-
dance dualiste ou favorisant l'idée que le corps de Jésus n'était pas
tout à fait semblable au nôtre. Ils tei^aient aussi en grand hon-
neur un évangile apocryphe également attribué à l'apôtre Jean, et
qui doit leur être venu d'Orient, ainsi qu'une apocalypse, orientale
aussi, intitulée Vision d'Ésate.
Des principes communs aux deux systèmes résultait également
que le péché consistait avant tout dans l'amour des créatures ma-
térielles; la création visible était aux deux points de vue l'oeuvre
du mauvais principe. Donc toute inclination sensuelle, toute appé-
tence des biens matériels était coupable j!i^ se. La possession de la
richesse, le commerce avec les personnes mondaines, le mensonge
intéressé, — à moins qu'il ne s'agît d'échapper à la persécution en
trompant le grand trompeur infernal, — la guerre, le meurtre des
animaux, les reptiles exceptés, l'usage du lait et de la viande, étaient
interdits. Ces deux derniers préceptes se rattachaient à l'idée que
prouTé, du moins toléré par la tradition catholique et très fréquent dans les anciens
tableaux et les enluminures représentant la conception.
(i) M. le professeur Reuss, de Strasbourg, a étudié de près la yersion cathare du
Nouveau-Testament diaprés un manuscrit de Lyon. V Apocalypse vient tout de suite
après les ÈvangUês et les ÂcUs; les épttres dites catholiques suivent, et enfin les
épitres de Paul, augmentées d'une épitre omx Laodicéens, tenue longtemps pour au-
thentique. Le savant professeur a été frappé de l'exactitude relative de cette version
cathare. Le dialecte est un roman se rapprochant de l'espagnol. Ce sont les noms
propres qui paraissent avoir le plus souffert. ^ ^.^.^^^ ^^ GoOqIc
52 BEirUB DES DEUX MONDES.
les animaux étaient ou pouvaient être des personnes jadis humaines
qui n'avaient pas achevé la série de leurs métempsycoses; mais par
une singulière contradiction il était licite de se nourrir de poisson»
Cette distinction venait de ce qu'on ignorait le mode de propagation
des animaux aquatiques; on ne savait pas qu'ils proviennent, aussi
bien que les animaux terrestres, d'une fécondation sexuelle, sou-
mise seulement à d'autres conditions. En revanche, tous les êtres
évidemment nés d'une copulation charnelle avaient, en vertu des
prémisses connues, une origine impure. Par la môme raison, le ma-
riage lui-même était considéré comme illicite. Ne servait-il pas à
augmenter le nombre des esclaves de Satanael? C'est pourquoi la
sainteté cathare n'était compatible qu'avec le célibat, et Ton voyait
des époux se séparer d'un commun accord pour se vouer entière-
ment à la purification de leurs âmes.
Des principes d'une pareille austérité eussent naturellement em-
pêché la société cathare de s'étendre et même de subsister; mais il
y avait, comme dans le vieux manichéisme, deux degrés de pureté.
Les parfaits ou les bons hommes, c'est-à-dire ceux qui s'astrei-
gnaient à toutes les rigueurs du code cathare, formaient une aris-
tocratie spirituelle, distincte des simples croyons j lesquels pou-
vaient vivre de la vie ordinaire, tout en faisant de leur mieux pour
se rapprocher de la sainteté suprême, mais à la condition de rester
en communion permanente avec les parfaits. Ceux-ci leur commu-
niquaient la pureté au moyen du baptême d'esprit appelé consola-
mentum, et l'administraient par l'imposition des mains sur la tête
de leurs pénitens. C'est là le grand rite cathare, caractéristique de la
secte, le sacrement qui la rendit populaire , et dont le prestige sur-
vécut longtemps à sa courte floraison. C'est par le consolamentum que
le croyant recevait Vesprity c'est-à-dire cette force divine dont l'âme
était séparée par le fait de sa chute, et qui devait lui servir de vé-
hicule pour remonter aux sphères éthérées. Quand le moment de
l'administrer était venu, un parfait, après une ablution manuelle et
une prière dans laquelle il était dit : Aias merce de Vesperit pausat
en carcer, « aie compassion de l'esprit mis en prison (1), » prenait
le livre des Évangiles, exhortait le pénitent à mettre tout son espoir
dans ce consolamentum, puis il posait le livre sur sa tête et pronon-
çait sept fois l'oraison dominicale. Suivait une lecture du commen-
cement de l'Évangile de Jean, et la cérémonie se terminait par une
bénédiction et le a baiser de paix. » Le consolé se relevait en com-
munion avec le ciel, quelquefois il se vouait lui-même à la vie des
parfaits; le plus souvent il reprenait son train de vie ordinaire, mais
dans l'espoir de réitérer cette cérémonie salutaire, car l'essentiel
(!) Rituel cathare de hyoi, ^ r^ î
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LES ALBIGEOIS* 63
était de mourir avec le comolamentum encore pourvu de toute son
énergie. Aussi voyait-on des naalades qui l'avaient reçu refuser en-
suite tout remède et tout secoprs pour être certains de s'endormir
dans la pleine possession de TEsprit-Saint. Autant on était assuré
d'obtenir à cette condition la céleste béatitude, autant les âmes qui
prétendaient s'en dispenser étaient infailliblement réprouvées, lors
même qu'elles auraient passé leur vie dans les austérités et scrupu-
leusement observé toutes les ordonnances de l'église romaine. Celle-
ci, pour les cathares, n'était qu'une institution démoniaque, idolâ-
trique, plus juive et païenne que chrétienne, et devait sa fondation
aux ruses du mauvais esprit, toujours habile dans l'art de retenir
les hommes sous son joug en donnant le change à leurs meilleures
aspfrations. Par conséquent ils rejetaient tous les moyens de salut
que cette église offrait aux hommes, tels que la participation au
corps réel de Jésus-Christ dans l'eucharistie, l'absolution du prêtre,
les indulgences, l'intercession de Marie et des saints, le culte des
images et des reliques , et c'est par là qu'après avoir rappelé sur
tant de points les vieux manichéens les cathares s'unissaient dans
la pratique aux disciples de Pierre de Bruis, de Henri, de Yaldo,
et devançaient les réformés du xvi« siècle.
D'autre part, ils opposaient à la hiérarchie catholique un épisco-
pat spécial. Les évêques et les diacres étaient choisis parmi les/?tfr-
faitsi. Ils étaient ordinairement itinérans dans les limites de leur
diocèse, enseignant et administrant le comolamentum. Ils y joi-
gnaient aussi des conseils médicaux pour le soulagement des ma-
lades. L'évêque marchait le plus souvent accompagné de deux dia-
cres, qu'U appelait ses deux fils. Vaine et le puiné^ évidemment par
imitation de la hiérarchie céleste. Les plus pieux s'agenouillaient
devant eux comme devant des réceptacles de l'esprit divin. C'est ce
qu'on appelait V adoration^ acte symbolique de l'affiliation à la secte
et très curieusement recherché par les inquisiteurs.
On peut voir par cette esquisse comment plus tard il put se faire
que les controversistes catholiques et protestans se méprirent, sans
se tromper tout à fait, sur le vrai caractère de la société cathare.
Les catholiques étaient certainement fondés à prétendre qu'il y
avait dans tout cela de forts élémens de manichéisme. Nous y re-
trouvons en effet ce point de vue dualiste, cette captivité des âmes
dans le monde visible, ces efforts du mauvais principe pour les
retenir, ce corps fictif du Christ, cette double morale, d'un côté
très austère, à l'usage des élus ou des parfaits^ de l'autre plus
accommodante pour les simples fidèles, cette communication du sa-
lut octroyée par les premiers, toutes choses qui distinguent aussi
la religion de Mani. D'autre part, il serait injuste de méconnaître
les différences très sensibles qui défendent de confondre les deux
LJiuiUiieu uy -v — * •\^ <J
gle
iH SETUE. DBS DEUX MONDES.
systèmes. Sans parlar de radoucissement apporté au dualisme alv*
solu par un grand nombre de cathares, nous ne trouvons pas
chez eux ce mélange de naturalisme païen , cette personnalité di-
vine du soleil, de la lune, de la lumière étbérée, qui jourat un
si grand rôle dans la doctrine du mage persan. Le catharisme es4
incomparablement plus spiritualiste et moins polythéiste. Rien sur-
tout ne ressemble chez lui à ce culte personnel de Hani , qui te-
nait une si grande place dans le rituel manichéen et qui avait fini
par se substituer à celui de Jésus. On ne voit pas même de trace
chez nos cathares d'un souvenir quelconque de l'hérésiarque orien-
tal, à moins qu'à leur insu la fôte qu'ils appelaient Manisola^ et
qu'ils célébraient en automne (1), ne dût son nom à quelque tradi-
tion lointaine et fruste remontant réellement jusqu'au temps du
culte de Hani. On ne sait pas ce que signifie ce nom mystérieux.
L'explication qu'en donne H. Peyrat n'en est pas une; il est permis
seulement de penser que cette fête était en rapport avec leur idée
favorite de la réintégration des âmes dans l'unité divine. Enfin nous
devons relever ce trait essentiel du catharisme, qui c<nisiste dans
une diminution très notable de l'importance assignée à la personne
de Jésus-Christ par la donnée chrétienne traditionnelle. Son œuvre
se serait bornée à anncHicer la vérité aux hommes, et en réalité lui
aurait très peu coûté, car ses souffrances, comme son corps, n'au-
raient été qu'apparentes» Le véritable et permanent agent du salut
des âmes, c'est Vesprit qui parvient au commun des hommes par le
canal des parfaits. C'est à sa possession immédiate que l'homme
doit aspirer, c'est à elle qu'il devra liberté, vérité et charité. C'est
par ce côté surtout que le catharisme se dégageait des erreurs et
des puérilités de sa Ûiéologie, c'est par là qu'il devait se survivre
sous d'autres formes, c'est par là, pour tout dire en un mot, qu'il
cesse d'être une ancienne hérésie et qu'il tend à devenir moderne.
II.
Tâchons maintenant d'esquisser rapidement les origines histori-
ques de ce curieux mouvement albigeois.
Gomme nous l'avons dit, c'est au xn* siècle, sous Louis le Gros,
Louis VII et Philippe-Auguste, qu'il se révèle à l'état épanoui, pres-
que dominant au midi de la France et au nord de l'Italie. Ce qui est
singulier, c'est qu'il en soit si peu question auparavant. Quelques
symptômes précurseurs, que l'on peut glaner çà et là dans le cours
du XI* siècle, permettent à peine de soupçonner qu'il existe et qu'il
(1) Hs célébraient aussi, en môme temps que Péglise catholique, les grandes fôtes
de Noei, Pâques et Pentecôte, en les interprétant conformément au principe allégo-
rique appliqué par eox aux faits yiaibles de TbistiÂre évangélique. r^^^^^l
L^iyiu^ed by VjOOQ l^^
I£6 ALSiGSOIS. 55
genna. & les prélendus manichéens coodamoés à Orléafis ta 1022
n'étaient pas précisément des cathares, il est probable pourtam que
leurs doctriaes avaient plus d'un ripport avec le catbarisme ulté-
rieur« En 10S&, on découvrait un c(mventicule cathare au diâteau
de Monteforte, près de Turin. En 1058, le quartier de la Paiaria,
c'est-à-dire des chiffonniers, à Milan, était noté comme un foyer
d'hérésie, et de là vint le nom de poUains, qui servit en Italie
et ailleurs à désigner les sectaires. Les Italiens les appelaient aussi
g4unri d'après une prononciation locale du nom cathare, et de ce
nom, qui passa sous cette forme exi Allemagne, dérive sans doute le
mot allemand ketzer^ qui veut dire héréiique; mais avec le xn* siè*
cle les traces d'une rapide exten»on se multiplient. Dès 1115, on
signale des cathares à Soissons, à Trêves» dans les Flandres et
en Champagne. En 1119, un concile de Toulouse les condamne for*
mollement et enjoint aux seigneurs temporels de les poursuivre.
Cette condamnation a peu d'effiet. De lliO à 1116, on voit le catha-
lisme pénétrer à la fois à Périgueux, à Liège et à Cologne. Dans cette
dernière ville, le peuple traîna sur le bûcher deux missionnaires de
la doctrine suspecte; mais c'est surtout au midi de la France qu'elle
s'implante solidement, au point que, d'accord avec le pape fii*
gène m, saint Bernard dut parcourir le pays albigeois pour tâcher
de ramener les errans. Sa prédication itinérante fut froidement ac-
cueillie. L'enthousiasme, qui partout ailleurs naissait sur ses pas»
lui fit là complètement défaut, et il revint txiste et piqué, attribuant
surtout les progrès de l'hérésie à l'incurie et aux mauvaises HKBurs
du clergé local. En 1163, le concile de Tours, présidé par le pape,
réitère les anathëmes du concile de Toulouse, mais sans effet no-
table. La preuve en est que l'^scopat méridional, voyant les sei-
gneurs laïques refuser leur concours à la persécution, t&cba de
ramena les chefs de l'hérésie par la persuasion et conféra avec eux
au château de Lombers, près d'AIby. Naturellement on se sépara
sans s'être entendu, et quatre ans après, en 1167, les cathares, dé-
sormais connus en France sous le nom d'albigeois, tinrent une sorte
de concile à Saintr-Félix de Caraman, où ils achevèrent de fixer leur
discipline, leur culte et leur organisation. Un évéque hérétique de
Gonstantiiu^Ie, Nicétas, qui représentait un groupe imposant de
communautés orientales imbues des mêmes principes, y vint tout
exprès pour établir des relations régulières entre les cathares de
l'Oocident et ceux de l'Orient. Cette venue d'un évéque d'un genre
nouveau frappa beaucoup les imaginations du moyen âge; on estro-
;»a son nom, et il fut grandement question du pape Niquinta^ venu
des pays lointains pour tout changer. Un instant on put se deman*
der si les deux églises rivales de Rome et de Constantinople n'al-
laient pas être ^rieusement menacées par une catholicité nou^ello
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6é RETD£ DBS DEUX MONDES.
^î s'étendait déjà des deux versans des Pyrénées jusqu'aux rives
du Bosphore.
Ici se pose la question, moins simple qu'on ne le croirait au pre-
mier abord, des relations des cathares occidentaux avec ceux de
l'Orient.
L'Arménie au vn« siècle avait été le théâtre d'un essai de retour
au christianisme apostolique, du moins au christianisme de saint
Paul, dont le promoteur fut un certain Constantin de Samosate. La
prétention de mettre toujours la personne et les écrits de l'apôtre
Paul au premier rang fit que l'on appela ses adhérens les paulU
cietis, A leur antipathie contre la loi juive et même contre tout l' An-
cien-Testament, ils joignaient des principes très dualistes et une
morale très sévère. Le manichéisme comptait encore des partisans
dans ces régions écartées; ses débris passèrent dans l'église pauli-
cienne. Il est à noter qu'en dépit et peut-être en raison même de
l'austérité qu'ils affichaient, leurs ennemis les accusent déjà de
mœurs honteUses, et prétendent que leur secte n'est qu'une école
de dépravation monstrueuse dirigée par un président qu'ils appel-
lent le ryparosy c'est-à-dire Vordurien II est inutile de rappeler ici
que toutes les sociétés religieuses à leur tour, celles surtout qui
s'enveloppent d'un certain mystère, sont l'objet de ces odieux soup-
çons. Ce qui pouvait toutefois alimenter ces calomnies, c'était la dé-
préciation du mariage et de la génération. Malgré des persécutions
fréquentes , les pauliciens augmentèrent en nombre dans les pro-
vinces frontières de l'empire grec, au point qu'au ix® siècle l'impé-
ratrice Théodora leur déclara une guerre à outrance. Les pauliciens
se défendirent vigoureusement, et, peu rassuré par les succès des
armées impériales, l'empereur Basile, qui redoutait surtout de les
voir s'allier aux Arabes, leur offrit dé les transporter en Thrace, où
déjà plusieurs d'entre eux avaient émigré. Us acceptèrent, et menè-
rent dans leur nouvelle patrie une existence assez prospère, con-
centrée principalement à Philippopolis et aux environs, jusqu'à ce
que l'empereur Alexis Comnène, qui leur avait enlevé leurs fran-
chises en 1085, s'avisa en 1115 de les ramener à l'orthodoxie grec-
que. Il réussit auprès d'un certain nombre, mais Thérésie s'était déjà
propagée au sein des populations slaves , surtout en Bulgarie. On
sait combien le vieux polythéisme slave était dualiste, et le penchant
au dualisme était resté prédominant dans toute cette région (1). £n
même temps, l'ancienne rigueur paulicienne s'adoucit,^ et, sous le
(1) n se pourrait même qu'ono tendance analogue à ceUe des pauliciens se fût déjà
fait raloir parmi les moines sIstos en dehors de toute influence asiatique. Cest du
moins Topinion de M. Schaffarik, qui fait autorité en matière d'antiquités slares, et
qui a déterré un pope bulgare du mûieu du x* siècle portant le nom de. /ki^omif, de
1^/ Dieu , — mU, afoir compassion. Cest précisément le nom des cathares sUfes,
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LE6 ALBIGEOIS. &7
nom de hogomiles^ il se forma une société cathare dont les doctrines
présentent une étroite analogie avec celles du catbarisme mitigé
d'Occident. La Dalmatie, l'Albanie, la Bosnie , comptèrent de nom-
breux adhérens de cette secte. Toutes ces coïncidences, auxquelles
se joignent plusieurs traces d'influence et de tradition orientales
dans les coutumes et les idées du catbarisme d'Occident, ne permet-
tent pas de contester un certain rapport de filiation entre celui-ci
et les sectes analogues originaires de l'Orient. On peut admettre
qu'à partir du xi* siècle les croyances pauliciennes et bogomiles dé-
barquèrent plus d'une fois en Italie par suite des relations com-
merciales établies entre les deux côtes de l'Adriatique.
Cependant il ne faudrait pas concevoir cette filiation d'une ma-
nière trop absolue. On sait combien depuis Charlemagne jusqu'aux
croisades l'Orient et l'Occident demeurèrent étrangers l'un à l'autre.
On ne comprend pas du tout comment des missionnaires bulgares
ou dalmates, dont au surplus il n'existe aucune trace historique,
auraient pu déterminer un grand mouvement religieux au sein de
populations comme celles de la Gascogne et de la Provence. Enfin
la transplantation des pauliciens d'Àsie-Mineure en Thrace est de la
fin du x^ siècle, et dès le commencement du xi* on surprend jusque
dans le nord de la France des remous d'hérésie qui présentent au
moins de l'analogie avec le catbarisme.
Voici l'explication qui nous paraît plausible. Ce qui détermine les
révoltes religieuses des xi« et xn* siècles contre Téglise catholique,
c'est, nous l'avons dit, l'indignation des consciences laïques soule-
vées par la corruption du clei^; par conséquent on peut prévoir
que les seules hérésies populaires seront celles qui donneront une
expression vigoureuse à l'insurrection des consciences. Naturelle-
ment elles trouveront leur terrain le mieux préparé là où il existe
une déférence moins enracinée qu'ailleurs aux prétentions romaines.
Sans doute l'arianisme était profondément oublié; il n'en est pas
moins remarquable qu'en fait le catbarisme n'a jeté en Occident de
profondes racines que dans des contrées jadis arienne??^ que la con-
quête franque avait ramenées de force dans l'unité catholique, sa-
voir TEspagne du nord, la France du midi et l'Italie septentrio-
nale. Il est donc hautement probable que, tout en disparaissant
comme doctrine professée, l'arianisme dans ces régions avait laissé
certames traditions de défiance, de scepticisme, vis-à-vis du clergé
orthodoxe. De même le manichéisme avait dû déposer çà et là
quelques sédimens dualistes alimentés par l'importance croissante
que la foi du moyen ftge attribuait à Satan. II y a de ces germes
longtemps enfouis dans le sol et qui n'attendent qu'un jour propice
pour édore à sa surface. L'antipathie provoquée par les scandales
eeclésiastiques une fois arrivée à ce point que l'on regardait tcHit
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5S BEVUE DES M17X MONDES.
Fédificede TégKse comme une oerrrre âiabolî({ipe, il n'en M\m p«s
davantage pour que les e^ts imbus de cette hostilité pasaonoée^
trouvassent tout naturel un système qui ramenait en quelque sorte
cette gigantesque tromperie à la manifestation cantemporaine d'une
loi permanente et fondamentale de l'univers. On sait ce qui arrive
quand un sentiment politique ou religieux d'une certaine violence
pénètre dans les masses. Elles ne regardent guère aux détails de la
forme qu'on leur propose pour lui donner un corps, à la seule con-
dition que cette forme soit vivement accusée. Et c'est là, ce nous
semble, qu'il faut faire place à TinOuence du catbarisme oriental
sur notre Occident. Par des canaux obscurs dont il serait vain de
rechercher la trace, il fournit au ferment anticatholîque de l'Occi-
dent méridional des traditions, des dogmes, des cérémonies, qu'il
n'eût pas tirés de lui-même. Il est extrêmement probable que, sans
aucun rapport avec l'Orient, le midi de la France eût vu se former
quelque hérésie plus ou moins dualiste, il ne Test pas qu'il eût pn>*
duit spontanément une théologie et une organisation e^ésiastique
si ressemblantes l'une et l'autre à ce que le catharisme oriental
avait constitué. Voilà, selon nous, la seule manière de se rendre rai-
son de ce mouvement albigeois, si peu conforme, quand on exa^-
mine de près ses principes dogmatiques, au génie de nos popula-
tions méridionales. II est à noter que, par une exception très rare
dans l'histoire des hérésies, ni les amis ni les adversaires du catha-
risme albigeois n'ont conservé le souvenir d'un hérésiarque, auteur
premier, docteur éponyme, et faisant autorité comme Arius chez les
ariens, Pelage chez les pélagiens, etc. Le plus souvent, il est vrai,
le rôle de l'hérésiarque est beaucoup plus restreint qu'il ne semble;
son œuvre personnelle se réduirait à bien peu de chose, et même à
rien, s'il ne trouvait pas autour de lui des esprits ne demandant pas
mieux que de partager ses vues; mais le fait que nous signalons
n'en est que plus instructif. Chez les albigeois, la tendance anti-
romaine fut seule tout à fait indigène, le dualisme peut se rattacher
à quelques détritus de vieille hérésie; le système théoiogique est
venu d'ailleurs.
Cette explication rend beaucoup mieux compte de cette étrange
histoire que les raisons alléguées ordinairement par nos historiens,
telles que la haine de ht maison capétienne alliée de Rome, la verve
railleuse des troubadours , l'essor des esprits dans ces provinces
moins saturées que les autres de baribarie germaine, plus avancées
en civilisation que celles du reste de la France. Toutes ces coasi-
dérations peuvent servir à expliquer pourquoi l'hostilité contre le
cath(rticisme fut plus générale et plus prof(mde qu'ailleurs, mais
elles n'expliquent pas du tout le prestige exercé sur une telle popur
lation par une théologie aussi caractérisée, aussi exceptionnelle que
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LES ALBIGEOIS. 50
celle du catbarisme. Quel rapport y a-t-il entre les troubadours, la
conservation relative de l'ancienne civilisation, les franchises com-
munales et cette métaphysique dualiste qui fournissait au catha^
rîsme ce qu'on peut appeler son d<^me nourricier? Nous ne voyons
qu'un élément du problème que notre théorie laisserait sans expli-
cation. Pourquoi donc, dira-t-on, les insurgés religieux du midi, au
lieu de revêtir ce manteau oriental, n'abondërent-ils pas tout sim~-
plement dans le sens purement réductif de la tradition catholique
préconisé par Pierre de Bruis, Henri, les vaudois, et qui aurait tout
aussi bien satisfait leurs antipathies et leur besoin de piété plus
austère? J'avoue m' être souvent posé cette questi(m sans pouvoir la
résoudre; mais nous devons à M, Peyrat une observation très fondée
et très instructive. Il nous montre que le catbarisme était sympa-
thique surtout à la noblesse. Il y avait dans les tendances henri*
dermes et vaudoises quelque chose de niveleur, de démocratique,
qui devait exciter le dédain ou la défiance de l'aristocratie mé-
ridionale. Au contraire le catbarisme , avec son duidisme raffiné ,
^n organisation épiscopale , ses prétentions à l'aristocratisme reli-
gieux, était bien plus en harmonie avec l'esprit d'une société féo-
dale. C'est pour cela qu'il trouva son principal point d'appui dans la
brillante noblesse méridionale du xu* siècle. Tant que celle-ci le
protège, il est fort et résiste aux plus formidables assauts. Quand
enfin cette noblesse vaincue, découragée, plus que décimée par la
guerre, les confiscations , les supplices, ne peut plus ou ne veut
plus le soutenir, il s'affaisse et meurt lentement, obscurément, sans
se retremper comme d'autres sectes dans le martyre de ses confes-
seurs.
L'histoire de la lugubre croisade albigeoi se n'est plus à faire.On
sidt qu'après un premier essai de guerre sainte tenté par le cardi-
nal Henri en 1180, et qui ne réussit guère , Innocent III crut né-
cessaire de frapper les grands coups. Le voyage des légats Raoul
et Pierre de Castelnau dans les provinces méridionales eut sans
doute pour but officiel de combattre l'hérésie par la controverse ,
mais aussi et surtout de lui enlever l'appui de la haute noblesse.
C'est la puissante maison de Toulouse qu'il s'agissait principale-
ment de détacher. Raymond VI sympathisait visiblement avec les
sectaires, sans rompre formellement avec l'orthodoxie catholique.
Il résista de son mieux aux objurgations des légats, refusa de per-
sécuter ses sujets hérétiques, fut censuré, excommunié, prit peur
et finit par se soumettre à ce qu'on exigeait de lui; mais Pierre
de Castelnau l'avait à peine quitté qu'il fut assassiné. Raymond eut
beau protester de son innocence, Innocent III ne voulut pas y croire,
et saisit avidement ce prétexte pour kmcer la bulle de croisade
contre les albigeois. Philippe-Auguste, que d'autres questions ab-
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60 REVUE DES DEUX MONDES.
sorbaient, ne fit rien pour s'y opposer, mais il refusa de se croiser
lui-même. En revanche , l'appel pontifical fut entendu par la no-
blesse remuante et pauvre du nord. Un tas d'aventuriers se joignit
à elle, et trois armées réunies au Puy, à Lyon et à Bordeaux, me-
nacèrent le midi d'une nouvelle invasion de barbares. Il ne pouvait
se défendre avec quelque chance de succès qu'à la condition de res-
ter uni ; mais Raymond compromit tout par ses négociations. Les
instructions d'Innocent aux légats leur prescrivaient de tout faire
pour diviser les chefs hérétiques ou fauteurs d'hérésie, particulière-
ment de tromper Raymond arte prudentis dissimulationis (1), afin
de les abattre plus facilement les uns après les autres. Raymond
donna dans le piège. Le chevaleresque Raymond-Roger, vicomte
de Béziers, qui refusa d'accepter des conditions honteuses, dut sup-
porter seul l'attaque des croisés (1209). Le sac de Béziers, sous la
direction du légat Arnaud et de Simon de Moatfort, fut quelque
chose d'épouvantable. On voudrait, pour l'honneur de l'humanité,
reléguer dans le royaume des légendes la sinistre parole attribuée
au légat : a tuez- les tous, le Seigneur connaît les siens. » Elle est
yj malheureusement attestée par César de Heisterbach, un contempo-
rain , et moralement confirmée par l'odieux message qu'Arnaud en-
voya au pape, comme un bulletin de victoire. « Les nôtres, dit-il,
n'épargnant ni le rang, ni le sexe , ni l'âge, ont fait périr par le
glaive environ 20,000 personnes, et après un énorme massacre des
ennemis toute la cité a été pillée et bi*ûlée. La vengeance divine a
fait merveille (2) ! »
Le vicomte Roger tenait encore dans Carcassonne. Le légat con-
sentit à le laisser sortir, lui dbuzième , mais tous les habitans de la
ville devaient rester à sa merci. « Je me laisserais plutôt écorcher
vif, répondit-il, c'est pour moi qu'ils sont tous au danger. » Alors
le légat l'attira dans le camp des croisés sous prétexte de négocier,
et le fit arrêter traîtreusement. La ville effrayée ouvrit ses portes. Il
fut permis au gros des habitans de s'en aller, vêtus seulement de
leurs chemises; mais on en retint 450, hérétiques vrais où suppo-
sés, qui furent brûlés sans miséricorde. Gomme Béziers, Carcassonne
fut pillée de fond en comble.
La croisade était victorieuse. Ceux qui l'avaient provoquée oflBri-
rent les domaines hérétiques à des seigneurs du nord qui refusè-
rent tous, à l'exception de Simon de Montfort. Roger de Béziers
mourut bientôt, et Simon n'eut plus guère de compétiteur que Ray-
mond dt Toulouse. Celui-ci , voyant trop tard qu'il avait suivi une
fausse voie , s'évertuait encore à obtenir l'appui de la cour pontifi-
(i) Bêcueil des Lettres d'Innocent III^ lib. XI, ep. 232.
(2) UUione divina mrabilUer sœviente, dans le Recueil des Lettres ^Innocent lU,
Ub. XII, ep* 108.
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LES ALBIGEOIS. 61
cale. Innocent eût peut-être cédé, son entourage s'y opposa, et mal-
gré rhumilité des offres que fit Raymond aux conciles de Saint-
Gilles et d'Arles, on lui fit des conditions si dures qu'il se retira la
rage dans le cœur. La guerre recommença. Raymond cette fois avait
des alliés; mais de nouveaux croisés arrivèrent à Montfort des Flan-
dres, de la Lorraine, des bords du Rhin, du duché d'Autriche, et il
remporta près de Castelnaudary une victoire signalée sur les comtes
de Toulouse, de Béam et de Foix. Pourtant un puissant allié s'était
déjà mis en route pour les soutenir. Le nord de l'Espagne était alors,
lui aussi, un pays d'hérésie ; son principal souverain , Pierre d'Ara-
gon, le brillant vainqueur des Maures à Las Navas de Tolosa, rêvait
peut-être la fondation d'un empire à cheval sur les Pyrénées. Il fit
faire des remontrances au pape, et, comme elles n'aboutirent à rien,
il passa en France avec une armée; mais Simon et ses croisés le
surprirent près de Muret, et il mourut en combattant. Simon se vit
donc maître incontesté de la belle région qui va du Rhône aux Py-
rénées. Les légats le proclamèrent souverain légitime, et il entra
dans Toulouse ayant à ses côtés Louis, fils de Philippe-Auguste,
jeune dévot qui aurait voulu brûler la ville hérétique tout entière.
Simon se contenta d'en raser quelques quartiers. Et quand le prince
Louis vint, tout glorieux, raconter au roi Philippe ses combats , ses
prouesses et les résultats bénis de la croisade, son père ne lui ré-
pondit que par un morne silence. Le roi de France n'ignorait pas au
prix de quel sang innocent ces résultats avaient été obtenus, et il
paraît certain que Philippe-Auguste, esprit supérieur à son temps
et l'un des rois vraiment grands de notre histoire, recula devant
l'occasion qui s'offrait à lui d'agrandir instantanément son royaume
sans coup férir. Il ne fit pas même valoir ses droits de suzerain sur
le comté de Toulouse. La belle France du midi était ravagée , ses
principales villes mises à sac, ses enfans massacrés par dizaines de
milliers, et déjà le troubadour Sicard de Marvejols pouvait entonner
sa complainte :
An Tolosa 0 Proyensa, Hélas! Toulouse et Provence,
£ la terra d'Âgensa, Et toi, terre d^Agenois,
Bezers e Carcassey, Béders et Carcassonne,
Quo vos vil que vos vey! Quels je vous vis! quels Je vous vois!
in.
Cependant, et bien que le concile de Latran de 1215 eût sano*
tienne tous les résultats de la croisade, l'écrasement du midi n'était
pas encore complet. A peine Simon de Montfort Teut-il quitté pour
aller s'entendre avec la cour de France, que ses nouveaux sujets
s'insurgèrent. Le comte de Toulouse fut rappelé. Simon, furieux»
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62 RBYUE DES DEUX HONBES«
dut revenir en hâte, et trouva les portes de la ville fermées. Les
bourgeois pourtant prirent peur et voulurent négocier. A mesure
que leurs députés arrivaient près de Simon, celui-ci les faisait ar-
rêter, et, profitant de cette heure de trêve, ses hommes d'ai-mes pé-
nétraient dans la ville. Les Toulousains désespérés élevèrent en hâte
des barricades et livrèrent trois batailles de rues, « non comme
gens raisonnables, mais comme fous enragés. » Enfin, comme deux
quartiers étaient déjà consumés par les flanunes, ils se rendirent à
condition qu'on épargnerait leur vie et leurs biens. Montfort promit
tout et ne tint rien. Il fit emprisonner tous les notables et en fit pé-
rir un grand nombre, puis il marcha contre le comte de Foix; mais,
le lendemain même de son départ, Toulouse s'insurgea de nouveau,
le vieux Raymond rentra dans sa capitale aux acclamations des
habitans, et l'insurrection, un moment découragée, se propagea
dans toute la contrée. Simon recommença le siège de Toulouse, s'a-
charna pendant neuf mois devant ses murs, et finit par mourir d'un
coup de pierre que lui lança une femme (1217).
Le ciel semblait de nouveau favorable à la cause albigeoise.
Amaury de Montfort, digne fils de son père, héritier de son titre et
de ses prétentions, général presque sans armée et comte sans terre,
ne parvenait pas même à décider le roi de France à se déclarer son
suzerain. La mort d'Innocent III, le peu de sympathie que ren-
contra la nouvelle croisade promulguée par Honorius III, le retour
dans leurs domaines des princes dépossédés, tout encourageait l'hé-
résie à relever la tête. Elle refleurissait plus toufiue, plus foison-
nante que jamais. On vit de nouveau les évêques cathares, assistés
de leurs diacres, parcourir les villes et les campagnes, présider des
assemblées nombreuses, administrer le consolamentum aux malades
et aux pénitens. La secte que l'on croyait avoir anéantie défiait de
nouveau ses adversaires et se fortifiait de la haine patriotique allu-
mée contre les barbares du nord, contre les Romieusy qui, la croix
à la main, avaient porté partout la ruine et le carnage.
Sur ces entrefaites, le vieux Raymond, le comte de Foix et Phi-
lippe-Auguste moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre (1222-
1223), et une nouvelle génération de princes vint présider aux des-
tinées de l'Occident chrétien. Ce furent, pour ce qui touche à notre
histoire, le roi Louis VIII à Paris, Raymond VII à Toulouse, Roger-
Bernard à Foix, Raymond Trancabel, le jeune fils de l'héroïque dé-
fenseur de Béziers, ramené dans le château de ses pères. C'est à ce
moment de réaction albigeoise que commence le récit de M. Peyrat.
Nous avons quelques reproches à lui adresser. Que, descendant
lui-même des vieux albigeois, il ne se soit pas borné à recueillir
avec un soin pieux les vénérables reliques de ses ancêtres martyrs»
q^ plus d'une fois l'indignation contre leurs bourreaux ait ùmn^
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LES â£BIGE<»S« 6S
à son histoire l'accent de la paaston, ce n'est pas là ce qui noos
étonne. Ce qn'il faut regretter, c'est le ton coustamokent enflé, c'est
ta lourdenr et la prolixité de sa narration. Ce n'est pas ain&i qu'on
écrit riiistoire. Nona exigeons aujourd'hui des historiens plus de so--
briété dans la forme, des faits^ des citations nombreuses, des com-
paraisons de textes et des preuves. On doit se garder de se donner
l'apparence de l'érudition quand on manque du matériel nécessaire
ponr la soutenir, et ne pas se laisser aller à la manie de l'étymologie,
quand on néglige les règles au moyen desquelles la science moderne
est parvenue à consulter sans danger a la perfide sirène, » comme
l'appelle quelque part M. Max Mûller (i). Il est permis d'aimé beau-
coup son pays, seulement il ne faut pas que cet amour dégénère en
une vanterie perpétuelle de tout ce qui en provient; on pense alors
malgré s(h à la renommée très spéciale qu'on a faite aux habitans
du bassin de la Garonne. L'historien, là où, les documens circonstan-
ciés lui manquent, a le droit de conjecturer, mais non pas celui de
décrire à satiété des scènes qui n'ont pour garantie que son imagi-
nation, sauf à les coudre moyennant des « sans doute » ou des a cer-
tainement. » En un mot, la forme du récit est défectueuse, et le
fond prête trop souvent à l'objection.
Qn^que laborieuse pourtant que soit la lecture de ces trois vo-
lumes, on y glane plus d'une donnée nouvelle et intéressante sur
la seconde période de l'histoire albigeoise, bien moins connue que
la première. La connaissance exacte des lieux et des traditions lo*
cales a mainte fois s^rvi très heureusement l'auteur. Son apprécia-
tion du catharisme est trop élogieuse, surtout trop ambitieuse. S'il
fallait l'en croire, c'est au cath»risme que se rattacheraient presque
toutes le» grandeurs qui Yoùi suivi, depuis Dante jusqu'à Lamartine,
depuis l'auteur de Ylmiiation jusqu'à Jean-Jacques Rousseau et
Mirabeau. On doit toutefois reconnaître qu'il a relevé avec une
grande justesse l'élément véritablement fort et vivace de la doc-
trine albigeoise, celui qui, dégagé d'un alliage compromettant, de-
vait, sous d'autres formes, se perpétua: jusqu'à nos jours et même
se retrouver dans les plus récentes transformations du christianisme.
Achevons notre étude en signalant les points saillans de l'agonie
prolongée qui suivit si promptement la renaissance momentanée de
1217*1225; mais auparavant résumons rapidement les principaux
faits qui les expliquent.
Louis YlIIy on le sait, ne partageait pas les scrupules de son père
(i) Pour doBner ua échastilUii des illusions éiymologiqaea aaxqaeUas s'abandonne
trop aisément. 11. Peyrat, nous dirons que, d'après lui, le mot romanesque sigoifte
latin^hère, c'est-à-dire roman, latin, «sqfiie, basque, aquitain ou ibère. A ce compte
pittoresque signifierait picU-ibère, et tons les adjectifs en esque auraient de lliière
éuM levr eoiBpofliUoiU'
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6i REVUE DES DEtIX MONDES.
Philippe-Auguste* Il se fit adjuger par le pape la possession des
provinces conquises par Simon, et, malgré les oiires de soumission
des princes méridionaux, il partit à la tête d'une aimée pour leur
imposer sa domination directe. En passant, il prit Avignon, après
un siège pénible, puis il traversa le pays sans rencontrer de résis-
tance; mais il n'obtint pas non plus de soumission réelle, et, quand
il mourut en Auvergne (1226) de la maladie qui le minait depuis
quelque temps. On eût dit qu'il n'avait guère fait autre chose qu'une
promenade militaire inutile. Ce fut en réalité Blanche de Gastille,
mère de saint Louis et tutrice du jeune roi, qui, de concert avec le
cardinal Saint-Ange, son très intime conseiller, fit la conquête dé*
finitive du midi. Espagnole et ambitieuse, elle fut heureuse de pen-
ser que du même coup elle écrasait l'hydre hérétique et reculait
jusqu'à la Méditerranée les. limites du royaume. Malgré les embar-
ras de sa lutte avec les grands vassaux, elle envoya des renforts
à Humbert de Beaujeu, qui commandait l'armée royale presque
emprisonnée dans Garcassonne. Toulouse fut bloquée, le midi fut
encore une fois dévasté. Les seigneurs méridionaux n'osèrent pas
prolonger la résistance. Raymond VII et le comte de Foix durent se
rendre à Meaux et passer par toutes les conditions qu'on leur im-
posa. Raymond vit ses domaines réduits au seul diocèse de Tou-
louse, avec quelques appendices dans le Quercy et l'Agenois; de
plus il lui fallut s'engager à donner sa fille unique en mariage à
l'un des fils de Blanche. Le démantèlement de certaines villes, des
garnisons royales dans d'autres, devaient servir de garantie. Enfin
il dut promettre de poursuivre les hérétiques sans miséricorde et
de subir la flagellation ecclésiastique, qui lui fut administrée à Pa-
ris, le 12 avril 1229, devant le grand autel de Notre-Dame.
Les cathares n'osaient plus se montrer à découvert, mais ils étaient
toujours nombreux et ardens. Raymond, qui les considérait avec
raison comme ses partisans les plus fidèles, ne les poursuivait que
mollement. La plupart des grandes familles, après avoir plié sous
l'ouragan de la croisade^ étaient restées afiiliées ou du moins favo-
rables à la secte persécutée. Le comte de Foix lui-même était ca-
thare décidé, et son château servait de refuge aux bom hommes et
aux diacres ou diaconesses traqués par les gens de l'évéque de Tou-
louse. Comme les anciennes sectes gnostiques, comme le mani-
chéisme, la tendance cathare excellait dans l'art de se cacher sous
des dehors orthodoxes. Sans en avoir jamais fait un dogme, il
semble qu'elle s'accommodait assez bien d'une conformité extérieure
avec le rituel catholique, quitte à se dédommager en secret des
hommages involontaires qu'elle se croyait forcée de rendre au génie
du mal. Voilà la véritable origine de l'inquisition comme institution
sui generis. Jusqu'alors la recherche des hérétiques avait été d'une
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LES ALBIGEOIS. 65
manière générale un des offices de Tévêque. Les instructions pon-
tificales avaient enjoint aux évêques français du midi de redoubler
de zèle dans l'accomplissement de cette partie de leurs fonctions;
mais on s'aperçut à Rome que, soit défaut de lumières, soit in-
fluences de personnes ou d'intérêts, soit enfin tiédeur plus ou moins
calculée, les évêques ne s'y prenaient pas comme il aurait fallu. Ils
manquaient de flair pour dépister l'hérésie, d'habileté pour en
éventer les secrets, d'énergie pour disperser les conciliabules, pour
arracher aux accusés l'aveu de leurs erreurs et les livrer sans mi-
séricorde au bras séculier. Il fallait une police secrète et un tribu-
nal spécial. En 1232-1233 furent rendus les décrets pontificaux
qui enlevaient l'office de l'inquisition aux évêques pour en charger
les dominicains, comme du saini-^ffice par excellence. On sait ce
que c'était que les procédures inquisitoriales. Si jamais les cathares
eurent besoin d'un argument nouveau pour être confirmés dans
leur croyance* que l'église romaine était l'œuvre du diable, ils le
trouvèrent certainement dans le mode de [procédure qui leur fut
appliqué au nom du saint-père. Dénonciateurs payés, accusateurs
anonymes, criminels civils admis à témoigner, questions à dessein
rendues captieuses, aveux extorqués par la torture, il n'est pas pos-
sible de concevoir un renversement plus complet des règles élé-
mentaires de la justice, et il he faut pas mettre tout cela sur le
compte de la grossièreté du temps. La justice ordinaire, tant reli-
gieuse que civile, respectait déjà certaines formes tutélaires des acr
cusés, et les consuls de Narbonne, en 1234, surent très bien se
plaindre de ce que les inquisiteurs n'observaient ni l'ordre juri-
dique, ni les préceptes du droit canonique. Toulouse, Carcassonne,
Alby, Béziers, à peine relevée de ses ruines, toutes les villes et bour-
gades de la région albigeoise virent se multiplier les proscriptions,
les incarcérations, les bûchers des vivans et des morts. Il y eut en
eflet de fréquens procès posthumes. On voyait souvent les bourreaux
traîner le long des rues des claies chargées d'ossemens calcinés,
tandis que le héraut de l'inquisition sonnait de la trompe aux carre-
foui-s et criait à la foule : Quiuiital (ainsi) faray aital périrai Les
inquisiteurs envoyaient des commissaires jusque dans les moindres
villages et sommaient d'abord le curé, puis les habitans, de leur dé-
noncer tous les suspects. On ramenait à la ville des bandes de mal-
heureux enchaînés. Bien peu revenaient acquittés. La plupart étaient
ou condamnés à mort ou immurés pour le reste de leurs jours dans
de sombres cachots. Il fallut décupler le nombre des prisons, et,
selon la navrante hyperbole d'un contemporain, les carrières des
Pyrénées elles-mêmes n'eurent plus assez de pierres pour construire
toutes celles qu'on projeta. Alors conuneîiça pour les cathares la vie
lOMB m. — 1874. 5
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60 BEYUE DES DEUX MONDES.
vagabonde et farouche des faidits ou proscrits. Les bois et les' mon-
tagnes leur servirent de refuge. Ils utilisèrent les grottes nom-
breuses et profondes des contre-forts pyrénéens, où bien souvent,
sans le savoir, ils foulèrent les cendres des aborigènes qui les avaieiit
peuplées aux temps préhistoriques (1), Il se forma sur les points
les plus inaccessibles de la r^ion trois centres principaux de catha-
risme : à Penne d'Albigeois, qui doniine une courbe de TAveyron,
vers le nord du diocèse d'Alby, — à la Montagne-Noire, non loin
de Mazamet, près des sources de TAmette, — enfin, plus au sud, à
Montségur sur le Thabor. Ce dernier lieu de refuge devint bientôt le
plus important. C'est là que se reconstitua le sacerdoce cathare, dont
tant de naembres avaient subi le martyre. Guilhabert de Castres fut
le patriarche désigné peu de temps après le traité de Paris.
Le fanatisme engendre le fanatisme. La piété cathare, en vertu
de ses principes, étiut plutôt humaine, adoucissante, que violente;
mais il vint un moment où l'indignation l'emporta. En 1241 une
véritable hécatombe d'albigeois avait été Consommée à Lavaur. En
1242, un jeune noble retiré à Montségur, d'origine toulousaine,
mais d'une famille venue d'Aragon, Raymond d'Alfar, naguère gou-
verneur pour le comte de Toulouse du château d'Avignonet, ayant
appris qu'en tournée dans le Lauraguais les inquisiteurs devaient
tenir leurs assises dans la ville qu'il avait dû quitter, résolut de
faire un exemple dans l'espoir d'intimider les bourreaux de son
pays. Il trouva facilement des complices. La plupart avaient à ven-
ger le supplice de quelque parent ou enfant. Avignonet est con-
struite près d'une source qui lui a donné son nom celtique, et ses
habitans passaient pour très sympathiques au catharisme. Elle
comptait parmi les villes démantelées en vertu du traité de Paris,
mais la destruction de ses murs n'était que commencée, c'était en-
core en réalité une ville fermée. Un gardien livra une des portes
aux complices de d'Alfar, et à la faveur des ténèbres ils purent en-
core s'adjoindre une trentaine d'habitans qui se sentaient menacés.
Les treize inquisiteurs, logés au château, venaient de se mettre au
lit. Un tumulte indescriptible éclate dans les salles et les corridors.
Ce sont leurs serviteurs surpris qu'on égorge. Bientôt les portes de
leurs chambres volent en éclats, d'Alfar et les siens font irruption
armés de gourdins; peu d'înstans après, les treize inquisiteurs gi-
saient assommés. Tandis que le gros des conjurés regagnait la mon-
tagne et que les inquisiteurs de Carcassonne accouraient avec
leurs gens d'armes pour instruire cette sombre affaire, d'Alfar eut
l'audace de rester dans la ville et d'assister à son procès par contu-
(1) M. Peyrat prétend même quo plus d'une fois les antiquaires ont pris pour des
ossemens humains fossiles les restes des albigeois enseyelis ou morts sans sépulture
dans ces cavernes si fouillées aujourd'hui.
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LES ALlIGfiOIS. 67
mace. Les cadavres des inquisiteurs assommés fureat rapportés.en
grande pompe à Toulouse, où on leur fit de ^endides funérailles.
La dévotion toulousaûae les invoque encore aujourd'hui comme des
saints patrons^ Sur leurs tombeaux^ qui n'existent plus, on lisait cet
euphémisme : Albiffensium gladiîs pro Christo occisi^ u tués pour
le Christ par Tépée des albigeois. » La nouvelle de oe meurtre au-
dacieux monta les tètes. Les populations méridionales s'agitèrent.
Raymond de Toulouse, qui, tout en feignant d'obéir au pape et au
roi de France, n'avait cessé de tramer dans l'ombre des négocia-
tions avec les ennemis de la maisoâQ capétienne, crut que le moment
était venu de lever le masque. Les rcris d'Aragon et de Castille lui
avaient promis leur concours. Une année anglaise débarquait à Bor-
deaux. Toutes les conquêtes de Philippe-Auguste étaient compro-
mises. Le roi Louis IX fut à la hauteur de la situation. Il prévint
par une marche rapide l'arrivée des alliés attendus par les Anglais
et infligea à ceux-ci deux défaites signalées à Taillebourg et à
Saintes. Les velléités de révolte des seigneurs du midi ne tinrent
pas devant ces éclatans succès de la maison de France, et Ray-
mond VU dul humblement demander une paix qu'il n'obtint qu'œ
consentant à de nouvelles aggravations du traité de Paris. Ce fut
encore Blanche de Castille qui présida aux négociations. £lle exigea
le supplice des conjurés d'Avignonet, et de plus que « l'on cou-
pât la tète du dragon, » c'est-à-^ire que l'on détruisit Montségur, ce
boulevard suprême du catharisme. On fit périr quelques obscurs
craiplices du drante d'Avignaoet ; les plus coupables s'étaient mis
hors d'aueinte. Quant à Montségur^ il était plus facile d'en ordon-
ner la destruction que d'en venir à bout.
Il faut savoir que déjà le comte de Toulouse, déférant aux vo-
lontés de la cour de France, avait promis de s'emparer de ce nid
d'aigle et d'enlevé ainsi sa citadelle au catharisme condamné. U
avait envoyé des troupes, et, prétextant les difficultés, d'ailleurs très
réelles, d'une attaque de vive force, il s'était borné à organiser un
blocus qui ne fut pris au sérieux ni par les assiégeans, ni par les
assiégés. Aussi Blanche voulut-elle que ce fût désarmais l'armée
royale, sous les ordres immédiats d'un sénéchal désigné par elle,
qui fût chargée du aége. Raymond, déçu et honteux, se rendit en
Italie pour faire sa paix, disait-on, avec le pape, peut-être en réalité
pour ne pas assister k la ruine totale de ses meilleurs partisans.
Il est peu de sites en France qui parlent plus à l'imagination que
celui de Montségur. C'était un domaine de l'antique maîBcm de Be-
lissen-Mirepoix, dont le nom celtique fait penser au temps où Bel-
lisana, Belena ou Mélissende était adorée oonune déesse lunaire et
guérissante. Cette race vaillante et poéti(|ue avait produit des guer-
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68 BETUE DES DEUX MONDES.
rièrs, des troubadours, et à une époque plus récente des docteurs
du çatharisme. Il faut ranger parmi ces derniers toute une série de
femmes distinguées, dont la plus brillante fut la vicomtesse Esqlar-
monde, célèbre par sa piété, scm savoir et son inépuisable charité.
Le pog ou puy de Montségur est une montagne en forme de pyra-
mide tronquée d'environ 2 kilomètres de long sur un demi-kilomètre
de large, détachée de la masse montagneuse voisine par le cours
encaissé de l'Ers. Les pentes environnantes sont presque partout
verticales; à l'ouest, le talus qui domine le val de Montségur est un
peu plus abordable, mais très abrupt encore. Une rampe, menée
à force de travail le long de l'escarpement du nord-ouest, conduit
seule au plateau, qui lui-même, s'abaissant vers le milieu, se par-
tage en deux plates-formes distinctes. L'horizon, fermé au sud, à
l'ouest et à l'est par un gigantesque cirque de montagnes boisées,
s'ouvre vers le nord dans la direction des châteaux de Mirepoix et
de Pamîers. Des travaux considérables avaient été ajoutés aux
vieilles défenses du château en prévision du siège qu'il devait sou-
tenir. Déjà les anciens possesseurs avaient fouillé comme des ter-
mites les entrailles de la montagne, et un mystérieux réseau de
souterrains avait été percé dans la roche vive, faisant ainsi de
Montségur un véritable château des Pyrénées, réalisant tous les
rêves de l'école effrayante d'il y a cinquante ans.
Hugues des Arcis, sénéchal de Carcassonne, commença par dé-
truire le camp de Nore sur la Montagne-Noire. La vallée des Cla-
moursy théâtre d'un combat acharné, semble nous apporter dans
son nom sinistre l'écho des cris de guerre et de rage qui la rem-
plirent ce jour-là. Puis il reçut l'ordre de se concentrer sur Mont-
ségur. L'élite des chevaliers dépossédés par la croisade, une masse
de faidttSy le patriarche cathare Bertran d'En Marti, successeur de
Guilhabert de Castres, un grand nombre de diacres et de diaco-
nesses, étaient venus se renfermer dans le vieux château pour y li-
vrer le suprême combat de leur foi. Des vivres, de l'argent, des
armes, avaient étè^ réunis en quantité immense dans les souter-
rains. Le chef des assiégés fut Pierre Roger de Belissen, qui depuis
longtemps s'était préparé à la défense du castel héréditaire de sa
famille. Le connétable occupa d'abord les villages d'en bas, et gra-
vit lentement le chemin qui monte de Lavelanet à Montségur. Après
des efforts titanesques, il parvint à s'établir sur l'extrémité du pla-
teau opposée au château; mais les murs de la forteresse étaient très
hauts, d'une épaisseur à défier les moyens ordinaires de faire
brèche. Il résolut alors de construire ce qu'on appelait une chatte^
c'est-à-dire une tour roulante, semblable à celle que les croisés
de Godefroy de Bouillon avaient employée lors du siège de Jérusa-
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LES ALBIGEOIS. 69
lemASi Ton parvenait à la rapprocher des tours assiégées, de mon-
strueuses griffes ou crampons de fer s'abaissaient sur les créneaux,
on jetait dessus un pont volant, et on donnait l'assaut.
Dne dépression de terrain séparait le campement des royaux de
l'emplacement proprement dit du château, et pendant le mois qu'il
fallut passer à construire le massif engin, des combats vraiment
épiques furent livrés par les deux partis. Les cathares obtinrent du
patriarche la convinenzay c'est-à-dire la faculté de recevoir, lors
même qu'ils ne pourraient plus parler, le comolamentum et le bai-
ser de paix qui, d'après le rituel, ne s'accordaient qu'à la demande
du mourant. Malgré les attaques furieuses des assiégés, la tour mo-
bile fut achevée et posée sur un énorme camion fourni par l'évèque
d'Alby. La difliculté était surtout de la faire monter sur la pente
opposée du val. Elle n'avançait que pas à pas sur un talus assez
raide. Elle mit cinq mois à gravir une rampe de 500 mètres. Quand
elle fut tout près du sommet, il lui restait encore à franchir un re^
bord de rocher par un défilé étroit et tortueux. L'hiver était venu. Il
est ordinairement rigoureux sur ces hauteurs, et les assiégés comp-
taient sur la gelée et la neige pour immobiliser la sinistre machine.
L'hiver, par exception, fut relativement doux, se fit longtemps at-
tendre et ne retarda que très peu la marche en avant du monstre de
bois. Par des sentiers secrets, aboutissant à des souterrains plus
ignorés encore,* quelques frères du dehors avaient pu pénétrer dans
le donjon, entre autres un délégué des églises cathares de Lombar-
die. On affirmait que le comte de Toulouse, que l'empereur Frédé-
ric II, allaient intervenir. Vaine espérance! le comte et l'empereur
chassaient ensemble en Galabre et ne songeaient guère à Montségur.
Le mois de février vit la tour mobile reprendre sa lente ascension.
Enfin elle approcha, sombre et menaçante, de sa rivale, la vieille
tour de pierre. On eût dit le combat fantastique die deux géans. Le
duel recommença à leurs pieds avec un acharnement sans pareil. Les
femmes cathares elles-mêmes s'en mêlèrent, et on les vit, écheve-
lée^, courir sur les remparts, encourager de leurs cris leurs défen-
seurs, lancer l'huile et la poix ardentes, tandis qu'au haut du don-
jon les prêtres cathares opposaient leurs prières désespérées aux
anathèmes que fulminait l'évèque d'Âlby du haut de sa tour mobile.
Pierre Roger de Belissen , qui jusqu'alors avait soutenu par sa
confiance le courage de ses compagnons, redouta une issue fatale.
Le trésor de l'église cathare était caché dans le château. Grâce aux
souterrains dont jamais les assiégeans ne connurent tous les débou-
chés, il en fit transporter la plus grande partie par des sectaires dé-
voués dans la grotte d'Omolac, aujourd'hui de Lombrives, non loin de
Tarascon-sur-l'Ariége. Le reste fut enfoui quelque part dans la fo-
rêt de Serrelongue. Une trahison précipita le dénoûment. L'un des
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76 REVUE DES BEITX KONDES.
sentiers secrets qui aboatissaient au pied des murs fut indiqué par
des montagnards aux gens du sénéchal. Un détachement de Tarmée
royale s'engagea pendant la nuit sur cette échelle vertigineuse et
surprit les gardes, qui ne s'attendaient pas à être attaqués de ce côté.
Au bruit de la lutte, le sénéchal fait sortir une autre colonne de la
tour de bois, la lance contre la poterne orientale, fait pleuvoir les
pierres et les flèdies du haut de sa gigantesque chaUe^ et bientôt
Pierre Roger se vit forcé de se rendre. Les conditions furent que les
hommes d'armes seraient livrés au sénéchal, les prêtres à l'arche-
vêque de Narbonne, et que Pierre Roger pourrait se retireravec son
ingénieur, son diirurgien et toutes les valeurs qu'il pourrait encore .
emporter de Montségur. Au lever du soleil, les troupes royales pri-
rent possession du château. Quelques-uns des plus hardis parmi les
vaincus s'étaient laissés glisser le long d'un câble jusque sur les
pointes de rocher du tahis inf&ieur, et s'étaient dérobés dans les
ténèbres. La plupart n'osèrent ou ne voulurent pas profiter de ce
moyen d'évasion. L'évêque cathare de Toulouse donna la bénédiction
suprême à l'assemblée des croyans, et bientôt on vit défiler la lu-
gubre procession des évoques, diacres et parfaits, le patriarche Ber-
tran d'En Marti en tête (1), que l'on conduisait au bûcher. Un assez
grand nombre de femmes , dont plusieurs appartenaient à la plus
haute noblesse, faisaient partie du funèbre cortège. On les mena sur
un monticule voisin terminé par une esplanade qu'entouraient des
rochers et des bois. Pendant qu'on élevait un bûcher colossal, l'ar-
chevêque de Narbonne et l'évoque d'Alby tâchèrent de les convertir,
et, quand tout fut prêt, les sommèrent de reconnaître l'autorité du
pape. Pour toute réponse, les cathares s'élancèrent en chantant un
cantique sur le bûcher, qui brûlait déjà. Les catholiques entonnè-
rent le Vent spiritus^ sans se douter certainement qu'ils ne pou-
vaient choisir d'hymne mieux approprié aux sentimens des suppli-
ciés. Ceux-ci étaient 205. Encore aujourd'hui, quand on remue le
sol de l'esplanade, on i^met au jour des os calcinés mêlés à une
poussière humaine.
Ceux des prisonniers qui appartenaient au sénéchal furent dirigés
sur Carcassonne, où la prison perpétuelle les attendait. C'est pen-
dant la semaine sainte de l'an 12M qu'ils descendirent vivans dans
leurs tombes. La persécution contre la secte, désormais réduite à
l'impuissance, redoubla de violence. On fit la chasse aux faidits
avec de» chiens; on appliqua sévèrement jme mesure de la police
inquisitoriale qui voulait que quiconque passait pour avoir trempé
(1) Uno scnlpture conserrée au nrasée de Foix montre, en avant d'une forteresse
que Ton commence à démolir, an personnage en costume d*évôqae, la corde au cou,
entre deux soldats qui le mènent au supplice. On croit qu'elle représente Tôvôque
CÊAxn après la prise de Montsésur.
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LES ALBIGEOIS. 71
dans rhérésie ne parftt en public que marqué d*\me croix de drap
jaune : ce signe permettait de reconnaître les suspects et d'exercer
sur eux une continudie surveillance. Ce furent les crouzets. Ray-
mond de Toulouse ne revint de Rome qu'après la prise de Mont-
ségur. Ce prince, véritable Hamlet méridional, comme le définit très
bien M. Peyrat, forma toujours de vastes projets sans jamais prendre
une décision, si ce n'est à la maie heure et quand ce qu'il allah
faire ne pouvait qu'empirer la situation qu'il voulait sauver. Il sur-
vécut cinq ans à la ruine de sa dernière espérance, et Blanche de
Castille, reine de fait pendant l'absence de son fils, parti poar l'O-
rient, eut avant sa mort, qui arriva en 1252, la satisfaction de voir
enfin se réaliser l'espoir qu'elle avait si longtemps caressé. A la
mort de Raymond, le comté da Toulouse passa à la maison de France
en la personne de son gendre Alphonse, frère de saint Louis et mari
de Joana, sa fille unique.
A partir de la chute de Montségur, l'histoire des albigeois n'est
plus qu'un martyrologe. Saint Louis, revenu de la croisade, imposa
des restitutions aux évoques et aux couvons scandaleusement enri-
chis par les confiscations,, mais il était trop dévot catholique pour
modérer la persécution proprement dite. La secte prolongea comme
elle put sa tragique esxistence* On signale encore un synode cathare
tenu à Saint-Saturnin vers 1254, où un patriarche, Vivian, fut encore
nommé; mais il alla se fixer en Lombardie, où beaucoup de faidits
s'étaient réfugiés. Là, profitant de la lutte continuelle de l'empire et
du saint-siége, l'église cathare, bien que proscrite officiellement,
devait une tranquillité relative à^ la prépondérance du parti impé-
rial. Des vengeances privées, sans intérêt historique, forment seules
dans notre midi la contre-partie du traitement infligé par l'église
triomphante aux délwris de sa rivale abattue. En 1270, on surprenait
encore des cathares venus pour prier et pleurer sur les ruines de
Montségur. Le règne de Philippe le Bel, tout despotique qu'il fût,
valut mieux pour les populations méridionales que celui de saint
Louis. Il fit payer très cher ses bonnes grâces, selon son habitude,
mais il refréna l'inq^iisition, poursuivit des évoques trop tyranni-
ques, et chercha à substituer autant que possible la justice laïque
aux tribunaux dommicains. Clément V, son pape d* Avignon, favo-
risa lui-même cette tendance. Toutefois Philippe ne voulut pas sup-
primer la terrible organisation de Grégoire IX. Il avait besoin pour
la réalisation de ses desseins de ne pas laisser mettre en doute son
orthodoxie. Plus d'une fois encore les sanglans arrêts de l'inquisi-
tion soulevèrent les populations indignées. Deux inquisiteurs furent
encore massacrés dans le diocèse de Valence en 1321; mais on ne
cite ptus de grandes maisons fournissant encore des martyrs au ca-
tfaarisme; ses adhérens ne se recrutent plus que dans les classes
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72 REVUE DES DEUX MONDES.
populaires. M. Peyrat signale avec raison l'espèce de dérivatif que
le mysticisme de Jean d'Oliva, de Joachim de Flore, et d'une partie
ardente de Tordre des franciscains, les fratncellesy ouvrit à ce qy'il
y avait de plus vivace, de plus moderne, dans la tendance cathare.
Le « règne de l'Esprit, » annoncé par Y Évangile étemely comme de-
vant mettre un terme à celui du Fils et de l'église papale, ressem-
blait beaucoup à l'idéal que les docteurs du catharisme présentaient
comme la félicité suprême réservée à l'humanité purifiée. L'anti-
pathie albigeoisecontre la hiérarchie romaine y trouvait aussi son
compte. Au milieu de ces sombres annales, on distingue une figure
intéressante et peu connue, celle du moine franciscain Delicios, à
qui peu de chose manqua pour être le Savonarole de Toulouse, et
qui travailla de son mieux à pacifier les esprits, à répandre les idées
de tolérance et à sauver les franchises méridionales de la double
étreinte de la royauté et du saint-siége. Après quelques succès rela-
tifs, il échoua, et dans sa vieillesse il paya de sa liberté ses géné-
reux efforts. Du reste il ne vécut que peu de mois dans son cachot.
Le catharisme se traîna donc de bûcher en bûcher jusque vers le
milieu du xiv* siècle. Depuis lors ce sont plutôt des vaudois et des
sorciers que l'inquisition incarcère ou fait brûler, et il est difficile
de démêler les lambeaux de. tradition albigeoise qui s'attachent par-
fois aux hallucinations des malheureux condamnés pour avoir rendu
un culte au diable. U est toutefois encore un sombre drame dont la
grotte d'Ornolac ou de Lombrivcs fut le théâtre; il doit clore cette
funèbre histoire.
On se rappelle que dans cette grotte avait été en grande partie
déposé le trésor de Montségur. Ce fut une des principales ressources
qui permirent à la société cathare de prolonger son existence. Peu
à peu cette caverne, aux dimensions fantastiques, était devenue un
refuge de faidits. Un évoque cathare habitait dans les profondeurs
de la grotte, et cinq ou six cents montagnards s'étaient établis aux
alentours. Vers 1328, l'inquisition voulut détruire ce repaire d'hé-
rétiques; dont l'importance lui avait été signalée par de récens pro-
cès. La caverne, qui doit avoir servi de lit à un torrent souterrain,
a plus d'une lieue de profondeur, et elle est double, c'est-à-dire
qu'après avoir parcouru un corridor d'un quart de lieue on se trouve
au pied d'une galerie supérieure trois fois plus profonde et plus
vaste. On parvient à ce second étage en gravissant un escarpement
de 80 pieds coupé de fissures que l'on-franchit au moyen d'échelles.
CeUx qui, réfugiés dans la grotte d'en haut, retirent après eux les
échelles peuvent se croire inexpugnables. Les soldats envoyés pour
surprendre les faidits commencèrent par faire évacuer quelques au-
tres cavernes moins importantes qui formaient comme des succur-
sales de celle d'Ornolac, et ils manœuvrèrent de façon à forcer les
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LES ALBIGEOIS. 73
habitans à se réfugier dans la cathédrale souterraine, espérant ainsi
acculer dans une impasse tout ce qui restait de l'église hérétique.
Cette opération accomplie, ils pénétrèrent dans la grotte: Lorsqu'ils
arrivèrent au pied du grand talus intérieur, ils se virent accueillis
par une grêle de flèches et de pierres, et par des cris sauvages qui
les glacèrent de terreur. Leur chef ordonna la retraite, mais il fit
murer l'étroit boyau qui fait communiquer l'étage inférieur avec le
dehors. Lui et ses hommes montèrent la garde durant plusieurs jours
à l'entrée de la grotte. Que se passa-t-il dans les entrailles de la
montagne? On Tignqre. Le plus probable est que ces immurés d'un
nouveau genre se résignèrent à mourir tous ensemble plutôt que de
tomber vivans entre les mains de l'inquisition. La grotte resta long-
temps scellée, objet de l'eflroi superstitieux des populations. On a
trouvé des pots d'argile et des débris de légumes qui font croire
qu'ils avaient quelques provisions, un petit étang souterrain leur
fournit de l'eau pure; mais ces ressources ne purent longtemps du-
rer. Les restes humains abondent dans l'étage supérieur. Les suin-
temens de la voûte en tombant goutte à goutte les ont ensevelis
dans une couche épaisse de stalagmites, comme si la montagne eût
tissé de ses larmes à ses enfans martyrs un grand linceul de marbre.
Ce sont les fouilles entreprises dans l'intérêt de la géologie qui ont
révélé l'existence du grand ossuaire^(l). Cette nécropole d'Omolac
fait pendant à l'autre ossuaire cathare que l'on a découvert au fond
des tours du château de Foix, où siégea longtemps l'inquisition. Il
y avait là des oubliettes et des in pace jonèhés d'ossemens humains,
et, entre autres effroyables choses, on trouva un grand squelette
attaché par le cou, les bras et les pieds à des anneaux scellés dans
la muraille.
Le dirai-je? ce squelette d'un mort qui expira dans ses fers et qui
y resta me semble le lamentable symbole du catharisme dans son
héroïsme à la fois et dans son impuissance finale. L'église albigeoise
a droit au respect dû à toutes les sincérités, à toutes Les grandes
infortunes, à toutes les protestations courageuses contre la tyrannie
temporelle ou spirituelle. La papauté, qui triompha d'elle, sortit
affaiblie et déconsidérée par sa victoire même. En même temps que
le catharisme s'éteint, la formidable théocratie de Grégoire VII et
d'Innocent III tombe pour ne plus se relever. Philippe le Bel peut,
sans craindre le sort de ses prédécesseurs, la défier, l'insulter, la
réduire à la condition d'instrument de sa politique. Les jours du
(1) M. Peyrat fait observer à jnste titre que, si cet amas d'ossemens était fossile,
comme l'ont cru des antiquaires qui ne savaient pas que la grotte de Lombrives avait
servi de refuge aux cathares proscrits , on devrait en trouver également et même en
plus grande quantité dans la galerie inférieure, où les eaux les auraient évidemment
entraînés.
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7A REVUE DES D£nX IIONDES.
scbisme arrivent à grands pas, et depuis lors la papauté resta sans
doute une insiitution puissante avec laquelle les honunes d'état du*
rent toujours compter, mais une institution irrévocablement abais-
sée quand on la compare à ce qu'elle était au temps où la chrétienté
occidentale tout entière s'inclinait bumb]eDf)ent devant des arrêts
qui lui semblaient dictés par le del même. On ne peut contester que
le traitement barbare qu'elle infligea d'abord au catharisme, puis
à tous les mouvemens d'indépendance religieuse, acheva dans
une foule d'esprits la désillusion que les mœurs dissolues d'un trop
grand nombre de prêtres avaient commencée*
A ce point de vue, le catharisme, quoique vaincu, tient une place
importante parmi les facteurs du monde moderne; mais n'exagé-
rons rien, et reconnaissons qu'il était incapable de servir de ber-
ceau k la société nouvelle qu'enfantait le moyen âge. Pas une seule
grande œuvre de pensée, pas un de ces monumens imposans qui
affrontent le vandalisme des persécuteurs et lui survivent n'est sorti
de là. Si nous oublions un instant ce qu'il y eut de tragique dans
ses destinées, que trouvons-nous dans le catharisme? Une méta-
physique puérile, irrationnelle, une mytholc^e plutôt qu'une doc-
trine, plus de vieilleries que de nouveautés. Le dualisme dont, sous
toutes ses formes, il est pénétré correspond à un point de vue in-
férieur de l'esprit, et ses ^conséquences «ont toujours ftmestes: il
mène infailliblement à l'ascétisme considéré c(Mnme la perfection
de l'être humain. En effet, il s'agit toujours, en conformité d'un tel
principe, de tuer la vie physique, mauvaise, criminelle en elle-
même, élément, non pas seulement inférieur, mais satanique, es-
sentiellement damnable, ^e la nature humaine. Le mariage, par
conséquent la vie de famille, se voient compris parmi les diverses
formes de la servitude infernale, et le devoir est d'en sortir, dès et
autant qu'on le pourra. Le jeûne poussé jusqu'à l'extravagance, un
tas de ridicules abstinences, s'élèvent à la hauteur d'actes sacrés.
Gon:ment le monde moderne, dont la grande loi est le travail, pour-
rait-il s'accommoder d'un pareil idéal? Il est vrai que le catharisme
admet deux morales, l'une pour les parfaits, l'autre pour les sim-
ples croyons. C'est encore du dualisme, et du pire. Il n'y a qu'une
morale, dont tous sont tenus de réaliser de leur mieux les exigences,
et rîeri au fond n'est plus démoralisant que de présenter conune
moral et satisfaisant un état de choses où la grande majorité croit
rester dans la règle en restant dans sa corruption. Supposons un
instant que, par impossible, le catharisme fût devenu la religion
dominante en Europe. Que serait-il arrivé? U n'était pas moins sa-
cerdotal que le catholicisme, c'est-à-dire que; comme l'église catho-
lique, il faisait dépendre l'union avec Dieu de l'union avec le prêtre,
et que, comme elle, il niait qu'il pût y avoir un autre intermédiaise
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LES ALBIGEOIS • 75
légitime entre l'bomme et l'influ^ce divine. Ce principe peut assu-
rénient être contesté; niais» une fois admis» il faut reconnaître la
prudence supérieure du dogme catholique , qui fait dépendre la
légitimité sacerdotale du caractère indélébile conféré au prêtre. par
son ordination régulière plutôt que du degré de sainteté auquel il
petit être parvenu. Gommât en efiet s'assurer dans tous les cas et
dans tous les instans de la réalité de cette sainteté personnelle? S'il
est toujours désirable que le bon exemple donné par le clergé con-
firme indirectement ses prétentions au gouvernement des âmes, s'il
est évident que le contraire aura, toujours les plus fâcheux résultats,
il n'en est pas moins vrai que l'essentiel est de savoir quelle est
l'origine proprement dite du pouvoir sacerdoital, et, encore une fois,
l'église romaine a eu l'habileté de la fonder sur la seule base qui
convienne à un sacerdoce voulant durer. On doit penser qu'en thèse
générale le clergé cathare justifia la haute opinion que ses adhérens
avaient de ses vertus. Saint Bernard lui-même témoigne en sa fa-
veur, et le succès de sa propagande ne s'expliquerait pas autrement.
Quand l'heure de la persécution fut venue, ce clergé, sauf quelques
exceptions, fut courageux, désintéressé, héroïque; mais calomme-
rons-nous la nature humaine en disant que , si la persécution ne
s'était pas élevée» si le nombre des parfaits ^ évalué par un con-
temporain à A, 000, avait toujours été en augmentant, on aurait vu
plus d'un faux frère se glisser dans la sainte phalange? Quelques
défections éclatantes dont le souvenir s'est conservé, celle entre
autres d'un certain Yvon , qui pendant des années se faufila dans
les églises cathares dont il devait plus tard être le dénonciateur»
celle encore du frère Ratherius, qui fut dix-sept ans cathare et
par fait y et qui finit par se faire dominicain , prouvent que ce n'est
pas là ime pure supposition. C'est la destinée de toutes les sociétés
ascétiques, qu'elles soient brahmanes, bouddhistes» musulmanes ou
chrétiennes. Le premier mouvement de ferveur passé» l'orgueil,
nmérêt» l'ambition, la sensualité, rentrent peu à peu par mille ca-
naux subtils dans le domaine qu'on avait cru leur fermer à jamais»
et il n'est pas facile de les en éliminer. Les sacerdoces, une fois
constitués et en possession du pouvoir, n'abdiquent pas volontiers.
Ils se retranchent derrière les habitudes prises, les formes rituelles,
le prestige des traditions, la régularité de la succession. Tôt ou tard
on aurait donc vu le sacerdoce cathare tomber dans les mêmes dé-
fauts que ceux qu'il reprochait si amèrement à la hiérarchie romaine»
avec cette différence à son désavantage, qu'il aurait été plus infidèle
encore que celle-ci à son principe vital, à la seule chose qui fit sa
raison d'être.
Nous n'avons rien dit d'un élément qui joua un grand rôle dans
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76 RETUE DES DEUX MONDES.
la question albigeoise et dont M. Peyrat s'est beaucoup occupé, ce-
lui de la nationalité méridionale écrasée pour toujours par le succès
de la croisade. Il est en réalité bien difficile de décider si le catha*
risme put se féliciter d'être intéressé au maintien de la séparation
entre le nord et le midi de la France, ou bien si l'indépendance du
midi n'eut pas beaucoup à souffrir de sa connexion avec les desti-
nées d'une hérésie détestée. D'un côté, la maison de France se voyait
amenée, par l'intérêt de l'unité nationale qu'elle voulait réaliser, à
combattre une tendance religieuse qui, dans un tel temps, ne pou-
vait que contrarier l'objet de sa glorieuse et constante ambition; de
l'autre, l'autonomie du midi devait soulever contre elle des passions
religieuses d'une force à la longue irrésistible , du moment qu'on la
croyait solidaire du catbarisme. En fait, si les deux élémens poli-
tique et religieux se prêtèrent quelque temps un mutuel appui, ils
contribuèrent par leur alliance à leur chute simultanée. On peut
regretter à plus d'un point de vue que la fondation de notre unité
française ait coûté tant de larmes et de sang dans la région méri-
dionale, mais on peut le dire sans réticence : Hoc erat in fcuis. Le
nord et le midi de la France sont absolument nécessaires l'un à
l'autre; leur séparation les condamnerait à l'annulation désespérée.
Ils se complètent par leurs qualités et se font équilibre par leurs
défauts. Ce n'est pas dans des jours où nous sentons si douloureu-
sement la blessure faite à notre vie nationale par une mutilation
récente que nous pouvons hésiter dans notre jugement définitif sur
la marche des événemens qui nous ont faits ce que nous sommes. Le
catharisme a péri, surtout parce que, ni politiquement, ni religieu-
sement, il n'était né viable. Le grand honneur qui lui reste, c'est'
d'avoir, en dépit de son principe sacerdotal, contribué à relever la
grande idée de la filiation divine de l'âme humaine. C'est là son
œuvre féconde, car ce principe, si peu sacerdotal en lui-même,
n'est autre chose que celui de la véritable indépendance religieuse.
Il aboutit à fonder l'autonomie de la conscience. Le catharisme albi-
geois est au moyen âge le premier grand martyr de cette autonomie
qui constitue aujourd'hui notre plus précieux trésor. Le moyen âge
repose tout entier sur le droit prétendu d'opprimer la conscience,
soit individuelle, soit collective, soit par la conquête, soit par l'a-
nathème. C'est le jour où tous comprendront que ni la conquête ni
l'anathème ne créent une légitimité quelconque, c'est ce jour-là
seulement qu'on pourra dire le moyen âge vraiment fini.
Albert Réville.
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L'IDÉE DE FORCE
BT
LA PHILOSOPHIE DYNAMISTE
L P. Magy» de la Science H de la Nature, 1864. — II. Ch. LéTèqae, la Science de l'inviMble,
1M5. — m. 6. Vacherot, la Science et la Omtcience, 1869. — IV. F. PapiUon, la Naturg
et la Vie, I8rï3. — V. P. Bomllier, U Principe vital et l'dme pentante («• édiUon), 1874.
Dans un travail précédent, nous avons étudié un groupe de pen-
seurs chez lesquels l'idée spiritualiste raffinée, subtilisée, vaporisée,
au point d'être quelquefois à peine l'ombre d'elle-même, ne paraît
subsister qu'à titre de tendance morale et religieuse (1). Nous vou-
drions étudier aujourd'hui un autre groupe d'écrivains, plus réglés,
plus soucieux de la clarté et de la précision, plus fidèles à la tradition ,
et qui toutefois ont cherché aussi à rajeunir et à élargir la doctrine
spiritualiste, à en tirer non-seulement une philosophie de l'es-
prit, mais encore une philosophie de la nature. Ceux-ci relèvent de
Leibniz, et leur principe est l'idée de force, que ce grand philosophe
a introduite dans la philosophie et dans la science. Tout être est ac-
tif par essence. Ce qui n'agit pas n'existe pas, quod non agit^ non
eanstit. Or tout ce qui agit est force : tout est donc force ou com-
(1) Voyez notre travail intitulé wm Phase nouvelle de la philosophie spiritualiste
dans la Revue du 15 novembre'1873. — 'N'oublions pas toutefois que ces classifications
sont toujours un peu arbitraires, et ne doiyent pas être prises en toute rigueur. Cest
ainsi que H. A. Fouillée, que nous arons rangé dans le premier groupe à cause des
formes subtiles de sa pensée, appartiendrait plutôt au second par le fond réel de ses
idées.
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78 KETUE DES DEUX MOfI DB6.
posé de forces, et cela est vrai des corps comme des esprits. L'es-
sence de la matière n'est pas l'étendue inerte, comme le croyait
Descartes, c'est l'action, l'effort, l'énergie. De plus le corps est
composé, et le composé suppose le simple. Les forces qui composent
le corps sont donc des élémens simples, inétendus, des atomes in-
corporels. Ainsi l'univers est un yaste dynamisme, un savant système
de forces individuelles, harmoniquement liées sous le gouverne-
ment d'une force primordiale, dont l'activité absolue laisse subsister
en dehors d'elle l'activité propre des créatures et les dirige sans les
absorber.
C'est ce spiritualisme leibnîzien, fondé sur la notion de force et
de force individuelle, qui a de plus en plus prédominé dans nos
écoles pendant les vingt ou trente dernières années, qui a produit
de son côté et produit encore, en face d'un jeune idéalisme plus
hardi et plus nuageux, des œuvres à la fois fortes et sages, libérales
et circonspectes, s'inspirant de l'esprit du temps sans s'y asservir,
préparant le retour des esprits aux idées saines sans les violenter.
C'est ce courant d'opinions, d'enseignemens, d'écrits, qui lutte de-
puis vingt ans contre les idées positivistes et sceptiques sans jamais
lâcher pied , et qui a réussi , comme nous l'écrivait récemment un
des hommes les plus éminens du parti adverse, à conserver au spi-
ritualisme ses positions premières et à se maintenir « sinon victo-
rieux, du moins invaincu. »
Parmi les ouvrages inspirés par la philosophie dynamiste, celui
qui nous en présente sous une forme savante et nouvelle l'exposi-
tion la plus systéinatique est le livre de M. Magy, la Science et la
Nature^ l'un des meilleurs écrits philosophiques publiés en France
depuis dix ans. M. Magy appartient à cette belle école française
pour laquelle la clarté est non pas seulement un ornement, mais un
devoir. Sa pensée, large et nourrie, se développe avec une suite et
une ampleur qui rendent la lecture de son livre aussi facile qu'in-
téressante, et elle se traduit dans un style noble et grave, auquel
on ne peut reprocher qu'un peu trop de solennité et de ce que les
anciens appelaient sermo rotimdiu. Au lieu de ce byzaptinisme obs-
cur et subtil où se complaisent quelques-uns de nos jeunes nova-
teurs dans leur mystico-nihilisnae, vous avez affaire ici à une ma-
nière mâle, ferme, vraiment classique, dans laquelle la tradition
sévère du xvii* siècle s'unit au souvenir du noble style de M. Cousin.
Dans le même temps que M. Magy, un autre philosophe distin-
gué, déjà placé au premier rang par ses études sur l'esthétique,
M. Charles Lévéque, entrait résolument dans la même voie. Il fai-
sait du dynamisme la base de son enseignenœnt au Collège de
France, en commentant la philosophie de la nature des anciens à
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LA PHaOSOPHIE DTNAMISTE. 79
l'aide de la science contemporaine. Il soutenait la même doctrine
dans plusieurs travaux publiés par la Bevue^ où il exposait la thèse
de l'idéalité ou plutôt de la spiritualité de la matière (1), car la pré-
ciiion des termes veut que l'on réserve le nom d'idéalistes à ceux
qui nient la réalité des choses extérieures, et non à ceux qui transfor-
ment les atomes en forces et les corps en esprits. Enfm, par l'action
de son enseignement et de ses écrits, M. Ch. Lévêque conquérait
à la philosophie spiritualiste, grâce à la séduction de l'idée leibni-
âenne, un écrivain plein de talent et d'une belle espérance, qui avait
débuté dans des principes contraires, et qui, revenu des sciences
à la métaphysique, de la contemplation des corps à celle des esprits,
promettait à la philosophie un laborieux et brillant défenseur, lors-
qu'il a été récemment enlevé à la science par une mort prématurée,
le jeune et intéressant Fernand Papillon. Les lecteurs de la Bévue
avaient pu apprà^ier ce talent facile et fougueux que le temps devait
mûrir. Récemment il publiait sous ce titre : la Nature et la Vie^
une série d'études qui avaient paru ici même sur les grands pro-
blèmes de la science considérés au point de vue philosophique, et
dans lesquelles dominait d'un bout à l'autre l'idée de force comme
élément constitutif de la matière. Enfin il avait achevé et il était
sur le point de publier une histoire des sciences au xvni* siècle
dans son rapport avec la philosophie, et l'idée centrale de cette his-
toire, dont il a lu à l'Institut de nombreux fragmens, était l'influence
de la philosophie de Leibniz sur le développement des sciences mo-
dernes.
Je ne crois pas forcer les choses en rattachant M. Vacherot à l'é-
cole et à l'opinion du spiritualisme dynamiste (2). Ceux-là seuls qui
ne connaissent pas ses idées pourront s'en étonner. Il y a en effet
dans sa philosophie deux philosophies distinctes et en quelque sorte
superposées : l'une qui se rapporte à la psychologie et la cosmolo-
gie, l'autre à la métaphysique et à la théologie. Or en métaphysique
M. Vacherot est sans doute très loin du théisme; mais en psycholo-
gie et en cosmologie il reste fidèle aux opinions de l'école spiritua-
liste. Sa cosmologie est celle de Leibniz, sa psychologie est celle de
Maine de Biran. Comme M. Magy, comme M. Lévêque, il construit
(1) La Nature et la philosophie idéalisU, 15 Janirier 1867; — l'Atome et l'EsprU,
i^ juin 1869,
(2) On defrait même, b! Ton tient compte de Tordre du temps, citer le nom de
M. Vacherot avant les autres, car son lifre de la Métaphysique et de la Science^ qui
est de 1859, contient déjà une forte exposition du dynamisme avec un sentiment juste
des limites de cette doctrine. — Noos ne devons pas non plus négliger de rappeler id
ce que noos avons dit déjà dans un travail antérieur, c'est qu*Émile Saisset, par son
enseignemeot de TÉcole normale, est on 4e ceux qui ont le plus oontiibué à répandre
les idées du dynamisme leU^niden.
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80 BETUE DES DEUX MONDES.
la matière avec des forces; l'âme aussi est pour lui une force, mais
ime force radicalement distincte des autres et d'un ordre supérieur.
C'est au même système d'idées que l'on doit rattacher la doctrine
de l'animisme réveillée et rajeunie par M. Fr. Bouillier dans son
livre du Principe vital^ qui fit, il y a quelques années, un grand
bruit dans le monde médical, et que l'auteur vient de publier de
nouveau avec de notables développemens et éclaircissemens. Le
môme point de vue règne encore dans le vigoureux écrit de M. Garo
sur le Matérialisme et la science^ quoique l'auteur soit conduit par
son sujet plutôt à rechercher la cause extrinsèque du mouvement
premier de la matière que la cause immanente de ses mouvemens
actuels : c'était en effet sa dépendance plus que sa spontanéité qu'il
s'agissait d'établir. Je ne doute pas non plus que M. E. Bersot ne
fût prêt à se rallier à ce point de vue, s'il prenait parti pour un
' système de philosophie naturelle, au lieu de professer à cet égard,
comme il le fait dans sa Libre Philosophie^ un esprit de doute et
de circonspection, à coup sûr très légitime, mais peut-être un peu
excessif. Enfin, parmi les travaux qui ont contribué à cette renais-
sance du leibnizianisme en France, il est impossible d'oublier les sa-
vantes œuvres de M. Nourrisson, de M. Foucher de Careil sur la phi-
losophie de Leibniz, suscitées et couronnées l'une et l'autre par
l'Académie des Sciences morales (1). Sans insister plus longtemps
d'ailleurs sur un historique que l'on pourrait facilement développer, .
essayons de faire connaître les idées qui forment le fond de la phi-
losophie dynamiste, en nous appuyant principalement sur le livre de
M. Magy et en y ajoutant nos propres réflexions.
I.
L'objet de M. Magy, dans son livre de la Science et de la Nature^
n'est rien moins que de constituer la philosophie première , c'est-
à-dire de déterminer les idées fondamentales qui sont à la fois et
les principes de la connaissance et les principes de la nature. Or
ces idées se ramènent, suivant lui, à deux essentielles , dont toutes
les autres ne sont que des applications médiates ou immédiates.*
Ces deux idées sont l'étendue et la force. Toutes les sciences hu-
maines, de près ou de loin, ont pour objet et n'ont pour objet que
ces deux seules idées. Il y a six classes de sciences : ce sont les
sciences mathématiques, les sciences physico-chimiques, les sciences
(1) Nous sera-t-il permis, pour ne rien omettre dans cette revue sommaire, de nous
citer nous-môme, et de rappeler que, dans notre 1ntroducti(m aux OEuvres de Leibmx
(Paris 1806), nous avons aussi défendu le principe dynamiste contre le mécanisme car-
tésien?
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LA PHILOSOPHIE DTNAMISTE. 81
morphologiques (minéralogie, botanique, zoologie), les sciences an-
thropologiques et les sciences philologiques. Le problème est d'éta-
blir que, dans ces six classes de sciences, les d^ux seuls objets pos-
sibles de la démonstration scientifique sont l'étendue et la force.
Soient par exèn^le les sciences mathématiques; ces sciences on^
pour objet la quantité, c'est-à-dire tout ce qui est mesurable; or il
n'y a que qua^e sortes de quantités : ce sont d'abord précisément
les deux idées en question, la force, objet de la mécanique , et l'é-
tendue , objet de la géométrie : ce sont en outre le temps et le
nombre. Il s'agit de prouver que ces deux dernières quantités se ra-
mènent aux deux premières. Pour ce qui est du temps par exemple,
il n'est mesurable, c'est-à-dire il n'est une quantité mathématique
qu'en tant qu'on le ramène à l'étendue et à la force. En effet, com-
ment mesure-t-on le temps dans les pendules, les horloges, les chro-
nomètres? En le ramenant à l'espace parcouru par un mobile qui se
meut par l'action plus ou moins directe de la pesanteur, c'est-à-dire
de la force (1). Quant au nombre, c'est le rapport d'une quantité ma-
, thématique à son imité; mais, copime il n'y a pas d'autres grandeurs
mathématiques que l'étendue, la force et le temps, réductible lui-
même à l'étendue et à la force, on voit par là qu'il en est de même
du nombre. On peut dijre sans doute que je me forme le concept du
nombre sans avoir besoin de la force et de l'étendue, et en voyant
plusieurs objets différens, mais de même espèce, comme plusieurs
arbres, plusieurs hommes, etc. Ce serait confondre l'idée du nombre
et l'idée de multitude; or la multitude n'est pas une notion mathé-
matique. Pour constituer un nombre, il faut que les unités qui le
composent soient rigoureusement homogènes, ce qui n'est vrai que
des quantités mathématiques , et encore une fois de l'étendue , de
la force et du temps. Voilà pour les sciences mathématiques. Est-il
nécessaire de démontrer que la physique et la chimie ne s'exercent
que sur les notions d'étendue et de force? Que sont la pesanteur,
la lumière, la chaleur, l'électricité, sinon autant de forces, et qu'ex-
priment les lois physiques, si ce n'est des relations dans l'espace?
Quant à la chimie, qui étudie les actions moléculaires, elle les con-
sidère comme essentiellement dynamiques. La formation de l'eau
par la combinaison de l'hydrogène et de l'oxygène est-elle autre
chose que le résultat de leur action réciproque en vertu de leur
force respective d'affinité? Qu'est-ce que la Joi des équivalons, sinon
une formule par laquelle on exprime les conditions générales d'une
(1) Noos avons quelques doutes sur la valeur de cette démonstratioD. De ce que le
temps ne peut se mesurer que par le moyen de Tcspace, 8*ensuit-il quMl ne soit pas
une notion première et irréductible? SMl en était ainsi, la force elle-même ne serait
pas une noUon premi^, car elle no se mesure aussi que par Tespace et par le temps.
TOMB III. — 1874. 6
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82 BETUE BBS DEUX MONDES.
certaine espèce d'équilibre qui constitue proprement U combinaiscm
chimique, et dans laqueHe tous les élémens agissent comme autant
de forces qui sei neutralisent réciproquement? Considérons mainte-
nant les sciences que M* Magy appelle morphcriogiques , et parmi
lesquelles il range la minéralogie , la botanique et la soologie. La
minéralogie n'est devenue une véritable science que par le moyen
de la cristallographie, c'est-ànlire lorsqu'elle a pu définir chaque
espèce minérale par sa forme cristalline , en d'autres termes géo-
métrique, c'est-à-dire par la notion d'étendue, et la forme cristal-
line elle-même est le résultat de certaines forces chimiques qui,
disposant les molécules suivant un plan, et conune d'après im
rhythme déterminé sdon chaque espèce, constituent ainsi les fa-
milles chimiques analogues aux espèces de la botanique et de la
zoologie. Quant à ces deux scienceis, on sait qu'elles étudient d'une
part la structure des organes par l'anatomie, et de l'autre les fonc-
tions de ces organes par la physiologie. Or la structure est une dé-
termination de l'étendue, et la fonction est une détermination de la
force. De plus , indépendamment de la force ou des forces agissant
dans chaque organe, la forme générale des corps vivans suppose
une force générale qui la détermine, et de plus encore une force
qui, transmettant cette forme d'individu en individu, sert à la con-
servation de l'espèce; enfin, remontant jusqu'à l'origine de l'être
vivant, la physiologie a encore besoin de l'idée de force pour com-
prendre l'apparition de la vitalité.
Dans les sciences anthropologiques, la notion d'étendue dispa-
raît, et laisse subsister seule la notion de force. L'âme est-elle une
force? et est-elle distincte des autres forces qui lui sont associées,
par exemple du dynamisme cérébral , sans lequel elle ne peut s'exer-
cer? Peut-être cette seconde question n'était-elle pas nécessaire à
traiter en ce lieu : que l'âme soit une force simple ou composée,
cela est indiflerent, il semble, à la proposition fradamentale de l'au-
teur; mais, nécessaire ou non , cette discussion n'en est pas moins
l'occasion d'une belle et savante démonstration de la spiritualité
de l'âme (1). Pour établir d'abord que l'âme est une force, M. Magy
se sert du fait de l'activité scientifique; il montre tous les obstacles
qui s'opposent à cette activité : les exigences de la vie sociale, les
besoins du corps, les passions égoïstes, le défaut d'aptitude, les dif-
ficultés propres de la science, chacun de ces obstacles exigeant un
rffort particulier pour le vaincre; ce ne sont là que des efibrts préli-
minaires, mais dans le travail lui-même que d'efibrts nouveaux I
(i) M. Magy lit en ce motnent même à PAcadémie des Sciences morales tm mémoiro
sur VAme, où il reprend, en la dé?ek>ppant, la démonatration de mm livre.
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L4 PHILOSOPHn DYNÂMISTI. 83
Autant d'actes d'attentkm que de proposttioas à comprendre; auttfit
d*«fforis d'invention que de solmions à découTrîr, sans parler des
efforts consécutifs nécessaires pour conserver la sciefice acquise et
ne rien perdre de ce que l'on a appris ou trouvé. L'auteur arrive en-
core aux menées conséquences en analysant la méthode scientifique
et en montrant que cette métbode n'est encore que l'action d'une
force, bien plus, d'une force une, simple, irréductible, et non d'une
résultante, comme l'enseignent les matérialistes. Nous ne pouvons
suivre M. Magy dans les riches et savans développemens qu'il donne
ici à cette preuve. Contentons-nous de le résumer en disant que, pour
lui, la pensée, sous quelque forme qu'elle s'exerce, est toujours une
synthèse, comme l'a dit Kant, que toute métbode est ou une ana-
lyse synthétique ou une synthèse analytique, et qu'elle consiste
toujours à aller de la pluralité à l'unité, ou de l'unité à la pluralité.
Comment une telle opération serait-elle possible, si l'âme n'était pas
elle-même une force, et si elle n'était qu'une résultante? Quant à
l'union du dynamisme cérébral avec l'âme pensante, elle n'a rien de
particulièrement extraordinaire, car elle signifie tout simplement
que l'âme n'est pas une substance séparée, absolument indépen-
dan te, qu'elle est en rapport avec le tout, et plus particulièrem«it
avec le système de forces auquel elle est naturellement unie; mais
il n'est pas plus raisonnable d'identifier l'âme à son organe que
l'oxygène à rhycbogène, sous prétexte que ces deux gaz réunis per-
dent les propriétés qu'ils manifestent chacun à part. M. Magy se croit
obligé de poursuivre encore la notion de force dans toutes les autres
sciences antlu*opologtques , la logique, l'esthétique, la morale, la
politique : travail peu nécessaire , à ce qu'il semble , toutes ces
sciences n'étant que des dérivations et des applications de la science
de l'âme, mais qui fournit à l'auteur l'occasion de répandre beau-
coup de vues intéressantes sur divers objets.
'Cette grande enquête sur les sciences humaines une fois achevée,
H. Magy en cherdfô la contlre-épreuve en comparant sa propre théo-
rie avec celles des plus célèbres philosophes sur les idées fonda-
mentales, notamment avec celles d'Aristote et de Kant, et il s'efforce
d'établir que les dix catégories du premier et les douze catégories
du second se réduisent toutes à la notion d'étendue et à la notion
de force.
Ainsi la première partie du problème est résolue; nous savons
quels sont les deux principes de la connaissance; il reste à chercher
quels sont les principes de l'existence. Ici , on serait tenté de croire
que ce sont les mêmes de part et d'autre; mais ce serait, suivant
l'auteur, la plus grave méprise. Les deux idées fondamentales en
effet, bien loin de pouvoir coexister objectivement dans la réalité,
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8i REVUE DES DEUX MONDES.
sont dans un antagonisme radical et s^excluent l'une l'autre, de telle
sorte que l'une des deux au moins est subjective; il ne s'agit que de
savoir laquelle des deux. Quant à supposer qu'elles le sont toutes
deux, nous verrons bientôt que cela est impossible.
Le caractère propre de l'étendue est de tomber sous l'imagina-
tion. La force au contraire, comme l'a dit Leibniz, se conçoit, mais
ne s'imagine pas. L'étendue a trois dimensions, la force n'en a
aucune; il est vrai qu'elle agit suivant une direction que l'on peut
représenter par une ligne, mais les dimensions de l'étendue font
partie intrinsèque de l'étendue elle-même, tandis que la direction
de la force est étrangère à sa notion. En outre l'étendue est indéfini-
ment divisible; la force est essentiellement indivisible. L'étendue est
inerte; la force est active. Les deux propriétés, étant ainsi opposées,
ne peuvent être attribuées au même titre au même objet. Com-
ment pourraient-elles s'associer ensemble? La force sera-t-elle ré-
pandue sur toute la surface de l'étendue, ou concentrée en un poin,t?
N'ayant pas de dimensions, comment se comportera-t-elle par rap-
port à la dimension? Comment la force active agira-t-elle sur l'é-
tendue inerte, et quel mode d'action peut-on concevoir de l'étendue
inerte sur la force active? Il y aurait donc action sans réaction. Me
serait-ce pas revenir aux vieilles cosmogonies des anciens, qui com-
posaient la nature d'un principe mâle et d'un principe femelle,
d'un élément actif et d'un élément neutre? Toutes ces oppositions
prouvent manifestement que ces deux notions ne peuvent pas être
réelles à la fois, et que, si l'une est objective, l'autre ne l'est pas.
Lequel des deux termes doit être tenu pour certain d'une certitude
absolue?
Ici nous croyons pouvoir dire que la discussion faiblit un peu, et
que l'argumentation n'est plus assez serrée. Au lieu d'une discussion
véritablement approfondie de l'opinion très accréditée aujourd'hui
qui nie la réalité de la force et n'y voit qu'une pure dénomina-
tion représentant la cause inconnue des phénomènes ou même une
simple relation entre les phénomènes, M. Magy se contente de con-
sidérations un peu trop générales à notre gré, et il ne fait guère
que reprendre les argumens dont il s'est déjà servi pour établir
l'idée de force comme conception de l'esprit. Cependant ici il s'agit
d'autre chose : il s'agit de la réalité essentielle et objective Se la
force; une nouvelle discussion, et plus profonde encore que la pre-
mière, eût été nécessaire, car c'est là qu'est le nœud du système.
Quoi qu'il en soit, l'auteur prouve la réalité intérieure de la force
dans l'âme par l'activité de la pensée, par les impulsions de la pas^
sion et de l'instinct, par la lutte contre ces instincts, par l'habitude,
par la faculté locomotrice, par la force morale. Ce sont bien là sans
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LA PHILOSOPHIE DYNAMISTE. 86
doute les faits que l'on devait invoquer; mais il fallait les soumettre
à une analyse plus précise et plus approfondie. Voilà pour la force
au dedans de nous-mêmes; il s'agit de savoir si elle existe aussi en
dehors de nous : le dynamisme psychologique est-il une exception,
une contradiction dans l'univers? ou plutôt n'est-il pas un cas par-
ticulier du dynamisme universel? Ici l'auteur invoque, pour prouver
le dynamisme de la matière, les fttits suivans, déjà njentionnés : l'ac-
tion exercée par le monde extérieur sur notre âme, l'impossibilité
de concevoir un corps sans lui prêter au moins l'attribut de l'impé-
nétrabilité, le fait de la pesanteur qui m'impose un effort propor-
tionné à la tension du poids, toutes les actions physiques et chi-
miques, qui toutes paraissent homogènes avec la pesanteur, puisque
cette action est toujours comparable à celle d'un poids, puisque la
chaleur, la lumière, l'électricité, sont des agens mécaniques, c'est-
à-dire des causes de mouvemens ou d'équilibre, et par conséquent
des forces. Tous ces faits nous prouvent que le monde est un vaste
dynamisme, un système de forces, et que sa réalité n'est que son
activité.
Ainsi la force est un élément substantiel et réel, soit au dedans,
soit en dehors de nous; il s'ensuit, d'après ce qui a été dit plus
haut, que l'étendue est ime notion subjective dont il ne s'agit plus
que d'expliquer l'origine. L'étendue est perçue par deux de nos sens,
par la vue et par le toucher. Il y a donc deux étendues, une étendue
tactile et une étendue visible; l'une et l'autre, pour être perçues,
supposent trois condittons, une cause physique, une cause physio-
logique, une cause psychologique : d'abord le contact d'un corps ex-
térieur, puis la transmission d'une certaine impression au cerveau
par le moyen des nerfs, enfin la perception de cette impression par
l'âme. Or nul contact sans une certaine action du corps extérieur sur
nos organes, nulle impression physiologique sans une certaine action
et énergie propre des nerfs, nulle sensation sans un certain degré
d'attention. La perception de l'étendue n'est donc que la résultante
d'un certain conflit de forces. Dès lors pourquoi n'admettrait-on pas
que l'étendue n'est autre chose que le produit de la réaction de l'âme
contre l'action des forces extérieures, en un mot qu'elle n'est qu'une
intuition psychologique? C'est là une vérité aujourd'hui démontrée
pour chacune de nos sensations. Jl est établi que la saveur, la cou-
leur, l'odeur, ne sont que les réactions de chaque système de nerfs
(optique, gustatif, olfactif), et il ne s'agit que d'assimiler l'étendue
aux autres sensations. Ajoutez à cela que, la lumière étant reconnue
d'un commun accord comme phénomène subjectif, comment n'en
seràit-il pas de même de l'étendue, qui l'accompagne nécessaire-
ment et qui en est en quelque sorte le support? L'expérience,
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86 RETUE DES DEUX MONDES.
dit-on, atteste la réalité de Tétcodue; mm, elbe n'en atteste qne la
perception. De même que nous localisons dans nos organes des sen-
sations qui n'ont pu ôtre perçues que dans le cerveau, de même now»
localisons en dehors de nous l*ét«ndue perçtpe en d«dans. Or les^ faits
s^expliquent tout aussi bien dans cette bypocbèse que dans celte de
la réalité de l'étendue.
Si retendue n'est qu'une intuition subjective, ime manifestatioii
de la force, il s'ensuit que les corps, qui sont des composés, ne peu-
vent être composés que de forces et non d'atomes; car ou ces atome»
sont purement étendus et sans force, ce qui est contraire à la notion
même de la matière, qui est active, puisqu'elle exerce une action,
ou ils sont à la fois étendus et doués de force, ce qui est contra-
dictoire, comme on l'a vu. L'auteur rencontre kî l'hypothèse de l'ato-
misme chimique, qui seul, dit-on, peut expliquer les deux lois fond»-
mentales de la chimie, la loi des proportions multiples et celle des
proportions définies; mais ces lois n'expriment .en définitive que des
rapports pondéraux, et signifient sewlement que tel poids déterminé
d'un corps s'unit à tel poids déterminé d'un autre corps, que de
plus les poids divers d'un même corps qui s'associent à un poids
constant d'un autre corps sont entre eux dans des rapports simples
et constans. Or ces loi» subsistent tout aussi bien dans l'hypothèse
des forces que dans celle des atomes.
Après avoir expliqué la notion d^étendue corporelle par l'action
des forces extérieures sur l'âme et la réaction de celle-ci, M. Magy
explique très ingénieusement l'idée d'espace ou d'étendue incorpo-
relle par l'action directe des forces organiques sur l'âme et la réac-
tion de l'âme sur ces forces mêmes. L'âme est en effet associée d'une
manière continue à un système particulier de forces qui est son
corps, et elle est dans un rapport d'action et de réaction incessant
avec ce système. Si la représentation de l'étendue naît du conflit
des forces en général, il doit y avoir une représentation de l'étendue
indépendante de l'action des forces externes , et qui vient du com-
merce constant entre l'âme et le corps. L'espace sera donc immanent
à l'âme, inséparable de l'âme, inné, comme on dit, tout aussi bien
que l'union de l'âme et du corps est en quelque sorte innée, puisque
nous n'avons, jamais fait l'expérience d'un autre état. M. Magy
montre avec finesse et habileté comment son hypothèse répond aux
caractères propres à la notion d'espace, et il réfiite fortement l'hy-
pothèse de Leibniï et celle de Kant. Cette partie du Hvre, que nous
ne pouvons qu'indiquer, est, à notre avis, celle où l'auteur a mcMi-
tré le plus de pénétration et d'originalité philosophique.
Si l'étendue, l'espace et toutes les qualités des corps, c'est-à-dire
toutes les images que nous nous faisons des choses , sont les actes
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LA PHILOSOPHIE DYKAMI8TE. 87
de notre esprit, l'auteur pourrait tout aussi bien dire que Scho-
penhauer : « Le monde est ma représentation, » et, en forçant le
sens des mots, en appelant volonté, avec le philosophe allemand, c
que tout le monde appelle force, c'est-à-dire l'activité inhérente aux
choses, il dirait encore avec le même auteur : n Le monde est vo-
lonté; » si l'on réunit enfin les deux idées, le mcmde sera la volonté
objective devenue objet de représentation, die Welt ah WiUe und
Variiellung. Dn tel système pourra être caractérisé comme Test en
Allemagne le système de Schopenhauer, à savoir comme un réa-
lisme idéaliste. Deux différences profondes séparent cependant le
dynamisme de M. Magy et celui du philosophe de Francfort.
La première, c'est que pour Schopenhauer il n'y a qu'une seule
force; la volonté est une, et les individus ne sont que des momens,
des accidens, des apparitions successives de cette volonté. Pour
M. Magy au contraire , plus fidèle au point de vue leibnizien , les
forces sont des élémens individuels, des simples, dont la réunion
forme des composés; l'âme est un de ces élémens simples, et elle se
distingue du corps non-seulement par la supériorité de ses attri-
buts, mais comme le simple se distingue da composé. En outre,
pour Schopenhauer, la force est antérieure à l'intelligence, la faculté
représentative n'est qu'un accident de la volonté; par conséquent
la volonté prise en elle-même n'est pas une intelligence, elle est ab-
solument irrationnelle et inconsciente. Pour le philosophe français
au contraire, l'intçlligence est la plus haute expression de la force.
La force en soi doit donc être aussi intelligence en soi. Ainsi le dy-^
namisme de Schopenhauer est un dynamisme panthéiste ou même
athée, tandis que le dynamisme de M. Magy est spiritualiste et
théiste. (( Eh quoil s'écrie l'auteur dans une page vraiment élo-
quente, n'existe-t-il aucune intelligence qui soit non-seulement rai-
sonnable, mais la raison même?, La pure essence dei^ choses, qui
déjà dans le champ de l'étendue se traduit par tant de merveilles à
la lumière de ce soleil visible, est-elle inaccessible à tous regards,
plongée de toute éternité dans des ténèbres sacrilèges? Cette na-
ture qui s'ignore, qui ne sait pas qu'elle est digne du regard d'un
dieu, retient-elle en soi, comme dans un abîme, le principe interne
de sa beauté sans aucun témoin qui le voie de la claire vue, qui le
contemple à découvert et sans voiles? Pour moi, cette pure intelli-
gence, à qui est présent tout intelligible, qu'elle embrasse et pé-
nètre sans effort par une intuition toute-puissante, j'essaie en vain
de supposer sa non-existence, contraint de reconnaître par une évi-
dence irrésistible que de la part d'un être pensant le comble d% la
déraison est de supposer que la raison n'est pas, »
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88 REYUE DES DEUX MONDES.
IL
Si nous cherchons à caractériser les traits essentiels de ce que
nous appelons Técole dynamiste, nous pouvons dire qu'ils se ramè-
nent à trois points principaux. Cette école fait prévaloir l'idée de
force sur l'idée de substance, et même, avec Leibniz, elle ramène
en général la substance à la force. En second lieu, elle ne voit dans
l'étendue que le mode d'apparition de la force, et elle compose les
corps d'élémens simples et inétendus plus ou moins analogues, sauf
le degré, à ce qu'on appelle l'âme; enfin elle voit dans les forces
non pas seulement, comme les savans, des agens généraux, ou les
modes d'action d'un agent universel, mais des principes individuels,
à la fois substances et causes, qui sont inséparables de la matière,
qui constituent la matière même. Le dynamisme ainsi entendu n'est
que le spiritualisme universel.
On voit que la doctrine repose tout entière sur la notion métaphy-
sique de la force, entendue comme une entité effective, substan-
tielle, individuelle, fort différente par conséquent de ce que les
savans appellent des forces, c'est-à-dire des causes indéterminées,
absolument inconnues dans leur essence, qui ne se manifestent que
par leurs effets, et qui ne sont guère que les formules abrégées de
chaque classe irréductible de phénomènes. Telle est du moins la
tendance qui parait dominer de plus en plus dans l'esprit des sa-
vans, au point même que quelques-uns d'entre eux ont été jusqu'à
croire que ce résidu métaphysique, si peu qu'il en reste encore,
peut et doit être lui-même absolument éliminé et remplacé par des
signes mathématiques. En même temps que cette disposition se
manifestait chez les savans, le même mouvement se produisait en
métaphysique, et le positivisme français, de même que l'eippirisme
anglais, renouvelant ou continuant la vieille philosophie de Gon-
dillac et de Hume, s'efforçait de ramener la notion de force ou celle
de cause à un simple litre nominal , utile* sans doute pour les no-
menclatures des philosophes et des savans, mais n'ayant pas plus
de valeur intrinsèque que la vertu dormitive qui fait dormir, ou la
vertu pulsifique qui fait battre le pouls. Il sera donc intéressant et
il sera nécessaire d'étudier ce double point de vue, si l'on veut se
rendre compte de la signification et de la valeur du dynamisme en
philosophie.
Il faut remonter plus haut, et nous replacer par la pensée à ce
moment décisif de la pensée moderne où Descartes, rompant défmi-
tivement avec la physique péripatéticienne, déclarait que tous les,
phénomènes de l'univers corporel pouvaient s'expliquer par la ma-
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LA PHILOSOPHIE DYNAMISTE. 89
tière et le mouvement. C'était dire, la matière elle-même n'étant
que la substance étendue, que tous les phénomènes sont géométri-
ques et mécaniques, et que tout ce qui n'est pas géométrique ou
mécanique est pure fiction de l'entendement, superstition scolas-
tique, jargon et non-sens. La physique, jusque-là sous la domination
d'Aristote, s'était surtout occupée des qualités. Avec Descartes et
Galilée (1), la physique se préoccupa surtout de la quantité; elle
devint de plus en plus la mesure des phénomènes. A la voix de Des-
cartes, les vieilles qualités occultes du moyen âge s'enfuirent comme
des ombres qui craignent le jour. Les formes substantielles^ les ac-
cidens réels y les antipathies et les sympathies ^ je ne sais quels
monstres scolastiques qui formaient un monde dans le monde, et
dont se repaissait l'imagination alourdie des vieux docteurs en
même temps que l'imagination aventureuse des illuminés et des
charlatans, de telle sorte qu'aucune limite précise n'avait pu être
fixée entre la physique et la magie, — tous ces agens mystérieux,
équivoques, produits bâtards de l'abstraction et du rêve, furent
exorcisés , et la science dans sa vraie idée s'empara pour la pre-
mière fois des esprits. .
Cependant, si la physique de Descartes était dans la vraie voie en
substituant des notions claires à de pures abstractions, elle s'en
éloignait d'autre part et restait dans les voies de la science d'ima-
gination par le peu d'attention qu'il donnait aux phénomènes parti-
culiers. Il avait raison de croire que la physique devait devenir géo-
métrique et mécanique; mais son erreur était de commencer par
là. Avant de réduire les phénomènes à la quantité, il faut les con-
naître tels qu'ils sont, et la simplicité des ressorts se cache pour nos
sens sous la complexité infinie des effets. Ce sont ces effets que
Descartes n'avait pas eu le tempfe d'étudier, construisant tout a
priori à la manière des anciens sages. De là la fragilité de sa con-
struction ; de là la chute de cet édifice magnifique, dont il ne sub-
siste aujourd'hui que quelques débris admirables qui défient l'ou-
trage du temps.
li'erreur de Descartes avait été le dédain de l'expérience, et par
suite la simplification prématurée des causes. Le progrès de la
science se fit donc nécessairement en sens inverse : la méthode
expérimentale, plus précise, mettant en relief la différence des phé-
nomènes, dut nécessairement ramener la diversité des causes, et,
comme il était trop tôt pour avoir recours à des explications mé-
caniques, très discréditées d'ailleurs par l'abus des cartésiens, ces
causes durent être considérées comme autant de qualités de la ma-
(i) Noos ne noas engageons pas dans la question historiqoe de saroir dans qneUe
mesnre ces deux grands génies ont contribué à cette rérolation. Voyez sur ce point
le sayant travail 'de M. Ch. Thorot sur VRutoire du principe d'ArcMmède,
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00 KETUE DES DEUX MtlIVDES.
tiëre. Ce fut en quelque sorte un retour aux qualités occultes, et
c^était encor» à Taide de ce vieil épouvantail que les cartésieus sv-
rannés du xtiii^ siècle s'opposaiait aux progrès les plus évidens et
les mieux démontrés. C'est ainsi par exemple que, ne démêlant pas
bien dans la théorie newtonienne de l'attraction uni\^rselle la par-
tie certaine, fondée sur Texpérience et le calcul, de la partie hypo-
thétique et conjecturale, ils rejetèrent la théorie tout entière comme
suspecte de retour aux qualités occultes, et ce préjugé était si fort
que Leibniz lui-même, que sa théorie dynamique devait rendre
plus accessible, refusa toujours d'admettre a les attractions de
loin , » comme incompatibles avec l'idée que nous devons nous
faire de la matière. Enfin, lors même que l'évidence mathématique
eut forcé les deux partis à tomber d'acoord des faits et des lois, le
débat continua pendant tout le siècle entre les impidsionistes et
les attractionistes; les premiers voulaient tout ramener au phéno-
mène du choc; les seconds, et parmi eux les plus grands, d'Alem-
bert par exemple, se refusaient à admettre que l'attraction put s'ex-
pliquer par les lois du mouvement, et aflSrmaient qu'elle est une
qualité primordiale immédiatement déposée dans la matière par le
créateur; d'autres enfin, coQime Euler, déclaraient que le débat ne
signifiait rien : « qu'un chariot fiit tiré par devant, ou poussé par
derrière, c'était, disait-il, exactement la même chose (1). »
Quoi qu'il en soit, il est incontestable que le triomphe de l'attrac-
tion, c'est-à-dire d'une qualité, en apparence au moins, irréductible
à la mécanique, fut une sorte de revanche des qualités occultes
contre le mécanisme cartésien. Sans doute il y avait une grande
différence entre l'attraction et les entités scolastiques , car elle r^
présentait des effets réels -et des lois incontestables; sans doute,
l'attraction une fois supposée, tout s'expliquait mécaniquement et
mathématiquement, mais la cause elle-même semblait échapper au
mécanisme et, si elle était réelle, supposait dans la matière une
sorte de spontanéité vitale absolument irréductible à l'étendue et
au mouvement.
Ce fut bien autre chose lorsque les grands travaux de Lavoisier
et de Berthollet eurent révélé, dans les faits les mieux observés et
les plus rigoureusement pesés, une attraction d'un autre ordre ap-
pelée affinitéy qui nous révèle des phénomènes bien plus extraordi-
naires et une sorte de psychologie minérale, les corps étant doués
d'une sorte de faculté de choisir, se mariant aux uns, repoussant
(1) n est à remirqiitt qa% Ntwtoa lai-m^oie ^ait pkitôt inpolsioniste qu*attractk>>
ai»U : Quamvis forta$tê, dit-il, ti physici loquamur, vêritàs dicantur impdlsus; et il
intlinaità ozpliqatr rattvactîoii comme an moQ\'emeitt de Téther cootie les ptonôtes;
«iik les iiewtoniens rejetèrent absolument cette hypothèse que Lesage de Génère fit
rerivre à la fin du xvni* aiècle.
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U PHILOSOPHIE DYNAMISTE. 91
les autres, ayintcies amours, des répulsions, dts indifférences^ pas*-
sani du mariage au ctivorce^ du divorce à de nouveaux mariages,
nous donnant en un mot le spectacle de choix aveugles, mais pré-
cis et infaillibles, qui rappellent la mécanique des paMions, lor^|[ue
la volonté n'intervient pas pour en gouverner le jeu, au point qu'un
grand poète n'a eu pour ainsi dire qu^à retourner la métaf^ore et
opplicper à la psychologie la langue <:hiinique tirée de la psycho-
logie môme pour nous peiadre, dans ses Affinités électives^ le ta-
bleau subtil et médiocrement intéreœant, mais savamment étudié,
de cette chimie des âmes, où les combinaisons s'appellent amours,
•et les dissociations rupture et oubli.
Ce que Newton avait fait pour la mécanique céleste, Berthollet
pour la chimie, Haller fe iit pour la physiologie, et Firritabilité pa-
rut une propriété de la matière vivante, aussi irréductible que l'at-
tracdon universelle ou l'affinité chimique. JBnân, sans insister sur
un point que ThistoiFe des sciences dénxmtrerait solidement, on
peut dire que tout le travail du xvni* siècle a été de multiplier les
forces, comme celui du xvii« siècle avaif été de les réduire, EÎq même
temps qu'on multipliait les forces, on multipliait aussi les agens, et
les substances occultes appelées fiuides croissaient dans la mtoie
proportion que les causes occultes. Sans doute les vrais savans ne
s'y trompaient pas; mais il est impossible à l'esprit humain d'^n-
ployer des mots dans y attacher des idées, et sans iinîr par en sub-
stantialiser l'objet. Aussi, quoique la science dans sa partie expéri-
mentale et phénoménale fût de plus en plus exacte et rigoureuse,
elle tendait à retourner dans sa partie théorique et hypothétique à
l'ontologie abstraite des scolastiqiies. Le nombre des forces allait
toujours croissant, et c'était à qui en découvrirait une nouvelle (!)•
Tel était l'état de la science dans la première partie de notre siècle;
bientôt un mouvement en sens inverse allait commencer, longtemps
ignoré et mal compris de ceux-là mêmes qui en étaient les promo-
teurs, mais qui est devenu aujourd'hui manifeste aux yeux de tous,
au point que Timagination impatiente anticipe bien au-delà de ce
que l'expérience a révélé, tel cependant qu'il ne peut être contesté
par personne. Cette tendsmce, c'est la réduction, la simplification
(1) Voyez la Physique de Biot (Paris 1816) et môme, beaucoop pluB récemment, k
Chimie de Pelouze (1850). — Voici par exemple, suiTant ce dernier, les forces qui se
manifestent dans les actions chimiques, n y en a de trois sortes : les forces chimiqttês,
les forces physiqtées et les forces mécaniques. Les forces chimiques sont la cohésion et
Vafftnùé. L'affinité est de dçax sortes : l'affinité êimpk et Taffinîté û'antaçoniswie. —
Gelle-d «e divise en loroe comburcmU et force combustible, force tidde «t force aiœh
linê. Les forces physiques sont : la force expfimstve de la chaleur, la force électrO'
positive et électro-négative, la lumière, une force inconnue agissant au contact. Les
forces mécaniques sont : la force de diviston, la foKO de compression et la force de
pesanteur.
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92 BEYUE DES DEUX MONDES.
des causes, en un mot le retour au principe cartésien avec cette
différence, que ce qui n'était chez Descartes qu'hypothèse et con-
struction a priori^ divination du génie, s'appuie aujourd'hui sur
l'expérience et le calcul, sur les méthodes les plus fines et les plus
profondes.
On a cent fois décrit depuis quelques années ce grand mouvement
de la science moderne, qui depuis Ampère jusqu'à nous a emporté
les esprits dans la voie de l'unité, comme nos pères l'avaient été dans
la voie de la diversité : Ampère et Faraday ramenant l'électricité et
le magnétisme à un même agent, à des lois identiques, et les trans-
formant l'un dans l'autre; Yung et Fresnel donnant définitivement
l'avantage à l'hypothèse de Descartes et de Huyghens sur celle de
Newton, et réduisant la lumière à un mouvement ondula toh-e de ce
que Descartes appelait la matière subtile, et que nous appelons
éther; Melloni et ses successeurs reproduisant sur la chaleur toutes
les expériences faites sur la lumière, et trouvant partout des résul-
tats identiques; enfin Joule, Mayer, Glausius, déterminant avec une
précision mathématique le parallélisme de la chaleur et du mouve-
ment, et leur équivalent par une quantité constante. A mesure que
ces rapports merveilleux se faisaient découvrir, l'esprit des savans
s'éloignait de plus en plus du polythéisme scientifique de l'âge pré-
cédent. Ce ne fut pas du premier coup que cette révolution philo-
sophique s'accomplit; il fallut que l'esprit s'y habituât peu à peu.
D'abord on parla de corrélation des forces, puis de transformation
des forces; on arriva enfin à prononcer le mot d'identité. Une fois
dans cette voie, l'imagination ne devait plus reconnaître aucun frein,
et, de réduction en réduction, il fallut que tout fût identique, uni-
forme, tant il est facile et séduisant de ramener tout à tout, tant
cette formule est commode pour tout savoir sans avoir appris ! Une
fois lancée dans l'opinion'publique, une telle hypothèse offrait trop
d'avantages à la demi-science pour qu'elle ne devint pas populaire.
Les vrais savans s'en tenaient à ce qui était démontré, et évitaient
d'aller au-delà; mais les savans qui se piquaient de philosophie
et les philosophes qui se piquaient de science allaient jusqu'au
bout, et ne voyaient plus dans l'univers tout entier, y compris le
monde de la vie, de la liberté et de la pensée, qu'un grand phéno-
mène de mouvement.
Quoi qu'il en soit de ces exagérations, qui n'appartiennent qu'in-
dh-ectement à notre sujet, ce qui était rigoureusement démontré suf-
fisait pour établir que des causes longtemps présumées différentes
étaient essentiellement identiques, d'où l'on pouvait au moins con-
jecturer sans contradiction que les autres causes, jusque-là ré-
fractaires à toute identification , pourraient se réduire et se con-
fondre ultérieurement. Ce qu'on appelle causes ou forces dans les
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LA PHIL080PHIB DTNAMI8TE. 93
sciences physiques n'était donc que des hypothèses provisoires,
destinées à représenter certains groupes de phénomènes provisohre-
ment irréductibles, mais destinées aussi à s'effacer progressivement
et à disparaître les unes dans les autres, n'étant par conséquent
que des étiquettes, des signes de nomenclature, des expressions
conventionnelles sans valeur objective. Or, s'il en était ainsi des di-
verses forces reconnues jusqu'ici, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de
la force elle-même, et la science a-t-elle besoin de cette dernière
entité plus que de toutes les autres? L'idée de force ne serait-elle
donc autre chose, malgré la haute autorité de Leibniz, qu'une pure
abstraction, un signe, une inconnue, ou encore, si l'on veut, une
notion métaphysique qu'il faut laisser aux philosophes, habitués à
se nourrir de ces viandes creuses, mais dont la science proprement
dite n'a que faire, et qui même contredit la notion de la matière en
lui prêtant une sorte de faculté que l'on ne rencontre que dans
l'ftme, et qui ne se révèle qu'à la conscience? Ce point de\ue ne
serait pas, comme on le voit, la négation absoli^ de l'idée de force
prise en soi, il se contenterait de l'éliminer de la science positive,
comme la dernière des qualités occultes et la source même de toutes
les qualités occultes.
C'est ce dernier point de vue qu'un illustre savant, M. H. Sainte-
Claire Deville, a développé récemment dans son enseignement de la
Sorbonne (1). Suivant lui, la notion de force est inutile; on peut
s'en passer, du moins en chimie, et la remplacer par une expression
mathématique, la quantité de mouvement. Partout où l'on parle de
force, on dira quantité de mouvement, et le résultat sera le même.
Or il y a tout profit à remplacer une notion obscure et vague, plus
métaphysique que physique, par une notion mathématique d'une
signification déterminée. M. Sainte-Claire Deville croit en outre que
l'affinité chimique, aussi bien que toute autre qualité occulte, doit se
ramener à un mode du mouvement, et il croit avoir fait un pas im-
portant dans cette voie. Enfin sa principale raison est que la notion
de force est empruntée à là psychologie et implique la notion d'une
volonté. C'est donc un véritable anthropomorphisme que d'attribuer
la force à la matière. Il est facile de reconnaître dans cette habile
discussion deux courans d'idées qui ne sont pas de la même source
et qui aboutissent cependant au même but, d'une part le courant po-
sitiviste et nominaliste, qui réduit la force à n'être qu'une expres-
sion verbale, et de l'autre le courant du spiritualisme cartésien qui,
n'admettant rien de conunun entre la matière et l'esprit, ne permet
pas de transporter à Tune les attributs de l'autre. C'est avec ces
deux tendances que le dynamisme leibnizien est tenu de s'expliquer.
(1) Revue iei cour$ Mcientifiq^ies, 11 jAnrier 1868.
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9& REVUE DES DEUX MONDES.
Pour ce qui est d'abord de la théorie de Tunité des forces, <|ui
conduit les uns, comme qu Ta vu, à uoe sorte de panthéiama ^y-
sique, et les autres à l'élimiiiation rnênie de l'idée de feroe, il s'en
faut que cette théorie soit aussi éviileoie qu'elle le paratit à ses par-
tisans passionnés. Sans parler des démentis qu'elle reçoit encore de
rexpérience, et qui peuvent n'être que provisoires^ mais qui suffi-
sent cependant jusqu'à iKwtvel ordre pour tenir 1a théorie en échec,
je dis même que théoriquement et a priori le principe de l'identité
absolue soulève de grandes diflicultés, car, après avoir montré que
tout est identique, il restera toujours^ expliquer cianment il peut y
avoir quelque chose de différent, et n'oublions pas que sans diffé-
rences il n'y a rien. L'antiquité, dès les premiers temps de la spé-
culation philosophique, ^ eu la tentation de l'unité absolue; mais
cette conception a échoué devant l'impossibilité d'expliquer le nom-
bre, la multitude, la diversité. Tandis que les uss disaient que tout
est un (d'une unité absolue et sans différence), que les autres di-
saient que tout est multiple, d'une multitude infinie et sans fond,
la grande philosophie de Platon et d'Aristote a compris la nécessité
de placer à l'origine des d^ses le rq}port primitif et indissoluble
de l'un et du plusieurs (to ?v xal toc xoXXa). Il y aura toujours une
diversité primitive coexistant avec l'unité absolue, et l'unité de
principe impliquera toujours la pltiraliié des manifestations. Qui
sait n^me si, au-delà de ces identités apparentes dont la science
est enivrée à l'heure qu'il est, cette même science, en -creusant plus
avant, ne verra pas reparaître un monde d'oppositioiis et.de diffé-
rences qui nous échappent? Sans doute, c'est l'unité qui aura tou-
jours raison en dernier résscn-t, et qui en a janmis douté? mais il
faut bien en définitive que la différence conmienoe quelque part, et
là où elle a sa source, l'hypothèse de l'unité absolue des forces est
en^défaut.
Il faut d'ailleurs bien distinguer iés forces et la force. De ce qu'il
serait étabU par l'expérience que tous les phénomènes peuvent se
ramener les uns aux autres par des transformations insensibles, on
peut bien en conclure qu'il n'y a qu'une force, mais non pas qu'il
n'y en a pas du tout. On peut se tromper sur le nombre et la na-
ture des causes; il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas de cause. Tout
peut s'expliquer mécaniquenfient, disait Leibniz, excepté le méca-
nisme lui-même, dont les principes doivent être cherchés dans la
métaphysique : c'était dire que tous les phénomènes peuvent se
ramener au mouvement, mais que le mouvement suppose la force;
c'était dire aussi que Ton ne doit pais lûre intervemr une force
spéciale pour chaque classe de phénomènes, mais qu'il en faut au
moins une pour les expliquer tous. Or il nous semble que M. Sainte-
Glaire Deville a confondu ces deux points de vue, celui des forces
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Lk PHIL060PSIE DYNAMISTE. 05
et celui de la force; Les chimistes seuls scmt compétens pour savoir
jusqu'à qoel point il est utile ou nécessaire de supposer en chipie
des forces particulières. C'est un débat intérieur entre chimistes où
nous n'avons pas à intervenir. Le savant professeur a-t-il réussi à
réduire l'affinité chimique au mouvement, conune on l'a fait pour la
chaleur, la lumière, l'électricité? Encore une fois ce sont les chi-
mistes seuls qui peuvent en décider; mais, pour avoir supprimé la
force en chimie, l'a-t-il écartée dans la mécanique? Il revient à Des-
cartes et se trouve en face du problème posé par Leibniz, et il est
engagé à résoudre les objections que celui-ci avait dirigées contre
le mécanisme* cartésien. Gomment appellera-t-on ce qui àms un
corps résiste au mouvement, ou ce qui retarde le mouvement? Ce
n'est pas là une propriété de l'étendue; la géwnétriene connaît
rien de pareil. Suivant Leibniz, s'il n'y a rien dans les corps que
l'étendue, un corps en mouvement qui en rencontre un autre doit
l'entraîner avec lui, et ils doivent continuer à marcher de concert
avec la même vitesse qu'avait le premier. C'est ce qui est contnôre
à l'expérience. Or cette puissance retardatrice du mouvement est si
peu réductible à l'étendue, qu'elle n'est pas même proportionnelle
au volume, puisqu'il peut se faire que ce soit le plus petit corps qui
entraîne le plus grand ou qui lui résiste. Il y a donc un élément
propre dans les corps qui n'est pas exclusivement géométrique, et
c'est ce qu'on appelle la force. De phis, si l'on retranche l'idée de
force de la mécanique, comment en distinguera-t-on les deux par-
ties, l'une appelée cinémaliquey dans laquelle on étudie le mouve-
ment purement et simplement sans aucune mention de la force, la
seconde appelée dynamique^ où l'on étudie le mouvement dans son
rapport avec la force? Comment efhcer cette distinction et réduire
la seconde science à la première? Pour prendre le théorème le plus
élémentaire de la dynamique, comment exprimer, comment môme
comprendre, sans la notion de force, le théorème du parallèle*
gramme des forces? Comment comprendre le principe de l'action
et de la réaction, là où par hypothèse il n'y a ni action ni réaction?
Enfin n'est-ce pas ime sorte de cercle vicieux que de nous dire
qu'cm remplacera la force par la quantité de mouvement? car» si
nous demandons à la mécanique ce qu'il fieiut entendre par quan-
tité de mouvement , elle nous apprend que c'est le produit de la
masse par la vitesse : or 4a masse elle-même ne se définit que par
* le poids, et le poids à son tour est inintelligible sans k force (1).
(i) Voki, par exemple, l'idée que nom derons noue faire de la masse, suivant Pois-
son : « lorsqu*on essaie de mouvoir différens corps sur un plan horizontal, la gran-
deur dea efforts qM 1*ob est obligé de fiôre pour leur imprimer le même mouremeai
peut donner une idée de leurs masses respectives, et, quand on trouve que deux corps
de m4me Tolume exigent des eflèrts diff^ens, on doit les regarder comme contenant
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96 REVUE DES DEUX MONDES.'
Si l'on écarte l'hypothèse idéaliste qui nie toute réalité des corps,
et qui n'est pas ici en discussion, il semble bien que le dernier résidu
de l'analyse, lorsqu'on décompose les qualités de la matière, soit l'i-
dée de force. Les unes, appelées qualités secondes, ne sont que nos
sensations mêmes; les autres, appelées qualités premières, ne sem-
blent être que les conditions abstraite^ de la manifestation des sen-
sations. La seule réalité effective, c'est «l'énergie exercée par la
nature, et sans laquelle nous ne connaîtrions pas son existence.
Cependant, nous dit-on, la force est une idée psychologique;
peut-on sans anthropomorphisme la transporter dans la matière
même? L'idée de force se tire de la volonté; supposer la force
comme inhérente à la matière, c'est lui prêter en quelque sorte une
volonté. Cette objection n'est pas psychologiquement exacte. La
volonté, en tant que volonté, n'est pas susceptible d'être représentée
par des poids : elle n'est donc pas une force. L'idée de force se tire
de l'idée d'effort musculaire, c'est-à-dire de l'énergie que le moi
sent en lui-même quand il lutte contre un obstacle physique. Des-
cartes a bien vu cette origine de l'idée de force, et il n'a pas été
aussi étranger qu'on le croit à cette notion. Il dit lui-même que, si
nous supposons dans les corps la pesanteur, la force et autres
vertus ou qualités, c'est par analogie avec l'action exercée par l'âme
sur le corps (1). On nous dit qu'on ne peut concevoir une force sans
une pensée, sans un moi; nous disons au contraire que nous ne
pouvons concevoir une force sans une résistance physique. De là
vient qu'on ne peut pas dire que Dieu est une force; autrement il
faudrait se le représenter comme luttant contre la matière. La force
est en quelque sorte le moyen terme entre l'àme et le corps, et
comme le médiateur plastique de quelques philosophes.
Quant à l'induction qui nous fait attribuer la force aux corps étran-
gers, elle n'a rien que de naturel. Il suffit de remplacer un obstacle
vivant par un obstacle inerte, ou réciproquement, par exemple un
homme par une machine, ou une machine par un homme; si l'un
et l'autre exigent le même effort de notre part pour leur résis-
ter ou les faire mouvoir, ils auront quelque chose de commun, et
c*est ce que j'appellerai la force. Je définirai donc la force, dans les
corps bruts, ce qui, substitué à un agent vivant, produira sur un
autre agent vivant (par exemple moi) les mêmes effets que le pre-
mier sur le second; je la définirai, dans les corps vivans, ce qui
s'oppose en eux à la force que je déploie moi-même quand je veux
les déplacer dans l'espace; enfin, en moi-même, j'appellerai force
l'effort que je me sens obligé de faire pour déplacer un corps : or
soas ce volume des qoantitôs différentes de matières inertes. » {Traité de mécanique,
U II, 1. m, S i.)
(1) Descartes, Correspimdance (éd. V. Cousin, t. IX, p. 127).
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LA PHILOSOPUIS DYNAMISTE. 97
ces trois choses sont homogènes, puisque je puis remplacer mon
propre effort par celui d'un autre homme ou d'un animal, et celui-ci
par une machine* Il y a donc quelque chose d'idenlique entre le
moi et la matière, puisque l'un peut remplacer l'autre, et c'est ce
qui résulte du reste manifestement du fait seul de leur union et de
leur action réciproque.
Cependant, quelles que puissent être en définitive les conclusions
de la science relativement à l'idée de force, elles n'engageraient pas
la métaphysique, de même que les exigences de la métaphysique
n'ont rien de strictement obligatoire pour les savans. La science en
effet est autorisée à écarter toutes les notions dont elle n'a pas be-
soin, et qui ne servent qu'à embarrasser sa marche. De même que
le géomètre ne se préoccupe pas de la nature de l'espace, de même
que l'astronome ne parle pas du premier moteur, de même le phy-
sicien et le mécanicien pourraient trouver quelque avantage à se
d^ager de la notion de force, pour se borner à en étudier les
effets. Encore une fois, c'est aux savans de voir si cette exclusion est
utile, si elle est possible, si elle est féconde en résultats; mais, ainsi
que l'exclusion hypothétique des causes finales dans les sciences de
la nature ne prouve rien contre l'existence de telles causes, de
même l'élimination conventionnelle de la force n'en serait nulle-
ment la suppression, et, quoi qu'en pussent dure les savans, la mé-
taphysique serait toujours autorisée à conserver une notion dont elle
démontrerait la nécessité et la réalité.
C'est ici que de nouveaux adversaires et de nouvelles diflScultés
nous attendent; c'est maintenant sur le terrain même de la méta-
- physique que la discussion est transportée. L'école anglaise et' le
positivisme français, d'accord pour retrancher de l'esprit humain
toute notion métaphysique, nous contestent l'idée de force et au
dedans et au dehors de nous. En dehors, c'est une induction ill^-
time; au dedans, c'est une piu^ abstraction. II n'y a que des phé-
nomènes ou des groupes de phénomènes. Le pouvoir, la cause, la
force, aussi bien que la substance, sont des êtres de raison, des
fictions d'école, et, comme on le disait au moyen âge, de pures émis-
sions de voix, flatus vocis.
Nous n'insisterons pas sur le premier point, que nous avons lon-
guement traité ailleurs (1). On objecte que la force en dehors de
nous* ne nous est révélée que par la sensation de résistance : or cette
sensation, dit-on, n'a rien de différent des autres; comme celles-là,
elle n'est qu'un mode particulier de notre faculté de sentir; elle ne
nous révèle rien au-delà d'elle-*même, elle est toute subjective. Dans
(I) V«yez notre étade sur MUl et BamiUon dans U Revue du 15 octobre 1809.
m. — 1874. 7
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98 BEYUE DES DEUX MONDES.
le û-avail en question, nous avons déjà essayé 4e répondre à cette
objection; nous avons montré par quelle skie d'inductioiis nous
passons de la force qui est en nota à la force qui est hors de iknis«
n suffira de rappeler ici que ce n'est pas la sensation de résistance
qui nous fait conclure à l'objectivité de la force; c'est le fait bien
constaté de l'arrêt du mouvement. Gomment le nioi> qui a t^onscience
de produire un mouvement^ celui de notre corps par eseaple» de
swt^il tout à coup arrêté dans ce mouvement, comme lorsque noua
rencontrons un mur dans l'obscurité? Est-ce le moi qui s's^ête lui-
même, comme le dit Fichte dans sa langue Ic^omachique, qui rap-
pelle le monologue de Sosie? Si le mouvement a une cause interne
qui est moi, l'arrêt de mouvanent doit avoir une cause externe que
j'appellerai non-moi, puisque je n'en ai pas conscience, et que je
n'appelle moi par déibition que ce qui a conscience de soi,
La vraie difficulté n'est donc pas d'induire la force en debors de
nous : c'est de la trouver en nous-mêmes* Id le débat est entre
l'école de David Hume et celle de Maine de Biran, Aucun pbilosoi^e
n'a fait plus d'efforts que le premier pour éliminer la notion de force
de l'esprit humain; aucun n'en a fait plus que le second pour la
saisir à sa source et dans son type essentiel^ l'effort musculaire. Le
problème en est encore là, et toute la métaphysique, que dis -je?
toute la science humaine est suspendue à ce débat.
Que disent les partisans de David Hume? C'est qu'il n'y a pas
plus de force intérieurement qu'extérieurement; il n'y a que suc--
cession de phénomènes. Ce qu'on appelle la volonté n'est qu'une
abstraction. Il n'y a de réel que la volition* L'action motrice volon-
taire, où Ton croit surprendre un pouvoir en acte, une vraie cause,
n'est qu'un phénomène comidexe , corfposé de plusieurs momens
successifs : la volition, le mouvement avec tout son mécanisme
nervo^moteur, et enfin la sensation musculaire. La volition n'est
donc pas un pouvoir (firect, immédiatement perçu; ce n'est qu'un
antécédent psychologique. La sensation musculaire, bien loin d'être
la manifestation d'une ft»rce, n'est autre chose qu'un dernier eâet.
Ces phénomènes se succèdent en nous comme les mouvemens en
dehors de nous; pas plus de force d'un côté que de l'autre. Non-seu-
lement la. volition n'est qu'un antécédent, ce n'est pas même un an-
técéd^t absolu et premier, et, à d'autres points de vue, c'est un
conséquent. La volition n'est qu'une résultante de désirs, c'est le
désir le plus fort formé d'un nombre' infini de petits désirs accu-
mulés ou velléités ; le désh* lui-même est déterminé par la sensa-
tion, la sensation par le mouvement organique, et «nfin celui-ci par
le mouvement extérieur de l'objet. Il y a donc un cercle; on part
du mouvement pour aboutir au mouvement. Seulement il y a un
passage inexplicable, à savoir du mouvement à la sensation, et ré-
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LA PHILOSOPHIE DTNAIOfôTE. 09
ciproqaement; mais, de même qu'en dehors tout est mouvement
transformé', au dedans tout est sensation traBsformée. Telle est
Tanalyse de Dayid Hume , reprise de nos jours avear un surcroît de
précision et de force par Stuart Mill.
Suivant l'école de Maine de Biran, cette analyse n'est pas com-
plète. Entre la volitkm et le mouvement, il y a quelque chose : c'est
¥ effort. Il ne suflSt pas &x effet que je veuille mouvoir le bras pour
^'il se meuve tout seul ; il faut que je iwennc la peine de le mou-
voir moi^nème. Ma volonté ne commande pas à mes organes
comme un capitaine à ses sddats, ou un mahre à son domestique.
Il serait trop commode que je n'eusse qu'à vouloir; la vertu serait
trop facile. Entre la volonté et l'aetioD, il faut un moyen terme, qui
soit le passage de l'une à l'autre ei le sentiment de ce passage. Dans
l'hypothèse de David Himie, une fois l'ordre donné par la volonté,
peu importerait qvte le bras (ti mû par un autre ou par moi-même;
mais il y a une grande différence entre le bras mû extérieurement
et le bras mû intérieurement. Lors même que mon bras obéirait
constamment à ma volonté par uni mécanisme tout préparé, je serais
bien averti par ma conscience que ee n'est pas moi qui le meus» ta
dit que la sensation musculaire ur'est que l'effet qui suit le mouve-
ment, et non la conscience de la cause qui le produit. C'est confondre
deux faits bien distincts. La sensation musculaire n'est pas la même
diose que la sensation dWort, car elle subsiste lorsque VefSon a
disparu, et elle peut avoir lieu sans qu'il y ait effort; par exemple,
si l'on nous fait porter un poids trop lourd en nous soutenant le
bras, ce ne sera pas nous qui ferons effort , ce sera celui qui nous
soutiendra le Inras, et cependant nous aurons la sensation de lour-
deur et de fatigue musculaire, de même que celui qui a reçu des
coups de bâton en conserve la sensation, sans avoir fait aucun effort
pour les recevoir. Tout autre est le sentiment qui se produit quand
de nousHnémes nous faisons effort pour soutenir un poids; sans cette
saisatîon particulière, noifô pourrions dire de telle action qu'elle est
agréable ou douloureuse, mais non qu'elle est facile ou difficile. Sans
doute, arrivée là, l'analyse est au bout de toute démonstration : elle
ne peut définir ce qui ne peut que se sentir. Je ne puis pas plus
définir l'^Bbrt que la lumière; mais il n'est pas douteux que, dans
le fait de l'effim, je sens quelque chose qui part de mot et qui s'ap-
plique à un terme résistant appelé non-moi, que je fais reculer ou
qui me rq[»usse jusqu'à ce qu'U y ait équilibre entre l'un et l'autre;
ce quelque chose, je l'appelle pouvoir, força et cause, je le dis-
tingue de la représentation antécédente de l'action et de sa réidî-
sation consécutive; mais je le sens au contraire comme le passage
4e l'un à l'autre, moyen tenue, dit Leibniz, entre la puissance et
l'acte.
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100 BEVUE DES DEUX MONDES.
Il semble qu'il y ait des cas anormaux où le sentiment de ce
pouToir intermédiaire a disparu, et avec lui le sentiment propre du
moi. Le médium par exemple, qui croit écrire sous la dictée des
esprits, se nàet à sa table parce qu'il veut écrire, et il écrit en
réalité. Dans ce cas, le phénomène se passe exactement comme
le voulait David Hume. Le sujet veut mouvoir, et il meut; les
deux phénomènes se suivent dans l'ordre indiqué; pourquoi le
médium ne s'attribue- 1- il pas l'action à lui-même? Ici les deux
phénomènes de la volition et du mouvement se rencontrent comme
dwis l'état normal; pourquoi la conclusion n'est-elle pas la même?
Il faut qu'il y ait un intermédiaire qui fait défaut. Je puis même
aller jusqu'à supposer un cas où, sans état maladif et en conser-
vant la parfaite conscience de notre état physiologique, on pour-
rait réussir à provoquer spontanément en soi-mêihe des actions
réflexes; ces actions ne deviendraient pas pour cela des actions vo-
lontaires, le sentiment du pouvoir moteur faisant défaut. Au reste
le cas du médium précédemment cité, et qui mériterait d'être étu-
dié de près, réfute victorieusement l'opinion de Spinoza et de Bayle
sur l'origine qu'ils donnent l'un et l'autre à ce qu'ils appellent l'il-
lusion de la liberté : cette illusion vient, disent-ils, de l'ignorance
où nous sommes des vraies causes qui nous font agir; or il se
trouve ici que c'est précisément parce que le sentiment de la vraie
cause, c'est-à-dire de la cause moi, fait défaut que le malade objecr-
tive cette cause, et attribue ses propres phénomènes à une cause
surnaturelle.
Maintenant ce pouvoir moteur dont nous sentons la réalité dans
la conscience de l'effort est-il un pouvoir premier, absolu, sans
antécédent, une sorte de création ex nihilo? Cela n'est nullement
nécessaire. Outre que la question de la force est distincte de celle
de la liberté, la liberté elle-même n'est pas la toute- puissance, l'in-
dépendance absolue, laquelle n'appartient qu'au créateur. Il faut
distinguer avec Leibniz la causalité ou pouvoir d'agir de la raison
suffisante ou déterminante qui aide à agir. Que la volonté soit solli-
citée, inclinée ou même déterminée à agir (le degré ne fait rien ici)
par tel ou tel phénomène antécédent, il ne s'ensuit pas que le pou-
voir d'agir soit lui-même un phénomène; aucun pouvoir ne nous
est donné dans l'expérience comme absolu, et nous ne pouvons
nous expliquer comment un pouvoir peut la première fois commen-
cer une série de mouvemens : c'est pourquoi l'action de la cause
première nous est et nous sera toujours incompréhensible. Ainsi
tout pouvoir est toujours précédé dans son action de quelques cir-
constances; mais la nécessité de ces circonstances antécédentes ne
lui ôte pas le privilège d'être une véritable cause.
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LÀ PHILOSOPHIE DTNAMISTE. 101
III.
On a VU par tout ce qui précède que nous n'hésitons pas à prendre
parti pour la philosophie dynamiste contre ses adversaires, et de
toutes les écoles contemporaines nous croyons encore que c'est celle
qui a pénétré le plus profondément dans l'intelligence de la nature.
Est-ce à dire cependant que tout soit fmi par là, que tous les pro-
blèmes soient résolus, que l'idée de force suffise à tout, qu'elle
puisse tenir lieu de toutes les autres notions métaphysiques, comme
semblent le croire nos néo-leibniziens, et comme M. Magy l'enseigne
expressément dans son livre? Je crois bien avec lui que toutes les
qualités de la matière, y compris l'étendue, se résolvent dans la
force, soit, mais la force elle-même est-elle le dernier mot de l'ana-
lyse et n'y a-t-il rien au-delà? Les corps sont des forces; mais ne
sont-ils que des forces? L'âme est une force, mais n'est-elle qu'une
force, et même est-ce son essence d'être une force? Enfin Dieu est-
il une force? Voilà des questions qui restent en suspens pour nous,
et, à vrai dire, sur lesquelles les affirmations de nos dynamistes
nous paraissent singulièrement exagérées.
Si nous considérons d'abord les corps, nous remarquerons que le
terme de force est employé par l'école dynamiste dans deux sens
difTérens. Au début, on part de l'idée de force telle que l'entendent
les savans. Or qu'est-ce que la force pour les savans? C'est une
cause de mouvement ou, si l'on veut, une cause de repos, car tan-
tôt la force cause le mouvement, tantôt elle l'arrête ou elle le mo-
difie. La matière suivant la mécanique est inerte, c'est-à-dire qu'elle
ne paraît pas douée du pouvoir de commencer, arrêter ou modifier
son mouvement : une fois en mouvement ou en repos, elle y restera
pendant l'éternité, et elle conservera indéfiniment la même vitesse
et la même direction; or, comme nous voyons dans la nature que le
mouvement commence, s'arrête, recommence, change de vitesse et
de direction, toutes ces modifications supposent des causes, et ces
causes sont ce qu'on appelle des forces. Telle est l'idée scientifique
de la force ; il n'y en a pas d'autre, et c'est bien de là que part la
philosophie dynamique. Où arrive-t-elle maintenant avec Leibniz?
Elle arrive à conclure que les corps sont non-seulement sollicités
par des forces, déterminés, poussés, arrêtés, modifiés par des forces,
mais encore qu'ils sont composés de forces, qu'ils sont eux-mêmes
des forces. La force n'est plus seulement une cause, elle devient une
substance. Elle n'est plus un principe d'action; elle est un principe
actif, un élément, une chose, un atome spirituel. Le dynamisme
leibnizien, c'est l'atomisme idéalisé, subtilisé. Or qui ne voit la diffé-
rence qui existe entre ime force, cause du mouvement, et un atome
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lOS REYUB DBS DEUX H(»fDES.
même spirituel 1 Dans le premier sens , la force est ce qui meut^
dans le second elle est ce qui est mû; de moteur, elle devient mo-
bile. Autre chose est donc la force suivant la mécanique et la force
suivant nos naétaphysicievis; Sans douta Tatomisme mocteme, en
concevant les particules de l» matière (»»nme étant de plus en plus
petites, ou même en ne tenant auemi compte dans le calcul de Té-
tendue de Tatome pour n'en considérer que le poids, a pu ouvrir
la voie au dynmnisme, qui remplace les at(»nes par des monades;
toujours est^il que la monade elle^oéme, avant tf être une force,
doit ôti*e d'abord une substance.
Sans doute les définitions soiït lit^res, suivant Taxiome de l'écolet
on pourra donc convenir d'appeler forées des substances simples,
essentiellement actives; maïs on n'aura pas pour cela fait disparaître
la notion de substance. Dans une langue rigoureusement scientifi-
que, je pe crois pas qu'on puisse dire que les forces se promènent
dans l'espace, qu'elles v(Hit phis ou moins vite, qu'elles courent les
unes après les autres, comme on le dit des corps, et, quoique ce ne
soient là que des représentations idéales, puisque le mouvanent
aussi bien que l'étendue n'est qu'une intuition subjective» cependant,
même idéalement, le moteur devra toujours se distinguer du mo«-
bile, et la mécanique distinguera toujour» le point qui se meut des
forces qui le meuvent. Sans doute, comme on Ta dit, on ne doit pas
se représenter les forces attelées à la matière comme les chevaux à
un carrosse. La substance et la force scmt indissolublement unies
pour composer ce que nous appelons un être : ce qui reste vm du
monadisme, c'est que le dernier fond des choses coiporelles ne peut
pas être la substance étendue; naais, quoi qu'on fasse, il restera tou-
jours un résidu irréductible à l'idée de force et que l'on absorbe à
tort dans cette idée. On demandera ce qu'est la substance en elle-
même, abstraction de la force. Je répondrai t elle n'est rien; de
même que, m on me demandait ce que c'est que le concave sans le
convexe, je dirais aussi que ce n'est rien; je ne conclurai cependant
pas de là que le convexe et le concave soient la même chose.
C'est cette double signification de l'idée de force qui cause tant
de malentendus entre les philosophes et les savans : ils croient
parler de la même chose et entendent en réalité des choses très dif-
férentes. Pour les savans, les forces sont des causes inconnues d'ac-
tion; pour les philosophes dynamistes dont je parle, ee sont des
êtres individuels et substmtiels^ Quelques philosophe» par exemple
ont voulu appliquer à l'immortalité de Tâme le principe de la mé^
canique noodeme, que la force est indestructible, qu'elle se déplace
ou se (transforme, mais qu'elle ne .périt pas. C'était une évidente
confusion d'idées, car ce principe ne prouve qu'une chose, c'est cpie,
dans tous les changemens de l'univers, une môme quantité de force
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U PffltOSOPHIE 0TOÀMISTE. lOS
persiste eo général, et qa'orx h retrouvm^ sous une autre forme
dAQS quelque autre partie de l'uniTers. Il n'y a rien à conclure de
là en faveur de la persistance des éléoiens individuels appelés forées
par métonymie, mais qui n'ont aucun rapport avec ce que la méca*
nique appelle de ce nonu C'est aioai qu'on ptout supposert comme
l'a fait Bulfim, qu'il y a toujours dans rtimvers une môme quantité
de vie, sans qu'il m résulte le moins du monde que ce sont tou-<*
jours les mftmes êtres vivans qui subsistât* De même encore la
question de l'unité de force a une autre signification, suivant que
Von considère l'un ou l'autre de ces deux sens. Pour les savans par
exemple, elle signifiera que les causes des pbâaoméne^ qui parais-»
sent différentes en apparence se ramèn«Qt à une seule en réalité; pour
nos dynamistes au contraire, l'unité de force serait la négation de
l'individualité des êtres et leur absorptira dans un seul. On peut
très bien admettre l'unité de force dans le premier sens sans l'ad-
mettre dans le second; mais, si l'on ne s'explique pas sur ce que
l'on veut dire, on voit combien d'obscurités peuvent résulter de cette
confusion des mots.
On dira peut-è^e que, si la {diysîque et la mécanique ne nous au^
torisent pas rigoureusement à c<Mif<mdre la substance avec la force,
il n'en est pas de même de la chimie. Que veulent dire en effet les
diimistes lorsqu'ils nous enseignent que, dans tous \e$ cbangemens
des corps, la quantité de œaiîèi^e est toujouyrs la même? Us enten^
dent par là que, si on pèse rigoureusement les élémeas avant et
après la combinaison ou la décomposition des substances, on trouve
toujours le même poids. C'est donc la quantité de poids qui reste la
même, et il n'y a pas d'autre mesure de la matière que te poids s
mais, de ce que les chimistes ne peuvent mesurer la matière que ptar
le poids (et quelle autr^ mesure serait possible, l'étendue étant
écaxiée?)^ s'aB»uii-il <(pi'ils confondent la matière avea le poids? Le
poids est-il autre chose qu'un rapport, et un corps, si on en admet
la réalité externe, peut-il être composé de rapports? Aussi ne ¥oit*<m
pas que jusqu'ici la chimie ait pu échappera l'hypothèse des atomes.
Or, que la métaphysique, en subtilisant l'atome, le transforme en
nKmade, j'y consens et même j'y adhère; m^s qu'on ne croie pa$
pour cela avoir changé de catégorie. La monade est une sub^anoe
a«ssi bien que l'atome; elle n'est pas une force pure.
Le dynamnme ii)solu, en supposant •qu'il ait réellement essSsté
datts rUstoire de la philosophie, serait plutôt la doctrine de Kant
que celle de Leibniz* Leibodz en eflfot compose les corps avec des
substaoees tout aussi bien que les épiouriens. H ooDBerve la notion
de substance comme les cartésiens. Il ne l'a jamais niée, écartée,
dissimulée. Sa réforme a été de considérer la substance comme es-
sentiellement active, et à ce titre de l'appeler force^^t non de la aup-
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J0& REVUE DES DEUX MONDES.
primer. Herbart, qui a renouvelé en Allemagne de nos jours la phi-*
losopbie de Leibniz, a insisté avec raison sur ce côté réaliste de sa
doctrine. Xant au contraire, dans ses Fondemens métaphysiques de
la physique^ semble avoir voulu construire la nature avec la notion
pure de force. Il imagine deux forces élémentaires, l'attraction et la
répulsion, qui remplissent Tunivers (il ne s^agit pas de monades); un
certain composé de forces attractives et répulsives, voilà un corps; la
réunion de toutes les forces attractives et répulsives,voilàla matière.
H. de Rémusat, dans un profond écrit sur la nature de la matière,
déjà ancien (1), mais encore neuf aujourd'hui, semble se rattacher à
ce point de vue. C'est aussi celui qui domine dans la philosophie de
Schelling. C'est là ce que j'appelle le vrai dynamisme où la notion
de substance disparaît tout à fait, s'évanouit dans celle de force,
et n'en est plus que la résultante. Ici, le système est complet; mais
est-il intelligible? Qu'est-ce que des attractions et des répulsions
qui ne sont pas les attractions ou répulsions de quelque chose?
Peut-on même les comprendre sans les substantialiser involontaire-
ment? Certains philosophes de nos jours croient comprendre des
mouvemens sans Mobiles et sans moteurs, des mouvemens qui se
promènent dans l'espace sans être les mouvemens de quelque chose,
des mouvemens existant de toute éternité avant même qu'il y eût
des esprits pour se les représenter. Conceptions chimériques I disent
nos dynamistes. Soit; mais des forces sans substratum sont à peu
près aussi inintelligibles.
Si donc on considère les corps, il semble que la notion de force
n'en épuise pas l'idée, et que, suivant la vieille métaphysique de
l'école, il faille maintenir au-dessous de la force, mais indissoluble-
ment liée à elle et se définissant par elle, enfin comme dernier ré-
sidu de f analyse, la notion de substance.
Si maintenant nous considérons l'âme, le dynamisme rencontre
des difiicultés analogues et plus profondes encore. Nous accordons
sans peine qu'il y a de la force dans l'âme; nous accordons qu'en
tant qu'elle agit sur le corps et qu'elle produit des effets mesurables
et pondérables, elle peut être appelée force au même titre que les
agens physiques eux-mêmes, car ce qui produit un même effet peut
être appelé du même nom. Si je soulève un poids, je suis une force
au même titre que le cheval qui fait tourner une roue ou que le
levier qui soulève un fardeau. Enfin, par cela seul qu'elle est en
commerce avec le corps, il faut avouer que l'âme a quelque analogie
avec le corps, qu'elle est « quelque chose du corps, » comme dit
Aristote. Ainsi l'âme est force à un certain point de vue; mais l'est-
elleen elle-même? Est-ce là son essence, sa définition? Nos spiri-
{\) Bnais de phUotophiê, 18IS, t. X, estai ix.
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LK PHILOSOPHIE DTNÂMISTE. 105
tualistes ont-ils bien pensé à une telle doctrine, en ont-ils pesé
toutes les conséquences? Si Ton prend le terme de force dans le
sens précis et rigoureux de la science, elle est une cause de mou-
vement, elle se mesure par le poids qu'elle est capable de soulever
à une certaine hauteur dans l'unité de temps. Toute force est donc
évaluable en poids, en kilogrammes. L'eiTort musculaire est pro-
prement appelé une force, puisqu'il peut en effet se mesurer sur Je
dynamomètre par le déplacement de l'aiguille qui représente une
certaine quantité de kilogranmies. L'âme, en. tant qu'elle agit par
le corps et sur le corps, est donc dépositaire d'une certaine force
évaluable en nombres et en poids; mais en est-il ainsi de l'âme en
elle-même, dans son activité propre et intérieure, dans ce qui con-
stitue son essence même, la volonté ? La volonté est-elle une force
dans le sens précis du mot? Une volonté forte se distingue-t-elle
d'une volonté faible par le nombre de kilogrammes qu'elle pçut
soulever? La force morale est-elle du même ordre que la force phy-
sique? Dira-t-on de la vertu d'une femme qui résiste à une passion
coupable qu'elle a une vertu de quarante chevaux? Cette expres-
sion ridicule ne serait cependant que rigoureusement exacte, si la
volonté était une force dans le sens rigoureux; car on sait que dans
la mécanique, le cheval est devenu le symbole conventionnel de la
force. On a souvent employé, pour décrire l'état de l'âme partagée
entre les motifs et se décidant pour l'un d'eux, la comparaison d'une
balance où le poids le plus fort entraîne le plus faible et fait pencher
l'un des plateaux. Cette métaphore si décriée ne serait plus une mé-
taphore, ce serait la réalité elle-même. Comment une force pour-
rait-elle être plus ou moins grande sans se manifester par ses effets,
c'est-à-dire par le mouvement? Dans cette hypothèse, si vous met-
tez dans une balance un caractère fort et un caractère faible, toutes
choses égales d'ailleurs, la volonté forte devra entraîner la volonté
faible, c'est-à-dire peser davantage. Sans doute l'âme est une acti-
vité, et l'on peut convenir d'appeler force toute espèce d'activité;
mais reconnaissons qu'elle n'est pas du même ordre ni de la même
mesure que la force physique et mécanique. Reconnaissons qu'il y
a là deux notions et non pas une seule; or employer une seule
expression pour signifler des choses si différentes, entendre la
force tantôt dans le sens physique, tantôt dans le sens métaphysi-
que, et croire que l'on a parlé du même objet, c'est une confusion
d'idées et de termes qui n'est pas scientifique, qui ne recommande
pas une théorie. Si au contraire on maintient rigoureusement l'iden-
tité des deux idées , et si l'on persiste à dire que l'âme est une
force dans le même sens que le corps, il faut admettre avec Her-
bart que la psychologie est une partie de la mécanique, et que
les lois du nombre et du poids s'appliquent à l'esprit aussi bien
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106 RCTtJB D£6 DEUX MONDES.
qu'à lii matière. Il faudra par exemple dire que les âmes s'attiretti
Tune l'autre en raison inverse du carré des distances^ car, si l'âme
est une monade dynamique comme le corps ,^ comment pourrait^
elle être dispensée de ses lois? Il faudra dire que deux âmes, en se
rencontrant dans l'espace, se cboqueront et rebondiront en ar^
riëre. Il faudra dire que, si on réunit un grand nombre d'âmes ea^
semble, bien serrées, on pourra en former un bâton pour en frap^
per d'autres âmes, ou, disposées d'une autre façon, en former une
épée qui les transpercerait; il faut admettre que, réunies et pressées
Tune contre l'autre dans un étroit espace, elles formeraient un
paquet où l'on ne pourrait en ajouter une nouvelle^ et que, si l'on
en 6talt quelques- unes, il y aurait un trou dans le paquet. On
se demande si de pareilles conceptions, (pioiqoe autorisées par le
grand nom de Leibniz, sont très supérieures à celles du matéria-'
lisme (1). On n'y échapperait pas d'ailleurs en disant que, l'étendue
n'étant qu'une notion subjective, toutes ces conséquence» n'ont rien
de réel; car il suffit que l'étendue soit le mode d'apparition de la
force, pour qu'elles soient rigoiu^eusement justifiées.
Nous croyons donc que le spiritualisme ne peut se réduire au pur
dynamisme sans abdiquer. Il y a dans l'âme un élément autre que
la force, supérieur à la force, d'une autre (pialité, d'une autre es-
sence. Elle n'est pas seulement force, elle est esprit. Elle n'est pas
seulement, selon l'expression profonde des stokiens, a quelque chose
qui est tendu dans le corps, qui peine dans le corps (t^voç, wovoç); »
elle est un. acte dans le sens d'Aristote, une idée dans le sens de
Platon : en réunissant les deux termes, on peut dire qu'elle est une
ctivité idéale, intérieure, agissant en soi et sur soi, une raison pratique
(>.oyo; irpootTixoç). La force adhère à l'âme; elle en émane, elle en
dépend; elle en est en quelque sorte une hypostase; elle n'est pas
l'âme. Le problème métaphysique n'est pas de savoir comment
l'âme s'unit au corps, mais comment dans l'âme elle-même le djrna-
isme s'unit à 'hyperdynamique, comment l'esprit devient force,
ou, si l'on veut, comment la force devient esprit : la force, c'est l'in-
carnation de l'esprit. Il n'est nullement extraordinaire qu'il y ait dans
notre âme un fond incompréhensible, que nous ne pouvons expri-
(1) Kant, qui a connu aussi bien que personne le point de yua monadotogiqae*
puisqu*il y a été élevé, et quil a même professé cette doctrine pendant la moitié de sa
carrière, a signalé ces conséquences dans Tun de ses ouvrages les plus curieux, lei
Bévts étun visionnaire, ■ 311 en était ainsi, dit-il, un pied cubique d'espace pourrait
être rempli d'esprits dont la masse réeisterait aussi bien par impénétrabilité que ail
était plein de matière, et qui devrait être soumise aux lots du choc t U ajoute : « Vous
ne pouvez retenir la notion d^esprits que si vous concevei des 6tres qui n'aient pas la
propriété de Timpénétrabilité et qui malgré leur nombre ne feraient jamais un tout
solide ; mais des substances simples dont la composition donne un tout impénétrable
et^étendtt sont des unités matérielles, t r^ i
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mer que par des locutions imparfaites, puisqu'il est de la nature de
notre intelligence de ne comprendre rigoureusement que ce qui est
réductible au nombre et à l'étendue. Ce qui échappe à la mesure
mathématique se sent, mais ne se comprend pas. C'est pourquoi le
mystique Malebranche di^it profondément que l'idée d'âme est
plus obscure que celle de corps. Qui oserait cependant soutenir a
priori que, par cela seul que notre intelligence ne peut comprendre
que le iioi£d>re €ft la mesure, tout ce qui n'est pas mesurable n'eadste
pasf Ldbtiie a ou raison de dire qu% la source de la mécaniqae et des
mathématiques doit être cherchée dans la métaphysique; mais il a
eu tort de s'arrêter à la notion de force, qui est encore une notion
mécanique et mathématique, et de ne pas être remonté jusqu'à
l'acte d'Âristote, qui est la source de la force, mais qui ne s'y
épuise pas.
Si nous nous refusons à dire que l'âme est une force, à plus forte
raison ne le dirons-nous pas de Dieu. La force est une idée de rap-
port qui suppose Teffort et l'obstacle. Dire que Dieu est une force
infinie, ce serait dire qu'il est capable de soulever un poids infini;
mais ce serait toujours se le représenter comme soulevant un poids.
Le fiai divin ne peut se mesurer en kilogrammes, le nombre en
fût-il infini* Là où il n'y a plus de résistance^ la force a disparu,
et il ne reste plus que l'acte pur, ainsi que l'a dit si profondément
Aristote. Encore une fois, il ne faut pas confondre l'activité et la
force, ^activité est l'essence de l'être , et nous admettons avec
Leibnix que ce qui n'agit pas n'est pas^ qtiod non agii^ non ewistit;
mais la force n'est qu'une activité inf^eure ; c'est l'activité tom-
bant sous les lois de l'espace et du temps, tandis que l'âme ne con-
naît que les lois du temps, et que Dieu est au-dessus des unes et des
autres.
On voit quelle position nous prenons dans ce débat : nous ad-
mettons les résultats de la philosophie des forces; mais nous croyons
qu'il faut aller au-delà. Nous sommes non pas aûti-dynamistes, mais
hyperdynamistes. L'idée de force nous paraît insuffisante pour édi-
fier le spiritualisme, et môme elle poumit donn^. lieu à des retours
fâcheux de la part d'adversaires qui sauraient raisonner avec ri-
gueur, ce qui heureusement n'est pas commun. Le dynamisme n'en
est pas moins un vigoureux efifort poiu- lier la métaphysique à la
science, et une base d'opération très solide contre les matérialistes
grossiers, les empiristes étroits et les idéalistes raffinés.
PAUt h^Et,
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870-1871 —
1.
l'bmpi&b et l'invasion (4).
. La (hum frwMiHUlemanie di 187(H871, rapport de l'étât-mi^or proiaieiL — II. Baqnétat
parlementaire*. — III. OpiratUmi des armées allemandes, par le colonel Borbst»dt, 1 toL
• IV. Un Minislire de la guerre de vingt'-çuatre jowt, par le général Cousin de Montan-
ban, comte de Palikao. ^ Y, La Journée de Sedan, par le général Ducrot ^ YI. Belfart,
Reims, Sedan, le 7* corps de l'armée du RMn, par le prince Oeorge Bibesco. — VII. Hisloire
de l'armée de Chdlons. — Campagne de Sedan, par on Tolontaire de l'armée da Rhin. —
VIIL L'armée de Mae^Mahon et la bataille de BeaMmont, par M. Defoornj, curé de Beau-
mentreo-Argonne. — Docamens inédits, etc.
IV.
L*A&|IBB DE CHALONS ET LA BATAILLE DE SEDAN.
C'est le destin d'une guerre mal engagée, les revers engendrent
les revers, on n'échappe à un désastre que pour courir à un dé-
sastre plus terrible encore, pour retomber sous le poids des mal-
heurs qui s'enchaînent et s'aggravent. C'est surtout la vérité en
1870, à cette heure unique et décisive du mois d'août où Bazaine,
après trois batailles sanglantes, reste fixé sous Metz, et où entre en
scène à Châlons une autre armée improvisée dans la confusion avec
des débris et des conscrits, poussée à l'aventure par une sorte de
fatalité mystérieuse vers le gouffre invisible qui l'attend. Ici tout
conspire à préparer l'effroyable dénoûment que nul certes ne peut
[i) Voyei la Revue du l*' Janvier, du 1*' février et du 15 mars.
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l'armée de CHALONS et SEDAN. 109
entrevoir et où Ton court tête baissée, les yeux fermés. Obsessions
politiques, incohérence des mouvemens militaires, conflits de direc-
tion, malentendus, contre-temps, tout se réunit pour faire de cette
armée nouvelle, la dernière qui reste pour l'instant à la France, la
victime expiatoire d'une situation déjà plus qu'à demi perdue, pour
précipiter une catastrophe qui d'un seul coup dépasse toutes les
catastrophes connues, Âzincourt et Waterloo; oui, plus que Waterloo
et.^Azincourt, — Sedan, pour tout dire, Sedan, la tragédie militaire
qui est tout à la fois le dernier mot de cette phase de là guerre par
l'empire et le prélude d'une révolution politique, de la chute de
Metz, du siège de Paris, de l'invasion répandue jusqu'à la Loire,
jusqu'au cœur de la France. Comment cette tragédie s'accomplit-
elle après vingt-cinq jours de campagne, moins de quinze jours
après Rezonville et Saint-Privat?
1.
Au moment où sur les hauteurs de Metz expiraient les derniers
feux de la bataille de Rezonville, le soir du 16 août, 'l'empereur,
parti le matin de Gravelotte, débarquait à Ghâlons, après avoir tra-
versé Verdun en fugitif, avec le prince impérial, le prince Napoléon
^t quelques-uns de ses officiers, sans soupçonner encore assurément
que derrière lui toutes les communications allaient se fermer. Au
même instant arrivait de son côté le général Trochu» qui, après bien
des incertitudes et des changemens de destination, venait prendre le
commandement du 12"^ corps en formation au camp et s'était fait pré-
céder dans la journée de son chef d'état-major, le général Schmitz.
Pendant la nuit du 16 au 17 survenait à son tour le maréchal de Mac-
Mahon, achevant la pénible retraite qu'il poursuivait depuis Froesch-
viller, qui l'avait un moment rejeté jusque vers Chaumont. Les uns
et les autres arrivaient soucieux, préoccupés d'une situation qu'ils
voyaient hérissée de difficultés et de périls, même avant de la con-
naître tout entièi*e. Ce qu'ils avaient sous les yeux n'était guère de
nature à les rassurer. Ce camp où ils se rencontraient à l'improviste,
où ^naguère encore les parades officielles se déployaient dans toute
leur régularité, ce camp n'était plus pour l'instant, selon le mot d'un
chef militaire, qu'une sorte de plage où l'on venait échouer, où se
confondaient au hasard des troupes venant de tous côtés : soldats de
Frœschviller et de Wissembourg, plus délabrés, plus défaits, que
s'ils avaient supporté six mois de guerre, — isolés et débandés, cou-
rant par milliers, se livrant au désordre et à la licence, gardes mo-
biles parisiens, au nombre de 18,000 hommes, agitant le camp de
leur remuante indiscipljne. La veille, avant de quitter Paris, le gé-
néral Trochu écrivait : a Je me rends au camp de Ghàlons, où il est
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110 REVUE DE8 D6UX H0NBES.
vraisemblable que va se passer itn singnlier drame«.« » C'était en
dfet le commencement d'un véritable drame qui allait se passer,
non plus entre Metz et Paris, mais en^e Paris et Cbâlons, avant de
se dérouler entre Ghâlons et la Meuse, — qui se nouait dès le ma-
tin du 17 au camp, dans un conseil de guerre où assistaient Teio-
pereur, le prince Napoléon, le maréchal de Ma&-Mahon, le gènècsl
Trochu, le général Schmitz, le général Berthaut, commandant des
mobiles parisiens.
Que voulait-on et que pouvait-on fure? S'arrêter un moment au
camp de Ghâlons pour se donner le temps de respirer, de rallier
des forces et de prendre un parti , cela se pouvait encore* S'attar-
der sur cette plaine rase de Champagne, que le général Trochu ap-
pelait pittoresquement im « tï^is de billard, • qui n'avait aucune
défense, il n'y avait pas à y songer; une attaque scmdaine pouvait
tout culbuter dans le désordre qui régnait, et ce danger, sans être
aussi absolument pressant que le croyaient certains généraux, n'a-
vait cependant rien de chimérique, puisque l'ennemi commençait à
être signalé, puisque le maréchal de Mao-Mahon, venant de Ghau-
mont, avait pu croire un moment sa retraite menacée au point d'in-
tersection du chemin de fer, à Blesme. La question militaire se com-
pliquait encore d'une question politique qui contenait déjà le destin
de l'empire. La vérité est que la situation même de l'empereur, telle »
que la faisaient les événemens, devenait une des difficultés les plus
graves. Dépouillé du commandement de l'armée, qu'il venait de cé-
der au maréchal Bazaine à Metz, n'exerçant pas le gouvernement,
qu'il avait laissé à la régence à Paris, jeté comme une épave sur
cette plage de Ghâlons, l'empereur n'était plus qu'un souverain à
demi déposé. C'est ce que le général Schmitz caractérisait en deux
mots : « L'empereur ne commande plus l'armée, et il n'est pas sur
son trône. — Oui, c'est vrai, répondait assez mélancoliquement Na-
poléon m, j'ai l'air d'avoir abdiqué. » 11 fallait sortir de là. Reprendre
la direction de la campagne, l'empereur ne le pouvait plus, il le
sentait lui-même. Bester au quartier-général de l'armée, c'était pOT-
pétuer une équivoque qui ne ferait que troubler l'opinion et aggra-
ver les embarras des chefs militaires. Il n'y avait plus pour l'empe-
reur qu'un moyen, dur à son orgueil, il est vrai, périlleux encore
peut-être, mais imposé par la nécessité : c'était de rentrer sans plus
de retard à Paris pour « remonter sur son trône, » comme on le di-
sait, pour ressaisir le gouvernement en se servant du général Tro-
chu, dont la popularité pouvait sauver la crise. Les résolutions du
conseil de guerre étaient là tout entières , elles se résumaient dans
ces trois faits (1) : l'empereur reviendrait aux Tuileries, le général
(i) Je ne parle pas de ce renToi à Paris de \t^ garde mobile, qui fût déddô en eflét
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l'âhméb de gralons et SBDâN. 111
Trocbu le précéderait su]vle-<:bamp comme gônyemeur de I^ris; le
maréchal de Mac^Mahon prendrait le commandement en chef de
l'armée de CbàloBs, qu'il aJlait se bâter de réorganiser autant que
possible, et il suitrait à son tour le mouvement sur Paris en ma-
nœuvrant selon les circonstances, selon ce qui se pass^^it du cAté
du maréchal Baudne, sous les ordres duquel, par une combhiaison
bizarre de plus, il restait placé.
Si peu régulière quefût une décision si grave adoptée par un conseil
improvisé, entre chefs militaires réunis par le hasard, elle était cer-
tainement la plus {MTudente, elle s'inspirait des circonstances, d'une
vive et forte impression^des choses; mais on n'avait pas compté avec
Paris, où les résolutions arrêtées le 17 au matin à Ghâlons, portées
^ès le soir par le général Trocbu lui-même, produisaient Teffet d'un
coup de théâtre ou d'un coup de foudre. Ni le retour de l'empe-
reur, ni la nomination du général Trocbu au poste de gouverneur
de Paris, ni le rappel de l'armée, n'entrùent évidemment dans les
vues de la régence et du ministère. Depuis quelques jours, la ré-
gente agissait avec la plus persévérante vivacité pour détourner
l'empereur de revenir; a aves-vous réfléchi, lui disait-elle, à toutes
les conséquences qu'amènerait votre rentrée à Paris sous le coup
de deux revers? » Le ministre de. la guerre, de son c6té, se hâtait
d'écrire à l'empereur pour le « supplier de renoncer à une idée qui
paraîtrait l'abandon de l'armée de Metz; » il s'eflbrçait de dé-
montrer que a l'armée de Châlons serait avant trois jours de
dans le consdl de guerre de Chàlons snr l'avis du général Trochu, du général SchmlU
et du général Berthaut, commandant des mobiles parisiens. Ce n'étidt qu*un Ineideat
peu important de la délibération ; la passion de puti l*a grosd démesurément depuis
pour en iaire ua texte de récriminations Tiolentes contrt le général Trochu, qu'on a
em Térité accusé d*ayoir youlu s'assurer une garde prétorienne en rentrant à Patin.
Tout cela est assez ridicule. Ces Jeunes gens n'étaient pas môme entièrement armai,
ils manquaient totalement d'instruction, ils n'avaient encore aucune habitude mili-
taire, et on ne pouvait songer à les conduire tel« qu'ils étaient à l'ennemi en rase
campagne. Bs pouvaient aa contraire bien servir et devenir de bons soldats avec us
peu de temps, en se battant d'abord dans des positionA défensives. C'était Vavls du
général Berthaut, qui avait une grande conflaoce en eux. Les ramener à Paris, où l'on
commençait à prévoir une attaque de l'ennemi, semblait une chose asses simple. On
aurait pu envoya la partie la plus indiscipUnée, réputée la plus dangereuse, dans les
places fortes du nord; il en fut question. Et après? A quoi cela eût-il conduit! C'eût
été certainement d'un déplorable effet d'envoyer quelques-uns des bataillons dans les
places du nord, tandis que les autres seraient revenus à Paris. L'empereur lui-même
le reconnaissait, et, s'il semblait éprouver d'abord quelque héeitation, il se rangeftit
très promptement h l'avis du conseil. En fin de compte, après tout le bruit qu'on a
fait, je sali à chercher de quel poids a pesé dans les événemens cette rentrée de la
garde ssobile à Paris. Elle n'a eu en réalité aucune influence, il n'y avait eu aucun
calcul à ChâloDS, et ce n'était qu'un détail dans la délibération du 17, dont le poiat
essentiel dans la p'ensée du général Trochu, — le retour de l'armée tout entière soes
Paris, — excluait certainement toute préméditetion fondée sur le concours d'uae
troupe révohitioBttftire.
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112 REVUE DES DEUX MONDES.
8S,000 hommes sans compter le corps de Douay, » qu'avec cela on
pourrait <c faire une puissante diversion sur les corps prussiens, déjà
épuisés par plusieurs combats. » C'était en un mot dès cette heure
de la nuit du 17 au 18 août et pour quelques jours une lutte di-
recte, passionnée, obscure, entre deux systèmes, — l'un tendant à
ramener l'armée sous Paris , dans des conditions où, « reposée et
reconstituée, selon l'expression du maréchal de Mac-Mahon , elle
pourrait offrir une résistance sérieuse, » l'autre rejetant cette armée
à peine agglomérée vers le maréchal Bazaine, la poussant à la ren-
contre de l'ennemi en rase campagne. Je voudrais préciser cette
situation où, pendant cinq longs jours, du 17 au 22, s'agite à tâ-
tons, dans l'ombre, au milieu de toutes les contradictions, la grande
et émouvante question : cette armée de Châlons, la dernière armée
qui reste à la France, sera-t-elle ramenée sur Paris pour devenir le
noyau d'une défense réorganisée , ou bien sera-t-elle envoyée à
l'aventure, sacrifiée pour tenter de relever par un dernier effort la
fortune militaire et politique de l'empire? Ici tout se hâte, tout a
son importance, chacun prend son rôle et sa responsabilité dans ce
drame que le général Trochu avait bien raison d'appeler a singu-
lier, » où une fois de plus les affaires de la France semblent livrées
à l'inconnu.
Et d'abord la régente, le mmistre de la guerre, de qui venaient
surtout l'opposition au plan de Châlons, l'excitation ardente à l'ac-
tion, obéissaient-ils uniquement, comme on l'a dit, à une préoccu-
pation de salut dynastique? Us avaient évidemment cette pensée
des périls croissans de la dynastie, ils avaient cette pensée à leur
manière, en esprits troublés, peu prévoyans, se laissant entraîner à
tout risquer sur un coup de dé, et refusant presque avec un dédain
inité la seule combinaison qui pût peut-être pour le moment dé-
tourner une explosion révolutionnaire, — le retour de l'armée sous
Paris. Chose étrange! la guerre durait depuis quelques jours à peine,
et déjà le malheur avait produit le phénomène le plus curieux d'hal-
lucination et de confusion. Les personnages du gouvernement, et
ils n'étaient pas les seuls, j'en conviens, semblaient vivre dans une
atmoi^hère factice et enflammée où ils perdaient le discernement
de la réalité, des choses possibles, de cette situation qui d'heure en
heure se déroulait et s'aggravait au loin.
L'impératrice mettait dans ces tristes affaires un sentiment^.à la
fois féminin et chevaleresque. Qu'elle eût des inquiétudes pour la
sûreté personnelle de l'empereur, s'il revenait, cela n'est point dou-
teux; elle disait qu'il « ne renU'erait pas vivant aux Tuileries, » —
car on en était là I L'anxiété de la femme perçait dans ces mots. Il
y avait aussi chez la régente un instinct de fierté qui se révoltait.
Elle ne pouvait se résigner à voir le souverain rentrer aux Tuileries
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l'aBMÉE de CHALOffS ET SEDAN. 113
nuitamment, en se cachant comme un vaincu et un fugitif. Un tel
retour lui semblait un attentat à « Thonneur de l'empereur, » à sa
n gloire. )> On avait encore l'illusion de la gloire ! La chevalerie de
l'impératrice fixait l'empereur au citmp et l'envoyait se relever à la
première bataille qui se livrerait. Le ministre de la guerre, vieux et
vaillant soldat dépaysé dans les affaires publiques, homme d'im^-
nation et d'expédiens encore plus qu'organisateur, avait, lui aussi,
sa pensée ou, si l'on veut, sa fascination. Il n'avait pas eu de peine à
voir que l'éparpillement de nos forces avait contribué à nos désastres,
et il voulait, comme il le dit assez naïvement, a changer les rôles,
opposer aux masses prussiennes des masses françaises. » Il avait
été de plus frappé de ce fait que notre armée, d'haibitude $i hardie,
s'était vue dès le premier moment réduite à une défensive décou-
sue, déconcertée, et il voulait lui rendre la confiance en la ramenant
tambour battant à l'ennemi. Le général de Palikao improvisait de
nouveaux corps, il s'enivrait un peu des plans de campagne qu'il
imaginait, et c'est ainsi que par des raisons militaires qui n'ex-
cluaient pas la préoccupation dynastique, qui la voilaient ou la
palliaient* tout au plus, le ministre de la guerre se trouvait d'accord
avec la régente pour s'opposer à toute pensée de retraite sur Paris.
Aller en avant, aller au secours de Metz, c'était bientôt le mot d'ordre
habilement propagé de façon à intéresser le patriotisme; mais il ne
suffisait pas de vouloir. Tout dépendait d'un certain nombre d'élé-
mens inconnus ou incertains : l'état de l'armée qu*on voulait en-
voyer au combat, la position et les ressources du maréchal Bazaine,
qu'on se proposait de rejoindre, la marche et les progrès de l'en-
nemi dans les provinces françaises, la nature du terrain où l'on
pouvait engager une campagne nouvelle. Qu'en était-il de tout cela
réellement?
L'armée de Ghâlons, cette armée que le ministre de la guerre
destinait à rétablir nos affaires, allait être en quelques jours, il est
vrai, d'un peu plus de 100,000 hommes avec une artillerie de plus
de AOO bouches à feu; mais comment se composait-elle? Elle res-
semblait déjà, même après s'être débrouillée de la confusion du
premier moment, à une de ces armées qui sont le suprême effort
d'un pays. Le l**" corps, jeté avant les autres sur cette « plage » de
Ghâlons et placé maintenant sous les ordres du général Ducrot,
avait cruellement souffert du feu de Frœschviller, du trouble tfune
longue retraite. Ducrot s'employait énergiquement à le refaire.
Il fallait suivre en courant ce travail de réorganisation, rétablir
la discipline , jeter dans des cadres à demi détruits des renforts de
réserve qui ne suffisaient pas à remplir les vides. Je ne veux ci-
ter qu'un exemple; même avec un contingent assez copieux, qu'il
TOMi in. — 1874. s
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in BJETUE DES DEUX IfONKS.
recevait de son dépôt d'Airiqae, le i" régiment de zouaves ne re-
montait pas à plus de 1,200 bommes. — Le 5' corps n'avait pas dé^
barque complètement à Ghâlons avant le 20 août. Il n'avait pas
perdu de monde au feu, il avait laissé une de ses brigades à Sarre-
guemines, une partie de ses bagages à Bitcbe, son moral un peu sur
les cbemins, et, sans avoir combattu, il était plus désorganisé que
ceux qui avaient vu Tennemi* — Le 12^ corps, de nouvelle forma-
tion, destiné d'abord à Trochu, puis confié au général Lebrun, aide-
de-camp de l'empereur, avait im noyau sérieux et solide, la division
d'infanterie de marine^ qui allait bientôt montrer sa valeur* Il avait
de plus trouvé fort à propos trois régimens du 6* corps qui n'avaient
pu passer pour atteindre Metz avec Ganrobert. Le reste se compo-
sait de bataillons de marcbe sans instruction et sans esprit mili-
taire. — Le y*" corps enfin, sauf la division Conseil-Dumesnil, qui
avait suivi Mac-Mahon depuis Frœschviller, était encore à Belfort
le 17 et le 18. On bésitait à le diriger sur Cbâlons par la ligne de
Chaumont, qui pouvait n'être plus sûre; il fallait le faire passer
par Paris, et il ne rejoignait l'armée que le 21, peutr-ètre même le
22, après un voyage en chemin de fer long et entrecoupé, funeste
pour la discipline, fatigant pour les hommes et pour les chevaux,
qui arrivaient exténués.
Tout était ainsi, de s(ute que cette armée, dont le ministre de la
guerre parlait comme d'une force avec laquelle on pouvait tout en-
treprendre, n'existait pas le 18; elle se formait dans la confusion,
elle arrivait à peine, avec les plus énergiques efforts, à être à peu
près agglomérée, à demi réorganisée vers le 22. Elle comptait certes
assez de braves gens pour aller courageusement au combat, s'il le
fallait; telle qu'elle était, avec ses incohérences et ses lacunes, avec
ses corps rassemblés en toute hâte, avec ses soldats de toute prove-
nance, en partie atteinte déjà d'un certain ei^rit de défiance et de
désordre, pouvait^Ue passer dès ce moment pour une véritable ar-
mée de campagne, d'opérations devant l'ennemi? Redoutable ques-
tion qui restait en suspens à ChâlonsI
Un autre élément de la situation, et non le moins grave pour la
décision à prendre, était ce qui se passait à Metz. L'obscurité com-
mençait à envelopper l'armée du Rhin. L'empereur avait à peine
atteint Ghâlons qu'un voile semblait s'étendre sur les événemens de
la Moselle. Bazaine se disait victorieux le 16 au soir, et même l'im-
pératrice se servait de l'heureuse nouvelle pour convaincre le géné-
ral Trochu de l'inopportunité de la retraite sur Paris. Trochu, un
instant ébranlé, démêlait néanmoins la vérité; « oui, disait-il à l'a-
miral Jurien de La Graviëre en quittant l'impératrice, Bazaine est
victorieux, et pourtant il est arrêté.. « » Le commandant de l'armée
du Rhin était en effet arrêté le 16, il était encore plus arrêté et en
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l'aRMKE BE CHAiONS et SEDAN. 115
outre con^étement cerné à partir du 18 an soir^ après la bataille de
Saint-Privat. Dès lots on ne sayaU plus rien ou presque rien. Les
communicatioQS, interceptées par tes Yoies régulières, devenaient
rares et incertaines. Aux pressantes interrogations que le maréchal
de Ma&-Mahon adressait à Paris, le ministre de la guerre rendait
le 20 par le renseignement le plus vague sur la position de Bazaine
le soir du 18, — ce qui n'empècbait pas cependant le général de
Palikao de raconter ce jour-là m^e au corps législa^ l'histoire
fabuleuse de a trois corps d'armée prussiens ptécifités dans les car-
rières de JaumontI • Non-seulement le maréchal Bazaine se mon-
trait peu communicatif, mais les rares et sommaires informations
qu'il trananettait étaient de nature à donner l'idée la plus inexacte
de sa situation et i égarer c^ix qui, placés loin de lui, avaient à
prendre une résolution. Ainsi, sans parler des inquiétudes peu fon- '
dées qu'il exprimait sur ses approvisionnemens de munitions, Ba-
zaine déguisait évidemment une partie de la vérité lorsqu'il écrivait
le soir de Saint-Privat : « £n ce moment, sept heures, le feu cesse,
nos troupes sont constamment restées sur leurs positions... » Il
n'était pas plus précis dans un rapport du lendemain où il décrivait
les principaux résultats de la terrible a&ire de la veille, et qui
n'arrivait du reste que plusieurs jours après. Certainement rien
dans ces dépêches ne pouvait donner l'idée d'une bataille qui avait
fait plus de 30,000 victimes. Une seule chose apparaissait nui-
nifestement : Bazaine était cerné, il avait dans tous les cas , selon
son propre aveu, besoin de quelques jours pour se refaire sous Metz,
au risque de laisser le blocus se resserrer, les issues se fermer au-
tour de lui, — et qu'on remarque bien dès ce moment ce qu'il y
avait d'étrange, de peu réfléchi, à mettre ou à maintenir le maré-
chal de Mac-Mahon sous les ordres d'un chef investi I II en résul-
tait que tout ce qu'on faisait, tout ce qu'on pouvait tenter à Ghâlons,
restait à la merci de nouvelles incertaines ou tardives ou même
détournées en chemin de leur destination. Entre Ghâlons et Metz,
tout est donc de plus en plus vague et obscur lorsque tout devrait
être concerté et précis.
II.
Que se passe-t-il pendant ce temps au camp ^memi? L'état-major
prussien n'avait eu d'abord qu'une pensée : se porter à grandes
marches sur la Moselle pour gagner la route de Verdun et atteindre
au passage l'armée française de Metz, qu'il supposait disposée à la
retraite. C'est à quoi il employait les forces considérables de Frédé-
ric-Charles et de Steinmetz, i'"" et n'' armées. Pour le moment, après
avdr franchi les Vosges à la suite des divisions de Mac-Mahon, le
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116 REVUE DES DEUX MONDES.
prince royal de Prusse devait s'aiTêter avec la in« armée sur la
route de Nancy, en attendant l'eflet des grands coups qui se prépa-
raient, en se tenant prêt à seconder, s'il le fallait, ces combinai-
sons. La question ime fois vidée devant Metz par les batailles du 16
et du 18, tout changeait de face. Les chefs militaires allemands,
sachant ce qui en était beaucoup mieux qu'on ne le savait à Châlons
ou à Paris, se sentaient plus libres. Le prince royal pouvait désor-
mais reprendre sa marche, dépasser Nancy et s'avancer en côtoyant
le chemin de fer de l'Est dans la direction de la Marne et de Paris.
Ce n'est pas tout. La bataille de Saint-Privat était à peine finie de-
puis quelques heures, l'état-major allemand croyait déjà possible de
former une armée nouvelle qu'il appelait a l'armée de la Meuse »
et qu'il plaçait sous les ordres du prince royal de Saxe. Il allait res-
ter, pour bloquer Metz et contenir Bazaine, les trois corps de la
!«•• armée, quatre corps du prince Frédéric-Charles, deux divisions
et demie de cavalerie et lOi batteries d'artillerie. L'armée du prince
de Saxe, composée de la garde prussienne, du iv^ corps, du xii^ corps
saxon et de deux divisions de cavalerie, — à peu près 80,000 hommes,
— devait enlever Verdun, si elle pouvait, passer dans tous les cas la
Meuse à cette hauteur et s'avancer par la route de Sainte-Menehould
sur Châlons en se reliant au prince royal de Prusse, en concourant
au grand mouvement sur Paris. C'était sur un vaste* front une
masse de 2A0,000 hommes, divisée en deux armées qui devaient
sans cesse combiner leurs marches et leurs opérations. — Dès le
20 août, ce mouvement était commencé et allait commuer les jours
suivans, éclairé et couvert à distance par des nuées d'audacieux ca-
valiers battant le pays, devançant le gros des forces prussiennes.
Ainsi entre le 18 et le 23 août la question en est là. L'armée de
Chftlons se forme en toute hâte, confusément. Bazaine est enfermé
sous Metz, plus ou moins occupé à se refaire, donnant sur ce qu'il
peut o« sur ce qu'il veut des nouvelles plus ou moins exactes. D'un
autre côté, le prince royal de Prusse est en marche, s'avançant vers
la Marne, poussant bientôt des partis jusque vers l'Aube. Le prince
de Saxe, qui a déjà un de ses corps, le iv% à Commercy, se liant à
la m' armée, commence à franchir la Meuse avec la garde prus-
sienne et le xir corps en contournant Verdun, où il va se heurter
inutilement, qu'il ne peut enlever de vive force, mais qui n'arrête
pas sa marche. Cette distribution même des rôles et des situations
définit et limite en quelque sorte d'avance le terrain où allait s'en-
gager la campagne, si l'on voulait essayer de rejoindre l'armée de
Metz pour combattre avec elle ou pour la dégager en appuyant sa
retraite : c'est cette région montueuse et boisée qui se déroule de-
puis Toul, particulièrement depuis Bar-le-Duc jusqu'aux Aidennes,
qu'il faut franchir pour se porter des plaines de la Champagne dans
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l'aBMÉE de CHALONS BT SEDAN. 117
l'ancien pays des trois évèchés. C'est l'Argonne, vaste complication
de plateaux, de gorges, d'étangs et de forêts. Du côté de la Cham-
pagne, en avant de l'Argonne, l'Aisne est une première ligne d'o*
pérations. Du côté du nord, les versans du massif s'abaissent vers
la Meuse, qui, descendant des régions de Langres, court par Com-
mercy, Saint-Hihiel, Verdun, Stenay, Houzon, Sedan, Mézières. Au-
delà de la Meuse, sur la rive droite, des hauteurs parallèles entre-
co&pées de vallées, le chemin de fer de Mézières à Metz par Carignan
et Montmëdy, puis la frontière belge. Des routes nombreuses sillon-
nent depuis longtemps le pays, devenu facile même pour des ar-
mées. Quatre principaux passages s'ouvrent toujours à travers l'Ar-
gonne. L'un, le plus direct, le défilé des Islettes, est celui que suit la
grande route de Paris à Metz par Sainte-Menehould et Verdun. C'est
là que Dumouriez, campé autour de Sedan, venait en 1792 prendre
à revers et briser par la canonnade de Valmy l'invasion prussienne
qui était déjà en Champagne. Plus à l'ouest se succèdent les pas-
sages de Grand-Pré, — de la Croix-au-Bois, où l'on* arrive par Vou-
ziers, — du Chéne-Populeux. Toutes ces issues servent à déboucher
sur la Meuse entre Verdun et Sedan. Qu'on observe bien qu'à partir
du 21 et du 22 août l'année du prince de Saxe avaiftprécisément sa
direction par Verdun sur la route de Sainte-Menehould en se liant
au prince royal de Prusse.
C'est dans ces conditions et sur ce terrain, c'est en présence des
dispositions stratégiques d'un ennemi aussi vigilant qu'audacieux
et avec des forces à peine rassemblées à Châlons que le général de
Palikao parlait de revenir aussitôt à l'action. Il avait deux ou trois
plans de campagne en quelques jours. Il voulait ou qu'on allât droit
sur Verdun pour culbuter le prince de Saxe et donner la main à
l'armée de Metz, — ou qu'on marchât par Stenay sur Montmédy, si
Bazaine ne pouvait plus percer que de ce côté, — ou bien enJSn
qu'on se jetât sur le prince royal de Prusse en marche sur Paris
par la ligne de l'Est. Il n'y avait que le choix des combinaisons
tour à tour proposées et agitées, malheureusement fondées les une#
et les autres sur une appréciation bien peu juste de nos forces, et
sur une ignorance des mouvemens de l'ennemi qui ne fut peut-être
jamais égalée, qui reste im des phénomènes les plus étranges de
cette étrange et triste guerre.
Aller à Verdun, — premier projet de prédilection du général de
Palikao, — oui, assurément, rien de mieux, si c'était possible, si on
avait une armée manœuvrière en état de renouveler sous un Napo-
léon les miracles de la campagne de 1814, si on pouvait gagner de
vitesse le prince de Saxe sur la Meuse, si le prince de Prusse, qui
allait être sur notre flanc, avait les yeux fermés et ne faisait rien
pour nous troubler. Un désastre devenait inévitable, si une de ces
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lis SETUE DBS DEUX ICONDSS.
conditions manquait^ et elles pouvaient manquer^ elles manquaient
toutes. Je ne veux d'autre preuve que ce fait : le général de Palikao
suppose, pour le succès de son plan, que l'armée de €hAloos aurait
dû partir le 21 août, et ce joup-14 le 6% le T corps débarquaient &
peine, ils arrivaient exténués, certainement hors d'état de se mettre
en route sur-le^amp. Avant le départ, les contre-temps commen-
çaient. Au moment où l'on serait arrivé, vers le 26 ou le 26, on se-
rait infailliblement tombé sur le prince de Saxe, qui était déjà en
avant de la Meuse, ayant ses forces C(Hioentrées dans un rayon peu
étendu, pouvant de plus compter tout au moins sur l'appui des deux
corps bavarois de l'armée du prince de Prusse, que leur ligne de
marche tenait assez rapprochés. — Se porter sur Hontmédy par Ste-*
nay, c'était encore fort bien, à la condition de réussir à tromper la
surveillance de la cavalerie allemande, qui battait déjà l'Argonne.
Si on ne réussissait pas, l'armée française avait la chance de se
trouver d'un instant à l'autre dans un étroit espace entre la Meuse
et la frontière belge, serrée de près par les forces allemandes,
qui se détourneraient momentanément de Paris pour se replier sur
elle. — Se jeter sur le prince royal de Prusse pour tenter dt le
surprendre isdfcment, c'était bientôt dit. Lam^ armée allemande
ne comptait pas moins de 150,000 hommes. II fallait donc aborder
cette masse en s'exposant du même coup à être assailli par l'ar-*
mée du prince de Saxe, accourant de son côté sur nous avec ses
80,000 hommes. Voilà la vérité des choses, que le général de Pâli*-
kao méconnaissait ou ignorait lorsqu'avec ses imaginations et ses
hardiesses à la Dumouriez il proposait de si singulières et si terri-
bles parties.
Ni l'empereur, il'faut le dire, ni surtout le maréchal de Mac-Ma-
bon, ne partageaient les illusions du ministre de la guerre, quoi-
qu'ils se crussent obligés d'en tenir compte. L'empereur, réduit à
un rôle tout passif d'ostentation suprême et d'embarrassante inertie,
restant au camp comme si c'était désormais le seul lieu où il pût
tester, l'empereur flottait entre l'opinion du général Trochu , qu'il
avait paru sanctionner le 17, qui répondait à sa propre pensée, et
l'opinion du général de Palikao, à laquelle il avait l'air de se
rendre le 18. Le maréchal de Mao-Mahon résistait de toute la force
de son bon sens aux combinaisons qu'on voulait lui faire exécuter,
et si dans un premier moment, pressé de sollicitations, il écrivait à
Paris que le gouvernement pouvait compter sur lui, qu'il « ferait
tout pour rejoindre Bazaine, » cela voulait dire simplement qu'il
ferait ce qu'il pourrait, qu'il attendrait les événemens. 11 attendait
en effet, plein de perplexité , impatient de voir clair et de se fixer.
H s'adressait à Paris, au ministre de la guerre , qui lui envoyait
plus d'excitations et de plans de campagne que d'infornMi.tions» Il
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l'aBMÉE de CHAL0N8 ET SEDAN. 119
s'adressait même, lorsqu'il le pouyait eDcore, au maréchal Bazaine,
qui ne hii disait rien ou qui loi répondait qu'il était o trop éloigné
du centre de ses opérations pour régler ses mouremens, » qu'il le
laissait a libre d'agir comme il l'entendrait, n Dès lors Mac-Mahon
n'hésitait plus, et le 21 août, quittant le camp de Ghftlons, qu'une
précipitation malheureuse livrait aux flammes derrière lui, il por-
tait son armée ou ce qui pouvait s'appeler son armée, non plus sur
Verdun, mais sur Bèims. Là il pouvait encore, ou revmiir vers le
nord, s'il le Mait, ou se replier décidément sur Paris, ou même at-
tendire l'ennemi sur les fortes positions de la montagne et de la fo-
rêt de Bdms. Au fond, il avait fait son choix ; Reims n'élMt pour
lui à ce moment que la première étape de la retraite définitive sur
Paris.
Une scène caractéristique qui se passait ce jour-là môme ne fai-
sait que confirmer et accentuer la pensée du maréchal. M. Rouher
venait d'arriver en plein mouvement de l'armée. Ancien ministre de
confiance de l'empereur, président du sénat, assistant au conseil
depuis les premiers désastres de la guerre, M. Rouher n'était-il con-
duit à Gh&lons que par une inspiration toute i^ntanée de sympa-
thie pour son souverain? S'il n'avait aucune mission, s'il n'était
qu'un voyageur de sentiment, et il l'assure, il pouvait passer du
moins pour un plénipotentiaire sufiisanunent autorisé des vœux,
des désirs, des impressions qui régnaient autour de la régente,
dans les conseils du gouvernement de Paris. Toujours est-il qu'ar-
rivé le matin du 21 au camp de Châlons, le soir à Reims, il se ren-
contrait au quartier -général de Courcelles avec l'empereur, le
maréchal de Mac-Mahon, le chef d'état-major de l'armée, et dans
cette entrevue, transformée en une sorte de conseil de guerre assez
étrange, il livrait un dernier combat pour les idées d'offensive du
général de Palikao. Bien qu'il n'eût aucune illusion et qu'il crût
déjà i( tout perdu, » -^ c'était le mot dont il se servait en abordant
l'empereur, — M. Rouher n'insistait pas moins pour la grande
combinaison. Il faisait de la stratégie à sa manière, il proposait au
maréchal de Mac-Mahon d'aller a foire sa jonction avec Bazaine, »
de battre sans doute les Allemands, puis « de revenir sur le prince
royal » pour « protéger Paris dans des conditions de victoire et
sauvegarder tous nos intérêts. » C'était ce qui s'appelait conduire
rondement les choses. Le maréchal avait ime idée bien autrement
sérieuse de la situation, et refusait absohiment de se laisser entraî-
ner dans cette aventure, a Cest impossible I » s*écriait-iU et il dé-
clarait du ton le plus résolu que le lendemain, à moins de quelque
nouvelle décisive ou d'un ordre de Bazaine, il se dirigerait positive-
ment sur Paris. L'empereur écoutait et ne disait rien, il en revenait
à son mot : ce alors que faut- il faire? » M. Rouher n'avait pas
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120 BEYCE DES DEUX MONDES.
réussi; il était réduit à repartir immédiatement pour Paris sans
avoir rien obtenu, emportant, avec des proclamations et des décrets,
la certitude de cette résolution de retraite qui allait jeter la régente,
le conseil, le ministre de la guerre, dans des transes nouvelles et
provoquer de leur part un suprême effort d'opposition.
La question en était là lorsque tout changeait de face par une de
ces péripéties qui sont comme les auxiliaires de la fatalité. Dans la
matinée du 22 août, au moment où les ordres pour la marche sur
Parijs étaient déjà prêts, arrivait à Reims une dépêche du maréchal
Bazaine datée du 19, et disant : « Je compte toujours prendre la
direction du nord et me rabattre ensuite par Monlmâdy sur la route
de Sainte-Menehould et Châlons, si elle n'est pas fortement occupée;
dans le cas contraire, je continuerai sur Sedan et mime Mézières
pour regagne}' Châlons... » D'un autre côté, à peu d'intervalle, ar-
rivait de Paris un télégramme plein d'émotion et d'impatience, ex-
pédié sous l'impression du rapport de M. Rouher. « Le sentiment
unanime du conseil en présence des nouvelles du. maréchal Bazaine
est plus énergique que jamais, disait-on. Les résolutions prises hier
soir devraient être abandonnées;... ne pas secourir Bazaine aurait
à Paris les plus déplorables conséquences. En présence de ce dé-
sastre, il faudrait craindre que la capitale ne se défendit pas... »
C'est sous le coUp de ces communications que le maréchal de Mac-
Mahon se décidait, entre dix heures du matin et une heure de l'a-
près-midi , à suspendre son mouvement sur Paris, à reprendre la
route du nord. Que cette décision fût prise tout d'abord sur la dé-
pêche de Bazaine, avant l'arrivée de la dépêche du ministre de la
guerre, qui se serait croisée, dit-on, sur le fil du télégraphe avec
l'avis de la détermination nouvelle adoptée à Reims, soit; la ques-
tion de responsabilité morale ne change guère. Le télégramme mi-
nistériel n'était pas moins parti de Paris avant qu'on connût aux
Tuileries ce qui se passait à Reims depuis le matin ; il avait pour
objet d'aiguillonner le maréchal ou, pour mieux dire, de lui fermer
la route de Paris. C'était la manifestation redoublée, aggravée, de la
pression sous laquelle se débattait depuis quatre jours le comman-
dant en chef de l'armée de Châlons, et qui pesait certainement sur
lui à cette dernière heure; mais ce n'est pas tout, ce n'est même pas
le point le plus grave.
Cette délibération contradictoire, agitée, se complique d'une cir-
constance plus délicate. Il y avait une autre dépêcbTe de Bazaine
expédiée de Metz à la suite de la première le 19 au soir ou le 20 au
matin par une voie différente, arrivée aussi le 22 à Reims, adressée
spécialement au maréchal de Mac-Mahon et disant : a J'ai dû prendre
position près de Metz pour donner du repos aux soldats et les ravitail-
ler... L'ennemi grossit toujours autour de moi; je smyrài probable-
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l'armée de CHALONS ex SEDAN. 121
menti^viv tous joindre la ligne du nord et vous préviendrai si la
marche peut être entreprise sans compromettre^ l'armée... » Dans
cette dépêche, Bazaine se montrait évidemment bien moins aflirmatif
que dans celle où il traçait son prochain itinéraire par Montmédy.
Tout était incertain, douteux, suspensif, tout se résumait dans ce
mot : a je vous préviendrai I » Or cette dépêche, Hac-Mahon ne la
recevait pas, il n'en avait aucune connaissance. Qu'était-elle deve-
nue? Dans quelle intention, ou par quelle fatalité, ou par quelle né-
gligence se trouvait-elle interceptée ou retenue et dans tous les cas
détournée de sa destination? C'est là un mystère qui même encore
aujourd'hui n'est point éclairci (1). Une chose bien certaine, la dé-
pêche était arrivée, le ministre de la guerre du 22 août 1870 l'avait
reçue de son côté, il ne jugeait nécessaire ni de la transmettre à
Hac-Mahon, ni de lui demander s'il la connaissait, et, lorsqu'il a été
interrogé, il a répondu : « Je ne pouvais pas prévoir que le maréchal
de Hac-Mahon n'aurait pas connaissance d'une dépêche qui avait
été adressée en triple expédition et dont l'une m'était parvenue. J'ai
pensé que le maréchal l'avait reçue. •• » De trois expéditions, une
seule, la plus importante, n'était donc point arrivée : voilà le faitl
Si le maréchal de Mac-Hahon avait reçu cette dépêche, s'il avait
connu les restrictions du général en chef de l'armée du Rhin, s'il
avait su que Bazaine se réservait encore de le prévenu*, aurait-il pris
sans plus de réflexion le parti auquel il s'arrêtait le 22 août? C'est
au moins douteux, à en juger par ce mot poignant qu'il aurait dit à
un de se^ lieutenans en sortant du conseil où venait d'être décidée
la marche 'sur le nord : n f aurais mieux aimé me voir couper le
bras droit que d'être forcé de signer un ordre pareil, qui est la perte
de notre dernière armée I »
C'était l'acte d'obéissance d'un soldat se préparant à une entre-
prise que son instinct et son jugement désavouaient, se rendant
à des nécessités qu'il ne pouvait ni éluder ni dominer, et ici je
voudrais montrer cette situation d'un chef militaire ayant à se dé-
battre au milieu de toutes les impossibilités et de toutes les inco-
hérences. Le maréchal de Hac-Hahon avait affaire au ministre de
la guerre, qui ne cessait de « peser sur lui, » — c'est le mot du
général de Palikao, — pour le pousser en avant, pour lui imposer
des plans de campagne. U étair censé en même temps placé sous
les ordres de Bazaine, dont il ne recevait que peu de nouvelles, dont
(1) Une instrnctioii Judiciaire a été commencée sur cette affaire à la Buite du procès
du maréchal Bazaine, qui a mis en lumière cet incident, asses peu connu pour que
bien des récits aient fait une confusion entre les dépèches arrivées au maréchal de
Mac-Mahon. On a supposé tout simplement que la dépêche n*avait pas pu être ignorée
du maréchal, puisqu'elle était parvenue au quartier-général de Tempereur et an mi-
nistre de la guerre. Il ne s*agit nullement id, bioi entendu, de chercher qui a été
coupable. I y a eu ou négligence ou suppression de dépèche, voilà le fait.
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123 BETUE DES DEUX 1C0NDE8.
ii I» connaissait ni la position^ ni les ressources, ni les intentions.
U portait dans son camp un empereur qui ne commandait plus, c'est
vrai, qui ne restait pas moins un embarras. On prétendait lui don*
ner à exécuter ime opération qu'il croyait compromettante, impos^
sible, avec une armée dont il n'ignorait pas les faiblesses, en pré-
sence d'un ennemi dont il venait d'éprouver la puissance. Son
sentiment militaire, sa raison, le ramenaient vers Paris, et, puisqu'il
pensait ainsi, il aurait dû, dit-on, résister à toutes les obsessions,
refuser de se prêter à des combinaisons dont il voyait le péril. Cest
possible; mais, d'un autre côté, on ne cessait de faire peser sur lui
les responsabilités les plus redoutables, la perte de Metz et de l'ar-
mée du Rhin, les événemens qui pouvuent éclater à Paris. Lui-
même, dans ses délibérations intimes, il n'était pas insensible à la
gravité des choses» a Abandonner Bazaine, a-t-il dit, me causait un
véritable déchirement. » Au dernier moment enfin, lorsqu'il aurait
eu l'intérêt le plus pressant à ne rien ignorer, un élément essentiel
de décision lui manquait; la dépêche qui aurait pu le mieux l'éclai-
rer lui restait inconnue.
Tout est lutte et contradiction, et c'est de cet ensemble de circon-
stances obscures, tourmentées, que sort la résolution suprême qui,
pour sauver l'armée de Metz, va perdre l'armée de Ghâlons, — que
Mac-Mahon résume, non sans laisser entrevoir comme une dernière
réserve, dans une dépêche expédiée à tout hasard au maréchal
Bazaine : « Je marche dans la direction de Montmédy. Je serai
aiM-ès-demain sur l'Aisne, d'où /opérerai suivani les circonstances
pour venir à votre secours. •• d
III.
C'en est donc fait, tout est décidé le 22, et le 23 au matin l'armée
entière s'ébranle, un peu en désordre d'abord, mais avec l'élan et
la bonne volonté que des soldats retrouvent bientôt quand ils vont
en avant. Elle doit se porter le premier jour sur la Suippe, entre
Saint-Masmes et Saint-Martin-L'Heureux, en pleine Champagne,
puis sur l'Aisne. Le 5« et le 12' corps tiennent la gauche de l'armée,
le l^ corps est au centre, le ?• corps forme l'aile droite, protégée
par les cuirassiers de Bonnemains. La cavalerie de Margueritte, qui
a escorté l'empereur le 16, au sortir des lignes françûses de Metz
et qui n'a pu rejoindre l'armée du Rhin, est en avant vers Monthois,
(^servant l'Argonnedu côté de Grand-Pré. C'est là le point de dé-
part. La direction générale est ie passage de l'Argrane par le
Chêne-Populeux, Vouziers, Grand-Pré, pour tomber sur la Meuse
vers Stenay, où Ton touche à Montmédy.
Assurément» puisqu'on tentait l'aventure, il n'y avait plus qu'un
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l'aBUÉE de CHAL0N8 ET SEDAN. 12S
moyen de se tirer d'afiaire, c'était d'atténuer les périls de l'^tre*^
prise par la rigueur foudroyaute de retécution, par la précision et
la rapidité des monyeinens^ de se mettre en mesure d'arriyer sur La
Meuse au plus rite, de façon à devancer l'ennemi» sans lui laisser le
temps d'amener ses masses k notre rencontre ou à notre suite» Ce
n'était point impossible^ La marche par l'ouest de l'Argonne, en
s'accomplissant plus loin des Allemands, avait la chance de leur
échapper tout d? abord et peut^tre de les embarrasser. Il n'y avait
guère que 80 kilomètres à parcourir poor atteindre Stenay, trois ou
quatre jours devaient suffire amplement. Vers le 26 ou le 27 au plus
tard, le 6* et le 12* corps, débouchant par le Chêne, par le défilé
de Quatre-CUiamps, le l*' et le 7« corps s'avançant par Vouaiers, la
Croix-au-Bois, Grand-Pré, pouvaient se trouver assez concentrés
sur la ligne de Buzancy, Nouart, à portée de ta Meuse. Le succès
définitif restait certes bien problématique encore. La jonction n'é-
tait pas faite, elle dépendait de Bazaine, qui aurait à livrer une nou-
velle bataille et à la gagner. L'armée de Ghâlons pouvait courir
avant peu d'étranges risques; mais enfin, si elle arrivait le 27 sur
la Meuse, elle avait la chance de n'avoir aibire qu'au prince de Saxe«
Tout tenait à la célérité. Malheureusement les difi&cultés commen*-
çaient presque au départ de Reims, et l'armée en était à peine à sa
seconde marche que déjà le 5* et le 12* corps, brusquement dé-
tournés de leur direction, se voyaient ramenés à- l'ouest sur Re-
thel pour ne repartir que le 26 après une journée perdue. Pour-
quoi ce détour sur Rethelf C'était en partie la suite d'une nécessité
de ravitaillement, peut-être aussi en partie TeiTet d'un excès de
prudence et dans tous les cas la conséquence de l'organisation hâ-
tive, incomplète de l'armée. Dès le premier jour, deux des chefs de
corps avaient prévenu le maréchal que leurs troupe» allaient man-
quer de vivres le lendemain. Inquiet pour ses approvisionnemens,
bien plus préoccupé encore de sa ligne de communication avec Pa^
ris, qu'il laissait découverte en s'avançant et qut pouvait être coupée
tf un instant à l'autre, soucieux des témérités périlleuses auxquelles
on le poussait, Mac-Mahon se sentait disposé à redoubler de pré-
cautions bien plus qu'à payer d'audace, et il ne croyait pouvoir
mieux faire que de s'appuyer à Rethel, au diemin de fer de Reims
à Mézières : première et irrép«:able perte de temps, premier signe
d'indécimon dans une marche où chaque heure est précieuse, où le
doute peut tout compromettre.
Qtt'arrive-^il en efiet? Le monvaneni prend aussitôt une sorte
d'allure flottante et décousue. Tandis qu'une partie de l'armée passe
la journée du 26-autour de Rethel, le reste ralentit nécessairement
sa marche; le 1^ corps fait au plus 16 kilomètres pour gagner
Adôgny, le 7^ corps atteint Youziers après une étape plus courte
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124 REVUE DES DEUX MONDES.
encore. Le 26, Ducrot et Douay sont comme la veille obligés de se
borner à une étape de quelques kilomètres, ou même de s'arrêter
pour laisser à l'aile gauche, partie le matin de Rethel, le temps de
rentrer en ligne par le Chêne et Tourteron, où le 12« corps arrive
le soir avec le quartier impérial. Le 1"^ corps va camper sur le pla-
teau de Voncq, à 8 kilomètres d'Attigny; le 7« corps, quant à lui,
tourne autour de Vouziers, passant d'une rive de l'Aisne sur l'autre
rive, piétinant sur place, dans la boue, sous des pliries torrentielles.
Hésitations du commandement, oscillations des marches, désordres
dans le service des vivres, encombremens des équipages, tout com-
mence à réagir sur le moral de cette armée prompte à s'énerver et à
se décourager. Par une combinaison étrange de plus, par un ordre
que rien n'explique, la cavalerie de Margueritte, qui pendant les
premiers jours a éclairé l'aile droite, est ramenée, à dater du 25, de
même que la cavalerie Bonnemains, au centre et à la gauche, où elle
n'a rien à faire, tandis que notre flanc le plus menacé n'est gardé
que par la cavalerie peu nombreuse de Douay. C'est dans cette situa-
tion que se révèle tout à coup la présence des Prussiens, contre les-
quels va se heurter une partie de la division Dumontj du ?• corps,
la brigade Bordas, que le général Douay a envoyée pour garder le
défilé de Grand-Pré, et qui se croit déjà en face de « forces supé-
rieures. » Douay, bientôt informé de ce qui se passe à Grand-Pré,
n'a plus qu'un souci : charger le général Dumont d'aller dégager
sa brigade, qu'il croit en péril, se mettre lui-même sous les armes
en avant de Vouziers pour attendre l'ennemi, et prévenir le com-
mandant en chef, dont le quartier-général est malheureusement
assez éloigné. Voilà où en sont les choses le soir du 26 après quatre
jours de marche : on a gagné 50 kilomètres depuis le départ de
Reims, et l'armée, occupée d'un côté à reprendre son équilibre,
rompu par le détour sur Rethel, sent d'un autre côté l'ennemi sur
elle. L'alerte a été sans doute un peu prompte et un peu vive : ce
n'est point encore le gros de l'armée prussienne; tout se borne pour
le moment à des escarmouches d'avant-garde. L'échauffourée de
Grand-Pré prouve du moins que l'ennemi est sur nos traces, qu'il
accourt, et cette nouvelle, arrivant d'heure en heure de toutes parts,
vient raviver les anxiétés du maréchal de Mac-Mahon en lui révé-
lant l'imminence et la gravité de la crise qui s'approche.
L'armée allemande effectivement n'était plus bien loin, et ce qu'on
commençait à distinguer ne devait être que le prélude des opéra-
tions par lesquelles l'ennemi se disposait à déjouer les entreprises
de l'armée de Châlons. Au premier moment, il est vrai, les chefs
de l'état-major prussien n'avaient d'autre pensée que de poursuivre
le grand mouvement d'invasion qu'ils dirigeaient sur Châlons et
sur Paris. Tandis que le prince de Saxe, après une tentative inutile
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L'ARM££ de CHâLONS ET SEDAN. 125
sur Verdun, franchissait la Meuse, poussant sa cavalerie sur la route
de Sainte-Menehould à travers l'Argonne, le prince royal de Prusse
s'était avancé de son côté vers la Marne, envoyant des partis jusqu'à
Vitry-le-Français. Ce qu'ils pouvaient rencontrer de résistance à
Châlons ou sur un autre point, ce que nos généraux se proposaient
de faire, les Allemands ne le savaient pas encore. La retraite sur
Reims avait réussi à les tromper ou du moins à prolonger leur incer-
titude sur nos desseins. Le fait est que pendant deux jours la marche
de Mac-Mahon vers le nord leur avait complètement échappé. Ce
n'est que le 25 qu'ils conmiençaient à démêler la vérité. Ils l'appre-
naient par les cavaliers du prince Albert qui dépassaient le camp
de Cbâions évacué et incendié, par les éclaireurs du prince de Saxe
qui battaient l'Argonne, surtout peut-être par des journaux de Pa-
ris, dont les légères et coupables indiscrétions les mettaient sur la
voie. Aussitôt l'état-major-général du roi, qui était à Bar-le-Duc le
25, prenait son parti, et, avant que le soir fût passé, il avait arrêté
ses résolutions : il suspendait le mouvement sur Paris pour rejeter
par une grande conversion l'armée du prince royal et l'armée du
prince de Saxe sur Mac-Mahon. A ce moment, la m* armée était
entre Bar-le-Duc et Châlons, à plus de 80 kilomètres de la ligne
de marche des corps français; l'armée de la Meuse, bien que plus
rapprochée de nous, était encore, au moins en partie, à plus de
50 kilomètres : il suffit de rapprocher les dates et les positions pour
voir ce que pouvaient nous coûter des lenteurs inévitables peut-
être, dans tous les cas désastreuses.
Rien n'était certes plus audacieux que le 'mouvement résolu le
soir du 25 ao&tpar les Allemands; mais ils avaient l'orgueil du suc-
cès, une confiance doublée par la désorganisation croissante dont
ils étaient les témoins. De plus, pour accabler cette armée de Mac-
Mahon dont la marche , en les étonnant d'abord , les comblait de
joie, ils avaient les huit corps du prince de Prusse et du prince de
Saxe, représentant une force de 230,000 hommes au moins, et,
comme si ce n'était pas assez, ils allaient détacher de l'armée d'in-
vestissement de Metz deux corps, le ii* et le m% qui se portaient un
moment dans la direction de Stenay, pour rentrer, à la vérité ,
presque aussitôt dans leurs lignes. Les Allemands avaient à l'appui
de leur hardiesse l'avantage du nombre , c'est bien certain , ils
étaient servis par nos hésitations , rien n'est plus clair. Tendre ce
vaste filet 'destiné à se resserrer sur nous, faire arriver, à point
nommé, presque à heure fixe , par des chemins différens , sans in-
terruption et sans trouble, des forces si considérables concourant à
une même action , tout cela n'était pas moins une opération de pre-
mier ordre, rappelant les plus puissantes combinaisons de Napoléon.
Il faut savoir se dire que, si l'on a été vaincu, on l'a été par un en-
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126 BEVUE DES DEUX MOIfDES.
Demi qui avait tout fait pour vaincre^ et qui savait la guerre^ que nous
avions un peu oubliée. Dans le plan de M. de Mohke, l'armée du
prince de Saxe, à laquelle (m ac^igndt momentanément les deux
corps bavwois, avait mission de descendre la Meuse jusqu'à Stenay,
de se jeter sur notre flanc à travers l'Argonne, de nous harcela*, de
nous retarder de façon à laisser à la m* armée le temps d'arriver.
Gelle-d de son c6té devait se porter sur notre ligne de marche,
prendre l'Argoone à revers par Grand -Pré, Youziers, Attigny, le
Chéne,^ en sorte que cette grande conversion, aj^yée d*ime part à
la Meuse, décrivant au sud un cercle qui pouvait s'étendre ou se
resserrer selon les circonstances, tendait sans cesse i envelopper
Mac-MalKm pour l'étreindre sur un pœnt que les hasards de la
guerre fixeraient.
Le signal partait de Bar-le-Duc dans la nuit du 26 au 26. Toute
la cavalerie allemande se jetait aussitôt en avant à travers l'Argonne,
paraissant partout, se montrant dès Te 26 à Grand-Pré, où elle com-
mœçait à nous joindre, et c'est à l'abri de ces mobiles rideaux de
cavaliers que s'accomplissaient à marches rapides ces mouvemens
conçus avec une hardiesse mêlée de prévoyance, exécutés avec un
ensemble et une sûreté redoutables. Notre quartier-général n'était
pas encore au Chêne que le quartier -général du roi de Prusse,
quittant Bar-le-Duc, était à Glermont en Argonne , au centre des
opérations. Le 27, le xii* corps saxon se trouvait & Stenay, tenant
les deux rives de la Meuse; il était suivi du iv* corps, de la garde
des Bavarois , qui avant deux jours allaient être sur nous. Le 27
aussi, le V, le XI* corps, les Wurtembergeois du prince royal, avaient
des avant-gardes à Sainte-Menehould, de sorte que, si l'on n'était
pas encore tout à fait en présence, on se rapprochait d'heure en heure.
Le maréchal de Mac-Mahon, sans connaître la vérité tout entière,
en voyait assez dans la journée du 27 pour juger la situation avec
l'esprit militaire le plus sûr. Il démêlait clairement, — on le lui
annonçait d'ailleurs de toutes parts, ^* que deux fortes colonnes,
deux armées distinctes, marchaient sur lui par le nord et par le sud
de l'Argonne. D'un autre côté, il n'avait reçu aucune nouvelle de
Metz depuis son départ de Rehns, il était informé d'une manière
sûre, quoique indirecte, que deux jours auparavant Bazaine n'avait
encore rien tenté. Que pouvait-il faire dans ces conditions 7 Devait-il
poursuivre sa marche ou s'arrêter 7 Question terrible qu'il se posait
à lui-même à son quartier-général du Chêne I C'est alors que le
27 août, à huit heures du soir, il adressait à Paris cette dépêche, où
tout était vrai, sauf l'évaluaticm des forces de l'ennemi, qui restait
bien au-dessous de la réalité :
« Les 1^ et n* années, plqs de 2M,000 hommes, bloquent Metz. Une
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t'AtaSÉB DE CHAEONS ET SEDAN. 127
force évaluée à 50,000 hommes serait établie sar la rive droite de la
Meuse pour gêner ma marche sur Metz. Des reûseigoemeos annonoent
que Tanaée du prince royal de Prusse se dirige aujourd'hui sur tes Ar-
dennes avec 50,000 hommes... Je suis au CbOne avec uo peu plus de
lis, 000 hommes, le n^ai aucune nouvelle de Basaine; si je me porte à
sa rencontre; je s^^ attaqué de front par une partiedes i^ et n* armées,
qui à la faveur des bois peuvent dérober une force supérieure à la
mienne , en même temps attaqué par Tarmée du prince royal de Prusse
me coupant toute ligne de retraite. Je îm rapproche demain de Mèsières,
d^oik je eonUMerai ma retraiu, selon les événemens, vers Touest. »
Que répondait-on de Paris? La dépêche de Hac-Mahon était visi-
blement un nouveau coup de foudre pour le gouvernement. Aux
appréciations si nettes du maréchal, le ministre de la guerre oppo-
sait des alarmes politiques, des informations de fantaisie puisées on
ne sait où. « Si vous abandonnez Bazainey âisait41 , la révolution
e$t dam Parié y et vous wez attaqué vous-même par toutes les forces
de F ennemi... Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui est à Char-
Ions, mais un des princes, frère du roi, avec une avant-^arde et
des forces de cavalerie... » Le général de Palikao assurait qu'on se
trompait, qu'on avait « trentë-six heures, peut-être quarante-huit
heures d'avance » sur le prince royal. « Vous n'avez devant vous,
ajoutait-il, qu'une partie des forces qui bloquent Metz, et qui, vous
voyant vous retirer de Gii&lons à Reims , s'étaient étendues vers
l'Argonne. » Évidemment le général de Palikao ne voyait rien, il
n'avait aucune idée ni de la position du maréchal, ni des inten-
tions et des mouvemens de l'enn^ni, ni de la vérité des choses; il
fermait les yeut à la lumière qu'on lui montrait, et tout ratier à sa
pensée, à i'entratnement de sa confiance, comme s'il eût craint de
n'avoir pas dit assez dans sa première dépêche de la nuit, il adres-
sait le 28 au matin à Mac-Mahon une véritable sommation : a Au
nom du conseil des ministres et du conseil privé, je vous denumâe
de porter secours à Bazaine en profitant des trente heures d'avance
que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je fais porter le corps
de Vinoy sur Reims... » C'était le renouvellement des pénibles
luttes de Ghâlons et de Reims, mais cette fois dans des condittons
bien plus extrêmes, bien plus décisives. Il s'agissait sinon de tout
sauver, — c'était difficile désormais, — du moins d'éviter de tout
perdre, ût s'arrêter au bord de Tabîme, et ce jour-là certes le gé-
néral de Palikao se chargeait d'une terrible responsabilité. Livré à
' lui«-même, Mac4Iahon n'eût point hésité ; il n'avait point écrit à
Paris pour provoquer des ordres qu'on pouvait se diiq>raser de lui
donner; il notifiait simplement une résolution prise. Que ne le lais-
saiMm flaire? que ne résistait-il de son c6té et ne suivait-ii jusqu'au
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128 REYUE DES DEDX MONDES.
bout sa propre inspiration? Chose curieuse qui peint le chaos du
moment, Tempexeur lui-même, qu'on a toujours cru favorable aux
idées venant de Paris, pressait au contraire le maréchal de persister
dans ses intentions de retraite. Devant les^épècbes si impératives
qu'il recevait coup sur coup, Mac-Mahon croyait devoir s'arrêter.
C'était la fatalité qui triomphait encore une fois dans ce drame in-
time du Chêne-Populeux, ayant pour messagère un télégramme du
général de Palikao I
Le désastre, j'ose le dire, ne pouvait plus être loin. Cette péripé-
tie nouvelle avait d'autant plus de gravité que par le fait, au mo-
ment où arrivaient les injonctions aussi impérieuses qu'irréQéchies
du ministre de la guerre , la retraite sur Mézières était déjà com-
mencée. Dès le 27 au soir, les premiers ordres avaient été donnés,
et aux premières heures de la nuit les quatre corps s'étaient hâtés
de^préparer leur marche vers l'ouest par Vendresse, Poix, Mazemy,
en se faisant précéder des parcs et des bagages. Il fallait donc tout
changer maintenant, revenir sur ses pas, ramener dans la direction
qu'on venait d'abandonner ces masses de quatre corps d'armée qui,
en s' accumulant sur quelques routes autour du Chêne, en se cou-
pant pour reprendre leur ligne, finissaient par produire des « en-
combremens inextricables d'hommes, de voitures et de chevaux. »
Le temps était affreux, les soldats, excédés de fatigues inutiles, man-
quant souvent de vivres, s'abandonnaient à l'indiscipline; l'inquié-
tude et la défiance entraient dans les esprits au spectacle de ces
mouvemens contradictoires qu'on ne s'expliquait pas, dont le com-
mandement souffrait dans i^n prestige. C'est à peine si, s^rès plus
de douze heures passées à se débattre dans une confusion démora-
lisatrice, on avait regagné quelques kilomètres le 28 au soir, et ce
n'est guère que le 29 que l'armée française, pouvait reprendre sa
marche sur une ligne assez incohérente, où le 12' corps occupait la
gauche, où le 5' corps, par une évolution singulière, avait passé à
l'extrême droite. Malheureusement ce temps que nous perdions
tournait au profit de l'ennemi, qui s'avançait rapidement, qui se
montrait à Grand-Pré, à Buzancy, sur notre front, même à Vouziers
sur nos derrières, tourbillonnant de toutes parts, prenant nos posi-
tions à mesure que nous les quittions, grossissant à vue d'oeil, si
bien que ce qui eût été encore possible le 27 devenait à chaque in-
stant plus difficile.
Que se proposait de faire le maréchal de Mac-Hahon, exécuteur
obéissant des ordres de Paris? Il voulait toujours sans doute fran-
chir la Meuse, dont il n'était plus éloigné, pour se diriger sur Mont-
médy; il voulait même la franchir a coûte que coûte, » au plus
vite. C'était l'instruction incessante qu'il adressait à tous ses lieu-
tenans; seulement, rien n'est plus clair, à mesure qu'on avançait,
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l'armée de CHALONS et SEDAN. 129
le désarroi augmentait. Tandis que Lebrun passait librement la
Meuse dès le 29 à Mouzon et que Ducrot allait à son tour la passer
sans trouble le lendemain un peu plus bas, à Remilly, Douay et de
Fàilly restaient pendant ces deux jours aux prises avec les difficultés
les plus sérieuses. Si Tétat-major prussien avait voulu attendre le
moment décisif, il n'aurait pu mieux calculer, et il ne pouvait aussi
être mieux servi : il allait trouver le 30 août deux de nos corps sur la
rive droite de la Meuse, deux autres corps sur la rive gauche, celui
de Douay s'avançant péniblement à travers le défilé de Stonne,
celui du général de Failly s'attardant à Beaumont, comme pour pré-
parer au prince de Saxe une facile victoire, premier*prix des habiles
manœuvres de M. de Moltke.
IV.
II. y a des heures où tout est contre- temps. Ce premier contre-
temps de Beaumont, où venait aboutir cette étrange campagne, fut
une désastreuse surprise, prologue de la grande et irréparable ca-
tastrophe qui se préparait. La veille, le général de Failly avait passé
une partie de la journée à se battre avec les Saxons vers Nouart et
Bois-des-Dames , sur la route de Stenay qu'il avait mission de
suivre. Un officier lui avait été envoyé le matin pour modifier sa di-
rection et le détourner d'un combat trop obstiné; cet officier, M. de
Grouchy, avait été pris par l'ennemi. Le général de Failly n'avait
donc appris qu'assez tard, par un second officier, qu'il devait se ra-
battre sur Mouzon par Beaumont, où son corps refluait effective-
ment pendant toute la soirée,' où il n'arrivait lui-même qu'assez
avant dans la nuit.
Cette petite ville de Beaumont, où le général de Failly se trou-
vait conduit par un hasard de la guerre, est sur les derniers ver-
sans de l'Argonne, dans une sorte d'hémicycle fermé au sud par la
vaste forêt de Dieulet, couvert au nord par une. série de collines,
les Gloriettes, couronnées de bois qu'il faut franchir pour arriver
à Mouzon. Par l'est, elle touche presqu'à un repli de la Meuse, cou-
lant à peu de distance; par l'ouest, elle communique avec l'inté-
rieur de l'Argonne, avec les défilés où Douay se trouvait en ce mo-
ment même engagé. Ce n'était pas une ville à défendre, c'était un
camp de passage où pouvait s'abriter un moment une petite armée
marchant avec vigilance. La vérité est que le malheureux 5^ corps,
arrivant pendant toute la nuit pêle-mêle, exténué de fatigue et af-
famé, s'était installé comme il avait pu autour de Beaumont : au
sud de la ville, au bas des pentes boisées de Dieulet, la division Goze
avec quelques régimens de la division Guyot de Lespart, au nord le
TOBB IH. — i874. 9
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ISO REVUE DES DEUX MONDES.
reste de la division de Lespart, la brigade qui restait au général
Labadie, la cavalerie, le génie. Cne simple vue du pays aurait dû
suffire pour montrer la nécessité d'occuper les collines du nord
qui dominent la vallée, de surveiller au sud ce mystérieux amphi-
théâtre de forêts d'où pouvait descendre un ennemi invisible, — on
n'en faisait rien. Des camps mal posés, l'artillerie laissée dans un
pli de terrain, les principales positions négligées, peu de grand'-
gardes, pas de reconnaissances, on en était là le 30 au matin, —
« et, selon le mot expressif d'un des témoins, l'ennemi laissé la
veille après le combat à 5 kilomètres! » Chose étrange, le général
de Failly négligeait toutes les précautions au moment même où il
avouait qu'il lui était « impossible de dire s'il avait devant lui une
division ou plusieurs corps d'armée. » Il ne savait pas que le prince
de Saxe était déjà tout près de lui avec le iv*, le xii® corps et la
garde, que les Bavarois touchaient à Buzancy et suivaient Douay,
que le v*, le xi* corps, les Wurtembergeois du prince royal, arri-
vaient de leur côté, que le quartier-général du roi était à Grand-
Pré, et allait être dans quelques heures silr les hauteurs voisines
de Sommauthe.
Cette journée du 80, la dernière laissée à notre pauvre fortune
pour passer la Meuse et qui allait être marquée par la jonction dé-
finitive des armées prussiennes, cette journée inquiétait gravement
le maréchal de Mac^Mahon, qui dès le matin, à l'aube, arrivait à
Beaumont, témoignant le plus sérieux souci pour cette aile droite
de son armée. Il aurait voulu que le 5* corps ne perdît pas un mo-
ment et se hâtât de partir pour Mouzon, qui n'était plus qu'à deux
lieues; il allait d'un autre côté presser la marche de Douay. Il sen-
tait que là était le danger, qu'on pouvait tout craindre tant que
l'armée entière n'avait pas franchi la Meuse. Le général de Failly
cependant montrait la plus bizarre sécurité, et se laissait retarder
sous prétexte de donner à ses soldats le temps de se remettre un
peu et de fourbir leurs armes. Vainement, à mesure que s'écoulaient
les heures de la matinée, les avis alarmans se multipliaient, vaine-
ment des habitans fugitifs venant du côté des bois assuraient que
l'ennemi se rapprochait, ces propos n'excitaient que des railleries.
On était au camp comme en pleine paix, les hommes à la corvée ou
à la maraude, l'artillerie dételée, à l'aventure, les chevaux à l'a-
breuvoir, lorsque, entre onze heures et midi, les officiers , répan-
dus dans Beaumont, et le commandant en chef lui-même, qui se
trouvait à déjeuner chez le maire, entendaient ce cri sinistre : « les
Prussiens sont sur vous ! » Peu après, vers midi, un premier coup
de canon retentissait. Presque aussitôt des colonnes d'infanterie dé-
bouchaient des bois par quatre ou dnq chemins forestiers. L'armée
du prince de Saxe se déployait, portant son centre sur nos campe-
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l'âRHÉE de CHALONS et SEDAN. ISl
mens du sud de Beaumont, s'étendant par son aile droite vers la
Meuse et Letanne, gagnast par son aile gauche la Thibaudine sur la
route dç Stonne; elle tendait à nous envelopper. Avant qu'on eût le
temps de se reconnaître, le centre de l'ennemi tenait notre camp
sous son feu, à 400 mètres de distance !
La surprise ne pouvait être plus complète et plus terrible. Cet
orage inattendu tombant sur nos bivouacs en désarroi produisait tout
d'abord un affreux désordre, une confusion indescriptible d*hommes,
de chevaux effarés se précipitant de toutes parts sous les obus. Pas
une pièce d'artillerie n'était en position , pas un bataillon n'était
formé. Bientôt cependant ces soldats, un instant déconcertés, se je-
taient sur leurs armes et se mettaient en devoir de soutenir le choc.
La panique éclaircissait les rangs; en défmitive la division Goze, avec
les deux brigades Nicolas et Saurin , et les quelques autres troupes
qui se trouvaient là» formaient un noyau de 7,000 ou 8,000 hommes
qui, vigoureusement ralliés par leurs chefs, ne laissaient pas d'ar-
rêter l'ennemi. Au premier moment s'ouvrait un combat décousu,
meurtrier, où en moins d'une heure tombaient à la tête de leurs sol-
dats le colonel de Behagle du !!• de ligne, frappé à mort, le vail-
lant colonel Berthe du 86® de ligne, grièvement blessé et depuis
général, le colonel du 68* de ligne et ses trois chefs de bataillon, le
commandant de Lacvivier du A6® de ligne, et bien d'autres. Les
Allemands souffraient aussi du feu de notre mousqueterie et du feu
de l'artillerie, qui pendant ce temps avait pu aller prendre position^
au-delà de Beaumont. La lutte était cependant trop disproportion-
née, elle avait été surtout engagée dans de trop mauvaises condi-
tions pour pouvoir se prolonger. Ces troupes engagées au sud de
Beaumont ne tardaient pas à se voir obligées d'abandonner leur
camp, laissant leur matériel et des prisonniers à l'ennemi, se re-
pliant le mieux possible vers les collines du nord de la ville, dans
la direction de Mouzon. Ce n'était pas la fin du combat. Lés Alle-
mands marchaient sur nos traces, contournant Beaumont, abordant
ces hauteurs, où le général de Failly avait maintenant toutes ses
forces, singulièrement réduites et encore plus ébranlées. Si atteint
qu'il fût, le 5* corps ne résistait pas moins. Pendant deux heures
encore, il disputait la position de La Harnoterie, que tenait énergi-
quement le général de Fontanges, il ne cédait le terrain que pas à
pas; mais déjà il se voyait menacé d'être tourné de toutes parts,
d'un côté par les Saxons, qui en longeant la Meuse manoeuvraient
pour lui couper le chemin de Mouzon, d'un autre côté par les Prus-
siens et les Bavarois, qui l'attaquaient et le débordaient sur la droite.
Le général de Failly s'était bâté de faire conoaitre sa situation à
Uouzon, où l'on entendait d'ailleurs depuis midi le bruit des enga-
gemens de Beaumont. Lebrun avait envoyé successivement une bri-
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1S2
REYUE DES DEUX MONDES.
gade, puis deux autres brigades et de la cavalerie pour recevoir ou
dégager le 5* corps, et, lorsque le général de Failly se rapprochait le
soir de Mouzon, ce secours lui devenait certes des plus utiles. C'est
une brigade du 12* corps qui avait à soutenir le dernier choc. C'est
le b'' régiment de cuirassiers qui, par une charge hardie où périssait
le colonel de Contenson, achevait de couvrir la retraite plus que
précipitée du général de Failly, heureux d'arriver enfin à Mouzon
après une affaire où il avait infligé à Tennemi une perte de plus de
3,000 hommes en perdant lui-même 1,800 hommes, atteints par le
feu, plus de 3,000 prisonniers et une partie de son artillerie.
Que devenait de son côté pendant ces cruelles heures le général
Douay, engagé vers la Meuse sur une ligne assez rapprochée du
5» corps? Il était lui-même fort en péril, harcelé par Tennemi, qui
l'aiguillonnait depuis le matin en le menaçant toujours de se jeter
sur lui. Arrivé à la hauteur de Stonne vers midi, il avait entendu
distinctement le canon de Beaumont, et, s'il n'eût écouté que son in-
spiration de soldat, il se serait dirigé aussitôt sur de Failly, mais il
avait pour première instruction de gagner la Meuse à tout prix avant
le soir. Il ne le pouvait qu'en s' efforçant d'échapper à l'ennemi, et
il n'y réussissait pas même entièrement. Une de ses colonnes, la
division Conseil-Dumesnil, égarée à la recherche de son chemin,
était allée se heurter contre les Bavarois, qui manœuvraient pour
se jeter entre le 5* et le ?• corps français. Dne violente échauf-
fourée s'ensuivait; les deux généraux de brigade Morand et de Bret-
teville étaient mis hors de combat, et une partie de la division, prise
de panique, se rejetait en désordre sur le gros du ?• corps. Douay
devait donc se hâter, s'il voulait éviter de se laisser surprendre dans
ces défilés qu'il avait encore à traverser. Il se hâtait sur Raucourt,
vers Remilly, et cette marche était dure, elle s'accomplissait pénin
blement au milieu de toute sorte d'anxiétés. A chaque instant, il
fallait s'arrêter, les obus ennemis ne cessaient de tomber sur l'ar-
rière-garde.
Lorsqu'enfin vers le soir le ?• corps commence à déboucher sur Re-
milly, nouveau contre-temps : on tombe sur la cavalerie Bonnemains,
arrêtée elle-même par les dernières colonnes du 1"" corps, qui en
sont à passer la Meuse, franchie depuis midi par Ducrot. Que faire?
Ces soldats de Douay exténués tombent sur la route et s'endorment;
leur chef seul veille dévoré d'inquiétude en songeant qu'il peut être
attaqué d'un instant à l'autre, que pour sûr au jour il risque d'être
précipité dans la Meuse, s'il ne s'est pas mis à l'abri d'ici là. A dix
heures du soir, la cavalerie Bonnemains passe encore la rivière sur
un pont flottant. Ces cuirassiers aux longs manteaux blancs et aux
casques scintillant dans la nuit, ayant de la peine à contenir leurs
chevaux effarés, ressemblent à une apparition fantastique sur les
l'armée de CHALONS et SEDAN. 133
eaux à la lueur blafarde des feux allumés sur les deux rives. A deux
heures du matin, il n'y avait encore que deux régimens et trois bat-
teries du 7* corps de l'autre côté de la Meuse. Alors Douay, préve-
nant ses lieutenans, laissant devant Remilly le général du génie
Doutrelaine et prenant avec lui une de ses divisions, sa réserve
d'artillerie, se jette, par la rive gauche de la Meuse, dans la direc-
tion de Sedan, où il arrive vers cinq heures du matin, à bout de
forces. Douay n'avait du reste pris ce parti qu'après avoir reçu l'avis
que l'armée tout entière se portait sur Sedan. C'était la suite de
ces malheureuses affaires du jour qui n'étaient point sans doute un
désastre complet, mais qui étaient à coup sûr le commencement et
la préparation du désastre.
Cette triste journée du 30 avait en effet une gravité décisive
qu'on n'apercevait pas peut-être tout d'abord pendant le combat.
Lorsque le général Ducrot, déjà sur la rive droite de la Meuse avec
ses premières divisions et inquiet au bruit du canon, avait fait de-
mander des instructions, l'officier qu'il avait envoyé revenait avec
cette singulière réponse, que « tout allait bien. » A six heures du
soir, l'empereur adressait de Carignan à Paris cette dépêche bien
plus étrange encore : a il y a eu un engagement aujourd'hui sans
grande importance. Je suis resté à cheval assez longtemps. » L'en-
gagement (( sans importance, » c'était Beaumont. Que pouvait Cabre
désormais le maréchal de Mac^Mahon? Il ne pouvait plus songer à
revenir sur Montmédy par Carignan après avoir été obligé d'aban-
donner la route directe par Stenay, et, s'il eût persisté dans cette
pensée , il aurait couru au-devant d'un danger bien plus sérieux
encore qu'il ne le supposait, puisque le lendemain même, le 31,
Bazaine, qui jusque-là était resté immobile, échouait dans une ten-
tative pour sortir de Metz. L'armée de Châlons se serait donc trou-
vée seule au milieu de toutes les armées allemandes accourant sur
elle. Mac-Mahon pouvait-il attendre l'ennemi en arrière de Mouzon,
sur les hauteurs de la rive droite de la Meuse? Il était exposé à
se voir tourné , d'un côté par Stenay, dont les Prussiens restaient
maîtres, d'un autre côté peut-être entre Mouzon et Sedan; dès
lors il perdait toute ligne de retraite s'il était battu , il n'avait plus
d'autre ressource que de se réfugier en Belgique. Voyant cette si-
tuation, le maréchal se décidait immédiatement à se replier vers
Sedan, gardant ainsi tout au moins une possibilité de retraite par
l'ouest. Malgré la longanimité qu'il montrait à l'égard de ceux qui
lui imposaient leurs plans, il devait, j'imagine, ressentir quelque
impatience en adressant à Paris pendant la nuit cette sèche et la-
conique dépêche, qui ressemble à un reproche : a Mac-Mahon fait
savoir au ministre de la guerre qu'il est forcé de se porter sur Se-
dan, n Comme s'il avait voulu pousser à bout l'honnête soldat, le
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tià USTUB DES DEIDL MONDES.
général de Palikao avait le triste courage de lui répondre dans de
pareils momens : « Je suis surpris du peu de renseignemens que
M. le maréchal de Mac-Mahon donne au ministre de la guerre;.. «
votre dépêche ne m'explique pas la cause de votre marche en ar-
|:*" rière; vous avez donc éprouvé un revers? »
ti Ce n'était point effeaivement une victoire qui avait été rempor-
tée à Beaumont, et qu'on remarque bien ce fait saisissant : depuis
qu'il a quitté Reims, Mac-Mahon ne cesse d'être partagé entre toutes
les obsessions et ses propres instincts; il flotte entre deux directions.
On le pousse vers Montmédy et Metz, il veut revenir sur Mézières,
il tombe sur Sedan! Sedan n'est plus ainsi un hasard, c'est la résul-
tante de tout ce qui s'accomplit depuis huit jours. On dirait qu'un
destin implacable a désigné d'avance la malheureuse ville comme
le point mystérieux où doit expirer le dernier effort d'une armée
française, où va s'achever la grande manœuvre de l'ennemi, impa*
tient de saisir et d'étreindre sa proie.
V.
Quel est donc ce champ de bataille où vont se rencontrer comme
au fatal rendez-vous de si grandes masses humaines, où va s'ac-
complir une des plus tragiques péripéties de la guerre? Sedan, la
ville même de Sedan n'est qu'un réduit, un dernier refuge, avec
son vieux château qui la surmonte et ses vieux remparts qui ne lui
font plus qu'une impuissante cuirasse contre l'artillerie moderne.
Le vrai champ de bataille est tout autour, irr^gulier, tourmenté,
marqué néanmoins dans son ensemble d'une certaine unité frap-
pante , formant un vaste cercle que coupe la Meuse de son cours
sinueux. A partir de la ville, au-dessus du château et d'un vieux
camp qui existe encore, se déploie une sorte de massif central mon-
tueux, mouvementé, isolé pour ainsi dire dans sa configuration sur
la rive droite de la Meuse. Par le sud et par l'ouest, il s'abaisse vers
la Meuse, qui, en arrivant sur Sedan, passe à Bazeilles, au fauboui^
de Balan, contourne la ville, va former par une boucle vigoureuse-
ment dessinée la presqu'île d'iges, puis se rediesse sur la petite
ville de Donchery pour s'en aller vers Mézières. A l'est, les pentes
assez escarpées sur certains points tombent sur la vallée industrieuse
et charmante de la Givonne, qui, venant du nord, trouve sur son
chemin tous ces villages de Givonne, Haybes, Daigny, La Moncelle,
et va déboucher sur la Meuse, à Bazeilles. Au nord, le groupe mon-
tagneux est également circonscrit, à partir de Givonne, par une dé-
pression de terrain où coule le ruisseau d'Illy et de Floing, qui va
rejoindre la Meuse au-dessous de Sedan, à la presqu'île d'iges.
C'est tout un ensemble de positions décrivant ainsi un cercle de
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JL'ABICEB HE CHALONS ET SEDAN. 135
Bazeilles à Floing, dominant la vallée de la Givonne par les bauteors
de La Moncelle, de Daigny, faisant face au nord par le calvaire
d'illy, point culminant de ce plateau où s'étend, comme pour ser*
vir d'abri et de défense, le bois de la Garenne.
Étendez votre regard tout autour du haut du plateau d'IIly, un
autre spectacle saisissant se déroule aussitôt : de toutes parts, à peu
de distance, apparaissent des positions dominantes et plus fortes
encore. Ainsi, devant Bazeilles et Sedan, sur la rive gauche de la
Meuse, se déploie tout un amphithéâtre de hauteurs, les Noyers, le
Liry, les bois de la Marfée, où le prince Frédéric-Maurice livrait
autrefois bataille au maréchal de Châtillon, envoyé par Richelieu, le
Frenois, la Croix-Piot, qui domine le pays, qui surplombe Donchery
et le cours de la Meuse au-dessous de Sedan. En face des hauteurs
de La Moncelle, de Daigny, de l'autre côté de la vallée de la Givonne
se déroulent les positions du bois Chevalier, les coteaux qui depuis
Carignan bordent la vallée du Chiers. Au nord, au-delà de la dé-
pression d'IlIy, le terrain se relève vers Fleigneux; on a devant soi
les vastes et épaisses forêts qui touchent à la Belgique, à travers
lesquelles se dessine la route qui conduit de Sedan à Bouillon. Plus
loin, au-delà de Floing et faisant suite aux pentes de Fleigneux, ce
sont les coteaux de Saint-Menges, le Hattoy, les bois de La Fali-
zette, le pic de Sugnon, Vrigne-aux-Bois, se reliant avec Donchery.
C'est une série presque ininterrompue de bois, de hauteurs s'élevant
par degrés, de sorte qu'on a sous les yeux un amphithéâtre immense
aux étages superposés, comme un vaste cirque formé par la nature,
avec un cercle intérieur resserré sur Sedan et un cercle extérieur
dominant tout, le cours de la Meuse, la ville, le plateau de Sedan,
fermant toutes les issues et tous les passages, par Mouzon comme
par Mézières, par la Belgique comme par le sud. C'est là le champ
de bataille où couraient deux armées, l'une cherchant à s'échapper
après l'affaire de Beaumont, qui lui fermait la route de Montmédy,
l'autre s' efforçant d'atteindre l'armée fugitive pour la contraindre à
combattre ou l'envelopper de ses replis, — et maintenant tout allait
se précipiter.
Dès la nuit du 30 au 81, le mouvement français avait commencé.
Le maréchal de Mac-Mahon lui-même, précédé dans la soirée par
l'empereur, arrivait à Sedan vers minuit. Ses troupes le suivaient
ou allaient se mettre en route au matin pour se concentrer dans la
journée autour de Sedan. Elles devaient prendre précisément ces
positions qui couronnent la ville, le 12« corps de Lebrun sur les hau-
teurs de La Moncelle et à Bazeilles, faisant face à la Meuse, le 1*^ corps
se repliant à la gauche de Lebrun sur les crêtes qui dominent la val-
lée de la Givonne, Daigny, — le ?• corps, en arrière de Floing, se
reliant à Ducrot par le plateau d'IIly. Quant au 6** corps, dont le com-
136
BETOE DES DEGX UONDES.
m^
mandement passait ce jour-là même du général de Failly au général
de Wimpfen, arrivant tout droit d'Afrique, il restait tellement éprouvé
et désorganisé par Taffaire de Beaumont qu'il ne pouvait plus servir
que comme réserve; il allait bivouaquer sous le vieux camp, au ravin
du fond de Givonne, qui communique avec toutes les positions. La
cavalerie Bonnemains, Margueritte, Fénelon, devait camper sur le
plateau en arrière de Douay et de Ducrot. Tout cela s'exécutait le 31;
mais déjà il n'y avait plus à s'y tromper. La retraite elle-même de-
venait difficile. Le !•' corps, venant de Carignan, qu'il airait atteint
la veille lorsqu'on songeait encore à se diriger sur Montmédy, le
1*' corps, bien que cheminant assez loin, par les coteaux du Cbiers,
par Francheval ^ Villers-Cemay, avait été obligé de s'arrêter plu-
sieurs fois dans la journée, se croyant près d'être attaqué. Le
12« corps, plus rapproché de la Meuse, avait eu des engagemens.
C'est qu'en effet nous ne pouvions plus faire un pas sans être sui-
vis. A chacun de nos mouvemens répondait un mouvement de l'en-
nemi. La garde prussienne marchait sur les traces de Ducrot par
Francheval et le haut de la vallée de la Givonne comme pour nous fer-
mer la route de la Belgique et doubler la pointe d'Illy. Le xii* corps
saxon se dirigeait sur Daigny et La Moncelle, suivi par le iv« corps.
Les Bavarois de Von der Tann se trouvaient dès le soir du 31 de-
vant Lebrun. Ils s'emparaient du pont du chemin de fer, passaient
audacieusement la Meuse et tentaient d'enlever Bazeilles, qu'ils cou-
vraient de feu, dont ils commençaient l'incendie. L'infanterie de
marine du général de Vassoigne les repoussait avec le plus vigou-
reux entrain et les rejetait au-delà de la Meuse ; mais les Bavarois
restaient maîtres du pont, et les troupes de Lebrun campaient à la
lueur des incendies mal éteints de Bazeilles. A l'autre extrémité de
la ligne ennemie, le xi* et le v* corps arrivaient déjà sur Donchery,
ayant à leur gauche les Wurtembergeois. Les têtes de colonne du
XI* corps allaient là aussi s'emparer du pont de Donchery, passer la
Meuse et doubler la presqu'île d'Iges et nous fermer la route de
Mézières par Vrigne-aux-Bois. Les Allemands, dans la dévorante
activité de leurs mouvemens, n'avaient qu'une crainte, celle de voir
l'armée française leur échapper. Toute la question était là pour eux,
et pour nous aussi elle était là : il s'agissait de se hâter sur Mézières
ou de livrer bataille sous Sedan, où l'on arrivait à peine. Je ne
parle pas d'une évasion en Belgique, que personne n'eût osé pro-
poser avant le combat à des hommes résolus à faire leur devoir
jusqu'au bout.
Le maréchal de Mac-Mahon soupçonnait-il la gravité de sa situa-
tion? Qu'en pensait-il? L'idée de la retraite sur Mézières flottait dans
son esprit, ce n'est pas douteux. C'était surtout la préoccupation du
général Ducrot, qui, sans avoir une initiative de commandement, ne
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l'armée de CHALONS et SEDAN. 137
voyait pas d'autre issue; mais le temps pressait déjà, les troupes n'ar-
rivaient que lentement, quelques-unes n'atteignaient leur camp que
le soir. — Attendre l'ennemi devant Sedan , c'était une résolution
étrangement grave. Rien n'était plus périlleux que de s'appuyer sur
une place sans canons, sans vivres, qui, dans un moment d'émotion
et de panique, pouvait exercer une attraction terrible sur des soldats
ébranlés ou peu aguerris. Le plus sage eût été sans doute de ne
point rester sur ce que j'appelais le cercle intérieur autour de Se-
dan, de se placer sur le cercle extérieur vers Saint -Menges et
Yrigne-aux-Bois, de façon à se réserver une issue. Le maréchal se
perdait évidemment un peu dans ce tourbillon, il ne se rendait pas
compte de ce qu'il faisait lui-même, et il croyait avoir plus de li-
berté qu'il n'en avait lorsque dans la journée il disait au général
Douay, qui ne lui cachait pas ses inquiétudes : « Je ne veux pas
m'enfermer dans des lignes, je veux être libre de manœuvrer. —
Monsieur le maréchal, répondait avec tristesse le commandant du
7^ corps, demain l'ennemi ne vous en laissera pas le temps. » En
réalité, le maréchal délibérait avec lui-môme, sans avoir encore un
projet bien arrêté; mais de toute façon, qu'on voulût se frayer un
chemin vers Mézières, qu'on voulût attendre la bataille sous Sedan,
c'était une précaution élémentaire de se mettre à l'abri le plus pos-
sible en coupant les ponts de la Meuse. On ne l'avait pas fait à Ba-
zeilles, on ne le faisait pas à Doncbery. Une compagnie du génie
• était envoyée à Doncbery, à son arrivée elle n'avait plus ni poudre
ni instrumens nécessaires. Lorsque tout était de nouveau expédié,
l'ennemi avait déjà le pont et le gardait. Autre contre-temps : il y
avait dans la gare de Sedan un convoi de 1 million de rations de
vivres envoyé pour l'armée. Quelques obus tombent sur la gare,
aussitôt le convoi, sans être déchargé, repart pour Mézières I
Le 31 au soir, les esprits étaient soucieux dans les camps. « Je
pense que nous sommes perdus, disait le général Doutrelaine à
Douay dans son bivouac de Floing. — C'est aussi mon opinion, ajou-
tait Douay, il ne nous reste donc plus qu'à faire de notre mieux
avant de succomber. » De son côté, Ducrot, dévoré d'anxiété et
d'impatience, s'étendait sur la terre nue près d'un camp de zouaves
pour attendre le jour. Lebrun était tenu en alerte par l'échauffourée
de Bazeilles. La nuit pesait sur tout le monde, lorsqu'à quatre
heures et demie du matin le feu éclatait tout à coup, d'abord devant
Lebrun, puis devant Ducrot, au milieu d'une brume épaisse qui
couvrait la vallée de la Meuse et la vallée de la Givonne. C'était
la bataille de Sedan qui commençait!
Engagée successivement sur toutes les parties des lignes, fran-
çaises à mesure que l'ennemi étend ses mouvemens, prolongée pen-
dant neuf heures, cette triste et sanglante bataille peut se résumer
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±t8 BBYUE DES DEUX MONDES.
ea trois phases distinctes marquées par trois command^nens diffé-
' rens, de même qu'elle se concentre en trois actions principales : les
combats devant Bazeilles et La Moncelle, les combats devant Daigny
et Givonne, les mêlées confuses et terribles du plateau d'IIly, qui
gont le signal du désastre. Au premier moment, ce sont les Bavarois
de Von der Tann qui, après avoir passé la nuit à disposer dix-*uit
batteries sur les pentes de la rive gauche qu'ils occupent, franchis-
sent la Meuse à la faveur de l'obscurité, et se portent brusquement
sur Bazeilles. Us trouvent devant eux la brigade de marine de Mar-
tin des Pallières, qui les reçoit avec la plus inébranlable feroieté.
Plusieurs fois ils renouvdlent leurs tentatives avec des forces croîs^
santés, ils sont toujours repoussés, et la lutte ne tarde pas i devenir
meurtrière. Ce n'est encore que le début. Bientôt les Bavarois sont
soutenus par une attaque dirigée sur La Moncelle, à k gauche de
Lebrun. Ici les Saxons, accourus au secours des Bavarois, vont se
heurter contre la division Grandchamp et la division Lacretelle. Plus
haut, vers Daigny et Givonne, Ducrot s'est engagé à son tour, jetant
au-delà de la vallée la division de Lartigue, chargée d'aller prendre
les positions du bois Chevalier; mais le g^éral de Lartigue trouve le
bois déjà occupé par des troupes du xir corps saxcxi, avec lesquelles
il ouvre un c(»nbat des plus vifs sans pouvoir avancer. Ce n'est
qu'un peu plus tard que Douay va être attaqué de son côté. Ainsi
l'action ne se dessine pas encore vers Floing, elle commence assez
vivement devait Daigny, elle est dans toute son intensité, et en dé-
finitive avantageuse pour nos marins à Bazeilles. Bien de précis en-
core, lorsqu'un accident imprévu, quoique bien simple à la guerre,
vient compliquer la situation. Le maréchal de Mac-Mahon, au pro-
nùer avis dcmné par le général Lebrun, est accouru sur le champ
de bataille, s'avançant sous le feu ennemi auprès de La Moncdle, et
là, sur un point où s'élève aujourd'hui une croix commémorative, il
est atteint d'un éclat d'obus. Le maréchal, ramené à Sedan, ren-'
contre sur son chemin l'enopereur, qui vient se montrer sur ce champ
de bataille où ri erre comme un fantôme. A six heures du matin,
l'armée a^ perdu son chef, douloureusement frappé, et sauvé du
moins par cette blessure presque heureuse d'une dfiroyable épreuve.
Première crise dans la direction des affaires de la journée.
Si Mac-Mabon avait un plan, il l'emportait avec lui. Au fond, il
n'en avait aucun sans doute, il recevait l'attaque sur les portions
qu'il avait prises : c'est préciséiaent pour se décider qu'il venait sur
le terrain* Ducrot, à qui le maréduil faisait remettre le comoMto-
dement, avait quant à lui ses idées arrêtées. 11 avak le pressenti-
mem des desseins de l'ennemi, qa'il soupçranaitde vouloir recom-
mencer « son étemel mourement de (tapricome, » et il ne voyait
Kfamtre moyta d'àtfaapper à un désastre (jue de temer de se frayer
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l'aRMIB de CBàLOfHS ET SEDAN. 139
BU chemin vers Héziëres, en commençant par ramener l'armée sur
le plateau d'IUy. Aussi, dès qu'il recevait le commandement, pre-
nait-il son parti sans hésiter. II envoyait partout l'ordre de se port^
sur Illy et il se rendait lui-même auprès du général Lebrun, plus
engagé que les autres. Vainement Lebrun objectaivil la difficulté
et le danger de retirer du combat des troupes qui tenaient vigou-
reusement l'ennemi en échec. Aux yeux du nouveau général en chef,
l'afiaire de Bazeilles n'avait qu'une importance secondaire, l'essen-
tiel, le plus pressé était de déjouer la combinaison par laquelle les
Prussiens tendaient à nous cerner. Ducrot voyait évidemment juste.
Si avant onze heures, — il n'était pas encore huit heures du matin,
— on pouvait arriver par lUy et Floing vers Saint-Menges et Vrigne-
aux-Bois, nen de mieux; on avait la chance de ne trouver encore
que les têtes de colonne de l'ennemi. Était-ce possible? Le désordre
ne se mettrait-il pas dans les rangs de cette armée en retraite? N'ar-
riverait-on pas trop tard? Une chose bien certaine, c'est qu'il n'y
avait pas d'autre moyen, et que dans' tous les cas il ne pouvait ar-
river rien de plus désastreux que la catastrophe à laquelle on cou-
rait. Ducrot insistait donc auprès du général Lebrun, en même
temps qu'il faisait remonter sur le plateau les deux divisions Pelle
et Lheriller du 1* corps, laissant pour le moment la division de Lar-
tigue aux prises avec l'ennemi au-delà de la Givonne.
A peine le mouvement commençait-4I cependant, qu'une péripé-
tie iMmvelle venait encore une fois tout changer. Le général de
Wimpfen réclamait tout à coup le commandement en chef, que lui
remettait une lettre du ministre de la guerre au cas où il arriverait
malheur au maréchal de Mac-Mahon, et son premier acte était de
rétracter les ordres donnés par le général Ducrot. A quel mobile
obéissait le général de Wimpfen? Il était arrivé la veille du fond de
l'Afrique; il n'avait pas eu le temps de se mettre au courant de la
situation, il ne connaissait pas cette armée qu'il avait à conduire. Il
avait attendu deux heures, il revendic[uait le commandement lors-
qu'il voyait peut-être dans la vigoureuse attitude du oorps de Lebrun
un présage de succès. Et tout cela se passait en plein combat! Il
était neuf heures du matin, il y avait eu trois chefe, trois directions
différ^:ites. Quelle armée engagée avec Tennemi résisterait à tant de
mobilités et à tant de contradictions? Par un jeu éU-ange des dboses,
le général de Palikao, après avoir pesé de toute façon sur cette
campagne par ses exciUitions, se tt*ouvait intervenir encore jusque
sur le champ de bataille par cette lettre de commandement qu'il
aurait dûi tout au moins ne pas laisser ignorer du maréchal de
Mac-Mahon. Il avait préparé sans le savoir une péripétie de plus!
Le aiouvemeat mtr^ris par le général Ducrot iàuil d'un succès
douteux, il n'y avait que du danger à Tifirterrompre, «une fois qu'il
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i-;^^
i&O
REVUE DES DEUX MONDES.
était commencé, pour se porter en avant au sud en fermant les yeux
sur le nord. Le général de Wimpfen, peu après avoir pris le com-
mandement, rencontrait l'empereur, et à ce souverain, témoin
passif et inerte de toutes ces contradictions, il disait : « Que votre
majesté ne s'ioquiëte pas, nous allons jeter les Bavarois à la Meuse,
puis nous nous tournerons avec toutes nos forces contre notre nou-
vel ennemi. » C'était une bien présomptueuse confiance. Wimpfen
croyait qu'il n'y avait qu'à suspendre un mouvement, à ramener en
avant les divisions de Lebrun, à poursuivre un avantage à Bazeilles.
Sans doute le combat n'avait pas cessé depuis le matin à Ba-
zeilles et s'étendait au parc de Monvillé à l'entrée de la vallée de
la Givonne; il était encore dans toute sa violence. Les Bavarois se
voyaient obligés d'appeler successivement toutes leurs forces du
i**^ corps, puis une division du n* corps, ils rencontraient une résis-
tance opiniâtre qui les exaspérait. Notre infanterie de marine soute-
nait la lutte intrépidement au prix de son sang, mais en infligeant
aussi à l'ennemi les pertes les plus graves. Chaque issue avait été
barricadée pendant la nuit, chaque position était disputée. On se
battait au milieu des flammes et des décombres. Ce malheureux vil-
lage de Bazeilles restait pendant quelques heures livré à toutes les
fureurs de la guerre, au point qu'il allait bientôt n'être plus qu'un
amas de ruines fumantes (1). Le combat était si violent que ni nos
soldats restés au feu, ni les Bavarois n'avaient pu s'avercevoir qu'il
y eût un commencement de retraite. On se battait toujours avec obs-
tination. Seulement il est bien clair que la résistance devait fai-
blir, elle cédait le terrain pas à pas, allant se réfugier dans quelques
maisons. La défense devenait de plus en plus pénible, et des re-
tours offensifs, même conduits avec intrépidité, ne pouvaient qu'être
plus difficiles. C'était l'effet inévitable des oscillations de comman-
dement. Le résultat était plus sensible encore vers le haut de la
vallée de la Givonne, devant Daigny.Xes divisions Pelle et Lheriller,
rappelées près du bois de la Garenne, en arrière d'illy, par le gé-
néral Ducrot, avaient dû, d'après les intentions nouvelles de Wimp-
fen, redescendre vers la Givonne; mais, lorsqu'elles revenaient, la
division de Lartigue, engagée depuis le matin au-delà de la vallée,
était déjà en retraite. Elle disputait encore un moment Daigny, puis
elle se repliait. Le général de Lartigue était blessé, le général de
(1) Le leDdemain et les Jours suiyftns, par une représaille soldatesque, sons prétexte
que les habitans s'étaient m^és au combat, les Bavarois exercèrent d'impitoyables
violences : près de 40 personnes, et parmi elles des femmes, des vieillards, des eofans,
périrent tuées pendant le combat, asphyxiées ou fusillées. Ce n*est pas tout. Le pétrole
vint activer rincendie commencé le 31 août et continué le i*' septembre : 363 mal-
sons furent livrées aux flammes; il y en a anjourd'hui 265 reconstruites, dont 34 par
le comité du tou dts chautnièr$s.
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l'armée D£ CHALONS et SEDAN. lAl
brigade Fraboulet de Kerléadec blessé aussi; le chef d'état-major,
le colonel d'Andigné, restait sur le terrain criblé de blessures. Les
Saxons étaient à Daigny et abordaient les pentes occupées par nous.
Plus haut la garde prussienne menaçait le village même de Givonne.
Après dix heures, le mouvement ennemi se dessinait sur toute cette
ligne jusqu'à Bazeilles, où les Bavarois décimés, mais obstinés, ga-
gnaient du terrain sur Lebrun.
On n'avait rien fait, on avait épuisé ses forces dans des retours
décousus et impuissans, on n'avait nullement l'air de « jeter les Ba-
varois dans la Meuse, » et pendant ce temps, à l'autre extrémité,
au nord, la lutte s'animait par degrés à partir de onze heures. Le
XI* corps pnissien, venant de Donchery, s'avançait en force devant
Douay, précédant le v« corps et gagnant les pentes de Saint-Menges,
de Fleigneux. Le xi* et le v« corps venant de Donchery, la garde ve-
nant de l'autre côté par le haut de la vallée de la Givonne, — encore
un instant, le cercle allait se fermer sur nous à Illy ! Là était la clé
de la position, là était maintenant le péril signalé par le formidable
feu d'artillerie qui s'ouvrait sur nous. Wimpfen, courant sur ce
champ de bataille de Lebrun à Douay, rencontre Ducrot, qui est
attiré lui-même sur le plateau par le bruit de ce qui se passe, et qui
lui dit : « Vous le voyez, Jes événemens se produisent plus tôt que
je ne le pensais. L'ennemi attaque le calvaire d'Illy. Douay est
ébranlé. Les instans sont précieux. Hâtez-vous d'envoyer des ren-
forts, si vous voulez conserver cette position. — Eh bieni répond
Wimpfen, chargez-vous de cela, réunissez tout ce que vous trouve-
rez de troupes et maintenez-vous bon par là pendant que moi je
m'occuperai du 12* corps. »
C'était plus facile à dire qu'à faire. Ducrot néanmoins s'élance,
donnant l'ordre au général Forgeot d'amener sur le plateau tout ce
qu'il a d'artillerie, rappelant encore une fois les divisions Pelle et
Lheriller, déjà diminuées, ralliant autant que possible quelques
troupes du 5* corps qui se trouvent au bois de la Garenne. Ducrot
voit grossir l'orage qui le menace, et alors, appelant la division
Hargueritte, d'autres fractions des divisions Bonnemains et de Fé-
nelon,il prépare une charge de cavalerie qui, débouchant par une dé-
pression de terrain entre le bois de la Garenne et Floing, devra ba-
layer tout ce qu'elle trouvera devant elle pour se rabattre ensuite à
droite sur le flanc des lignes ennemies en marche sur Illy. Margue-
ritte, un des plus intrépides et des plus intelligens ofliciers de l'ar-
mée, s'avance pour reconnaître le terrain , il est blessé mortelle-
ment. Aussitôt un des chefs de brigade, le général de Gallifet, prend
le commandement et se précipite à la tête de ses cavaliers. 11 brise
la première ligne ennemie et va échouer sur la seconde. Les esca-
drons se replient et vont se reformer en arrière pour s'élancer de
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1A2 BETUE DES DEUX MONDES.
nouveau. Trois fois ils recommencent, semant la terre de leurs morts,
laissant dans la mêlée le général Tillard, le colonel Cliquot, du
!•* de chasseurs d'Afrique, les lieutenans-colonel* de Gantés et de
Linières, tués, le lieutenant-colonel Ramond, grièvement blessé,
2Î officiers du !•' de hussards, tués ou blessés : ils ne peuvent ar-
river à rompre la ligne de fer qu'on leur oppose. Charges héroïques,
mais impuissantes, qui vont arracher au roi Guillaume lui-même,
placé sur les hauteurs de Frenois et contemplant le sanglant spec-
tacle, ce cri significatif : « Oh f les braves gens ! » En même temps
que ces cavaliers se dévouent, l'artillerie du général Forgeot s'a-
vapce à son tour sur le plateau, ouvrant intrépidement son feu;
mais en peu d'instans les affûts sont brisés, les caissons sautent,
deux batteries sont pulvérisées par le feu convergent de cinquante
pièces ennemies. Ducrot enfin, ralliant les bataillons ou fractions de
bataillons qu'il peut trouver, s'efforce d'enlever ses soldats par son
impétueuse énergie. Les soldats le suivent d'abord, puis reculent
accablés, et bientôt infanterie, cavalerie, artillerie, tout se mêle et
se confond dans un désordre qui ne peimet plus de rien entre-
prendre, qui est le signal de la débandade et de la fuite vers Sedan.
Douay, de son côté, ne reste pas inactif. Aux prises avec l'ennemi
depuis le matin, mais surtout depuis onze heures, il tient tête de
son mieux, bien qu'avec des forces diminuées de deux brigades,
que Wimpfen, par une singulière inspiration , lui a demandées pour
secourir le général Lebrun, et qui dès ce moment se trouvent per-
dues pour Douay sans pouvoir arriver à Lebrun. Pour le ?• corps,
l'occupation d'IUy est une condition de sûreté et de salut. Aussi,
dès qu'il voit la position menacée et abandonnée, Douay, sans hé-
siter, se hâte de former une colonne pour essayer de la reprendre.
Une première fois il croit avoir touché le but lorsque son infanterie,
saisie de panique, se replie précipitamment. Une seconde fois il
revient à la charge, secondé par tous ceux qui l'entourent, se mul-
tipliant pour raffermir ses hommes. II a presque réussi un instant,
les troupes ramenées sur le plateau ne se laissent pas ébranler d'a-
bord, l'artillerie arrive et se met courageusement en batterie; mais
bientôt rien ne peut plus résister, tout plie; c'en est fait, la position
est définitivement perdue. Il est deux heures ; avant qu'une heure
soit écoulée, la garde prussienne arrivera sur Illy, rejoignant le
xr, le v« corps, et le cercle sera fermé! A ce moment, quelle est la
situation? Le !•' et le ?• corps français n'existent plus, on peut le
dire; ce ne sont que des masses éperdues, décomposées, n'écoutant
plus leurs chefs , se dérobant sous les obus qui sillonnent le pla-
teau de toutes parts, et se Jetant comme un torrent vers la place, où
s'accumulent depuis le matin les fuyards, les déserteurs dii champ
de batiâUe. Le 12* cOTps, après sa vigoureuse résistance à Bazeilles
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l'armée de CHALONS et SEDAN. 1A3
et à Monvillé, a été obligé de se replier, partie vers le vieux camp,
partie vers le faubourg de Balan, aux portes de la ville. Les événe-
mens se pressent. Alors deux scènes bien différentes se passent au
quartier-général de Wimpfen et à Sedan môme.
Le général de Wimpfen avait-il le sentiment de la gravité crois-
sante des choses, de la réalité de sa situation? Toujours est-il qu'au
moment où il n'y avait plus d'espoir, où une partie de l'armée s'ef-
fondrait sur le plateau d'Illy, entre une heure et deux heures, il
concevait l'idée la plus étrange; il voulait, disait-il, « forcer la ligne
qui se trouve devant le général Lebrun et le général Ducrot, » pour
se porter sur Carignan, et il écrivait à l'empereur : « Que votre ma-
jesté vienne se mettre au milieu de ses troupes, elles tiendront à
honneur de lui ouvrir un passage. » En même temps ordre était en-
voyé à Ducrot et à Douay d'arriver et de couvrir la marche. Ainsi le
matin Wimpfen arrêtait le mouvement vers Mézières, et maintenant,
après sept heures de combat sanglant , en présence de forces qui
semblaient grossir à chaque instant, il parlait de percer par Cari-
gnan, d'où l'on était arrivé la veille , pour échapper à l'ennemi !
S'il avait la puissance de s'ouvrir un passage, pourquoi rétrogra-
dait-il depuis le matin? Avec quoi voulait-il tenter son aventure
désespérée? Ducrot ne connaissait, je crois, cet ordi*e qu'en entrant
à Sedan, et Douay le recevait sur le plateau, lorsqu'il venait d'é-
chouer dans sa dernière tentative pour reprendre Illy. Wimpfen at-
tendait toujours cependîuit l'arrivée de l'empereur; il s'agitait, met-
tant sa dernière espérance dans une entreprise chimérique. Wimpfen
semblait ignorer ce qui se passait autour de lui, à quelques pas de
lui, dans cette malheureuse ville dont il n'était séparé que par des
murs.
Ce qui se passait à Sedan, c'était le drame de la déroute dans sa
sinistre réalité, A mesure que lès minutes s'écoulaient, les troupes
débandées affluaient et se répandaient partout. Les obus, venant de
tous les côtés, tombaient sur les remparts, dans les rues , sur les
places, et faisaient des trouées dans les foules surexcitées ou hébé-
tées de terreur. Ducrot, Douay, Lebrun, arrivaient successivement
avec le désespoir de la défaite, craignant de pressentir le dénoû-
ment de tout cela. Placé au milieu de ces désastres, entendant l'ef-
froyable canonnade qui sévissait, voyant les victimes se multiplier,
l'empereur ne songeait guère à répondre aux propositions héroï-
ques de Wimpfen; déjà résigné à tout avec le fatalisme passif de
son caractère, il n'avait pour le moment d'autre idée que d'arrêter
l'effusion du sang , et il faisait hisser le drapeau blanc parlemen-
taire entre trois et quatre heures. Ce n'était point évidemment son
droit, puisqu'il ne commandait pas^ ei le chef d'éUt-major» le gé-
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'1"
"^X^i
ii
144 REVUE DES DEUX MONDES.
néral Faure, faisait aussitôt abattre le drapeau. On envoyait un of-
ficier au général de Wimpfen , qui repoussait avec emportement la
pensée de capituler; son âme de soldat se révoltait, et c'était bien
naturel. Peu après, vers quatre heures et demie, le général Lebrun,
envoyé par l'empereur, arrivait à Balan auprès de Wimpfen, qui
l'accueillait avec sa proposition de tenter la percée, a Soit, répli-
quait froidement Lebrun, nous sacrifierons 2 ou 3,000 hommes de
plus sans résultat utile ; mais, si vous le voulez, marchons I » Et les
deux chefs, ramassant un millier d'hommes, marchaient en effet à
la rencontre de l'ennemi; seulement, au bout de 200 mètres, ils
s'apercevaient qu'ils n'étaient plus suivis.
Tout s'effondrait, il n'y avait plus rien à espérer. Wimpfen, ren-
trant à Sedan, essayait encore de se dérober à la fatalité qui l'étrei-
gnait en envoyant sa démission à l'empereur; mais quoi? aucun des
généraux n'aurait voulu accepter la responsabilité du dénoûment
qui se préparait. C'était cruel sans doute d'être arrivé la veille
d'Afrique, d'avoir pris le commandement à neuf heures du matin
pour signer une capitulation le soir. Puisque le général de Wimpfen
avait si vivement revendiqué les périlleux devoirs du commande-
ment, puisqu'il restait seul le chef de l'armée, seul il pouvait trai-
ter en son nom, et il finissait par se résigner. Pendant que ces
dernières scènes se passaient, l'empereur avait reçu un officier
parlementaire envoyé par le roi de Prusse, qui, chose curieuse,
ignorait la présence de Napoléon III à Sedan , et avec cet officier
était parti le général Reille , chargé de cette lettre tristement fa-
meuse : « n'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je remets
mon épée à votre majesté ! » Tout était là : reddition personnelle de
l'empereur à discrétion, nécessité de traiter pour l'armée.
Un jour de vivres dans la place, les Prussiens déjà maîtres des
portes de Sedan, tout autour 500 bouches à feu encore chaudes c!e
la lutte et pointées sur le dernier refuge d'une armée en détresse,
240,000 hommes disposés de façon à fermer tous les passages,
toutes les fissures, — c'est dans ces conditions que le général de
Wimpfen, accompagné du général Faure, du général Castelnau,
aide-de-camp de l'empereur, et de quelques officiers, se rendait le
soir du !•' septembre à Donchery pour négocier avec M. de Mollke,
M. de Bismarck et le général de Blumenthal ! Dès le premier mo-
ment d'ailleurs il n'y avait aucune illusion à se faire. M. de Moltke
se montrait le ministre froid et implacable de la force victorieuse
dictant ses volontés. Les conditions étaient dures : l'armée prison-
nière de guerre avec armes et bagages^ les oflBlciers gardant leurs
armes, et prisonniers comme la troupe. Vainement Wimpfen cherchait
à se débattre, invoquant le courage de son armée, les ressources
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l'armée de GHALONS et SEDAN. 1A5
qui lui restaient, les considérations politiques. M. de Moltke demeu-
rait parfaitement insensible et se bornait à remettre sous les yeux
du général français l'extrémité de sa situation en même temps que
la force des positions prussiennes. Un instant, le général Castelnau,
envoyé par Napoléon III, intervenait, déclarant que l'empereur, en
remettant son épée sans conditions au roi, avait espéré que cette
démarche vaudrait à l'armée une capitulation plus honorable. « Quelle
est l'épée qu'a rendue l'empereur Napoléon III? dit M. de Bismarck.
Est-ce Vépée de la France ou son épée à lui? Si c'est celle de la
France, les conditions peuvent être singulièrement modifiées... —
C'est seulement Vépée de Vempereury » reprit le général Castelnau.
Dès lors les conditions restaient les mêmes, et, comme Wimpfen
parlait de recommencer la bataille le lendemain, puis paraissait ac-
cepter la proposition qui lui avait été faite au commencement de la
conférence d'envoyer un officier pour vérifier les positions de l'ar-
mée allemande, M. de Moltke finissait par ajouter sèchement : « Vous
n'enverrez personne, c'est inutile, et d'ailleurs vous n'avez pas long-
temps à réQéchir, car il est minuit; c'est à quatre heures du matin
qu*expire la trêve, et je ne vous accorderai pas un instant de sur-
sis... » Pourtant, sur l'observation que Wimpfen ne pouvait prendre
une telle décision sans avoir consulté les autres généraux, et aussi
sur quelques mots de M. de Bismarck, M. de Moltke accordait jus-
qu'à neuf heures. A six heures du matin, dans un conseil de guerre,
les généraux, la mort dans l'âme, se résignaient à subir une capi-
tulation à laquelle ils ne voyaient aucun moyen humain de se sous-
traire. Deux seulement, le général Pelle et le général de Bellemare,
protestèrent, sans indiquer comment on pouvait échapper à la ter-
• rible extrémité. Tout était fini pour cette armée qui depuis dix jours
portait le nom d'armée de Châlons.
Au moment où l'on délibérait encore pour la forme, à six heures
du matin, le 2 septembre, l'empereur de son côté sortait de Sedan,
se dirigeant sur Donchery, où il croyait trouver le roi. Il ne rencon-
trait que M. de Bismarck, avec qui il s'entretenait pendant une heure
dans une petite maison d'ouvrier qui est sur la route de Donchery.
L'empereur pensait voir le roi avant la signature de la capitulation,
et le roi ne voulait pas voir l'empereur avant que la capitulation ne
fût signée. Gela fait, une entrevue était arrangée dans un petit châ-
teau qui domine la vallée de la Meuse, et où le vaincu allait attendre
son vainqueur. A une heure, Guillaume arrivait. Napoléon III ré-
péta ce qu'il venait de dire peu d'instans auparavant à M. de Bis-
marck, a qu'il n'avait pas voulu la guerre, que l'opinion publique
de la France l'y avait forcé. » Il se lavait les mains des désastres de
la France en disant : Ge tt'est pas moi I S'il n'avait pas voulu la guerre,
TOMR III. — 187I. 10
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1A6 BETUE DES DEUX MONDES.
il avait fait du moins tout ce qu'il fallait pour la rendre inévitable
et désastreuse* L'entrevue au surplus dura peu. a Nous étions tous
les deux très émus de nous rencontrer en pareille circonstance,
écrivait le roi Guillaume à la reine de Prusse. Je ne puis exprimer
tout ce que j'éprouvais lorsque je pensais que trois ans auparavant
j'avais vu l'empereur, qui était alors au faite de sa puissance. » L'em-
pereur partait pour Wilhelmsbœhe, tandis que l'armée française,
avant d'être traînée captive en Allemagne, allait subir pendant dix
jours, dans la presqu'île d'Iges transformée en prison, toutes les
misères et toutes les humiliations.
Non , ce ne fut pas une bonté, comme on l'a dit souvent sans
y réfléchir, ou du moins la bonté n'est que pour les défaillances
individuelles et les coupables calculs mêlés à ce lugubre drame
de la guerre. Telle qu'elle était, cette bataille de Sedan avait
mis 10,000 Allemands bors de combat; elle nous coûtait à nous
11,000 hommes, 20 généraux, des ofDciers sans nombre, tués ou
blessés. Cette malheureuse armée qui succombait, qu'on traitait si
peu généreusement, n'avait point certes rendu les armes sans com-
bat, sans avoir sauvé l'honneur, et si elle se trouvait conduite à ce
point où, serrée dans un formidable étau, elle ne pouvait plus échap-
per à une capitulation assurément désastreuse, ce n'était point en-
core une honte pour elle. Elle payait la rançon de l'imprévoyance,
de l'irréflexion, des contradictions, qui avaient présidé à la cam-
pagne. Elle expiait toute une politique dont l'empereur, par un oubli
de dignité dans l'infortune, pouvait décliner la responsabilité devant
le vainqueur, mais qui n'avait pas moins livré notre pays désarmé
aux fatalités de la guerre. Sedan était pour l'armée un deuil, pour
la France la révélation de ce qui la menaçait, et lorsqu'on prétend ♦
encore innocenter l'empire par la supposition des avantages qu'il
aurait pu obtenir, s'il fût resté debout, c'est qu'on ignore ou l'on
veut ignorer ce que M. de Bismarck, dans la hautaine confiance de
la victoire, disait dès la nuit du 1**^ au 2 septembre 1870 : « II faut
que nous ayons entre la France et nous un glacis. Il faut un terri-
toire, des forteresses et des frontières qui nous mettent pour tou-
jours à l'abri de toute attaque. » M. de Bismarck voyait juste ce-
pendant lorsqu'il croyait à ce moment que tout n'était pas fini, qu'il
y aurait encore bien des combats à livrer, des torrens de sang à
verser, pour arriver à des conquêtes qui au bout du compte pèsent
souvent sur les vainqueurs comme sur les vaincus.
Ch. de Mazadë.
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LE TONKIN
KT
LES RELATIONS COMMERCIALES
L'attention de la France vient d'être soudainement appelée sur
sa colonie de Cochînchine au moment où, liviée au travail de sa
réorganisation, se fi^nt à la sagesse, au calme habituel de ses pos-
sessions d' outre-mer, elle suivait d'un regard à peu près désinté-
ressé la marche des Anglais sur Coumassie et l'entrée des Hollan-
dais dans le Kraton des Atchinois. La nouvelle inattendue de l'assaut
donné par une troupe française à la citadelle d'Hannoï ou Kécho, —
la capitale du Tonkin prend indistinctement ces deux noms, — était-
elle le prélude d'une continuation de conquête dans la péninsule
indo-chinoise, ou bien une préparation à l'exercice d'un protectorat
semblable à celui que nous accordons depuis 1865 à Norodon I"",
roi du Cambodge? Certains journaux de Saîgon et de Hongkong
avaient déjà présenté l'une ou l'autre de ces deux hypothèses comme
un fait accompli. Il n^y a d'exact heureusement, dans toutes ces ver-
sions, qu'un traité de commerce qui vient d'être signé le 15 mars
avec sa majesté Tu-Duc, l'empereur d'Annam. Si nous nous en féli-
citons, c'est que nous avons la douleur de croire que notre pays n'a
jamais été moins en mesure d'étendre par les armes les frontières
de ses colonies, et plus sévèrement contraint de se montrer avare
de ses trésors et du sang de ses fils.
Ce n'était donc pas dans un dessein avoué d'agrandissement ex-
térieur que le 18 octobre dernier l'aviso le d^EstréeSy remorquant la
canonnière VArCy quittait le mouillage de Saîgon pour celui d'Han-
noï. Cette expédition, sollicitée par le gouvernement annamite lui-
même, avait pour objet de mettre fin aux complications qui résul-
taient de la présence trop prolongée dans ces parages d'urf de nos
honorables compatriotes » M. Dupuis, et d'établir simplement les
bases d'un traité de commerce motivé par la découverte de nou-
velles voies navigables. D'après les rapports publiés par H. Dupuis,
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1A8 REVUE DES DEUX MONDES.
on venait en effet d'acquérir la certitude que par le Song-koî ou
Fleuve-Rouge existait une route relativement facile pour se rendre
par eau du golfe de Tonkin à la province chinoise du Yunnan. M. le
contre-amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine française, pensa
dès lors qu'une voie de communication aussi importante ne devait
pas rester fermée au commerce. L'infortuné lieutenant de vaisseau
Francis Garnier, qui commandait l'expédition composée du d'£«-
trées et de VArCj devait donc, non-seulement protéger M. Dupuis
contre les tracasseries des mandarins, mais obtenir encore l'ouver-
ture du fleuve Song-koï dans des conditions exceptionnellement
avantageuses pour la France, et sans porter nullement atteinte aux
droits de propriété du souverain d'Annam.
Dès son mouillage à Hannoî, la petite force française rencontrait
malheureusement de la part d'un Chinois au service de l'empereur
Tu-Duc, le « grand-maréchal » Uguyen-Tri-Phnang, les dispositions
les plus hostiles, et il est à regretter qu'à Saigon on n'ait pas pris
le soin, avant le départ de la mission, de s'enquérir de l'accueil
qui lui serait fait à son arrivée. Elle constata bientôt en effet que
Uguyen, notre ennemi implacable depuis longtemps, croyant, non
sans raison, son influence compromise par la présence des représen-
tans d'une puissance étrangère, se préparait à une attaque. M. Gar-
nier ne crut pas devoir attendre une agression dont les apprêts se
poursuivaient presque sous nos yeux; s'élançant avec sa hardiesse
habituelle sur la citadelle d'Hannoï à la tète d'une poignée d'hommes,
il s'en empara sans perdre un soldat.- M. Dupuis avait de son côté
appuyé le mouvement d'occupation en lançant de ses canonnières
des bombes sur la forteresse. Quelques jours après ce coup heu-
reux, M. Garnier apprit que des pirates, des rebelles, faisaient
des préparatifs contre lui dans l'intérieur; il se rendit dans les pro-
vinces de Nam-dinh et de Ninh-binh, y nomma des gouverneurs,
destitua des mandarins et envoya de faibles détacbemens sur les
points menacés. Pendant son absence de la capitale, des bandes
indisciplinées de transfuges chinois, arborant un drapeau noir, ten-
tèrent plusieurs fois de reprendre la citadelle, dégarnie de la plus
grande partie de ceux qui l'avaient prise. Les attaques n'en furent
pas moins énergiquement repoussées par le petit nombre d'hommes
qui y restaient. C'est en poursuivant les assaillans repoussés avec
trente soldats d'infanterie de marine seulement que M. Garnier, re-
venu en toute hâte à Kécho, fut tué; M. Balny, enseigne de vais-
seau, disparut, et deux sergens et trois soldats de son détachement
tombèient aussi frappés mortellement. Dès que ces tristes nouvelles
parvinrent à Saigon, le gouverneur envoya aussitôt la Sarthe por-
ter secours aux faibles détacbemens que nous avions à Kécho. Ce
navire y conduisit 200 hommes d'infanterie de marine commandés
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LE TONKIN. 149
par un chef de bataillon. M. Philastre, administrateur en Cochin-
chine, désigné pour remplacer M. Garnîer, les accompagnait, et dès
son arrivée cet agent suivit une politique peut-être trop ouverte-
ment opposée à celle de son infortuné prédécesseur. M. Philastre a
été rappelé et remplacé par un capitaine d'infanterie de marine,
M. Rheinard, dont tout le monde en Cochinchine a pu apprécier l'é-
nergie et l'intelligence. C'est, comme disent les Anglais , the right
man in the right place. Aujourd'hui nous n'avons plus à Kécho que
notre agent, installé avec AO hommes dans un blockhaus construit
en dehors de la citadelle, et 200 hommes établis à Haî-pbang, à
l'embouchure du Song-koï.
La fin tragique de M. Francis Garnier a donné le coup de grâce
à cette conquête improvisée du Tonkin, mais que l'on eût certaine-
ment acceptée sans ce dénoûment fatal et imprévu. Quoi qu'il en
soit, ces complications, à tant de points de vue regrettables, ne
nous ont point aliéné le souverain de l'Annam. Le « grand-maré-
chal, » mort depuis, tué par un éclat d'obus français, n'aurait pas
tenu compte dès le principe, paralt-il, des ordres pacifiques qu'il
aurait reçus de Hué. Tu-Duc, n'exerçant qu'un pouvoir à peu près
nonoinal sur ses lieutenans du Tonkin, ayant ses côtes infestées de
pirates chinois, nous aurait même priés de rester dans le pays en
attendant, le paiement d'une indemnité d'un million et la conclusion
du traité de commerce qui vient enfin d'être signé.
Il est des pertes qu'aucun argent ne rachète, c'est celle d'un offi-
cier de marine et d'un voyageur aussi instruit que l'était Francis
Garnier; il est aussi des vengeances qu'aucune pendaison au plus
haut des vergues de nos bâtimens ne peut compenser : ce sont celles
exercées par nos ennemis sur 80 villages et 600 Annamites, les
uns incendiés pour avoir laissé arborer chez eux le drapeau trico-
lore, les autres égorgés en raison de leur sympathie pour la France.
Le gouvernement annamite assure qu'il lui a été impossible d'em-
pêcher ces déplorables exécutions; force nous est bien de le croire
jusqu'au jour où l'occasion se présentera de tirer parti de cette im-
puissance.
Après avoir refait en compagnie de M. Dupuis le trajet de Hong-
kong à la province chinoise du Yunnan par le Fleuve-Rouge et ses
affluens, nous donnerons quelques détails sur le Tonkin et sur les
ressources qu'il oUre. Ce riche fleuron de la couronne d'Annam doit
s'en détacher un jour comme un fruit trop mûr et tomber entre les
mains de la France. Si nous avions l'imprudence de vouloir préci-
piter aujourd'hui ce résultat, il faudrait jeter dans ces contrées un
argent devenu difficile à trouver pour des nécessités douloureuses et
urgentes; nous y verrions périr, soit par les insolations, les fièvres, la
dyssenterie, soit par les embûches, ce que nous avons de plus pré-
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
cienx à garder, c'est-à-dire nos marins et nos soldats. Le traité que
nons venons d'obtenir de l'empereur Tu-Duc est déjà un fait consi-
dérable dont il faut savoir apprécier la valeur : M. L, de Carné, cette
première victime de Tlndo-Chine, ne réclamait point autre chose
lorsqu'à la fin de 1867 il arrivait avec la mission de M. Lagrée^ dans
le Yunnan, en vue du Fleuve -Rouge,
1.
C'est le 25 octobre 1872 que deux bateaux à vapeur français, le
Louakai et le Hoong-kiang^ remorquant une petite chaloupe à va-
peur, quittèrent la rade de Hongkong pour le Tonkin. L'expédition
était commandée par M. Dupuis, résidant habituellement à Hankow;
pour second, notre compatriote avait choisi un autre Français^
M. Millot, négociant à ShanghaL Le chargement se composait de
munitions de guerre, de canons, de boulets, de poudres, de fusils
Chassepot et de revolvers ; le tout devait être remis au « maréchal »
Mah, commandant en chef Farmée chinoise qui combattait alors
l'insurrection musulmane dans la province de Yunnan. Atteindrait-
on le but indiqué en traversant par des voies fluviales tout le Ton-
kin? Personne n'osait l'affirmer à Hongkong; les Anglais ne le
croyaient pas. On n'en partit pas moins comme s'il s'agissait de par-
courir une route longtemps fréquentée.
Le 9 novembre, les deux bâtimens arrivaient sur les côtes du Ton-
kin, à l'embouchure du Cuacum, nom d'un fleuve qui devait, d'après
les informations obtenues des indigènes, communiquer dans la di-
rection d'Hannoï avec le Song-icoï. M. Dupuis avait à peine jeté
l'ancre qu'on vint lui annoncer la visite d'un commissaire royal, le
fameux Li, ministre des affaires étrangères à Hué et ancien ambas-
sadeur de cette cour à Pékin. Li s'opposa naturellement à l'entrée
des bateaux dans le fleuve, mais, sur les protestations énergiques
de M. Dupuis, le haut dignitaire annamite promit d'en écrire à Hué
et d'apporter une réponse dans un délai de quinze jours. Pour ne
pas se créer de sérieux ennuis dès le début du voyage, l'expédition
dut consentir pendant tout ce temps à ne pas changer de place.
L'embouchure du Cuacum est défendue par quelques forts qui
purent autrefois être redoutables, mais dont on ne peut aujourd'hui
que constater les ruines et l'impuissance. Avant 1866, il s'y faisait
un grand commerce de denrées et d'armes; comme c'était sur ce
point de la côte que les rebelles annamites s'approvisionnaient de
mousquets et de poudre pour combattre leur souverain, Tu-Duc prit
le sage parti d'en fermer le port. Les négoces se sont depuis portés
sur Trali, où Ton rencontre maintenant les neuf dixièmes des jon-
ques qui trafiquent entre Canton, Macao, Hongkong et les autres
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LE TONKJN. 151
ports du ToDkin. C'est aussi par le Cuacam que les pirates chinois
remontent jusqu'à la ville de Haï-dzung. Faisant des razzias des
jeunes filles annamites surprises la nuit dans les villages riverains,
les pirates vont ensuite les vendre dans quelque crique cachée de
la province de Kuang-tong, où les femmes s'achètent, selon leur
jeunesse et leur beauté, dans des prix variant de 200 à 500 francs.
Le délai consenti par M. Dupuis étant expiré, Li revint à bord
sans apporter l'autorisation de continuer un voyage très dangereux,
disait-il, et, la cour de Hué exigeant de nouveau trois mois de ré-
flexion pour se décider, M. Dupuis ne se fit aucune illusion : c'était
un refus déguisé. <c Je consens à tout, et pendant quatre mois, s'il le
faut, j'attendrai le bon plaisir de votre excellence, répondit-il;
mais l'embouchure du Cuacum est malsaine, l'eau que j'y prends
pour faire boire mes hommes est détestable. Laissez-moi remonter
un peu plus haut en rivière, et, dans de meilleuj*es conditions d'an-
crage, je pourrai attendre indéfmiment votre auguste décision. »
L'excellence, émerveillée de tant de douceur, se retira satisfaite,
mais, une fois sous vapeur, M. Dupuis ne s'arrêta plus. Après avoir
navigué pendant un certain temps, l'expédition constata que le
fleuve se divisait tout à coup en quatre bras, dont l'un heureuse-
ment se trouvait être navigable. Le 18 décembre, la flottille en-
trait dans le Song-koï, qu'elle remontait pendant quatre jours pour
arriver sans encombre devant Hannoï, où il lui fallut jeter l'ancre
fœcèment. Ici se présentèrent de grandes diflîcuhés. On était dans
une épocpie de sécheresse qui ne permettait plus aux bateaux à va-
peur de remonter plus loin; cette insuffisance d'eau dans le Fleuve-
Rouge est annuelle et dure quatre mois. On fut donc contraint de
louer des embarcations légères aux Tonkinois, de transborder les
munitions, et, comme les mandarins ne manquèrent pas de susciter
des difficultés à nos impatiens voyageurs, ce ne fut que le 18 jan^
vier que l'expédition put (continuer son voyage.
Pendant que ceci se passait, deux rébellions avaient éclaté au
Tonkin, dont l'une s'étendait jusqu'à Laoukai, une des dernières
villes de l'empire au nord. Conune tous ces insurgés étaient campés
sur les bords du Fleuve^-Rooge, M. Dupuis fut obligé de passer avec
ses munitions de guerre , non seulement devant l'armée régulière
de l'empereur, mais encore au milieu des deux armées rebelles.
Chose étrange, les chefs de ces dernières se montrèrent très cour-
tois vis-à-vis des Français; l'un d'eux réclama même de M. Dupuis
le service de parler en sa faveur au maréchal Mah : natif de Yunnan,
son plus vif désir était d'y rentrer, mais, commandant des rebelles
dans un pays ami de la Chine, il craignait, non sans raison, d'avoir
la tête tranchée à son retour. M. DupUis lui promit d'intervenir, et
obtint atsémem par la suite le pardon demafidé.
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152 REVUE DES DEUX MONDES.
Le 20 février, rexpédition arrivait à Laoakai; le 4 mars, elle
touchait enfin à Mong-kow, point dans le Yunnan où la navigation
du Fleuve-Rouge cesse entièrement. A partir de là , le Song-koï
n'est qu'un faible ruisseau dbnt la source est située à l'ouest, tout
proche de la ville longtemps musulmane de Talifou, et non loin
d'un contre-fort des hautes montagnes de l'Himalaya.
Le maréchal Mah reçut M. Dupuis d'une façon très amicale, et
le félicita d'avoir le premier accompli un si hasardeux voyage. A
cette époque, les rebelles mahométans, combattus par le maréchal
chinois , n'avaient plus dans la direction de la Birmanie que trois
villes en leur pouvoir. Secondés par quelques canonniers européens,
les impériaux ont pris ces derniers retranchemens de la formi-
dable insurrection. Pourtant la paix sera-t-elle de longue durée?
Nous ne le croyons pas. Les musulmans ne seront défmitivement
tranquilles que lorsqu'ils seront anéantis ou maîtres du pays, une
longue suite de rébellions l'a prouvé. De leur côté, les soldats chi-
nois ont commis dans le Yunnan de telles atrocités qu'il est impos-
sible que tant de sang versé n'engendre pas d'horribles revanches.
Pendant près de vingt ans, celte malheureuse province n'a été
qu'un vaste champ de carnage. Les généraux de l'Empire-Géleste,
pour qui la guerre est toujours une excellente affaire d'argent et
de plus un motif légal de rapine, brûlaient les villes après les avoir
pillées, laissaient les champs sans semence après en avoir recueilli
les récoltes. Il n'y eut d'ailleurs ni batailles rangées, ni villes prises
d'assaut : la trahison livrait la clé des portes, et l'argent achetait l'é-
pée des chefs rebelles. Si l'un des généraux chinois, Ma-yon-long, se
contentait en entrant dans une ville insurgée de décapiter trois ou
quatre notables, Tien-yon-yuy, un autre général, tuait tous les
hommes qui tombaient entre ses mains, civils ou militaires, armés
ou non armés. Convaincus quQ les musulmans ne céderaient qu'à la
force et recommenceraient dès qu'ils se 'sentiraient en mesure de
reprendre la lutte, les soldats chinois ne faisaient plus aucun quar-
tier. Aussi le féroce Tien-yon-yuy était-il leur commandant préféré;
approuvant hautement sa cruauté, ils accusaient Ma-yon-long de tra-
hison. Peut-être ce dernier eût-il payé de sa vie son habituelle clé-
mence sans une singulière aventure qui le mit dans l'obligation de
faire trancher la tête à la fllle d'un des plus puissans chefs des révol-
tés. Cette jeune femme, très belle, aimant à monter les chevaux les
plus fougueux, précédant presque toujours à la guerre les soldats de
son père, distribuait des récompenses aux braves ou punissait les
lâches; elle avait fini par exercer un tel ascendant sur Tesprit de
ses hommes, qu'avec elle ils se croyaient invincibles. Un jour, la
jeune guerrière, s'étant procuré un sauf-conduit pour le camp en-
nemi, y pénètre et compte sur son éclatante beauté pour arriver
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LE TONKIN. 15S
jusqu'à la couche du général Ma-yon-long, et l'assassiner; mais
l'astucieux Chinois, soupçonnant quelque trahison, ordonne d'arrê-
ter la nouvelle Judith. Après quelques mois de prison, elle veut fuir;
reconnue seulement alors, l'ordre est donné de la décapiter avec
les amis qui s'étaient dévoués pour lui rendre la liberté.
Indépendamment de la rébellion mahométane, le Yunnan est en-
core souvent exposé dans l'ouest aux passages de bandes errantes
de pillaids, aux invasions des Miaotse, montagnards féroces qui
descendent dans la plaine, tuent ceux qui résistent, font des captifs,
ravagent les cultures, prennent ce qui peut être emporté et brûlent
ce qui reste. Les armes impériales viennent, il est vrai, d'en faire
un grand carnage, mais beaucoup de ces sauvages indigènes se sont
réfugiés sur les hauteurs, d'où ils redescendront certainement un
jour. On le voit, avant que cette malheureuse province puisse être
parcourue dans toute son étendue par les Européens, pour que ses
soies, ses riches et abondans minerais puissent circuler sans craindre
le pillage et descendre par le Fleuve-Rouge jusqu'aux embouchures
du Cuacum, le Céleste-Empire a besoin de garder ses frontières du
côté du Thibet, de relever bien des ruines, de donner la vie à des
solitudes autrefois fertiles, mais couvertes aujourd'hui d'ossemens
humains, enfin de s'attacher une population encore frémissante du
joug qui lui est imposé. Pourquoi le dissimuler? les sympathies des
voyageurs européens dans ces régions sont pour les fils du prophète.
En ce qui me concerne, je préfère leur fanatisme belliqueux à l'in-
différence chinoise, leur orgueilleuse ignorance à la prétendue
science momifiée du Céleste^ leur croyance en une vie future, dût-
elle se perpétuer dans le paradis de Mahomet, au néant où doivent
disparaître les disciples de Bouddha.
Les Anglais ont fait et font encore journellement de grands efforts
pour ouvrir une route commerciale de leurs provinces du nord-est
de l'Inde à celles du sud -ouest de la Chine; mais un simple coup
d'œil sur une carte du plateau central de l'Asie fait comprendre que
les montagnes arides qui se dressent dans cette région seront tou-
jours un obstacle insurmontable à des voies de commerce faciles.
Depuis que le littoral des Birmans leur est ouvert, les Anglais,
ont porté leurs efforts vers le sud et ont tenté de parvenir au
Yunnan à travers la Birmanie, en remontant l'Irawady à partir de
Rangoun; pour faciliter l'entreprise, ils n'auraient point hésité à
soutenir les rebelles musulmans du Yunnan, si Talifou n'était pas
tombé aux mains des impériaux. Le succès du voyage de M. Dupuis
a de nouveau réveillé leur jalouse ardeur. Leurs agens ont recom-
mencé à étudier la route navigable qui doit conduire de Rangoun
aux frontières de la Chine par Bhamo, l'ancien entrepôt des cara-
vanes. Parmi les projets mis^ en avant, le meilleur parait être celui
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lb& REVUE DE8 DEUX MONDES.
du capitaine Sprye. Ce dernier cite à l'appui de son tracé le voyage
accompli récemment par une caravane composée de marchands
chinois et birmans, qui, profitant de la tranquillité qui règne dans
les montagnes depuis l'^rgement des Miaotse, a suivi l'antique
route de la Chine aux Indes, et est arrivée sans encombre à Bbamo
avec de l'orpiment et quatre cents balles de soie de la province de
Szechuen. Ces marchands annoncent que d'autres caravanes les sui-
vent. Quelle que soit l'importance de ces faits , les Anglais eux-
mêmes sont contraints d'avouer que, si le Song-koï est ouvert au
commerce européen, aucune voie ne pourra entrer en compétition
avec celle-là. Le triomphe de cette route serait en effet complet, si
dès aujourd'hui quelques maisons françaises honorables, riches et
entreprenantes allaient s'établir à Hannoï ou aux embouchures du
Song-koï. Nous en connaissons beaucoup réunissant ces conditions,
mais quelle est celle qui donnera le patriotique exemple? Les An-
glais assurent que nous ne saurons jamais tirer parti d'une pareille
situation; ne trouverons -nous pas moyen de leur donner un dé-
menti? Ce qui préoccupe aussi beaucoup nos voisins, c'est la crainte
de voir, si nous nous emparons du Tonkin, un trop grand rappro-
chement s'opérer entre la France et la Birmanie indépendante. Ils
ont beaucoup remarqué déjà qu'en octobre dernier le comte Mares-
calchi, capitaine de zouaves, neveu du maréchal Mac-Mahon et son
aide-de-camp à Châlons, avait apporté au petit roi de Birmanie la
ratification d'un traité de commerce entre son royaume et la France.
n est certain que le choix de cet envoyé a dû fournir un sujet d'in-
quiétude et de réflexion aux Anglais, qui peuvent devenir un jour
nos voisins en Cochinchine. Aussitôt après la prise de possession de
la Nouvelle-Calédonie par la France, un éleveur d'Australie ne m'a-
t-il pas avoué à Ceylan que ses compatriotes venaient de se consti-
tuer en miliciens à Sydney dans la crainte d'une invasion française!
Revenons à M. Dupuis. Aussitôt sa mission terminée auprès du
maréchal Mah, ce dernier lui donna en toute propriété une escorte
de cent cinquante de ses braves ou soldats chinois pour assurer son
retour dans le Tonkin. Le voyageur retrouva sur sa route les deux
armées rebelles qui lui avaient fait un si bon accueil à son premier
passage, et qui continuèrent à lui prêter un utile appui. Les man-
darins annamites de l'armée impériale se bornèrent à le traiter avec
une parfaite indifférence. Le second de M. Dupuis, M. Millot, arriva
seul à Hongkong après huit mois d'absence: il n'avait avec lui qu'un
seul bateau, le Louakai; malgré le dépit qu'elle ressentait de son
heureux voyage, la colonie anglaise lui fit un brillant accueil.
M. Dupuis, avec le Hoong-kiang^ son canot à vapeur et son escorte,
restait à Hannoï afin d'y ouvrir un comptoir et de poser les premières
bases du traité de navigation doQt nous avons déjà parlé. En février
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LE TOlfKJN. 155
i87&, M. Seoez, commandant le navire de guerre français le Bou-
rayney rencontrait encore notre compatriote, toujours préoccupé de
son installation, près des embouchures du Cuacum.
, Les services rendus au gouvernement annamite par la chasse ter-
rible que M. Senez fit à cette époque aux pirates sont trop considé*
râbles poui; être passés sous sUence. Tu-Duc doit au commandant
français de l'avoir délivré d'un millier de bandits qui bloquaient ses
ports depuis quatre mois, et nous lui devons de nous avoir fait con-
naître tout le littoral de la province du Tonkin. Parti le 5 octobre
1873 de Saigon, le BouraynCy après avoir doublé le cap Padaran,
se dirigea vers Vung-gang, situé à quatre milles au sud. Les res-
sources de cette petite ville sont à peu près nulles; la pèche est la
seule industrie des babitans, tourmentés par les tigres qui rôdent à
deux pas de leurs maisons, coomae le sont les autres indigènes dans la
plupart des ports de la côte. On y rencontre aussi beaucoup de bœufs
sauvages et d'éléphans. L'habitant n'a d'autre moyen de les éviter
que de se barricader la nuit chez lui et de n'en plus sortir qu'au
lever du soleil. L'empereur d'Annam préfère voir dévorer un à un
ses sujets par les bêtes féroces et laisser détruire leurs récoltes que
d'autoriser les Annamites à posséder des armes, qu'ils pourraient
tourner contre lui une fois les fauves détruits. De Vung-gang, le bâ-
timent français alla reconnaître le mouillage d'Hannoï, et vint jeter
l'ancre devant le village de Mush-huan. Là, les indigènes vinrent
offrir de petits chevaux en grand nombre à nos marins, qui n'en sa-
vaient que faire; le prix de ces chevaux varie de 30 à 120 francs. Il
s'y trouve des bœufe qui donnent de 115 à 120 kilogrammes de
viande abattue pour la modique somme de 20 francs. Le reste est
à l'avenant. Plus haut, dans la baie de Hone-cohé, les cerfs sont
très abondans; singulièrement curieux, ils accourent comme des
animaux apprivoisés. Pays de cocagne pour le chasseur, si les ti-
gres n'y dévoraient un ou deux indigènes par semaine I II n'y a
qu'un puits d'eau douce à Hone-cohé, inépuisable, il est vrai.
De Hone-cohé, le Bourayne alla se présenter devant la rade de
Hone-ko, qu'il contourna sans y mouiller; c'est un des plus beaux
et des plus sûrs ancrages de cette côte, si riche en ports et en
baies. La capitale de la province de Binh-dinh, résidence des auto-
rités provinciales, n'est éloignée que de 15 à 18 kilomètres par terre
de Kuinhone. On s'y rend en palanquin en sept heures. Quoique la
population lui parût peu sympathique, M. Senez se fit porter en
chaise au chrf-lieu, où il trouva dans la citadelle, construite, comme
celle de la capitale du Tonkin, d'après des plans français, les man-
darins auxquels il voulait rendre visite. C'est un vaste quadrilatère
de 1,000 à 1,200 mètres de côté, ne contenant plus que quelques
vieux canons renfermés piteusement dans des paillottes. Bien que
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156 RETCE DES DEUX MONDES*
entourées de larges fossés, d'un bras de rivière, rien de plus aisé à
enlever que ces fortifications; il en est de même des ouvrages en
terre qui défendent l'entrée du port.
A Tourane, où tant de millions ont été engloutis sans utilité par
l'amiral Rigault de Genouilly, en face d'une plage où dorment d'un
sommeil éternel tant de nos marins terrassés par les fièvres et la
dyssenterie, le Bourayne fut étonné de voir en rade un affreux petit
bateau à vapeur portant les couleurs allemandes. Un négociant de
cette nation, habitant Hongkong, venait de le vendre sans vergogne
200,000 francs au gouvernement annamite; c'est à peine si cette
carcasse, chargée de couleurs comme une vieille coquette, en valait
6,000. Ce marchand eut l'effronterie de venir à bord demander pas-
sage pour Yittoria au commandant Senez; on le lui refusa. Avec ses
200,000 francs, et peu rassuré probablement, il dut se résigner à
attendi'e dans son bateau la fin de la mousson du nord-est.
C'est le 21 octobre, en quittant le mouillage de Hué, capitale de
l'Annam et résidence de l'empereur, qu'on aperçut à la hauteur de
l'Ile Hon-tsen deux grandes jonques aux allures suspectes. Un coup
de canon à boulet, tiré sans préambule par l'une d'elles sur le Bou^
rayney ne donna pas longtemps à chercher à quelle espèce d'enne-
mis on allait avoir affaire. Comme à l'endroit où se trouvaient les
embarcations chinoises l'eau avait une teinte terreuse, le Bourayne
dut surveiller sa marche, et naviguer avec la plus grande circon-
spection dans la crainte d'un échouage. Les pirates, croyant à de
l'hésitation de notre part, se mirent avec rage à faire vibrer leurs
gongs en agitant leurs bannières ornées de queues de vache, et, ce
qui était plus sérieux, à nous canonner vigoureusement tout en ma-
nœuvrant de façon à rapprocher les distances. Le bâtiment fran-
çais, ayant enfin trouvé un fond de 16 mètres, ouvrit à son tour le
feu à deux encablures, et une lutte très vive s'engagea des deux
côtés. Bientôt les combattans se rapprochèrent davantage, et les
matelots français purent faire pleuvoir sur ces misérables une grêle
de mousqueterie. Les défenseurs d'une des jonques, sentant couler
celle qu'ils montaient , l'abandonnèrent pour passer sur l'autre, et
continuèrent à combattre avec une énergie désespérée et, disons-le,
admirable. Percée de trois obus, on ne tarda pas à voir la seconde
jonque s'enfoncer lentement; l'équipage se réfugia sur l'avant, qui
surnageait encore, et fit feu de la seule pièce en état de tirer. C'est
alors que, le corps à moitié dans l'eau, se cramponnant aux mâts,
aux gréemens, ces malheureux s'obstinèrent à brûler contre nous
leurs dernières cartouches. Il n'y eut pour eux ni pitié ni grâce.
Deux embarcations pleines de fusiliers furent amenées, et allèrent
achever presque à bout portant l'œuvre de destruction. Le croirait-
on? les pirates ripostèrent même dans cette situation. Touspérurent
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LE TONRIN, 157
au nombre de trois cents. Sans parler de son gréement démoli, de
ses haubans coupés, d'un boulet de 12 dans la coque au deux tiers
de son épaisseur, le bâtiment français compta deux hommes bles-
sés, dont l'un, M. Couturier, aspirant de première classe, était at-
teint d'une balle qui lui traversa le bras sans toucher l'os. Pendant
cette scène de carnage, deux ou trois mille Annamites armés de
lances attendaient du haut des dunes le résultat de la lutte. Le •
combat terminé, ils se jetèrent avec de grandes démonstrations,
comme des vautours avides, sur ce qu'il y avait à piller dans les
débris de la jonque à moitié submergée.
Le 29 octobre, le Bourayne ayant embarqué un évoque français,
M. Gauthier, dont le siège apostolique est à Hongneu, appareilla pour
les lies Houmé, où deux jonques de forbans chinois, sur quatre qui
s'y trouvaient au mouillage, acceptèrent vaillamment un combat,
qui se termina encore par une destruction complète des bandits. Les
deux autres jonques avaient fait voile pour aller s'échouer à la côte, à
l'ouest de l'île; le Bourayne les y suivit, les incendia, et les pirates
qui les montaient, réfugiés dans un Ilot désert et inculte, durent y
mourir de faim, si, selon toute probabilité, personne ne vint leur
apporter des vivres. Le 28, nouvelle bataille navale; 120 de ces
énergiques pirates périrent dans ce combat, après une lutte achar-
née qui ne dura qu'une demi-heure; le Bourayne eut ce jour-là deux
hommes et un mousse blessés, sa cheminée crevée par un biscaîen,
sa coque traversée à bâbord par un boulet de 18, et son tribord
endommagé par un boulet rougi de 24.
Ces canonnades répétées, qui remplissaient de bruit et de fumée
les baies du Tonkin ordinairement si paisibles, avaient vivement
ému toute la population du littoral; les malheureux Annamites, blo-
qués dans leurs ports depuis quatre mois, vinrent en foule dans les
eaux du Bourayne demander des nouvelles et s'informer anxieu-
sement s'ils pouvaient à l'avenir naviguer sans crainte d'être atta-
qués. Sur la réponse affirmative du commandant, une flottille partit
presque aussitôt pour aller porter des approvisionnemens à l'armée
de Tu-Duc. Ce monarque, auquel on se plaît à fah-e une renommée
d'habileté exagérée, n'est pourtant pas aussi maître chez lui qu'on
le suppose, car à cette époque six provinces étaient entre les mains
des deux armées rebelles rencontrées par M. Dupuis.
Le 30, M. Senez faisait jeter l'ancre devant Catba. Ce port 'était
autrefois un vrai nid de forbans; il est maintenant, paralt-il, devenu
plus honnête. Chacun y bâtissait des habitations en paillettes, il est
vrai, mais qui dans un avenir prochain promettaient de se changer
en constructions plus sérieuses. Catba, placée en face des trois
plus grandes rivières du Tonkin, — Cuacum, Bac-dangian et
Lueth-huyen , — ayant un mouillage excellent où des navires d'un
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158 REVUE DES DEUX MONDES.
fort tonnage pourront toujours s'abriter, sera donc probablement et
dans un temps prochain la ville la plus florissante de toute la côte
au point de vue commercial.
Le 2 novembre, M. Senez, laissant son bateau à Tancre, prenant
avec lui deux baleinières, une jonque chinoise servant de magasin
et vingt hommes armés de fusils Cbassepot, remonta les bouches
du Cuacum jusqu'à Haï-dzung, le chef-lieu de la province de ce
nom. Haï-dzung est une grande ville avec de nombreuses maisons
en briques et défendue par une citadelle qui pourrait offrir une
sérieuse résistance, si elle était occupée par une armée en rapport
avec son étendue. L'accueil fait par le gouverneur à nos compa-
triotes leur parut plein de cordialité. Ils en profitèrent pour se mettre
en route dès le A, résolus de pousser jusqu'à Hannoï, la vieille ca-
pitale. Â peine partis, une barque montée par des indigènes catho-
liques vint à leur rencontre et les pria de descendre un instant dans
un village, à la porte duquel un provincial de l'ordre des domini-
cains espagnols, le père Masso, les attendait pour leur faire fête.
Le clergé indigène en costume, suivi d'une multitude d'enfans aux
vêtemens bariolés, portant des bannières, des oriflammes, avec des
gongs et des tambours, vint les recevoir au débarcadère de la mis-
sion. Nos voyageurs trouvèrent là M. Colomer, évêque espagnol, et
de plus un succulent déjeuner avec des vins d'Espagne. On y laissa
l'évêque français, M. Gauthier, qui depuis son départ de Hongneu
n'avait point voulu quitter le commandant du Bourayne^ et auquel
revenait sans doute la plus grande partie de toutes ces démonstra-
tions. Chaque soir, il fallait s'arrêter afin de laisser reposer les
hommes, que le travail à la rame fatiguait un peu; on choisissait
pour s'abriter une bonne pagode, dans laquelle chacun s'installait
le plus confortablement possible. Lorsqu'il n'y avait pas en vue
quelque temple hospitalier, les berges servaient de lieu de campe-
ment; les.habitans des villages voisins se hâtaient d'apporter à nos
HMirins de la paille, de l'eau, tout ce dont ils avaient besoin; comme
ces petites fournitures étaient payées avec une grande ponctualité,
l'accord régna toujours entre l'équipage et les paisibles riverains.
Le 6 novembre, à trois heures, l'expédition quittait le canal qu'elle
avait pris au sortir de Cuacum pour entrer dans le Song-koï; deux
heures après, elle était devant Hannoï.
Le Fleuve-Rouge, d'après l'intéressant rapport du commandant
du Bourayney est large de iOO à 500 mètres à l'endroit où aboutit
le canal, et d'une profondeur de 6 à 10. Il laisse dans son parcours
de nombreux bancs de sable ferrugineux à découvert; les eaux en
soqt épaisses, d'une couleur hautement carminée, et c'est probable-
ment à cette particularité que la rivière doit le nom que lui donnent
les Tonkinois. Devant Hannoï, le Song-koï est large de 1,000 à
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LE TONKIN. 159
1,500 mètres; mais la profondeur n'est roalbenreusement que de
5 mètres, ce qui est dû sans doute à la division des eaux en deux
bras. Quant à l'étendue que la capitale occupe sur la rive, elle est
de A à 5 kilomètres; sur la rade règne cette fiévreuse activité, ce
mouvement incessant de jonques et d'embarcations que Ton re-
marque dans tous les ports de ^'extrême Orient; les pétards, les
vibrations du gong, y déchirent les oreilles des Européens, comme
si l'on se trouvait en rade de Canton ou de SbanghaL
Des troupes annamites attendaient à leur débarquement nos com-
patriotes et leur firent cortège jusqu'au Conq-Quamy l'hôtellerie des
étrangers. Pour y arriver, il leur fallut traverser la ville, marcher
pendant quatre kilomètres au milieu d'une population avide de voir
les « barbares » d'Occident. C'est à coups de rotin, hélas ! que nos
matelots réprimaient cette curiosité, excessive il est vrai, mais par-
tout bien naturelle sans doute lorsqu'on songe à la fièvre qui pous-
sait les badauds sous les pas du shah de Perse. Je sais que c'est le
bâton qui est notre habituel argument contre l'importimité des Asia-
tiques, mais je déplore ces violences, et, pour ma part, je ne les ai
jamais employées. Dans les rues de Canton, quelques mois après la
•prise de cette ville, sur les montagnes du Marivelès aux Philippines,
je me suis vu entouré par beaucoup de Chinois, de Tagales et de
Negritos, et c'est par la douceur, en provoquant une gaîté facile à
faire naître, que j'ai tenu éloignés mes visiteurs trop impétueux. Le
missionnaire n'emploie jamais le bambou pour se faire accepter des
populations chinoises ou annamites; seul et sans défense, il réside
paisiblement au milieu d'elles quand la persécution ordonnée par
les mandarins ne sévit pas contre lui.
Nous ne suivrons pas le commandant du Bourayne et ses compa-
gnons dans la visite qu'ils firent au gouverneur de Bac-ninh, visite
qui, par suite de la grossièreté de quelques soldats chinois au ser-
vice de l'Annam, faillit dégénérer en drame sanglant; nous dirons
seulement que la citadelle qui commande la ville, composée de 500 à
600 maisons, n'a aucune valeur, qu'elle est dominée par des collines
hautes de 800 à 1,500 mètres, et défendue par une douzaine de ca-
nons oxydés. Le gouverneur, dont l'accueil fut parfait, quoique
ayant dans la contrée la réputation d'un homme éclairé et intelli-
gent, ne savait pourtant rien, dit M. Senez, de son pays, tant au
point de vue politique et commercial que géographique. Il en est
ainsi de la plupart de ces hauts fonctionnaires.
De retour à bord le 15 novembre, on repartait le 16 pour aller à
Quan-yen en passant de Cuacum au Bac-dangian par un arroyo
vaste et profond. La rivière de Bac-dangian est une grande voie
intérieure, large de 6 à 7 kilomètres, avec des profondeurs va-
riables de 6 à 20 mètres. A Quan-yen, les explorateurs furent une
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
fois encore bien accueillis par le mandarin Le-Tuam , ancien mi-
nistre des affaires étrangères à Hué, aujourd'hui général d'armée.
La ville est sans importance, la citadelle sans solidité; aussi dès le
lendemain nos compatriotes regagnaient leur bâtiment. Le 2i , le
Bourayne passait le détroit d'Hainan, et le 27 on jetait l'ancre de-
vant Hongkong, ayant, dans un voyage qui avait duré cinquante
jours, exploré tout le littoral du Tonkin, visité ses principales villes,
coulé sept jonques portant plus de cent canons et donné la mort à
500 bandits. Lorsqu'un souverain d'Asie permet ou demande qu'on
fasse une pareille police dans ses états, il est facile de prévoir que
ce souverain sera prochainement dépossédé sans qu'on ait besoin
de recourir à l'emploi des armes.
II.
ê
L'empire d'Annam, situé dans la presqu'île de l'Indo-Chine, au-
delà du Gange, est composé d'une partie de la Cochinchine, du Ton-
kin, du Ciampa et de quelques lambeaux de la province du Laos.
Nous n'avons à parler aujourd'hui que du Tonkin, dont les frontières
n'ont jamais été bien exactement limitées; sur de bonnes cartes, on
les trouvera figurées du 18* jusqu'au 22® degré de latitude septen-
trionale. Le Tonkin proprement dit est donc borné au nord par la
Chine, à Test par la mer, au sud par la province du Ciampa, à
Touest par TAnnam. La capitale est Hannoï ou Kécho, c'est-à-dire
le « Grand-Marché; » dans la langue oflicielle, on l'appelle encore
Than-long-Than , ce qui signifie la « Cité du Dragon rouge. » Édi-
fiée au vii« siècle, lorsque la contrée dépendait encore de la Chine,
cette ville fut abandonnée par le premier roi de la dynastie Dinh,
vers l'an 900, mais pour redevenir capitale jusqu'au moment où
es monarques annamites établirent leur résidence dans la Haute-
Cochinchine, à Hué. Elle compte aujourd'hui 100,000 habitans.
Le Tonkin doit à la chaîne de montagnes côtières qui l'enferment
de l'ouest jusqu'au littoral , sur une longueur de 20 lieues, ainsi
qu'à sa frontière montagneuse du nord , le nombre exceptionnel de
ses songs ou fleuves. Le principal de ces cours d'eau est le Song-
koï ou Fleuve-Rouge, qui prend sa source dans les contre-forts de
l'Himalaya, parcourt une partie du Yunnan sous le nom de Hoti-
kiang, descend jusqu'à Hannoï, et vient se jeter à la mer^ divisé en
plusieurs bras, à Cuacum, presque au centre du golfe. La barre
du Song-koî, comme la généralité des barres des grandes rivières,
est formidable, très dangereuse par un gros temps, et la canonnière
française VArc s'y est récemment échouée. Les plus grandes jon-
ques de Chine peuvent sans diflîculté remonter jusqu'à Hannoï; il y
a deux cents ans, les Hollandais, avec les lourds bâtimens de cette
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LE TONKm. 161
époque, purent même aller jusqu'à quelques lieues de la capitale,
remorqués à la cordelle par les villageois riverains.
Dans un pays comme le Tonkin, où la culture du riz est en
grande faveur, les larges voies de terre n'existent pour ainsi dire
pas. Les routes sont plus avantageusement remplacées par des
a chemins qui marchent, » selon l'expression pittoresque de Pascal,
c'est-à-dire par des rivières, des canaux ou de simples arroyos. En
toute saison, l'indigène voyage aisément pieds nus sur les berges
glissantes; mais l'Européen, avec sa forte chaussure, son lourd ac-
coutrement, éprouve une difficulté réelle à s'y maintenir. Nous ne
conseillerions jamais à une troupe nombreuse de s'y aventurer :
l'attaque, la défense et la retraite seront toujours impossibles sur
ces étroits sentiers, autour desquels s'exhalent des vapeurs mal-
saines lorsque le riz commence à lever, c'est-à-dire quand le soleil
échauffe les eaux croupissantes qui sont nécessaires à la germina-
tion; mais tout n'est pas rizière au Tonkin, et les plaines les plus
fertiles sont entourées d'escarpemens élevés et de montagnes où
règne une splendide végétation tropicale. L'aréquier, avec son joli
panache et son régime doré, sa tige droite et élancée, coupe partout
gracieusement la ligne monotone des rizières vertes ou blondes se-
lon la saison; même dans les plaines, la température n'est pas ex-
cessive pour les Européens. Des orangers presque toujours en fleurs,
grands comme des chênes verts d'Italie, parfument la brise qui
chaque nuit souffle de terre; dans le jour, un vent léger vient de la
mer et rend la chaleur fort supportable. On peut donc voyager dans
cette contrée, en somme tempérée, sans crainte d'insolation, si l'on
ne commet pas l'imprudence d'exposer, même pendant l'espace
d'une seconde, sa tête nue au soleil. C'est là le grand avantage que
le Tonkin offre sur la Cochinchine , et si la possession de la pre-
mière de ces provinces est désirable , c'est afin de pouvoir établir
dans la montagne, pour nos compatriotes malades, des stations aé-
rées où ils pourront retrouver les forces perdues à la suite d'un trop
long séjour dans notre malsaine possession du sud.
Comme dans tous les pays tropicaux , il n'y a réellement dans
cette partie de l'Indo- Chine que deux saisons, l'une de pluies,*
l'autre de sécheresse; la première commence en mai et finit en
août. En octobre et en novembre, les ouragans et les typhons dé-
solent tous les ans les malheureuses côtes de ce pays. Aussitôt que
l'approche du fléau est signalée, les petites embarcations, comme une
volée d'étoumeaux surpris, regagnent en toute hâte la côte et vont
s'abriter dans les rivières, le plus loin possible de la mer. Dans
les maisons , de fortes poutres sont placées debout, derrière les
cloisons qui font face à la tourmente, dans la crainte que le vent
TOMB m. — 1874. il
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162 BETUE DES DEUX MONDES.
ne s'y engouffre et ne les renverse de fond en conible. Dès que le ty-
phon avec ses nuées grises, lacérées d'éclairs, disparaît, le peuple
sort en foule dans les rues, en poussant de grands cris, avide de con-
templer les dégâts; puis presque aussitôt, avec le calme asiatique
qui le caractérise, il se remet patiemment à relever ses réduits en
bambous, qu'un nouvel ouragan peut demain jeter par terre. Les
tremblemens de terre se font à peine sentir dans cette zone, limitée
pourtant à l'est et au nord par de grandes montagnes. On se sou-
vient encore cependant qu'en 1800 la mer fit soudainement irrup-
tion sur le littoral, s' avançant jusqu'à une distance de 8 kilomètres
dans les terres ; elle ne se retira qu'après quinze heures d'un épou-
vantable séjour, balayant dans sa retraite des hommes et des ani-
maux, et transformant en une plaine fangeuse les emplacemens oc-
cupés la veille par de populeux villages.
Si dans les plaines le sol est gras, limoneux, et doit sa fertilité
aux allu viens que de nombreux cours d'eau lui apportent, les mon-
tagnes sont en général formées d'entassemens de granit et de syé-
nite. Les contre-forts donnent du quartz, du marbre et des roches
calcaires. Les mines d'or et d'argent sont situées à l'ouest du Ton-
kin; oh ignore ce que donnent les premières, exploitées par l'em-
pereur; les secondes produisent annuellement 6,000 kilogrammes
d'argent environ. Il y a des cantons, dit M. l'abbé Richard, où l'or
doit être fort abondant, puisque l'on y nourrit des canards pour
le seul profit de l'or que l'on retire de leurs excrémens. Qui a jamais
vu un pareil système de nettoyage appliqué aux pépites d'or? Com-
ment croire aussi le père Diego Awarte, débarqué le premier en
1596 sur les côtes de Gochinchine, lorsqu'il déclare avoir trouvé une
grande croix sur le rivage, plantée là avant l'arrivée d'aucun mis-
sionnaire connu?
L'étain, le zinc et le cuivre se trouvent au nord, dans les soulève-
mens qui forment la frontière du Tonkin. J'ai eu sous les yeux, il y
a peu de jours, un échantillon de minerai de cuivre provenant de
ces montagnes si grandement fécondes en métaux de toute sorte;
envoyé à Londres par les soins de M. Rémi de Montigny, ce minerai
a donné 40 pour 100 de cuivre pur (1). Si des spéculateurs hardis
voulaient entreprendre là des travaux de mine, nous devons les
prévenir que les Chinois leur fourniraient les bras nécessaires à ces
rudes travaux; mais quels sont les capitaux français qui oseront se
risquer? Quant à ceux de nos compatriotes sans fortune qui vou-
(i) Des échantillons de minerai de fer de la prorince de Ynnnan, remis par M. de
Hontif^y à notre École des mines, ont donné 97 pour 100 de peroxyde de fer, — des
mattes de première fusion 37 de cuiyre, 15 de plomb, 36 d*arsenic, — du minerai
d*étain en pondre fine Jusqu'à 70 d*éuin, ^ de la galène 73 de plomb contenant
5 millièmes d*argent.
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LE TQNKIN. , 163
draîent s'aventurer au Tonkin, nous les engageons à ne point partir
dans une condition trop précaire. On se figure toujours en France
que rémigration convient aux gens pauvres, d)mme si la France
avait, à l'exemple de l'Irlande et de quelques provinces allemandes,
une pléthore d'êtres misérables, n'ayant rien à attendre d'un sol
ingrat ou d'un patrimoine trop divisé. Cette croyance malheureuse
est l'origine de cruelles déceptions, elle est la source de cette niaise
redite, que nous ne savons pas nous enrichir dans les pays d'outre-
mer comme les Anglais, les Américains, les Suisses, les Allemands,
savent le faire. Qui ne sait que les plus gros marchands de Londres,
les armateurs de Liverpool, de La Haye et de Hambourg, les opu-
lentes maisons américaines de Boston et de New-York*, ont depuis
un temps immémorial la plus grande partie de leur fortune aux
Indes anglaises ou néerlandaises et en Chine? Que nos capitalistes
envoient d'intelligens et probes représentans dans ces riches con-
trées, et les capitaux français y feront une aussi grande figure que
n'importe quels autres capitaux étrangers. Dans une colonie fran-
çaise née d'hier, la Nouvelle-Calédonie, c'est un Anglais, un M. Hig-
ginson, qui tient à Nouméa le haut du pavé commercial. Sait-on
comment il est venu là? Avec des bateaux à vapeur et de l'argent
de plusieurs grandes maisons de Sydney. Nos compatriotes y débar-
quent en général avec la trousse de Figaro, les plus riches avec une
malle qu'ils portent gaiment eux-mêmes sur leurs épaules.
Indépendamment du riz, dont on fait deux récoltes par an, en
juillet et novembre, on cultive encore au Tonkin le maïs, qui vient
fort bien dans les terrains privés d'eau; on y trouve l'igname, la
patate et la pomme de terre. Il y a une quantité de légumes très
différens de ceux d'Europe. M. de La Bissachère, un missionnaire,
assure qu'il croît au Tonkin, sous la fiente de l'éléphant, un cham-
pignon de la forme et de la couleur d'une noix pleine de trous;
croquant sous la dent , d'une saveur exquise, il est réservé à la
table de l'empereur. N'est-ce pas notre morille de France, le dé-
licat cryptogame tant vanté par Brillât-Savarin ? Le blé et la vigne
n'ont jamais pu réussir. Le bambou pousse partout comme en Chine;
on en fait des charrues, des herses, des pioches, des engins de
pèche, des lances, des briquets, des instrumens de musique, des
sièges, du papier, des maisons entières. Le cocotier, le mûrier blanc,
l'arbre à thé, le tabac, le bétel, le bananier, l'ananas, s'y trouvent
abondamment comme dans tous les pays intertropiçaux. La flore
d'Eurcçe n'y est représentée que par le muguet et le rosier. Les
hauteurs, partout boisées, recèlent des essences d'une grande ri-
chesse, et dont quelques-unes sont peut-être encore ignorées de nos
savans malgré les ouvrages de Loureiro et de Taberg, puisque jus-
«qu'à présent pas un naturaliste n'a pu séjourner dans les hautes
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161 REVUE DES DEUX MONDES.
régions peuplées de tigres pour y étudier à loisir. Citons pourtant»
parmi les bois les plus célèbres dans le pays, le teck, l'arbre à ver-
nis, et celui qu'on Ippelle le bois cTaigle; brûlé, il donne un parfum
délicieux. On ne s'en sert que dans les palais et les temples, et
l'empereur se l'est réservé pendant de longues années pour son
usage et celui de ses dieux.
S'il est une contrée où le fauve dispute à l'homme le droit de sé-
jour sur la terre qui ensemble les voit naître, c'est bien au Tonkin.
Nous avons déjà dit combien les tigres, toujours insatiables de chair
humaine, sont nombreux sur le littoral; dans les montagnes, aux fo-
rêts sombres, dans les plaines, partout où le jungle se couvre de
sinistres roseaux, on trouve encore ces féroces carnassiers à l'alRit de
l'homme ou du cerf. L'éléphant sauvage, le buffle, le rhinocéros, le
sanglier, des singes d'une variété infinie, sont aussi des ennemis contre
lesquels l'indigène soutient une lutte sans trêve. En une seule nuit,
toute une récolte de riz, de canne à sucre et de fruits peut dispa-
raître à la suite de l'invasion inattendue de ces nocturnes ravageurs.
Les plus malfaisans d'entre eux sont toujours les singes. Nous en
avons vu dans un champ de cannes à sucre une bande nombreuse;
rassassiés outre mesure, leurs petits ventres rebondis, de leurs doigts
infatigables ils cassaient la jeune tige des succulentes graminées
sans même l'approcher de leurs bouches repues. C'est avec de
grands cris, les vibrations du gong, des torches, qu'on met tous ces
pillards en fuite; mais, en attendant que les récoltes soient rentrées,
que de nuits passées sans sommeil par les pauvres agriculteurs!
Soumis au joug, l'éléphant, le buffle, le bœuf sauvage, deviennent
en très peu de temps les serviteurs de l'homme. Il paraît que c'est
au Laos que naissent les éléphans les plus remarquables par leur
intelligence. Faut-il en grande pompe promener un souverain assis
sur un trône d'or, marcher contre les ennemis du maître, être vé-
néré à l'égal d'une divinité comme à Siam , écraser sous ses pieds
puissans le corps d'un misérable, l'éléphant deviendra tour à tour
porteur solennel, foudre de guerre, dieu ou bourreau cruel. Il y aura
ime époque critique une fois tous les deux ans, où le noble animal
n'obéira qu'à regret à son fidèle cornac : c'est lorsque l'amour vien-
dra loger dans sa grosse tête. Alors il se fait méchant, indocile, in-
grat pour son éleveur; mais, cette fièvre passée, l'éléphant rede-
vient le plus doux et le plus inoffensif des pachydermes.
Le cheval est de petite taille comme celui de Singapour et de Ba-
tavia. La forme, ordinairement chétive, reprend toute sa grâce dès
que l'animal est reposé et bien nourri. On ne s'en sert pas pour l'a-
griculture ou le transport des denrées; il est monté par les manda-
rins ou les riches négocians du Tonkin. On trouve dans les mon-
tagnes de l'ouest un ours de petite taille, l'axis au pelage roux
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LE TONKIN. 165
clair, parsemé d'étoiles blanches, la gazelle et le renard. Dans les
plaines, point de lièvres, point de moutons; mais les basses-cours
y sont mieux fournies de poules, d'oies, de cocbons et de canards
que la plupart de nos fermes d'Europe. Les abeilles déposent au
hasard, soit dans les creux de rochers, soit dans les cavités d'un
arbre mort, un miel blanc et parfumé; on n'en connaît pas de com-
mun, c'est-à-dire à couleur jaune. Les sauterelles, aussi malfai-
santes qu'en Algérie, sont mangées frites et blanches de sel; j'avoue
y avoir goûté aux lies Soulou sans être écœuré.
Dans un pays traversé par tant de cours d'eau, baigné en grande
partie par une mer aux ondes tiëdes, les poissons abondent et four-
nissent aux habitans leur nourriture principale. On trouve des pois-
sons dans l'eau des rivières en aussi grand nombre que dans les
fleuves, et l'art de la poche est aussi bien entendu au Tonkin qu'il
peut l'être sur le littoral chinois. La sardine et la morue sont ex-
cessivement abondantes. Les indigènes prétendent qu'un poisson
mangé deux fois préserve du mal de mer. Quelque étrange que cela
paraisse, le fait est affirmé par le père de Rhodes dans ses Voyages et
missions j voici en quels termes : a Je crois qu'on trouvera bon que
je mette ici un beau secret que les chrétiens de la Gochinchine m'ont
enseigné pour n'avoir pas cette incommodité d'estomac qui est fort
commune à ceux qui vont sur la mer. Il faut prendre un de ces
poissons qui ont été dévorés et que l'on trouve dans le ventre
des autres poissons, le bien rôtir, y mettre un peu de poivre et le
manger en entrant-dans le navire; cela donne tant de vigueur à l'es-
tomac qu'il va sur^mer sans être ébranlé. Je trouvai ce secret fort
beau; je m'en suis servi depuis, et je n'ai jamais ressenti aucune
atteinte de ce mal, qui jusque-là m'avait été très fâcheux. » Il est
probable qu'après avoir beaucoup navigué M^^ de Rhodes s'était
habitué à la mer.
Dans les montagnes, on rencontre des tortues énormes allant ra-
rement à l'eau et se nourrissant d'herbes communes; d'autres, éga-
lement colossales, se tiennent au bord des rivières, cachées dans les
creux des berges, où elles vivent des corps en décomposition que le
courant leur apporte. Parmi les oiseaux que nous avons en Europe,
on retrouve au Tonkin le moineau, la caille, la bécassine et la tour-
terelle d'une variété admirable -de plumage; la plus belle est celle
aux éclatantes couleurs rouges et vertes ; la cage lui est mortelle.
Il en est de môme des colibris, qu'on ne peut garder, faute de pou-
voir leur donner les petites chenilles dont ils se nourrissent et aux-
quelles ils font habituellement la chasse sur les arbrisseaux. L'aigle
est petit; le vautour par contre est énorme, comme dans tous les
pays où l'enfouissement des charognes n'est pas jugé nécessaire.
Si un homme malade est abandonné couché et à découvert dans un
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166 REVUE DES DEUX MONDES.
champ de riz ou sur une plage déserte, une yolée de vautours ne
tardera pas à s'abattre sur lui et à Tachever à coups de bec ^
d'ongles. Sur tout le littoral, au bord des fleuves, Tépcrvier est
dressé fort habilement pour la pèche; sur les falaises les plus escar-
pées, la petite hirondelle de mer ou salangane bâtit le nid dont la
succulente néossine fait les délices des fines bouches chinoises.
Les habitans du Tonkin sont remarquables par la pureté de leur
type mongol. Leurs figures sont plus larges et moins longues que
celles des Européens; les joues sont proéminentes, les nei courts,
les yeux petits et enfoncés, les cheveux longs, mous, ne frisant
jamais, la peau pâle, jaunâtre, mais en réalité moins brune que
celle des Cochinchinois. Du reste, dans les deux pays, les hommes
et les fçmmes que leurs travaux n'exposent pas au soleil ont une
peau dont la blancheur égale presque celle des Occidentaux. Quoi-
que d'origine chinoise, les Tonkinois ont le nez plus saillant que
celui des Célestes^ on ne nous y désigne que par l'épithète « d'hommes
à long nez. d Les femmes ne manqueraient pas d'une certaine
beauté dans leur jeunesse, si, comme au Japon, elles n'avaient la
funeste habitude de se noircir les dents, de se rougir les lèvres,
et de mâcher le bétel. 11 faut un certain courage, une longue habi-
tude du pays pour s'habituer à supporter l'odeur nauséabonde de
cette mastication d'un usage général chez les deux sexes. Les yeux
des Tonkinoises sont plus obliquement fendus que ceux des hommes;
très noirs, ils ont une expression animée, vive; le corps des femmes
du Tonkin est plus blanc que celui des femmes de la Gochindiine :
aussi les premières sont préférées par ceux des galans annamites
qui ont la prétention d'aimer le beau. Nubiles à douze ans, elles
sont d'une fécondité extraordinaire, très naturelle chez un peuple
ichthyophage. U naît plus de filles que de garçons; c'est le contraire
dans le Laos et dans le nord. Les mères sans exception nourrissent
leurs enfatfis; si l'une d'elles vient à mourir, c'est une des proches
parentes de la défunte qui allaite l'orphelin.
Les maladies les plus communes, les plus à redouter, sont la dys-
senterie et la fièvre; mais elles sont moins fréquentes qu'à Saigon.
La lèpre y compte trente-deux variétés. Il en est une horrible qui
ronge les doigts des pieds et des mains, et attaque jusqu'aux neiis,
qui se retirent. La plus singulière des infirmités, mais celle-là inof-
fensive, est celle qui donne aux cheveux de quelques jeunes Tonki-
nois une blancheur anticipée et à leur corps la couleur d'un linceul
blanc. Pour ne point déparer l'uniformité des couleurs qui dwt ré-
gner dans une belle armée, les Annamites voués ainsi au blanc par
la nature sont de droit exemptés du service militaire.
Dans un pays où l'on raconte que les grands singes ne parlent
pas afin de ne point payer d'impôt, où l'on a tout intérêt à cacher
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LE TOICKIR. 167
le iMmbre des naissances, il est bien difficile de co^maltre le chiffire
exact de la population. En 1812, M. de La Bissadiëre évalnait celle
du Tonkin à 18 millions d'habitans; de nos jours, on l'évalue à 25;
un évéqne de la Gochinchine, M. Pellerin, a porté à 30 millions la
population totale placée sons le gouTemement de Tu-Duc; enfin
M. Retord, en 1851, assurait qne, dans la juridiction apostolique de
Tmie des provinces tonkinoises , il avait compté 3,900 âmes par
lieue carrée, d'où il faudrait conclure que la France est proportion-
nellement trois fois moins peuplée. Quant à la cause d'une pareille
densité de population, il faut la chercher dans ce fait, que le poisson
est la nourriture principale des Annamites, et peut-être aussi dans
l'usage de la polygamie, pratiquée comme moyen d'accroître la fa-
mille. On trouve là, m'a dit à Manille un missionnaire e^>agnol qui
avait résidé longtemps dans les environs de Tourane, des hommes
toujours disposés à épouser les filles enceintes d'un autre, par le
seul désir de laisser une postérité plus grande. On a vu des vieil-
lards, chefs de famille, réunir autour d'eux des fils, des petits-fils
et des arrière-petits-fils au nombre de quatre-vingts; mais est-il
besoin de dire, surtout à des lecteurs français, qu'il faut être riche
pour jouir du spectacle d'une pareille lignée?
Gomme tous les Asiatiques, l'Annamite a moins d'imagination que
d'adresse; ainsi que chez le Chinois, l'imitation l'emportera sur l'in-
vention ; donnez à l'un et à l'autre un objet à copier, ils en repro-
duiront fidèlement jusqu'aux défauts et aux taches. Le caractère du
peuple est doux, porté aux plaisirs et à la bienfaisance. Le proverbe
le plus usité dans les familles est celui-ci : a la nature est géné-
reuse, il faut l'imiter. » Les fils ont pour leurs pères âgés des at-
tentions touchantes; connue cfiez les Chinois, on professe pour les
ancêtres une espèce de culte, et nous avons vu que quelques pa-
triarches jouissaient vivans du doux privilège de recevoir les hom-
mages de deux ou trois générations. La femme n'est point tenue
prisonnière dans un harem et n'a point les pieds mutilés. Elle y est
très recherchée, lorsqu'elle est dans une condition de santé promet-
tant la fécondité. On n'attache guère de prix à la virginité. Une
femme peut avoir été violée, et malgré ce fait, considéré comme un
simple accident, elle n'en est pas moins recherchée en mariage, s'il
n'y a pas eu de sa faute, ou même quand il y en aurait eu un peu
sans scandale. Tout récemment, dans une de nos sociétés savantes,
<m accusait les populations du Tonkin et de la Chine d'une cruauté
naturelle qui dépasserait tout ce que l'imagination peut rêver de
plus atroce en tortures. C'est une accusation imméritée. Il y a certai-
nement dans l'extrême Orient des hommes dont le métier est de
prolonger /wir ordre les souflrances des criminels, de désarticuler
ou de dépecer un patient avec un n^nement cruel, mais faut-il en
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168 REVUE DES DEUX MONDES.
conclure que tous les Asiatiques aiment à faire souffrir? Si une terre
a été arrosée du sang des martyrs chrétiens « c'est bien celle dont
nous parlons; qu'on lise les récits des missionnaires qui ont survécu
à de si nombreuses persécutions, et on verra que les Annamites
sont dépeints sous les traits les plus doux. A la suite de l'expédition
de M. F. Garnier, on se rappelle que cent villages ont été brûlés
et que cinq cents Tonkinois ont été assassinés ; on les accusait d'a-
voir accueilli favorablement les Français et d'aimer les chrétiens.
Qui a ordonné ces incendies et ces massacres? Ce sont les manda-
rins, les gouverneurs, des fonctionnaires du plus haut rang; voilà
les vrais coupables. Ce qu'il faut reprocher en réalité aux Asiatiques,
c'est une douceur passive qui leur fait tout accepter, altère les in-
stincts nobles, dégrade leurs facultés, les habitue enfin à la soumis-
sion servile, et développe en eux une indifférence complète pour tout
ce qui est liberté, instruction, initiative individuelle et progrès. Voilà
dans quel abaissement le despotisme d'un seul souverain comme
Tu-Duc peut jeter une nation de plusieurs millions d'hommes.
Les arts, l'industrie, sont peu développés chez un peuple à ce
point effacé. S'il excelle dans les constructions navales, grâce aux
magnifiques bois qu'il trouve partout, les voiles, les cordages, sont
faits avec des feuilles d'arbres et des fibres de bambous qui, après
quelques heures de pluie, se décomposent ou se rompent. Le pa-
pier est fabriqué également avec des écorces d'arbrisseaux; la pâte,
rouie, couverte de chaux, séchée, jetée dans des moules formés de
fils d'acier très fin , finit par donner un produit sans solidité ni
durée, très inférieur à celui de la Chine. L'encre, composée de suie
et de graisse, manque de cohésion. Le cuir est mal tanné. Les
étoffes, dont la confection est principalement réservée aux femmes,
ne manquent pas d'une certaine finesse. Le coton n'est filé que la
nuit, l'expérience ayant démontré que, pour ce travail , l'humidité
est préférable à la sécheresse. Malheureusement on ne sait pas
donner la couleur aux tissus. La fabrication des soies est supérieure
à celle de la Chine, et les taffetas, les satins, sont remarqua})les par
leur durée; mais pas un fabricant ne sait comment s'obtient la
moire, ni coniment on donne une nuance aux dessins. La fabrica-
tion du verre y est inconnue : ignorance singulière, partagée par
tous les Célestes. Point d'horloges, pas de sabliers, on mesure le
temps au moyen de petites boules creuses en cuivre percées d'un
petit trou. On les jette dans un vase plein d'eau, et lorsqu'elles
sont remplies par l'infiltration, la descente de la boule au fond du
bassin indique qu'une heure annamite, égale en durée à deux de
nos quarts d'heure, vient de s'écouler.
Chaque village, comme chaque rue d'une ville chinoise, a sa spé-
cialité de fabrication. Il y en a qui ne sont composés que de vo-
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LE TONKIN, 169
leurs ou de pirates. S'il s'y trouve un ouvrier excellent, l'empereur
ou même un gros mandarin le fait appeler à la cour, et le trop
habile artisan est contraint pendant un certain nombre d'années de
travailler gratuitement pour ses seigneurs et maîtres. Le voyageur
Crawfurd, qui en 1822 a visité la Cochincbine en qualité d'envoyé
extraordinaire du gouvernement des Indes-Orientales, prétend que
les objets laqués fabriqués au Tonkin sont d'un travail très achevé
et supérieur à tout ce qui se fait en ce genre au Japon ; il faut qu'il
ait regardé d'un œil bien favorable les bottes à bétel des Tonkinois
et qu'il n'ait jamais vu celles du Japon. M. Laplace, capitaine de
vaisseau, commandant la Favorite en 1831 et depuis amiral, quoi-
que ayant visité Tourane plusieurs. fois, n'a jamais parlé de ces
laques merveilleux. La supériorité des Japonais dans l'art de vernir
les bois ne saurait être contestée; pour nous, il est évident qu'ils
l'emportent même sur les Chinois, leurs habiles rivaux.
Quelques citadelles, des palais en ruines, beaucoup de pagodes,
sont les seuls édifices qui dénotent une certaine intelligence de
construction; mais, on le sait déjà, la plus grande partie des places
fortes est due à des ingénieurs français venus dans cette partie de
rindo-Chine de 1790 à 1819, sous le règne mémorable de Gia-
long. Si les colonnes de plusieurs palais sont en beaux marbres,
elles n'ont ni piédestal, ni chapiteau. Les pagodes sont misérables,
les idoles d'une uniformité désespérante. La peinture y est complè-
tement arriérée; elle affiche un superbe dédain pour la perspective,
les proportions, les ombres et le clair-obscur. Au lieu de reproduire
les hommes et les animaux sous leur forme la plus noble, le peintre
ne se plaît qu'aux transformations hideuses et grotesques de tous
les êtres ; son seul mérite est de ne point créer des images licen-
cieuses comme en inventent à profusion les dessinateurs japonais et
chinois. Si quelques portraits décorent l'habitation d'un riche indi-
gène, soyez persuadé que ce sont les images d'ancêtres grands dans
leur pays ou utiles à leur patrie.
Les babitans du Tonkin ont l'oreille fort juste; ils aiment à
chanter, mais ne s'accompagnent pas de la mandoline à une corde,
que les artistes lyriques portent habituellement avec eux. On n'en
tire des vibrations que lorsque le chant est fini, mais les voix s'ac-
cordent toujours ayec les sons de l'instrument. Le violon n'a qu'une
corde; deux morceaux de bois ronds, que l'on frappe l'un contre
l'autre, forment les cymbales. On connaît au Tonkin le fifre, le
hautbois et la flûte; inutile d'ajouter que tous les instrumens à vent
sont façonnés très ingénieusement à l'aide de bambous de diflFé-
rentes grosseurs. Plus les musiciens soufflent fort et font du bruit,
plus la musique paraît excellente aux indigènes. Quelle différence
avec les anciens Hindous, qui, assure-t-on, connaissaient trente-six
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170 REVUE DBS DEUX MONDES.
genres différens de mélodies^ dont chacun correspondait à une sai-
son de l'année, au jour, à la nuit, aux heures, à Tétat de Tatmi^*
sphère, à toutes les situations délicates de la vie !
Il y a des théâtres dans les principales villes, mais ea général on
y chante ce qui doit être parlé, et vice versiu Les pièces sont gri-
voises. Dans la province voisine du Laos, les marionnettes sont fort
goûtées, et c'est de là que partent tous les nomades comédiens qui
parcourent joyeusement l'Indo-Chine. Les danses diffèrent complè-
tement de celles d'Europe; le meilleur danseur est celui qui, le
corps raide, les jambes immobiles, remue les bras avec une grande
vivacité dans toutes les directions. Le sublime du genre est de con-
server sur la tète, sans en rien répandre, un vase plein d'huile
garnie d'une mèche enflammée. Ajoutons qu'on danse au Tonkin
non pas pour son plaisir, mais en vue de celui des autres, et qu'un
danseur ne parait jamais que sur les plandies d'un théâtre.
Avec un gouvernement despotique conune celui de Tu-Duc, le
commerce intérieur et extérieur est de bien peu d'importance. Très
longtemps le riz, qui est la principale production du pays, est resté
un produit prohibé à l'exportation; autorisé à la sortie pendant quel*
ques années, l'empereur Tu-Duc vient encore, depuis la famine qui
sévit aux Indes anglaises, d'en interdire l'exportation. Les jonques
chinoises allant, — lorsque les pirates le permettent, — à TraÛ, à
HaïHkung, à Kécho, et qui sont parties de Canton, d'Hainam ou
d'autres ports du Céleste-Empire, apportent au Tonkin du thé com-
mun, du sucre candi, un peu de farine, des drogues pharmaceu-
tiques, des étoffes de soie ornées de dessins ou de fleurs, de la por-
celaine, de la grosse batterie de cuisine et un peu de quincaillerie.
Le commerce français pourrait dès aujourd'hui y envoyer des armes
blanches et des armes à feu, de la poudre, du drap rouge, des mi-
roirs, de la bimbeloterie; point d'objets d'art, mais des vases en pOT-
celaine garnis de fleurs artificielles, des horioges de Franche-Comté
et des montres en argent à très bon marché, du corail en chapelet,
— le plus rouge sera le plus estimé, — des tabatières à musique,
des tambours d'ancien modèle, des grosses caisses, de la parfumerie
commune, enfin des caisses en fer d'un petit volume servant i
renfermer des bijoux, de l'or ou de l'argent* Il est plus difficile
d'indiquer les objets qui pourraient dès à présent donner un cbar^
gement de retour, surtout si l'exploitation du riz continue à être
prohibée; mais Tu-Duc, obligé d'entrer en composition avec nous,
sera bientôt contraint d'adopter des idées plus larges en matière
commerciale, et alors, indépendamment du riz qu'on pourra char-
ger pour le nord de la Chine, Pulo-Penang, Singapour, Batavia, les
Philippines ou Calcutta, on trouvera dans les ports du T(Hikin des
peaux et des cornes d'animaux, de l'huile de coco, de la cire» du
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LE TOflKm. 171
vernis, des gommes, du coton, de la soie, de la cannelle, des pois-
sons salés, et enfin^dans un temps prochain, nous l'espérons du
moins, les riches minerais, les soies, les thés, qui, provenant du
nord de la Chine, prendront la voie du Fleuve-Rouge jusqu'à son
embouchure dans le golfe du Tonkin,
Le débloquement des ports de l'Annam par le Bourayney le par-
cours de la mer à Yunnan opéré pour la première fois par des
Français, MM. Dupais et Millot, sont des titres, il faut le répéter,
qui nous assurent sur toutes ces contrées uns situation exception-
nellement favorable. En dehors des intérêts particuliers de la France,
le commerce en général doit tirer un grand profit de la voie tracée
par nos compatriotes. La chambre de commerce de Hongkong, qui
avait envoyé infructueusement un M. Michell Moss à la découverte
de cette même route, invite déjà les Anglais à faire leurs prépara-
tifs pour l'exploiter. Il reste à savoir si la cour de Pékin autorisera
cependant les bateaux à vapeur étrangers à naviguer au nord de son
empire, dans cette partie du Yunnan qu'arrosent les rivières Kinsha
et Min avant de se confondre dans le grand fleuve Yang-4se-kiang.
De cette conces^on dépend tout l'avenir du Song-koï, et nous aflSr-
moDS qu'elle n'a point été eiK^ore accordée. Très probablement une
demande de libre navigation sur le Yang-tse-kiang et ses affluens
aura été déjà foroiulée à Pékin par notre ministre, H. de Geoffroy,
et il est hors de doute qu'elle ne soit appuyée par les délégués des
autres nations intéressées comme nous à l'obtenir. Si rien n'avait été
(ait à ce sujet, il faudrait se hâter.
Noos croyons avoir démontré que les produits du Tunnan et du
Siechuen, au lien de s'écouler à l'ouest vers l'Europe par l'antique
mute de la Chine aux Indes, modifiée par le capitaine S{nye, a«
lieu de suivre à Test le haut Yang-tse-kiang pour redesœndre en-
suite jusqu'à Shanghaï, déboucheront, pour des raisons de temps
et d'économie, par le Flenve-Rouge dans le golfe dp Tonkin. Une
Ibis à Cuacum, Trali ou Gatba, les marchandises auront gagné, in-
dépendamment du temps employé à descendre à Shanghaï, un par-
cours de six jours, celui de ce dernier point à Hongkong, et de onae,
si l'on coopte le temps nécessaire pour aller en bateau à vapeur de
Shanghai à Hon^ong. Or rapprocher ainsi de vingt-cinq jours eor
viroB l'Europe des précieuses productions de la Chine et du Tonkin
est une tentative d'une importance réeHe. Nous y voyons un riche
avenir commercial et d'heureuses spéculations, si nos armateurs veor-
lent en tirer parti et ne pas se laisser distancer, comme ea Nouvelle*
Calédonie, par d'actifs et intelligens ccHnpétiteurs.
EiKtfOND PlAUCHUT.
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LE
MARIAGE DE GÉRARD
I.
Quelles voix berceuses possèdent ces cloches de province qui son-
nent encore le couvre-feu dans certaines petites villes 1 Cette mu-
sique familière clôt doucement la journée de travail, et endort les
enfans dans leur lit d'osier mieux qu'une chanson de nourrice. Il y
a quelque chose d'intime et de réconfortant dans ces sons pleins,
larges et pacifiques... Le couvre-feu de Juvigny-en-Barrois a de ces
accens-là. Sa voix chaude s'envole chaque soir, — à huit heures en
hiver, à neuf heures en été, — du haut de la massive tour de l'hor-
loge, seul fleuron laissé à la couronne murale de la vieille cité pàr^
Louis XIV, ce grand démanteleur de nos forteresses lorraines. Au
moment où commence cette histoire, uq beau dimanche de juillet
186., les dernières vibrations de la cloche venaient de s'évanouir
le long des coteaux de vignes où les maisons de Juvigny, éparpil-
lées dans la verdure, dévalent vers la rivière d'Omain, comme un
blanc troupeau indiscipliné qui descend à l'abreuvoir. Dans un des
jardins qui verdoient derrière les vieux logis de la ville haute, un
jeune homme, accoudé au mur d'une terrasse, contemplait les pentes
de la gorge de Polval, resserrée entre deux vignobles et déjà en-
vahie par le crépuscule. Les premières étoiles ouvraient leurs yeux
de diamant au-dessus des lisières boisées qui bordent l'horizon,
et tout au loin, vers les bois, des roulemens de chariots réson-
naient sur la route pierreuse et s'en allaient diminuant toujours.
Au milieu du silence relatif qui avait succédé aux tintemens de la
cloche, tout à coup le vent d'est apporta par bouffées joyeuses la
musique d'un bal champêtre perdu sous les feuillées d'une pro-
menade voisine. Le jeune homme redressa la tête et aspira longue-
ment l'air sonore, comme s'il eût voulu s'abreuver des sons mélo-
dieux épars dans le vent.
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LE MARIAGE DE GERARD. 173
— Monsieur Gérard , cria tout à coup derrière lui la voix nasil-
larde de la vieille servante du logis, M. de Seigneulles est déjà
couché, Baptiste et moi nous allons en faire autant, ne comptez-
vous pas rentrer bientôt?
— Tout à rheure. Manette.
La servante, ayant fermé à double tour la porte qui donnait sur
les vignes, revint vers son jeune maître. — Bonsoir donc! dit-elle,
quand vous remonterez, n'oubliez pas de verrouiller le vestibule.
Vous savez que votre père n'aime pas à coucher les portes ouvertes.
— Oui, oui, répondit-il impatiemment, bonsoir I
Gérard de Seigneulles était un garçon de vingt-trois ans, à la
taille un peu frêle, mais bien prise. Son teint mat et ses yeux d'un
bleu profond contrastaient avec ses cheveux noirs et sa barbe bru-
nissante. Sa physionomie était mobile et nerveuse, la passion s'y
trouvait comme voilée et contenue par une singulière timidité, et
ce mélange donnait à toute sa personne une apparence de réserve
qu'on prenait communément pour de la raideur. Son père, cheva-
lier de Saintr-Louis et ancien garde-du-corps sous la restauration,
s'était marié tard et avait perdu sa femme au bout de quelques an-
nées. Gérard était l'unique enfant de M. de Seigneulles; qui l'avait
élevé sévèrement et à l'ancienne mode. Légitimiste ardent et obs-
tiné, intelligence peu cultivée, mais cœur droit et d'une loyauté
proverbiale, le chevalier^ comme on l'appelait à Juvigny, avait pour
principe que les fils doivent obéir passivement jusqu'à leur majo-
rité, et pour lui la majorité était restée, comme dans l'ancien droit,
fixée à vingt-cinq ans.
A douze ans, Gérard avait été envoyé au collège des jésuites de
Metz. Il se souvenait encore en frissonnant Hes transes qui le sai-
sissaient quand aux vacances il rentrait à la maison avec de mau-
vaises notes. Il lui était arrivé souvent de faire cinq ou six fois le
tour de la ville haute avant d'oser tirer la sonnette paternelle et
affronter les bruyantes colères de M. de Seigneulles. Aussitôt après
son baccalauréat, il avait suivi un cours de droit à Nancy; mais là
encore l'austère chevalier s'était bien gardé de lui laisser la bride
sur le cou. Il avait mis son fils en pension chez une vieille parente
dévote et casanière. Pour gagner sa chambre , Gérard devait tra-
verser celle de cette respectable douairière, ce qui l'obligeait à ren-
trer de bonne heure et rendait impossible toute tentative d'émanci-
pation nocturne. A un pareil régime, on comprend que le jeune
homme n'avait pas dû traîner son droit en longueur. Après avoir
dépêché coup sur coup ses quatre examens, il venait de passer sa
thèse, et il était rentré à Juvigny depuis quinze jours à peine. En
dépit de cette éducation claustrale, Gérard était mondain jusqu'aux
moelles, et sa vertu lui pesait lourdement. On ne change guère plus
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17i REYUE DES DEUX MONDES.
ses instincts que scHi tempérament, et le jeune de Seigneulles se
sentait pris d'un goût violât pour les plaisirs terrestres. II avait le
sang chaud et l'esprit curieux. Comme on lui avait tenu jusqu'alors
la dragée haute, il se promettait de la croquer à belles dents le
jour où il parviendrait à la happer. Malheureusement, dès la pre-
mière semaine de son retour, il lui fallut en rabattre. Outre que la
petite ville n'abondait pas en plaisirs, la vie qu'on menait chez
M. de Seigneulles n'avait rien de réjouissant pour un garçon que ses
vingt-trois ans démangeaient fort et dru. Le chevalier ne voyait que
le curé de sa paroisse et deux ou trois honnêtes gentilshommes du
cru. Tout en laissant à son fils un peu plus de liberté, il ne lui doù-
nait guère les moyens d'en profiter, et de plus au milieu des jeunes
gens de Juvigny, dont il n'avait ni les mœurs ni le langage, Gérard
se trouvait gauche et dépaysé.
Il aurait voulu vivre cependant ! D'impatientes aspirations lui gon-
flaient le cœur et lui montaient aux lèvres. Ardent, la tête pleine
de désirs et le corps plein de sève, il se disait que chaque heure de
cette existence maussade était autant de pris sur sa jeunesse, et,
tout en s'agitant dans sa solitude comme un écureuil dans sa roue,
il bâillait d'ennui et de langueur. La veille encore, une jeune ou-
vrière que Manette employait à la journée et qu'on nommait Reine
Lecomte l'avait surpris dans cette situation d'esprit. Il se prome-
nait dans le jardm paternel en s'étirant les bras et en se déman-
chant la mâchoire. La jeune fille, coquette et délurée comme la plu-
part des grisettes de Juvigny, le lorgnait du coin de l'œil, tandis
qu'elle ramassait du linge sur la pelouse. — M. Gérard, lui dit-elle
tout à coup, vous avez l'air de joliment vous ennuyer!
— C'est vrai, répondit-il en rougissant, je trouve les journées
longues.
— C'est que vous ne savez pas vous «muser. Pourquoi n'allez-
vous pas le dimanche au bal des Saulesf
— Au bal! murmura Gérard, qui tremblait que son père n'en-
tendit.
— Oui, comme tous ces messieurs... On croirait que c'est par
fierté et que vous faites fi de nos bals d'ouvrières.
— On se tromperait, répliqua-t-il; si je n'y vais pas, c'est que je
n'y connais personne.
— Bahl vous ne manquerez pas de danseuses; si vous y venez
demain, je vous promets une contredanse.
Tout en jasant, la petite Reine pliait son]Iinge; le grand soleil
éclairait ses yeux rieurs, son nez retroussé et ses dents étincelantes.
Elle 3'éloigna'après avoir jeté au jeune homme un sourire qui le
rendit rêveur.
Depuis le matin, il ruminait cette idée d'une fugue au bal des
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LE MABIAGB DE GERABD. 175
Saules, pesant dans la balance l'attrait du fruit défendu et les ris-
ques du courroux paternel. On [s'explique maintenant pourquoi les
sons joyeux de l'orchestre lointain lui causaient ce soir-Ii une si
singulière émotion. Un Parisien habitué à dépenser librement sa
jeunesse eût souri d'une pareille agitation à propos d'un bal d'ou-
vrières; mais pour Gérard, élevé comme une demoiselle et n'ayant
donné que de rares coups de dents à la grappe du plaisir, ce bal
avait la séduction mystérieuse d'un péché commis pour la première
fois. La guinguette des Saules lui semblait un jardin fermé, plein
de senteurs nouvelles et capiteuses. One soudaine explosion de l'or-
chestre triompha de ses dernières hésitations. II ne fallait pas son-
ger à sortir par la porte des vignes, dont Manette avait emporté la
clé. Gérard enjamba le mur de la terrasse, sauta légèrement sur la
terre élastique du vignoble, et se glissa avec précaution à travers
les pampres. Un quart d'heure après, il cheminait sous les arbres
de la promenade.
La longue allée de platanes qui borde un bras de l'Omain était
plongée dans une ombre épaisse. Tout au fond, les lanternes de
couleur suspendues à l'entrée du bal semblaient des vers luisans
épars dans la feuillée. Quand la musique se taisait, on n'entendait
plus que le clapotement cristallin de Veau entrç les racines des
arbres. Arrivé près du rustique pont de bois qui conduisait à la
guinguette, Gérard, essoufflé et palpitant, sentit son audace s'éva-
nouir. Il ne savait comment se présenter dans ce bal dont il igno-
rait les usages, et il se mit à errer» indécis, au bord de la rivière.
L'orchestre jouait une valse. A travers les charmilles, on distinguait
les guirlandes de verres de couleur, et on entrevoyait les couples
tournant lentement dans un cercle plein de poùdroiemens lumi-
neux. Les éclats de rire se mêlaient aux sons câlins des (lûtes et au
chant plus aigu des violons; une odeur de réséda et de clématite,
s'exhalant des parterres voisins, acheva de griser Gérard. Il se pré-
cipita sur le pont, paya en baissant les yeux son entrée au contrô-
leur, tapi dans sa logette de sapin, et, longeant comme un pauvre
honteux les plus obscures diarmilles, il se glissa derrière les rangs
des mères endimanchées et des bourgeoises curieuses qui formaient
la galerie de ce bal en plein air.
Il étût à peine remis de son éblouissement, lorsqu'il distingua
parmi les danseuses le minois chiffonné de la petite Reine. La cou-
turière était toute pimpante dans sa robe fond blanc et sous les ru-
bans roses de son mignon bonnet, dont les brides volaiaat au vent,
Elle dansait avec un grand et robuste garçon, à la barbe blonde
touffue, à la mine épanouie et narquoise, qui valsait à merveille et
semblait le coq du bal. Il était coiffé d'un feutre mou à larges bords
et vêtu d'un ample veston de velours noir sur les revers duquel
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176 BETUE DES DEUX MONDES.
flottaient les bouts d'une cravate ponceau; un pantalon de Casimir
blanc orné d'une bande noire complétait cette toilette à la fois né-
gligée et tapageuse, qui contrastait avec les redingotes correctes et
les chapeaux à haute forme des autres jeunes gens. La souplesse,
l'entrain et l'aplomb du valseur en veston de velours paraissaient
faire Tadmiriition de la galerie. — Voyez-vous, dit une commère,
la petite Reine aime les beaux danseurs ; elle ne quitte pas M. La-
heyrard.
— Elle se venge sur le frère des tours que lui joue la sœur, ré-
pliqua une fille laide qui faisait tapisserie. M"' Laheyrard a soufflé
à Reine son amoureux.
— Quoi ! ce petit Finoél se serait mis en tète d'épouser la Pari-
sienne?
— Il est toujours accroché à ses jupes, et elle le traîne partout
comme son ombre I
La valse venait de finir, et Gérard, le cœur battant, se mit à la
recherche de la petite Reine. Ayant remarqué que la plupart des
jeunes gens se gantaient pour danser, il fouilla dans ses poches et
n'y trouva qu'une paire de gants noirs. On ne se mettait pas en
frais d'élégance chez M. de SeigneuUes, et le noir y était la couleur
à la mode. Tandis que Gérard regardait piteusement cette livrée de
deuil et se demandait s'il ne valait pas mieux danser les mains
nues, il entendit* le signal de la contredanse et se trouva tout à coup
face à face avec Reine Lecomte.
— A la bonne heure I s'écria galment la couturière, vous êtes de
parole; donnez-moi le bras.
Gérard enfonça précipitamment ses doigts dans ses tristes gants
noirs, et Reine, pendue à son bras, le promena triomphalement
aux endroits les mieux éclairés de la salle de bal. Elle n'était pas
fâchée de montrer à toute la galerie qu'elle avait pour cavalier un
joli garçon et de plus l'héritier d'une des meilleures familles de Ju-
vigny. Le jeune de SeigneuUes , devinant que tous les yeux le dé-
visageaient, acheva de perdre $on aplomb. Quelques danseurs qui
le connaissaient et ne l'aimaient pas le regardaient de travers ou
ricanaient en sourdine. Gérard se sentait mal k l'aise et commen-
çait à regretter son escapade quand l'orchestre préluda. Au même
moment, le joyeux compagnon à la veste de velours aborda la pe-
'tite Reine et s'écria sur un ton demi-goguenard et demi-préten-
tieux : — Eh quoi 1 Reine de mon cœur, vous m'avez fait faux bond,
vous prodiguez vos grâces à un étranger 1
— Oui, répondit-elle en minaudant, M. de SeigneuUes vient ici
pour la première fois, et il faut encourager les débutans.
— Je sais que vous aimez à faire des éducations, — répliqua le
jeune homme avec un large éclat de rire, et soulevant son feutre :
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LE MABUGE DE GÉRARD. 177
— T Mes complimens, monsieur ! dit-il à Gérard, qui se mordait les
lèvres et rougissait.
— Taisez-vous, impertinent I — s'écria Reine furieuse, puis, se
tournant vers son cavalier, elle lui demanda s'il avait un vis-à-vis.
Sur sa réponse négative, elle interpella de nouveau le jeune homme
à la barbe blonde. — Allons, mauvais sujet, reprit-elle, invitez vite
une de ces demoiselles et faites-nous vis-àr-vis.
— A vos ordres, duchesse I.. — 11 s'inclina plaisamment, pi-
rouetta sur ses talons et revint bientôt avec une danseuse.
Le quadrille conunença. Gérard ne savait que dire à Reine Le-
comte, il ignorait complètement la langue qu'il faut parler aux gri-
settes; la conversation languissait, et le jeune de Seigneulles son-
geait que ce bal ét^it loin d'avoir les charmes qu'il avait rêvés. 11
tremblait de commettre quelque gaucherie en dansant ; heureuse-
ment le quadrille s'exécutait avec un sans-façon qui aurait mis à
l'aise un enfant : à chaque figure, les danseurs prenaient leurs dan-
seuses par la taille et se bornaient à pirouetter avec elles. Le cava-
lier seul fut l'unique épreuve réellement pénible pour Gérard : il
croyait sentir tous les yeux fixés sur lui et il s'avançait timidement,
osant à peine lever les yeux et ne sachant que faire de ses bras. Il
comprit surtput son infériorité quand il vit à l'œuvre son vis-à-vis
en veston de velours. Le jeune homme débuta par une série d'entre-
chats folâtres, pendant lesquels il battait l'air de ses bras dressés
au-dessus de sa tête comme les élytres d'un insecte gigantesque ;
soudain il s'arrêta court, se balança lentement et gravement en face
de Gérard, ébaucha un salut grotesque en rejetant vivement son
feutre en arrière, envoya du bout des doigts des baisers aux deux
danseuses, puis leur tendit les mains, et termina le tout par une
ronde échevelée.
Gérard était ébaubi. — Quel est ce jeune homme ? demanda-t-il
à Reine.
— Mais c'est votre voisin, le fils de l'inspecteur de l'Académie...
Ah! ah! je gage que vous connaissez mieux sa sœur, la belle Hé-
lène Laheyrard.
— Non, j'arrive de Nancy et je ne connais plus personne.
— Vous la connaîtrez bientôt, reprit la petite Reine avec une in-
tention maligne, elle fait assez parler d'elle I Dieu I si nous autres
nous osions le demi-quart de ce que se permet cette Parisienne, on
n'aurait pas assez de pierres pour nous lapider.
— Vraiment, et elle est jolie?
— Cela dépend des goûts, répondit Reine avec dédain; il y a des
gens qui en raflfolent parce qu'elle a de grands yeux qui ont l'air de
vouloir tout dévorer, et de longs cheveux bouclés qu'elle laisse
Tom m. — 1874. 12
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178 RBTUE DES DEUX UGRDE5.
traîner sur son dos. Quant à moi, je ne tournerais pas seulement le
menton pour la voir passer; mais les hommes sont si bétesl
Le galop final coupa court à la conversation; Gérard, qui avait re-
pris un peu d'aplomb, enlaça étroitement la taille de sa danseuse et
se mit à tourbillonner comme les autres à ti'avers le bal. Il goûtait
fort cette façon de danser. Tout fier de s*en être si bien tiré, il ne
songeait plus déjà qu'à recommencer, lorsqu'une exclamation partie
du banc où il avait reconduit Reine Lecomte le fit retourner sur ses
pas. Une voisine venait de foire remarquer à la couturière les cinq
doigts du gant de Gérard imprimés en ncnr sur son corsage blanc.
— Ah I monsieur de Seigneulles, s'écria la grisette courroucée,
vous êtes gentil 1 Voyez dans quel état vous avez mis ma robe I
Le pauvre garçon, stupéfait et penaud, aurait voulu être à cent
pieds sous terre. On faisait cercle autour d'eux, et les rieurs mal-
intentionnés ne manquaient pas. Gérard rougissait, murmurait des
excuses et s'embrouillait dans ses phrases.
— Ma foi! dit derrière lui la voix goguenarde d'un gros conunis
de magasin, puisque M. de Seigneulles permettait le bal à son fila^
il aurait bien dû lui payer une paire de gants jaunes.
— Bah ! reprit un autre, qui voulait faire le spirituel, tous ces
nobles de la ville haute sont les mêmes, Us portent le deuil de leur
garde-robe et de leurs espérances.
Gérard n'était point patient; il se retourna vers le rieur, le saisit
par le revers de sa redingote, et, le secouant violemment : — Mon-
sieur, s'écria-t-îl, je crois que vous vous permettez de m'insultcr I
En un instant, il fut entouré par une bande déjeunes boutiquiers
qui ne demandaient qu'à lui faûre un méchant parti. — A la porte I
criait-on : est-ce que ces noblillons s'imaginent qu'ils viendront
faire les maîtres dans notre bal?..
— Tout beau, messieurs 1 cria une voix retratissante» estnie ainsi
qu'on pratique l'hospitalité chez vous? — De deux coups de ses so-
lides épaules, M. Laheyrard se fit jour à travers la bande, et vint
vivement se camper à cdté de Gérard. Les poings carrément appuyés
sur ses hanches, la mine narquoise, et le chapeau rejeté en arrièret
le jeune homme dévisagea les adversaires de M. de Seigneulles. —
Voilà bien du bruit, continua-t-il , pour une robe fripée! Monsieur
se fera un plaisir d'en offrir une neuve à M"* Reine, c'est son affaire.
Est-ce une raison pour vous conduire comme des roquets de village
qui aboient quand un étranger passe dans leur bourgade? Je vous
trouve absolument grotesques, et je vous dis ceci : le premier qui fera
un pas vers mon jeune ami entamera d'abord une conversation avec
mes deux poings...
Les assaillans se regardèrent, calculèrent mentalement la pesan-
teur des bras du jeune Laheyrard, et après quelques grognemens
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LE UABUGE DE GIBABD. 179
sourds s'éparpillèrent aux premières mesures de l'orchestre, qui
annonçait un nouveau quadrille.
Gérard remerciait chaudement son défenseur; celui-ci haussa les
épaules, et poussant le jeune de SeigneuUes vers une allée soli-
taire : — Vous venez sans doute au bal des Saules pour la première
fois? lui demanda-t-il, — et sur sa réponse aflSrmative : — On le
voit, vous n'avez pas encore le pied marin; mais cela vous viendra
avec un peu de pratique.
Gérard répliqua que cet esclandre l'avait dégoûté pour long-
temps des bals publics, et voulut prendre congé de son nouvel ami.
— Minute! s'écria celui-ci, je ne vous quitte pas. La promenade est
obscure et déserte; ces gamemens de là-bas pourraient en profiter
pour prendre une revanche.
Ils sortirent ensemble et firent quelques pas sous les platanes.
— Si je ne me trompe, dit Gérard, nous sommes voisins. Je me
nomme Gérard de SeigneuUes, et je crois que c'est à mcmsieur La-
heyrard fils que j'ai le plaisir de parler.
— Oui, répondit son compagnon en se caressant complaisamment
la barbe. Marins Laheyrard, étudiant de la Faculté de Paris et ré-
dacteur de V Aurore boréale^ journal de la nouvelle école... Vous
avez pu y lire assez souvent des vers de ma façon.
— Pardon, dit poliment Gérard, je vous avoue que je ne connais-
sais pas ce journal, mais je me le procurerai...
— Je signe MariOj poursuivit M. Laheyrard, par ^rd pour le
bonhomme...
— Quel bonhomme? fit Gérard, qui n'y comprenait rien.
— Le père Laheyrard... mon père, ajouta négligemment le poète,
Il a horreur des vers, et il voulait m'empêcher d'écrire sous prétexte
que mes poèmes orgiaques compromettent sa dignité universitaire;
mais je lui ai rivé son clout
— Ah I murmura le jeune de SeigneuUes, interloqué du sans-façon
avec lequel ce poète traitait l'autorité paternelle... Puis, voulant
être aimable, il ajoata : — J'aime beaucoup les vers moi-même;
j'admire surtout Lamartine.
— Lamartine, un vieux rossignol! s'écria irrévérendeusanent
Marins.
— Mais, objecta Gérard, pourtant... Jocelyn...
— Jocelyuy c'est le vieux jeu ! — reprit impitgyablement M. La-
heyrard. Avec beaucoup de verve, il se mit alors à exposer à son
compagnon toute une théorie poétique d'après laquelle une savante
ccMnbinaison de mots curieusement sonores et colorés tenait lieu
d'émotion et de pensée. —Voyez-vous, s'écria-t-îl d'un air sup^be,
l'inspiration qui fait pousser des poèmes en une nuit, comme des
champignons, il n'en faut pltts««»
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180 BETDE DES DEUX MONDES.
A nous qui dselons les mots comme des bronzes,
il faut la lueur des lampes, Teffort inoui et le combat non-pareil.
Gérard ouvrait de grands yeux. Pour joindre l'exemple au pré-
cepte,. Marius, à travers les rues endormies, se mit à réciter des
sonnets où on ne parlait que de siècles fauves^ d'obscures épouvantes
et de farouches nostalgies ; le soleil couchant y était comparé à un
ivrogne barbouillé de vin, et les étoiles à des poissons rouges na-
geant dans un bocal d'azur... Après avoir déclamé pendant \xa bon
quart d'heure, le poète s'arrêta pour bourrer sa pipe et l'allumer.
A la lueur de l'allumette , Gérard contemplait la mine sensuelle et
réjouie de Marius, large des épaules,' râblé et maflu comme frère
Jean des Entommeures, et il s'étonnait que cette poésie funèbre et
macabre pût sortir de cette tète rabelaisienne.
— Je suis altéré comme le sable du Sahara, s'écria M. Laheyrard
en faisant claquer sa langue, et il est déplorable que les cafés soient
déjà fermés... — Là-dessus, changeant de thèse et sautant en pleine
réalité, il vanta les vertus de la bière mousseuse, et, passant de
l'esthétique à la gastronomie, il célébra en style épique les dîners
plantureux qu'on faisait à Juvigny. Le caractère de Marius présen-
tait un tel mélange d'affectation bizarre et de gaminerie enfantine,
de bonhomie joviale et d'excentricité voulue , que le jeune de Sei-
gneulles se demandait s'il avait affaire à un fou ou à un mystifica-
teur. Tout en devisant, ils avaient atteint la rue du Tribel, où ils
demeuraient tous deux. Marius tira de sa poche un énorme passe-
partout. — Voici, dit-il, la mignonne clé qui ouvre le manoir pa-
ternel, mais je veux d'abord vous reconduire jusqu'à votre porte.
— C'est que, balbutia Gérard confus, je n'ai pas de clé, moi, et
puis je tiens à ne pas réveiller mon père. — Il conta la façon dont
il avait sauté par-dessus le mur du jardin.
Marius éclata de rire. — Ah I ah I dit-il en se tenant les côtes, les
gants noirs, votre danse pudibonde et vos cérémonies avec la petite
Reine, tout s'explique... Allons, vous êtes un bon jeune homme, et
j'espère que nous nous reverrons. Regagnez votre mur, mon ami,
et bonne nuit!
Il rentra chez lui en sifflant. Quant à iSérard, il tourna le coin de
la rue, enfila le chemin du Pàquis, puis, remontant à travers les
vignes, se mit en devoir d'escalader la terrasse. Grâce à de vieux
espaliers moussus qui formaient des échelons naturels , il atteignit
sain et sauf la crête du mur. Il y était encore à chevauchon quand
une voix gouailleuse lui cria : — Bravo I — et en relevant la tête,
il aperçut le poète, qui fumait, perché sur un arbre du jardin voisin.
Le plus fort était fait. Avec précaution, Gérard franchit le vesti-
bule et monta l'escalier sur la pointe des pieds. Il avait atteint le
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LE MARIAGE DE GÉRARD. 181
palier sur lequel se trouvait la chambre de son père, et il se croyait
déjà sauvé, quand par malheur il heurta un meuble dans Tobscu-
rité. Au même instant, la porte de la chambre s'ouvrit, et le cheva-
lier de Seigneulles, drapé dans sa robe de flanelle, apparut, un bou-
geoir à la main.
— Mule du pape! monsieur, s'écria-t-il, prenez-vous ma maison
pour un hôtel garni? Je n'entends pas que mes portes restent ou-
vertes passé dix heures. Vous devriez le savoir... — Et comme Gé-
rard essayait de se justifier : — Assez, ajouta-t-il sévèrement, allez
vous coucher, vous me présenterez demain vos excuses.
H-
Le lendemain, jour de barbe, le chevalier de Seigneulles était
installé dans son fauteuil de cuir, au beau milieu de sa cuisine,
entre sa servante Manette et son barbier Magdelinat. Manette avait
allumé une flambée pour faire dégourdir l'eau destinée à la savon-
nette, et le jet de la flamme promenait de clairs reflets sur les fer-
rures du toumebroche, les rangées de casseroles, les bassines de
cuivre rouge, et le haut dressoir chargé de vaisselle. Un rayon de
soleil filtrant à travers les rideaux de cotonnade rouge colorait d'un
joli ton rose les cheveux déjà blancs de M. de Seigneulles et la face
glabre et futée de Magdeli^iat, occupé à promener son rasoir sur la
bande de cuir. Le barbier était un beau parleur, obséquieux et in-
sinuant, méchant comme une guôpe et peureux comme un lièvre.
11 connaissait le premier tous les petits scandales de Juvigny et
avait l'art de les assaisonner de malins commentaires, afin de leur
donner une saveur plus ou moins épicée selon le goût de ses cliens.
M. de Seigneulles était le seul qui accueillit assez mal les histoires
du barbier, et Magdelinat lui en gardait secrètement rancune. Il
avait appris en se levant l'aventure du bal des Saules, et il aurait
aimé à en régaler le chevalier, afin de rabattre un peu ses airs hau-
tains et cassans. La langue lui démangeait fort, mais d'un autre
côté il était retenu par la crainte des orageuses colères de M. de
Seigneulles, et tout en aflilant son rasoir il cherchait un procédé
ingénieux pour satisfaire son envie sans risquer de se brouiller avec
son client. Ce jour-là, l'ancien garde-du-corps semblait moins dis-
posé que jamais à lier conversation avec son perruquier. Il s'était
réveillé de fort méchante humeur; sa maigre figure était rigide, ses
yeux gris restaient fixés droit devant eux, ses sourcils avaient l'air
de deux accens circonflexes, et son nez d'aigle était plus pincé que
d'habitude. Il ne desserrait guère les dents et restait insensible aux
ciUneries de ses deux chats favoris, qui se frôlaient en vain contre
ses longues jambes en poussant de petits miaulemens étranglés.
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182 RETUE DES DEUX MONDES,
— Où est mon fils? demanda-t-il brusquement.
Manette répondit que M. Gérard, parti dès le matin pour les bois
et ne sachant s'il rentrerait à midi , avait recommandé qu'on dînât
sans l'attendre. M. de Seigneulles grogna d'un air de mécontente-
ment.
— M. Gérard, dit gracieusement Magdelinat, est un joli garçon.
Il promet de devenir un bien agréable danseur.
— Qu'en savez-vous? fit sèchement M. de Seigneulles.
— Oh! je n'en sais rien que par ouï-dire.
— Que me chantez-vous là avec vos ouï-dire?.. Mon fils n'a ja-
mais mis les pieds dans un bal, et je ne sache pas qu'il aille battre
des entrechats sur la place publique.
Magdelinat toussa discrètement, et s'occupa de faire mousser son
savon dans le plat à barbe de faïence. — Monsieur le chevalier
connalt-il le jeune Laheyrard?
— Ce drôle qui sonne du cor et m'empêche de dormir !.. Dieu
noerci, non I et je n'ai nulle envie de le connaître.
— M. Laheyrard est aussi un joli danseur, et de plus un gaillard
qui n'a pas froid aux yeux...
M. de Seigneulles fit un geste d'impatience, et Magdelinat se hâta
de lui promener son blaireau sur les joues et le menton; mais quand
le chevalier, le visage enduit d'une onctueuse couche de mousse,
fut mis hors d'état de parler, à ce moment critique où le client est
entièrement à la discrétion du barbier, Magdelinat reprit perfide-
ment : — 11 n'est bruit dans le public que de l'afiaire de M. Lahey-
rard au bal des Saules. Figurez-vous, monsieur, qu'hier soir il a
tenu tête à cinq on six méchans drôles qui voulaient molester un
jeune homme peu au courant des usages et venu au bal pour la
première fois! Comprend-(»i cela? chercher querelle à un char-
mant garçon, sous prétexte qu'il est noble et que son père r^rette
Charles X?
Il fut violemment interrompu par le chevalier, qui lui serrait le
bras comme dans un étau. — Son nom ! s'écriait M. de Seigneulles
à travers des flots de mousse. C'était Gérard, n'est-ce pas? Sangre-
bleu, faites-moi grâce de tos mystères, et dites-moi tout sans
biaiser!
— Sapristi, lâchez*moi ! murmura le barbier épouvanté, je n'étais
pas là... On m'a, il est vrai, parlé vaguement de M. Gérard, mais je
n'affirme rien... Tenez-vous en repos, monsieur de Seigneulles,
sîncm mon rasoir vous fera quelque estafilade...
— Gonlez-moi tout ! répliqua le chevalier d'un air sombre.
Le malicieux coiffeur ne se fit pas prier. Sans tenir compte des
grimaces de Manette, qui lui montrait le poing derrière le fauteuil,
il dévida son écheveau jusqu'au dernier fil, détaillant le quadrille
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L£ MAEUGE DE GERABD. 183
dansé par Gérard, Tadmiration du jeune homme pour la petite
Reine, la scène des gants noirs, et finalement la triomphante inter-
vention de Marius Laheyrard. M. de Seigneulles écoutait tout sans
broncher; les muscles dîe sa figure s'étaient détendus, son front était
morne, et ses yeux ne jetaient plus qu'une grise lueuiu II semblait
si mortifié que Magdelinat eut peur d'avoir été trop loin, et, ch^-
chant à raccommoder les choses, il ajouta qu'après tout Reine était
une jolie fille, et que plus d'un voudrait être à la place de M. Gérard.
— Assez 1 grogna l'austère chevalier, croyez-vous mon fils ca-
pable de s'afficher avec cette ouvrière ?
— Et quand cela serait, répondit le barbier en riant, pourvu
qu'un garçon rapporte au logis ses deux oreilles, il n'y a pas à s'in-
quiéter du reste.
— Mais il peut compromettre cette petite filial s'écria M. de Sei-
gneulles scandalisé.
— Bah I Reine est une fine mouche. •• C'est son affaire d'ailleurs,
et quand elle ferait un faux pas en compagnie de M. Gérard, cela
n'a pas de conséquence I
— Monsieur... Magdelinat, dit le chevalier de son air le plus
méprisant, chez vos boutiquiers de la ville basse cette morale -Ui
peut passer; mais chez moi, quand on casse ks vitres, on a pour
principe de les payer. Les de Seigneulles (mt toujours vécu sans
reproche, et mon fils respectera cette jeune fille... Je ne veux pas
qu'il s'expose à quelque compromis scandaleux ou à pis encore. —
Manette, ajouta-t-il en se levant fièrement et en s'essuyant le men-
ton, dis à Baptiste de seller Bruno I
M. de Seigneulles sortit sans daigner jeter un regard vers Mag-
delinat, qui pliait bagage, poursuivi des reproches de Manette.
Quand Bruno fut sellé, le chevalier, qui avait revêtu sa longue
redingote brune et coiffé son chapeau aux laiges ailes, descendit
dans la cour, enfourcha son vieux cheval et partit pour sa prome-
nade quotidienne. Tous les matms, après avoir entendu la messe
de sept heures et achevé sa toileUe, il faisait dans les environs une
chevauchée de deux heures. Droit sur sa selle et ne perdant pas un
pouce de sa haute taille, il suivait au pas les rues de Juvigny. Quand
il passait devant une de ces vierges de plâtre qui ornent le logis^ de
nos vignerons et qu'on décore d'un raisin noir à l'Assomption, il
ne manquait pas d'ordinaire d'arrêter Bruno et de soulever son
chapeau dévotement. Il fallait qu'il fût absorbé par àe bien sé-
rieuses réflexions, car ce jour-là il ne prit garde ni aux façades
tapissées de vigne, ni aux vierges de plâtre. Il avait la tête basse
et ruminait péniblement les propos de Magdelinat. — Ainsi, pen-
sait-il, Gérard n'a pas échappé i la contagion I J'ai eu beau veiller
sur lui, l'élever religieusement, lui dérober le spectacle d'un monde
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18& BEVUE DES DEUX MONDES.
impie et libertin, rien n'y a fait... Maudit siècle! continua-t-il en
allongeant un coup de cravache à Bruno, qui profitait des distrac-
tions de son maître pour tondre les brindilles d'une haie, époque
sans principes et sans respect, ta lèpre gagne les âmes nourries des
doctrines les plus saines I Aller se commettre dans un bal de gri-
settes! Gérard n*a-t-il point de honte?.. C'est une chose terrible que
d'avoir des fils. Dès qu'ils sentent leurs vingt ans, ils deviennent
semblables à ces vins qui se mettent à bouillonner aussitôt que la
vigne est en fleur, et cassent les bouteilles, si on n'y prend garde...
Sangrebleu, tous ces cœurs de jeunes gens sont donc les mêmes?
Mon Dieu, oui, tous semblables! Et si M. de Seigneulles, qui lon-
geait une lisière bordée de gros tilleuls, eût seulement regardé au-
tour de lui , il aurait pu voir que, dans la création , les moindres
bestioles étaient, comme les garçons de vingt ans, en proie aux
mêmes troubles et aux mêmes tentations ; toute la nature portait la
marque de la tache originelle. Sous la feuillée mielleuse des til-
leuls, de magnifiques papillons nacrés se poursuivaient deux à deux;
des libellules vertes se balançaient par couples aux tiges des joncs
penchés sur les fossés humides, et de l'autre côté de la haie des
moissonneurs embrassaient leurs moissonneuses, sans vergogne, en
plein soleil. Je ne sais si le chevalier vit ces choses et si elles lui
firent impression, mais il sangla les flancs de Bruno d'un vigoureux
coup de cravache. La bête prit le trot et ne s'arrêta pour souffler
que sur les .friches de Savonniëres. Le soleil déjà haut répandait
ses nappes dorées sur un paysage agreste et accidenté. Au-dessus
des fonds ombreux de la gorge de Savonnières, une légère brume
se balançait encore, mais sur les plateaux et les versans opposés
tout était allégresse et lumière aveuglante. Entre deux bouquets
de bois, on apercevait à travers un clair voile de fumée les mai-
sons de Juvigny échelonnées aux flancs de la colline. Les toits
rouges tranchaient avec vigueur sur la verdure foncée des jardins,
les vitres scintillaient à donner des éblouissemens, et au-dessus
des fumées fuyantes la flèche de Saint-Étienne et la tour de l'Hor-
loge se dressaient lumineuses sur un ciel d'un bleu immaculé. Au-
delà de la ville, des vignes, puis des vignes encore, toute une
perspective de collines onduleuses et verdoyantes se prolongeant
jusqu'aux grands bois de l'Argonne, dont la ligne bleuâtre et loin-
taine marquait l'extrême limite de l'horizon. A travers ce joyeux
soleil, dans l'air limpide, les voix sereines des cloches de Juvigny
s'envolaient en grappes sonores. Le chevalier laissa se reposer
Bruno et savoura avec une certaine volupté cet ensemble de choses
harmonieuses. Ce pays était le sien, il en avait dès l'enfance res-
piré les senteurs robustes, et il l'admirait avec un orgueil patrio-
tique. Le spectacle des bois vaporeux et* des vignobles pleins de
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LE MARIAGE DE GÉRABD. 186
bruissemens de sauterelles, la vue des vieilles maisons de la ville
haute et le chant des mêmes cloches qui avaient sonné à son bap-
tême lui rappelèrent sans doute le temps où. il avait été jeune,
où il avait eu aussi un coeur tendre et prompt à la tentation. Il se
sentit adouci et comme imprégné intérieurement d'une rafraîchis-
sante rosée. Un moment, le rigide gentilhomme s'amollit, et revint
à des sentimens plus humains. — Allons, soupira-t-il en donnant
de l'éperon à Bruno, il faudra marier ce garçon-là... il n'est que
temps!
Marier Gérard! ce fut le sujet de ses méditations pendant le repas
de midi. Le jeune homme, sous le coup de l'explosion des colères
paternelles, s'était bien gardé de rentrer. M. de Seigneulles dépêcha
son dîner, et descendit à la ville basse chez une vieille veuve de ses
amies, M*"' de Travanette. Le logis de la veuve, situé dans le quar-
tier de Juvigny qu'on nomme le Bourg, est célèbre dans le pays par
son joli perron à rampe de fer forgé et sa façade du xvi* siècle aux
élégantes gargouilles de pierre. Ce logis était alors le seul point
de réunion des rares débris de l'ancienne noblesse locale. Chaque
jour, d'une heure à quatre, les vieux amis de la maison se re-
layaient pour faire la partie de trictrac de la veuve. Quand M. de
Seigneulles pénétra dans l'antique salon, lambrissé de chêne et
tendu de verdures de Flandre, il aperçut l'abbé \olland, déjà assis
près de la bonne dame. Dans le demi-jour bleuâtre entretenu par
les volets à demi clos, au milieu de ce grand salon aux meubles
fanés et aux dorures ternies, ces deux personnages faisaient un ai-
mable et piquant tableau d'intérieur. A l'un des coins de la bergère ,
M"« de Travanette , vêtue de soie puce , très droite encore malgré
ses soixante-dix ans, ayant une figure sèche et bilieuse sous un
tour de faux cheveux noirs, tricotait attentivement un gros bas de
laine. Appuyé sur les bras de son fauteuil, l'abbé Volland, curé de
Saint-Élienne, clignait doucement les yeux en écoutant les confi-
dences, de la vieille dame. L'abbé était un petit homme replet, aux
mains courtes et potelées, à la mise soignée. Il frisait la soixantaine.
Ses lèvres épaisses, rouges et fendues dans le milieu, donnaient à
sa bouche l'air d'une cerise double; quand il riait, on voyait sous
ces lèvres gourmandes deux rangées de petites dents blanches et
carrées du bout. Cette bouche vermeille, le nez aux ailes grasses et
retroussées, l'œil fin et d'épais cheveux gris tout frisés disaient
clairement que le curé devait être un charmant convive, à l'humeur
enjouée, aux manières onctueuses et à l'esprit délié.
A l'arrivée de M. de Seigneulles, l'abbé Volland se leva en ébau-
chant élégamment un de ces saints ecclésiastiques qui ressemblent
à une révérence. On causa d'abord de choses indifférentes, puis le
nom de Gérard ayant été prononcé : — Comment va-t-il , demanda
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186 RETUE I>ES DEUX MONDES.
M"* de Travanette, est^il vrai que vous vouliez faire de lui un ma-
gistrat?
— Non, dit le chevalier, tant que le gouvernement actuel sera
sur pied, Gérard ne prêtera jamais un serment qu'il ne pourrait pas
tenir. Je réserve mon fils pour le jour où notre vrai roi reviendra, ce
qui ne saurait tarder...
— Amen! soupira M"* de Travanette, et que le bon Dieu vous en-
tende; mais je crains bien de ne pas voir ce jour-là... Les rois en
exil ont tort; ils sont à l'égard de leurs sujets comme d'anciens
amis qui veulent renouer une correspondance interrompue depuis
de longues années; quand il s'agit de reprendre la plume, on s'a-
perçoit qu'on n'a plus une seule idée commune, et on ne trouve rien
à se dire...
L'abbé, qui redoutait la politique, prit des airs distraits et gratta
sur la manche de sa soutane d'imperceptibles grains de poussière.
— En attendant, dit-il à M. de Seigneulles, que comptez-vous faire
de Gérard?
— Je veux le marier.
— Si vite!..
— Il n'est que temps» répliqua le chevalier. — Il conta l'escapade
du bal des Saules, tandis que le curé souriait de l'air de quelqu'un
déjà au courant de l'aventure. Quand M. de Seigneulles prononça le
nom de Marins Laheyrard , M"* de Travanette joignit les mains : —
Ah! s'écria-t-elle, ces Laheyrard, quelle famille! Il paraît qu'onn'a
jamais vu d'intérieur plus désordonné. Les enfans sortent avec des
bas troués, et jamais dans la maison on ne touche à une aiguille. Je
ne dis rien du père, c'est un pauvre homme; mais la mère, quelle
folle!.. Elle ne peut pas garder une bonne. On ne comprend pas
vraiment qu'elle ait eu assez peu de tact pour faire nommer son
mari dans une ville où elle a mené une jeunesse orageuse. Chacun
saittpie, lorsqu'elle a épousé M. Laheyrard, il y avait urgence... Elle
m'a fait une visite que je ne lui ai pas rendue, et j'espère qu'elle
s'en tiendra là.
— Sa fille aînée a du talent, objecta l'abbé.
— Pauvre enfant, je la plains, elle est si mal élevée! Est-ce vrai,
l'abbé, qu'elle se promène seule avec un petiï employé de la mairie,
et qu'elle dessine des nudités?
L'abbé Volland épousseta de nouveau d'invisibles soupçons de
duvet.
— Je vous assure, madame, qu'on en dit plus qu'il n'y en a.
— Ohl vous, monsieur Volland, vous les défendez; vous avez un
faible pour les brebis galeuses.
— Bh! madame, riposta douc^nent l'abbé, n'est-ce pas la vraie
diarité évangélique? D'ailleurs M"* Laheyrard est un peu ma pa-
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LE MARUGE I» GERARD. 187
rente; Hélène est ma filleule, et elle d^aote aux orgues avec beau-
coup de zèle et de ferveur.
— Enfin , continua obstinément M""* de Travanette, personne ne
les voit.
— Pardonnez-moi^ M"* Grandfîef, toute rigide qu'elle est, n'hé-
site pas à recevoir M"* Laheyrard...
— Qui donné des leçons de dessin à sa fille Georgette. Âbl
M*"' Grandfief est une fine mouche 1
— Ne parlez-vous pas, int^rompit M. de SeigneuUes, de la femme
de l'anden maître de forges de Salvanches? Elle a donc une fille?
— Oui, reprit M"* de Travanette, et puisque vous cherchez une
femme pour Gérard, voilà votre affaire.
Le chevalier dressa l'oreille. M""^ de Travanette, qui avait la ma-
nie des mariages, fit aussitôt un merveilleux éloge de Georgette
Grandfief: dix-huit ans, jolie, supérieurement élevée, deux cent
mille francs de dot, — en un mot, un excellent parti. M. de Sei-
gneulles eût préféré une famille moins bourgeoise; mais la vieille
dame lui remontra qu'à Juvigny les filles nobles étaient fort pau-
vres et fort montées en graine; elle termina en offrant de servir
elle-même d'intermédiaire. Le chevalier restait pensif. Avant de
faire une démarche, il aurait voulu voir la mère et la fille, et juger
par lui-même...
— Écoutez, dit tout à coup l'abbé en se levant pour partir, ce
que je vais vous proposer n'est peut-être pas très canonique,
mais le del me pardonnera à cause de la pureté de l'intention...
Demain, M"** Grandfief et sa fille passeront au presbytère l'après-
midi, afin de confectionner avec les demoiselles du rosaire les fleurs
destinées à la fête de l'Assomption. Venez me faire visite vers quatre
heures et amenez Gérard. Vous verrez ces dames, et le jeune homme
nous dira son goût.
M. de Seigneulles fit un signe d'assentiment, l'abbé prit congé, et
la partie de trictrac commença.
Le soir, à souper, le chevalier accueillit son fils d'un air de bonne
humeur et ne soufila mot des événemens de la veille. Avant de se
coucher, il dit à Gérard : — Demain, vous ne vous éloignerez pas.
Nous irons ensemble visiter l'abbé Volland... Et, ajouta-t-il, vous me
ferez le plaisir d'acheter des gants gris; j'ai assez de vos gants noirs!
Ce fut la seule allusion qu'il se permit à l'endroit du bal des
Saules.
IIL
Le jardin du presbytère était bien le plus étrange jardin de curé
qu'on pût rêver. Disposé en terrasses sur l'emplacement des andens
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188 BEVUE DES DEUX MONDES,
fossés de la ville haute et fort négligé par l'abbé Yolland, qui n'en-
tendait rien au jardinage, il offrait à l'œil un échantillon des cul-
tures les plus diverses. Dans ce fouillis, parfait symbole de l'esprit
d'égalité chrétienne qu'un bon pasteur doit maintenir parmi ses
ouailles, les laitues croissaient fraternellement à côté des rosiers à
cent feuilles, les lis alternaient avec les groseilliers, et de grands
pieds d'angélique, des. touffes de fenouil, de grosses boules de buis
mêlaient leurs senteurs aromatiques au parfum des clématites. Au
long de la terrasse inférieure régnait une allée de charmilles cente-
naires, au centre de laquelle s'ouvrait une rotonde ornée d'une table
de pierre et de sièges rustiques. Là s'étaient réunies les jeunes
filles occupées à confectionner des fleurs de papier, sous la direc-
tion de la doyenne des congréganistes et d'un jeune prestolet de
vicaire très remuant et frisé comme un mouton. Quand M. de Sei-
gneuUes et Gérard entrèrent dans le corridor, un murmure de voix
féminines, s' élevant de cette charmille comme d'une ruche bour-
donnante, parvint jusqu'à eux.
La servante les introduisit dans le salon, où l'abbé Yolland se
trouvait en conférence avec M"* Grandfief. Grande, avec une taille
plate et de gros osr, cette dame avait des manières imposantes et
mesurées, la parole impérieuse et emphatique. Son front carré, en-
cadré de maigres cheveux châtains, son nez très long, sa face rec-
tangulaire terminée par un menton massif, rappelaient vaguement
le type de la race chevaline. L'abbé lui présenta ses visiteurs, et
M. de Seigneulles entama avec elle une solennelle conversation rou-
lant sur des relations communes. Cet entretien cérémonieux amu-
sait médiocrement Gérard, et il commençait à étouffer des bâille-
mens nerveux, quand le curé proposa de descendre au jardin. Le
jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, et dès qu'on fut dehors,
abandonnant l'abbé et ses hôtes, qui marchaient d'un pas de pro-
cession, il se dirigea vers la charmille dont le gai bourdonne-
ment l'attirait. Quand il eut atteint l'une des ouvertures, il s'arrêta
un moment sur le seuil de cette obscure et verte allée, d'où on
apercevait, comme au fond d'un panorama, le groupe des robes
claires au milieu desquelles la soutane du vicaire faisait une tache
noire. Debout au centre du groupe, une jeune fille, très blanche de
peau, avec d'épais cheveux blonds ondoyant librement sur ses
épaules, tenait une assiette pleine de groseilles rouges, où elle pi-
corait avec de jolies mines d'oiseau friand.
— Vous aimez les groseilles, mademoiselle Laheyrard? dit au
même instant le vicaire avec un fort accent lorrain.
— Oui, j'aime surtout à les cueillir, et vous, monsieur Tabbéî
— Moi aussi, mais je n'aime pas seulement celles que je cueille,
répondit-il d'un air de convoitise.
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LE MARTAGE DE GERARD. 189
— Voulez-vous des miennes?
L'abbé fit un signe affinnatif , et en un clin d'œil la charmante
espiègle, sans s'inquiéter des figures scandalisées de ses voisines,
saisit du bout des doigts une longue grappe appétissante et la ba-
lança devant les lèvres du vicaire.
Le malheureux était devenu cramoisi. 11 regardait avec ahurisse-
ment cette grappe tentatrice, tremblotant à l'extrémité d'une main
mignonne, et du même coup il entrevoyait un bras blanc, que la
manche très large laissait à découvert. Il balbutia quelques syllabes
confuses, et, tournant les talons, battit prudemment en retraite vers
l'autre extrémité de la charmille, où le curé, M. de SeigneuIIes et
M'"^ Grandfief avaient assisté à la scène. — Quelle inconvenance !
murmura cette dernière à l'oreille du curé, qui faisait la moue.
Cependant la jeune fille tenait toujours sa grappe au bout des
doigts : — Ce sera donc moi qui la mangerai! dit-elle avec un lim-
pide éclat de rire, et elle l'égrena gentiment dans sa bouche. —
Gérard s'était approché, elle l'aperçut, fit un mouvement de sur-
prise, et ses clairs yeux bruns rencontrèrent les regards émerveillés
du jeune homme.
— Georgette, dit la sévère M°« Grandfief en s'adressant à l'une
des travailleuses, mets ton chapeau, il est temps de nous retirer.
Une seconde jeune fille, brune avec des joues couleur de pêche
mûre, une bouche en cœur, de gros yeux sournoisement baissés, et
des formes grassouillettes, se détacha du groupe qui regardait
M"« Laheyrard avec horreur, et s'approcha de M"»* Grandfief.
— Voici ma fille, monsieur de SeigneuIIes, dit la dame, tandis
que M'*« Georgette faisait une révérence cérémonieuse.
— Elle est charmante 1 murmura galamment le chevalier.
L'abbé Volland, essayant de donner un air grondeur à sa physio-
nomie onctueuse, avait pris à part la blonde espiègle aux groseilles.
— Hélène, dit-il, je te prie à l'avenir de respecter mon vicaire.
— Mais, monsieur le curé, répondit la jeune fille d'un ton mali-
cieusement confus, je le respecte et même je l'admire. Si vous aviez
vu avec quel air de mouton effarouché il a résisté à la tentation... 11
m'a rappelé le saint Antoine des marionnettes.
— Enfant terrible I grommela le curé en secouant la tête.
Lorsque le chevalier et Gérard sortirent du presbytère : — Com-
ment trouves-tu cette jeune fille? dit M. de SeigneuIIes.
— Très séduisante, répondit le jeune homme encore tout rêveur,
quel joli son de voix et quels magnifiques cheveux blonds I
— Blonds? répéta le chevalier en s'arrêtant, ai-je la berlue? Il
m'a bien semblé qu'elle était brune.
— Blonde, mon père I avec de longues boucles soyeuses qui cou-
vrent ses épaules...
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100 REVUE DES DEUX MONDES.
M. de Seigneulles fronça les sourcils. — Sangrebleu 1 soyez donc
à la conversation : qui vous parle de cette évalionnée à la crinière
flottante? Il s'agit de M"« Grandfief.
— Ah I fit Gérard, je l'ai à peine remarquée.
— Eh bien ! quand vous aurez l'honneur de vous retrouver avec
elle, ayez la bonté de la regarder. Je l'ai remarquée, moi, et il ne me
déplairait pas qu'elle devint ma bru.
Pendant ce temps, la jeune fille que le chevalier traitait à'éval-
tonnée quittait à son tour le presbytère et regagnait lentement la
rue du Tribel. — Quelles prudes que ces provinciales , songeait-
elle, et quelle idée a eue papa de venu- à Juvignyl — Et, tout en
maugréant, elle poussa un soupir; les causes qui avaient amené sa
famille en province lui revenaient tristement à l'esprit. Son père,
ancien professeur de physique à Saint-Louis, avait fait de nécessité
vertu eh quittant Paris, où la vie commençait à être lourde avec
quatre enfans et des appointemens modestes. — Et songer, pensait-
elle, qu'il faudra moisir à Juvigny, et devenir peut-être une vieille
fille laide et parcheminée comme la doyenne des congréganistes!..
Oh I non, jamais I — Au même instant, Gérard, qui marchait derrière
son père, se retourna, reconnut M"* Leheyrard et la salua avant de
rentrer à la maison. — Tiens! se dit la jeune fille, interrompant
brusquement ses réflexions mélancoliques, notre voisin a décidément
bonne mine... Il est joli garçon et n'a pas l'air prétentieux des jeunes
gens de la ville. Ma conduite avec le vicaire a dû le suffoquer. —
Elle se mit à rire tout haut en songeant à la mine effarée de l'abbé.
Elle franchit le seuil de la maison paternelle, où l'attendaient
les vulgaires tracas d'un intérieur peu confortable et mal ordonné.
Outre Hélène et Marins, l'inspecteur avait deux jeunes enfans : une
fillette de dix ans aux cheveux ébouriffés , aux longues jambes mai-
gres, que le poète avait plaisamment surnommée Tonton, et un
garçon d'une douzaine d'années. Benjamin, qui passait son temps
à faire l'école buissonnière et ne rentrait au logis qu'avec des bosses
au front et des vêtemens en lambeaux. Tout le poids de la surveil-
lance et de l'entretien de ces deux bambins indisciplinés retombait
sur Hélène. M"* Laheyrard, qui avait été jolie et conservait encore
des prétentions, bien qu'elle frisât la cinquantaine, était sans cesse
affairée et remuante; mais son activité brouillonne ne profitait guère
au bien-être du ménage. Elle perdait toutes ses journées à discuter
avec les fournisseurs, à se quereller avec sa servante, à gémir sur la
cherté des vivres et le peu de ressources de la petite ville. Ce soir-là,
à l'heure du repas, ses plaintes étaient encore plus verbeuses et plus
amères que de coutume ; elle venait de renvoyer sa domestique, et
le dîner s'en était ressenti.
— Affreux pays I s'écriait-elle en lançant des regards courroucés
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LE MARIAGE DE 61&RARD. 191
vers son mari, qui mangeait paisiblement son dessert, on nous a
bien mal traités en nous envoyant dans cette bourgade !
— Mais, ma bonne amie, répondit M. Laheyrard en secouant les
longs cheveux gris qui lui retombaient sur le cou, rappelle tes sou-
venirs; c'est toi-même qui as demandé Juvigny au ministère.
L'inspecteur d'académie parlait lentement; rien qu'en écoutant
son débit scandé et légèrement sentencieux, on devinait le vieux
professeur qui a trtoé longtemps dans une chaire universitaire.
Cette parole mesurée avait le don d'exaspérer tout particulièrement
M"' Laheyrard,
— Eh oui ! c'est moi, répliqua-t-elle aigrement; quand tu me le
répéteras cinquante fois!.. Je me suis trompée et j'en fais pénitence.
Le pays n'est plus reconnaissable; la ville est maussade, et quant
aux habitans, parlons-en ! Des gens vaniteux et mal élevés. Nous
avons fait plus de quarante visites, et c'est à peine si on nous en a
rendu dix... C'est ta faute aussi, monsieur Laheyrard!
— Ma faute f murmura l'ancien professeur, puis-je forcer les gens
à venir chez moi?
— Tu n'as pas su te poser à Juvigny. On donne des dîners par-
tout; as-tu seulement tenté une démarche pour faire inviter ta
femme et ta fille ?
— J'ai pour principe de ne jamais m'imposer, répondit le brave
homme, c'est de la cÛgnité.
— C'est de l'égoïsme I Dis-donc que tu préfères t'enfermer avec
tes livres!
M. Laheyrard releva la tète et fixa un instant sur sa femme ses
yeux intelligens et fatigués. — Mélanie, dit-il doucement, tu vas
trop loin. Si on nous néglige à Juvigny, tu devrais te rappeler que
c'est peut-être autant ta faute que la mienne.
M"* Laheyrard se mordit les lèvres. Cette timide allusion à l'his-
toire de sa jeunesse jeta une douche froide sur son excitation ner-
veuse. Marins bourrai sa pipe d'un air impatienté et alla finir sa
soirée dehors. L'inspecteur, pour se dérober à de nouvelles lamen-
tations, se réfugia dans le jwxlîn. Hélène se hâta d'enlever le cou-
vert et courut le rejoindre sous les arbres du verger.
Seule de toute la famille, elle comprenait M. Laheyrard et l'ai-
mait. Elle le voyair tourmenté par les folles exigences de M"* La-
heyrard, tourné en ridicule par Marius, à peine obéi par les enfans,
auxquels on n'avait inculqué ni la soumission ni le respect. Cepen-
dant elle le sentait bien supérieur comme cœur et comme esprit au
reste de la famille, et elle s'efforçait de lui faire oublier toutes ces
petites misères domestiques à force de tendres câlineries. Elle s'in-
téressait à ses travaux; lui , de son côté , l'encourageait dans ses
études de peinture. Quand il était fatigué de ses livres, elle l'égayait
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102 REVUE DES DEUX MONDES.
de ses saillies espiègles. Pour M. Laheyrard, au milieu de ses tra-
cas administratifs, la galté d'Hélène était comme la chanson d'un
rouge-gorge pendant une maussade journée d'hiver. Ce soir-là, ils
se promenèrent longtemps, bras dessus bras dessous, le long des
allées herbeuses du jardin; puis le vieux professeur baisa sa fille au
front et regagna son cabinet de travail, tandis qu'Hélène se mettait
à la recherche des enfans afin de les traîner à leur dortoir.
Quand elle redescendit, lasse des criailleries des deux marmots,
M"* Laheyrard, qui ne pouvait tenir en place, était sortie pour faire
des courses en ville. Hélène se retira dans une grande pièce con-
tiguë au jardin, dont elle avait fait son atelier. Des études étaient
accrochées au mur; dans un angle, près d'un piano chargé de mu-
sique, se dressait un chevalet; sur un guéridon, un bouquet de
fleurs des champs s'étalait dans un pot de faïence. La première chose
qui frappa les yeux de la jeune fille fut l'empreinte des cinq petits
doigts de Tonton sur la toile où une étude était fraîchement ébau-
chée. Hélène frappa du pied avec colère. — Bicoque de maison !
s'écria-t-elle, — et, en proie à un violent accès de mauvaise humeur,
elle alla s'asseoir sur les marches de pierre qui descendaient vers le
jardin. Là, les coudes sur les genoux, les mains enfoncées dans ses
cheveux, elle promena ses regards mélancoliques sur la gorge de
Polval, rougie par les dernières lueurs du crépuscule. Juvigny lui
pesait. Née à Paris et Parisienne jusqu'au fin bout de ses ongles
roses, elle ne pouvait s'habituer à ce calme béat, à ces horizons
étroits, à ces intérêts mesquins de la petite ville. La vie de province
lui faisait l'effet d'une visite trop prolongée chez des gens ennuyeux,
dans une maison sentant le moisi et le renfermé. Au loin, dans le
faubourg, un orgue nasillard jouait un air qu'elle se souvint d'avoir
entendu l'an passé dans quelque théâtre du boulevard. Toutes ses
impressions de l'existence parisienne lui revinrent alors à la file.
Elle se rappela son balcon au quatrième d'une maison de la rue
d'Assas, la grille du Luxembourg, le jeu de paume avec ses joueurs
aux casaques blanches et rouges, les caisses d'orangers alignées sur
la terrasse où les bourgeois du quartier et les étudians se prome-
naient galment à l'heure du crépuscule. Elle gravit en imagination
l'escalier du musée et revit la place où elle s'installait avec son che-
valet et son carré de toile cirée pour copier le Labourage nivernais.
Elle avait la nostalgie de toutes, ces choses; elle aurait donné deux
ans de sa vie pour entendre de nouveau la clameur des gardiens
criant sous les grands marronniers : « On va fermer I » Prise d'un
mouvement d'irritation et de révolte, — Oh l je m'ennuie trop ! s'é-
cria-t-elle avec colère en étirant ses bras.
— Si je pouvais du moins être bon à vous distraire 1 dit derrière
elle une voix mordante et bien timbrée.
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LE MARIAGE DE GERARD. 193
Elle tourna languissamment la tête. — Ah I c'est vous, monsieur
Finoêl, bonsoir!
— J'avais à parler service avec M. Laheyrard, il m'a dit que vous
étiez à votre atelier, et j'ai pris la liberté d'entrer... Est-ce que je
vous dérange?
— Non pas, j'ai mal aux nerfs, voilà tout... Vous êtes le bien-
venu.
Dans la pénombre crépusculaire, on distinguait confusément la
petite taille du nouvel arrivant et sa tète pâle encadrée de longs che-
veux. Ses grands yeux d'un jaune fauve, ses joues maigres et ses
lèvres minces avaient cette expression à la fois souffreteuse et spi-
rituelle qui est l'indice d'une organisation rachitique. Francelin
Finoêl était en effet affligé d'une déviation de l'épine dorsale , et
c'était même en partie à cette difformité qu'il devait son admission
dans l'intimité de la famille Laheyrard. Son emploi de secrétaire de
la mairie l'avait mis en relation avec l'inspecteur d'académie, et,
comme il était obligeant, agréable causeur et bon musicien, M"** La-
heyrard, peu gâtée par la société de Juvigny, avait accueilli fami-
lièrement ce visiteur chétif et malingre, qu'elle regardait comme un
garçon sans conséquence. — Comment allez-vous aujourd'hui ? re-
prît Hélène en lui tendant une main qu'il serra avec vivacité dans
ses longs doigts amaigris. — Il y avait dans l'accent et le geste de la
jeune fille quelque chose d'amical et d'attendri. Sa bonté native la
portait à se montrer affectueuse pour ce petit être maladif et disgra-
cié. Cette familiarité compatissante surprenait bien des gens, et ceux
qui connaissaient mal la jeune fille étaient portés à confondre cette
pitié sympathique avec un sentiment plus vif. A voir les yeux subi-
tement illuminés de Francelin Finoêl, on eût dit qu'il s'y méprenait
lui-même et s'abusait sur la nature des démonstrations cordiales de
M"* Laheyrard.
— Je vais toujours bien dès que je suis ici, répondit-il d'une
voix caressante, rien que le contact de vos mains suffit pour me
guérir.
Elle se mit à rire et se tourna vers lui tout en allumant les bou-
gies du piano. — Voulez-vous, dit-elle, que je sois complètement
aimable, permettez-moi d'aller me rasseoir sur la pierre du perron;
le frais du soir me détendra les nerfs.
Sur un geste du jeune homme, elle reprit sans façon la pose dans
laquelle il l'avait trouvée : le front dans les mains et les yeux per-
dus dans le vide. Assis sur le tabouret du piano, Francelin Finoêl
la dévorait du regard, tandis qu'elle restait silencieuse et comme
enfoncée dans sa rêverie,
— Mon peu de cérémonie ne vous choque pas trop? reprit-elle;
TOMB m. — i874* i3
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19& RETUE DES DEUX MONDES,
c'est que, voyez-vous, j'ai déjà été aujourd'hui un objet de scandale
au presbytère, et je ne voudrais pas recommencer ce soir. A pro-
pos, il y avait chez l'abbé VoUand un de nos jeunes voisins, M. de
Seigneulles; le connaissez-vous?
— Fort peu, mais assez pour ne pas l'aimer.
— Pourquoi? Il a une figure expressive, le regard fier, là barbe
noire, et avec cela il rougit comme une pensionnaire. La timidité
sied aux bruns comme les fleurs aux grands arbres.
— Gérard de Seigneulles, poursuivit dédaigneusement Finoël,
est un de ces jolis garçons qui sont venus au monde avec des
gants... Cerveaux bornés et vaniteux, plantes de luxe brillantes
et inutiles...
Hélène lui coupa la parole. — J'aime les fleurs qui né servent à
rien, s'écria-t-elle d*un petit ton décidé, j'aime tout ce qui est co-
loré et lumineux I
La soirée était chaude , et des papillons venus du jardin tour-
noyaient autour des bougies. — Eux aussi I répliqua ironiquement
le petit bossu en montrant les insectes qui se grillaient à la flamme.
— Vous êtes sentencieux ce soir, M. Finoël. — Hélène se leva,
passa devant lui et se mit au piano. — Chantez-moi quelque chose,
cela dissipera nos idées noires.
Elle frappa quelques accords et indiqua du doigt à Finoél la
partition de Don Juan ouverte à l'endroit de la Sérénade. Francelin
obéît et commença. Il avait une voix merveilleusement pure et vi-
brante; les sons, en s' échappant de ses lèvres, donnaient la sen-
sation d'une musique trop idéale pour être humaine; on eût dit
une âme qui chantait. Tout en accompagnant, Hélène subissait le
charme de cette voix étrange et pénétrante. Quand l'air fut fini ,
elle se retourna et vit le regard profond du bossu fixé sur elle avec
une intensité embarrassante.
— Que vous avez de beaux cheveux 1 murmura-t-il sourdement.
— Vous trouvez? fit-elle en passant ses doigts dans les boucles
annelées avec un geste de coquetterie naïve, bahl à quoi cela me
sert-il? Il faudra les enfouir un de ces matins dans une affreuse ré-
sille et devenir institutrice au fond de quelque pensionnat maus-
sade.
— Quelle plaisanterie I dit Finoël en haussant les épaules.
— Je ne plaisante pas; nous sommes pauvres, je suis une fille
sans dot, et il faudra que je gagne mon pain. Gouvernante ou sous-
maltresse, voilà mon lot; cela vaut encore mieux que de sécher sur
pied dans ce trou de Juvigny.
— Vous n'êtes pas de celles qu'on laisse sécher! réplîqua-t-il en
s'animant; n'avez-vous donc paa d'ambition? Belle et richement
douée comme vous l'êtes, n'avez-vous jamais rêvé un intérieur, des
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LE MâRUGE DB GERARD. 165
enfans, un mari heureux de faire de vous la reine de cette petite
ville, que vous méprisez trop?
Elle secoua la tète, — Bourgeoise en province, non, je n*ai pas
la bosse... t
Elle n'eut pas plus tôt lâché ce dernier mot qu'elle remarqua une
amère expression sur la figure de Finoël, et s'aperçut qu'elle venait
de dire une sottise. En un instant, ses clairs yeux bruns devin-
rent humides. Vexée de son étourderie, désolée d'avoir pu blesser
le jeune homme, Hélène lui tendit la main avec vivacité. — Je vou-
lais dire, reprit-elle confuse, que j'ai trop mauvais caractère pour
faire une bonne femme d'intérieur.
Les pommettes du bossu s'étaient colorées d'une légère rougeur.
— J'ai compris, — fit-il tristement; puis, retenant la main d'Hé-
lène dans les siennes avec une insistance passionnée : — Vous me
croyez votre ami, n'est-ce pas? s'écria-t-il; eh bien 1 promettez-moi
de ne prendre aucune résolution extrême avant de m'en parler...
Jurez-le-moi 1
Elle le regarda avec étonnement. — Je vous le promets 1 dit-elle
un peu effrayée; la, ètes-vous content?
— Merci! murmura-t-il en rendant la liberté à la main de la
jeune fille.
Sur ces entrefaites. M"' Laheyrard, revenue de ses courses à la
ville basse, entra dans l'atelier. Dix heures venaient de sonner.
Finoël prit congé de ces dames et regagna son logis.
Il habitait une maison d'assez pauvre apparence, située à mi-
côte, à quelques pas du vieux collège. On tisserand en occupait les
caves et le rez-de-chaussée; les pièces du premier étage étaient
louées en garni à de petits employés ou à des ouvrières. Francelin
remonta dans sa modeste chambre encombrée de paperasses, et, ne
se sentant pas en humeur de dormir, alla s'accouder à la fenêtre,
ouverte sur les jardins et le petit bois du collège.
fVancelin était enfant naturel ; sa mère, lessiveuse et journalière
de son métier, était morte à la peine six ans auparavant. Élevé
. en qualité de boursier dans ce même collège dont les arbres ombra-
geaient sa croisée, il y avait fait de bonnes études, et à force de vo-
lonté il était parvenu à sortir du milieu misérable dans lequel il avait
passé son enfance. Degré par degré, il avait grimpé jusqu'à mi-
chemin de l'échelle sociale de Juvigny. Â vingt-cinq ans, il menait la
mairie de la petite ville en qualité de secrétaire; c'était un résultat,
mais bien mince encore aux yeux d'un garçon tenace et ambitieux
comme Finoël. Le fils de la lessiveuse rêvait d'être admis sur un
pied d'égalité dans les salons des riches fabricans et des hauts fonc^
tionnaures de Juvigny. Son talent de musicien lui avait déjà ouvert
la porte de quelques familles; mais d'autres maisons, et des pluB
LJiyiLi^eu uy ■
gle
196 fiJiYUE DES DEUX MONDES.
aristocratiques, lui restaient obstinément fermées. Depuis l'arrivée
des Labeyrard, son ambition avsit reçu un coup d'éperon violent.
Ébloui par la beauté d'Hélène, grisé par sa grâce familière et ses
façons affectueuses, il marchait depuis lors au milieu d'un mirage
et ne pensait plus qu'St devenir le mari de M"' Labeyrard.
— Pourquoi pas? se disait-il ce soir-là en écoutant le lic-tac des
métiers de tisserand épars dans le faubourg, Hélène est pauvre et
ne trouvera pas facilement à se marier; moi, comme esprit et comme
volonté, je suis supérieur à tous les jeunes gens d'ici. Avec elle
pour femme, je me sentirais de force à remuer tout le petit monde
de Juvigny et à grimper sur le dos de tous ces gens-là pour atteindre
mon but. Je pourrais me faire nonmier conseiller municipal, sup-
planter le maire qui est une nullité, et, qui sait? par ce temps de
suffrage universel, arriver jusqu'à la députation...
Un bruit frais de plantes mouillées et le glou-glou d'une carafe
sur le rebord de la fenêtre voisine le rappelèrent à la réalité et lui
firent faire un brusque mouvement de retraite. Au même instant,
\me voix de jeune fille se mit à fredonner, une tète se pencha, et,
à la lueur de la lune naissante, la figure rusée de la petite Reine se
montra entre deux pots de balsamines. — Étes-vous rentré, Fran-
celin? demanda la couturière.
Reine Lecomte était la nièce du tisserand du rez-de-chaussée;
tout enfant elle avait joué avec Finoël, et ils s'étaient tutoyés pen-
dant longtemps. Elle aussi, depuis trois ou quatre ans, choyait un
rêve : c'était de devenir une dame et de porter chapeau. Pour en
arriver là, il suiBssdt d'épouser Francelin, et à son tour l'ambitieuse
grisette se disait : — Pourquoi pas?
Comme le jeune homme se tenait coi, elle renouvela sa question.
— Oui, répliqua sèchement Finoël, mécontent d'être dérangé, je
rentre à l'instant, et je vais me coucher.
— Vous êtes bien fier depuis que vous fréquentez vos belles
dames de la ville haute I Ces Parisiennes vous feront perdre la tète,
mon pauvre Francelin.
— Vous m'obligerez en laissant ces dames en paix, dit Finoël
avec humeur, bonsoir I
— Patience 1 murmura la petite Reine , qui voulait avoir le der-
nier mot, « qui va chercher de la laine revient tondu, » et vous le
serez à ras, mon bel agneau bêlant.
Finoël referma violemment sa fenêtre et s'alla coucher furieux.
IV.
Satisfait de sa première entrevue avec M"* Grandfief, M. de Sei-
gneulles s'était décidé à mener rondement cette importante affaire
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LE MARU6E D£ Cl^RAKD. 197
du mariage de Gérard. Sur sa demande, l'abbé Volland et H*"* de
Travanette avaient sondé le ménage Grandfief , et, leurs démarches
ayant été accueillies favorablement, le chevalier avait chargé son
notaire de résoudre les questions d'intérêt. En homme sage, il esti-
mait qu'il ne fallait point mêler les discussions d'argent aux affaires
de sentiment. Quand les apports respectifs furent bien établis, H. de
Seîgneulles se mit directement en relation avec M. et M"* Grandfief,
et il fut convenu que Gérard serait autorisé à faire sa cour à la jeune
fille. Le vieux gentilhomme désirait que son fils fût agréé comme
un homme aimable avant d'être imposé comme un mari. Le mariage
ne devait être divulgué que lorsque les deux jeunes gens se seraient
mis d'accord, et M"* Grandfief, sûre de l'obéissance de sa fille, con-
vaincue d'ailleurs de l'attrait irrésistible de la beauté de Geor-
gette, accepta cette condition, bien qu'elle lui parût ridiculement ro-
manesque.
Donc deux fois par semaine Gérard alla passer l'après-midi dans
la maison de Salvanches , située à l'extrémité de la promenade des
Saules, au milieu d'un grand parc que l'Omain baigne de ses eaux
bruyantes et poissonneuses. Le jeune homme s'y rendait, tantôt
accompagné par son père, tantôt chaperonné par M">* de Travanette
ou l'abbé Volland. Ces entrevues cérémonieuses se passaient d'une
façon fort maussade. Exécutant strictement le programme imposé
par sa mère. M"* Georgette, droite sur sa chaise, le nez en l'air et
les yeux baissés, ne se mêlait à la conversation qu'avec une sage
retenue. Si Gérard lui adressait la parole, elle soulevait lentement
ses paupières frangées de longs cils et regardait d'abord H"** Grand-
fief, comme pour chercher une réponse dans les yeux maternels*
Quand elle se décidait à parler, elle semblait presque réciter une
leçon. Elle était jolie, et bien que ses gros yeux noirs eussent plus
d'éclat que de profondeur, son nez retroussé, ses joues fraîches, sa
bouche mignonne, lui donnaient une certaine grâce piquante et sen-
suelle; mais elle avait l'esprit étroit et peu cultivé, dans la ville ses
naïvetés étaient devenues proverbiales, et son babillage frivole,
tout rempli de détails de toilette, n'était pas fait pour mettre Gérard
en verve. Le jeune homme avait une de ces natures réservées qui
ne s'épanouissent pleinement que dans des milieux réchauffans et
sympathiques. Aussi demeuraitr41 froid et taciturne, laissant tout
le poids de la conversation à l'abbé ou à M"** de Travanette. Ces vi-
sites périodiques à Salvanches lui paraissaient de lourdes corvées;
il en revenait chaque fois somnolent, las et mélancolique.
Un soir d'août, après une de ces stations chez les Grandfief, il
rentrait tout morose à la maison. Ayant pris par les vignes, il gra-
vissait le sentier mitoyen entre la propriété de son père et celle du
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198 RETHE DES PEUX MONDES.
voisin, qamd des éclats de voix et des cris joyeux lui firent relever
la tête. II aperçut deux enfans qui traînaient une échelle et qui à son
approche disparurent derrière les massifs de la terrasse. — Tonton I
Benjamin I voulez-vous bien rapporter l'échelle? cria une voix argen-
tine et aérienne. — De triomphans éclats de rire répondirent seuls à
cette sommation. — Mécbans gamins I continua la voix mystérieuse.
Dans le verger voisin, le feuillage d'un vigoureux prunier s'agita
tout à coup, et Gérard y découvrit, assise entre deux maîtresses
branches, tenant d'une main un gros morceau de pain et de l'autre
cueillant des reines*-claudes, M"'' Hélène Laheyrard. Elle était char-
mante ainsi, tôte nue, cheveux au vent, avec une légère teinte roçe
sur ses traits animés et un éclair dans ses grands yeux. Les rayons
épars dans la fouillée promenaient alternativement sur son cou et
sur sa figure de rapides touches d'ombre et de lumière; un léger
vent qui agitait l'ourlet de sa robe découvrait deux mignonnes bot-
tines et môme parfois la naissance de deux jambes aux attaches
menues. A la vue de Gérard, Hélène, avec un joli geste à la fois
chaste et coquet, ramena sur ses pieds les plis flottans de sa jupe
de toile; puis, ses regards rencontrant ceux du jeune de SeigneuUes,
elle ne put s'empêcher de rire.
•^ Mademoiselle, dit Gérard en la saluant, permettez-moi d'aller
chercher une échelle.
•— Ne vous donnez pas cette peine, monsieur, répondit-elle; les
enfans reviendront d'eux-mêmes dès qu'ils s'apercevront que leur
niche ne m'a pas émue.
Gérard la trouvait merveilleusement belle dans cet encadrement
de feuilles vertes. Cette rayonnante manifestation de la beauté fé-
minine eut pour premier effet de vaincre sa réserve et sa timidité.
— Laissez-moi du moins, reprit*il, vous tenir compagnie jusqu'à ce
que Tonton ait rapporté l'échelle.
Il tremblait que sa requête ne fût mal accueillie; mais Hélène eut
Fair de la trouver toute naturelle. — Volontiers, fit-elle. D'ailleurs,
puisque nous sommes voisins, je tiens à me réhabiliter dans votre
esprit. Voilà la seconde fois que je vous scandalise, et c'était déjà
trop de la grappe de groseille*. •
Le jeune homme voulut protester. — Voyez-vous, continua-t-elle
en l'interrompant familièrement, il ne faut pas méjuger sur mes
étourderies, et si mon frère Marins était ici, il vous dirait que je
suis une fille sérieuse, bien qu'un peu toquée.
A ce dernier mot, Gérard ouvrit de grands yeux. — Je veux dire
un peu folle, reprit-elle en riant. Ah 1 je ne suis pas une demoi-
selle bien élevée et bien sage comme Georgette Grandfiefl.. Vous
la connaissez, je crois?.. Si sa mère la surprenait, perdiée comme
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LE MARU6E DE GÉRARD. 109
moi sur un pruuier, quelle sermormadel Je l'entends d'ici dire : Fi
donci mademoiselle!
Elle roulait de gros yeux, pinçait les lèvres et mimait le ton sen-
tencieux de la dame avec une drôlerie si comique que Gérard ne put
retenir un éclat de rirot — Vous avez, s'écria-t-il, un joli talent
d'imitation.
^ Je possède comme cela un lot de jolis talens qui me font passer
pour une fille mal élevée. •• J'essaie parfois de mettre en cage mes
espiègleries, mais j'oublie de fermer la porte, et prrroul., les mau-
dits oiseaux reprennent leur volée. Au rebours de bien des gens,
chez moi le premier mouvement est toujours détestable, mais le se-^
cond est très bon, je vous assure.
— J'en suis certain, s'écria Gérard, charmé. — Appuyé à la bar-
rière du verger, il admirait Hélène avec un réel enthousiasme. L'une
des mains de la jeune fille allait et venait dans le feuillage en quête
des reines^laudes dont l'épiderme rosé, déjà fendu par la matu»
rite, laissait voir les chairs juteuses et dorées. Elle les croquait avec
des mines friandes en passant, comme une chatte, le fin bout de
sa langue sur ses lèvres humides, ou bien elle mordait sans façon
dans son croûton de pain. Le soleil faisait étinceler l'émail de ses
petites dents, et parfois aussi les frais contours de ses bras blancs
BOUS l'ampleur des manches. Gérard, ébloui, se sentait métamor<-
phosé et découvrait au fond de lui des audaces dont il ne s'était ja-»
mais douté. Troublé par ces émotions subites, qui lui montaient à
la tète comme la mousse capiteuse du vin nouveau, il était tenté de
crier à la jeune fille : — C'est fait de moi I vous êtes trop adorable-
ment belle I.» — Ses yeux du moins le lui disaient; quant à ses
lèvres, elles s'agitaient pour parler, mais ne savaient ou n'osaient
rien exprimer. A la fin, elles se desserrèrent. — Oui, répéta-t-il,
je suis certain que vous êtes bonne autant que belle, bonne comme
tout ce qui est franc et spontané : les fleurs et le soleil I
-^ Pas de complimensl répliqua Hélène d'un ton décidé; d'abord
votre comparaison ne vaut rien. Le soleil n'est pas toujours bon, et
celui de ce soir est en train de me rôtir si bien les épaules que je
n'oserai plus les montrer au prochain bal de H""* Grandfief,... car
vous savez qu'on danse à Salvanches... Vous aimez la danse, je
crois? ajouta-t-elle en lui lançant un regard malicieux.
A cette allusion à l'aventure du bal des Saules, Gérard rougit et
balbutia. — Moi, continua Hélène, je ferais cinq lieues à pied, par
la pluie, pour danser un quadrille. Aussi, comme j'ai horreur de
rester sur ma chaise, j'ai tenu ce soir à me montrer sous mes moins
mauvais côtés, afin que vous n'ayez. pas honte de m'inviter jeudi.
Elle fut interrompue par une voix retentissante qui criait : — Ne
t'impatiente pas, Hélène, je t'apporte TécheUe de la délivrance!
ioogle
200 REVUE DES DEUX MONDES.
Marius Laheyrard déboucha d'un massif de noisetiers en traînant
l'échelle volée par les enfans; au même moment, il aperçut Gérard :
— Par Zeus! s'écria-t-il, c'est mon danseur aux gants noirs... Tu
connais donc M. de Seigneulles, sournoise?
Gérard expliqua le hasard de la rencontre, tandis qu'Hélène po-
sait ses pieds sur les premiers échelons. Elle rassembla ses jupes,
sauta sur le gazon, et alla se suspendre au bras de son frère. Le
jeune de Seigneulles saluait déjà pour prendre congé, quand Ma-
rius le retînt par le bras. — Non pas, s*écria-t-il impétueusement,
vous avez mis le pied sur notre domaine, et nous vous gardons...
il y à aujourd'hui un rôti passable, et vous allez dîner avec nous.
Gérard voulait refuser, mais Hélène se tourna vers lui et réitéra
gaîment l'invitation; il se sentit séduit, et se laissa entraîner jus-
qu'au logis de l'inspecteur, où Marius le présenta à sa mère. M»« La-
heyrard parut très fière du nouvel ami de son fils, et l'ancien pro-
fesseur fit à son jeune voisin un accueil à la fois grave et bienveillant
qui le mit tout de suite à l'aise. Le dîner fut cette fois présentable;
les enfans étaient sages, la nappe était blanche, et le rôti cuit à
point. Mis en galté par là bonne chère et la présence d'un étranger,
Marius en profita pour exposer ses théories les plus excentriques.
Hélène riait aux éclats, et parfois, quand les charges du jeune poète
dépassaient la mesure, le silencieux M. Laheyrard se contentait de
hausser les épaules et de s'écrier avec un doux accent de reproche :
— Marius, mon ami, tu me compromets I — ce qui avait inévita-
blement pour effet de déterminer une plus formidable explosion de
pétards subversifs, destinés à mystifier le bonhomme.
Dans cette atmosphère de bonne humeur, ayant devant les yeux
le sourire étincelant et le regard rieur d'Hélène, Gérard se dégour-
dissait peu à peu. Il se faisait à lui-môme l'effet d'une feuille de
thé toute recroquevillée avant de tomber dans la théière, et qui
sous l'influence de l'eau chaude se détend, se déplie, reprend sa
forme naturelle et donne tout son parfum. Quand on servit le café,
il se sentait déjà un autre homme. Il était devenu bavard et ex-
pansif. Il conta son enfance solitaire dans la vieille maison de la
ville haute, soii adolescence cloîtrée chez les jésuites de Metz, ses
études de droit à Nancy avec l'antique douairière pour chaperon...
Hélène se mit à rire. — Mais c'est im père farouche que le vôtre, et
j'ai dû le choquer terriblement l'autre jour au presbytère!.. Ah! ce
n'est pas notre papa, à nous, qui aurait de ces duretés-là, s'écria-
t-elle en câlinant M. Laheyrard.
— Oui, murmura le vieux professeur, moi, on me mène par le
bout du nez!
— Si bien, continua l'espiègle jeune fille en prenant le nez de
son père entre ses doigt? efiilés, si bien que son nez s'en est al-
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LE MARU6E DE GÉRARD. ^01
longé; mais aussi on aime bien son père I reprit-^Ue en frottant sa
joue satinée contre la barbe déjà longue du savant. — Elle eut un
subit élan de tendresse; le père et la fille s'embrassèrent avec efiii-
sion, tandis que Gérard ému admirait le groupe charmant formé
par le vieillard aux longs cheveux gris et la blonde enfant. Un pied
en l'air soulevant Tourlet de la robe, Tautre à peine posé sur la
pointe, Hélène avait passé ses bras autour du cou de son père et ne
voulait pas le désemprisonner.
A la fin, M. Laheyrard se dégagea et rentra dans son cabinet de
travail. M"* Laheyrard était allée coucher les enfans, Marius fumait
dans le jardin; Hélène et Gérard restèrent seuls près du perron, au
pied d'un grand mûrier noir, qui semait sur eux des baies purpu-
rines. Le crépuscule était arrivé, les grillons chantaient, des sphinx
de vigne bourdonnaient autour des phlox en fleurs. Hélène s'appro-
cha des touffes lilas et parvint à enfermer dans ses mains un des
sphinx qui rôdaient autour des thyrses fleuris; puis, revenant près de
Gérard, elle écarta les doigts à demi pour lui montrer l'insecte qui
faisait faire le moulinet à ses ailes roses et grises. — N'est-ce pas,
dit-elle, qu'il est étrange avec sa tête pointue et ses gros yeux bril-
lans comme des diamans noirs?..
Gérard, afin de mieux voir, avait pris les doigts d'Hélène entre
les siens et les tenait presque au niveau de ses lèvres. M"« Lahey-
rard sentait sur ses mains le souffle du jeune homme. — Quelle
jolie nuance ont ses ailes ! murmura-t-il.
— Je voudrais avoir une robe de ce rose-là! s'écria Hélène, j'ai
envie de l'emprisonner sous un verre pour le peindre demain.
— Non, répondit Gérard, soyez généreuse... Il a si longtemps
vécu cloîtré dans la maussade prison de sa chrysalide !
— Comme vous! fit étourdiment la jeune fille.
— Oui, comme moi, répliqua-t-il gatment, cette nuit est peut-
être sa seule nuit de fête, ne la lui prenez pas.
— i Bien parlé, dit Hélène, va donc, bohémien, reprends ta liberté
et dépense-la joyeusement.
Elle ouvrit ses mains, et le sphinx s'enfuit en bourdonnant. Gé-
rard demeurait pensif. Peut-être songeait-il qu'entre lui et le papil-
lon l'analogie s'arrêtait là; tandis que le sphinx reprenait son libre
essor vers les phlox humides, le cœur de Gérard restsdt conune otage
dans les petites mains d'Hélène. Quand il rentra chez son père, il
lui sembla qu'une métamorphose s'était opérée dans toute sa per-
sonne; en lui blanchissait une aube obscure, pareille à cette lueur
diffiise qui.se répand au-dessus des bois au moment où la lune va
se lever.
A partir de cette jsoirée, il retourna plus d'une fois chez Marius La-
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202 RETUB DES PJSCX MONDES.
beyrard. A Taide d'une subtile capitulation de conscience, il regar-
dait ces visites, ignorées de son père, comme une compensation de
l'ennui qu'il éprouvait à Salvanches. Il ne se considérait pas conune
engagé sérieusement avec M"* Georgette; il allait cbez les Grandûef
pour ne pas désobéir à M. de SeigneuUes, mais après avoir accompli
ce devoir fastidieux il s'en récompensait par une fugue cbez les La*
beyrard, où on l'accueillait avec cette familiarité naturelle aux Pari-
siens, habitués aux relations rapidement nouées, M""^ Labeyrard lui
reprochait de ne pas venir plus souvent, et Hélène le traitait en ami.
Elle se sentait curieusement attirée vers ce jeune bomme réservé
et cependant expansif à ses heures, timide et enthousiaste, à Tes*
prit cultivé et pourtant naïf, auquel l'éducation provinciale doimait
le charme et la verdeur d'un fruit sauvage. Peu à peu elle l'intro-
duisait dans son intimité, lui montrait ses dessins, lui faisait de la
musique et lui parlait de Paris, qu'il n'avait jamais vu* La conver-
sation d'Hélène, spirituelle et vagabonde, tantôt émue et tantôt
railleuse, émaillée de mots étranges empruntés au langage des ate-
liers, découvrait à Gérard des horizons inconnus et attirans. Près
d'elle, il se trouvait ignorant comme une carpe, et cependant il se
sentait plus à l'aise et plus éloquent que partout ailleurs. La jeune
fille lui donnait un aplomb et une confiance dont il ne s'était jamais
cru capable. Entre eux, du reste, pas un seul mot d'amour, pas
même un grain de cette menue galant^ie qui est devenue presque
une monnaie banale dans les conversations mondaines ; salement
parfois de longs silences inquiétans, un contact doucement prolongé
de deux mains tournant un feuillet de musique, une fleur cueillie et
donnée au moment du départ... Ce n'était rien et c'était exquis. Le
meilleur de ranu)ur est dans ces muets commencemens, et Gérard
savourait délicieusement cet andante de la symphonie amoureuse.
A quelques soirs de là, le jeune de SeigneuUes venait de quitter
Hélène, lorsque Francelin Finoël entra dans l'atelier^ La jeune fille,
assise au piano, répétait encore une des mélodies préférées de son
voisin. On eût dit que dans l'atmosphère quelque chose trahissait
le passage récent de Gérard , car Francelin amena inunédiatement
la conversation sur M. de SeigneuUes.
— Il sort d'ici, dit Hélène.
-^ Ah I murmura Fmoèl, vous le voyez donc maintenant?.* Puis
il ajouta avec une intention maligne : — On parle beaucoup en ville
de son mariage avec M"* Grandfief.
Hélène pâlit. Cette nouvelle inattendue lui causa une impression
pénible. Elle avait beau se dire qu'elle n'avait aucun droit sur le
cœur de Gérard, elle éprouva une souffrance aiguë et sut très mau-
vais gré à Finoél de cette révélation désagréable.
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U IIABUGB DE GÉRARD* 208
— Ahl fit-elle avec une indifférence affectée, rien d'étonnant à
cela; M. de Seigneulles est d'âge à se marier, et Georgette est un
hoa parti. A propos des Grandfief, vous savez qu'ils donnent un bal?
— Quand? demanda anxieusement Finoêl.
— Jeudi prochain... Les invitations sont lancées; mon père a
reçu la nôtre hîer, et vous en trouverez une sans doute en ren-
trant
Francelin parut visiblement inquiet. Il avait toujours ardemment
désiré d'être invité chez M*"^ Grandfief, dont le salon était le plus
aclusif de Juvigny. Être reçu là équivalait pour le jeune ambi-
tieux à une lettre de naturalisation dans la haute société de la pe-
tite ville. Son agitation devint si manifeste que Hélène crut devoir
le rassurer. — J'ai parlé de vous à Georgette, diMlle, on fera de la
musique, et vous êtes trop bon musicien pour qu'on vous oublie.
IVéanmoins Francelin ne paraissait que médiocrement tranquillisé.
n ne tenait plus en place, et, abrégeant sa visite, il descendit en
courant jusqu'à la côte dy collège. Ce fut avec un tremblement qu'il
introduisit sa clé dans la serrure et qu'il alluma une chandelle.
Quand la vacillante lueur put triompher de l'obscurité, le bossu
parcourut d'un rapide coup d'œil toute l'étendue de sa chambre. U
ne vit pas l'invitation si ardemment convoitée, et son cœur se serra.
Il reconunença ses perquisitions en visitant les meubles un à im.
Bien. Alors, furieux, il bondit dans son escalier pour interroger la
femme du tisserand, et rencontra Reine Lecomte, qui lui apportait
un papier plié. U le lui arracha des mains. Hélas I ce n'était que le
journal du chef-lieu, encore vierge sous sa bande grise.
— Vous êtes sûre, s'écria-t-il, qu'on ne m'a pas apporté d'invita-
tion pour le bal de Salvanches?
— Ha tante n'a rien reçu, répondit la petite Reine, tandis qu'un
éclair malicieux passait dans ses yeux gris.
Les lèvres de Francelin devinrent toutes blanches* — C'est un
oubli, murmura-t-il d'une voix étranglée.
— Non, ce n'est pas un oubli, dit nettement la couturière, qui
n'était pas fâchée de la déconvenue de son ancien camarade.
— Qu'en savez-vous? grommela-t-il en lui lançant deux regards
aigres et envenimés*
— Je le sais, répéta Reine impitoyablement, parce que j'étais à
Salvanches quand M"* Georgette a proposé à sa mère de vous invi-
ter, à quoi M"* Grandfief a répondu sèchement : « Non, non, je
n'aime pas à mêler mon monde. •• » Est-ce assez clair?
Le petit bossu restait muet. Une colère sourde lui mordait le
cœur, et des larmes de rage et d'humiliation roulèrent dans ses
yeux fauves. Reine aperçut ces deux larmes brûlantes; se repen-
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20A BEVUE DES DEUX MONDES.
tant sans doute d'avoir asséné le coup trop brutalement, elle re-
prit d'un ton affectueux : — Je vous ai fait de la peine, mon pauvre
Francelin; mais, quand je vois des gens d'esprit comme vous se lais-
ser berner de la sorte, ça me donne sur les nerfs, et je ne puis me
retenir de leur crier casse-cou I
Finoël demeurait silencieux. La couturière lui mit amicalement
sa main sur le bras. — Voyez-vous, continua- t-elle, ces gens riches
nous font quelquefois bonne mine, mais au fond ils nous méprisent
et se croient pétris d'une autre pâte. Je le sais bien, moi qui vais
en journée chez eux et qui ai l'oreille fine!.. Restez avec vos pareils,
allez, Francelin, au moins ceux-là vous aimeront pour vous-même.
Yoilà-t-il pas une belle affaire que leur bal? Si vous tenez à sa-
voir ce qui s'y passe, je vous le dirai, moi; on m'a retenue pour
être au vestiaire. Je vous raconterai les toilettes des dames, et vous
saurez le nom de ceux qui auront dansé avec M"« Laheyrard...
Toutes les phrases de Reine entraient dans le cœur de Finoêl
conune autant de flèches; la dernière le^t bondir de douleur, et
repoussant rudement la main de l'ouvrière : — Assez, s*écria-t-il,
vous m'excédez, je suis malade, et j'ai besoin qu'on me laisse!
Reine haussa les épaules et sortit en faisant claquer la porte.
Francelin alla s'asseoir près de la fenêtre. La nuit était splendide,
le ciel très pur et plein d'un fourmillement d'astres; à chaque in-
stant, des étoiles filantes traversaient l'espace et glissaient silen-*
deusement derrière les arbres du collège. On eût dit une immense
fête donnée dans le ciel, un mystérieux bal des étoiles. Finoël, le
cœur ulcéré, sentait en lui des bouillonnemens d'envie et de haine.
Il aurait volontiers souhaité que , par une soudaine convulsion, ces
myriades d'astres scintillans vinssent tomber en pluie de feu sur
cette ville qui le traitait en paria... 0 diversité dés impressions I
le bossu contemplait en grondant le poudroiement des étoiles, et
la chute de ces météores dans la nuit ne présentait à son esprit que
l'image d'un embrasement sinistre; pendant ce temps, à deux cents
pas plus haut, dans sa petite chambre de la rue du Tribel, Gérard
de Seigneulles rêvait, les yeux perdus dans le ciel constellé. U écou-
tait les sons lointains du piano d'Hélène, il se rappelait les gestes
et les moindres mots de la jeuûe fille, et, suivant d'un regard eni-
vré l'éclosion et la fuite lumineuse des étoiles filantes, il les com-
parait dans son enthousiasme à des lis radieux tombant comme une
pluie d'amour sur la maison de sa bien-aimée.
André Theuhiet.
{La iêcondê partie au prochain •*.)
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UNE SOTIE
A.U DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
La TnUation dt *a(nt AnMne, par M. GosUt» PUubart, 1 toI io-8«; Paris 1874.
n faut rajeunir un mot de notre vieille langue, si l'on veut don-
ner un nom exact au nouvel ouvrage que vient de publier M. Gus-
tave Flaubert. Est-ce un roman? Assurément non. Est-ce un poème?
Pas davantage. Serait-ce par hasard un essai philosophique sous
forme de drame» ou bien une de ces satires à plusieurs personnages
que Voltaire intitulait Facéties et dialogues? Il y a quelque chose
de cela; mais les dialogues facétieux de Voltaire sont nets, précis,
et le sens en est parfaitement intelligible depuis le premier mot jus-
qu'au dernier, l'esprit agressif qui les anime ne cache pas son venin
sous des voiles apocalyptiques. D'ailleurs le cadre choisi par M. Gus-
tave Flaubert reporte la pensée vers des temps bien plus éloignés
de nous. A propos d'un vieux scénario populaire, comment ne pas
songer aux mystères y aux moralités^ aux soties?
Ce n'est pas la première fois que l'art de notre siècle avec ses
prétentions philosophiques emprunte des sujets à l'imagination naïve
du moyen âge. Goethe s'est approprié la légende de Faust, M. Edgar
Quinet a fait sortir une épopée de la complainte du Juif-Errant; tous
deux ont exprimé les systèmes les plus ardus et les plus compliqués
de leur temps à l'aide de personnages pris au théâtre des marion-
nettes. Goethe a beau donner à son Faust le titre de tragédie, Faust
est un mystère comme Y Ahasvérus de M. Edgar Quinet. La Tenta-
tion de saint Antoine ^ toute distance maintenue entre M. Flaubert
et les écrivains que je viens de citer, mérite*t-elle le même nom? Je
ne le pense pas. Le mot de mystère dans notre ancienne littérature
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206 BEVUE DES DEUX MONDES.
s'applique à des œuvres d'une intention élevée, quelles que soient
d'ailleurs les faiblesses de l'art et les erreurs du fond. Le Miracle
de Théophile^ où le vieux poète Rutebeuf a représenté aussi la ten-
tation d'un religieux, tous ces miracles qui mettent toujours en
scène l'intervention du ciel et de l'enfer dans la destinée de l'homme,
le Jeu de saint Nicolas par Jean Bodel, les Miracles de Notre-Dame^
le Miracle de Vimpératrice de BomCy le Miracle de Clovis^ sont
vraiment des mystères dans le sens du moyen âge, c'est-à-dire des
drames sacrés où apparaît une certaine liberté d'esprit avec une
réelle élévation de sentiment. Les poètes à qui l'on doit ces curieuses
ébauches y ont exprimé à leur manière le savoir et la philosophie
de leur époque. Les idées que M. Gustave Flaubert a essayé de pro-
duire dans la Tentation de saint Antoine sont trop au-dessous du
savoir et de la philosophie de nos jours pour qu'il soit possible de
placer cette singulière œuvre dans la catégorie des mystères. Ce
n'est pas non plus une moralité, car les joyeux auteurs de ces
satires dramatiques, en raillant les abus et les vices du monde,
avaient la prétention de réformer les mœurs de leurs contempo-
rains. Que cette prétention fût justifiée ou non, le genre n'en sup-
posait pas moins une foi positive à l'ordre moral. C'est précisé-
ment cette foi que M. Gustave Flaubert repousse avec dédain, la
considérant comme chose vulgaire et absolument indigne de la
poésie. Je ne vois en vérité que les soties dont le programme con-
vienne de tout point à son œuvre. Les soties étaient des satkes dia-
loguées, des satires dramatiques, dans lesquelles la sottise humaine
était montrée sous toutes ses faces. Les sots, c'étaient tous les hu-
mains, et le poète qui les mettait en scène s'appelait résolument le
prince des sots.
Des sots dont on se moque, un prince des sots qui rassemble de
toutes parts les sujets de son empire et publiquement leur montre
leur sottise, voilà bien le résumé de cette œuvre, si l'on s'en tient
du moins à l'idée première qui en est le véritable fond. Cette idée,
hâtonjs-nous de le dire, ne se dégage que pour le lecteur initié déjà
aux précédens ouvrages de M. Gustave Flaubert. Il y a dans la suite
de ses productions toute une série d'arcanes qu'il est nécessaire de
pénétrer. En rendant compte ici môme du dernier roman de l'au-
teur, VEducation sentimentale, j'ai été conduit à en signaler le ca-
ractère profondément misanthropique; au. moment où j'achève de
hre la dernière page de la Tentation de saint Antoine, je m'assure
de plus en plus que je ne m'étais 4)as trompé. Une misanthropie
amère, hautaine, systématique, est certainement l'inspiration fon-
damentale de tous les ouvrages de M. Gustave Flaubert. Que repré-
sente Madame Bovary? Les vulgaires ignominies de la vie quoti-
. dienne dans le monde qui nous entoure, la bôtise de l'homme,
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UNE 80TIB AU XEL* 8IÉGLB. 207
l'avilissement de la femme, la débauche, la luxure, la cupidité,
Tirréligion risiblement grossière, toute sorte de types hideux et
burlesques étudiés avec une précision scientifique au beau milieu
d'une grenouillère normande. Qu'est-ce que Salammbô? Une énigme
perverse. L'éclat épique des peintures, la reconstitution hardie de
l'antique Garthage, le portrait étincelant de la fille du sufiète, tout
cela n'est si curieusement fouillé, si richement mis en œuvre que
pour enchâsser dans l'or et le porphyre deux ou trois idées impures
et impies : l'image froidement méprisante de la femme, une noble
vierge souillée à plaisir par des raffinemens d'imagination malsaine,
la chaste Salammbô initiée savamment à la volupté, à la cruauté, à
la passion, à la mort. Le niot de l'énigme dans cette mystérieuse
peinture, c'est un outrage à l'humanité, a L'humanité m'ennuie, n
disait en 179A un révolutionnaire qui avait épuisé toutes les ivresses
au milieu des fureurs de la tempête. L'auteur de Salammbô semble
répéter ce mot de Danton; seulement il le répète à sa manière,
avec toute sorte de complications et de manœuvres où brille la
dextérité de l'artiste. Salammbô était dirigée contre l'idéal de la
femme, et r Éducation sentimentale est dirigée contre l'idéal de
l'homme. Rien de plus différent que les deux cadres; au fond,
c'est le même mépris du genre humain, le même dégoût de la vie,
le même parti-pris d'avilir toutes choses. Après avoir ainsi défiguré
l'homme et la femme, après s'être moqué de la nature humaine
dans le passé des âges épiques comme dans la vulgarité des temps
modernes, l'impitoyable pessimiste continue aujourd'hui son œuvre
en évoquant l'histoire des religions.
On voit tout de suite combien M. Gustave Flaubert s^éloigne par
le fond de ces auteurs de soties auxquels il a emprunté, sans le sa-
voir peut-être, le cadre singulier de ses dialogues* Les rimeurs des
vieilles soties ne sont que des satiriques joyeux; l'artiste qui a écrit
la Tentation de saint Antoine est un misanthrope gouailleur. À
cette inspiration haineusement ironique, il faut, pour être exact,
ajouter certaines choses dont les soties du moyen âge n'avaient
aucun soupçon, un sentiment du style connu seulement des épo^
ques raffinées, les curiosités d'un ciseleur byzantin, le plus singu-
lier eiçploi d'une érudition fantastique, le plus étrange pêle-mêle
de systèmes philosophique^ mal lus et mal compris.
La première idée qui Went à l'esprit quand on parcourt ces pages,
c'est l'idée d'une mystification. L'auteur a-t-il un dessein, une pen-
sée, ou bien s'est-il amusé à peindre des figures incohérentes selon
le hasard de son caprice? Il s'agit d'un cauchemar, il est vrai, ce qui
autorise les apparitions les plus baroques; mais peindre un cau-
chemar, c'est encore un sujet, et ce sujet peut bien ne pas être in-
digne de VsxXs d'il est conduit avec intelligence, si Ton y entrevoit
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208 REVUE DES DEUX MONDES.
une espèce d'arrangement en vue d'un résultat quelconque. Ici, de
prime -abord on ne soupçonne rien, aucun plan, aucun but; on n'a-
perçoit qu'un tourbillonnement de masques, un fourmillement d'êtres
absurdes, et tout naturellement, à chercher la signification de ces
monstruosités, on craint de tomber dans un piège. Interroger comme
des symboles des signes tracés à l'aventure, quelle naïveté morti-
fiante ! Prenez garde : pendant que vous vous appliquez en toute
conscience à découvrir un secret qui n'existe pas, le mystagogue
se gausse de vous, ô lecteur candide, et le prince des sots ajoute un
nom à la liste de ses sujets. Telles sont les réflexions auxquelles on
ne saurait échapper dès qu'on s'engage un peu dans la danse ma-
cabre de M. Flaubert avec le désir d'y comprendre quelque chose.
Cette préface qu'on se rédige à soi-même n'est vraiment pas en-
courageante. Essayons toutefois de pénétrer sa pensée, écartons les
masques et déchirons les voiles; le meilleur moyen de châtier cette
philosophie sournoise, c'est de l'obliger à se produire au grand jour.
La scène est en Thébaïde. Saint Antoine est dans sa cabane,
méditant et rêvant. Cette cabane, faite de boue et de roseaux,
est adossée à des rochers sur la plate-forme d'une montagne qui
domine la vallée du Nil. D'un côté, la montagne est à pic, et le
fleuve forme comme un grand lac au bas de la muraille de pierre.
En face de la cabane se dresse une croix. Le soleil baisse, la nuit
tombe; le vieil ascète, en proie à un profond ennui, laisse échap-
per de son âme des paroles de désespoir. Toute sa vie passée lui
apparaît. Il revoit en esprit sa mère, sa sœur, et cette douce jeune
fille, Âmmonaria, qu'il rencontrait <:haque soir à la citerne, quand
elle menait boire ses buffles. Le jour où un anachorète du désert
l'a décidé à le suivre, sa mère s'est afi'aissée mourante, sa sœur
lui faisait des signes pour le rappeler, Ammonaria tout en pleurs
courait après lui. Il aperçoit encore sa robe qui flottait sur ses
hanches et les anneaux de ses pieds qui brillaient dans la pous-
sière. La pauvre Ammonaria, sa douleur allait sans doute attendrir
Antoine; c'est pour cela que l'anachorète lui criait des injures pen-
dant que les chameaux, galopant toujours, emportaient le maître
et le néophyte. Depuis ce départ, il a plus d'une fois changé de so-
litude; il a habité d'abord le tombeau d'un pharaon, puis une cita-
delle en ruines au bord de la Mer-Rouge. Un jour que d'horribles
démons, hurlant dans ses oreilles, l'avaient renversé à terre, une
caravane qui passait par là le secourut et l'emmena dans Alexandrie.
Là il voulut s'initier plus profondément aux mystères des Écritures
sous la direction du vieux Didyme, le grand aveugle, qui connais-
swt mieux que personne l'esprit des livres saints; mais il y avait
trop d'occasions de pécher dans la ville tumultueuse, trop de bruit,
trop de disputes, trop d'hérétiques et de sectaires arrêtant les pas-
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UNE SOTIE AU XDL* SIÈCLE. 209
sans dans les rues pour discuter avec eux et les convaincre. Il s'est
réfugié à Golzim, il s'est imposé d'effroyables pénitences, il est de-
venu le modèle des solitaires/ Tout un peuple d'ascètes a'est formé
autour de lui. Il leur a donné des règles, comme un fondateur d'enï-
pire. Peu à peu cependant tous se sont dispersés; Jui seul p^siste
à mener cette vie contre nature.
Pourquoi cela? Il aurait pu servir Dieu d'une autre manière, faire
partie du clergé actif, se mêler aux hommes, visiter les familles.
D'ailleurs un laïque n'est pas nécessairement damné. Il n'eût tenu
qu'à lui d'être grammairien, philosophe, d'étudier les sciences,
d'enseigner l'astronomie, de s'entourer de nobles jeunes gens qui
eussent avidement recueilli ses paroles, ou bien, si ces triomphes
de l'esprit sont des pièges pour la piété, qui l'empêchait d'être
soldat? Il était robuste et hardi; il eût pu faire campagne, sup-
porter de longues marches, monter à l'assaut des villes, tendre
les câbles des machines qui lancent les pierres et font pleuvoir le
feu, entrer casque en tête- psur la brèche des murailles fumantes.
Et de regret en regret, de pente en pente, dans cette sorte d'am-
bition à rebours, il descend des degrés supérieurs aux degrés les
plus infimes; pourquoi n'a-t41 pas acheté de son argent une charge
de publicain au péage de quelque pont? Les voyageurs lui au-
raient appris des histoires en lui montrant dans leurs bagages toute
sorte d'objets curieux. De ce vœu si modeste, l'imagination de l'as-
cète s'élève tout à coup à des désirs extraordinaires. Le voilà de
nouveau sur les hauteurs, mais ce ne sont plus les hauteurs saintes
d'où il est descendu avec un si profond découragement; il r^ette
de ne pas être magicien. Un philosophe lui a dit que a le monde
forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les
autres, comme les organes d'un seul corps. Il s'agit de connaître
les amours et les répulsions naturelles des choses, puia de les
mettre en jeu. » Quelle science que celle-là 1 Devant les pen^ec^
tives que lui ouvre cette idée, l'anachorète a des éblouissemens; il
se voit déjà initié aux arcanes souverains et modifiant ce qui parait
être l'ordre immuable. Qu'est devenue sa foi au Dieu de l'Evangile?
Il n'y pense même plus, un autre monde l'appelle, une autre puis-
sance le domine et l'enveloppe. L'auteur, qui dispose de tous les
jeux de l'ombre et de la lumière sur son théâtre fantastique, ex-
prime ce changement d'une façon très significative. « Alors, dit-il,
les deux ombres dessinées derrière l'ascète par les deux bras de la
croix se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes. »
- C'est qu'en effet le diable n'est pas loin. Cette lassitude, ce dé-
goût, ces Tirets, ces ambitions déréglées, autant d'appels au dé-
mon, et le démon a répondu. Le voici; une grande ombre plus
ton m. — 1874. 14
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210 BBTUE D£8 DEUX MOia>ES,
subtile qu'une ombre ordinaire se marque sur la terre. Accoudé
contre le toit de la cabane, Satan, « comme une chauTe-souris gi*
gantesque qui allaîterait ses petits, n porte sous ses ailes les sept
pédKés capitaux. La seconde partie va commencer.
Assurément, si l'auteur a voulu traiter son sujet en psychologue
et en poète, c'est ici qu'il doit concentrer ses efforts. A voir la pa-
resse, la gourmandise, l'avarice, la colère, l'orgueil, l'envie, la
luxure, venir aiguillonner tour à tour le vieux hâros de la Thé-
baîde et profiter de ses défaillances, on soupçonnera sans doute ce
que s'est proposé M. Gustave Flaubert. Prend-il au sérieux cette idée
de tentation, ou prétend-il s'en moquer? Croit-il avec la conscience
de l'humanité que la vie est un combat, suivant la belle parole du
sage romain, ou bien avec certaines écoles pense-t-il que l'homme
doit se laisser vivi*e sans efforts et sans luttes selon la bonne loi na-
turelle? N'en demandez pas tant à M. Gustave Flaubert. Il n'y a pas
dans cette série de tableaux la moindre trace d'une pensée. Antoine
cède d'abord, puis résiste, sans qu'on sache ni pourquoi ni com-
ment. Il cède à de vagues mouvemens de concupiscence, il résiste
grâce aux vagues mouvemens de l'habitude ; on ne le voit ni sucr-
comber ni vaincre. Rien n'est expliqué, rien ne parle, rien ne vit.
n est trop clair que l'auteur n'a cherché que des occasions de peii£r
tures fantastiques.
Ces peintures, il faut l'avouer, sont parfois d'une main vigou-
reuse. Si l'auteur s'inquiète peu de peindre logiquement les choses
de l'esprit, il excelle à créer des images où reparaissent un instant
les civilisations détruites. Quelques traits lui suffisent pour compo-
ser des machines immenses à la manière de John Martin. Voyes son
tableau d'Alexandrie, les deux ports, le môle, le pont que soutien-
nent des colonnes de marbre plantées dans la mer, les navires à
voiles passant sous les arches, autour du grand port les construc^
tiens royales, le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le
Gœsaréum, le Soma, où est le tombeau d'Alexandre, dans les fau-
bourgs des fabriques de verre, de parfums, de papyrus, les mai-
sons blanches, les temples de granit aux frontons chargés d'or, les
mardiés pleins d'herbes, la foule dans les rues aussi bigarrée que
les édifices, des prêtres d'Osiris, des soldats romains, des nègres,
des femmes arrêtées au seuil des boutiques , des artisans courbés
sur leur ouvrage. Tout cela est curieusement conçu et mis en œuvre
avec puissance.
Ce spectacle amuserait les yeux , si le peintre ne s'avisait tout à
coup de se transformer en historien. Vous regardiez non sans plai-
sir une gravure à l'eau-forte ; la gravure se brouille, s'effiice, et une
thèse historique i^aratt sous l'image évanouie. Sur la scène que
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m» SOTIB AD m* SDBGIJS. 211
le peintre vient de représenter avec tant de détails, savez^vons quek
personnages il amène? Les moines de la Tbébiuâe vêtus de peaux
de chèvres et armés de gourdins formidables^ qui se ruent dans la
ville pour tuer les ariens. Antoine « qui assiste en son cauchemar à
l'horrible bataille, y est bientôt mêlé de sa personne; il en devient
môme le principal acteur. On ne peut se dispenser de transcrire ici
les indications du libretto : « Antoine retrouve tous ses ennemis l'un
après l'autre. Il en reconnaît qu'il avait oubliés; avant de les tuer,
il les outrage; il éventre, égorge, assomme « traîne les vieillards
par la barbe, écrase les enfans, frappe les blessés* Et on se venge
du luxe; ceux qui ne savent pas lire déchirent les livres; d'autres
>cassent, abîment les statues, les peintures, les meubles, les coffrets,
mille délicatesses dont ils ignorent l'usage et qui, à cause de cela,
les exaspèrent. De temps à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine,
puis recommençât. Les habitans réfugiés dans les cours gémis-
sent; lesr femmes lèvent au del leurs yeux en pleurs et leurs bras
nus. Pour fléchir les solitaires, elles embrassent leUrs genoux; ils les
r^iversent, et le sang jaillit jusqu'aux plafonds, retombe en nappes
le long des murs, ruisselle du tronc des cadavres décapités, emplit
les aqueducs, fait par terre de larges flaques rouges. Antoine en a
jusqu'aux jarrets; il marche dedans, il en hume les gouttelettes sur
ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre ses membres, sous
sa tunique de poil qui en est trempée. La nuit vient, l'immense
clameur s'apaise, les solitaires ont disparu.. • » Voilà l'histoire à la
façon de M. Gustave Flaubert; c'est ainsi qu'il nous donne un tableau
de l'Egypte au iv* siècle de l'ère chrétienne I
On sait bien que beaucoup d'écrivains ecclésiastiques, dès ces
premiers temps de l'institution monacale, en ont signalé les périls,
on sait que saint Jérôme lui-même les dénonce sans ménagemens
dans ses lettres; mais où donc M. Flaubert a^t-il vu ces hordes de
moines enragés saccageant Alexandrie et exterminant les ariens?
Ne dites pas qu'il s'agit d'un cauchemar, et que l'autem* a bien le
droit de traduire en visions fiévreuses les ressentimens secrets de
son héros. Jusque dans ce domaine du délire, où l'imagination en
effet peut réclamer ses droits, l'histoire adresse à l'auteur des ob-
jections invincibles. Nous avons des renseignemens très dignes de
foi sur la personne et le caractère de saint Antoine. Son grand com-
pagnon d'armes dans la lutte contre Arius, Athanase, a raconté sa
vie. Saint Jérôme, en écrivant la biographie de saint Paul ermite,
a longuement parlé de son vénérable émule, le solitaire de Cbizim.
De savans hommes du xvi« siècle , à Paris , à Cologne , à Bâle, ont
imprimé des lettres que saint Antoine avait écrites en égyptien à
des monastères de la Thébaïde, et qui , traduites en grec et en la-
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212 BETUE DES DEUX MONDES.
tin, sont parvenues jusqu'à nous. On peut en lire le. résumé dans
la Bibliothèque d'Ellies du Pin et surtout dans le grand ouvrage
que le bénédictin dom Rémi Geillier a publié sous ce titre : His-
toire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques. Le principal ca-
ractère de ces lettres est l'onction, la piété, avec un grand bon sens
et une rare ûnesse d'intelligence. Le moine égyptien, sans culture
et sans lettres, embarrassa plus d'une fois les philosophes grecs qui
venaient lui adresser des questions subtiles. Âthanase, dans sa vie
d'Antoine, en a conservé plusieurs traits. Ce qu'il y a de remar-
quable, c'est que les beaux esprits, déconcertés par ses réponses,
s'en allaient toujours enchantés de sa bonne grâce, u car il n'était
point rustique pour avoir vieilli dans la montagne; il était agréable
et civil, et ses discours étaient assaisonnés d'un sel divin qui le
rendait aimable à tous ceux qui l'allaient voir. » Ainsi parle saint
Athanase (1). Et voilà l'homme que M. Gustave Flaubert nous re-
présente faisant des rêves atroces, éventrant les ariens, assommant
les femmes, les enfans, les vieillards, trépignant avec joie dans des
ruisseaux de sang qui lui montent jusqu'aux jarrets, humant comme
un nectar les éclaboussures qui lui sautent aux lèvres I
Qu'on nous permette encore une citation du grand évêque à qui est
due l'histoire du grand ascète. Ce n'est pas faire acte de pédantisme;
l'auteur de Salammb0 affiche la prétention d'épuiser toutes les res-
sources de l'archéologie avant de donner carrière à son imagination.
Nous le suivons sur le terrain qu'il a choisi. Quoi de plus naturel,
et en même temps quoi de plus comique, je vous prie, que cette
confrontation des documens les plus vénérables avec les fantaisies
de M. Flaubert? « Antoine, dit Athanase, se rendit dans Alexandrie
à la prièriB des évoques et de tous les fidèles. Il y condamna les
ariens dans un discours public, disant que leur doctrine était la
dernière des hérésies et le signe avant-coureur de l'antechrist...
Tout le peuple se réjouissait d'entendre un si grand homme frapper
d'anathème une hérésie hostile au Christ. Tous les habitans de la
ville accouraient pour le voir. Les païens eux-mêmes et leurs prê-
tres, ceux du moins à qui ils donnent ce nom, allaient à l'église et
disaient : Nous demandons qu'il nous soit permis de voir l'homme
de Dieu. C'est de ce titre que tous le saluaient. Beaucoup de païens
exprimaient le désir de pouvoir au moins toucher le vieillard, per-
suadés que cela seul leur porterait bonheur. Dans ce peu de jours,
il se fit plus de chrétiens qu'il ne s'en sejrait fait en une année.
Quelques-uns croyant que la foule pourrait l'importuner, il leur
(1) remprunte ici la traduction de dom Rémi Cellier, Hittoif générak des autmrs
ecclésiaitiqu$t, U IV, p. 508.
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UNE SOTIE AU XU^ SIÈCLE. 213
dit sans s'émouvoir : — Ils ne sont pas en plus grand nombre que
les démons avec gui nous combattons sur la montagne. » Voilà des
scènes paisibles et des images toutes sereines; où est donc le gour-
din du vieux moine? Où donc sont les furies, les tueries, et l'hor-
rible joie du monstre qui piétine dans des flaques rouges?
La chose la plus singulière en tout ceci, c'est que H. Gustave
Flaubert connaît très bien le document que nous lui opposons. Il a
lu avec attention la Vita et conversatio sancti patris nostri ArUonii
écrite par Âthanase pour tous les moines de l'univers (1). Bien des
images très vives, très inattendues, qu'on attribue tout naturelle-
ment à la fantaisie de M. Flaubert, lui sont fournies par l'évéque
égyptien. Il y a un endroit, par exemple, où le personnage de
M. Flaubert, parlant de ses tentations, nous donne ces singuliers
détails : « J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui ^n'offrait en
riant des petits pains chauds..., et cet enfant noir apparu au milieu
des sjd)les, qui était très beau et m'a dit s'appeler l'esprit de forni-
cation. D Voilà bien, dites-vous, les conceptions bizarres et lubriques
de l'auteur de Salammbô. £h bien! non, le diable déguisé en moine
et offrant des pains à l'anachorète se trouve dans le récit d' Atha-
nase; M. Flaubert n'ajoute que la circonstance des petits pains
chauds. Quant à l'enfant noir, il n'y change rien; tous les traits
sont empruntés aux pages du vieil évêque (2). Je pourrais citer bien
d'autres preuves de la curiosité avec laquelle M. Flaubert a feuil-
leté ces antiques documens. Quand il met dans la bouche d'An--
toine ces paroles de satisfaction orgueilleuse : « c'est par mon ordn
qu'on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines por-
tant des cilices sous leurs peaux de chèvre, et nombreux à pouvoir
faire une armée; j'ai guéri de loin des malades, j'ai chassé des dé-
mons, j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles; l'empereur
Constantin m'a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les
miennes, a été déchiré par ses chevaux,... » tous ces traits, tous ces
détails sont empruntés à la biographie de saint Antoine par saint
Athanase. Comment donc H. Flaubert, qui a interrogé les textes,
a-t-il pu déOgurer l'histoire avec une telle violence?
(1) Vita et conversatio sancti patris nostri Antonii, scripta missaqw ad monachos
in peregrina regione versantes a sancto pâtre nostro Athanasio episoopo Alexandriœ.
— Je me sers de Féditioa donnée par M. Tabbé Guillon, alors professeur à la Faculté
de théologie de Paris, dans sa grande collection des pères de Péglise, Collsctio selecta
sanctorum ecclesiœ Patrum. Voyei XXXII» Yolume, p. 195 et suiv.
(2) 1 Cam nec hoc modo posset Draco Ântonium prostemere, sed sese yideret ex
corde illius abjectum, stridens, nt scriptom est, dentibns, et quasi extra se raptus,
qualLs animo est talis spede ipsi apparuit, niger scilicet ptMr... Sdscitante Antonio :
Quis tu es qui h»c mecum loqueris? tum ille lameatabili yoce : Ego, inquit, fomica-
tionis sum amicus... et spiritus fomicationia Tocor. » Vita et conversatio sancti pairis
nostri Antonii, p. 200.
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21& RETUE DES DEUX MONDES.
On ne s'arrêterait pas à ce problème, à M. Gustave Flaubert n'é-
tait pas un artiste, et un artiste d'une nature toute particulière^ es^
prit systématique, imagînatkHi acbarnée« En posant cette question,
c'est au principe môme du livre que je m'attaque. La pensée pre-
mière de l'auteur a été probablement celle-ci : « le veux peindre le
vieux monde à l'heure où toutes les religions de l'Orient et de l'Oc-
cident sont rassemblées au sein de l'empire romain. Que de con-
trastes I que de figures étranges I que d'apparitions inouies ! Il y a là
de quoi déployer ma force. Je placerai la scène en un lieu d'où
je pourrai tout voir, dans la Tbébaïde par exemple, non loin de
ces grandes villes d'Egypte, confluons de toutes les inspirations de
l'Europe et de l'Asie, entrepôts des deux mondes, caravansérails où
se rencontre le grec avec le juif, le chrétien avec le néoplatonicien,
le gnostique avec le sceptique, et des sectes. sans nombre, et des
illuminés de toute espèce, magiciens, thaumaturges, asti*oIogues,
vaticinateurs, guérisseurs (1). Pour avoir mes coudées franches^
je n'ai qu'à choisir un héros exalté, un ardent visionnaire (la terre
d'Egypte ra comptait par milliers), et c'est dans le cerveau de ce
visionnaire que viendront se réfléchir les images de mon tableau. Y
aura-t41 lieu de s'étonner qu'elles s'y reproduisent pêle-mêle? La
confusion même est un des caractères de cette époque; Tempe-
jeur Hadrien le signalait déjà au n* siècle, et précisément à pro-
pos de la situation religieuse de l'Egypte, dans une lettre célèbre
que nous a conservée Flavius Yopiscus. Le visionnaire dont j'ai be-
soin, où est-il? Je n'ai pas à le diercher bien loin dans l'Egypte du
iv^ siècle; ce sera le chef et le modèle des ascètes, Antoine, celui
dont les saints ont raconté les combats intérieurs et dont l'imagina-
tion populaire a travesti si grotesquement la grande image. Souve-
nir de grandeur, souvenir de bouflbnnerie, tout cela plait à mon
art et se prête à mon dessein. Voilà le sujet, voilà le cadre; le vieux
monde et son délire vu à travers le cerveau d'un ascète. »
Nous ne croyons pas nous tromper de beaucoup en résumant
ainsi les conceptions qui ont présidé à cette œuvre sans nom. Après
cela, quel intérêt y pourrait-on chercher? Dès les premières pages,
on a vu combien l'histoire y est défigurée, et, comme l'auteur s'est
arrogé toute licence sur ce point, comme il peu,t toujours répondre
qu'il s'agit d'un cauchemar, que le cauchemar a des droits incon-
testables, que la fièvre est son domaine, que ni l'histoire ni le bon
sens^n'ont qualité pour réclamer, à quoi bon poursuivre une telle
lecture? Est-il donc si intéressant d'apprendre ce que peut devenir
(1) Un des canons du concile d^Ancyre, tenu pende temps nvant le concile de^Nieée,
interdit à tons les chrétiens de reconrir aux yatâcinatears, sorciers goérisseors, etc..
Voyes à ce snjet la savante étude de M. Eugène Révillout, k ConciU de Nieéê éTaprès
les documens coptes. Paris, in-S», 1873.
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UNE 80TIE AU / XIX* SIÈCXE. 215
une phase de la vie du genre humain reflétée dans un cerveau &à
délire? S'il n'y a ici que le pLaisir de la mise en œuyre, je suis
obligé de dire, pour ma part, que ce plûsir ne compenserait pas
suffisamment l'insupportable ennui que m'infligeraient le vide et
la fausseté du fond. Une seule chose me soutient, je l'ai indiquée
déjà, c'est l'idée qu'il y a peut-être ime philosophie sous ces visions
dé^données.
Alexandrie et les ariens, l'empereur Constantin et les pères du con-
cile de Nicée, Nabuchodonosor, la reine de Saba, toutes les scènes
destinées à représenter les tentations des sept péchés capitaux^ scènes
fantasques, magiques, éblouissantes, ont passé tour à tour dans la
lanterne du montreur d'images. Voici maintenant un épisode d'un
autre genre : Satan s'est déguisé pour s'entretenir directement avec
Antoine. C'est la troisième partie. Antoine avait un disciple nommé
Hîlarion, qui lui était cher entre tous. Où est-il aujourd'hui? Mort
peut-être ou caché plus loin dans quelque solitude plus profonde.
C'est sous la f(M:me de ce disciple que le tentateur revient auprès de
l'ascète. Les sept péchés capitaux ont causé de nombreuses défail-
lances au pauvre Antoine sans le faire succomber tout à fait; Satan
reprend son œuvre dans une conversation légère, ironique, per-
fide, qui rappelle çà et là le Méphistophélès de Goethe devisant
avec Faust. Antoine a grand'peiiie à reconnaître le ûls de son cœur
dans ce discoureur équivoque. Est-ce bien Hilarion qui tient de si
étranges propos? Ce n'est là ni son accent joyeux, ni son visage sou-
riant. Évidemment» si c'est Hilarion, il a voyagé, il a vu le monde, il
a connu des maîtres et hanté des écoles que le vieux moine ne soup-
çonnait même pas. N'est-ce pas pour cela qu'il l'écoute, quand tout
ce qu'il dit devrait lui faire horreur? Une ardente curiosité l'a saisi,
et bientôt, malgré sa foi, malgré ses œuvres, malgré tant d'années
héroïquement consacrées au service du Christ, il succombe sotte-
ment aux séductions qui ont perdu le premier homme. Eriiis sicut
diiy scienies bonum et malum. Ohl pénétrer jusqu'aux principes de
tout ce qui est, connaître la hiérarchie des anges, la vertu des
nombres, la raison des germes et des métamorphoses I Antoine, non
pas celui dont Athanase nous a peint la robuste simplicité, mais ce-
lui de M« Flaubert, a souvent ramassé toutes ses forces pour s'élan-
cer au sommet du ciel; toujours il est retombé sur terre, a Le secret
que tu voudrais tenir, lui dit Hilarion, est gardé par des sages. Us
vivent dans un pays lointain, sous des arbres gigantesques, vêtus
de blanc et calmes comme des dieux. Un air chaud les nourrit. Des
léopards tout à l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des
sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix.
Tu les écouteras, et la face de l'inconnu se dévoilerai u Perfide
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216 RETUE DES DEUX MONDES.
promesse, tous ces sages que le Satan de H. Flaubert évoque tumul-
tueusement ont pour mission spéciale de faire grimacer l'humanité.
S'il mêle adroitement à ces caricatures quelques traits de ressem-
blance avec Jésus, peu importe que cette ressemblance tout exté-
rieure ne se rapporte en rien au fond des choses; il espère tromper
le moine ahuri et déraciner la foi du fond*de son cœur.
Voici d'abord les hérétiques des premiers siècles, moitié chré-
tiens, moitié néo-platoniciens, gnostiques, illuminés, ceux qui s'ap-
pellent les purs, ceux qui derrière tout symbole aperçoivent toujours
les profondeurs insondables, et, saisis de vertige, s'y plongent
éperdument. Voici Manès, Saturnin, Gerdon, Marcion, Bardesanes,
chacun avec son système sur la création, les priscillaniens affirmant
que c'est le diable qui a fait le monde, Valentin soutenant que le
monde est l'œuvre d'un dieu en délire, Basilide qui promet à ses
disciples de les faire supérieurs à la loi, si bien qu'ils pourront mé-
priser tout, même la vertu, les carpocratiens qui condamnent l'absti-
nence, les nicolaïtes qui recommandent d'exterminer la chair à force
de débauches, les marcosiens qui font de l'inertie et de la stupidité la
vertu par excellence, les patemiens qui se vantent d'apaiser le diable
par des dévotions immondes. Après que tous ces insensés ont jeté
leurs clameurs, un homme s'élance un paquet de lanières à la main,
et, frappant de droite et de gauche, dit à chacun des vérités terribles;
Marcion, Nicolas, Garpocras, Manès, autaut de scélérats, la vermine
des écoles et la lie de l'enfer I Qui parle ainsi? Tertullien. Antoine,
heureux de l'entendre, veut s'attacher à lui, comme le naufragé s'ac^
croche à la planche qui peut le sauver; mais déjà Tertullien a dis-
paru. A sa place, il aperçoit deux femmes, Priscilla et Maximtlla, les
deux amies de Montanus, qui racontent leurs amours et finissent par
se battre. Montanus les sépare et annonce sa religion : après l'âge
du père est venu l'âge du fils; lui, il inaugure le troisième, l'âge
du paraclet. Ensuite c'est une nouvelle invasion de sectes, d'écoles,
de groupes exaltés et violens : arcontiques, valésiens, caînites, les
partisans des évangiles apocryphes, ceux-ci glorifiant l'évangile
d'Eve, ceux-là l'évangile de Judas, ces autres la prophétie de Bar-
couf ! Antoine discute avec eux, on le terrasse, on l'entraîne, et après
mille visions sans queue ni tète il se trouve entouré de fidèles qui
lui crient : G'est toi qui es le GhristI c'est toi qui es le Verbe I
Réveillé un instant par l'horreur qu'il éprouve, l'ascète tombe
étendu dans sa cabane, et l'hallucination recommence. Il voit les
premiers chrétiens, les martyrs, les confesseurs, ceux qui ont sur-
vécu aux tortures, et qui plus tard se racontent leurs épreuves dans
les agapes fraternelles avec des transports qui les enivrent. L'au-
teur ne néglige pas cette occasion de répéter les calomnies des païens
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UNE SOllE AU XIX'' SIÈCLE. 217
contre les commuBautés chrétiennes. Écoutez ce qu'il ose dire de ces
réunions saintes où de si nobles personnes, frères et sœurs en Jésus»
s'encourageaient dans la foi et l'espérance : u Leurs yeux noyés de
larmes se fixent les uns sur les autres. Us balbutient d'iyresse et
de désolation ; peu à peu leurs mains se touchent, leurs lèvres s'u-
nissent, les voUes s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes
entre les coupes et les flambeaux. » Ainsi, malgré les prétentions
à la science et sous les ciselures de la forme, on voit percer ainsi
de page en page un scepticisme vulgaire. N'allez donc pas vous
fier aux apparences, s'il lui arrive de bafouer les personnages qui
ont osé contrefaire la mission de l'Homme-Dieu. Les trois appa-
ritions qui terminent cette fantasmagorie des sages, — le gymno-
sophiste hindou, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane et son
disciple Damis, — composent assurément un épisode fort drola-
tique. Le mystique des bords du Gange, tout nu, enduit de bouse
de vache, qui sort du tronc d'arbre où il vivait incrusté pour brûler
la sale auberge de son corps et se plonger dans l'anéantissement,
est une figure solennellement grotesque. Le magicien Simon pos-
sède à fond le* langage des histrions de la foire : « Je peux faire se
mouvoir des serpens de bronze, rire des statues de marbre, parler
des chiens. Je peux apparaître en jeune homme, en vieillard, en
tigre et en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, conduh^e
la foudre... » Quant à la scène d'Apollonius de Tyane et de son
disciple Damis essayant d'endoctriner Antoine, c'est une vraie bouf-
fonnerie. Tout à l'heure, quand M. Flaubert jetait sur la scène la
cohue des hérésiarques, il y avait dans son procédé une certaine
furie qui ne prêtait point à rire; ici, qu'il l'ait voulu ou non, la
sottise du sujet fait éclater son masque. Il écrit une espèce de vau-
deville, quelque chose comme cette pièce de théâtre, chef-d'œuvre
du bas comique, disait-il lui-même, et qu'il proposait l'autre jour
(fort inutilement, il est vrai) à l'admiration de ses contemporains,
Antoine devient une espèce de Géronte que se disputent deux Sga-
narelles frottés de haute érudition. Le premier Sganarelle est pro-
fond, le second est stupide. Us ont chacun une histoire, saugrenue
à raconter, et c'est à qui dira la sienne le premier. Ils se croisent,
s'interrompent, se coupent la parole, si bien que le malheureux
Antoine, au milieu de ce vacarme, hébété, ahuri, ne sait que pleu-
rer et geindre. Cette scène burlesque se termiae par un miracle.
Apollonius propose à son disciple Damis de le conduire au-delà
de toutes les formes, plus loin que la terre, plus haut que le del,
au sein des idées pures, afin de franchir eoicore le dernier espace
et de saisir dans son infinité l'étemel, l'absolu, l'être. Il lui.prend
la main, et tous les deux, côte à côte, s'élèvent doucement dans
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218 B^TUB DES DEUX MONDES,
Fair. Cet knbédle de Damis avait écrit des mémoires où il racontait
bien des dioses de cette force; ces mémoires, véritable fatras, tom*
bërent, on ne sait coimnent, entre les mains de l'impératrice Juli'a,
femme de l'empereur Sévère, qui les fit rédiger en meilleur style
par le sophiste Flavius Philostrate. La Vie d'Apollonius de Tyane
par Philostrate n'est pas difficile à lire pour ceux qui ont le goût de
ces billevesées; elle a été traduite trois fois en français, d'abord par
Castillon au xvm* siècle, par Legrand d'Âussy au commencement
du nôtre, et il y a une dizaine d'aimées par M. Ghassang. €ette der-
nière version, avec notes et commentaires, est de tout point excel-
lente. M. Flaubert, pour étudier ce personnage, n'avait donc que
l'embarras du choix, tant les documens abondent. Il a fort étudié
Philostrate, cela va sans dire; je crois pourtant que la scène gra-
vement burlesque des deux histoires lui appartient en toute pro-
priété. Philostrate n'y réclame rien.
A la fantasmagorie des sages, que couronne le miracle d'Apol-
lonius, succède naturellement la fantasmagorie des divinités. De
l'une 4 l'autre, le mystique philosophe de Tyane fournit la transi-
tion. Il se vante si haut de connaître tous les dieux, tous les rites,
tous les symboles! « Celui-là vaut tout l'enfer à lui swl, » s'écrie
l'ascète frappé d'épouvante, et cependant, avec cette niaiserie que
lui attribue l'auteur, il cède au sentiment de curiosité éveillé dans
son âme par les promesses du thaumaturge. Satan, qui est toujours
là sous la figure d'Hilarion, saisit son désir au vol, et aussitôt voilà
le défilé des dieux qui commence. La ronde des sages, vraie ronde
du sabbat, formait le quatrième acte de la êotie; le cinquième met
en branle la ronde des dieux.
Ce sont d'abord les dieux de ces âges où l'honune se distingue à
peine de la nature qui l'enveloppe, dieux qui rampent, qui glissent
à ras du sol sous les formes les plus infimes, feuilles, pierres, co-
quilles, vagues représentations d'animaux, espèces de nains hydro-
piques, puis des idoles antérieures au déluge, idoles informes, dislo-
quées, dégmgandées, qui craquent dans leurs jointures et se cassent
les reins en marchant. « Antome et Hilarion, dit l'auteur, s'amusent
énormémenl; ils se tiennent les côtes à force de rire. » Pauvre An-
toine ! il ne rira pas toujours de si bon cœur. Hilarion, c'est-à-dh^
Satan, ne manque aucune occasion de lui signaler quelques ressem-
blances lointaines entre ces divinités grossières et les symboles du
Dieu qu'il adore. Le vrai Antoine, dans le récit d'Athanase, n'est pas
embarrassé par des argumens de ce genre, il confond les philo^
SGfbes grecs qui viennent discuter avec lui en haut de sa mon-
tagne, et les renvoie aussi charmés que stupéfaits de son grand
sens, <xr il est toujours alerte et souriant, toujours armé de force
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URB 80TIB AU XDL* OEBCU. 219
et de s^rémié. Le Géronte que bous représrate M. Flaubert est
incapable de soutenir le coaihat. Sitôt qu'Hilarion prononce une
parole malsonnaDte : « Ohl grâce 1 grâce I n'achève pas! » dit le
bonhomme, et il se met à pleurnicher. C'est bien pis quand parait
le Bouddha. Hilarion commente le discours du mystique hindou en
citaiit des Yersets de l'Évangile. Si l'ami d'Âthanase avait été sou-
mis à pareille épreuve, il aurait crié au Bouddha : a Toâ qu'on ose
rapprocher du Christ, as-tu jamais dit : Notre père, qui êtes aux
deux? La loi que tu enseignes est sans âme, sans cœur, sans foyer
vivant. Âs-tu jamais exprimé un principe de vie, mspiré l'amoui*
de la vie ? Tu n'es qu*un prêcheur de mort; nous allons, nous, comme
dit l'Évangile, vers celui qui a les paroles de la vie étemelle. » Au
lieu de répondre ainsi, le saint Ant(Hne de M. Flaubert tombe à
terre et y reste prosterné, écrasé, stupide.
Apràs un temps assez long, le bonhomme se relève et aperçoit un
personnage qui le fait rire. C'est un poisson à tète d'homme qui
« s'avance droit dans l'air m baltant le sable de sa queue. » Cet
être risible supplie Antoine de le respecter, car il est « le contem-
porain des origines, la première conscience du chaos, >» il a habité le
monde iitfonne « où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, où
des yeux sans tête ilottaient comme des mollusques parmi des tau-
reaux i face humaine et des serpens à pattes de chien. » C'est Can-
nes, le dieu de l'ancienne Ghaldée. Vous rappelez-vous dans Zadig
la scène où Tlndien, l'Égyptien, le Chaldéen, en présence d'un Grec
et d'un Celte, se querellent si plaisamment sur l'ancienneté de leurs
idoles? Ls pcMrtrait d'Oannës tracé par l'auteur de Zadig fait grand
tort à celui que nous donne M. Gustave Flaubert.. Cette fois d'ailleurs
les moqueries de Voltaire sont aussi sérieuses que spirituelle. Zadig
apaise très sagement la dispute en prouvant aux disputeurs qu^ils
sont tous du même avis. Ils (mt beau se récrier, il les oblige à re-
connaître qu'ils adorent, non pas le gui, mais celui qui a fait le gui
et le chêne, non pas le bœuf, mais celui qui leur a donné les bœufs,
non pasle poisson Oannès, mais celui qui a créé la mer et les poissons.
Certes les railleries du déisme voltairien sont ordinairement bien
médiocres ; ne pensez-vous pas cependant que sur plus d'un point
M. Flaubert les relève par le contraste? Dans les plus ridicules folies
du genre humain. Voltaire découvre et dégage un principe de vé-
rité, la croyance universelle au Dieu créateur du monde. G^est faire
acte de philosophe. IL Flaubert se croit sans doute bien plus hardi.
Voltairien au fond, mais voltairien artiste, ajoutant l'imagination &
Thronie pour la rendre plus libre, a£Dranchi de toutes les règles de
bon sens, de toutes les convenances de goût qui retenaient eacœre
le railleur du ivar ^ècle, il s'applique à d^ader partout Vidée
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220 REYUE DES DEUX MONDES.
de Dieu. Dans cette moquefie de toutes les religions, le chris-
tianisme, n'en doutez pas, est sournoisement enveloppé. Seuls,
les dieux de la Grèce prononcent ayant de mourir quelques fiëres
paroles, et arrachent au bonhomme Antoine ce cri d'admiration :
Comme c'est beaul comme c'est beau!
Faut-il poursuivre notre lecture? Ce rayon de soleil qui tombe
sur le front de Jupiter et sur le glaive de Mars indique-t-il que de
ce chaos une idée quelconque se dégagera? L'auteur &-tr-il un re-
gret, un amour, un idéal? Un instant, quand il nous montre la croix
plantée près de la cabane d'Antoine grandissant tout à coup, per-
çant les airs et projetant sur les dieux de la Grèce une ombre qui
les fait tous mourir, j'ai cru qu'il allait protester contre la mort
de l'Olympe. Idée absurde aux yeux du philosophe et qui révolte
le chrétien, idée excusable, littérairement parlant, chez l'artiste
enivré des beautés de la forme ! L'enthousiasme après tout, fût-il
erroné, vaut mieux que cette perpétuelle ironie sous un appareil
épique; mais non, l'auteur de la Tenuaion de saint Antoine n'a
pas même cette excuse. Son livre est le désordre même; n'y cher-
chez pas la moindre trace du culte du beau, la moindre étincelle
de la passion du vrai, quels que soient ce beau et ce vrai. C'est
un pandémonium. Nul amour, nulle préférence ne guident l'es-
prit de l'auteur, si ce n'est l'amour des images à dessiner, des
couleurs à étaler, des noms bizarres à faire résonner, et la prédi-
lection pour les scènes lubriques. A-t-il à glorifier la sagesse de
Jupiter, l'activité de Minerve, quelques mots lui suffisent; mais s'il
faut peindre les sanglantes mutilations d'Atys, l'effronterie d'Isis,
les douleurs impudiques des pleureuses sur le corps d'Adonis, s'il
faut faire gravement des calembours obscènes et religieusement dé-
crire le culte des prostitutions dans les temples de Babylone, oh!
les détails abondent et les paroles se pressent sur ses lèvres : cy-
nisme à haute dose, cynisme solennel et sacré, quintessence de cy-
nisme!
J'ai dit : nul amour, nulle préférence sérieuse; il faut ajouter :
nul soupçon de la philosophie de l'histoire. Au simple point de vue
de la science humaine, l'histoire des religions se développe avec
l'histoire de l'humanité. Les croyances religieuses s'épurent suivant
le travail intérieur du genre humain. Ne voit-on pas, au sein même
de la révélation, les consciences s'éclairer, tout en s'exerçant sur un
fond qui ne change pas? Saint Augustin exprimait hardiment cette
idée quand il demandait que Dieu grandit et se perfectionnât sans
cesse au fond du cœur de l'homme; crescat^ perfectus semper^ cres-
coi Deus in te. C'est dans le même sentiment que de nobles esprits,
essayant de tracer la philosophie de l'histoire, ont montré les idées
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UNE SOTIE AD XIX* SIÈCLE 221
religieuses se transformant d'âge en âge, de cycle en cycle, jus-
qu'au jour où se lève sur Thumanité la lumière du christianisme.
De l'Egypte à l'Inde, de l'Inde à la Perse, de la Perse au monde
grec, du monde grec au monde romain, il y a une progression, in-
terrompue souvent, mais toujours renouée, selon les vicissitudes
mêmes de la culture générale. Cet ordre, qae la philosophie re-
cherche et que la poésie peut se proposer de peindre, M. Gustave
Flaubert prend plaisir à le bouleverser. Quels sont les dieux qu'il
met en scène après les poétiques divinités de l'Olympe? Les dieux
des Scythes, les dieux des Cimmériens, les dieux de l'Étrurie, et
parmi ces derniers le dieu Crépitus, expliquant lui-même le sens
de son culte en des commentaires qui font penser à Rabelais. Ce
n'est pas, bien entendu, le Rabelais a exquis et excellent » signalé
par La Bruyère, c'est le Rabelais que ce même La Bruyère appelle
« le charme de la canaille, » avec cette différence qu'il est grave,
harmonieux, plaintif, et qu'il débite ses bouffonneries en style sa-
cerdotal. Savez-vous enfin par qui se termine le défilé des dieux?
Le dernier de tous, ô blasphème des traditions, non pas seulement
religieuses, mais poétiques et morales de notre race I le dernier de
tous, celui qui paraît et qui meurt après les lamentations rabelai-
siennes de Crépitus, c'est Jéhovah.
J'entends le lecteur qui me crie : Assez I La cause est entendue, et
la patience ne saurait aller plus loin. — Le lecteur a raison, mais,
avant de conclure, on tient à donner ses preuves. Moi aussi, je pense
que c'est assez, et je me rappelle une page de Diderot qui exprime
exactement ce que j'éprouve. Il s'agit d'une toile du peintre Boucher
qui a excité la colère du critique, a Boucher! je ne sais qu'en dire. La
dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des carac-
tères, de l'expression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation
des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile? Ce
qu'il a dans l'imagination, et que peut avoir dans l'imagination un
homme qui?.. » Je m'arrête, car Diderot s'attaque à l'honmie, et je
ne m'adresse qu'à l'artiste, à un artiste laborieusement égaré dont
on voudrait voir la vigueur et l'effort employés à un meilleur usage.
La seule chose que j'aie à signaler dans cette page de Diderot, c'est
la répulsion que lui inspire une œuvre où il n'y a ni plan, ni com-
position, ni perspective, une œuvre incohérente où l'œil est offensé,
où l'esprit est outragé. Diderot décrit avec verve ce pêle-mêle, ce
fouillis, ce gâchis, bien moins condanmable à coup sûr que celui
dont nous venons de parler, puisqu'il y est question seulement d'un
assemblage confus d'objets et de personnages rustiques; puis, tout
à coup, sans transition, éclatant contre les organisateurs de ce sa-
lon de peinture où est exposée cette chose irritant^ ; <( Mou fmh
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222 BEVUE DBS DEUX H<N«DB8.
s'écrie-t-il, est-ce qu'il n'y a pas de police à cette académie? Eât-ce
qu'à défaut d'un commissaire aux tableaux qui empêchât cela d'en-
trer, il ne serait pas permis de le pousser à coups de pied le long^
du salon, sUr l'escalier, dans la oour, jusqu'à ce que le berger,
la bergère, la bergerie, l'âne, les oiseaux, la cage, les arbres,
l'enfant, toute la pastorale jfût dans la rue? Hélas I non : il faut que
cela reste en place; mais le bon goût indigné n'en fait pas moins
la brutale, mais juste exécution (1). »
Diderot n'eût pas commis de telles brutalités, alors même qu'elles
eussent été permises. Quant à l'exécution idéale, elle doit être com*
plëte; cette sotie est un mauvais livre. Artiste, historien, philosophe,
M. Gustave Flaubert s'est tristement fourvoyé. Artiste , il a dessiné
des paysages éclatans, buriné quelques ébauches vigoureuses,
trouvé certains effets de style; mais il n'a fait en somme qu'une
œuvre confuse, embrouillée, sans perspective, précisément le con-
traire de l'art. L'enchevêtrement du récit avec le dialogue ajoute
encore au tintamarre et au brouillamini^ comme disait H. Jourdain.
Il faut avoir le texte sous les yeux pour comprendre Içs intentions
de l'auteur; bien des scènes, si on les entend lire à haute voix, sont
inintelligibles. Historien, M. Flaubert a dénaturé la physionomie des
siècles et rapetissé les plus grandes choses. Montalembert, dans le
premier volume de ses Moines d'Occident^ Chateaubriand, dans le
onzième livre des Martyrs^ avaient décrit et expliqué les scènes de
la Thébaïde avec une élévation digne du sujet; l'auteur de la Ten^
tation de saint Antoine^ qui a lu comme eux les antiques documens
de cette histoire, les a falsifiés à plaisir. Philosophe, il mêle les ques-
tions, il confond les systèmes, il répète sur l'infini et le fini des
formules dont le sens vrai parait lui échapper; il méconnaît en
toutes choses l'idée de Tordre; enfin il a le mépris de l'humanité
parce qu'il a le dégoût du monde, non pas un dégoût sincère, dou-
loureux, comme celui du sombre Schopenhauer, mais un d^oût de
bel esprit qui aurait indigné le misanthrope de Francfort.
Le dégoût du monde et le mépris de l'humanité, tels que M. Flau-
bert les affiche, apparaissmt nettement dans la conclusion de son
livre. On a vu que le vieil ascète, sans succomber tout à fait, subit
constamment des défaillances; tout le trouble, tout l'attire et le
séduit. Sa dernière chute eftt de vouloir renoncer à. son âme, il
envie les êtres qui n'ont pas à combattre, qui ne sont pas un es-
prit, une conscience, une personne, il aspire à l'anéantissement.
Les dernières divinités qu'il aperçoit sont les esprits des animaux^
des végétaux, des minéraux, les feux follets de la vie inconscientet
(i) Diderot, Salon et 17$y
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mm BOT» às iB' «Bkoi* JttS
les odeurs, les souffles, ce qui n'a presque pas d'être, ce qui est
tout voisin du uéant. « 0 bonheur! dit-il, j'ai envie de voler, de
nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avohr des ailes,
une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, m'émaner avec les odeurs,
me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer conmae
le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes,
pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, —
être la matière I » Voilà le vœu suprême d'Antoine après cette nuit
de démence. Aussitôt le jour se lève, les nuages se déroulent comme
les rideaux d'un tabernacle, on aperçoit la figure du Christ dans le
disque même du soleil, et Antoine se remet en prière. C'est comme
si l'auteur disait : « Ce pau>Te homme, toujours convaincu d'er-
reur, est toujours repris par les illusions de sa foi. » En d'autres
termes, le sentiment religieux est une maladie, et cette maladie est
incurable. Tel est, j'en ai peur, le dernier mot de ce livre.
Si cette interprétation est exacte, le malade le plus compromis
en cette affaire n'est pas le symbolique personnage bafoué par l'au-
teur. Il n'est pas de pire maladie intellectuelle qi^e la misanthropie
dont s'inspire M. Gustave Flaubert. Encore le mot de misaxithropie
esst-it insuffisant, il faudrait pouvoir dire misoeomiie. Avec un talent
m vigoureux, un goût si curieux de la forme, un amour si passionné
de l'art, M. Gustave Flaubert peut voir où l'a conduit son système.
Le dernier livre qu'il a publié était mortellement ennuyeux, celui-ci
est illisible. Qu'il se renouvelle donc, il en est encore temps; qu'il
s'initie aux secrets de la vie morale, qu'il s'élève en toutes choses
au sentiment de l'ordre, loi suprême de la philosophie et condition
absolue du grand art. Il y aurait pour un écrivain de cette valeur
de si précieuses ressources à découvrir dans la région des idéeè
saines 1 libre à lui sans doute de railler telle époque, telle société,
tel groupe d'hommes; tant qu'il affectera le mépris systématique
de la nature humaine, il ne sortira pas des ténèbres extérieures. En
somme, et pour ceux-là même qui sont moins touchés que nous
cf une telle impiété philosophique, que représente cette 90tie bizarre
intitulée la Tentation de saint Antoine? Deux choses également ré-
pugnantes : la caricature de l'histoire et la falsification de la poésie,
SaINT-RbUÉ TÂiLLANniERt
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
30 tTfil 1874.
Les vacances parlementaires, qui durent depuis un mois déjà, vont
bientôt arriver à leur fin. Encore deux semaines, rassemblée nationale
reprendra ses séances, et M. le président de la république, qui depuis
quelques jours fait à la ville de Paris la galanterie d'être en villégia-
ture à rÉlysée, M. le président de la république reprendra, lui aussi, le
chemin de la résidence officielle, où Ton va faire de la politique et des
ministères. .
Encore quelques jours, à deux pas du Jardin du roi et du bosquet
d* Apollon, dans un coin du palais de Versailles, le bruit des discussions
parlementaires renaîtra. Les partis se retrouveront en présence avec
leurs prétentions et leurs passions. Les lois constitutionnelles frappe-
ront à la porte de l'assemblée, car enfin il y aura bientôt une demi^omnée
qu'on parle de ces lois déclarées urgentes au mois de novembre der-
nier. Les questions qui s'agitent se préciseront forcément ou s'obscurci-
ront et se compliqueront une fois de plus. De toute façon, ce sera sans
doute une session décisive qui s'ouvrira le 12 mai. Pour le moment,
c'est une vraie politique de vacances qui règne : des bruits, des ru-
meurs, des polémiques, des lettres et des consultations envoyées aux
journaux par les députés qui ont des loisirs, des « communiqués » du
gouvernement, de petites guerres à mots couverts ; oui, des bruits, des
équivoques ou de médiocres incidens. M. de duc de Broglie doit-il déd-
démept quitter le pouvoir? M. Dufaure a-t-il vu M. le président de la
république, et a-t-il préparé le programme du prochain ministère de la
fusion des modérés? Que pensez-vous du dernier conflit du conseil-gé-
néral de Marseille ou de la manifestation de cet obscur député de Nice,
qui, membre de l'assemblée nationale de France, trouve tout simple
d'afficher le désir de voir sa province détachée de la France ? Connais-
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BETUE. — CHBONIQCE. 225
sez^vous la grande nouvelle ? M. le comte de Chambord est arrivé ou est
sur le point d'arriver à Versailles, — sans doute pour s'installer à la
préfecture ou aiji palais pendant que M. le maréchal de Mac-Mahon est
à Paris, visitant paisiblement l'exposition de peinture organisée par M. le
comte d'Haussonville pour venir en aide aux Alsaciens-Lorrains I Ainsi
vont les choses, et« puisque les grandes questions sont en suspens jus-
qu'au retour de rassemblée, puisqu'il n'y a rien de mieux, c'est bien le
moins que chaque matin et chaque soir on recommence, avec des sub-
tilités toujours nouvelles, l'éternel débat : il s'agit de savcrir comment il
faut entendre la loi du 20 novembre, quelle différence il y a entre la
(c prorogation des pouvoirs » et le a septennat; » il s'agit de distinguer,
de peser des mots, de sonder les mystères d'une syllabe merveilleuse
qui heureusement sauve tout, qui est le dernier espoir de la France.
Rien n'est perdu, les casuistes veillent et sont à l'œuvre. On dirait que
les premiers rayons du printemps les émoustillent et mettent leur ima-
gination en verve.
Cependant le pays ne s^intéresse guère à toutes ces subtilités agita-
trices dont on s'obstine à Tassourdir. Il mène aujourd'hui comme hier
sa vie tranquille et laborieuse. 11 paie ses impôts sans résister, puisque
les recettes du premier trimestre de l'année atteignent à 1 million près
les évaluations du budget, et que les nouveaux impôts rentrent comme
les autres, dépassant même un peu les prévisions. 11 travaille et fait
bonne contenance dans les transactions du monde, puisque dans Jes
trois derniers mois, malgré une crise d'incertitude, son commerce at-
teint un chiffre d'importation de 925 millions et un chiffre d'exportation
de 856 millions, qui représente un mouvement d'affaires inférieur à
celui de 1873, mais supérieur encore à celui des années qui ont précédé
la guerre. Le pays vit et travaille, étranger aux cabales, aux brigues et
aux passions de parti, et tout ce qu'il demande à ceux qui prétendent
le guider, à ceux qui se servent toujours de son nom, c'est de ne pas
jouer avec sa sécurité et ses intérêts, de ne pas lui disputer les plus
simples conditions d'une existence régulière, de le laisser respirer et
s'apaiser sous le régime qui lui a été donné. Le pays dans son ensemble,
le pays qui vit de labeur et d'industrie s'en tient à la réalité des choses.
Il sait et il voit qu'il y a un gouvernement né d'une série d'actes et
d'évolutions qui se sont succédé depuis trois ans jusqu'à la loi du 20 no-
vembre 1873, déclarant M. le maréchal de Mac-Mahon président de la
république pour sept ans. Il sait qu'à ce pouvoir, dont la durée et le
titre ont été fixés, la loi du 20 novembre a promis une organisation
constitutionnelle. Voilà le fait acquis et l'engagement contracté. Si dans
cette œuvre, eikpartie irrévocable, en partie inachevée, il y a eu des cal-
culs inavoués, des réticences, des sous-entendus, des réserves secrètes,
des médiations mystérieuses, le pays et M. le maréchal de Mac-Mahon,
TOMi m. — 1874. 15
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9S6 RETUB DES IMBOT M01IM8.
qni est le premier intéressé après le pays, n'y sont poor rien, n'y peu*
vent rien. La situation ne reste pas moins telle qu'elle a été créée. La
faiblesse du ministère a été de vouloir tout ménager, de ne pas se pix>noiH
cér assez promptement et assez nettement, de laisser grossir et se propa^
ger des ambiguïtés contre lesquelles il est aujounf hui réduit à réagir par ^
des circulaires, des « communiqués » et des menaoes qui nHntimideiit
guère personne, qu'on brave ou qu'on élude. Le ministère, avec l'état
de siège et les répres^ons judiciaires, ramenât-il au silence les jour*
naux qui ne cessent de se livrer à une guerre d'interprétations (âip-
tieuses contre l'institution même du gouvernement, il n'empocherait pas
de parler les députés qui envoient des consultations k ces journaux
comme M. Lucien Brun, qui écrivent des lettres comme M. Ferdinand
Boyer et M. de La Rochette. M. Lucien Brun, le conseiller ordinaire de
M. le comte de Chambord, continuerait à déployer dans sa politique un
talent d^avocat expert aux subtilités de procédure. M. de La Rochette
persisterait dans ses singulières récriminations et dans ses regrets de ne
pouvoir disposer de M. le maréchal de Mac^Mahon.
Est-il donc si difficile de s'en tenir à la vérité des choses et aux mo-
destes inspirations du bon sens? Supposez un instant un peu de bonne
volonté, quelque prévoyance chez ceux qui font de la pol&ique et môme,
si vous voulez, une certaine abnégation : quoi de plus simple que la
situation actuelle? Mais c'est là le malheur : il y a eu trop de mysitères,
trop de diplomatie, et maintenant à mesure que se révèlent les carac-
tères, les conséquences de cette situation, c'est une véritable explosion
de plaintes, de récriminations, de défis, de désaveux. Évidemment les
intrépides champions de la légitimité, les chevau-légers, avaient leur
manière à eux d'entendre la loi du 20 novembre. La promesse des lois
constitutionnelles leur paraissait une bonne plaisanterie. Ils croyaient et
ils avaient sur ce point, disent-ils, l'assurance des « jpersonnes les plus
autorisées, » que la prorogation était tout bonnement une arme contre
le radicalisme, que la majorité de l'assemblée restait toujours libre, que
M. le maréchal de Mac-Mahon ne serait jamais un obstacle au retour de
la monarchie dès qu'il serait possible de la proclamer. Eh quoi! ce n'é-
tait donc pas vrai? Voilà que les « personnes les plus autorisées » nient
absolument les démarches qu'on leur prête, et M. le garde des sceaux
Depeyre signe des circulaires contre ceux qui font la guerre au septen*
nat, et M. le vice-président du conseil, nous « ramenant au message du
13 novembre 1872, » dit plus brutalement que M. Thiers aux royalistes :
a Laissez là toute espérance I » De là cette manifestation ininterrompue,
assez monotone et passablement comique, de surprise et de dépit Les
légitimistes qui conduisent cette campagne semblent ne pas sTen dou-*
ter : ils montrent qu'ils se faisaient à eux-mêmes un bien singulier rMe
et qu'ils préparaient à M. le président de la république un rOle plus
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BETUE. — CHROmQUE. 227
étrange encore. En fin de compte, à en croire les témoiipiaged nstifs de
leur désappointement, ils auraient voolu être trop habiles et ils seraient
tombés dans leur propre piège» Ils auraient pris M. le président de la
république pour une respectable milité consentant à les couvrir de sa
► tutélaire complaisance, et le maréchal n*a eu qu'à rester lui-même pour
déjouer leurs savans calculs, au risque d'ajouter à la confusion dai^ la-
quelle ils se débattent. Où peut les conduire le dépit? Ce n^est pas fa-
cile à dire. Leur dernier espoir, leur dernière tactique est de menacer
le gouvernement d'une dislocation de majorité, soit par une proposition
formelle de restauration monarchique, soit par quelque combinaison ,
plus subtile et plus provisoire que jamais, qui, en supprimant le titre
de président de la république, créerait une sorte de pouvoir neutre, tout
personnel au maréchal. Les plus violeps parlent déjà de poser nette-
ment la question entre le rétablissement de la monarchie et la dissolu-
tion de rassemblée. Tout cela est en vérité très édifiant, assez tri^
sans laisser de ressembter à une peu amusante comédie, ^t ne fait
qu'ajouter un chapitre de plus à Thistoire des partis qui ne craignent
pas de sacrifier leur pays à leurs préjugés et à leurs passions.
Et cependant il ne faut pas se plaindre. Cette campagne des légiti-
mistes à outrance, à la veille de la rentrée de l'assemblée, n'est pas
sans quelque utilité. Elle a cela de bon qu'elle prépare inévitablement
des actes décisifs. Elle met plus vivement à nu cette grande nécessité
publique d'une solution qui en finisse avec toutes les équivoques ; en
laissant éclater au grand jour les arrière-pensées et les prétentions des
partis, elle éclaire la situation et ramène aux seules conditions sérieuses
où puisse s'établir aujourd'hui un régime de stabilité relative.
Que se'passera-4-il aux premiers jours de la sesâon? Il faut s'at-
tendre un peu à de l'imprévu, à des incidens. Évidemment les ques^
tiens ne peuvent plus désormais être éludées, elles naîtront en quelque
sorte d'elles-mêmes , soit sous la forme de propositions individuelles,^
soit sous la forme des projets que le gouvernement peut présenter à
rassemblée. Il n'est point impossible même que l'assemblée, pressée
par les circonstances, par l'impatience des partis, ne soit maintenant
conduite à faire dans la session prochaine ce qui aurait pu être l'œuvre
de deux sessions, et qu'au lieu de se borner à discuter, à voter d'abord
la loi électorale, elle n'ait à se prononcer sur l'ensemble de l'organisa-
tion ccmstitutionnelle, sur l'institution de deux chambres, sur une vice-
présidence ou sur le mode de transmission du pouvoir en cas de va-
cance; toutes ces questions se lient assez intimement. Qu'on ait
' temporisé jusqu'ici par des considérations partem^taires, pour éviter
des chocs tn^ prompts et trop vife, pour ménager les susceptibilités les
plus délicates d*une majorité dont on avait besoin, qu'on ait voulu lais-
ser en quelque fkçon le septennat prendre racine de lm<<-m6me, insen^
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228 RETUE DES DEUX MONDES.
siblement, avant d'aborder des discussions où cette majorité pouvait se
diviser, soit; c'était peut-être un eXcès de prudence qui, en ajournant
les difficultés, ne faisait que les compliquer et les aggraver au lieu de
les simplifier. Aujourd'hui il n'y a plus même moyen d'attendre. C'est
une affaire de prévoyance politique, d'existence en face des polémiques
et des contestations passionnées qui mettent en doute le caractère du
gouvernement qu'on a voulu créer. De deux choses l'une : ou bien le
pouvoir doit définitivement prendre corps, s'affirmer, se compléter par
des institutions destinées à en assurer l'efficacité et l'indépendance, ou
bien il n'est plus qu'une fiction, un pouvoir désarmé et sans force de-
vant les partis qui affichent la prétention de le maintenir dans un rôle
effacé et précaire. Il n'y a pour lui qu'une manière de répondre à cette
prétention, c'est de vivre, et il n'y a qu'un tribunal qui puisse trancher
le débat entre toutes les interprétations contradictoires, c'est l'assem-
blée. C'est à elle maintenant de dire si elle a entendu ne den faire de
sérieux, si ce qu'elle a fait elle veut par hasard le défaire aujourd'hui,
ou si elle entend au contraire le confirmer, le compléter, le fortifier de
façon à donner au pays un gouvernement véritable* Voilà la question
qui ne peut plus rester en suspens, puisqu'elle a été posée, qui a été si
altérée, si obscurcie, qu'il ne suffit plus pour la trancher d'une circulaire
ou de quelques « communiqués » ministériels.
Si les légitimistes que l'élection de 1871 a envoyés à l'assemblée, qui
passent aujourd'hui leur temps à embarrasser le gouvernement, sont la
-majorité, comme ils le disent sans cesse, et peuvent faire la monar-
chie, qu'ils produisent cette majorité et qu'ils rétablissent la monar-
chie. Si, à défaut d'une majorité dans l'assemblée, ils croient que le
pays est avec eux et n'aspire qu'à voir arriver M. le comte de Chambord
sous les plis du drapeau blanc, qu'ils fassent appel au pays. Ce sera
prudent ou imprudent, personne dans tous les cas ne pourra s'en éton-
ner, ce sera l'œuvre d'un parti soutenant sérieusement ses opinions
et se servant de tous les moyens avouables pour les faire triompher.
Ce qui n'est pas sérieux, c'est de dire plus ou moins directement:
Nous n'avons pas la majorité, nous ne pouvons pas faire la monardiie,
c'est vrai, et nous ne consulterons pas le pays, parce qu'il est probable
que le pays, qui nous a élus une première fois, ne renouvellerait pas
notre mandat; mais nous avons été nommés « dans un jour de mal-
heur, » comme disait cet infortuné Beulé, et, si nous ne pouvons pas
réunir une majorité pour rétablir la royauté, nous sommes assez nom-
breux pour empêcher tout ce qui ne sera pas la monarchie. Nous force-
rons les ministères à compter avec nous; nous maintiendrons un provi-
soire indéfini, au risque d'épuiser les forces de la .nation. En attendant,
nous ferons des pèlerinages en répétant chaque joar à la France qu'elle
n'a que le dioix entre le suicide et une amende honorable devant son
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REVUE. — CHRONIQUE. 229
roi. — Ce qui serait tout aussi peu sérieux, ce serait de dire encore :
Nous avons créé un gouvernement, rien n'est plus vrai, il faut bien un
gouvernement ; mais nous lui refuserons les moyens de vivre autrement
que par notre volonté et pour servir nos desseins. Le septennat n'est
qu'un mot; pas d'institutions, pas de lois organiques dont on pourrait
finir par se contenter : un intérim géré par le maréchal de Mac-Mahon,
qui est un trop galant homme pour ne pas nous remettre le pouvoir
que nous lui avons donné le jour où nous pourrons rappeler le roi, et il
peut compter qu'à ce prix nous sommes ses meilleurs amis!
Que les légitimistes de l'extrême droite se l'avouent ou qu'ils ne se
l'avouent pas, c'est là le dernier mot de leur système, comme c'est le
dernier mot de tous les partis à outrance. Le moment est venu d'en
finir avec cette politique de l'impuissance chagrine. Puisque les monar-
chistes ne peuvent faire la monarchie, qu'ils laissent faire ce qui est
possible! Puisqu'ils ont créé un gouvernement, qu'ils laissent à ceux
qui prennent ce gouvernement au sérieux le soin de lui assurer les
moyens de vivre ! Évidemment tout un pays ne peut pas rester sous un
régime d'intérim indéfini, ne sachant ni ce qu'il est aujourd'hui ni ce
qu'il sera demain, attendant tout de l'imprévu, réduit à se demander
sans cesse, comme un navire en perdition , vers quel rivage il va être
poussé. Une nation n'est pas provisoire. Elle a des affaires extérieures,
des obligations, les intérêts permanens de son travail, de son indus-
trie, de son commerce, et pour pouvoir déployer sérieusement, sûre-
ment son activité, elle a besoin, sinon d'un de ces régimes qui ont tou-
jours la prétention de se croire définitifs, du moins d'un certain ensemble
d'institutions essentielles qui sont la puissance publique organisée, qui
en fixant une situation permettent une certaine confiance. Si la France
l'avait oublié, les habiles stratégistes de la Intimité le lui rappellent.
11 y a une chose qui n'est pas moins certaine^c'est que M. le président
de la république lui-même ne peut plus accepter la position qui lui est
faite. Ce n'est pas pour lui une question d'ambition personnelle, il se-
rait au-dessus de telles considérations, c'est une affaire de dignité.
L'estime publique a fait de lui un personnage consulaire, et c'est préci-
sément parce que son caractère est une garantie, cpmme on le dit,
qu'il ne peut souffrir plus longtemps de voir son autorité mise en doute,
son rôle dénaturé devant la France, ses paroles contestées toutes les
fois qu'il parle de l'Jrrévocabilité de son pouvoir, de la nécessité de
l'organisation constitutionnelle. M. le maréchal de Mac-Mahon a pu jus-
qu'ici ne point se hâter de réclamer l'exécution des promesses de la
loi du 20 novembre, il a pu attendre sans impatience les dédsions de
l'assemblée en se bornant à maintenir fermement le sens qu'il attache
au vote qui l'a fait président de la république pour sept ans. On lui
fait sentir aujourd'hui qu'il est temps de dissiper toutes ces obscurités,
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230 RETUE DBS DEUX M0N1MBS.
de aorte que les légitimistes^ par leur précipUatiou, par la singularité
de leurs interprétations audacieuses et subtâes, n'arriveot qu'à rendre
plus prochaines, plus nécessaires et plus inévitables h tons les points
de vue ces solutions coDStitutionneUes qu'ils n'étaient peut-être pis les
l»^miers intéressés à provoquer. Les chevau-légers ont sûrement bien
employé leurs vacances»
Et maintenant est-ce que tout cela ne met pas sur la voie des com*
binaisons possibles dans un temps donné, des conditions dans les-
quelles peut s'accomplir sérieusement cette organisation constitutioo-
nelle qui apparaît comme le programme de la session prochaine? Chose
à remarquer, le gouvernement de M. le maréchal de Mac-Mahon a
cela de curieux qu'il n'est contesté dans son principe ou affaibli que
par quelques-^ms de ceux qui l'ont créé et qui affectent encore de se
dire ses amis; il a ou il peut avoir au contraire le concours de bien des
hommes d'autres nuances d'opinion qui , après avoir discuté et com«
battu la loi de prorogation telle qu'elle était, en acceptent sans arrière-*
pensée toutes les conséquences, qui n'avaient d'ailleurs hésité à la voter
que parce qu'ils auraient voulu dès le premier moment cette organisa-
tion à laquelle il faut arriver aujourd'hui. Un manifeste qui a paru dans
un journal de province, ^ qui exprime la pensée de M. Casimir Perier,
le disait nettement il y a peu de jours : « ^k)tre solution, c'est la con-
solidation de ce qui existe, c'est le maréchal de Hao-Mahon affermi dans
son pouvoir, c'est la transmission de ce pouvoir mise à l'abri des sur-
prises et des coups de main... » Quel est l'ami le plus intelligent, le
plus prévoyant du septennat ? Est-ce M. Casimir Perier? est-ce M. Lu-
cien Brun ou M. Ferdinand Boyer? Tout récemment, M. Laboulaye, tra-
çant dans une lettre un tableau aussi net que décisif de la situation,
prenait pour point de départ Texistence incontestée de ce gouvernement
qu'il s'agit d'organiser, et en indiquant les conditions du concours de
ceux qui pensent comme lui il ne se montrait certes pas exagéré; c'é-
tait en conservateur, partisan décidé d'un pouvoir exécutif très fort,
qu'il parlait. Dernièrement M. Germain, devant une réunion de maires
du département de TÂin, faisait les mêmes déclarations et le même acte
d'adhésion au régime créé par la loi du 20 novembre. M. Dufiure a déjà
exprimé ses opinions dans la commission des trente. Ces hommes ne
sont pas les seuls, bien d'autres dans l'assemblée ont les mêmes pensées,
les mêmes dispositions, et ne refuseraient pas les garanties les plus con-
servatrices au pouv(Hr de M. le président de la république. Maintenant
donc toute la question est de savoir si Torganisation constitutionnelle,
devenue une nécessité évidente, s'accomplira par quelque transaction
nouvdle avec ceux qui n'ont d'autre soud que de l'annuler d'avance ,
ou avec ceux qui ont été les premiers à la demander, — avec les hommes
qni reconnaissent le gouvernement dans son priBcq)e, dans sa durée, oa
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REVUE. — CHRONIQUE. 281
avec les partis qui ne voient dans ce pouvoir qu'une fiction, un expé-
dient de constance destiné à préparer ou à couvrir d'autres combi-
naisons.
Tout est là. C'est la question qui va se poser devant l'assemblée;
c'est la question qui pèse sur le ministère lui-même. Le ministère ne
peut persévérer dans son système de ménagemens et continuer à cher-
cher des alliés à Textrôme droite qu'en diminuant le caractère et la por-
tée de l'organisation constitutionnelle; il ne peut trouver des alliés au
centre gauche que par un déplacement de direction et de majorité, en
se transformant et en cherchant sa force dans des combinaisons nou-
velles. De toute façon, il y aura évidemment un parti à prendre. Que les
nouvellistes à Timagination prompte et inventive se soient déjà fait un
jeu de composer des listes ministérielles, de former le cabinet de la
fosion des centres, les nouvellistes vont un peu vite ; on n'en est pas
encore là sans doute. Rien ne paraît devoir être fait avant que les par-
tis se soient dessinés, avant que les premiers incid^is ou les premiers
débats de la session aient révélé l'esprit, les tendances, des diverses
fractions parlementaires. Au fond, le ministère sait bien que ses plus
dangereux ennemis aujourd'hui, les véritables ennemis du gouverne-
ment, sont ceux qui ne veulent pas d'une organisation constitutionnelle,
parce que c'est la a consolidation de ce qui existe, » parce que c'est à
leurs yeux a la république pour sept ans, » et que, toujours selon eux,
« là est le danger de la situation. » Le ministère arrivàt-il, par les
pins habiles combinaisons, par les plus ingénieux arrangemens de ré-
daction, à désarmer ces intraitables en leur arrachant une adhésion de
drconstaoce à des lois sans précision et sans caractère, ce ne serait
encore qu'un expédient qui deviendrait aussitôt un prétexte d'ambi-
guïtés nouvelles. Ce serait toujours à recommencer. M. le ministre de
l'intérieur en serait réduit à reprendre sa campagne de n communi-
qués » et d'explications extra-parlementaires sur les lois d'organisation
comme sur la loi du 20 novembre.
On aura beau faire, il n'y a qu'une politique possible, naturelle et
simple, c^est le rapprochement des partis modérés, qui ne croient pas,
quant à eux, que la consolidation de ce qui existe soit précisément <c le
danger de la situation actuelle, o qui sont convaincus au contraire que
ce qu'il y a de plus prudent, de plus pressant aujourd'hui, p'est d'assu-
rer à la France quelques années de repos avec des institutions régula-
risées et un gouvernement défini. Que cette politique se présente donc
à l'assemblée, résolument, sans se dissimuler et sans équivoque; qu'el'e
se place sur un terrain où elle rencontrera sans doute l'hostilité des partis
extrêmes, mais où elle ralliera aussi infailliblement toutes les forces mo-
dérées; cette politique a certainement toutes les chances de triomphe.
EUe est à peu près sûre de rallier une majorité nouvelle, parce qu'en
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232 RETUE DES DEUX MONDES.
définitive, si rassemblée se laissait entraîner à refuser une organisation
nécessaire, sous prétexte que c'est la « république pour sept ans, » elle
mettrait à coup sûr le gouvernement dans l'embarras en lui rendant la
vie fort difficile, mais elle aurait fait un acte éclatant d'impuissance
après lequel elle aurait de la peine à former un gouvernement nouveau
et peut-être même à prolonger sa propre existence.
Est-ce que nous n'avons pas assez vécu dans ce provisoire où rien ne
suit son cours régulier, où tout est interverti et hors de sa place, où cha-
cun se croit le droit de suivre son humeur et son inspiration sans s'in-
quiéter des plus simples conditions de l'ordre et môme des premiers
intérêts du pays? C'est le rôle des chambres de faire de la politique; ce
n'est point apparemment le rôle des conseils-généraux et des présidens
des assemblées départementales de se livrer à des manifestations poli-
tiques, de s'ériger en censeurs de la marche du gouvernement, des lois
votées par les pouvoirs publics. C'est là cependant ce que le président
du conseil-général de Marseille a cru devoir faire. Cette petite session
des assemblées de département, qui s'est passée]à peu près partout fort
paisiblement, a eu sa petite scène de trx)ubleet d'émotion à Marseille, où
le radicalisme domine dans le conseil-général. Le président a voulu
faire sa manifestation, il a ouvert cette session de quelques jours par
une harangue politique. Le préfet a protesté, le public a murmuré ou
applaudi. Là-dessus conflit entre le président et le préfet, interruption
des travaux du conseil-général, rapports au gouvernement, lettres échan-
gées, interpellations dans la commission de permanence, question con-
tentieuse portée devant le conseil d'état, — et tout cela parce qu'il a plu
à M. Labadié, président radical du conseil départemental, de se donner la
satisfaction de dire leur fait au gouvernement et à l'assemblée nationale!
Ce n'est point assurément bien grave, ce n'est qu'un signe de plus de
cette maladie de l'esprit de parti pénétrant partout, dénaturant tout,
cherchant à tout prix une occasion de se produire, au risque de com-
promettre le caractère des institutions les plus utiles. Au bout du
compte, qu'en résulte-t-il? M. Labadié a fait son discours à la grande
joie de ses collègues en radicalisme, et les affaires du département
sont restées eh suspens. Il faudra maintenant une session extraordi-
naire pour s'occuper des intérêts du pa^s, qui paient les frais de l'élo-
quence de M. Labadié.
Ce qui s'est passé à Nice est d'une autre nature et d'une autre gra-
vité. Un député, qui s'appelle M. Piccon, a profité de ses vacances pour
aller dans une réunion faire la confidence du véhément désir qu'il
éprouve de voir Nice revenir à l'Italie. Ce député, qui, à l'époque de
l'annexion, secondait d'un si grand zèle M. le sénateur Laity, qui de-
puis, pendant la guerre» demandait déjà Garibaldi comme préfet à Nice,
choisit l'heure présente pour souhaiter un nouveau démembrement de
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REVUE. — CHRONIQUE. 283
la France. Le discours de ce patriote a réjoui les Allemands I Que fait
alors ce député à rassemblée nationale de France? Puisque tels sont ses
sentimens, sa place n'est point assurément à Versailles, où les plus vifs
dissentimens d'opinions n'altèrent pas un commun patriotisme. Qu'en
pensera l'assemblée? Qu'en pense le gouvernement lui-même? Une en-
quête a été faite, à ce qu'il parait, pour vérifier les paroles de M. Kccon.
Des explications seront provoquées sans nul doute. Si le discours n'est
pas expliqué ou désavoué, il n'est point impossible qu'il n'y ait quelque
résolution dictée par le patriotisme, et c'est ainsi que ces vacances
qui vont finir laissent à la chambre, avec les grandes affaires, un petit
héritage d'incidens à vider, comme un intermède avant ou après les
discussions solennelles de la politique.
L'assemblée nationale, à part les incidens qui l'agitent quelquefois
et les questions constitutionnelles qui vont en grandissant devant elle
depuis trois ans, l'assemblée s'est donné une tâche immense, épineuse
et délicate, qu'elle n'a point encore achevée, qu'elle poursuit laborieu-
sement, et où elle ne laisse pas de s'égarer peut-être quelquefois. Lors-
qu'elle se réunissait au mois de février 1871, lorsqu'elle se trouvait en
face de cette dure nécessité d'une liquidation désastreuse de six mois de
guerre, elle décidait qu^une grande enquête serait ouverte sur les actes
du gouvernement de la défense nationale. L'enquête devait s'étendre
à la guerre, à la politique, à l'administration, aux finances, aux marchés
passés à Tours ou à Bordeaux et à Paris. Gotaimission principale d'en-
quête politique et militaire, commission des marchés, ont été le doublé
instrument de cette œuvre, qui a pris par degrés des proportions pres-
que colossales. La pensée était assurément bonne; le zèle et le dévoù-
ment n'ont pas manqué à l'exécution. Les documens accumulés déjà
sont considérables, les rapports se sont succédé, et on n'est pas encore
au bout. M. le duc d'Âudiffret, comme président de la commission des
marchés, a déployé une activité infatigable, et a préparé par ses re-
cherches les élémens d'une réforme de l'administration militaire. M. le
comte Daru a publié récemment un long rapport d'ensemble sur les
événemens politiques à partir du 4 septembre 1870. M. Perrot s'est
chargé de retracer l'histoire de la guerre en province. M. Ghaper a ra-
conté le siège de Paris. D'autres ont suivi les événemens à Lyon, à Mar-
seille ou à Toulouse, et il y a une histoire du camp de Conlie, exposée
par M. de Laborderie, qui est certainement curieuse. L'œuvre grossit et
s'étend chaque jour. Les Anglais, avec la passion qu^ils ont de voir clair
dans leurs affaires et le sens pratique qu'ils portent en tout, font quel-
quefois de ces enquêtes parlementaires; mais ils les font sur des ques-
tions précises, ils s'occupent avant tout de rassembler des faits, ils ne
cherchent pas à dépasser les limites d'une investigation impartiale et
positive. L'enquête française, poursuivie dans ces conditions, sans parti-
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23i BETUE DES DEUX MONDES.
pris, sans préoccupations, pouvait assurément être utile, et malgré tout
elle le sera; mais il est évident qu'on a souvent donné audience aux
opinions ou aux conjectures, ou même aux apologies personnelles plu-
tôt qu'aux faits. On s'est lancé un peu à l'aventure, sans fixer de limites,
sans préciser le caractère des recherches et sans se défendre toujours
de certaines obsessions d'esprit, de certains jugemens préconçus. Il en
est résulté un amas de documens peu sûrs, un travail confus, détourné
souvent de sa vraie destination, contesté, contre lequel s'élève aujour-
d'hui M. le général Trochu dans un livre très brillant et très vif, — la
Politique et le siège de Paris, — qu'il oppose à M. le comte Daru. La
défense même que le général Trochu croit nécessaire comme ancien
gouverneur de Paris indique l'écueil qu'on n'a pas su toujours éviter.
La vérité est que l'enquête française ressemble un peu trop quelque-
fois, non à une investigation patiente, précise^ impartiale, mais à un
procès dirigé contre le gouvernement de la défense nationale, contre le
4 septembre, et où les rapporteurs ont trop l'air souvent de se donner la
mission d'instruire une accusation politique dénuée de sanction. Cest
là une erreur qui affaiblit l'intérêt de ce vaste travail et qui en atténue
même l'autorité. L'assemblée n'est pas un tribunal. La responsabilité
générale qui s'attache à ces tragiques événemens ne relève guère dé-
sormais que du pays. S'il y a une responsabilité politique plus précise
à faire peser sur des gouvernemens, la question devrait être vidée de-
puis longtemps. S'il y a des responsabilités individuelles pour des faits
déterminés, ce n'est pas l'assemblée qui est juge.' En dehors de cela,
les opinions du rapporteur ne sont que des opinions qui ont l'inconvé-
nient de paraître engager l'assemblée dans des controverses où elle n'a
que faire. Ces rapports sont des récits ou des exposés plus ou moins
întéressans, selon le mérite des auteurs, ils ne sont rien de plus. L'as-
semblée n'est pas plus chaînée d'écrire l'histoire que de prononcer des
arrêts de justice. Et voyez où cela conduit : lorsque M. le général Trochu
croit devoir se plaindre, qui a-t-il devant lui? Est-ce M. le comte Daru'
auteur d'un exposé sur les événemens politiques et militaires de 18707
est-ce le président de la commission parlant au nom de l'assemblée?
Quelle différence y a-t-il, au point de vue de l'autorité du témoignage,
entre M. le comte Daru et M. le général Trochu? Il y a cette différence,
que le général Trochu était là, en pldne action, portant le poids d'un e
situation affreuse, et que M. le comte Daru n'y était pas, comme le re-
marquait un jour spirituellement l'ancien gouverneur de Paris.
Et puis enfin à quoi bon s'attarder dans ces vieilles querelles ei le«r
donner en quelque sorte une consécration officielle? A quoi sert de re-
faire perpétuellement le procès du 1$ septembre, dont le principal cou-
pable sans doute n'est ni le général Trochu ni le gouvernement de La
défense nationale? Que ceux qui espèrent encore préparer une restao-
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BEVUE. — GHBONIQUE. 235
riEtioa de l'empire s'efforcent de représenter le 4 septembre comme un
ciime au lieu cte vbir en lui le dénoûment fatal, inévitable, des désastres
impériaux, ils sont dans iear rôle; apparemment il y a autre chose à
fadre aujourd'hui qu'à leur venir en aide, à leur fournir des élémens
pour la réhabilitatioû, assez difficile, il est vrai, de Tempire. Si le 4 sep-
tembre a été si manifestement un crime, une usurpation, alors rassem-
blée n'a plus qu'à rappeler le corps législatif; ce n'est pas probablement
son intention cependant. Toujours est-H que.rempire ne ferait pas mieux
le procès de ceux à qui il a légué un triste héritage, et c'est à quoi on
s'expose en se laissant aller à la tentation des enquêtes politiques au
lieu de se borner à rassembler des faits, des témoignages, qui ne sont
pas l^istoire, qui sont les matériaux de l'histoire.
Où en est maintenant r£urope? Les questions générales ne sont point
pour le moment au premier rang des préoccupations publiques. La
Suisse, qui pratique, quant à elle, le système du plébiscite, vient de
soumettre au scrutin populaire la révision de sa constitution fédérale,
votée à une grande majorité sous l'influence des conflits religieux qui
passionnent les esprits. L'empereur Guillaume, qui semble entièrement
remis de la grave maladie qu'il a éprouvée pendant l'hiver, vient de clore
lui-même le parlement allemand par un discours dont une seule partie,
celle ^ui a trait à la loi militaire, intéresse l'Europe et la France. L'em-
pereur, M. de Bismarck, M. de Moltke, ont consenti à ne réclamer le
contingent militaire que pour sept ans; ils ont fait cette libérale con-
cession aux scrupules parlementaires d'une fraction du Reichstag; mais
l'empereur parle assez haut en son nom et au nom de tous les gouver-
nemens allemands pour que cette concession soit estimée à son juste
prix. 11 n'est point douteux que la puissance militaire de l'Allemagne doit
rester telle qu^elle a été fixée, c'est Tintention évidente de la politique
qui de Berlin préside aux destmées allemandes. Que les armemens se
multiplient et grandissent un peu partout, les intérêts de la paix ne res-
tent pas moins les premiers, et c'est parce qu'ils sont les premiers
qu'une simple affaire particulière, due à l'initiative privée, prend en ce
moment même l'inportance d'une affaire internationale. La question de
l'isthme de Suez est devenue tout à coup un objet de délibérations ou
de pourparlers diplomatiques à la suite d'un conflit relatif aux conditions
d'existence de cette grande voie de communication ouverte par l'énergie
d'un Français entre l'Occident et l'Orient, Il s'agit tout simplement en
apparence d'un tarif que la compagnie de Suez revendique le droit d'éta-
blir sur le tonnage réel des navires au lieu de le fixer àur le tonnage
ofi^iel souvent fictif. Elle a établi en effet ce tarif depuis deux ans, et
la justice française a même prononcé en sa faveur dans un procès
soulevé par la compagnie des Messageries maritimes; mais les arma-
teurs étrangers ont réclamé. Ils ont invoqué l'appui de leurs çouver-
nemens, qui à leur tour sont intervenus à Constantinople, et de tout
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236 R£V0E DES DEUX MONDES.
cela il est résulté un acte du sultan interdisaot à la compagnie de
Suez de maintenir le tarif qu'elle perçoit depuis deux ans, en lui en-
joignant de revenir au tarif de tonnage officiel. A vrai dire, c*est là
un acte d'interprétation discrétionnaire des conventions, d'omnipotence
auquel M. de Lesseps avait manifesté l'intention de résister. Le conflit
est dévenu un instant assez vif, lorsque les gouvememens ont évoqué
la question dans l'intérêt même d'une œuvre essentiellement interna-
tionale. M. de Lesseps s'est soumis à la décision du sultan en réservant
les droits de la compagnie qu'il représente, et la diplomatie trouvera
sans nul doute un moyen de tout concilier, de façon à ne pas mettre
en péril une des plus grandes entreprises de ce siècle.
Les événemens ne se hâtent pas en Espagne. Il y a un mois déjà que
se livraient autour de Bilbao les combats sanglans dont l'issue est res-
tée incertaine, qui ont laissé en présence carlistes et libéraux. Pendant
que Serrano était à guerroyer contre les carlistes, le ministère était en
pleine crise à Madrid, et c'est là une des causes de cette sorte de trêve
qui s'est prolongée depuis un mois. Serrano a été obligé d'envoyer l'a-
miral Topete afin de remettre la paix entre ces ministres assez bien in-
spirés pour se quereller dans un pareil moment, pour ajouter une crise
de pouvoir à la guerre civile. Topete semble avoir réussi, au moins pour
l'instant, et cette préoccupation a cessé de peser sur les opérations mi-
litaires du nord. D'un autre côté, Serrano a employé ce mois à refaire
ses troupes, à augmenter son armée et à préparer ses moyens d'at-
taque. Un nouveau corps a été notamment formé sous les ordres du
général Manuel de la Concha. Ce corps a été composé par son chef avec
de vieux soldats, de sorte que maintenant ce sont deux véritables ar-
mées, l'une conduite par Serrano, l'autre menée au combat par Cou-
cha, qui vont tenter le grand effort contre les positions carlistes. La
lutte est peut-être déjà engagée, et on peut dire que c'est l'avenir de
l'Espagne qui se joue dans ces montagnes aux abords de Bilbao.
CH. DB MAZADB.
ESSAIS ET NOTIOES.
VHtttoirB de France raconté» à mês petits-ênfans, par M. Gdieot.
Troisième roluine. Pàrii 1874. Hftchette.
Le nouveau volume de M. Guizot embrasse la période qui s'étend de-
puis l'avènement de François P' jusqu'à la mort d'Henri IV. Il n'en est
peut-être pas dans notre histoire qui soit plus intéressante et plus dra-
matique. D'abord il s'agit bien de notre France d'aujourd'hui, et nous
nous y reconnaissons partout. Il nous faut un effort pour nous re-
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HEVUE. — CHRONIQUE. 287
trouver entièrement dans ces hommes du moyen âge dont les idées et
les croyances étaient si différentes des nôtres; mais la France moderne
compience arec la renaissance. Les problèmes qui se posent alors sont
ceux que nous cherchons encore à résoudre, et nous nous débattons tous
les jours contre les difficultés qu'ont rencontrées devant eux les gens de
cette terrible époque. M. Guizot nous les dépeint en les faisant parler
eux-mêmes, c'est-à-^lire en citant autant qu'il le peut leur correspon-
dance et leurs mémoires : c'est une façon de les placer vivans devant
nous. Quand nous les voyons agir, quand nous les entendons parler,
nous nous apercevons que ce ne sont pas des inconnus. L'imprévoyance
avec laquelle sont conduites les brillantes et fatales expéditions d'Italie,
la valeur qu'on y déploie et les fautes qu'on y commet nous font croire '
qu'il est question de récits contemporains. N'est-ce pas hier qu'on nous
abusait de paroles comme celles que Bonnivet adressait à François l*^
devant Pavie, pour l'entraîner à livrer bataille : « Nous autres Français
n'avons accoutumé de faire la guerre par artifices militaires, mais à
belles enseignes découvertes. Nos rois portent la victoire -avec eux,
comme notre petit roi Charles VIII au Taro, notre roi Louis XII à Âgna-
del, et notre roi qui est ici à Marignan. » C'est donc bien de nous et
de notre France qu'il s'agit dans ce volume ; aussi le lisons-nous non-
seulement avec une vive curiosité, mais avec une sorte d'intérêt doulou-
reux, comme des gens qui se sentent mêlés eux-mêmes à ces luttes
d'autrefois, et qui reconnaissent dans cette histoire du passé toutes les
inquiétudes et toutes les souffrances du présent.
Les querelles de religion remplissent le xvi« siècle ; M. Guizot n'a
guère fait dans son troisième volume que raconter celles qui ont ensan-
glanté la France. Ce qui frappe le plus dans le récit qu'il en a tracé, c'est
la haute impartialité de l'écrivain. On pouvait croire que ce mérite coû-
terait quelque peine à M. Guizot. Ce sont les indifférens qui se trouvent
le plus à leur aise pour apprécier les luttes religieuses : il est aisé d'être
juste pour- les combàttans quand on n'a pas d'intérêt dans le combat.
On sait au contraire que M. Guizot est un chrétien sincère et ardent, et
il a donné des preuves de ses convictions dans des ouvrages qu'on n'a
pas oubliés. L'un des deux partis qui se font alors la guerre est le sien,
et c'est la liberté de sa foi qui se décide sur les champs de bataille.
Cependant son impartialité est complète, il n'a d'antipathie ou de com-
plaisance pour personne, et nulle part cette époque n'avait été encore
aussi équitablement jugée que dans son ouvrage.
Sans doute, il voit la naissance du protestantisme avec une sympa-
thie qu'il ne cherche pas à cacher ; il assiste en esprit à ces conférences
pieusesentre Lefèvre-d'Étables et Guillaume Farel, où le vieux maître
disait à son disdple en lui prenant la main : « Dieu renouvellera le
monde, et vous le verrez ! » Il ne dissimule pas sa vive admiration pour
Calvin, « qui était à la fois le plus hardi et le moins révolutionnaire des
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238 HETU£ DES DEUX MONDES.
novateurs du xn^ siècle; hardi dans la pensée d)rétiaDne« mais plein
de déférence et de ménagement envers Tautorité, même quand il se sé-
parait d'elle avec éclat » Il montre que Toeuvre du grand réformateur
français, quoiqu'il soit venu le dernier, était nouvelle : jusque-là Luther,
Zwingle, les réformés d'Allemagne et d'Angleterre, avaient appelé les
princes et les puissans à leur aide, et, pour les payer de leur protection,
ils avaient plus ou moins soumis l'autorité TeligieuAe au pouvoir civil;
Calvin voulut Talliance des deux pouvoirs, mais distincts, indépendans,
se portant un respect mutuel, se prêtant un mutuel appui, sans empiéter
l'un sur l'autre. Cette distinction entre la société religieuse et la société
civile n'est réclamée d'ordinaire que par les esprits indépendans et au
nom désintérêts laïques. M. Guizot sait gré à Calvin de l'avoir établie au
nom de la religion même, 11 est heureux aussi de célébrer l'héroïsme des
prediiers martyrs protestans; mais ces sentimens ne l'entraînent jamais
au-rdelà de la justice et de la vérité. 11 aperçoit les fautes des deux partis
et n'hésite pas à les blâmer. « Dans l'un et dans l'autre camp, nous dit-il»
prévalaient des erreurs énormes et fécondes en funestes conséquences ;
catholiques et protestans se croyaient en possession exclusive de la vérité,
de toute la vérité religieuse, et en droit de l'imposer par la force à leurs
adversaires dès qu'ils en avaient le pouvoir. Les uns et les autres étaient
étrangers au re^)ect de la conscience humaine , de la pensée humaine,
de la liberté humaine. Ceux qui la réclamaient pour leur propre compte
quand ils étaient faibles n'en avaient plus souci envers les autres,
quand ils se sentaient forts. » Au moment où M. Guizot va raconter ces
guerres sanglantes qui se terminent par le drame effroyable de la Saint-
Barthélémy, il s'arrête, comme s'il avait peur d'aller trop loin et d'être
plus sévère que ne le veut la justice pour les auteurs du massacre. 11
n'a pas sans doute l'intention de les amnistier, mais il pense qu'ils
ne doivent pas être frappés seuls. « C'est une méprise et une injustice
trop communes, dit-il ^ de faire peser presque exclusivement do tels
faits, et la réprobation qui leur est due, sur les grands acteurs histori-
ques dont le nom y reste attaché. Les peuples eux-mêmes en ont été
bien souvent les principaux auteurs; ils ont bien souvent précédé et
poussé leurs maîtres dans les désastreux attentats qui ont souillé leur
histoire, et c'est sur les masses, comme sur les chefs, que doit peser le
juste arrêt de la postérité, » Il montre alors, par une série d'exemples,
que les massacres pour cause de religion ont commencé par des mains
populaires bien plutôt que par des volontés royales. C'est ainsi que
dans les deux partis s'était peu à peu accréditée cette opinion que l'as-
sassinat était permis pour la bonne cause. M. Guizot a raison de regar-
der tous ceux qui ont pris part à ces exécutions sommaires, à quelque
culte qu'ils appartiennent, dans quelque rang de la société qu'ils soient
placés, comme des complices lointains de la Saint-Bartbélemy.
Si le xvi^" siècle abonde en scènes lugubres,, il présente aussi des cA-
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tés moins sombres et phis attrayans. M. Gaizot s^est bien gardé de les
omettre. 11 s'est plu à nous dépeindre tes grands caractères de ce temps,
le premier des Guises, Gondé, Goligny; en foce de ces fanatiques sans
]^tié, comme le baron des Adrets, ou ce Montluc qui parcourait la
Guienne en faisaiH pendre les huguenots aux piliers des halles sous
prétexte « qu*uQ pendu étonne plus que cent tués, » il a p)aoé les sages,
les modérés, comme L'Hospital, qui mettaient les passions de secte
au-dessous des intérêts du pays. Il les montre cherchant à s'organiser,
à former un tiers-parti, bien faible encore au milieu de cette déraison
générale, mais qui doit finir par rallier les espiits éclairés, qui domi-
nera bientôt dans la haute bourgeoisie et les parlemens, et dont la Mé-
nippée, oe chef-d'œuYre de patriotisme et de bon sens, sera l'admirable
expression. Ges politiques, comme on les appelle, commencent à s'a-
p^cevoir qu'il n'est pas indispensable, quand un état est divisé entre
deux religions rivales,, d'exterminer l'une d'elles, pour que l'autre vive
en paix; ils pensent qu'il vaut mieux qu'elles s'accommodent ensemble
par des concessions mutuelles. Ainsi dans les temps les plus sombres
de notre histoire, au milieu des massacres auxquels la religion sert de
prétexte, on commence à entrevoir la liberté religieuse dont l'édit de
Nantes jettera les premiers fondemens. La liberté politique profite aussi
des malheurs puMics. Le pouvoir absolu a besoin d'être heureux pour
n'être pas contesté. Au premier revers, le prestige cesse; on ose regarder
en face cette autorité souveraine devant laquelle on baissait les yeux, et
l'on s'étonne de la trouver si médiocre et si vide. Si les revers continuent,
elle ne peut bientôt plus résister, et en est même quelquefois réduite,
ce qui est le dernier des afiEronts pour elle, à se mettre sous la protec-
tion de la liberté. G'est ainsi que François 11 et Henri III, à bout de
moyens pour rétablir la concorde dans le pays, durent .'convoquer les
états-généraux. Il est vrai que, pour en neutraliser l'effet, ils ordonnè-
rent à leurs baillis d'empêcher à tout prix Félectioa des députés qui
leur étaient contraires, et qu'ils n'hésitèrent même pas, s'ils étaient
élus, à les faire attaquer sur la route par des gens décidés « à les mettre
en un lieu où ils ne feraient jamais ni bien ni mal. » Mais il en réchap-
pait toujours quelqu'un qui venait apporter à l'assemblée une parole
indépendante et réclamer les droits qu'avait la nation à voter ses im-
pôts et à prendre part au gouvernement de ses affaires.
M. Guizot, comme on le pense bien, a grand plaisir à raconter toutes
ces tentatives. Ge qui le rend plus heureux encore, c'est de nous re-
tracer le grand règne d'Henri IV. Il est charmé de ce sens droit et net,
de cet esprit pratique, si éloigné de toute infatuation, si ennemi de tou
mysticisme, qui se bat et négocie en même temps, qui consent à payer
ce qui lui appartient pour n'avoir pas à le conquérir, qui cède à l'opi-
nion au lieu de se raidir contre elle, et qui fait à la paix publique le
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2i0 BBYUE DES DEUX MONDES.
plus grave de tous les sacrifices, celui de sa foi. M. Guizot Tapplaudit
de toutes ces concessions; il l'approuve môme, et sans réserve, de s'être
fait catholique, a Je ne saurais mesurer précisément, dit-il, quelle part
Tambition, l'intérêt personnel, Tégoïsme royal, ont pu avoir dans l'abju-
ration religieuse d'Henri IV; je ne prétends pas nier la présence de ces
infirmités humaines, mais je demeure convaincu que la part du patrio-
tisme a été la plus grande, et que le sentiment de ses devoirs de roi
envers la France en proie à tous les maux de la guerre civile et de la
guerre étrangère a été le mobile déterminant de sa résolution. » Sully,
tout protestant qu'il était, l'avait conseillée à Henri IV; il pensait que
c'était pour lui le seul moyen a de posséder tranquillement ce grand,
riche et populeux royaume, et d'être en condition de pouvoir faire de
grandes et loyales associations étrangères, n Le fait est qu'à partir de
sa réconciliation avec l'église tout parut réussir au roi, qui reconquit
son royaume pièce à pièce. Cest vraiment une merveille de voir avec
quelle rapidité la France, qui semblait irrévocablement perdue sous
Henri III, s'est relevée sous Henri IV. Il l'avait trouvée ruinée, épuisée,
divisée en mille factions, occupée par l'étranger, que tous les partis ap-
pelaient à leur aide; il la laissa riche, unie, réconciliée avec elle-
même, redoutée de ses voisins, et, comme c'est son usage, rêvant déjà,
au lendemain de ses désastres, des projets de domination.
M. Vitet disait, il y a deux ans, au sujet du premier volume de M. Gui-
zot, «que l'histoire de France est une source d'enseignemens et de
consolations. » Il est bien plus naturel encore de le dire après le troi-
sième ; il n'y a pas de lecture qui soit plus faite pour nous donner du
cœur. Le règne d'Henri IV montre que nous ne devons jamais perdre cou-
rage et combien de ressources il reste à la France quand an la croit tout
à fait abattue. Cest la leçon qu'il faut tirer du livre de M. Guizot. On
trouverait assurément beaucoup d'autres éloges à en faire; on pourrait
remarquer surtout combien cette main reste ferme malgré les années;
on admirerait cette étendue de vues, cette richesse de souvenirs, cette
sûreté de jugement, cette aisance avec laquelle l'auteur mêle sans cesse
ses propres pensées à celles des contemporains; mais il me semble que,
dans la situation où se trouve notre pays, il y a autre chose à louer
dans ce bel ouvrage que des mérites littéraires. II vaut mieux remercier
M. Guizot d'avoir consacré sa vigoureuse vieillesse à faire une œuvre
utile qui nous enseigne à ne pas désespérer de nous-mêmes et de la
France. gaston boissibr.
f^e directeur-gérant, C. Buloz.
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LA.
POÉSIE PHILOSOPHIQUE
DANS LES NOUVELLES ÉCOLES
UN POÈTE POSITIVISTE.
I.
11 nous a paru digne d'intérêt de rechercher dans la poésie con-
temporaine le reflet des nouvelles idées qui traversent et agitent à
l'heure présente la conscience de l'humanité. Le grand mouvement
qui se poursuit si activement dans les hautes sphères de la science
doit avoir son contre-coup ailleurs. Sôus la pression ou la menace
des événemens intellectuels qui se préparent , il n'est pas possible
que les esprits demeurent en repos, et que la paix même des anti-
ques croyances ne soit pas profondément troublée. Les nouvelles
théories, diverses par les explications qu'elles proposent, unanimes
par les négations qu'elles imposent, les systèmes qui généralisent
si hardiment les résultats des sciences positives et les groupent sous
certaines vues d'ensemble, se sont emparés de l'attention publique
dans les régions où l'on pense; on a eu bientôt fait d'en déduire
les conséquences, d'en mesurer la portée, d'en déterminer l'in-
fluence pratique. De là dans les idées un grand ébranlement qui se
propage et s'étend. Quelque chose de solennel s'annonce, comme à
la veille des crises de l'esprit humain.
TmiB III. — 15 Mal 1874» 16
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2&2 BEYUE DES DEUX MONDES.
Chaque conception philosophique a pour effet de modifier non-
seulement la conscience, mais l'imagination des hommes d'une épo-
que, en changeant leur manière de sentir la vie et de comprendre
la mort. Or la vie et la mort, n'est-ce pas le tout de l'homme, le
problème où tous les autres aboutissent? Du môme coup se modifient
le sentiment religieux et le sentiment poétique, associés aux mêmes
fortunes. Je parle de ce sentiment religieux tel qu'il se rencontre
souvent dans le monde et dans le temps où nous vivons » vague,
indéfini, et qui, n'étant astreint à aucun dogme précis, suit presque
sans résistance le triomphe alternatif des doctrines contraires, s'éle-
vant ou s'abaissant avec elles, se consolidant sous certaines in-
fluences, s'évaporant et se subtilisant sous d'autres, changeant de
nature et de forme, selon les perturbations atmosphériques qu'il
subit, dans les divers climats d'idées qu'il traverse. Le sentiment
poétique subit les mêmes variations; il porte l'empreinte plus ou
moins troublée de ces révolutions intellectuelles qui modifient l'as-
pect des choses divines et humaines. Et cela doit être. Qu'est-ce au
fond que la poésie? Quel en est le thème étemel? Qu'exprime-t-elle
sous les formes les plus variées? M. Jouffroy le disait, il y a près de
quarante ans, dans une de ces pages où revit ce grand esprit avec sa
grandeur et son charme. « L'âge d'innocence a sa poésie, l'âge mûr
a la sienne, et telle est la supériorité de celle-ci qu'en se révélant
à nous elle flétrit, elle décolore, elle anéantit le charme de la pre-
mière. Il est singulier d'appeler poésie cette superficielle inspiration
qui s'amuse à célébrer les joies frivoles, à déplorer les douleurs éphé-
mères des passions. La vraie poésie n'exprime qu'une chose, les tour-
mens de l'âme humaine devant la question de sa destinée. C'est là
de quoi parle la lyre des grands poètes, celle qui vibre avec une mo-
notonie si mélancolique dans les poésies de Byron, dans les vers de
Lamartine. Ceux qui n'ont pas assez vécu ne comprenn^t qu'à moitié
ces sourds accens, traduction sublime d'une plainte étemelle, mais
ils retentissent profondément dans les âmes mûres en qui les grands
problèmes ont développé le véritable sentiment poétique. A elles
seules, il est donné de comprendre la haute poésie lyrique» à elles
seules, pour mieux dire, il est donné de sentir la poésie, car la poé-
sie lyrique est toute la poésie; le reste n'en est que la forme. » Oa
les doutes mélancoliques qu'inspirent ces questions, ou les rêves
tantôt sombres et briilans par lesquels on s'est efforcé de les ré-
soudre, voilà ce qui attire irrésistiblement les poètes dignes de ce
nom. Et si cela est vrai de tous les temps, combien cela doit être
plus vrai encore d'un temps comme le nôtre, livré à de telles agita-
tions de doctrines, à de si dramatiques perplexités de conscience I
Imagine-t-on en effet de plus saisissans contrastes avec les vieilles
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UN POÈTE POSmviSTB, 243
croyances de rbnmanité, celles qtd semblaient faire partie d'elle-
même et de sa raison, que cette invasion formidable des doctrines
naturalistes et positives, qui de toutes parts pénètrent l'esprit hu-
main, et le dépossèdent lentement ou violemment de ses plus in-
times et de ses plus chères convictions? On avait bien vu quelque
diosé d'analogue dans la crise philosophique du xvm* siècle; mais,
en dehors de quelques penseurs comme Diderot, qui portait déjà
dans sa pensée les suggestions scientifiques du siècle suivant, ce
n'était là qu'une tempête de surface, n'atteignant pas le fond de
4éisme et même de christianisme persistant, — crise d'incrédulité,
l^re ou passionnée selon les esprits, en partie provoquée par les
imprudences de conduite ou les excès de pouvoir de l'église oflS-
cielle, voltairianisme élégant, mode d'opposition passagère, sorte de
fronde politique, quand ce n'était pas simplement une forme com-
mode de la frivolité licencieuse se servant des doctrines nouvelles
comme d'un voile pour couvrir des désordres qui n'avaient rien de
philosophique. — C'est autre chose aujourd'hui. La lutte qui s'en-
gage dans la conscience humaine est plus profonde et autrement
grave. Il s'agit bien cette fois de notre destinée tout entière, mise
comme enjeu suprême dans cette grande partie qui se joue autour
de nous, en nous, et dans laquelle, si nous perdons, l'honmie perd
son dieu.
Un autre idéal de vie, une autre destinée, s'imposent à nous, si les
doctrines nouvelles ont raison. II ne faut pas s'y tromper, et toute
illusion à cet égard serait une faiblesse d'esprit ou un aveuglement
Tolontaire. 11 est plus viril et plus digne de voir les choses telles
qu'elles sont, et de prendre son parti en conséquence: M. Max Hui-
ler, dans des leçons récentes données avec éclat à l'institution royale
de la Grande-Bretagne, raillait ingénieusement ces j^er^nnes qui se
dédoublent intellectuellement, estimant safis doûie c[ue la recherche
scientifique, quelles que soient les découvertes auxquelles elle abou-
tit , ne doit jamais toucher les convictions morales ou religieuses. '
Audacieuses dans leurs idées * spéculatives , timorées dans leurs
croyances pratiques, quel singulier et ridicule contraste 1 «Elles
semblent admettre que le monde a été créé deux fois, l'une d'après
Moïse, l'autre d'après Darwin. J'avoue que je ne puis adopter cette
^tinction artificielle, et il me prend envie de poser à ces philoso-
phes à sang-froid la cpiestion que le paysan allemand posait à son
évêque, qui, comme prince, s'amusait tout le long de la semaine,
^t, comme évêque, passait le dimanche en prière : « Qu'advien-
dra-t-il de l' évêque, si le diable arrive et enlève le prince î » —
M. Max Mûller a raison. La recherche scientifique n'est pas un simple
délassement intellectuel, et les croyances du savant ne peuvent se
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2&i REVUE DES DEUX MONDES.
séparer de celles de rhomme qui est dans chaque savant, a Quand
on s'embarque à bord d'un navire, il y faut mettre les deux pieds,
on ne peut en laisser un sur la terre ferme. En quelque lieu, qu'il
nous conduise, il faut l'y suivre; en quelque lieu qu'il nous dé-
barque, il faut tenter d'y vivre. La conception du monde et de notre
place dans le monde, telle qu'elle a été présentée par M. Darwin et
plus vigoureusement définie par quelques-uns de ses successeurs,
ne touche pas seulement aux intérêts de la science, elle va droit au
cœur, et doit devenir pour tout homme aux yeux de qui la vérité
soit scientifique, soit religeuse, est sacrée, une question de vie et
de mort dans la pleine acception du mot. » Tout est sérieux ici, tout
doit l'être. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est que parmi les
conséquences extrêmes, mais infailliblement prévues, redoutées par
quelques-uns des représentans des nouvelles écoles, acceptées avec
résolution par d'autres, est cette conception qui proscrit avec l'idée
d'un créateur toute idée de finalité comme contraire à la science,
d'où suit nécessairement qu'il faut renverser les termes du problème
de la destinée, qu'il faut le poser tout autrement, si l'on n'aime pas
mieux tout simplement y renoncer.
Ce qui résulte en effet des généralisations scientifiques les plus
fortement liées, les plus logiques, qui ont été produites autour de
nous dans ces derniers temps, c'est une idée toute nouvelle de 1^
vie, dans lacjuelle une suite de phénomènes nous a introduits à
une heure donnée, d'où la liaison d'autres phénomènes nous re-
tirera demain, manifestations passagères, expressions momentanées
de la forcp unique , universelle, inconsciente, apparitions acciden-
telles à la surface du temps et de l'espace infinis. Le monde n'est
plus ce tout harmonieux où chaque être, le plus humble et le plus
sublime, avait sa nature déterminée, sa destination spéciale, dans
un ensemble de natures et de fins prévues et coordonnées par la
pensée créatrice. Si l'harmonie se produit ici ou là, ce n'est pas
une intention, c'est un résultat. Il ne faut plus s'abandonner à ces
vagues rêveries d'autrefois, à ces songes énervans d'une philosophie
sentimentale, qui aimait à se demander pourquoi l'homme avait été
mis en ce monde, quelle est sa fin, ce que Dieu a voulu obtenir de
lui en lui imposant la dure lâche de vivre, en vue de quelle des-
tinée il l'éprouve, quelles espérances enfin justifient le mal lui^
même et rendent la souffrance sacrée. Cet ordre de questions est à
jamais fermé! On doit exclure de la conception nouvelle ces trois
idées : la finalité qui présidait à l'ensemble de l'univers et en ré-
gissait chaque détail, la pensée suprême qui l'expliquait, la bonté
parfaite qui la faisait aimer. La nécessité règne à la place de la fina-
lité, une nécessité mécanique selon les uns, dynamique selon les
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UN POÈTE POSITIVISTE. 245
autres» mais en tout cas une nécessité sans conscience et sans
amour.
Au point de vue des philosophies les plus récentes, il n'y a
qu'ime loi qui règle les manifestations d'une force unique. Cette
force identique à elle-même sous ses métamorphoses apparentes
exclut toute idée de commencement ou de fin. Elle ne peut ni avoir
commencé ni cesser d'être. Elle est tout ce qui est ou du moins
tout ce que nous mettons sous cette notion d'existence. Concevoir
qu'elle ajt pu commencer ou qu'elle puisse finir, ce serait concevoir
le néant, le placer avant ou après, c'est-à-dire concevoir une con-
tradiction. Les forces physiques, les forces vitales, les forces so-
ciales, sont les manifestations diverses de cette force; elles en re-
présentent, pour ainsi dire, les divers degrés d'intensité. Voilà la
réalité expérimentale, tout le reste n'est que pure rêverie. La na-
ture n'est que le cercle immense dans lequel s'agitent éternelle-
ment ces diverses manifestations de la force, se transmettant et se
transformant les unes dans les autres. Une multitude de systèmes
de mouvemens se forment et se décomposent selon des rhythmes
déterminés. C'est là tout le secret de la naissance et de la mort.
Des mouvemens qui s'intègrent ou se désintègrent, voilà l'histoire
uniforme, sous des apparences variées, des grands corps astrono-
miques, des organismes vivans et des organismes sociaux. L'his-
toire d'un corps vivant nous raconte en raccourci et nous peint sen-
siblement celle d'un monde. L'évolution, l'équilibre, la dissolution,
c'est par cette triple phase que passe toute existence individuelle
ou collective. — L'astronomie, la géologie, la physiologie, l'histoire
des sociétés humaines, ne représentent réellement aux yeux de
l'observateur que des combinaisons de mêmes phénomènes élé-
mentaires variées à l'infini. Qu'est-ce que la vie universelle? Une
succession d'êtres et de formes en fonction de naissance et de mort.
Qu'est-ce que chaque vie individuelle? Un moment insignifiant dans
ces variétés de combinaisons et de transformations de mouvemens.
Qu'est-ce que l'humanité? Une collection de ces momens.
La vie individuelle, l'histoire tout entière, ne sont plus que des
épisodes imperceptibles perdus dans l'œuvre immense, éternelle de
la nature, des accidens sans avenir et sans portée, des quantités
infinitésimales que le penseur peut négliger dans la production uni-
verselle et infinie dont le Cosmos lui-même n'est qu'un jeu peut-
être fortuit et momentané. L'incommensurable nous déborde et
nous écrase de toutes parts. Que viendraient faire ici les ridi-
cules protestations d'une chétive personnalité qui ne voudrait pas
se résoudre à disparaître et qui jetterait dans l'infini le cri de son
impuissance révoltée? Ira-t-on de nouveau repaître l'imagination
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246 BEYUfi DES DEUX MONDES.
humaine des faux espoirs par lesquels les vieilles religions et les
vieilles philosophies l'enivraient et l'exaltaient dans le vide? Il y a
un moyen plus digne de nous consoler. La science nous montre la
véritable immortalité, celle de nos œuvres, de nos travaux, de nos
pensées, celle enfin de la race qui sort de nous. Encore faut-il bien
nous pei^uader que ce n'est là qu'une immortalité toute relative
et provisoire. Ce n'est qu'un prolongement abstrait de notre exis-
tence dans un temps indéfini, mais certainement limité, bien que
U limite échappe à nos yeux et même à notre pensée. L'humanité
mourra, comme chaque société humaine sera morte, comme chaque
homme sera mort. La terre elle-même qui porte les hommes, comme
un navire ses passagers, la terre périra, non dans les forces élé-
mentaires qui la constituent, mais dans sa forme et son organisme
actuels. Le soleil , qui est la source de vie pour cette partie du
monde, s'éteindra. La mort s'étendra sur l'immensité sidérale; elle
en fera je ne sais quelle gigantesque nécropole où flotteront confu-
sément les cadavres des mondes et les soleils éteints. L'évolution
cosmique elle-même aura une fin, puisqu'elle est im mouvement;
mais cette fin n'en atteindra que les manifestations éphémères : la
force elle-même ne peut pas s'anéantir.
Que nous importent après tout soit le repos relatif de cette force,
soit les résurrections possibles de nouveaux univers impossibles à
concevoir, complètement différens de tout ce qui est maintenant, et
dans lesquels il n'y a pas de place pour ces multitudes de généra-
tions qui auront mesuré par tant de souffrances et de mérites inu-
tiles les longs siècles de l'humanité? Ainsi s'ouvre, aux limites
mêmes de notre connaissance, un au-delà inconrmensurable que
reconnaissent toutes les écoles nouvelles, naturalistes et positi-
vistes, dont elles prétendent avoir la claire vision, tout en arrêtant
la pensée et la destinée de l'homme dans le cercle de la réalité phé-
noménale que mesurent nos facultés, dans le champ circonscrit des
lois que nous pouvons vérifier. Immensité matérielle et intellec-
tuelle à la fois, soit le fond de l'espace sans bornes, peuplé de
mondes sans nombre, soit l'enchaînement des causes sans terme, ce
double infini, ou pressenti par la pensée quand elle essaie de re-
monter à un premier principe, ou dévoilé par l'astronomie et de-
viné au-delà du Cosmos actuel, cette immensité, c'est comme un
océan, nous dit-on, qui vient battre notre rive et pour lequel nous
n'avons ni barque, ni voile. — Qu'importe encore une fois, puis-
que dans cette immensité l'homme est un étranger? Devant ces hy-
pothèses gigantesques que l'on jette comme une proie à notre ima-
gination, dans ces espaces que les productions incessantes de la
force ne ren^liront jamais, même pendant l'éternité, notre person-
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UN POETE POSITIVISTE. 247
nalité s^éponvante, parce qu'elle se sent là perdue, anéantie. Pa^
cal, qui a ressenti dans sa grande âme toutes les émotions, j'oserais
dire tous les frissons de l'infini, aurait seul pu rendre le désespoir
de l'âme humaine aux prises avec ces implacables pensées. U éprou-
vait quelque chose d'analogue quand il disait : a Le silence étemel
de ces abîmes infinis m'effraie, » ou bien encore : a En regardant
tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même
et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir ce qui l'y
a mis, ce qu'il y est venu fi&ire, ce qu'il deviendra en mourant,
j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté dans une île
déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est et
sans moyen d'en sortir, d Voici que de ces abîmes silencieux une
voix est sortie: Pascal n'est plus seul, il est sauvé; mais imagi-
nez un Pascal sans Dieu, un Pascal sans la croix, en face de cette
solitude sans bornes, muette et ténébreuse, où sa personnalité est
jetée à l'abandon. Il se sent gagné par le désespoir, par la folie de-
vant ces abîmes, il ne peut en soutenir l'horreur, il va s'y englou-
tir; mais quel cri sublime il aurait poussé avant de disparaître dans
le gouffre 1
C'est l'état où doivent être les grandes imaginations poétiques,
s'il en est, parmi celles qui, détachées de toute croyance positive,
s'abandonnent au souffle des idées nouvelles. Jamais la situation
des esprits n'a été, en un certain sens, plus pathétique qu'aujour-
d'hui. C'est l'heure de la crise suprême où il faut faire son choix
entre deux directions contraires, et, si l'on a fait son choix, renoncer
à toutes les anciennes doctrines, les vieilles institutrices et les conso-
latrices de l'humanité, sur le commencement et la fin des choses, la
destinée de l'homme, le caractère indélébile et sacré de la person-
nalité qu'il crée par la souffrance et la vertu, sous le regard d'un
Dieu, son juge et son témoin. Il n'est pas possible qu'un poète vi-
vant dans un temps pareil au nôtre, où tout est remis en question,
ravenh* et le passé du monde, le mystère de la vie et de la mort,
ne ressente pas profondément dans son âme l'émotion de ces pro-
blèmes si violemment agités, et ne s'en fasse pas à un jour donné
l'interprète dans des vers qui resteront comme l'expression ini^irée
d'un moment vraiment tragique dans l'histoire de rhumamté*
IL
Ce poète s'est rencontré. Au milieu des frivolités galantes, des
jeux plastiques, des ciselures où s'amuse la poésie contemporaine,
au-dessus des mièvreries sentimentales où elle s'attarde, voici
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218 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'un grand cri a retenti, un cri superbe, impie et désespéré. Je
l'ai recueilli. C'est Taccent authentique d'un vrai poète, absolu-
ment sincère, supérieur à la plupart de ceux que l'on cite aujour-
d'hui, indépendant des petits groupes, des pléiades et des coteries,
bien digne d'attention certes par le sentiment des problèmes, par
l'ardeur douloureuse qu'il apporte à les étudier, par la profondeur
des émotions qu'il en reçoit et qu'il nous communique dans une
langue parfois étrange, incorrecte, mais puissante, imagée, forte
jusqu'à l'âpreté, lyrique, où circule une âme passionnée, une âme
de feu. On ne s'y trompera pas cette fois : c'est la révélation d'une
intelligence remuée jusque dans ses profondeurs par les philo-
sophies nouvelles, soit celle de M. Auguste Comte, soit celle de
M. Darwin ou de M. Herbert Spencer. Cette poésie ardente et souf-
frante mérite d'être retenue comme le témoignage de la crise mo-
rale et religieuse que nous traversons, l'expression momentanée de
l'esprit humain à cette heure de lutte et de trouble. Â ce titre, elle
nous appartient : elle nous apporte l'écho des souffrances et des
luttes d'une génération dans une conscience profonde et grave ,
digne par sa sincérité de les ressentir, par son talent de les expri-
mer. Que nous voici loin soit de l'éclectisme railleur de Voltaire
nous racontant si gaîment les contradictions des Systèmes^ soit de la
sérénité de Goethe luttant de calme et de splendeur poétiques avec
l'indifférence et la magnificence de la nature 1 Ici nous sommes dans
une tout autre région de sentiment et d'idée, et pour ainsi dire sous
un autre climat moral. C'est la révolte contre les vieilles croyances
qui domine dans cette sombre poésie; mais c'est aussi la tristesse
des nouvelles doctrines, c'est l'effroi devant le vide entrevu, parfois
le désespoir et quelque chose comme l'hallucination du néant.
Ce petit livre, composé d'une douzaine de morceaux, imprimé
plus que modestement, distribué à quelques personnes, et qui n'é-
tait pas même destiné par son' auteur à la publicité (1), il est né
d'une inspiration vraie, il vivra. On assure que l'auteur est une
femme; on ne s'en douterait pas à l'énergie et à la virilité de la
pensée. Tout cela d'ailleurs n'importe guère; c'est une partie de
l'âme moderne que nous voyons à découvert dans ce livre, ce sont ses
agitations morales , ses emporteraens et tout à côté ses décourage-
mens. Cela seul nous intéresse. Ses colères d'abord et ses protesta-
tions contre le Dieu qu'elle abandonne, voilà ce qui frappe l'esprit
dès que l'on ouvre ces pages. Le lecteur est saisi par la violence des
anathèmes contre les vieilles formes de l'idéal et du divin, que le
poète répudie avec trop de haine pour n'y pas croire un peu. On
(1) Poésies philosophiques, par L. Ackernumn.
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UN POÈTE POSITIVISTE. 249
n'injurie ainsi que ce qu'on est habitué à craindre et ce qu'on re-
doute encore.
Lisons ensemble quelques vers de ce Promithée qui a su être
original même après celui de Byron , celui de Shelley, celui de
Goethe. C'est un des sujets favoris de la poésie moderne et l'un de
ceux qui se prêtent le mieux à l'inspiration philosophique. Byron,
dans le transparent symbole qu'il emprunte au vieil Eschyle, montre
l'homme en lutte avec la destinée, rompant cette trame artificielle
du sort dans laquelle les faibles seuls restent captifs. Goethe crée un
Prométhée spinoziste, s' écriant qu'il est le maître même de la na-
ture par son activité, et qu'ep dehors de la nature et de l'homme
il ne pourrait y avoir que des pouvoirs vassaux du destin^ ce qui les
placerait au-dessous de l'homme. Le drame de Shelley, c'est la dé-
livrance du prisonnier de Jupiter par l'avènement d'une foi nou-
velle, la foi à la puissance de la nature, la seule divinité; il célèbre
la chute des idoles, la ruine des vieilles tyrannies qui tombent de-
vant la science. C'est évidemment de la pensée de Shelley que se
rapproche le hardi Prométhée de M?"* Ackermann. La pièce s'ouvre
par des imprécations :
Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile
Uennemi terrassé que tu sais impuissant;
Écraser n*est pas vaincre, et ta foudre inutile
S'éteindra dans mon sang.
Quel est son crime? 11 a voulu relever l'homme, jeter l'étincelle de
la pensée dans l'obscur limon dont cette pauvre et tremblante créa-
ture était pétrie; il a tenté de le faire croire à des dieux démens, il a
voulu inaugurer une ère d'amour sur cette terre cruelle , abreuvée
de sang :
O mes désirs trompés! 6 songe évanoui!
Dos splendeurs d*un tel rêve encor l'œil ébloui,
He retrouver devant l'iniquité céleste,
Devant un dieu jaloux qui frappe et qui déteste,
Et dans mon désespoir me dire avec horreur :
« Celui qui pouvait tout a voulu la douleur! »
Mais la vengeance est là qui s'apprête. Un esprit de révolte, des-
cendu de ce rocher expiatoire, va transformer la terre. Le vieux
captif du Caucase a choisi son héritier. Déjà grâce à lui, la raison
s'est afiermie, le doute va naître. Bientôt les mortels s'enhardiront
au point de citer le tyran divin à leur tribunal. « Pourquoi nos
maux? s'écrieroot-ils; pourquoi le caprice et la haine d'un dieu? »
Et alors s'élèvera contre ce dieu un juge, la conscience humaine;
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250 HETUE DES DEUX MONDES.
elle ne pourra l'absoudre, et le rejett^a. Ce sera le vengeur promis
à la détresse de Prométhée :
Délivré de U foi connue d*an mâiwaii rôve,
L*bomme r^udiera les tyrans immorteU,
Et n*ira plus, en proie à des terreurs sans trôre,
Se courber l&cheknent au pied de tes autels.
Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide,
letant sur toi son voile éternel et splendide,
La nature déjà te cache à son regard;
U ne découvrira dans l'univers sans borne
Pour tout dieu désormais qu'un couple aveugle et morne,
La Force et le Hasard.
llontre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine
Contre ce fugitif à ton Joug échappé.
Refusant dans ses maux de voir ta main divine,
Par un pouvoir fatal il se dira frappé,
n tombera sans peur, sans plainte, sans prière»
Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre
Pour Tentendre pousser au fort de son tourment
Un seul cri qui t'atteste, une injure, un blasphème,
n restera muet; ce silence suprême
Sera ton ch&timent.
Prométhée n'est qu'une belle imprécation; mais c'est tout un drame
lyrique, en quatre parties, que M"*" Âckermann a consacré à la
grande figure et au grand nom de Pascal. Le Sphinx, la CroîXy
Vlncormuey le Dernier Mot, voilà les divisions de cette œuvre, la
plus étendue et Tune des plus hardies du livre. Ici d'ailleurs l'au-
dace des anathëmeç redouble : ils ne s'adressent plus à un dieu my-
thologique, à un dieu de convention, au vainqueur des titans; ce
ne sont plus des foudres inoffensives que le poète va provoquer.
Ses coups portent plus haut; c'est jusqu'au Dieu de l'Évangile que
remontent les ardentes apostrophes de son impiété exaspérée. C'est
la croix qu'il veut abattre, la croix libératrice qui s'élève à ce som-
met sublime où se fait le partage des deux mondes, le monde anti-
que avec l'esclavage et la haine, le monde moderne avec l'égalité
des âmes et la loi de l'amour. Tout cela ne satisfait pas le poète, et
s'il faut accepter la sombre alternative posée par Pascal : croire ou
désespérer, eh bien! il désespérera; mais d'abord il décrit en traits
superbes la lutte de Pascal avec le sphinx. Dans ce pâle et frêle chré-
tien qui l'a défié, le sphinx est tout surpris de trouver un athlète
héroïque.
Quels assauts! quels élans! Jamais lutte pareille
Ke s*était engagée à la clarté des deuxl
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\m POÈTB POSITIVISTE. 261
Parfoi» lé sphinx, outré d'une telle assaramse.
Tentait de t*arracher un rôve, une espérance^
Tu ne lâchais pas prise, et ranimai ailé
De ses ongles en vain labourait ta poitrine;
Tu regardais couler ton sang avec transport,
Dans tes bras déchirés pressant la foi divine,
Et tu livrais tes flancs pour sauver ton trésor.
Pascal est vainqueur. Que va-t-il faire de sa victoire? Un hommage
à la terreur insensée qui va tout prendre, sa force , sa volonté, sa
raison :
Comment? tant de faiblesse après tant de vaillance?
Puisqu'entre ces trépas tu pouvais ûdre un choix,
N'eût-il pas mieux valu périr sans défaillance,
Dévoré par le sphinx, qu'écrasé sous la croix?
Cette vie cependant si pleine de luttes terribles et de dévorantes
austérités, elle eut son heure d'enchantement. La légende d'un
amour profond et délicat est venue jusqu'à nous. Quelle était cette
femme assez belle, assez noble, pour avoir un instant soumis ce
cœur si fier? Les hommes ont à peine murmuré un nom :
L'image fugitive à peine se dessme$
C'est un fantôme, une ombre, et la forme divine
En passant devant nous garde son voile au front..*
Si la triste et chaste inconnue sut qu'elle fut aimée et par qui, quelle
dut être son ivresse, et quel dut être aussi son efiroi !.. Mais bientôt
les scrupules vinrent assaillir l'âme douloureuse de Pascal, et son
amour s'immola lui-même ,
Se croyant un péché, lui qui n'était qu'un rêve !
La foi reprit tout dans ce cœur : aussi quelle dure apostrophe au
dieu jaloux I
Dans ton avidité désastreuse, infinie,
Tu ne hii laissas rien qu'une* croix et la mort;
Oui, tu kd ravis tout, et trésor à trésor;
Après son chaste amour, tu lui pris son génie.
Sacrifice complet! Jamais être mortel
N'avait encor livré tant de dons à ta flamme.
Ton rayon devint foudre en tombant sur cette àme;
n a tout dévoré, l'hdocauste et l'anteL
Alors éclate le dernier mot du poète. Dût la noble cendre de Pas-
cal frémir d'horreur, le poète veut exprimer les colères que son
&me tient amassées. Oui, tout est vrai, Pascal, dans les sombres
peintures que tu fais de l'homme. Voilà bien nos tortures, nos dé-
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252 REVUE DES DEUX MONDES.
sespoirs, nos doutes; mais, lorsque, nous traînant des sommets aux
abîmes, tu nous tiens suspendus entre deux infinis, tu crois que tu
n'as plus qu'à dévoiler la foi pour nous voir tomber anéantis sur
son sein ! Tu t'es trompé, Pascal !
Quand de son Golgotha, saignant sous Tauréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir sur nos cœurs ulcérés,
Quand il ferait Jaillir devant notre &me avide
Des sources d*espérance et des flots de clarté,
Nous nous détournerions du tentateur ccSIeste,
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser rechange inégal et funeste.
Notre bouche Jamais n*aurait assex de « non 1 »
Non à la cnux sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr Tesprit humain ,
Qui, devant le progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin!
Non à cet instrument d*un inf&me supplice
Où nous voyons, auprès du divin innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la Justice;
JVbfi à notre salut, s*il a coûté du sang;
• •..... Non même à la victime
Et non par-dessus tout au sacrificateur !
Eh quoi! peut-on croire qu'il est un Dieu, qu'il dispose de la
force infinie, et qu'il assiste aux jeux sanglans de l'arène humaine,
imposant le massacre, infligeant l'agonie? Faudra- t-il donc saluer
ce dieu cruel comme le gladiateur mourant saluait césar? S'il existe»
forçons-le par nos anathèmes à révéler sa puissance immorale et à
nous écraser :
Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené,
l\ arrache des cieuz notre planète obscure.
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître.
Vous qui dormez encore au fond de Tavenir,
Et nous triompherions d*avoir, en cessant d'être,
Avec rhumanité forcé Dieu d'en finir*
Oh! quelle immense Joie après tant de souffrance!
A travers les débris, par-dessus les charniers.
Pouvoir enfin Jeter ce cri de délivrance :
Plus d'hommes sous le del, nous sommes les derniers!
A ces accens désespérés, vouant le monde au néant et condamnant
les générations futures à ne pas naître, on croirait entendre un dis-
ciple de Schopenhauer. Le monde est aussi mauvais que possible, et
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UN POÈTE POSITIVISTE. 253
roptimisme est « une absurdité criante inventée par les professeurs
de philosophie pour se mettre d'accord avec la mythologie des Juifs,
qui prétend que tout est bien. » Promenons l'optimiste le plus en-
durci dans les hôpitaux, les lazarets, les cabinets d'opérations chi-
rurgicales, dans les cachots, sur les places d'exécution, sur les
champs de bataille; il verra si la vie est autre chose qu'une chasse
incessante, où, tantôt chasseurs et tantôt chassés, les êtres se dis-
putent les lambeaux d'une horrible curée, une guerre de tous contre
tous , une sorte d'histoire naturelle de la douleur qui se résume
ainsi : vouloir sans motif toujours souffrir, toujours lutter, puis
mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles jusqpi'à ce que
la croûte de notre planète éclate (1). Qu'il vaudrait bien mieux que
Je monde, étant si mauvais, n'eût pas été ou qu'il cessât d'être!
Lui aussi, Schopenhauer, s'écrierait avec volupté sur les ruines du
monde :
Pins d^hommes sous le ciel, aoas sommes les derniers!
III.
Dieu est détrôné. A sa place, les lois aveugles et fatales régnent;
du moins il n'y a plus là quelqu'un à maudire, il y a simplement
quelque chose à subir. Ces souveraines, si elles nous font du mal,
c'est sans le vouloir et sans nous haïr. La raison va-t-elle être satis-
faite? Le poète, qui croit être ici la voix de l'humanité pensante,
va-t-il abdiquer sa colère? Sa colère, oui, non sa tristesse. Je me
souviens à ce propos d'un admirable passage de YÉloa de M. de
Vigny. Elle a tout donné, la vierge mystique, sa part de bonheur,
son innocence, sa beauté, son ciel et son dieu, tout pour apaiser par
un peu d'amour l'orage de haine qui gronde dans le cœur du mau-
dit. £lle espère, à force de sacrifices, ramener le calme dans cette
âme de colère. Elle interroge son funeste compagnon, elle voudrait
du moins, ayant tout donné, que ce don ne fût pas perdu :
Seras-tu plus beureax, du moins es-ta contentt
— Plus triste que Jamais. — Qui donc es-tu? — Satan.
Quelque chose de semblable se passe dans l'âme du poète, où se
représentent comme sur une scène les phases diverses du grand
drame. Substituez à l'Éloa du poète la pensée avec ses inquié-
tudes, ses aspirations, ses sacrifices; substituez l'homme à l'ar-
change proscrit. Elle aussi, la pensée, comme Éloa, est sortie de
(1) M. Ribot, la Philosophie de Schopenhauer, p. 141.
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25A REYUE ras DEUX MONDES.
Fige de rinnocence, elle a subi Tattrait de la science. Elle offire à
rbomme, son compagnon de route et d'exil, la'yérité enfin conquise
après tant de siècles d'illusions douloureuses; elle l'a vu tant de
fois se révolter contre la dure loi de l'épreuve, contre la soufirance,
contre la mort, contre l'amour, parfois pire que la mort, contre Dieu
surtout, qui lui inflige tant de supplices que sa toute-puissance
pouvait lui épai^er. Elle lui q)porte cette consolation suprême, le
grand mot : <t rassure-toi, Dieu n'est pas. » Elle pense que l'homme
va se réjouir enfin, que sa conscience affrandiie des peurs serviles
va respirer à Taise sous un ciel désert. Gomme Éloa, elle lui dit :
a Seras-tu plus heureux, du moins es-tu content? » Et l'homme
aussi lui répond : « Plus triste que jamais, u
C'est bien là Timpression qui règne dans les chants où le poète
annonce et célèbre l'avènement des doctrines nouvelles. On pour-
rait presque dire que c'est l'inspiration imique de cette singu-
lière poésie, monotone, puissante pourtant par la profondeur des
sentimens et la mélancolique beauté des images. Si c'est la vérité
qu'elle révèle, pourquoi donc si peu de joie et si peu d'amour t
Est-ce que le signe sensible de la vérité n'est pas l'ivresse de l'avoir
conquise et le bonheur de la posséder? Eh bien ! lisez cette page
où, pour la première fois, le positivisme a été défini en beaux vers.
Le poète triomphe des dernières conquêtes de la raison et de la
science, mais quel triomphe morne et quelle peinture de l'expia-
tion!
n 8*oayre par-delà tonte science hnmaine
Un vide dont la foi fut prompte à s'emparer.
De cet abtme obscur, elle a fait son domaine;
En s'y précipitant, elle a cru Péclairer.
Eh bieni nous t'expulsons de tes divins royaumes,
Dominatrice ardente, et l'instant esl!*venu.
Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes;
Noua fermons l'inconnu.
Mais ton triomphateur expiera ta défaite.
L'homme déjà se trouble, et, vainqueur éperdu,
Il se sent ruiné par sa propre conquête;
En te dépossédant, nous avons tout perdu.
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,
Tandis qu'obstinément le désir qu'on exile
Revient errer autour du gouffre défendu.
Le poète ne retrouve un peu de calme que dans les rares instans
où il oublie l'homme pour contempler la nature dans ses perpétuelles
métamorphoses. II s'élève alors à une sorte de quiétisme scientifique;
mais il ne s'y complaît pas et ne s'y arrête pas longtemps. Dans
cet ordre d'idées, nous avons remarqué la pièce intitulée le Nuage,
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tN POETE PosrnnsTE. 255
inspirée de Saielley; rinfluenoe du poète anglais est sensible dans
tout le volume. Aussi bien, s'il eût yécu de notre iemps, Shelley
eût été l'interprète prédestiné du naturalisme. Ce Nuage est tout un
symbole de la doctrine de l'évolution. Son histoîra n'est-elle pas
celle même des forces éternelles en circulation dans le Cosmos,
qu'aucune forme ne limite, qu'aucun temps n*épuise, qij^aucun être
ne contient, qu'aucun système, aucune formule ne défiiiira jamais,
qm échappent à la mort, et pour qui la naissance même n'est
qu'une transformation? a Je change, mais je ne puis jnouriri » dit
le nuage :
lÂffm\mjmM^€mftmA qii fms rarvot têtaii
nfaQ>buie «t H«Qr, fibn daM le ciel pv;
L'aÛe oavQite, attendant la aooffle des laoyifttiib
Je plonge et nage en plein aaiw
Le voilà ; il flotte et voyage comme un mirage errant. Vnrnxb
et le soir le colorent tour à tour. II est calme et doux comme une
vision heureuse. Regardez, maintenant c'est la tempête et rhorreur.
On crdrak foir an lein une lotte qii aoinbre.
Quand dhm bond Auieu fendant faîr ébranlé
L'ouragan snr ma proue inaccessible et sombre
S'assied comme un pilote ailé*
La ruine et la mort ont pass^ sur les cités humaines. Voici mainte-
nant ht pluie bienfaisante et la divine fécondité des champs :
6nr le sol altéré, Je m'épapche en ondéea,
La terre rit; je tiens sa ne entre mes mains.
C'est moi qui gonfle au sein des plaines fécondées
L*épi qui nourrit les humains.
Où j*ai passé, soudain tout verdit, tout pullule :
Le sillon que j*enivre enfante avec ardeur.
Je suis onde et je cours, je suis sève et ciieule,
Gacbé dans la source ou la flear*
Un fleuve le recueille; mais un désir irrésistible semble le pousser
plus loin toujours vers un but inconnu; il vole à ce but « comme
un grand trait liquide qu'un bras invisible a lancé. ^) C'est l'océan
qiii l'appelle, qui l'attire, qui l'absorbe amoureusement.
Océan, 6 mon père! ouvre ton aein, j*amvel
Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide,
M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers.
Son rayon tout-puissant baise mon front limpide :
J*ai repris le chemin des airs.
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À
256 REVUE DES DEUX MONDES.
Ainsi jamais d'arrêt, pas de repos; la nature, patiente ouvrière, ne
fait que dissoudre et recomposer.
Tout se métamorphose entre set mains actives;
Partoat le mouvement, incessant et direre,
Dans le cercle étemel des formes fugitives
Agitant llmmense univers*
Nous avons analysé ce petit poème, parce qu'à vrai dire il est une
exception dans le volume que nous avons sous les yeux. C'est le
seul où la philosophie nouvelle s'exprime tranquillement, sans quel-
que retour mélancolique ou passionné sur le sort qui est fait à
l'homme dans l'univers dévoilé par la science. Partout ailleurs le
problème de la destinée revient sous toutes les formes agiter le
poète, l'inquiéter dans la paix préx^ire et factice de ses convictions,
jeter dans sa contemplation le trouble et l'effroi du grand abandon,
la révolte de la personnalité humaine contre la loi qui la condamne
à une apparition éphémère suivie de l'anéantissement. L'amour et la
mort, c'est le texte perpétuel des sombres méditations du poète, et
n'est-ce pas là en effet le double mot qui résume la destinée ter-
restre de l'homme : l'amour, c'est-à-dire la vie , ses joies les plus
pures, ses ivresses, ses enchantemens infinis avec ses aspirations sans
borne et ses rêves d'éternité, — la mort, c'est-à-dire l'inévitable len-
demain de ces ivresses, le démenti brutal à ces éternités promises,
la rupture violente de ces pactes de l'amour où un bonheur isolé
de l'autre semblait être le plus cruel supplice, — où la séparation
dans le néant était la plus sanglante ironie? U Amour et la Morty
c'est le titre d'une des plus belles pièces du recueil, celle où la
passion, en lutte, avec les idées nouvelles, s'élève le plus haut dans
cette lutte et prend, pour ainsi dire, son plus fier élan en s'ap-
puyant sur l'obstacle infranchissable.
Regardez-les passer, ces couples éphémères I
Dans les bras Tun de Tantre enlacés un moment,
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font le même serment :
« Toi^oorsl » un mot hardi que les deux qui vieillissent
Avec étonnement entendent prononcer,
Et qu*osent répéter des lèvres qui p&lissent^
Et qiû vont se glacer 1
Vous qui vivrez si peu , pourquoi cette promesse , ce vain défi au
néant? N'entendez-vous pas cette voix inflexible qui crie à tout ce
qui naît ; « Aime et meurs ici-bas? » — Et vous aussi, aimez donc
et mourez! — Ils protestent, les amans désespérés, ils protestent
contre la diire loi, et dans quel noble et fier langage !
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ON POÈTE POSITIVISTE. 257
Nous voudrions tout citer de ce poème; citons au moiûs ces
belles strophes où l'implacable nature répond à ce cri de ridusion
humaine, à ce mensonge de l'amour et de l'orgueil proclamant l'é-
ternité de l'homme :
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires,
Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant!
Quittez un tel espoir; tous les limons sont frères
En face du néant.
• ••••••«.••••••••
Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus.
Aux pieds de la beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus.
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s'éteindre
Un autre objet souflrant , forme vaine id-bas,
Jl vous semble, morteîs, que vous allez étreindre
L'infini dans vos bras.
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,
Déchaînés dans vos flancs comme d'ardens essaims,
Ces transports, c'est déjà Phumanité future
Qui s'agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu'ont émue un instant la joie et là douleur;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime.
Il aura sillonné votre vie un moment;
En tombant, vous pourrez emporter dans l'ablmo
Votre éblouissement.
Mais une si triste consolation ne suffit pas au poète, et dans imc
autre pièce, Paroles d'un Amant, il soutient hardiment qu'il y a puia-
l'amour même une sorte de joie lugubre à penser que l'être idolâ-
tré ne revivra pas ailleurs, sous d'autres cieux, séparé par l'infini i\c
celui qui traîne sur la terre un reste de jours misérables. Qu'on uv
vienne pas lui parler d'éttrnité :
C'est assez dtin tombeau, je ne veux pas d'un monde
Se dressant entre nous.
Qu'on ne vienne pas lui dire qu'un ciel, je ne sais lequel, lui ren-
dra l'être dont la mort l'a séparé :
Me le rendre, grand Dieu! mais ceint d'une auréole.
Rempli d'autres pensors, brûlant d'une autre ardeur.
N'ayant plus rien en soi de cette chère idole
Qui vivait sur mon coeur!
TOME III. — 1874. ii
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à
S58 RETUB DES DEUX XOITDES.
Ah! J'itee mieux cent fois que tout nnaro vmc
Ne pat Ja retrenver, ne Januk la rafoir;
Ia doalear qui me navre est ootes moins cnielle
Que Yotre afCreux espdr.
L'amour est jaloux de l'éternité même. S'aima est tout, vivre en
s'aimant est tout, vivre plus ou moins longtemps, qu'importe ? mais
vivre séparés pi^ rétemiié, voilà rinoooscdaUe aûlheur.
Dorer n'est rien. Nature, 6 créatrice, 6 mèrel
Quand sous ton œil divin un couple s*e6t uni,
Quimporte à leur amour quMl se sache éjihémère,
811 se sent infini?
Quand la «oui senit là, ^[uand rattache inriiible
Soudain se délkratt qui nous Mtient eacer.
Et qnnd Je sentirais dans une aagoisae horribU
M'ôchapper mon trésor.
Je ne fidbliri^ pas; fort de ma douleur môme,
^ Tout entier à Tadieu qui va nous séparer,
Saurais ass« d^amour en cet instant suprême
Pour ne tien espérer.
Mais ce n'est là que l'exaltation passagère d'un amour qui sent la
vie lui échapper et qui aime mieux jeter l'objet aimé dans le néant,
où il ne sera à personne, que dans une éternité qui pourrait le lui
ravir. C'est le suprême choix d'un désespéré. Rien de morne et de
lugubre comme la pensée du poète chaque fois que cette nature in-
voquée et maudite lui révèle sa face meurtrière et sereine. Dans un
dialogue étincelant des plus sombres beautés, la Nature et VHommey
elle dévoile enfin son but, celui qu'elle poursuit du fond de l'éternité.
Ce but, ce n'est pas l'atome humain. L'ouvrière immortelle, qui dis-
pose du temps, de l'espace et de la matière, srage déjà à franchir
l'humanité, après qu'elle l'a créée. Je ne sais quel grand désir germe
dans son sein. On dirait qu'elle prépare ses entrailles pour un su-
prême enfantement. Toutes les créations successives n'ont été pour
elle que des essais de sa force et des avortemens qu'elle rejette avec
dédain. Elle tend à quelque chose de plus grand, de plus fort, de
plus libre. L'homme n'est que l'ébauche imparfaite du chef-d'œuvre
qu'elle a rêvé. Elle repousse cette frêle ébauche, comme les autres,
dans le néant, et reprend dans ses m^ins l'argile dont elle l'avait
formée et qu'elle va repétrir. Que médite-t-elle, la grande artiste?
que prépare-t-elle? Médite-t-elle et prépare-t-elle un dieu? — Non,
lui répond l'homme, maître à son tour de la nature par la science,
et qui se refuse à reconnaître en elle une puissance imaginaire.
« Non, lui dit-il; j'ai mesuré tes forces; tu ne pourras rien faire de
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IHf POÈTE FosninsTE. 259
plus grand que moi, et, si chétif que je sois, j'ai marqué les bornes
de ton pouvoir! Tu n'enfanteras pas un dieu, tu ne peux engendrer
que pour la mort I »
Car sar U route ea vain Tftge à T&ge succède :
Les tombes, les berceaux ont beau 8*accuinuler,
L*idéal qui te fuit, Pidéal qui t'obsède
A rinfini pour reculer.
Tous ces anathëmes viennent se concentrer dans le dernier poème »
le cri où éclate le sentiment de détresse dont cette âme est pleine.
C'est comme la dernière note d'un naufragé. C'en est un en efTetp
Le poète se compare au passager qui voit s'entr'ouvrir le pont du
navire et qui, à perte de vue, n'aperçoit que la mer immense se
soulevant pour l'engloutir. Il redresse son front au-dessus du flot
qui le couvre, et pousse au large un dernier cri. Comme ce voya-
geur, le poète sent le gouffre sous ses pieds, sur sa tête la foudre.
Autour de lui, les ondes et les cieux luttent d'acharnement, de bruit,
d'obscurité. Ce navire perdu, c'est la nef humaine qui court à tra-
vers les abîmes sans boussole et démâtée.
Hais ce sont d'antres flots, c'est un bien autre orage
Qui livre des combats daus les airs ténébreux;
La mer est plus profonde, et surtout le naufrage
Plus complet et plus désastreux.
L'équipage affolé manœuvre en vain dans Tombre ;
L'Épouvante est à bord, le nésespoir, le Deuil;
Assise an gouvernail, la Fatalité sombre
Le dirige vers un écueiL
Moi que sans mon aven l'aveogle Destinée
Embarque sur l'étrange et frêle bâtiment.
Je ne veux pas non plus, muette et résignée,
Subir mon engloutissement.
Afin qu'elle éclatât d'un Jet plus énergique.
J'ai dans ma résistance à l'assaut des flots noirs
De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique.
Rassemblé tous les désespoirs.
Qu'ils vibrent donc si fort, mes aecens intrépides.
Que ces mômes cieux sourds en tressaillent surpris;
Les airs n'ont pas besoin, ni les vagues stupides,
Pour frissonner, d'avoir compris.
Abl c'est un cri sacré que tout cri d'agonie.
n proteste, il accuse au moment d'expirer.
Eh bien! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie,
Je rai jeté Je puis sombrer l
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260 REVUE BE8 DEUX MONDES.
IV.
Assurément c'est de la poésie troublante et troublée; mais c'est
de la poésie. Rien de semblable n'avait été entendu dans ce siècle
en France; je veux dire rien de plus désespéré. Ce cri méritait de re-
tentir par-dessus l'indifférence et la frivolité des uns, par-dessus le
calme et la confiance intrépide des autres. C'est l'écho dans une forte
imagination des conceptions nouvelles que l'on nous impose sur le
monde, sur l'homme et sur la vie. Là est le caractère et l'impérieuse
originalité de ces poèmes, llssont étranges et saisissans. L'âpre mo-
notonie de l'accent les fixe irrésistiblement dans l'âme qui les en-
tend. On ne peut plus s'en détacher; on en épuise jusqu'au fond la
sombre volupté. C'est une sorte d'ivresse lugubre qui vous gagne;
il sort de là je ne sais .quel esprit de vertige, comme d'un abîme que
Ton contemple.
Certes Lamartine et Alfred de Musset avaient trouvé de magni-
fiques accens pour traduire les tourmens de l'âme devant les mys-
tères de sa destinée; mais au fond ils tenaient encore par les der-
nières racines de leur pensée ou de leur cœur à des doctrines
religieuses qui renfermaient la solution de ces grands problèmes.
On sent cela surtout chez Lamartine. Il nous donne l'émotion de ces
problèmes, il ne nous en donne pas l'effroi. Quand il nous enlève
jusqu'aux sommets les plus hauts où la méditation humaine puisse
monter, on sent encore que l'on est soutenu par une aile large et
forte, et que ce vol qui nous tient éperdus se dirige. C'est un mélan-
colique souvent, ce n'est jamais un révolté. Dans ses tristesses les
plus sombres subsiste un optimisme secret qui les attendrit et comme
un reflet de foi qui les colore et les tempère. Quelque chose d'ana-
logue se remarque même dans Alfred de Musset. Lui aussi, après
les jours de saiolle saison, quand, instruit par la souffrance, il ap-
prit qu'il y a quelque chose de sérieux dans la vie, et s'écria dans
un chant admirable : « L'infini me tourmente, » lui aussi, l'auteur
de l'Espoir en Dieu et de la Lettre à Lamartine, au fond du cœur,
à certaines heures plus graves, il entendait une voix qui le rappe-
lait vers les vieilles croyances oubliées. Il avait abandonné son âme,
sous certains souffles desséchans, à l'ironie, au scepticisme des cœurs
blasés; il la reprenait alors aux folles idoles qui engendrent le doute
pour la rendre et la consacrer soit au regret, soit à l'espérance. Dans
ses ivresses mêmes, il garda toujours quelque chose comme la nos-
talgie du dieu perdu. Et combien il avait de charme alors dans ces
retours et ces prostememens inattendus I C'était la grâce du scep-
tique redevenu tout d'un coup « capable de prières et de larmes. »
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VH POÈTE POSITIVISTE. 261
Chez M"* Ackermann , comme on a pu le voir, tout dififere. Nous
ne comparons pas les talens assurément» nous ne comparons que les
inspirations. Ici on sent que le divorce est radicalement accompli
avec les antiques croyances et les cultes du passé. Ce n'est plus,
comme chez Lamartine, la vague mélancolie des espérances trom-
pées ou des amours déçus, le sentiment de la disproportion entre
les vœux de l'homme et les fugitifs bonheurs dont il lui est donné
de jouir. Ce n'est plus , comme chez Alfred de Musset, cette amer-
tume née au milieu de la volupté, cette angoisse secrète qui sort de
la jouissance même et qui lui survit, ou bien encore cet élan subit
du cœur qui, meurtri par la vie, interroge la mort et remonte à
Dieu pour savoir ce qu'il doit craindre de l'une ou espérer de l'autre.
C'est la science qui se substitue à la foi; M. Auguste Comte est le
révélateur. Bour la première fois on sent le contre-coup direct des
nouveaux systèmes dans l'imagination d'un poète. Il scrute les pro-
blèmes, non dans l'espérance de les résoudre, mais pour montrer
aux yeux de la raison éclairée qu'ils ne peuvent pas être résolus. Il
y a de la passion aussi, mais cette passion , c'est la haine , c'est la
colère contre la crainte servile qui a si longtemps prosterné l'hu-
manité devant des autels baignés du sang et des pleurs de tant de
générations. Cette fois ce n'est plus un thème poétique qu'on pour-
suit, une rêverie que l'on exprime; c'est une âme qui se livre.
Mais en même temps qu'on aura remarqué l'origine scientifique
de ces inspirations, on aura été frappé de la morne tristesse qui
règne d'un bout à l'autre dans ces vers et qui en fait l'unité à tra-
vers les sujets les plus variés. Elle en fait en même temps ce que
j'oserais appeler, malgré tant d'anathèmes, l'austérité et la mora-
lité; elle en fait aussi la poésie même, — oui, la poésie, car elle n'est
possible avec de pareils systèmes que dans les périodes de transi-
tion, quand il y a encore lutte de l'âme tout entière avec le passé
qui l'obsède. Plus tard, si ces systèmes devaient triompher, le con-
flit cesserait, et avec lui l'état violent et pathétique des esprits,
favorable aux inspirations du poète. Si ces doctrines étaient la vérité,
toute la vérité, il n'y aurait pas plus de haine et de colère contre
Jéhovah que nous n'en avons aujourd'hui contre Jupiter, Il n'y aurait
plus qu'une philosophie, la physique, — qu'une religion, la phy-
sique, — qu'une poésie, encore et toujours la physique 1 — La tris-
tesse même, la sombre inspiratrice de ces poèmes, elle ne serait plus
possible. Elle ne peut être que le résultat d'une comparaison entre
les dogmes nouveaux et les dogmes anciens. On sait ce qu'on quitte,
on s'effraie de ce qu'on va trouver à la place. Voilà d'où naît ce
trouble affreux de l'esprit. L*apaisement se fera, l'abaissement plu-
tôt, irr^édiable, définitif, si les nouveaux dogmes peuvent jamais
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262 RETUE DES DEUX M(»n>ES.
établir leur empire. On peut dire à ce poète ce qu'U dit lui-même à
Pascal : « La preuve que ta foi scientifique n'est pas la certitude en-
cwe, c'est ton désespoir. Aurais-tu tant gémi, si tu n'avais douté? n
Le jour où Ton ne doutera plus, on se résignera à l'inévitable. On
pr^dra une autre forme d'esprit, d'autres habitudes mentales; on
s'acclimatera dans d'autres régions de sentiment et d'idée. La folie
mystique sera bien déracinée cette fois ; l'industrie et la science se-
ront les seules divinités de ce inonde nouveau. Pour cela, il faudra
refaire une autre humanité; on nous le promet. Nous attendons les
prophètes à l'œuvre; mais alors même on n'obtiendra nea tant que
subsistera ce mystérieux mi-delà conservé sous des noms difierens
dans les nouvelles écoles, les plus hostiles à toute idée transcen-
dante ou mystique, soit l'immensité de M. Littré, au bord de laqudle
il s'efforce de retenir l'esprit humain , ce vide à la limite de toute
science, dont nous parle si éloquemment M*""* Ackermann, où la foi
avait placé ses vains royaumes, « ce gouifire défendu, » autour du-
quel erre éternellement le désir exilé, — soit cette région de l'in-
connaissablcy décrite par M. Spencer comme s'il la connaissait, où
il place le principe des choses, la source de la force, principe et pou-
voir à la fois réel et inaccessible, que l'on nomme et que l'on inter-
dit à la fois, comme pour irriter la curiosité de Tesprit. N'est-ce pas
en effet une situation extraordinaire, une contrainte impossible que
l'on impose à la raison quand on vient lui dire : a Ici, aux limites
de tes facultés de connaître, se dresse une barrière infranchissable.
Tout porte à croire que derrière cette barrière se cache le grand
mystère; mais tu n'y pénétreras jamais. Le seoret est là, un voile le
recouvre dans le dernier sanctuaire de la nature, par-delà l'espace,
le t^Dips, la mesure; mais tu ne lèveras pas le voile, et l'humanité
passera et la terre mourra avant qu'un coin du voile ne soit seule-
ment levé ni par la science ni par le génie même. » — C'est là une
impossible contrainte, une insupportable tyrannie, un état de crise
aiguë qui peut bien être propice encore aux poètes, mais qui ne
peut être le régime normal de l'humanité. Il faut ou que l'abîme
défendu soit à tout jamais fermé, et qu'on déclare que toute réalité
inaccessible est une pure chimère, — ou que. l'immensité pressentie
redevienne cet infini où l'homme replacera la source de ses immor-
tels espoirs, la sanction de sa destinée, son idéal et son Dieu.
E. Garo.
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LES RÉVOLUTIONS
DE L'ASIE CENTRALE
Là BDUURIEy LE TMIBBTt LES PAOTIlfCES OGCIOENTàLES DE* LA CSHI.
La seconde partie de cette étude a montré pourquoi Tempire
anglo-indien n'a fait aucun progrès au nord-ouest depuis vingt ans.
Du pays montagneux et peu fertile, des populations clair-semées et
belliqueuses, ne sont pas pour tenter une puissance à laquelle ap-
partiennent déjà les riches vallées du Gange et de Tlndus. Des con-
sidérations stratégiques eussent seules justifié de nouvelles con-
quêtes dans la direction du bassin de TAral; mais qui ne sait que la
Grande-Bretagne ne veut plus croire à la guerre? Sa diplomatie,
hors d'Europe du moins, n'a plus qu'un programme s ouvrir denou-
reaux marchés au commerce, chercher de nouveaux consomma-
teurs. Sa politique n'est plus guidée que par l'intérêt des fabricans
de Manchester, de Sheffield et de Nottingham. Cela étant, ce sont
des consuls et non des ambassadeurs qu'elle doit OTvoyer aux na-
tions étrangères. Le gouvernement de Calcutta, comme celui de la
mère-patrie, s'inspire de ces principes économiques. Les relations
qu'il a voulu se créer au-delà de ses frontières orientales avec la
Birmanie, le Thibet, le Yunnan, le Turkestan oriental, ont eu pour
unique but en apparence de favoriser l'échange des marchandises.
Pourtant on trouvera sans doute que le récit n'en est pas dépourvu
d'intérêt, car il nous conduit en des pays dont l'histoire contempo-
(i) Yoyei 1* RmHtê d« i« et da 15 mm.
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26A REVUE DES DEUX MONDES.
raine est féconde en événemens. Les contrées situées à Test du mas-
sif central de l'Asie sont de nos jours aussi bouleversées par les ré-
volutions que les royaumes légendaires de la Transoxiane.
L
L'empire birman est de création moderne, et peut-être, parce
qu'il n'était pas encore bien assis, il fut un voisin incommode pour
les Anglais du Bengale pendant la pl*emiëre moitié de ce siècle. Au
surplus, ceux-ci ne cherchaient alors que des prétextes de lutte et
de conquête. Une première guerre, en 1826, se termina par l'an-
nexion des provinces de Tenassérim et d'Arracan, qui s'étendent le
long du golfe du Bengale; le monarque birman conservait encore
le Pégou, où se trouvent les bouches de l'Irawady, grand fleuve
navigable jusqu'à 350 lieues de Rangoun et par lequel s'exportent
les productions du pays. En 1852, lord Dalhousie, irrité contre des
tribus sauvages qui ne reconnaissaient aucun maître, fit occuper
soudainement le Pégou; puis un ordre du gouvernement anglo-in-
dien déclara que ce territoire passait sous la domination britan-
nique. Le texte de cet ordre montre assez bien comment le plus
ambitieux des gouverneurs-généraux avait l'habitude de traiter les
états asiatiques. « Gomme compensation pour le passé et pour as--
surer la sécurité de l'avenir, le gouverneur-général en conseil a dé-
cidé et proclame par les présentes que la province de Pégou est
maintenant et sera désormais partie de l'empire britannique. Les
troupes birmanes qui peuvent s'y trouver encore seront chassées;
un gouvernement civil sera tout de suite établi, et des fonction-
naires seront préposés à l'administration des affaires dans chaque'
district. Les habitans sont invités à se soumettre et à prendre con-
fiance dans le gouvernement britannique, dont le pouvoir est irré-
sistible, comme ils l'ont vu, et dont la règle est juste et bienveillante.
Le gouverneur-général en conseil, s'étant donné une réparation qu'il
juge suffisante, ne désire faire aucune autre conquête dans le
royaume birman, il consent à cesser les hostilités; mais, si le roi
d'Ava ne renoue pas ses anciennes relations d'amitié avec le gou-
vernement britannique, ou s'il cherche à reprendre le territoire que
celui-ci déclare par les présentes lui appartenir, le gouverneur-gé-
néral en conseil usera de nouveau de la puissance qu'il possède jus-
qu'à subversion totale de la nation birmane. »
Si les conquérans tartares du moyen âge faisaient moins de
phrases, ils n'agissaient pas du moins avec plus de sans-gêne. Cette
prise de possession d'une province entière, en dehors de tout traité
et par une simple déclaration de lord Dalhousie, est bien certaine-
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^■T'
RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 265
ment Fun des faits les plus curieux de la conquête anglaise dans
les Indes. Le Pégou se soumit au reste sans difficulté; sous lé ré-
gime britannique, il devint prospère. Le souverain birman n'eut
garde de protester. Seulement loi'd Dalbousie, tout puissant qu'il
fût, ne pouvait exiger que le commerce fort considérable dont l'Ira-
wady est le chenal ne reçût aucune atteinte par ces cbangemens
politiques. Ce commerce, auquel le port de Rangoun sert d'entre-
pôt, se chiffrait annuellement avant la conquête par 12 ou 15 mil-
lions de francs. On le vit décliner peu à peu, sans que l'on en con- ■
nût bien la cause. Les négocians anglais s'en émurent, d'autant plus
qu'ils espéraient ouvrir par là des débouchés non-seulement à la
Birmanie, qui est un état de médiocre importance, mais encore aux
provinces méditerranéennes de la Chine, où les habitans se comptent
par millions. Jusqu'à présent, ces provinces ont expédié leurs pro-
duits par une longue navigation fluviale sur Shanghaï ou Canton,
d'où il faut encore faire la moitié du tour du monde pour les rame-
ner en Europe. D'ailleurs les Anglais sont en concurrence sur les
côtes de la mer orientale avec les trafiqtians de toutes les nations
civilisées. Les Américains du nord surtout s'y présentent avec avan-
tage depuis que le chemin de fer du Pacifique leur raccourcit la
distance. Quel intérêt n'y aurait-il pas à détourner sur Rangoun,
un port anglais, le courant commercial de la Chine intérieure I Ce
projet n'est pas, un rêve, puisque une partie du trafic suit la voie de
l'Irawady depuis un temps immémorial. Ne peut-on le développer
davantage, y intéresser le roi de Birmanie, créer à travers cet état
presque barbare des routes, peut-être même des chemins de fer?
Avant de dire quelles tentatives ont été faites dans ce sens depuis
quelques années, il convient d'examiner d'abord ce qu'est cette Chine
occidentale que l'on prétend mettre en rapports habituels avec le
golfe du Bengale.
Le Yunnan, qui termine au sud-ouest l'empire du Milieu, est un
pays montueux, de 1,800 à 2,000 mètres d'altitude, où s'étalent les
derniers contre-forts du vaste plateau thibétain. Les principaux
fleuves de la Chine et de l'Indo-Chine prennent naissance dans cette
province ou dans le voisinage. Les eaux qu'elle reçoit du ciel s'é-
coulent en effet vers l'orient par le Yang-tsé-kiang et par la rivière
de Canton, vers le sud par le Mékong, le Salouen ou l'Irawady; à
l'ouest, quelques petits affluons apportent leur tribut au Brahma-
poutra, qui débouche, on le sait, dans le golfe du Bengale, par le
même estuaire que le Gange. Calcutta, Rangoun, Bangkok, Saigon,
Canton, Shanghaï, c'est-à-dire tous les grands poits de l'Asie, sont
donc symétriquement disposé^ sur une circonférence dont le centre
est dans le Yunnan, et dont ces divers fleuves représentent les
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266 RETUE DES DEUX MONDES.
rayons. Cependant b. population de cette provinte n'est ni bm-
doôe, ni malaise, m chinoise. Qund les peuples divers qui l'en-
tourent sont arrirés sur le sol qu'ils occupent aujourd'hui, ils j ont
rencontré sans doute des autochthones que la conquête a refoulés au
centre. Les habitans actuels du Yunnan sont eu majeure partie de
race inférieure, autant que des études ethnographiques incomplètes
le laissent entrevoir. Sur les confins de la Birmanie, du Thibet, de
la Chine et du royaume de Siam, vivent des tribus sauvages, les
Laotiens, les Shans, les Kakhyens, les Mao-tsé, que le gouverne-
ment de Pékin peut à peine réclamer pour sujets. Il en est de
même des tribus reléguées dans la partie montagneuse du Sze-
chuen, au nord du Yunnan. Toutefois la politique chinoise, qui
parait avoir été toujours haWle et prudente, s'est attribué depuis
des siècles une apparence de souveraineté sur ces peuplades indé-
pendantes. Soit en y construisant des forteresses, soit plutôt en y
déportant en masse des populations qui l'embarrassaient ailleurs,
elle a su conserver dans ces pays une certaine suprématie.
Le Yunnan et le Szechuen ne sont pas au surplus des territoires
à dédaigner. Ce qui le prouve, c'est qu'ils nourrissent une popula-
tion fort dense, bien que le sol soit presque partout très accidenté.
Depuis les pères jésuites chargés par l'empereur Kang-hi de lever
la carte de la Chine au commencement du xvm'' siècle, les provinces
intérieures ne furent plus visitées par les Européens jusqu'à l'é-
poque où l'expédition française du Mékong ^ arriva. A peine nos
savans officiers y avaient-ils été précédés de quelques années par
des missionnaires catholiques que les habitans accueillaient avec
assez de bienveillance. En ces da^iiers temps, M. Francis Gamier,
dont la mort récente doit inspirer tant de regrets, un missionnaire
instruit, M. l'abbé David, un naturaliste autrichien, le baron de
Richtofen, les ont explorées en divers sens. Il résulte de leurs études
que le Yunnan et le Szechuen sont surtout remarquables sous le
rapport des richesses minérales. La houille et le minerai de fer s'y
trouvent en abondance; en l'état actuel, on peut y acheter du cuivre
à vil prix, ce qui tient sans doute à la richesse du minerai; les in-
digènes recueillent en outre des métaux précieux. Ces ressources
naturelles, jointes au bon marché de la main-d'œuvre, attireraient
vite l'industrie européenne, si le pays n'était en proie à d'intermi^
nables guerres civiles à peu près depuis l'époque à laquelle les An-
glais se sont annexé le Pégou. Il est vraisemblable qu'il ne faut pas
expliquer autrement la diminution de trafic signalée par les n^o-
cians de Rangoun.
Outre que la population du Yunnan est de race mélangée,
elle se distingue œoore par la religion des contrées bouddhistes en*
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BÉYOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE* 267
vinmnantes; un grand nombre des habitans sont musulmans. Gela
date de k>in, car le Vàoitien Marco Polo^ qui les avait visités au
zm* siècle, consigne le fait dans ses récits. Comment le mabomé-
tisme est-il arrivé jusque-là? L'invasion lO'abe, qui convertit la
Transoxiane à rislam, n'a pas dépassé Kachgar. Le Bengale, séparé
d'ailleurs de la Chine par d'épaisses montagnes, n'a reçu qu'en 1203
les doctrines musulmanes. Les mab(»nétans du ïunnan ou Panthays
se targuent d'une plus noble origine. Il est constant que les Arabes
se rendaient par mer à Canton dès les pruniers temps de Tb^ire.
Or les annales chinoises racontent que, vers l'an 7&7, l'empereur
régnant, menacé par des rebelles, implora le secours du calife Âbou
JafBr, qui lui envoya gracieusement une armée par la voie de mer.
L'insurrection éteinte, ces troupes auxiliaires ne voulurent plus re-
tourner dans leur patrie; elles étaient assez indisciplinées, on les
relégua^ans les provinces montagneuses du sud-ouest. Les Pan-
thays seraient les descendans de ces anciens guerriers. A vrai dire,
leur physionomie rappelle le type tartare au moins autant que le
type sémitique. La connaissance de la langue arabe n'a été conser-
vée chez eux que par les mollahs, et seulement grâce à la lecture
assidue du Coran. Quoi qu'il en soit de cette question d'origine , la
différence de religion a suscité depuis mille ans et plus un antago-
nisme perpétuel entre les Chinois et les Panthays, Moins nombreux
que leurs adversaires, ces derniers étaient plus remuans; plus in-
struits, ils étaient néanmoins exclus des fonctions publiques par la
défiance des mandarins mandchous. En 18A5 , des milliers de mu-
sulmans furent massacrés dans une émeute. En avril 1856, un nou-
veau soulèvement coûta la vie à 14,000 d'entre eux; mais l'un des
survivans de ce grand carnage s'enfuit dans les montagnes, où ses
partisans vinrent le rejoindre. Après quelques années d'une guerre
de guérillas, encouragés par les succès des Taîpings, ils desc^idi-
rent dans les plaines, s'emparèrent de la ville de Talifou et furent
bientôt maîtres de la province de Yunnan presque entière. Bien
qu'inférieurs en nombre à la population pureoient chinoise par la
race et par la religion, ils purent tenir tète à leurs ennemis héré-
ditaires, en raison de l'appui que leur prêtaient les tribus indiscipli-
nées de la frontière et peut-être aussi parce qu'ils tenaient de leurs
ancêtres des instincts plus gueniers. Fidèles aux traditions arabes
qu'ils prétendaient avoir importées en Chine, ils donnèrent à leur
chef le titre pompeux de sultan Soliman. Celui-ci ne manqua pas
d'envoyer de sa capitale de Talifou aux états d'alentour des [Hrocla-
mations pompeuses par lesquelles il annonçait le triomphe des vrais
croyans sur les impies. Au fond, les Panthays obéissent assez peu
au prescripticms du Coran, qu'ils connaissent mal, puisque ce livre
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268 REVUE DES DEUX MONDES.
sacré n'a jamais été traduit dans la langue chinoise. S'ils réprou-
vent l'usage du tabac et de la viande de porc, ils boivent volontiers
du vin. La distance et la difficulté des routes ne leur permettent
guère de faire le pèlerinage de La Mecque. Le gouvernement mu-
sulman qui s'établit dans le Yunnan ne différait guère de l'ancien,
sauf qu'il était plus belliqueux et moins rusé. Les Chinois s'y sou-
mirent avec la résignation fataliste qui est dans leur caractère, atten-
dant des jours meilleurs; quant à l'empereur de la Chine, il avait
fort à faire à cette époque avec des rebelles plus redoutables et plus
rapprochés de Pékin.
Il n'est pas surprenant que cette révolution mahométane n'ait
eu presque aucun retentissement au dehors, tant ce pays vivait à
l'écart du reste du monde. Tout au plus en fut-il d'abord question
dans les lettres des prêtres français de la mission thibétaine, ou
dans les récits de quelques Anglais qui parcouraient la Birmanie
pour les besoins de leur commerce. Il y avait déjà douze ans que
les Panthays avaient reconquis leur indépendance, lorsque les in-
trépides voyageurs de l'expédition du Mékong les rencontrèrent sur
leur chemin dans le haut du Yang-tsé-kiang. Les insurgés se dé-
fièrent de nos compatriotes, qui se présentaient en effet sous les
auspices du gouvernement chinois. Vers le même moment, ils eu-
rent au contraire l'occasion d'entrer en rapports avec le gouverne-
ment anglo-indien, qui leur envoyait en quelque sorte une ambas-
sade.
Après comme avant la conquête du Pégou, quelques hommes en-
treprenans, officiers ou médecins de l'armée anglo-indienne, qui
s'étaient donné la tâche aventureuse d'explorer le royaume birman,
se laissèrent séduire par l'idée que les deux grands fleuves de cette
contrée, Tlrawady et le Salouen, peuvent servir de débouchés à la
Chine occidentale. L'un d'eux, le capitaine Sprye, n'alla pas à moins
de proposer un chemin de fer entre Rangoun et Szemao, ville fron-
tière du Yunnan, projet chimérique s'il en fut, car une reconnais-
sance effectuée le long de la voie indiquée fit voir que les ingénieurs
y rencontreraient des obstacles presque insurmontables, et que
même le trafic entre les deux extrémités de cette ligne était en réa-
lité de médiocre importance. Un autre explorateur, le docteur Wil-
liams, qui avait abandonné sa carrière militaire pour entrer au ser-
vice de l'empereur birman , proposait de reprendre l'ancienne voie
des caravanes par l'Irawady jusqu'à Bhamo , et par terre de Bhamo
à Talifou. Ces projets attirèrent l'attention en Angleterre plus qu'ils
ne le méritaient peut-être. Les chambres de commerce demandè-
rent avec instance que ce nouveau mode de communication avec la
Chine fût sérieusement examiné. Les premières parties de cette
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REVOLUTIONS DE L ASIE CENTRALE. 269
étude ont montré combien sir John Lawrence fut hostile, tant que
dura sa vice-royauté « à toute extension de l'influence britannique
en dehors des frontières de Tlnde. La politique qu'il trouvait bonne
avec l'Afghanistan , il l'appliquait aussi dans ses rapports avec les
états situés plus à l'est. Il aurait voulu que les Anglais se renfer-
massent dans les limites des pays anciennement annexés, dont per-
sonne ne pouvait leur disputer la possession. Toutefois le ministre
de l'Inde, lord Granbourne (1), était imbu d'idées plus larges; il fit
décider, par son influence personnelle, qu'une expédition de décou-
vertes serait envoyée au-delà de Bhamo, de façon à nouer des re-
lations amicales tant avec le souverain musulman des Panthays
qu'avec les diverses tribus à moitié sauvage^ dont on signalait la
présence sur les frontières de la Birmanie et du Yunnan.
L'expédition avait cependant une apparence plutôt commerciale
que poMtique. Elle avait pour chef le major Sladen, agent politique
en résidence à Mandalay, capitale de la Birmanie, et bien au cou-
rant par conséquent des mœurs du pays. Cet oflicier savait déjà que
les musulmans victorieux avaient établi dans le Yunnan une sorte
de gouvernement à peu près tranquille, que les tribus frontières,
quelque turbulentes qu'elles fussent, n'avaient pas vu sans déplai-
sir diminuer un commerce dont elles retiraient certains avantages,
et qu'en définitive le véritable obstacle à la reprise du trafic ne
se trouvait pas ailleurs qu'à Mandalay. Ce que l'empereur birman
avait toujours redouté le plus depuis l'annexion du Pégou, c'était
de voir les Anglais sortir de leurs nouvelles possessions, s'avancer
plus au nord, venir dans la capitale et même au-delà, enfin acqué-
rir une influence qui leur livrerait tôt ou tard le royaume tout en-
tier. Par un traité conclu en 1867, les Anglais avaient obtenu l'extra-
dition des criminels, la création à Ava d'un tribunal spécial pour
juger les différends entre eux et les indigènes; en outre ils avaient
arraché, non sans peine, des stipulations favorables aux opérations
commerciales. L'un des résultats de cet acte avait été la création
d'un service hebdomadaire de bateaux à vapeur entre Rangoun et
Mandalay. Quel prestige ce despote asiatique pouvait-il conserver
aux yeux de ses propres sujets lorsque ceux-ci auraient la faculté
de descendre sur le territoire anglais et d'y voir à l'œuvre une ad-
ministration équitable et bienveillante? Par quelles ressources de
finances remplirait-il son trésor lorsqu'il ne pourrait plus, sur un
signe de sa volonté, s'attribuer le monopole de tel ou tel négoce,
ou bien multiplier à l'improviste les droits de douane? Les indi-
(1) Lemarqoif de Salisbury (d-devant lord Granbourne) vient de reprendre le mi-
nistère de rjnde dans le cabinet formé par M. Disraeli. H est à croire que cet homme
d*état inspirera une allure plus hardie à la politique anglo-indienne.
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À
270 BETUE DBS DEUX MONDES.
gènes, Birmans, Shans ou Chinois, se soumettaient sans mot dire à
ces exactions; les Européens ne les supporteraient pas, ils appelle-
raient rintervention étrangère. On s'en aperçoit une fois de plus, au
midi comme au nord, à Test comme à l'ouest, qu'il s'agisse de poli-
tique ou de commerce, entre un gouverneur européen et les mo-
narques indigènes il y a toujours une sorte d'incompatibilité. Les
Anglais n'avaient jadis qu'un moyen de résoudre cette difficulté : ils
annexaient. Effrayés à la longue de l'étendue des domaines que ce
système leur a procurés, ils emploient maintenant des procédés plus
doux. Réussiront -ils? L'expérience est trop neuve pour que l'on
puisse l'affirmer.
Le major Sladen emmenait avec lui le capitaine Williams, du corps
des ingénieurs, le docteur Anda*9on, conservateur du musée de
Calcutta, en double qualité de médecin et de naturaliste, et trois
négocians anglais de Rangoun qui voulaient examiner par eux-
mêmes &a quoi consistait le trafic des provinces extraies, plus une
escorte de 50 soldats indigènes. Après bien des pourparlers, après
avoir affirmé que l'Irawady n'était pas navigable en amont de Mai]t-
dalay à cette époque de l'année, l'empereur leur prêta d'assez bonne
grâce scm propre bateau è vapeur pour remonter le fleuve jusqu'à
Bhamo, ce qui se fit sans accident, bien qu'officiers, mécaniciens
et matelots de ce navire fussent tous Birmans. Ne se sent^n pas
déjà prév^u en faveur de ces prétendus barbares en apprenant
qu'ils savent manœuvrer une machine à v]4)eur? L'expédition arri-
vait donc à Bhamo le 22 janvier 1868 après neuf jours de voyage.
Cette ville, située sur la frontière de la Birmanie, contient des échan-
tillons de toutes les populations d'alentour. Les Chinois y ont des
comptoirs d'où ils expédient des caravanes à leurs compatriotes du
Yunnan. Les Shans, d'allure pacifique, et les Kakhyens, plus sau-
vages, s'y viennent ravitailler des objets qu'ils trouvent bon d'em-
prunter à l'industrie des pays civilisés. En réalité, Bhamo est un
petit entrepôt où arrivent avec plus ou moins d'abondance les mar-
chandises de tout l'univers; on prétend y avoir trouvé des objets de
fabrique russe parvenus jusque-là par la Sibérie, la Mongolie et la
Chine. Comme l'Irawady prend ensuite son cours vers le nord,
c'est en cet endroit que commence la voie de terre. Le plus embar-
rassant pour les voyageurs anglais était de se procurer des moyens
<te transport. Les autorités birmanes avaient sans doute des instruc-
tions secrètes : elles ne les y aidaient nullement, espérant toujours
qu'ils n'auraient pas la persévérance d'aller plus loin. Fatigués
d'attendre, ils eurent l'adresse de se concilier le bon vouloir des
chefs kakhyens, et réussirent, par leur entremise, à transmettre
un message au commandant de Mom^, poste panthay le plus rap-
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BETOLunoNs HE l'asis centbale. 371
procbé; pais ils se mirent en marche à Taventure avec nne par-
tie seulement de leur escorte , bien actudllis partout au svplus,
grftce 9LWi petits présens qu'ils pouvûent semer sur la route et
peut-être ene<^e {^us k cause des consultations bienveillantes que
le docteur de l'expéditioii distribuait à tous les malades des loca-*
Htés qu'ils trarersaient. La r^nse du coounandant panthay les
r^ignlt en diomin; elle était des plus sympathiques. Le trajet
s'acheva dcmc sans obstacle jusqu'à Momein. Le major Sladen,
content de l'accueil que lui faisait cet officier, l'un des grands di-
gnitaires^ paralt-il, du nouvel état musulman, ne jugea pas néces-
saire de pousser jusqu'à Talifou, résidence officielle du sultan Soli-
man. Les maboinétans semblaient s'intéresser au trafic qu'il avait
mission de faire revivre, les chefs des tribus intermédiaires entre
Homein et Bbamo promettaient de respecter les Anglais et leurs
marchandises; il revint vers la Birmanie en septembre, après neuf
mois d'absence. Le résultat le plus clair de cette expédition fut de
jaîre connaître l'importance commerciale de Bhamo, où le gouverne-
ment vice-royal rfeolut alors d'avoir un représentant, en quelque
sorte nn consul, pour protéger les négocians britanniques. Le docr-
teur Andersen en rapportait aussi des collections intéressantes qui
enrichiront les musées de Rangoun et de Calcutta. Quant à la route
de Bhamo à Momein, il fallait bien convenir qu'elle est décidément
défavorable au commerce par caravanes. Non- seulement elle est
rmdue longue et difficile par la nature accidentée du teirain, mais
enccHre la province de Yunnan, où elle aboutit, ne pourra d'ici long-
t^i^ps alinaenter un gros trafic, ravagée comme elle l'est depuis
quinze ans par la guerre civile. C'est une véritable illusion de pré-
teiMlre ouvrir dans cette direction une grande route commerciale,
quelques-uns disaient même un chemin de fer, pour ramener dans
fe golfe du Bengale les productions de la Chine occidentale, que
le Yang-tsé-kiang conduit aujourd'hui sur les marchés de Shanghaï
avec aussi peu de dépense que possible.
n est à noter que le cabinet britannique ne gardait pas toute la
réserve i^escrite par les convenances diplomatiques en établissant
ainsi par le canal du major Siaden des relations directes avec des
însorgés auxquels l'empa^ur de la Chine ne cessait de faire la
guerre. Quels qu'aient été depuis 1S56 les succès obtenus par les
midiométans du Yunnan, ce ne sont après tout que des rebelles.
Les Panthays ne manquèrent pas de se prévaloir de cette avance
que la Grande-Breti^e leur avait faite. Dans l'année 1872, on vit
arriver & Londres une ambassade conduite par le fils adoptif du sul-
tan Soliman, qui proposait de renouveler les conventions déjà faites
avec le major Siaden, et demandait en outre la bienveillance de la
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272 REVUE DES DEUX MONDES.
Grande-Bretagne en faveur de cet état créé nouvellement aux dé-
pens du Céleste-Empire. Pourquoi cette ambassade allait-elle à
Londres plutôt que de s'arrêter à Calcutta? C'est que les peuples à
demi civilisés de l'Asie centrale sentent par instinct que le gouver-
nement de la métropole sera moins dur pour eux que celui du vice-
roi. L'empereur birman en a fait lui-même l'expérience; dans un
moment de dépit contre l'agent politique que lord Mayo avait mis
auprès de lui, il s'adressa tout droit à la reine Victoria et eut le
bonheur d'en avoir une réponse, ce qui dut sans doute le relever à
ses propres yeux et mécontenter les autorités anglo-indiennes autant
qu'il en était satisfait. Quant à l'envoyé du souverain de Talifou, un
accueil courtois lui était bien dû en reconnaissance de la réception
que ses compatriotes avaient faite aux Anglais en 1868; mais ce (ut
tout. On s'efforça de lui faire entendre que l'Angleterre ne pouvait
agir contre les intérêts de l'empire chinois. Cette réponse était pru-
dente, comme l'événement le prouva dans un bref délai. A peine
cet ambassadeur était-il de retour à Rangoun que la nouvelle y par-
vint de la destruction complète du royaume panthay. Talifou était
tombé par trahison entre les mains des Chinois; Momein était la
seule ville qui résistât encore aux vainqueurs. Il serait difficile de
raconter en détail comment cette nouvelle révolution s'est accom-
plie, si rares sont les nouvelles qui nous arrivent de ce coin du
monde. Des négocians finançais y ont contribué en fournissant des
armes et des secours à l'armée chinoise, et en découvrant du même
coup une nouvelle voie d'accès au Yunnan, voie facile et relative-
ment courte qui détruit, suivant toute apparence, les projets d'ave-
nir conçus par les explorateui-s des provinces birmanes. Ceci nous
entraînera un peu loin de l'Asie centrale; mais le pays dont il sera
question, outre qu'il est le débouché naturel des contrées que nous
venons de parcourir, présente, semble-t-il, un si grand intérêt pour
la France et pour notre colonie de Cochincbine que l'on nous saura
gré peut-être d'entrer dans quelques développemens à ce sujet.
Les navires qui se rendent de Saigon à Hong-kong laissent à
gauche un vaste golfe au fond duquel est située la province anna-
mite du Tonkin. Ce mot n'est pas nouveau dans notre histoire ma-
ritime. Vers la fin du siècle dernier, on parlait beaucoup d'y créer
une colonie française; les indigènes, préparés par les missionnaires
jésuites, étaient disposés à nous bien accueillir. Les grandes guerres
de la révolution et du premier empire empêchèrent de donner suite
à ce projet. Sous la restauration , il était trop tard, l'occasion était
perdue. Il y a douze ans à peu près, lorsque fut fondé notre établis-
sement de Saigon, on se dit sans doute que cette localité, par sa po-
sition à l'embouchure d'un grand fleuve et sur la route de la Chine
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RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 273
et du Japon, convenait mieux pour une colonie militaire. Le golfe
de Tonkin devint alors le repaire des pirates que les marines euro-
péennes pourchassaient impitoyablement dans les eaux de la Chine.
En 1872, un navire de guerre français, le Bourayne^ eut mission
d'explorer ce golfe. Le Bourayne a reconnu la côte sur une fort
grande étendue, découvert des ports et des mouillages dont l'exis-
tence n'était pas soupçonnée, visité la ville de Kécho, capitale de la
province, et, ce qui ne gâte rien, coulé ou brûlé plusieurs jonques
de pirates. Le capitaine Senez, commandant de l'expédition, a si-
gnalé en particulier un beau fleuve, le Song-koï, qui passe à Kécho,
et qui est navigable sur une fort grande longueur. Or il est à remar-
quer que les explorateurs du Mékong, lors de leur séjour dans le
Yunnan en 1868 , avaient également entendu parler de ce fleuve,
qui prend sa source non loin de Talifou et qui reste navigable jus-
que sur le territoire chinois.
Par une heureuse coïncidence, le capitaine Senez, en arrivant à
Kécho, y rencontrait un compatriote, M. Dupuis, qui essayait de
conduire par cette voie une cargaison d'anpes dans la Chine occi-
dentale. Ce négociant avait déjà fait par terre deux voyages dans le
Yunnan, et, après s'être assuré que le Song-koï peut porter bateau,
il avait fait marché avec le général de l'armée chinoise qui tenait
tète aux musulmans. C'était cette fourniture qu'il amenait alors et
que les autorités annamites faisaient difliculté de laisser passer. La
présence du Bourayne ne contribua pas peu à lever tout obstacle.
M. Dupuis eut la permission de poursuivre sa route; il redescendit
le fleuve peu de mois après sans accident, et repartit pour Hong-kong
avec l'intention d'organiser des comptoirs dans le Tonkin, peut-
être même d'établir un service de bateaux à vapeur entre le Yun-
nan et Hong-kong ou Saigon. Cet exemple tout récent ne montre-
t-il pas que nos compatriotes, lorsqu'ils sont soutenus à propos,
savent aussi bien que les Anglais ou les Américains ouvrir de nou-
velles voies au commerce avec les nations barbares?
La fin de cet épisode, toute récente, a été marquée par im regret-
table événement, la mort de M. Francis Gamier. Tous les rapports
venus du Tonkin s'accordaient à dire que la population , pressurée
d'un côté par les mandarins de la cour d' Annam , de l'autre par
les pirates ou par les rebelles chinois , accueillerait avec plaisir les
Français. Gela était si vrai que l'empereur Tu-duc, par crainte que
le pays ne lui échappât, demandait au gouverneur de la Cochin-
chine de rappeler M. Dupuis, un simple négociant, dont la présence
excitait sa jalousie. L'amiral Dupré ne répondit qu'en envoyant à
Kécho un homme de talent et d'énergie, le lieutenant Gamier, re-
venu récemment d'un nouveau voyage d'exploration dans la vallée
TOMB m. — 1874. 18
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27k RETUE DES DEUX MONDES.
du Yang-tsé-kiang. Une faible escorte l'accompagnait. Se sentant
soutenu par les indigènes et menacé par les mandarins, ce brave
oflScier s'empara résolument de la ville. Par malheur, quelques jours
après il succomba dans une sortie dirigée contre ses agresseurs. La
province dont il avait pris possession au nom de la France est sans
contredit l'un des plus riches pays du globe. Les indigènes du
Tonkin manifestent le désir de se donner à nous. €e serait pour
notre colonie àQ Sal^n, qu'on ne le perde pas de vue, autre chose
qu!une exten^n de territoire; ce serait prendre sous notre garde
l'un des aboutissans de ce merveilleux massif de l'Asie centrale,
dont nous avons déjà presque fait le tour sans rencontra sur les
frontières d'autres nations européennes que la Russie et la Grande-
Bretagne.
Le Tonkin, dès qu'il serait placé sous la garde d'un peuple civi-
lisé,^ deviendrait sans doute l'un des débouchés de la Chine inté-
rieure. Le Yunnan écoulerait par là la houille et les métaux qu'il
peut fournir en quantités prodigieuses; or ce sont des marchan-
dises de valeur 'dans une région du globe qui n'en a guère produit
jusqu'à présent. Notons à oe propos les évolutions singulières qu'a
subies le commerce des Européens avec le Céleste-Empire. Au com-
mencement, Canton, Hong-kong et Macao semblaient être les en-
trepôts de la Chine. On eût dit que toutes les productions de cet
immense pays arrivaient naturellement sur l'un ou l'autre de ces
trois marchés. Quelques années plus tard, lorsque les ports du
Yang-tsé s'ouvrirent, on comprit mieux l'importance exceptionnelle
de ce beau fleuve, qui du Szechuai à la mer, sauf quelques rapides,
traverse les plus riches provinces sans cesser d'être navigable. Le
Song-koï sera, dans de moindres proportions, l'artère principale des
provinces du sud-ouest. La voie terrestre de Bhamo à Talifou , que
les Anglo-Indiens ont rêvé d'établir, servira tout au plus aux tribus
sauvages de la frontière. Rangoun et l'Irawady ne seront alimen-
tés que par l'empire birman et le Pégou, oe qui n'est pas du reste à
mépriser, puisque ce domaine restreint fournit déjà pour 15 mil-
lions de francs de transactions annuelles; mais c'est une illusion de
prétendre que l'on attirera de ce côté un trafic beaucoup plus impor-
tant. Vers le sud^-est, l'Inde anglaise a atteint ses dernières limites.
H.
Il existe, dit-on, un proverbe chinois ainsi conçu : le Thibet est
le pays du monde le plus élevé et le plus riche. Le plus élevé, ce
n'est pas contestable, car c'est en effet le plateau culminant du vaste
massif de l'Asie centrale. Le plus riche, on peut affirmer que c'est
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RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 275
inexact, sans qu'il soit besoin d'autre preuve que la faible densité de
la population. Avec un territoire deux fois grand comme la France,
il n'y existe pas, paratt-il, plus de h milltODS d'babitans. De quelle
soudie cette population est-elle issue? Elle est assurément de race
jaune, plutôt niogole que chinoise. Sur la frontière orientale, dans
les montagnes qui bornent à l'ouest la province de Szecbuen, se
retrouvent en outre des tribus primitives, analogues à celles que
l'on rencontre sur les confins du Tunnan et de la Birmanie. Sous
le rapport de la religion, tous les Tbibétains sont bouddhistes,
sans doute avec des croyances plus vives que n'en ont leurs co-
rdigionnaircs du Céleste-Empire, puisqu'ils supportent depuis fort
longtemps un gouvernement théocratique. Les couvens sont in-
nombrables : Lhassa est le principal sanctuaire du lamamisme.
Ce que l'on peut dire de cette contrée avec le plus de certitude,
c^est qu'elle est le pays le moins connu du globe. De nombreux
explorateurs anglais ont tenté d'y pénétrer, soit par l'Inde, soit par
la Chine; aucun d'eux n'y a réussL Tout au plus les officiers char-
gés d'opérations trigonométriques dans l'Himalaya ont- ils pu y
envoyer quelques Hindous, dressés tant bien que mal aux observa-
tions exactes. Les missionnaires français ont été parfois plus heu-
reux. On n'a pas oublié le voyage à Lhassa de MM. Hue et Gabet en
1846. A une époque plus récente, nos zélés compatriotes ont créé
quelques centres de pr(Ç)agande sur le territoire du talaï-Iama; mais,
outre qu'ils s'adonnent rarement aux recherches scientifiques, il ne
leur a plus été permis de s'avancer à l'intérieur du pays, Cn fait
assez singulier dans l'état présent de nos connaissances géogra-
phiques montre bien à quel point la carte du Thibet est incertaine :
on ignc»^ encore par quelle voie le Tsang-bo, le plus grand cours
d'eau de cette contrée, s'écoule à la mer. Les uns prétendent que
cette rivière se Jette dans l'frawady, d'autres la dirigent vers le
Brahmapoutra, et, bien que cette dernière opinion soit la plus vrai-
semblable, il est juste d'ajouter qu'elle ne s'appuie sur aucune ob-
servation directe.
L'histoire ancienne du Thibet, bien obscure encore*, serait dé-
pourvue d'intérêt. Pour comprendre la situation politique actuelle,
il est inutile de remonter plus loin que les premières années du
xvra* siècle. En 1708, un général chinois, s'étant emparé de Lhassa,
y établit la forme de gouvernement qui a subsisté jusqu'à ce jour.
Le talaî-lama, souverain maître du pays et en môme temps chef
spirituel des bouddhistes tbibétains et mogols, passe pour être
une incarnation de la Divinité, superstition d'autant plus bizarre
que les lamas ne peuvent l'installer qu'après qu'il a reçu un di-
plôme de l'empereur de la Chine. A côté de lui, un roi temporel,
quatre ministres et seize mandarins, constituent une sorte de gou-
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276 REYUE DES DEUX MONDES.
yernement indigène; le pouvoir appartient en fait aux deux, ambas-
sadeurs chinois qui résident à Lhassa. Ceux-ci nomment ou révoquent
roi, ministres ou mandarins, décident toutes les affaires et sont en
définitive les vrais mattres. Cette suzeraineté étrangère se maintient
au reste plutôt par l'habileté que par la force. Il n'y a pas quatre
mille soldats chhaois dans le Thibet; encore sont-ils disséminés de-
puis le Szechuen jusqu'au Népaul. C'est que la diplomatie chi-
noise, qui est d'une finesse surprenante, a recours à la ruse plus
volontiers qu'à la violence. On a déjà vu que la capitale du Yunnan
musulman a été reprise par trahison; nous aurons encore occasion
plus tard de citer d'autres exemples de cette adresse dans les af-
faires politiques.
La suprématie chinoise s'étend même au-delà du Thibet jusque
sur le versant méridional de l'Himalaya. Lorsque les Anglais, en
1865, châtièrent les habitans du Bhotan, qui avaient commis des
déprédations dans les provinces limitrophes du Bengale, le roi de
Lhassa, avec l'assentiment de la cour de Pékin, envoya des secours
à ces montagnards d'origine thibétaine; bien plus, le royaume de
Népaul se reconnaît vassal du Céleste-Empire. La population du Né-
paul, moitié thibétaine et moitié hindoue, occupe au milieu des
montagnes une contrée fertile et salubre, que les Anglais ont quel-
que raison d'envier. Faute d'occasion sans doute, lord Dalhousie
négligea de s'annexer ce beau territoire, qui fournit cependant à
l'armée indigène du Bengale un fort contingent d'excellens engagés
volontaires. Le souverain actuel de ce petit état, Jung-Bahadour,
mit son armée au service de la Grande-Bretagne lors de l'insurrec-
tion de 1857. On prétend, il est vrai, que ces braves auxiliaires,
arrivés dans l'Oude trop tard pour prendre part aux combats , s'en
retournèrent chez eux chargés du butin qu'ils avaient pillé. Que ce
soit exact ou non, leur chef reçut une récompense magnifique, la
grand'croix de l'ordre du Bain, que l'on ne décerne qu'à des sou-
verains ou aux hommes d'état les plus éminens. Il est traité comme
un monarque indépendant par le vice-roi, qui entretient un rési-
dent à Katmandou, sa capitale, et cependant Jung-Bahadour paie
tribut à l'empereur de la Chine, ce qui doit étonner d'autant plus
que la crête de l'Himalaya, fort élevée dans le Népaul, ne se peut
franchir que par des cols qui sont inaccessibles une partie de l'année.
Cette situation remonte assez loin. En 1790, une peuplade hin-
doue, les Gourkas, après avoir soumis les Mogols aborigènes du Né-
paul, s'avança dans le Thibet, ravageant et pillant sur son passage.
Les lamas implorèrent l'aide des Chinois, qui arrivèrent avec une
nombreuse armée, repoussèrent les Gourkas jusqu'à Katmandou, et
leur imposèrent un traité de paix dont l'une des conditions était
d'envoyer tous les cinq ans une ambassade et un tribut à Pékin.
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n ■■'-
RÉVOLUTIONS DE l'^SIE CENTRALE. 277
En 185A, tandis que les Anglais luttaient contre la Russie, et l'em-
pereur de la Chine contre les Taïpings, Jung-Bahadour, qui régnait
déjà, se dit que le moment était bon pour chercher un accroisse-
ment de territoire. Il attaqua donc le Thibet avec une armée de
30,000 hommes et hh pièces d'artillerie. La guerre dura deux ans
sans grands résultats de part ni d'autre. Le légat impérial en rési-
dence à Lhassa devait être bien embarrassé d'intervenir entre ces
deux vassaux de son maître, puisque la situation du Céleste-Empire
ne permettait de lui envoyer aucun secours. Pourtant, lorsque les
belligérans firent enfin la paix, il eut l'adresse de se poser en mé-
diateur et d'obtenir encore une fois la reconnaissance du tribut
quinquennal auquel le monarque du Népaul s'était soumis depuis
soixante ans. Â peine le traité conclu, Jung-Bahadour désavoua cet
engagement. Il n'y courait aucun risque. Seulement, quelques an-
nées après, les mandarins lui firent insinuer avec adresse qu'il y
avait tout profit à faire acte de respectueuse soumission envers le
fils du soleil, puisque, en échange d'oflrandes sans valeur, l'empe-
reur avait coutume d'envoyer à ses vassaux de brillantes étoffes de
soie, des ivoires curieusement travaillés, des porcelaines de grand
prix et quantité d'autres objets précieux, comme la Chine sait les
fabriquer. La vérité est que la dynastie mandchoue qui règne à Pé-
kin, en lutte de tous côtés contre des rebelles, aime à faire pa-
rade de sa prétendue souveraineté sur des nations lointainq^. Si
peu que le gouvernement chinois connaisse la géographie, encore
ne doit-il pas ignorer que Katmandou est beaucoup plus rapproché
du golfe du Bengale que du golfe de Pétcheli, et quelle satisfaction
de montrer au représentant de la Grande-Bretagne que le roi du
Népaul est fidèle à ses anciens sermens d'allégeance ! Puis, il faut
tout dire, les ambassadeurs du Népaul avaient encore un autre
moyen d'augmenter le bénéfice de leur voyage : c'était de faire la
contrebande de l'opium à l'abri de leur caractère officiel. Jung-
Bahadour, plus cupide que vaniteux, résolut en 1866 de reprendre
ses relations avec la cour de Pékin, interrompues depuis quinze ans.
Ses envoyés traversèrent le Thibet sans accident; arrivés à Tatsin-
dou, la première ville du Szechuen située sur leur route, ils ap-
prirent qu'il était impossible d'aller plus loin parce qu'une insur-
rection ravageait cette province. Ils durent revenir les mains vides.
Quelle est cette autre insurrection qui isolait le Thibet du côté de
la Chine? Ce ne sont pas les Taïpings, dont les provinces orientales
furent seules à soufl'rir; ce ne sont pas non plus les musulmans du
Yunnan, car les nouveaux rebelles sont bouddhistes en grande
majorité. Il parait probable qu'à la suite de, la prise de Pékin par
l'armée anglo-française le gouvernement mandchou tomba dans
un état de complète désorganisation* Partout où il y avait des op-
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27S BETUB DE8 DEUX MONDES.
primés, — et radministration corrompue des mandarins en avait
fait beaucoup, — partout où il existait des peuplades de race étrau*
gère, — et toutes les provinces frontières de cet immense empi^
en contiennent plus ou moins, — les méoontens prirent les armes.
Les insultés du.Szechuen étaient connus sous le nom de Toufeks.
Que voulaient-ils? On prétend que c'étaient des pillards, et rien de
plus. Quels furent les incidens de la lutte? Les renseignemens fcmt
défaut. Tout ce qu'on peut dire est que le calme se rétablit quel-
ques années plus tard , et que ces rebelles semblent n'avoir pas eu
plus de succès en définitive que ceux qui s'étaient emparés de Nan-
kin et de Talifou. Cependant ils fiirent pendant plusieurs années un
obstacle sérieux qui retarda les progrès de [l'influence européenne
dans cette région.
Dès que les traités de 1860 eurent ouvert la Chine aux étrangers,
Anglais et Français voulurent pénétrer dans l'intérieur, les pre-
miers afin de s'y créer des relations commerciales, les seconds mus
plutôt par le désir d'y répandre le christianisme. Les cartes dres-
sées par les jésuites au xvm* siècle avaient déjà fait connaître la
grande importance du Yang-tsé-ldang, qui prend sa source près des
frontières du Thibet, et coupe de l'ouest à l'est les plaines les plus
fertiles de l'empire. Le développement rapide du trafic dans les ports
de Shanghaï et de Hankou montrait assez que ce fleuve est le débou-
ché naturel des provinces les plus riches. En en remontant le cours,
ne pouvait-on pas arriver au Thibet, traverser ce royaume inconnu
et redescendre dans la vallée du Gange par les cols de l'BSmalaya?
Tel est le projet imaginaire que les Anglais conçurent tout d'abord
sans prévoir les empêchemens qu'ils rencontreraient en chemin , et
que quelques-uns de leurs aventureux explorateurs cherchent en-
core à réaliser de temps en temps. Le premier, le col(mel Sarel, qui
se mit en route à l'automne de 1861 se vit arrêté dans le Sze-
chuen par les Toufehs. En février 1868, un autre voyageur, M. Coo-
per, entreprenait la même excursion sous les auspices de la chambre
de commerce de Shanghaï. Les rebelles étaient alors domptés;
mais, lorsqu'il voulut dépasser la ville de Batang et se diriger sur
Lhassa, les lamas thibétains lui interdirent de la façon la plus for-
melle l'accès de leur pays. M. Cooper voulut alors se diriger de
Batang sur l'Assam, dont il n'était séparé que par 300 ou âOO kilo-
mètres de montagnes. Repoussé de nouveau, il revint à Shanghaï,
s'embarqua pour l'Inde, sut intéresser à ses projets les négodaiis
de Calcutta, et, quoique poliment éconduit par le gouvernement
vice-royal, il s'engagea dans les montagnes de l'Assam. Cette fois
encore la tentative fut infructueuse; les autorités thibétaines avaient
donné l'ordre d'expulser par la foroe tous les étrangers qui se pré-
senteraient. U est digne de remarque que lord Mayo comprenait fort
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RÉVOIUnONS BB L'aSIE CE^ietAIE. 279
mal en cette circonstance les intérêts de la colonie anglaise* Les
jongles de l'Assam sont peut-être la partie de la péninsule où la
culture de Farbre à thé réussit le mieux. Cette plante ne yient pas au
Tbibet, dont le sol est trop sec ou le climat trop froid. Or le thé est
la boisson ordinaire des Thibétains, qui ne sauraient s'en priyer sans
devenir malades. Aujourd'hui c'est la Chine qui leur fournit en
quantités prodigieuses cette denrée, d'un transport facile, d'un prix
élevé; les cultivateurs du Bengale voudraient avec raison détourner
à leur profit une partie de ce monq)oIe.
Si ces divers voyages n'ont rien appris de nouveau sur le Tbibet,
ils ont du moins fait connaître le Szechuen. Pendant ces dernières
années, un Allemand, le baron de Bichtofen, Ta parcouru dans tous
les sens; il a révélé toutes les richesses que l'agriculture et l'indus-
trie minière en peuvent retirer, mais aussi il a fait voir que ce quar-
tier du globe ne peut avoir d'autre débouché que le Yang-tsé-kiang.
Notre malheureux compatriote Francis Garnier venait de reconnaître
le cours supérieur de ce fleuve quelques mois avant l'expédition
du Tonkin qui lui a coûté la vie (1). Lui aussi pensait que les
produits de la Chine occidentale doivent s'exporter par Canton ou
Shanghaï; le but principal de son excursion avait été d'explorer les
rapides du Yang-tsé en vue d'en rendre la navigation possible. par
des bateaux à vapeur. C'est une illusion sans contredit de croire
que l'on détournera ce commerce vers l'Occident par une route plus
courte ouverte à travers le massif des montagnes. Reste le Thibet
tout seul dont les Anglais auraient à se préoccuper. Par quelle
cause cette contrée est-elle impénétrable pour eux? Ce sont peut-
être les missionnaires qui vont nous l'apprendre. Ces zélés propa-
gateurs de la foi catholique s'inquiètent peu des longitudes et des
latitudes, que les géographes veulent connaître avec précision; sauf
quelques rares exceptions, ils n'étudient guère la faune et la flore
des contrées qu'ils parcourent, ils ne cherchent pas à se renseigner
sur les habitudes du commerce. Par compensation, ils envoient sou-
vent des pays lointains qu'ils visitent des observations sur l'état
social et politique, observations d'autant plus précieuses qu'ils vi-
vent avec le menu peuple et pénètrent plus avant que ne le peuvent
fmre les autres Européens.
L'occupation de Pékin par l'armée anglo-française et le traité de
paix qui s'ensuivit eurent, on le sait, pour conséquence de donner
(1) A voir quelle science et quel dévoùment les officiers de la marine française
apportent dans les voyagea d*6xpioiatioii qui Itfor sont quelquefois confiés, on se sent
regretter que les missions de ce genre ne soient pas plus fréquentes. L'Indo-Chine
tst encore bien peu connue. Pourquoi U beUe expédition du Mâ^ong n*a-t-eile été
Bolvie d'aucune autre?
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280 REYDE DES DEUX MONDES.
aux missionnaires le droit de s'établir sur tout le territoire du Cé-
leste-Empire. Ils n'avaient pas attendu cette permission. Quoique
souvent inquiétés par les mandarins, plusieurs vivaient déjà dans le
Szechuen, où ils avaient fait quelques milliers de prosélytes. Ils
avaient même fondé en 18ôA un centre de mission dans la vallée de
Bonga, sur le sol du Thibet et tout près des frontières du Yunnan.
C'était un lieu désert lorsque y arrivèrent MM. Page et Renou, qui
réunirent autour d'eux un certain nombre d'indigènes, défrichèrent
le sol, le mirent en culture, puis convertirent leurs ouvriers et de
proche en proche les habitans des villages d'alentour. Ainsi se fon-
daient alors ces intéressantes communautés sous l'apparence mo-
deste d'une exploitation agricole. Cependant cela déplaisait aux
lamas du voisinage, qui, quatre ans avant l'expédition anglo-fran-
çaise, avaient détruit la maison de Bonga, et forcé MM. Jlenou et
Page de chercher un refuge dans le Szechuen.
Les missionnaires savaient bien que rien ne se fait au Thibet sans
la permission du gouvernement de Pékin ; ils n'ignoraient pas que
le gouverneur du Szechuen était en quelque sorte vice-roi de cet
état subalterne, que le talaî-lama recevait de lui le mot d'ordre.
Aussi, lorsque ce haut mandarin eut fait publier dans sa province
les stipulations du dernier traité qui leur étaient favorables, s'ima-
ginërent-ils que la route de Lhassa leur était ouverte, bien plus,
qu'ils allaient obtenir justice contre leurs persécuteurs et rentrer
en triomphe dans leur ancienne résidence de Bonga. Ce n'est plus
à la dérobée qu'ils vont prêcher les infidèles, se disent-ils; les au-
torités chinoises leur délivrent des passeports; le vicaire aposto-
lique, M«^ Thomine-Desmazures, est reçu avec de grands honneurs
à Tatsindou, sur la frontière. Peut-être ne montrèrent-ils pas une
réserve suffisante en présence de ces mandarins et de ces lamas om-
brageux, qui sont de toute nécessité hostiles aux idées nouvelles.
Leur illusion s'évanouit bientôt. Dès qu'ils eurent mis le pied sur le
sol du Thibet, on leur signifia brusquement qu'il était défendu
d'aller plus loin; il était interdit aux indigènes de leur rien vendre,
de leur fournir des bétes de somme, même d'entrer en relation avec
eux. La seule concession qu'ils obtinrent fut la permission de ren-
trer à Bonga, et ce ne fut pas pour longtemps. En 1864, ils ne fu-
rent même plus tolérés en cet endroit. Les missionnaires qui avaient
converti peu à peu plusieurs villages des environs furent expulsés les
uns après les autres et tous contraints de se réfugier dans le Yunnan
ou dans le Szechuen (1).
Ainsi les missionnaires français ne sont guère plus heureux que
(1) On trouvera le récit complet de ces événemens , ainsi qne beaucoup de rensei*
gnemens pou connus sur le royaume de Lhasaa, dans la Mitsion du Thibet, ouvrage
rédigé d'après les lettres de M. l*abbé Desgo<fins, Pnn des missionnairet de Bonga.
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REYOLUTIONS DE L ASI£ CENTRALE.
les négocians de la Grande-Bretagne. Moins favorisés que MM. Bqc
et Gabet, qui avaient du moins pénétré jusqu'à Lhassa quinze an-
nées plus tôt, le Tbibet leur est fermé. Quelle est la cause de cette
exclusion persistante? Que la Chine n'ait pas accepté de bon ccBur
le contact des nations civilisées de l'Occident, on n'en saurait
douter : vaincue, elle s'est soumise; mais les mandarins s'entendent
pour reprendre par la ruse une partie des concessions que la force
leur a arrachées. Il n'est donc pas étonnant déjà qu'ils répugnent à
nous ouvrir le Tbibet, sur lequel ils n'exercent au surplus qu'une
autorité mal défmie. En outre le Tbibet subit de son côté une transr
formation singulière; tous les voyageurs sont d'accord là-dessus,
depuis MM. Hue et Gabet jusqu'à M. De^odins. Il y a deux partis
en présence : les lamas et leur chef, le talaï-lama, qui prétendent
conserver le régime théocratique; en face d'eux le peuple, qui veut
s'affranchir de leur domination, et que le roi temporel soutient de
son mieux. Les lamas sont hostiles, on le pense bien , à la prédi-
cation chrétienne, qui diminuerait leur influence, tandis que les
hommes du commun accueilleraient volontiers nos missionnaires.
De temps en temps, cet antagonisme de classes se traduit par des ré-
voltes que les légats impériaux aident à comprimer. Cette situation
incertaine se dénouera un jour 'ou l'autre par une révolution com-
plète dont les lamas seront sans doute victimes, à moins toutefois
que le Tbibet ne soit avant cela la proie d'une invasion étrangère.
C'est un royaume qui se démembre. Le maharajah de Cachemire, un
vassal de la Grande-Bretagne , s'est approprié le Ladak il y a moins
de vingt ans. Tout à fait au nord, dans la région presque inconnue
du Koukhounour, s'agitent des tribus mogoles qui n'ont au fond
qu'un médiocre respect pour leur chef religieux, le talaï-lama, et
pour tous les lamas qui vivent à leurs dépens. Les Mogols ont l'es-
prit de conquête, on le sait : ils sont assurément mal organisés de
nos jours; mais ne sont-ils pas devenus les voisins de la Russie, qui
peut trouver quelque jour son avantage à les pousser dans cette
direction?
III.
Dans cette revue rapide des divers états de l'Asie centrale, nous
n'avons trouvé jusqu'à présent que des dynasties chancelantes et
des insurrections qui commencent par être victorieuses pour finir
par être battues. La frontière nord-est de l'Inde va nous présenter
un spectacle nouveau, c'est-à-dire la création d'un royaume mu-
sulman dont le chef, après une lutte acharnée, reste maître incon-
testé de ses états, et bien plus obtient l'investiture des deux grands
pontifes de l'islamisme, le khan de Bokhara et le sultan de Constan-
.,y,u.edby Google
282 RETUE DES DEUX MONDES^
tinople. La contrée où sont survenus ces événemens remarquables
rappelle assez bien par sa disposition géographique l'Eldorado des
romanciers, car elle est bornée sur trois côt^ par de hautes mon-
tagnes et du quatrième par un désert. Nos anciennes cartes la dési-
gnent sous le nom de Petite-Boukharie, ce qui n'a aucun sens, ou
de Tartarie chinoise, ce qui est inexact maintenant, puisque les Chi-
nois en ont été expulsés; il est mieux de l'appeler le Turkestan orien-
tal ou Eachgarie, du nom (te sa capitale actuelle. C'est une large
vallée d'une élévation de 1^00 mètres au plus au-dessus du niveau
de la mer. La rivière qui l'arrose, le Tarim, se jette dans une mer
intérieure, le Lobnour, ou se perd au milieu des sables. Quoique
l'air soit très sec et qu'il n'y pleuve presque jamais, les nombreux
affluons de cette rivière sont abondamment alimentés par la fonte
des neiges et des glaciers. Le sol, sablonneux, ne manque pas de fer-
tilité lorsqu'il est possible de l'irriguer. La végétation ressemble à
celle de l'Europe moyenne; nos saules et nos peupliers poussent au
bord des ruisseaux; les montagnes renferment des richesses miné-
rales, du cuivre, de la houille et surtout la précieuse pierre de jade,
que les Chinois taillent aujourd'hui avec art et que les peuplades
antéhistoriques recherchaient déjà pour en faire leurs meilleures
haches de combat. Enfin il n'est pas de pays plus salubre au monde.
Ainsi doté par la nature, le Turkestan oriental pos^de encore l'a-
vantage d'être sur la route des caravanes qui circulent entre la Chine
et la Transoxiane. Les sables du désert de Gobi et les passes des
monts Thian-shan sont en effet moins inhospitaliers que les steppes
glacées de la Sibérie; aussi les villes d'Aksou, Yarkand, Kachgar,
sont-elles connues des grands voyageurs du moyen âge et des temps
modernes. Toutefois ce n'est qu'en ces derniers temps que les Eu-
ropéens ont obtenu la permission d'y pénétrer de nouveau. On va
voir quelles révolutions leur en avaient interdit l'accès jusqu'alors.
Il importe peu de savoir que la Kachgarie appartint jadis au roi
Cambyse et fut conquise par Alexandre. Les points essentiels à con-
naître sont que la population est turque d'origine, qu'elle fut con-
vertie à l'islamisme peu après la Transoxiane, et que vers le xiv* siè-
cle une bande de mahométans fanatiques, — on les appelait des
Khodjas, — venus de la Boukharie, s'emparèrent du pouvoir. Entre
les Turcs de Kachgar et les Chinois, il y avait toujours eu d'intimes
relations. De la grande muraille de la Chine aux monts Thian-shan,
les caravanes opéraient un mélange continuel entre des peuples de
races diverses. La guerre de rapines, comme on la fait au cœur de
l'Asie, avec l'esclavage qui en est la conséquence, déplaçait les po-
pulations tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Il en advint que
bon nombre de Chinois se fixèrent dans le Turkestan oriental, que
par compensation les provinces chinoises de Kansou et de Ghensi
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RÉvoi.crn(M!i8 DE l'asie centrale. £83
Gontmrem à la longue beaucoup de Turcs musulmans, et qu'ratre
ces deux extrémités se forma une nation moitié turque et moitié
chinoise que l'on désigne maintenant sous le nom de Tounganes. En
1757, l'empereur de la Chine s'empara de toute cette contrée. Son
autorité fut reccmnue jusqu'au pied du Boulor-Tagh, à 5,000 kilo-
mètres de PâLin« Cependant cet empereur était déjà de la dynastie
mandchoue, aussi détestée par les vrais Ghinds que par les Turcs
qu'il venait de conquérir. Les Ehodjas détrônés se r^ugiërent à Kho-
kand, attendant l'occasion de prendre leur revanche.
Leurs descendans l'essayèrent en 1827. L'un d'eux, Jehanghir-
khan, renommé pour son courage, envahit la Kacbgarie à la tête
d'une troupe d'Ousbegs. Quoiqu'il eût réussi d'abord à prendre
Yarkand, au bout de quelques mois le sort des armes lui fut con-
traire. De TeUmr dans son pays natal, il fut livré par le khan de
Khokand aux Chinois, qui l'emmenèrent à Pékin et lui coupèrent la
tête. La mémoire de cet infortuné chef de bande est restée popu-
laire dans l'A^ centrale. Un peu plus^tard, en 1852, eut lieu une
nouvelle tentative. Un Khodja devint momentanément maître de
Kacbgar. Celui-ci ne se fit remarquer que par une cruauté dont les
Turcs eux-mêmes, peu susceptibles sous ce rapport, se dégoûtèrent
bien vite. Il »vait imaginé d'ériger auprès de sa capitale une py-
ramide de crânes humains. Adolphe Schlagintweit, le savant et
malheureux voyageur qui s'aventura dans le Turkestan oriental à
cette époque, fut l'une des victimes de ce tyran sanguinaire. Il n'est
pas étonnant que le peuple ait rappelé luinmème les Chinois pour
mettre fin à de si terribles massacres.
Nous arrivons à des événemens qui ont laissé une trace plus
durable. On a vu comment les musulmans s'étaient infiltrés depuis
des siècles dans le Kansou et le Chensi. U a été dit aussi qu'une
des conséquences de la prise de Pékin par l'armée angio - fran-
çaise fut l'insurrection des Panthays dans le Yunnan , et celle des
Toufdis dans le Szechuen. A l'instar de leurs coreligionnaires de
ces drax provinces, les musulmans du nord s'insurgèrent en 1862.
Ne perdons pas de vue toutefois que le caractère commun de toutes
ces révoltes était la haine de la dynastie mandchoue, et non point
une hostilité de race entre les Turcs ^ les Chinois^ si bien que les
insurgés mahométans s'alliaient volontiers auxTaïpings, qui étaient,
eux, de religion bouddhiste. Bi^n que l'on ne connaisse guère les vi-
cissitudes de cette troisième insurrection, il parait probable qu'elle
a été comprimée, et que le Kansou et le Chensi , de même que le
Yunnan et le Szechuen , sont maintenant des provinces paisibles
du Céleste-Empire; mais l'ébranlement qu'en reçut alors la popula-
tion musulmane s'étendit plus loin à l'ouest Les Tounganes prirent
aussi les armes; il était moins facile de les réduire.
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28& R£yUE DES DEUX MONDES.
Entre Ngan-si-fou, capitale du Kansou, et Eachgar, les caravanes
coupent en pointe le désert de Gobi, dont le sol, assez aride en gé-
néral, devient cependant fertile lorsque les eaux courantes se prê-
tent à des irrigations. Quelques grandes villes, Khamil, Tourfan,
Ouroumtsi, Aksou, sont échelonnées sur ce parcours. Toute cette
contrée, soumise alors à l'empereur de la Chine, était administrée
par le gouverneur-général de la province d'Ili, en résidence à
Kouldja, au nord des monts Thian-shan. Ce gouvernement d'Ili
était une sorte de colonie pénale, où les mandarins mandchous
avaient coutume d'envoyer les mécontens politiques. Toutefois les
Tounganes formaient la masse de la population, et, plus belliqueux
que les Chinois de race pure en raison du sang turc qui coulait
dans leurs veines, ils étaient en majorité dans les rangs de l'armée.
Ce fut donc, lorsqu'ils se soulevèrent , une insurrection militaire.
A Ouroumtsi par exemple, les soldats tounganes, conduits par leurs
officiers, s'emparèrent du pouvoir et mirent à mort tous les Mand-
chous; un incendie, qui se déclara au milieu du désordre, ne put
être éteint qu'après avoir détruit plusieurs rues de la ville. Le man-
darin de Kouldja, ayant réuni quelques troupes fidèles, offrit la
bataille aux rebelles; battu en rase campagne, il fut bientôt bloqué
dans sa citadelle. Partout les mahométans se levaient en masse et
proclamaient la guerre sainte. La révolte s'étendit alors ctomme une
trahiée de poudre jusqu'à l'extrémité du Turkestan oriental, dans
la portion que l'on appelait communément l'Altychar, et dont Kho-
ten, Yarkand et Kachgar sont les villes principales. Sur cette fron-
tière cependant , les Tounganes n'avaient aucune influence. La po-
pulation indigène, d'origine turque sans mélange, les haïssait
presque autant que les Chinois. Le plus curieux fut que cette im-
mense insurrection n'avait pas de chef. Ceux de Khoten mirent à
leur télé un prêtre indigène, Hadji Hubiboula; ceux d' Aksou et de
Yarkand élurent un Khodja, Rechid-Oudin. Partout les mandarins
et les garnisons chinoises éprouvèrent le même sort. Bloqués dans
les citadelles par un ennemi supérieur en nombre, ils résistèrent
jusqu'à complet épuisement de leurs vivres et de leurs munitions;
puis ils mirent le feu à leurs magasins vides et se jetèrent dans les
flammes avec cette insouciance de la vie qui caractérise la race
jaune.
A Kachgar, les insurgés reçurent un secours du dehors. On se
souvient de ce Jehanghir-khan que les Chinois avaient mis à mort
en 1827; il avait un fils, Buzurk-khan, qui vivait à Khokand. Ce
rejeton de l'ancienne dynastie des Khodjas était un débauché d'as-
sez peu de ressource. Lorsqu'il apprit la révolte des mahométans de
l'Altychar, il franchit cependant les montagnes pour se joindre à
eux avec ime troupe d'environ 600 soldats. Il s'était fait accompa-
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. RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 285
gner par un homme d'une valeur incontestable, Yacoub-beg, qui était
alors kouchbeggi ou général des troupes khokandiotes. Ce Yacoub,
Tajik par la naissance, — ce qui indique sans doute qu'il est d'une fa-
mille aryenne et non tartare, — était depuis longtemps déjà au ser-r
vice du khan de Khokand. On prétend qu'il vendit aux Russes en
1847 une partie du territoire d'Ak-medjid, dont il avait le com-
mandement. Que ce soit vrai ou non, il est certain qu'il est audacieux
et intelligent; de plus il possède l'art de se faire aimer de ses com-
pagnons. La haute dignité qu'il avait obtenue à Khokand ne le sa-
tisfaisait pas, car il voyait bien que ce khanat tombait sous la dé-
pendance de la Russie. Il devint tout de suite le vrai chef des
insurgés de Kachgar; cette ville ne fut pas au reste une conquête
facile. Les Chinois, renfermés dans la citadelle, ne se défendirent
pas moins de seize mois. La plupart étaient morts de faim ; les sur-
vivans se suicidèrent plutôt que de se rendre, sachant que leurs
ennemis ne feraient aucun quartier. En mars 1865, Yacoub-beg
était maître de la place.
Le Turkestan oriental se trouvait alors partagé en presque autant
de principautés qu'il y avait de grandes villes. Dans Test, les Toun-
ganes luttaient avec succès contre les mandarins; mais au-delà
d'Aksou la population turque ne voulait pas accepter leur supré-
matie. A Kachgar, Yacoub se déclarait indépendant; Rachid-Oudin
en disait autant à Yarkand, et Hubiboula à Khoten. Ce dernier eut
un moment l'espoir d'obtenir la protection du vice-roi britannique,
lorsqu'au mois d'octobre 1865 il eut la visite de H. Johnson, offi-
cier anglais, le premier Européen qui eût franchi le Karakorum de-
puis Adolphe Schlagintweit. Sir John Lawrence, fidèle à sa politique
favorite d'abstention et d'ailleurs bien inspiré cette fois, ne daigna
pas répondre aux propositions d'alliance que lui adressait ce souve-
rain improvisé. En 1866, Yacoub soumit Yarkand et le pays envi-
ronnant; l'année d'après, il arrive avec son armée devant Khoten;
il invite Hubiboula à venir signer la paix dans son camp; celui-ci
s'y rend sans défiance et est aussitôt emprisonné, puis la ville est
envahie par surprise. En moins de trois ans, cet officier de fortune
était devenu maître de toute la Kachgarie entre les monts Thian-
shan et le Kouenloun, et depuis le Boulor-Tagh jusqu'à Aksou.
Il eut en outre l'adresse de se débarrasser de son prétendu protec-
teur, Buzurk-khan, qui partit pour La Mecque ou pour Bokhara,
reconnaissant lui-même qu'il était incapable de régner. Depuis ce
temps, les affaires de Yacoub-beg ont toujours prospéré. L'émir de
Bokhara, qui malgré sa décadence reste le chef spirituel des maho-
métans orientaux, lui a décerné le titre d'aihalik-ghazi^ ou protec-
teur des fidèles. C'est le nom sous lequel il convient de le désigner
à l'avenir. La Kachgarie n'est pas lencore un état puissant par le
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286 BETCE D£S DEUX MOICBES.
nombre de ses habitans^ mais soo chef est un bomiDe habile, c'est
incontestable. Sofideraent établi au milieu des populations musul-
manes que la conquête chinoise ayait désagrégées, il peut s'étendre
vers l'orient; il n'a rien à craindre ni de l'Ai^leterre ni de la Rus^
sie, dont les montagnes le séparent. Cette création d'un nouveau
royaume mahométan au cceur de TAsie, sur les confins du Céleste-
Empire^ est un fait considérable dont en n'a peut-être pas assez tenu
compte en Europe. Nous sommes trop encUns à croire que la reli-
gion de Mahomet est partout en décadence. Cette étude aura mon-
tré que l'isfatmiame, menacé en Europe, atteint au cœui* de l'Asie
par la conquête de Samarcande, se développe cependant avec une
singulière vigueur sur les confins de la Chine, tandis que les Euro-
péens entament à peine le Céleste-Empire par les boràs de la mer
orientale.
Ce n'est pas id le lieu de dire quelle fut l'attitude des Russes en
face de l'insurrection toungane et du nouveau royaun^ de Kachga-
rie; ne nous occupons pour le moment que des rapports de Yacou]>-
beg avec l'inde anglaise. Au nord du Pendjab s'ouvre la vallée de
Cachemire, U plus belle qu'il 7 ait sur la terre, au dire des voys^
geurs. Sol fertile, climat ^ubre, population paisible et laborieuse,
cette province est une possession enviable à tous ^;ards; notons en
passant im fait curieux de géographie commerciale. Le Cachemire,
si éloigné de nous et presque isâé au milieu de montagnes inaccessi-
bles, a subi plus qu'aucun pays du monde le contre-^oup de nos der-
niers désastres en raison de l'industrie de luxe qui fait sa richesse. U
a de plus le malheur de posséder un gouvernement détestable. Au
moment de l'annexion du Pendjab, lord Dalhousie eut Timprudence
de laisser cette contrée sous la domination d'un souverain indigène
en lui imposant pour seule conditii» de payer un tribut annuel au
trésor britannique. Le mabarajah de Cachemire gouverne comme
tous ses pareils, pressurant son peuple, imposant aux caravanes des
droits de douanes arbitraires. Peu jaloux de voir les Anglais s'im-
miscer dans ses afliûres intérieures, il avait fait jadis un règlement
pour limiter le nombre des étrangers qui pénétreraient dans ses états
et fixer la durée de leur séjour. Toutefois de tels abœ ne pouvaient
durer toujours. Le Keutenant-gouvemeur du Penâjab s'est inter-
posé en ces derniers tanps, et maintenant le commerce est n»sà
Tabri des exactims qui lui étaient jMnécédemment imposées. Le
consul anglais qui réside dans le Ladak depuis quelques années a
réussi à rétablnr les anciennes relations commerciales du Cache-
mire et par conséquent de l'Inde anglaise avec les pays situés au-
delà des montagnes.
Ces relations commerciales ont, il est vrai, bien peu d'impor-
tance. Comment eu pourrait-il être autrement? Entre le Penâjab
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KÈraixmms de l'asie ceutrale. 287
et le Turkestan oriental, il y a trois routes : l'une par TAighanistan
et le plateau de Pamir; la seconde franchit la chaîne du Boulor-
Ta^ par la vallée de Ghilgit, qu'habitent de farouches descendans
du peuple aryen; la troinème, qui est la plus fréquentée, passe
plus à Test. De Leh, elle se dirige rers Tim des cols du Karakorum
et redescend à Yarkand par la vallée du Karakacb; mais, de même
que les précédentes, elle se maintient à 5,000 mètres et plus au-
dessus du niveau des mers sur une très grande longueur; elle tra-
verse des déserts o& les caravanes ne rencontrent dix jours durant
ni habitations, ni. vivres, ni même de fourrage pour les bétes de
somme. Les frères Scfalagintweit ont dépeint l'effet que produisent
ces altitudes extrêmes sur le corps humain. L'être le plus robuste
sent ses forces s'évanouir: oppression, migraine, saignemens de
nez, absence d'appétit, tels sont les {»rincipaux caractères de la
singulière maladie à laquelle l'homme est enclin sur les hautes
nMmtagnes. Malgré ces obstacles naturels, le commerce de la Kach-
garie avec l'Inde a toujours eu quelque activité, parce que ce royaume
intérieur, quoique peu peuplé, pçssède plusieurs grandes villes, qu'il
n'a aucune sorte d'industrie et que l'on n'y récolte que les fruits
d'un climat tempéré. A l'époque de la domination chinoise, on fai-
sait par cette voie la contrebande de l'opium. L'insurrection des
Tounganes et les guerres intestines qui vinrent ensuite firent bais-
ser le chiffre des transactions. Depuis 1870, la valeur annuelle des
marchandises échangées est d'environ 3 millions de francs, ce qui
correspond à peu près au chargement de 2,ô00 bétes de somme.
Si insignifiant que soit ce trafic en comparaison de l'immense com-
merce qu'alimentent les vallées du Gange et de l'Indus, les Anglais
pensent avec raison qu'il ne faut pas le n^liger, d'autant qu'ils
n'ont pas d'autre moyen d'acquérir une certaine influence dans
l'Asie centrale.
Peu de temps après que Yacoub eut triomphé de ses rivaux,
deux Anglais, MM. Shaiv et Hayward, se rendirent à Yarkand; ils y
furent bien accueillis, non point sans défiance, car on ne leur per-
mit de faire aucune excursion aux alentours de ceue ville. Ces voya-
geas c(mfinnèrent les récits, déjà parvenus par des voies indi-
rectes, qu'un nouvd empire musulman se consolidait au-delà des
montagnes, que les Chinois en avaient été expulsés et que le vain-
queur était maître du Turkestan tout entier, depuis le Kouenloun
jusqu'au Ttûan-shan. Au surplus l'athalik-gbazi ne dédaigna point
de (aire une avance à l'Angleterre. Vers les derniers jours de 1860,
on vit arriver à Lahore un ambassadeur de ce conquérant avec des
lettres pour le lieut«aant-gouverneur, pour le vice-roi et même pour
la reine Victoria. CkMnme on doit s'y attendre, tord Mayo, fidèle à
la politique de son prédécesseur, reçut froidement cet envoyé, l'in-
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288 BEVUE DES DEUX MONDES.
vitant à dire à son maitre qu'il est sage de gouverner avec justice
et prudent de ne pas se mêler aux querelles des nations voisines.
Lord Mayo ignorait peut-être à cette époque que Yacoub-beg fût
déjà en négociation avec d'autres puissances européennes; un ne-
veu de ce monarque était depuis quatre ans à Constantinople pour
solliciter l'appui du sultan en faveur des musulmans orientaux; us
autre délégué avait été jusqu'à Saint-Pétersbourg négocier l'appui
ou la neutralité des Russes. L'ambassadeur venu à Calcutta n'était
pas un simple diplomate; il devait en outre acheter des armes, em-
baucher des ouvriers et, si c'était possible, ramener avec lui un
officier anglais. Il obtint à *peu près tout ce qu'il demandait. Un
employé civil de l'administration du Pendjab, H. Douglas Forsyth,
reçut mission de porter à l'athalik-ghazi les complimens amicaux
du vice-roi. Ses instructions lui enjoignaient de s'abstenir de toute
discussion politique : voir Yacoub-beg dans sa capitale, recomman-
der à sa bienveillance les caravanes venant du Cachemire, examiner
le pays et les routes qui y conduisent, voilà le programme qui lui
était tracé. De même que pour le voyage du major Sladen à Bhamo
et Momein, l'objet exclusif de cette mission était en apparence d'é-
tablir des relations commerciales, et l'on sentblait convaincu à Cal-
cutta que cette nouvelle expédition serait d'autant meilleure qu'elle
s'accomplirait avec moins d'apparat. Entrer en rapports iatimes
avec des souverains barbares, soupçonneux ou cruels, se disait-on,
c'est s'exposer de rechef à ce qui s'est passé en Abyssinie et ailleurs
encore. L'ambassadeur est mis en prison, peut-être égorgé; il faut
alors une expédition militaire pour venger l'honneur national sot-
tement compromis. Il suffit d'étudier l'histoire des gouverneurs-gé-
néraux depuis lord Bentinck jusqu'à lord Dalhousie pour se con-
vaincre que, s'ils avaient eu tant de prudence, l'empire indo-bri-
tannique n'aurait jamais acquis sa grandeur actuelle.
M. Forsyth emmenait avec lui M. Shaw, revenu depuis quelques
mois d'un premier voyage à Yarkand, et le docteur Henderson, mé-
decin et naturaliste distingué. M. Hayward, qui connaissait aussi
ces montagnes, se proposait de rejoindre la mission par une autre
voie. Par malheur il fut assassiné peu de jours après dans la vallée
de Ghilgit. Le mabarajah de Cachemire s'était chargé de fournir
des vivres et des bêtes de somme. Ce n'était pas une petite affaire,
car l'envoyé anglais, outre son escorte, était accompagné par l'am-
bassadeur de l'athalik-ghazi et par plusieurs pèlerins musulmans
qu'attirait la piété bien connue du nouveau souverain de Yarkand.
La caravane partit de Leh le 7 juillet 1870. C'était un peu tard, puis-
qu'on voulait être de retour avant l'hiver et que les passes du Kara-
korum sont interceptées par les neiges dès le mois de novembre. Le
voyage fut long et pénible, comme on devait s'y attendj-e. Les An-
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R£rOL€TIONS DE l'aSOB CENTRALE. 289
glais firent leur entrée dans Yarkand le 23 septembre, après qua-
rante-huit jours de route. A la sortie des montagnes, M. Forsyth
avait appris une fâcheuse nouvelle : l'athalik-ghazi était absent. II
était parti pour Aksou depuis le mois de mars avec tout ce qu'il
avait pu réunir de soldats. Les Tounganes, maîtres de tout le pays
compris entre Kouldja, Tourfan et Ouroumtsi, ne renonçaient pas en-
core à rq[)rendre la Kachgarie, où se trouvent les villes les plus
prospères du Turkestan. Ces rebelles, qui avaient commencé par
expulser les Chinois, trouvaient fort mauvais que Yacoub et ses
compagnons du Khokand fussent venus leur dérober la plus belle
portion de leur conquête. On racontait alors à Yarkand que l'athalik-
ghazi avait été victorieux, qu'il allait revenir bientôt dans sa capi-
tale; mais les instructions que H. FcNrsyth avait reçues avant de par-
tir étaient formelles. Il lui était interdit de prolonger son séjour
jusqu'à l'année suivante et par conséquent d'attendre Yacoub ou de
se rendre à son camp. Il dut donc revenir en toute hâte dans le
Pendjab sans avoir obtenu le moindre résultat.
La Russie a montré plus d'adresse et d'empressement. Après
s'être emparé de Kouldja, que les Tounganes, réduits à l'impuis-
sance, faute d'un chef habile à les diriger, ne surent pas défendre,
le général Kauffinann, gouverneur-général de Tachkend, a conclu
un traité avec Yacoub-beg en 1872. Dn consul russe réside main-
tenant à Kacbgar afin d'y protéger les intérêts de ses nationaux. II
est possible au surplus que les indigènes du Turkestan oriental
cherchent leurs débouchés au nord plus volontiers qu'au sud, parce
que les montagnes sont moins hautes et que les caravanes ont de
tout temps frayé la voie de ce côté. Pourtant l'ambassade que l'atha-
lik-ghazi envoya à Constantinople en mars 1873 prit la route de
l'Inde. Cette mission fut couronnée d'un plein succès : le sultan ac-
corda un titre souverain à Yacoub-beg , qui s'intitule aujourd'hui
l'émir Mohammed-Yacoub , khan de Kachgar. C'est la consécration
définitive par le chef des vrais croyans de l'indépendance du nouvel
état musulman. Le vice-roi saisit avec plus d'empressement cette nou-
velle occasion d'entrer en rapports avec le vainqueur des Tounganes
et des Chinois. Au retour de l'ambassadeur musulman, M. Douglas
Forsyth repartit avec lui pour Yarkand, accompagné d'une suite plus
nombireuse et plus solennelle. Sous l'apparence d'un simple traité
commercial, on peut deviner que la Grande-Bretagne ne négligera
pas cette fois de s'assurer les avantages que la Russie a déjà obte-
nus. D'ailleurs Yacoub s'est montré jusqu'à ce jour trop intelligent
et trop fin politique pour ne pas comprendre qu'il importe à la sécu-
rité future de son royaume de tenir la balance égale entre ses deux
puissans voisins.
TOMi m. — 1874. 19
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290 KByUE DB6 DEUX MONDBS.
Aux dernières nouvelles, la Kachgarie était tranquille. On veut
que de gpands dangers la menacent encore du côté de la Chine.
Avec la patiente obstination qui le caractérise, le gouvernement
de Pékin écrasera peut-être les Tounganes insoumis, comme il a
déjà triomphé des mahométans du Yunnan et des Toufehs du Sze-
chuen. Alors, dit-on, il tournera toutes ses forces contre l'émir du
Turkestan. Ceux qui s'inquiètent de cet avenir oublient que la si-
tuation n'est pas la même. Outre que Tacoub s'est assuré la bien-
veillance de l'Angleterre et de la Russie, il convient d'observer que
les mahométans étaient en minorité dans ces provinces de la Chme.
S'ils se sont maintenus indépendans pendant plusieurs années, c'est
qu'ils avaient affaire à un empire désorganisé par la guerre étran-
gère. Noyés dans une population bouddhiste plus nombreuse qu'eux,
ils devaient succomber à la longue. A l'ouest d'Aksou, la population
tout entière î^partient à l'islamisme et est d'origine turque comme
ses maîtres actuels. Il y a communauté de race et de religion entre
le souverain et les sujets, entre le conquérant et le peuple conquis,
ou plutôt la conquête a été une guerre de délivrance. Aussi paraît-il
probable que le jeune royaume survivra à son heureux fondateur,
ce qui serait un avantage au point de vue européen, puisqu'il en
résulterait une barrière entre l'Angleterre et la Russie.
Il n'est pas hors de propos de constater que le khan de Kachgar
aura d'autant plus de chances en sa faveur qu'il se montrera plus
hospitalier envers les Européens; le rigorisme étroit des émirs de
Bokhara lui serait mortel. N'est-ce pas par là qu'ils ont péri? Yacoub
sera-t-il tolérant comme le sultan de Constantinople et comme le
shah de Perse? Personnellement on le dit fanatique, ou du moins
il l'était au début de sa carrière. Il a subi dans sa jeunesse Tin-
fluence des écoles de la Transoxiane; l'un des premiers actes de son
gouvernement fut de créer un caravansérail à La Mecque, d'où lui
est venu un grand renom de piété parmi les nombreux pèlerins de
l'Asie centrale; mais il est, dit-on, entouré d'hommes plus acces-
sibles* aux idées modernes. Ses ambassadeurs lui auront rapporté
que le sultan, le chef suprême de l'islamisme, ne répugne pas à
entretenir des relations amicales avec les infidèles. Ayant eu jadis
les Russes pour adversaires, il ne peut ignorer qudle est la puis-
sance des armes modernes. Il a maintenant dans sa capitale deux
envoyés européens, l'un du tsar et l'autre de la reine Victoria, dont
il saura sans doute balancer les prétentions contraires avec l'adresse
qu'on se plaît à lui attribuer. Tout porte donc à croire que l'Asie
centrale compte dès à présent un nouvel empire; il est malaisé de
prévoir quelle influence ce grand changement exercera sur les con-
trées d'alentour.
H. Blerzt.
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IMPRESSIONS
DE VOYAGE ET D'ART
VL
SOUYENIRS DU FOREZ (f).
I. — BOBM BT L.£. PATS46E 01 L.*A8TsiK. — LES »*niri.
VA^rée a fait au Lignon une renommée poétique supérieure
à celle qu'elle a conservée. Qui connaît en effet aujourd'hui YAs-
trécy sauf quelques érudits ou quelques curieux, et qui ne connaît
le Lignon? Outre son existence réelle, cette petite rivière a con-
quis une existence d'imagination tellement nette et précise que,
même chez les esprits ignorans, elle demeure indissolublement
associée au tableau d'une vie pastorale raf&née et fabuleuse. Les
bergers du Lignon! qui n'a prononcé cent fois ces mots, et qui ja-
mais s'est trompé sur le caractère qu'il devait y attacher, même
quand il ignorait que ce cours d'eau a roulé le corps évanoui du
beau Céladon? Le Lignon a donc pour toujours pris place dans cette
géographie poétique qui n'est jamais complète et qui s'augmente
de siècle en siècle avec chacpie grand écrivain; mais il a eu encore
une autre fortune, c'est que son existence réelle s'accorde à mer-
veille avec son existence poétique, et ne fait éprouver aucune de
ces déceptions que les voyageurs modernes se sont plaints souvent
d'avoir éprouvées à la vue du Xanthe et du Simoïs au renom héroï-
que, ou de rilyssus cher à Platon et à ses disciples. Je l'ai vu en
(i) Voyez la Hevu9 du !•' atril.
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Googl
'À
202 REVUE DES DEUX MONDES.
plusieurs endroits, il répond de tout point aux channans tableaux
dont il fait la bordure dans le roman de d'Urfé. Aux environs de La
Bâtie, j'ai pu me convaincre qu'il était par places assez profond pour
que Céladon eût pu s'y noyer; à Boên, c'est une aimable riviërOt cou-
lant sur un lit de cailloux, qu'elle laisse transparaître sous la minpe
couche de cristal de ses eaux vives, limpides et rares, assez analogie
à quelques autres rivières de ces régions, par exemple la Bëbre, qui
passe à Lapalisse. Elle court en rase plaine ou dans des vallons par-
tout ouverts, en sorte que ses rives n'ont rien d'escarpé ni de sau-
vage, et se prêtent à souhait aux promenades de bergers peu pressés;
Céladon et Hylas, Astrée et Diane, ont pu les parcourir sans fatigue,
à petits pas, en discourant de métaphysique amoureuse et en prenant
des temps de repos pour s'adresser les doux reproches de leurs
cœurs. Le Lignon a enfin un autre mérite que je ne lui soupçonnais
pas, celui d'être un véritable document historique et de renseigner
avec une certaine probabilité sur l'origine d'une partie des popula-
tions de ces régions. Le Lignon, c'est, sous des formes très variées,
mais parfaitement reconnaissables, le nom de quantité de rivières
de la Franche-Comté, l'Ognon, la Lignotte ou Linotte, la Lison. Le ha-
sard a voulu qu'avant d'aller, en Forez je traversasse une partie de la
. Franche-Comté, et là un hasard plus grand encore me fait tomber
sous les yeux un document que je ne cherchais pas et qui m'apprend
qu'au moyen âge l'Ognon s'appelait le Lignon , ainsi qu'il ressort
d'une charte latine du xi* siècle. Il n'y a pas seulement ressem-
blance entre ces noms, il y a identité absolue. Serait-ce donc en
Franche-Comté qu'il faut chercher l'origine d'une partie de ces po-
pulations du Forez?
Il faut l'y chercher en effet, et le nom de la petite ville de Boën,
où le chemin de fer nous transporte de Montbrison en une demi-
heure environ, conserve encore le souvenir du peuple qui s'y établit
ou plutôt qui y fut établi autrefois, Boên, c'est-à-dire la cité des
Boïens. Puisque nous sommes dans le pays même de Y Astrée, lais-
sons ses personnages nous servir de guides. Voici ce que l'un deux,
le berger Thamyre, nous rappelle sur ces lointaines origines. « Sa-
chez donc, grande nymphe, qu'encore que nous soyons, Çalidon et
moi, demeurans dans ce proche hameau de Montverdun, nous ne
sonmies pas toutefois de cette contrée; nos pères et ceux d'où ils sont
descendus sont de ces Boïens qui jadis sous le roi Bellovèse se sor-
tirent de la Gaule, et allèrent chercher de nouvelles habitations au-
delà des Alpes, et qui, après y avoir demeuré plusieurs siècles,
furent enfin chassés par un peuple nommé romain hors des villes
bâties et fondées par eux, et pai*ce qu'il y en eut une partie qui,
étant privés de leurs biens, s'en allèrent outre la forêt Hyrcinie, où
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET d'aRT. 293
les Boïens, leurs parens et amis, s'étaient établis du temps de Sigo-
vëse, et d'autres choisirent plutôt de revenir en leur ancienne pa-
trie, nos ancêtres revinrent en Gaule, et enfin par mariages se logè-
rent parmi les Ségusiens. » Ainsi ces B(rïens du Forez sont des
Gaulois dénationalisés depuis longtemps qui firent un jour retour en
Gaule; mais les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi tran-
quillement que le rapporte le bâ*ger Thamyre, et lorsqu'ils revinrent
dans leur ancienne patrie, le sang s'était assez mélangé et dénaturé
durant cette longue absence pour qu'ils pussent y être considérés
comme un peuple étranger. Chassés d'Italie après leur long établis-
sement dans la Cisalpine, ce fut non pas en Gaule qu'ils se rendirent,
mais en Germanie, près de leurs frères, dans la forêt hyrdnienne,
comme le dit d'Orfé, pui§, déplacés encore par la guerre, ils des-
cendirent avec le peuple des Helvètes dans la Séquanaise, aur
jourd'hui la Franche-Comté, où ils s'établirent. C'est là que César
les trouva et les vainquit dans sa première campagne, en compagnie
de leurs amis les Helvètes; mais, tandis qu'il força ces derniers à
retourner vers les lieux d'où ils étaient partis, il laissa les Boïens en
possession de leurs domaines, sur la demande des peuples éduens,
qui, connaissant leur vaillance, voulurent les avoir pour gardiens
militaires de leurs frontières. César déféra même tellement à ce
vœu des Éduens qu'il les gratifia de colonies boïennes sur celles de
leurs frontières que les Boïens n'avoisinaient pas, c'est-à-dire que
des régions du Jura il en transporta, more romanoy une forte bande
entre la Loire et l'Allier; c'est de cette colonie boïenne que les
habitans de Boén et de ses environs sont descendus. Ce sont de
vieux Gaulois devenus Germains, et des Germains redevenus Gaulois.
Je voudrais croire aux farfadets afin de pouvoir attribuer à leur
malice la singulière mystification que me réservait Boên. « Lorsque
vous irez en Forez, m'avait-on dit pendant que j'étais à Lyon, ne
manquez pas de visiter Boën. La race féminine y est d'une beauté
remarquable, et sa réputation à cet égard est telle qu^elle fait re-
chercher avec empressement les filles de Boén pour tous les usages
qui réclament de la grâce et de J'élégance ; peut-être aussi pour
cette raison en trouverez-vous moins de belles qu'autrefois, car on
a beaucoup tiré de cette riche mine. » Sur cette promesse, j'arrive
à Boën plein de confiance; mais, lorsque j'en suis reparti, j'aurais
été autorisé par mon expérience à déclarer que la mine était épuisée.
0 déception cruellement comique! jamais collection de laideurs aussi
complète ne s'était étalée sous ma vue. J'ai beau monter et des-
cendre la ville, m'ayancer sur le seuil des portes, passer la tête
dans l'intérieur des boutiques, coller mon front contre les vitres,
partout je n'aperçois, pour parler comme Rabelais, que A' horrifie-
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qties vieilles^ les unes aox dos montueux comme des tertrea mal for-
més , les autres aox jambes inégales, celles-ci cbasàeuses, celles-Ui
roupieuses, toutes édeutées par Tàge, avec une conscience scrupu-
leuse. Pour en faire une à peu près présentable, il en aurait fallu
prendre au moins cinq ou six, et encore aurait-on pu dire avec
Régnier que la matière aurait manqué à Touvrage. Un Romain au-
rait regardé une telle aventure comme un présage sinistre et se-
rait précipitamment rentré chez lui; je n'ai pas poussé si loin la su-
perstition; cependant je n'ai pu m' empêcher de penser, en voyant
tant de prototypes parfaits de la sibylle de Panzoust, que les
anci^s procès de scnrcellerie étaient peut-être fondés en raison» En-
fin, au moment où j'allais m'éloigne de Boén, je réussis à rencontrer
trois ou quatre visages de jeunes filles qui, sans être d'une beauté
exceptionnelle, sont accueillis par mes yeux avec ime vivacité de
joie qu'ils n'avaient jamais ressratie à ce degré. S'il m'est permis
d'en juger par ces rares échantillons, la population de Bo^ conserve
en effet eùcore son type gallo-germanique originel; voilà bien ce long
et doux profil qui fait ressembler les jolies All^oiandes à des brebis
sratimentales , cet air de visage intéressant et cette grâce paisible
qui ont fait faire à l'imagination des poètes tant de rêves de clair de
lune. En les voyant, ma mémoire m'a qxmtanémrat présenté cer-
taines figures déjeunes filles dans des cartons qu'Overbeck a exé-
cutés à Rome pour la maison de campagne de sa fille adoptive. C'est
exactement le même type et le même genre de grâce; m* Overbeck»
étant Bavarois, était Boien d'origine comme mes jeunes Forésieïmes.
Heureusement la nature avait à m'offrir une ample compensation
pour cette mésaventure; le plus beau paysage qu'il y ait en Forex
se rencontre précisément à minroute entre Monthriscm et Boen : une
vaste plaine fraîche et verte, et, aux deux flancs de cette plaine,
deux collines isolées qui se font face. Sur la plus raiq>rochée, un vil-
lage s'étage à mi-bauteur au-dessus des restes d'un château, qui
sont considérables, et dont la maçonnerie décrit tant de circuits
qu'il semble voir les ruines d'une miniature de quelque Ecba-
tane aux sept aticeintes; l'autre se couronne à son sommet d'une
ancienne église abbatiale dont la carcasse extérieure, «acore in-
tacte, trompant l'imagination en même temps que les yeux, dissi-
mule que cet édifice apparent n'est que le ^ tombeau d'un souvenir*
Ainsi placées l'une en face de l'autre, les deux collines ont l'air de
deux rivales en présence qui font assaut de beauté et déploient toutes
leurs ressources pour attirer chacune à son profit exclusif l'attention
du contemplateur,* qui va en effet de l'une à l'autre en regrettant
toujours celle qu'il quitte. Le village aux ruines féodales de la pre-
mière colline, c'est Mardlly; l'abbaye de la seconde, c'est Montver-
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IMPRESSIONS D£ TOYAGE ET d'aBT. 295
dun, lieux bien célèbres dans le roman de YAstrée. Gela ressemble,
pour l'ampleur, le pittoresque à effet et le caractère déc(H*atif, à ces
paysages si acfanirablement urrangés du Guaspre, qui ont si sou-
vent l'air de décors composés pour un drame pastoral à Titalienne,
Vil Pastor fido de Guarini par exemple* £t de fait c'est cela même,
car ce paysage c'est le vrai paysage de VAstrie^ celui en qui se ré-
sument et se condensent avec le plus de grâce et de force tous les
traits épars qui sont propres à la nature du Forez« Si heureusement
sont ici nq)procfaés ces traits divers, qu'on croirait volontiers à la
présence d'xm habile artiste. Que ce tableau est bien composé! que
les parties en sont bien balancées et que les contrastes en sont har-
monieux ! L'habile artiste s'est rencontré en effet, non pour créer
matériellement ce beau. théâtre, mais pour le sentir, pour le ré-
véler, et lui donner les scènes qu'il appelle naturellement. Cet ha-
bile artiste, c'est d'Drfé. D'Urfé est aujourd'hui sinon oublié, au
moins bien délaissé; mais, pour savoir s'il fut un homme de génie,
je n'ai qu'à jeter les yeux sur ce paysage. Ce ne fut jamais une
imagination vulgaire qpie celle qui surprit à ce point l'âme de ces
lieux. Cette longue plaine découverte de toutes parts sans autres
accidens que les collines qui la ferment, on la reconnaît sans l'a-
voir jamais vue, tant VA^rie^ sans jamais la décrire avec détail,
nous en donne bien le sentiment; c'est cette même plaine où les
bergers et les bergères de d'Drfé s'essaiment par groupes anK)u-
reux, d'où ils se voient venir de si loin les uns les autres, où ils
vivent pour ainsi dire à découvert, impuissans qu'ils seraient à y
trouver une cachette qui dérobât leurs actions aux regards. Ces col-
lines isolées, si particulières au Forez, qui s'ékmcent excentrique-
ment d'un sol aplani, sans exhaussement graduel du terrain, comme
de gracieuses boursouflures sur une surface unie, semblent faites
à souhait pour se couronner à leur sonunet d'une pierre de sacri-
fices ou d'une chapelle druidique. Toute YAstréc est là, ramassée
sous le regard dans ce village de Mardlly, situé à mi-côte, avec
une pittoresque élégance, comme il convient à un village qu'habi-
tent des bergers si raffinés, dans cette plaine qui se déroule lente
comme les promenades, les conversations et les aveux de ces ber-
gers, et dans cette colline de Montverdun, d'où le regard des dieux
les surveille. Ce beau paysage nous conduit assez directement au
logis du père même de VAgtrée^ le diâteau de La Bâtie; mais pen-
dant que nous nous y rendons, mettons le temps à profit pour dire
au lecteur quelques mots de cette famille des d'Urfé, la plus illustre
qu'il y ait eu en Forez.
Étaient-ils Boïens plus directement que par cette lointaine ori-
gine que nous avons déjà signalée , et qui leur était commune avec
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296 • REVUE DES DEUX MONDES.
bien d'autres habitons de cette région? Ils semblent s'être plu à le
croire, car une généalogie, écrite par Anne d'Urfé, le frère aîné
d'Honoré, ou du moins rédigée par ses ordres , les fait descendre
d'un certain Wulphe (le loup), noble Bavarois, qui vivait vers le
milieu du vm' siècle, et Honoré, sans affirmer formellement cette
origine, l'adopte assez clairement. C'est ce nom sauvage de Wulpbe
qui, orthographié par moitié conformément à la façon latine, en
supprimant le double Wy et par moitié, conformément à la pronooi-
dation germanique, en marquant d'un accent Ve de la fin, et trans-
formé ainsi en Ulphéj aurait produit ce nom de d'Urfé, aussi joli que
de tournure peu commune. Â ce fondateur douteux se rattache une
légende bien d'accord avec son nom, car c'est tout à fait une légende
de loup. Une des vassales de ce Wulphe mit au monde six enfans
d'une ventrée; Hirmantride, la châtelaine, qui vivait en un temps où
l'on n'avait sur la science de l'embryogénie que des opinions fort élé-
mentaires, s'avisant de penser que cette fécondité ne pouvait être
le fait d'un seul, la reprocha durement à la pauvre femme. Elle fut
cruellement punie de ce jugement téméraire, car un an après elle-
même mit au monde douze enfans d'un seul coup. Perdant la tête
et redoutant les reproches de son mari, Hirmantride rangea ces six
couples de jumeaux dans un grand panier et le remit à un valet
avec ordre d'aller le jeter à l'eau. En chemin, Wulphe rencontra le
valet, et, lui ayant demandé où il allait et ce qu'il portait, celui-ci
répondit qu'il allait noyer des louveteaux , sur quoi le seigneur,
ayant voulu les voir, les reconnut d'emblée pour ses fils et les fit
élever secrètement. De l'alné de ces louveteaux vinrent toutes les
générations des d'Urfé; quant aux onze autres, la légende ne dit pas
dans quels bois ils allèrent glter. En admettant cette lointaine ori-
gine, reste la question de savoir h quelle époque les d'Urfé se sont
établis en Forez. En 1129, nous dit la même généalogie, qui nous
présente un second Wulphe, toujours Bavarois de nation, mais élevé
à la cour de Louis le Gros. Ce Wulphe fit campagne avec le roi
contre le comte d'Auvergne, et, comme il s'en revenait au pays de
France, il s'éprit de la fille de Guy I*% comte de Forez, l'obtint en
mariage et se fixa dans cette région, où il fit élever le château d'Urfé.
Que ce nouveau fait soit apocryphe ou non, toujours est-il que le
premier acte où apparaissent les seigneurs d'Urfé (1173) est singu-
lièrement rapproché de la date présumée de cet établissement en
Forez.
Peu importent après tout ces longs siècles , l'existence des races
date réellement du jour où elles deviennent illustres, et s'éteint
lorsqu'elles cessent de l'être; or, si je résume les faits que j'ai sous
les yeux, je trouve que l'existence de cette famille a été aussi courte
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D'aRT. 297
que brillante. Elle a duré réellement deux siècles et demi, s'est cou-
ronnée dans Honoré de tout ce qu'elle eut d'éclat et de noblesse, après
quoi elle s'est éteinte deux générations plus tard d'un seul coup, et
n'a prolongé son nom jusqu'aux approches de l'ère moderne que par
des substitutions. Obscure et perdue dans les rangs de la féodalité
sous les comtes de la maison du Viennois, on ne la voit activement
commencer qu'à la fin du xiv« siècle avec Guichard, ami et conseiller
de Louis II, duc de Bourbon, qui le nomma capitaine du Roannais et
bailli du Forez. Tout régime politique nouveau qui s'établit crée des
fortunes nouvelles; or l'élévation des d'Crfé coïncide trop étroite-
ment avec l'avènement au comté de Forez des ducs de Bourbon^ et
apparaît trop subitement dans la personne de Guichard pour ne pas
faire penser qu'elle fut due à la faveur de ce nouvel état de choses. A
partir de ce moment, leur fortune ne cessa de grandir, et, leur impor-
tance dépassant bientôt les étroites limites du Forez, nous les trou-
vons sous Charles VU et Louis XI au nombre des très gros seigneurs
du royaume et parmi les principaux officiers de la couronne. Le plus
illustre, Pierre II, celui-là même qui changea définitivement le nom
d' Ulphé en celui d' Urfé^ vécut sous trois règnes, et reçut de chacun
des faveurs toujours plus élevées. Il semble avoir été homme d'une
habileté peu commime , car nous le voyons conseiller de tous les
princes successivement et même à la fois, et de tous il réussit à tirer
profit. Il est vrai que ce qui explique cette singularité, c'est que ces
princes étaient ceux qui composèrent la ligue du Bien public, le duc
de Guienne, frère de Louis XI, Jean II de Bourbon, Charles le Témé-
raire, François II de Bretagne; mais le comble de Thabileté, c'est
qu'il réussit à se sortir des vengeances de Louis XI, et il l'avait mor-
tellement offensé, car il avait été l'un des témoins et des participans
à la fameuse entrevue de Péronne, et plus tard il avait consenti à
être l'ambassadeur du duc de Guienne auprès de Charles, pour
engager ce dernier à renouveler la guerre contre le roi. Bailli de
Forez et chambellan de Jean II de Bourbon , chambellan et grand-
écuyer du duc François II de Bretagne, chambellan et grand-écuyer
de France sous Charles VIII, sénéchal de Beaucaire, capitaine de
cinquante lances des ordonnances de France, gouverneur de Coussy
en Vermandois, quasi grand-maître de l'artillerie sous Louis XII,
tous ces titres disent assez à quelle hauteur il porta la fortune de
sa maison. Enfin pour comble, étant devenu veuf de sa première
femme, Catherine de Polignac, il se remaria avec Antoinette.de
Beauvau, issue des Bourbons-Vendôme, en se passant, dit le gé-
néalogiste, du consentement du duc et de la duchesse de Bourbon,
et comme le bonheur, lorsqu'il a le caprice de s'abattre sur une
certaine tête, s'acharne sur elle avec autant d'obstination qu'on en
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298
BETUI DES DEUX Bf01»E&«
attribue au malheur» la duchesse de Bourbon, qui était alors Anne
de Beaujeu, n'en voulut pas plus de ce mariage à Pierre d'Urfé que
son père Louis XI ne lui en ayait touIu de ses défections. Il sem-
blait que cette grandeur eût atteint son sommet; les successeurs de
Pierre trouvèrent moyen d'y ajouter encore. Lorsque les biens du
connétable de Bourbon furent confisqués, la charge de bailli du Fo-
rez fut donnée par la couronne à Claude d'Urfé, le fils de Pierre, et
depuis cette charge ne sortit plus de la famille. Claude fut honoré
d'une façon toute particulière de l'affection de Henri II, qui l'em-
ploya aux missions les plus délicates et aux fonctions les mieux faites
pour le désigner à la considération publique, car il l'envoya repré-
senter la France au concile de Trente, et avant même qu'il fût de
retour, il le nomma gouverneur du dauphin, qui l'aima à l'égal de
son père et le fit surintendant de sa maison après son mariage avec
Marie Stuart. C'est ce d'Drfé qui à son retour d'Italie reconstruisit le
château de La Bâtie que nous allons visiter. Enfin le père d'Honoré,
Jacques, imitant l'exemple de son aïeul que nous venons de voir se
rapprocher par mariage de la maison de Bourbon, épousa une cono-
tesse de Tende, issue de la maison de Savoie d'une part, et de
l'autre de la maison de ces Lascaris qui avaient porté le titre d'em-
pereurs de Trébizonde. Les empereurs de Trébizondel ce souvenir
à demi romanesque s'associe à merveille, il en faut convenir, avec
le caractère de YAsirée^ et fait à d'Drfë une auréole bien assortie à
son génie (1).
On a souvent observé que, lorsque les races sont près de s'é-
teindre, elles réunirent sur un rejeton élu toutes les qualités
éparses dans de longues générations, comme si, sentant s'approcher
la mort, elles faisaient eBon pour lui échiq)per en s'assurant l'im-
mortalité par un dernier héritier, ou comme si , avant de quitter la
terre, elles voulaient par une noble coquetterie laisser d'elles une
image qui les fit admirer,* regretter et envier. Cet eflbrt suprême
semble leur coûter tout ce qui leur reste des forces que la nature
avait mises originairement à leur disposition , car, aussitôt après
la production de cet élixir condensé d'elles-mêmes, on les voit s'é-
tioler, languir et disparaître du soir au matin, c'est-à-dire en une ou
deux générations. Les d'Orfé présentent un exemple remarquable
de cette loi obscure. Le déclin commence pour eux inomédiaten^nt
après l'apparition de l'individualité la plus brillante qu'ils aient
produite; que dis-je commence? la mort est ici déjà, du vivant même
d'Honoré, en la personne d'Anne, son frère aîné, et le représentant
de la maison. Si nous devons tenir Honoré pour le miroir le plus
(i) Antoine de La Mare, Généalogie de la maison (TUrfé.
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET d'aRT. 299
fidèle des qualités de sa famille, nous découvrirons assez aisément
ies raisons de ce déclin, car son génie^ plus lumineux que plein, plus
fin et pénétrant que fort, nous dira que la race était faite pour s'user
vite, manquant un peu de cette aninudûi qui seule assure la durée.
Ce raflSnement, cette délicatesse, ce triage exquis entre les sen-
timens humûns, accuseront chez les asc^dans d'Honoré une pré-
dominance de l'élément nerveux et seosidf sur l'élément musculeux
et énergique. Et de fait les d'Drfé, au moins depuis l'époque oii on
peut facilement suivre leurs actions, se 'présentent avec quelque
chose de très imi^natif et de très bizarre.
Pierre II n'éleva peut-être û haut la fortune de sa maison que
par les audaces d'un esprit aventureux à l'excès, car nous voyons
qu'il fut capable des coups de tête les plus téméraires et des im-
prudences les plus romanesques, jusqu'à être c^iigé de sortir plu-
sieurs fois du royaume, et cela lorsque rira ne l'y obligeait, dans le
plein milieu de sa faveur et dans l'âge le plus avancé. 11 est vrai
qu'il semble avoir été aussi leste et souple que téméraire, aussi
adroit qu'aventureux, et il se tira de tous ses mauvais pas avec
bonheur. Jeune, il se jeta tète baissée dans la ligue du Bien publie-
Nous avons dit comment il n'y gagna qu'honneurs et profits, ayant
été comblé par tous les princes tour à toiu*. Plus tard, ne se fiant
pas trop au pardon de Lcmis H, prudent au moins peut-être en
cela, il s'en alla combattre les Turcs, et revint chevalier du Saint-
Sépulcre. Longtemps après, lorsc[ue la maturité aurait dû le calmer,
nous le voyons sous Louis XII enlever de vive force des prisons de
l'état un de ses amis condamné à la peine capitale, lui l'un des
grands-oîTiciers de la couronne, et, tombé dans la disgrâce du roi,
s'en aller mettre sa vaillance au service du roi d'Espagne. Les
d'Crfé possédèrent à peu près tous ce môme courage romanesque;
un des neveux de Pierre, Oroze, compagnon de Bayard, est resté
célèbre par ira combat, digne des poèmes de chevalerie, qu'il soutint
contre don Alonze de Soto Mayor et treize Espagnols. Ce courage qui
ne doute de rien s'accorde assez bien d'ordinaire avec un excès de
généreuse confiance et de croyance naïve en Thonnôteté d* autrui;
ce noble défaut ne fut pas étranger au caractère des d'Urfé, et
maintes fois ils en furent victimes. Le grand-père de Pierre II fut
assassiné par les domestiques de sa confiance, un autre d'Crfé fut
assassiné par un capitaine dont il avait fait la fortune. En ces
temps de guerres religieuses, ils restèrent catholiques zélés, mais
ils eurent une piété Imaginative; le château de La Bâtie nous mon*
trera combien Claude d'Urfé porta dans la sienne de complication
et de bizarrerie. A tous ces signes, on reconnaît dans cette race la
présence d'un élément romanesque considérable; il n'y aurait donc
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300 REYUE DES DEUX MONDES.
rien d'étonnant à ce que l'imagination eût accompli ici son rôle
ordinaire, qui est d'exaker les forces de la vie et d'en sécher peu
à peu la source. Ce qui est certain, c'est qu'on voit tout à coup
s'abattre comme deux fléaux destructeurs sur cette famille l'im-
puissance charnelle et la dévotion. Le mariage d'Anne d'Urfé,
frère d'Honoré, avec sa parente la belle Diane de Ghâteaumonmd,
fut un des scandales mondains de la fin du xvi"" siècle. La dame,
qui paraît avoir été d'un caractère aussi peu endurant que bi-
zarre, obtint divorce en cour de Rome pour cause d'impuissance et
de froideur naturelle de son mari, et Anne entra dans les ordres.
Son frère Honoré, qui était depuis longtemps amoureux de sa belle-
sœur, l'épousa avec dispense du pape; mais, pas plus que son aîné,
il ne trouva le bonheur dans ce mariage, et, rebuté d'une couche
que sa femme transformait en chenil (parmi d'autres excentricités,
elle aimait à s'entourer de lévriers qui ne la quittaient même pas
au lit], il se sépara d'elle au bout de quelques années et mourut
sans postérité. Un troisième frère, Antoine, évoque de Saint-Flour,
fut tué les armes à la main pendant les guerres de la ligue. Le titre
héréditaire des d'Urfé passa à un quatrième frère, Jacques (1), et ce
seigneur, qui vécut plus que centenaire, eut le temps de voir s'é-
teindre sa famille après l'avoir vue refleurir comme par miracle, car
le phénomène des flambeaux dont la flamme ne monte jamais plus
haut que lorsqu'elle est près de s'éteindre se présente maintes fois
à ces fins de races, et la nature semble aimer à masquer d'une fer-
tilité trompeuse une imminente stérilité. Son fils Emmanuel eut six
garçons, un seul se trouva propre au mariage, et il mourut sans
enfans; les autres entrèrent dans les ordres, où ils furent tous re-
marquables par leur piété fervente. L'alné, Louis, mourut évêquede
Limoges , où il laissa un souvenir de vertus dont il subsistait encore
une ombre légère à l'époque où celui qui écrit ces lignes était en-
fant. Ainsi cette famille disparut en bloc et d'un seul coup, au mo-
ment même où l'on pouvait croire à une longue perpétuation, avant
la fin du xvii* siècle. Une des sœurs fit passer par mariage les titres
des d'Urfé dans une branche des Larochefoucauld, et c'est ainsi
qu'on voit ce nom figurer encore quelquefois dans notre histoire du
xviii» siècle jusqu'à la révolution française.
A son premier voyage à Paris, Casanova, continuant les débuts
de cette carrière d'incomparable aventurier qu'il avait si adroite-
ment commencée à Venise en disant longtemps la bonne aventure
au sénateur Bragadini par le moyen des chiffres disposés en pyra-
(1) Jacques était le second des frères par ordre de primogéniture, et Hoooré ii*était
que le cinquième.
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I3IPRESSION8 DE VOYAGE ET d'aRT. 301
mides, et qu'il devait terminer si heureusement comme bibliothé-
caire du duc de Waldstein , fit rencontre d'une certaine marquise
d'Drfé, grande enthousiaste de sciences occultes, et s'associa avec
elle pour fabriquer des hotnunculi ; il nous a raconté avec sa naï-
veté d'Italien sans verg(^ne combien cette fabrication lui fut utile,
et à quel point eRe fut ruineuse pour son associée. On voit encore un
d'Urfé prendre part à la guerre d'Amérique, pluis se lancer à corps
perdu dans la révolution, et finir par s'empoisonner en prison
comme son ami Gondorcet; mais l'un et l'autre n'eurent des d'Urfé
que les titres. La marquise de Casanova, de son nom de famille
Jeanne Camus de Pontcarré, eut pour mari un Larochefoucauld, et
son petit-fils, ce révolutionnaire même que nous venons de citer à
sa suite, s'appelait Du Chastellet. Lorsque la révolution française
voulut mettre sous le séquestre les biens de ce dernier héritier, il
se trouva qu'il n'en restait à peu près rien. En moins d'un siècle,
tout avait disparu de cette famille, qui avait été si puissante et si
riche, corps, titres et biens. Voilà les tours de roue de la fortune
dans un monde où tout prend fin, ayant pris commencement, mo-
ralité vieille comme le monde , mais qui ne laisse pas que de nous
rendre rêveurs chaque fois que nous sommes témoins de quelqu'une
de ces évolutions de la destinée, c'est-à-dire à peu près tous les
jours.
II. — LE CHATEAU DE LA BATIE.
Lorsque Claude d'Urfé revint d'Italie en 1548 pour être gouver-
neur des enfans de France, il en rapporta deux enthousiasmes, l'en-
thousiasme païen des arts de la renaissance et l'enthousiasme mys-
tique des doctrines eucharistiques de ce concile de Trente auprès
duquel il avait représenté notre monarchie; le château de La Bâtie,
propriété héréditaire de sa famille, reconstruit par ses soins sous
cette double inspiration , garde de l'un et de l'autre de ces senti-
mens un souvenir précieux et durable.
Ce n'est pas ici qu'il faut chercher le berceau féodal des d'Urfé (1);
le château de La Bâtie n'est pas un manoir, c'est une maison de
plaisance , et il eut toujours ce caractère, môme avant qu'il eût été
reconstruit dans le goût italien par Claude. Situé en plaine, il a l'air
comme perdu dans l'intérieur des terres, bien qu'il ne soit qu'à
quelques pas d'un gros village gaîment étage sur une pente assez
rapide. A l'époque de sa splendeur, alors qu'il était protégé contre
(1) Ce berceau féodal était le chftteau d'Urfé, près de Saint-Jost en Chevalet, dont
les ruinea sont célèbres.
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302 BETUE DES DEUX MONDES.
TiDâiscrAion des regards par des bois de haute futaie non encore
entamés par la hache, alors que Tenclos, ôolé par le Lignon, qui
lui sert de ceinture et de frontière, était planté de beaux jar-
dins peuplés de statues de marbre, ^ que dans le yoisinage le cou-
vent de cordeliers construit par Pierre d'Orfé et Catherine de PoS-
gnac, sa femme, s'élevait encore avec ses mausolées de marbre, ce
dut être nne résidence délicieuse. Ce nid seigneurial, caché entre
ses remparts de verdure, était fait à souhait pour l'incubation des
rêveries nobles, car tout ce qui peut les fomenter et les entretenir
était ici réuni : douceur de la solitude, magnificence des arts , voi-
anage protecteur de la religion, austères enseignemens des tom-
beaux, il n'y manquait rien en Térité, si ce n'est un air un peu
moins humide et nK)ins apte à donner la fièvre à ceux qui le respi-
rent; mais quoi! il faut bien que l'once d'amertume se retrouve en
toute livre de parfums. Aujourd'hui le couvent de Pierre H a disparu
avec les tombeaux cpi'il renfermait, ces beaux jardins ont été effa-
cés, et cependant c'est un lien qui parle moins de ruine et de mort
que de délaissement et d'oubli. Le génie des rêveries l'habite tou-
jours , mais ces rêveries sont celles de la mélancolie et de l'ab-
sence, non plus celles de l'étude et de la méditation. En quel-
ques instans, on est enveloppé de ces douceurs qui émanent de
la vieillesse des choses, de ces exquises émotions que le passé est
habile à faire naître lorsqu'il est encore tout près de nous ; c'est le
sentiment délicieusement triste que notre contemporain Hébert a
exprimé avec tant de délicatesse dans le tableau qu'il a composé
avec ce banc de pierre désert envahi par les plantes grimpantes où
naguère venait s'asseoir un couple d'amans. « Il n'y a personne au
logis depuis un certain temps déjà, » semble vous dire à votre arrivée
le sphinx qui garde la rampe de la cour d'honneur. Ce n'est pas non
plus le sentiment de la dévastation et de la mort, c'est celui du dé-
laissOTQent qui vous saisit lorsqu'une fois monté, vous vous trouvez
engagé dans cette suite d'appartemens démeublés, dépenaillés, que
décorent encore quelques restes de splendeurs : ici une porte adorar-
blement ornée d'arabesques de la renaissance et de figurines ita-
liennes, là un plafond à cessons, ailleurs une cheminée surmontée
de sculptures; vous ne seriez point trop étonné si, ouvrant une der-
nière porte, vous découvriez dans la chambre la plus reculée quelque
vieux Caleb Balderstone incliné devant deux tisons à demi éteints, et
ruminant dans sa solitude les souvenirs confus d'un passé lointain.
Derrière le château, le fossé creusé au pied de la façade opposée à
celle de la cour d'honneur s'est rempli de cette végétation cha-
grine et au vert maussade qui s'engendre des eaux croupissantes et
des boues froides ; mais ces herbes sont venues lentement, une à
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IMPRESSiOKS DB TOYACE ET d'aRT. 30i
une, cooime si le lemps leur avait manqué pour un plus complet
envahissement, comme si dles s'avançaient timidement, incertaines
de leur sécurité. Âutjrem^it abondante et vigoureuse est cette végé-
tation quand elle se sent en quelque sorte sûre de la solitude, et
qu'elle n'a pas à cramdre le réveil d'une vigilance assoupie, ni le
retour d'un maître absent. En toute réalité, ces lieux ont pris l'image
de leur fortune actuelle, ils portent la physionomie du délaissement^
non celle de l'abandon sans retour, ils sont sans protecteurs, non
sans maîtres. Hier ils appartenaient à M. le duc de Cadore, aujour-
d'hui à un riche banquier de Saint-ÉtiennOt M. Yerdelin, et ils
semblent toujours espérer qu'une bienveillance éclairée saura re-
connaître leur beauté sous l'étiolement qui l'efliace, et les relèvera
de la consomption qui lentement les mine.
Ces lieux sont faits à l'image de leur fortune actuelle, dis-je, et
j'ajouterai qu'ils sont le symbole parlant de la fortune qu'a subie la
renommée du plus illustre de ceux qui habitèrent cette noble de-
meure. Comme eux, l'auteur de Y Adirée souffre de l'indiilérence, et
sa célébrité, autrefois si grande, s'étiole dans la solitude des biblio-
thèques. Son génie conserve encore une demi-existence, son œuvre,
qui enchanta tant de générations de grands et beaux esprits, a pro-
longé encore jusqu'à nous les dernières clartés de son crépuscule; de
même que ce château de La Bâtie n'est pas encore tombé à l'état de
monument historique pur et simple. Honoré d'Urfé est encore mieux
qu'un nom à placer à sa date dans la nomenclature d'une histoire
littéraire, ou à însarire à son numéro d'ordre dans im dictionnaire
biographique; mais rares sont aujourd'hui les curieux qui hasardent
une excursion au travers de ses pages, abondantes. Le temps man-
que, le siècle a d'auU-es soucis que ceux de la délicatesse des senti-
mens, et ce beau miroir d'amour et d'honnêteté, où si peu ont la
fantaksie de venir se regarder, se ternit dans l'ombre. Pendant que
j*étais à La Bâtie, j'ai vu poser les premières assises d'une féculerie
que le propriétaire actuel se propose d'établir en ces lieux, et dé-
charger dans les caves placées sous la merveilleuse chapelle du châ-
teau les provisions de pommes de terre destinées à alimenter ladite
féculerie. Le hasard a vraiment des traits de génie que tout l'écrit
du monde ne rencontrerait pas; cette féculerie, qui s'élève contre
la demeure du pèsre de YAstrée comme une ironie agressive et peu
voilée, n'est-ce pas toute notre époque en miniature? Certainensent
on n*a pas eu l'intention de faire une épigramme, mais on l'aurait
cherchée qu'on n'aurait pu la faire meilleure, et j'ajouterai plus dé-
licate et plus gracieuse. N'est-ce pas comme si le génie du présent
voulait dire su génie de ces lieux : « Voilà l'c^jet de nos modernes
préocci^asions, nous sommes obligés de tout utiliser, et c'est pour-
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301 REVUE DES DEUX MONDES.
quoi nous nous voyons contraints d'établir une vile usine à vos
côtés; mais nous savons quel respect vous est dû, et nous avons
eu soin que notre fabrication ne fût pas sans quelque analogie avec
vos goûts et vos préférences. Oh I certes nous n'aurions pas osé
établir ici de grossières ou puantes manufactures, mais une féculme
n'a rien qui puisse vous choquer, d Courtoise attention I les pro-
duits du génie d'Honoré dTrfé ne sont pas en effet sans rapports
avec ce genre de produits matériels. S'il est vrai que les livres nour-
rissent le corps, et s'ils peuvent être comparés, selon leur nature,
aux divers alimens, qu'est-ce que les pages de VAstrée sinon de
succulentes et substantielles fécules morales admirablement propres
à réconforter l'esprit sans le charger et l'alourdir?
Nous nous arrêterons peu au château lui-même. Dans son état
actuel, il se compose du corps de logis principal flanqué de deux
longues ailes; c'est assez dire qu'il est à peu près intact, sinon
comme habitation, au moins comme édifice. L'intérieur n'existe
plus , mais l'architecture extérieure reste dans toute son originalité
première, et n'a subi ni dégradations considérables ni stupides recon-
structions. Plusieurs des dispositions rappellent celles des palsâs ita-
liens, et sont dues en effet à l'admiration de Claude d'Urfé pour les
magnificences de cette contrée. Ainsi, en place d'escalier, on monte
de la cour au premier étage du château par une rampe d'une incli-
naison si bien ménagée pour les facilités de l'ascension que les car-
rosses la gravissaient autrefois. Cette rampe aboutit à une galerie
ouverte et spacieuse, du genre* de celles qu'on appelle en Italie
loggie^ qui traverse dans* toute son étendue une des ailes du châ-
teau. L'aile opposée, qui est réservée tout entière aux dépendances
et services, est percée à une hauteur assez considérable du sol
de petites ouvertures cintrées, étroites et gracieuses, auxquelles
on arrive par de petits escaliers de pierre, hauts et raides, ayant
juste la largeur de ces ouvertures. Elles offrent accès à un cellier
ou office admirablement éclairé et voûté qui donne la sensation de
la grande salle d'honneur d'un palais souterram; c'était en effet au-
trefois la salle des gardes. C'est tout, et notre description se trouve-
rait complète avec ces quelques lignes , si par heureuse fortune la
dévastation n'avait pas épargné deux des parties de ce château, les
plus petites, mais les plus curieuses, la chapelle et la salle des
bains, qui sont au nombre des raretés de la France, et consti-
tuent une page encore toute vivante de notre histoire morale au
XVI* siècle.
Il est assez malaisé de faire comprendre la subtilité compliquée
des pensées qui semblent avoir présidé à la disposition de cette
partie du château; essayons cependant. La première chose qui
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LMPRESSIONS DE VOYAGE ET d'aRT. 305
frappe, c'est que la place de cette chapelle est des plus singulières.
Elle forme une des extrémités du torps de logis principal, et se
trouve immédiatement contiguê à la salle des bains, de telle sorte
que, pour y entrer et en sortir, il faut traverser cette dernière
pièce. Il est bien vrai qu'au beau temps des d'Drfé cette cha-
pelle s'ouvrait sur la cour, la place n'en reste" pas moins fort bi-
zarre, et cette bizarrerie ressort encore davantage par le contraste
des décorations des deux pièces. Jamais les deux esprits qui, d'a-
bord mêlés et amis, puis séparés et ennemis, composent toute l'his-
toire morale du xvV siècle, la renaissance païenne et le christia-
nisme théologique et disputeur, ne se sont trouvés plus étroitement
en contact. Cette salle des bains est charmante; disposée en forme
de grotte, le pavé, les parois, la voûte, sont composés d'une mar-
queterie de petits cailloux et de fins graviers arrangés avec une
négligence apparente; contre la muraille principale, cette grotte se
creuse en forme de niche, et aux côtés de cette niche des figures de
naïades et de tritons formés de ces mômes petits cailloux sortent
de leur gaine de terre comme les divinités protectrices du lieu. Cela
est d'une coquetterie et d'une élégance rustiques qui font penser
à ces antres sacrés où les bergers de Dapknis et Chloé allaient,
dans les derniers jours du paganisme, faire leurs dévotions aux
nymphes locales ou appeler sur leurs amours la protection du dieu
Pan. Quatre grandes statues de marbre représentant les quatre sai-
sons ajoutaient autrefois la richesse du grand art à la simplicité
recherchée de cette décoration; de ces statues, il ne reste que celle
de l'Automne, représenté sous la forme d'un homme d'âge mûr, de
corps maigre et musculeux, assis dans une attitude fiëre et presque
agressive, foulant d'un pied dédaigneux les fruits qui s'échappent
de sa corne d'abondance. Cette statue, par parenthèse, se présente
avec un caractère quelque peu énigmatique; est-elle bien réellement
du XVI* siècle? Il y a quelque quarante ans, un archéologue de la
localité crut devoir l'attribuer à Coysevox; on lui fit remarquer avec
une justesse apparente qu'elle avait été décrite du temps même
d'Anne d'Drfé par le franciscain Fodéré dans la relation historique
qu'il a donnée des couvens de son ordre. Toutefois cette raison ne
me semble pas sans réplique, et l'erreur de cet archéologue me pa-
rait fon excusable, car cette statue porte tous les caractères de l'art
français de la fin du xvu*. siècle. Rien ne prouve que cette statue
soit la même que celle qui existait du temps d'Anne d'Drfé, car dans
l'espace d*un siècle il peut arriver bien des aventures même à des
effigies immobiles. Nous savons par exemple que, lorsqu'il était en-
fant, Louis, dernier des d'Drfé par droit d'aînesse et mort évêque de
Limoges, avait été pris d'une dévotion tellement ardente que, nou-
TOMB nu — 1874. % 20
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306 BETUB DES ]»SUX MONCOBS.
veau Polyeucte, il s'en ailaît traitant comme des idoles les statues
du château et des jardins. Qui nous dit que cette statue de TAntomne
n'a pas été faite en remplacement d'une plus ancienne qui aurait été
victime du zèle de Louis d'Urfè ou de quelque autre accident? Enfin
n'oublions pas dans cette décoration, d'un caractère emblématique,
la grille de la fenêtre, ouvrage d'un travail exquis qui figure les frais
et sobres aspects d'une jeune vigne au printemps, avec tes tendres
pousises, ses vrilles fantasques et ses feuilles naissantes.
Avant même de franchir le seuil de la diapelle, nous pouv(»is
assez bien commencer à comprendre dans cette salle des bains la
philosophie morale qui fut particulière à Claude dIJrfé. L'homme est
composé de deux substance, un corps et une âme, dont chacune re*-
quiert ses médecins et son hygiène propre. La nature est le médecin
du corps, Dieu est le médecin de Pâme; le moyen d'hygiène du
corps est le bain, le moyen d'hygiène de l'âme est lai prière et le sa*
crifice. Toilà pourquoi la salle des bains est contiguô à la chapelle,
c'est qu'elle est le lieu de purification du corp*, comme la chapdle
est le lieu de purification de l'âme. La salle des bains est le vrai
vestibule de la chapelle, que dis^e? c'est aussi une chapelle, quoi-
que d'un ordre inférieur, car nul ne saurait porter à Dieu une âme
digne de lui , si cette âme est la prisonmère lianguissonte d'un ca-
chot souillé au lieu d'être la radieuse habitante d'un joyeux logisj.
Le respect que la morale nous enjoint d'avoir pour notre corps c<m-
stitue xm véritable culte ; aussi, bien que nou9 ne soyons plus paîeim,
devons-nous honorer la bonne nature dont les forces réparatrices
effacent lés souillures matérielles du pédré et expulsent les germes
ennemis qui pourraient altérer la vigueur native de notre âme. Ce
n'est donc pas par fantaisie que cette salle présente l'aspect d'un
petit sanctuaire païen ; on a voulu qu'elle eût ce caiaetère. Voyei
plutôt : est-ce que la décoration de cette salle ne raconte pas les mi-
racles permanens par lesquels la nature entre^nt en noa corps la
santé? Que veulent dire ces deux allégories en rocaille représentant,
l'une un jeune arbrisseau qui se transforme en homme, Tautre un
vieillard qui se retient à la terre par de rcAustes racines, sinon que
rhygiène, qui fait épanouir la jeunesse avec un luxe de beauté et
une splendeur de pureté qu'elle ne connaîtrait pas sans ce respect
de la nature, prolonge les jours du vieillard et le conserve à la terre
bien après le terme ordinaire de la vie? Et ces statues des sasons,
qui marquaient allégoriquement les quatre périodes de la vie de
l'homme, que voulaient-elles dire, sinon que la nature accompagne
l'homme à travers toutes les étiçes de son pèlerinage, et que c'est
elle qui lui fournit également des attraits pour le plaisir, des forces
pour l'activité et des langueurs pour le repos? Et les grilles char-
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IMPRESSICWfS DE VOTACE ET d'aRT. 807
mantes qui représentent les jeunes pousses de la vigne, à quoi font-
elles allusion, sinon au mirade de réviyification que le vin tccom^
plit en nous, miracle que la théologie paenne exprima en faisant
de Bacchus un symbole de résurrection?
Nous avons dit oomment le corps se purifie et s'entretient, voyons
maintenant comment Fàme se blanchit et se nourrit. La chapelle
est une glorificatitm sous vingt formes différentes de la doctrine de
la transsubstantiation formulée par le concile de Trente^ et une glo-
rification presque matérielle à force d'être précise, à force de vou-
loir démontrer, de faire toucher la réalité du mystère, ùa voit que
Claude d'Drfé n'avait pas perdu son temps au Concile, et qu'il avait
suivi ses discussions en auditeur recuallû Gomme le corps se nomf^
rit de la substance de la nature, l'âme se nourrit de la substance
de Dieu, et c'est là ce que dit l'inscription htine quelque peu Ih^
xarre qui se déroule autour de la chapelle : Uajorem hue dilec-
Hone nemo habet amoris enim impetus enascens dédit 90cium conr-
i^esci igitwr o Chrtste gloria regjians in prcsmium tibi fume mensam
hoc sacrifidum vivenies ac mortmens in cBdiliummoriem in P., in-
scription qui doit se tr)Euluire i»*obablement ainsi : a nul ne possède
une volupté plus grande que cell&-là, car l'élan de l'amour à sa nais-
sance nous donna par elle xm compagnon à absoriier en nous; c'est
pourquoi, ô Qirist régnant dans la gloire, tes vivans et les morts
t'ont com^acré en offrande cette table et ce sacrifice, le vivant dans
la chi^elle, le mourant au sein de la paix. » Par cette nutrition de
l'âme, il faut entendre non pas un symbole théolpgique exprimant les
rapports du créateur et de la créature, mais une réalité qui, d'ori-
gine métaphysique oonnne l'âme même, a passé, comme elle aussi,
dans la nature, un fait décrété à la naissance des choses par le
premier mouvement de l'amour créateur, et qui a reçu son accom-
plissement dans le temps par le plus auguste des sacrifices dont le
sacrement de l'eucharistie est non -seulement la commémoration
pieuse, mais ie renouvellement incessant. La décoration entière de
-cette chapdle, peintures, sculptures, marqueteries, raconte le déve-
loppement de ce fait à travers le temps, comment il a été i»:édit et
figuré par llrisrtoire de l'ancienne loi, et enfin institué par la divine
victinra elle-même. Au-dessus de l'autel, un superbe ouvrage en
marqueterie représente la cène; sur la face principale de la table de
marbre de ce même autel, un charmant bas-relief représente le
premier sacrifice de Noé après le déluge. A la voûte de la chapelle,
voici la manne qui tombe en flocons épais sur les Israélites afiàmés;
à la voûte de l'oratoire, séparé de la chapelle par une boiserie
^sculptée, voici Moïse faisant jaillir l'eau du rocher, l'eau et la manne,
double symbole des deux espèces du sacrement de l'eucharistie. Sur
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308 REVUE DES DEDX MONDES.
se murailles, des fresques de style sévère et de bonne exécution
rappellent les faits figuratifs du grand mystère chrétien, le sacrifice
d'Isaac, Melchisédech présentant les pains de propitiation, le sacri-
fice mosaïque de l'agneau , Samson déchirant le lion dans lequel il
trouvera le lendemain le rayon de miel nourrissant, Élie nourri par
l'ange, le repas pascal. Avais-je tort de dire que cette chapelle était
une page encore toute vivante de l'histoire du xvi* siècle? La doc-
trine eucharistique est là écrite dans sa rigueur la plus littérale.
A cette précision rigide, qui n'a voulu laisser aucune prise à
l'esprit de dispute, aucun sens vague dont ta subtilité de l'hérésie
pût s'emparer, on reconnaît l'acharnement et l'ardeur des luttes
théologiques de l'époque. Toutes les précautions ont été calculées
pour qu'aucune équivoque ne fût possible et que le spectateur ne
pût prendre le change; le mystère qu'on adore et qui s'accomplit
ici, disent ces peintures, ces sculptures, ces marqueteries, est tel
que nous le représentons, et non pas tel que le proposent les hé-
rétiques, qui le détruisent sous le prétexte de le simplifier. Ce n'est
pas à cette seule rigidité littérale des doctrines qu'on sent dans
cette chapelle la préoccupation de l'hérésie, car ces réfutations ima-
gées ne sont pas toutes purement théologiques, et dans plus d'une
on peut remarquer une expression de haine ou de menace. N'est-ce
pas ces sentiinens qu'il faut lire dans les bas-reliefs sculptés sur
les deux faces latérales de l'autel, et dont l'un représente David
coupant la tête à Goliath, et l'autre Pharaon enseveli avec son ar-
mée dans la Mer-Rouge? Les impies périront comme Goliath, ils
seront engloutis comme Pharaon, et par le même moyen, la force
du divin mystère. Lorsque David marcha contre Goliath, ne portait-il
pas avec lui pour ses frères la mesure de froment et les dix pains,
présent de son père Isaï? Ainsi triompheront ceux qui marchent au
combat avec les armes de l'eucharistie. Lorsque les Israélites sor-
tirent d'Egypte, n'échappèrent-ils pas sous la protection de la pâque
qu'ils venaient de célébrer? Ainsi échapperont au danger les croyans
qui porteront en eux le corps et le sang du Christ. Très probable-
ment aussi la fresque qui représente Samson déchirant le lion en-
veloppe quelque chose de ces menaces subtiles et voilées. Samson
déchira de ses mains un lion qui s'élançait pour le dévorer, et le
lendemain, repassant à l'endroit où il avait abandonné les lambeaux
de la bête, il vit que les abeilles y avaient déposé un rayon de miel
succulent. Ainsi l'hérésie s'est élancée sur l'église; mais elle sera
déchirée comme le lion, et lorsqu'on recherchera son corps, on
trouvera dans ses entrailles le miel de l'eucharistie triomphante.
C'est l'âme du concile de Trente en images non-seulement dans ses
doctrines, mais encore dans ses passions.
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D'aRT. 309
u L'esprit humain est comme un paysan ivre à cheval; quand on
le redresse d'un côté, il retombe de l'autre, » disait I^uther, l'auteur
premier de ces longues disputes ; la chapelle de La Bâtie en est une
preuve assez singulière. On ne peut s'empêcher de remarquer qu'à
force d'être précisé, le mystère finit par perdre tout caractère mys-
tique, surnaturel et miraculeux, et par se matérialiser, pour ainsi
dire. D'autre part, l'insistance extrême avec laquelle les artistes l'ont
rattaché à l'antique sacrifice de chair et de sang lui enlève son ca-
ractère d'éternité et le transforme en un fait historique traditionnel
qui est allé se développant et s'épurant à travers les âges. Ajoutez
un certain effet très positivement matériel qui est produit par la
multiplicité des images de substances propres à la nutrition; il y a
là tant de pains de propitiation , tant d'agneaux pascals , tant de
rayons de miel , tant de manne et d'eau de rocher , que l'essor de
l'imagination en est cloué à la terre, et qu'elle est conduite à assi-
miler la loi mystérieuse aux lois des fonctions les plus naturelle-
ment conservatrices de la vie, Claude d'Urfé cachait-il par hasard
un rationalisme d'un genre particulier sous l'orthodoxie stricte dont
témoigne cette chapelle? Nous avons déjà dit que la contiguïté de
la salle des bains laisse supposer qu'il considérait la religion comme
l'hygiène de l'âme, opinion qui n'a rien d'hétérodoxe, pourvu qu'elle
soit complétée par quelque chose de plus grand. Autre remarque
que ne manquera pas de faire un visiteur attentif et subtil : au centre
de la voûte est dessiné un triangle, et dans ce triangle sont in-
scrites les lettres initiales d'une devise à la louange de Dieu : D. M.
0. S. {Deo maxime y oplimo^ sempitemo). Est-ce par l'effet d'un
simple hasard que la disposition de ces initiales donne le mot mos^
coutume? Faut-il croire que l'orthodoxie de Claude d'Urfé reposait
sur cette glorification de la tradition que nous venons de signaler?
Cela s'accorderait assez, il en faut convenir, avec cette insistance à
rattacher le mystère à la chaîne des faits matériels et historiques
qui peuvent en être considérés comme les figures. Je me hâte d'a-
jouter que ce n'est là qu'une conjecture toute personnelle, et que je
ne la présente qu'à ce titre, le devoir d'un observateur philosophique
étant de ne rien taire de ce qu'il voit ou croit apercevoir. Tout ce
que j'ai voulu par la série de remarques qui précèdent, c'est, mon-
trer combien il est malaisé à l'esprit humain de se tenir ferme à un
point donné, puisque, au moment même où le créateur de cette cha-
pelle cherche à préciser le dogme de l'eucharistie avec une rigueur
qui ne laisse aucune prise à l'hérésie, l'insistance de ses moyens de
défense le pousse légèrement en dehors du cercle de sévère ortho-
doxie où il a voulu se renfermer.
Cette orthodoxie reste cependant très entière : la foi de Claude
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310 BEYUE BBS DEUX UONHES.
d'Orfé ne peut être mise en soupçon, maie «Ue a besoin d'être ex*
I^iquée. De germes d'hétérodoxie, il n'y en a ici d'aucune sortei
mAme en admettant, comme ayant i4»partenu au mattre du logis, ces
deux opinions, dont l'une est certaine et l'autre conjecturale, la re-
ligion est l'hygiène de l'&me, la coutume rend les choses sacréesi
car ces deux optnimis n'<mt rien que n'admette le catholicisme, où
cette hygiène de Tàme a été précisément réglementée avec un soin
infini, et dont la tradition constitue une des bases leô plus ^lides
et les plus sûres; seulement ces opinions sont communes également
au oa1iioliq^D[ie et à la simple philosophie morale* Une alliance dis-
crèt^e et éclairée entre la doctrine traditionnelle de l'église et le
courant philosophique de la renaissance, tel me parait avoir été le
secret de Claude d'Orfé; ce fut celui de bien d'autres illustres es^
prits du XTi* siècle, même au sein de l'église. On se figure souvent
fort légèrement aujourd'hui que, dans ces lattes du xvi® siècle, le
catholicisme représentait l'élément ennemi de la raison, c'est tout
le contraire qui est la vérité. L'élément vraiment mystique, par
conséquent antiralkxialiste, fut le protestantisme : c'est là ce que
Beniirent i merveille tant d'esprits éclairés de cette époque, qui res-
tèrent catholiques précisément par philosophie, comme notre sage
et prudent Montaigne. Je crois fort que Claude d'Uif é fut du nombre
de ces écrits; mais akirs demandere^-vous peut-é^e pourquoi cette
rigidité thé(dogique et cette animosité contre l'hérésie? Précisément
parce que l'hérésie se présentait comme le contraire de ses opinions
raticimelles. A celui qui oonsidéi'ait la religion comn^s l'hygiène de
l'âme, le protestantisme, qui apportait avec lui la guerre, par con-
séquent la maladie, idevait paraître le contraire même die la reli-
gtOQ ; à celui qui regardait la tradition comme chose sao-ée, le pro-
testantisme, qui l'interrompait et la niaitiappanûssait nécessairement
comme une profanation^sacrilége.
Il n'y a pas que les doctrines du concile de Trente dans cette
<shapeUe; l'Italie de la renaissance y a mis tout le luxe de ses arts
tt toute l'habileté de aes artistes, car cette décoration fut l'œuvre
d'Itali^is appelés par Claude d'Urfé ou venus avec lui. Deux d'être
eux seulement ent signé leur œuvre; l'auteur du tableau en mar-
queterie représentant la cène qui forme la porte du tabernacle s'ap-
pelait le frère Damien de Beigame , convers de l'ordre des frères
prêcheurs^ l'auteur des marqueteries de l'oratoire se nommait Fraur
çois Rofamd de Véirofie; nous r^rettons d'ignorer les noms du
sculpteur des cbarmans bas -reliefs de l'autel et du peintre des
fresques. Le système général de cette décoratkm ne laisse pas que
d'être quelque peu étrange dans sa magniiicenoe^ elle se compose
de carrés dont les omemetts se correspondent sur le pavé, sur la
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IMPRESICmff D£ TOTA6E ET D'aRT. 311
voûte, SOT la boiserie scQtptée qoi sépare }a diapelie prefremem
dite de roratoire. H est hiatile d^essayer àe décrire ce taxe da Mar-
queteries et de sculptures an oriMeu desquelles appsrnssem cent
fois répétées les* initiâtes de Claude d^Urfé et de sa femme Jeanne
de Balzae ainsi disposées, 3IC, disposition que nous notons- parce
qu'elle donne à ce soipie diiffire une râleur d'ornement exception^
nelle; disons seutement que cette décoration ricbe et rigoureti-»
sèment délicate est après tout, .qw» qu'on en int voulu dire, plus
logiquement conçue et ordonnée que capricieusement variée* A
chaque instant, Pceil est soIKtité par l'attrait d'un détail mniveau,
mais ce détail après examen se troave le même que celui qu':^ vient
de quitter; cette variété n*est qu'une illusion produite par une ha*
bile altera»K;e entre tes sujets des divers c(Hnpartimens. Ge qu'il y
a ici de très excepiioanel, c'est ce qise l'Italie présente avec tant de
magnificence, la richesse des matières employées, les marines de
choix, les bois précieux, le concours des ans divers appelés à se
faire valoir les uns les autres et à produire une harmonie pldne
d'éclat. Le pavé de cette chapelle mérite une mention particolîëre à
cause du grand nom dont il réveille le souvenir; il est en carreaux
de briques vernissées et peintes, dont les figures légères entourées
âV>memens déliés rappellent le système de décoratioDS de Raphaël
aux loges da Yatican, et celles des thermes de Titus qui servirent
peut-être de module au grand artiste.
En outre de sa valeur d^art, en entre de son inportasce ooprale
comme expression des doctrines tiiéologiques do xvi* siède, cette
chapelle possède encore un intérêt littéraire qui achève d'en faire
un document historique de premier ordre» Jusqu'à l'aTitoraBie der-
nier, j'avais été persuadé avec tout le monde que c'était à l'in-
fiuence àe la littératore régnante ea haKe et en Espagne à la fin du
XVI* siècle, ara drames pastoraux dm Tasse et de Guarini, à la Diane
de Montemayor, qu^Honoré d'Urfé devait la fimne particulière de
son imagination; rexcurak» au château de La Bfttie m'a révélé qull
la dev»t à des inAuences phis directes et plua vivantes. Le drame
et le roman pastoral ne lui ont fourni que des cadres; qucmt au
tour de son imagination, aux associations des choses qv^eUe préfère,
aux combinaisons qu'elle recherche, c'est à cette salle des buns et
à cette chapelle apfti) font en demander le secret.^ Chacun de mous
sait cond)ira son être moral doit aux biarres; et fines knpressÎQns
de renfonce; mais de toteites nos facultés amime na feur doit au*-
tant que notre imagination. Enlant,^ Hcmeré d'Urfé a été baigné
dans cette saile mytfaoli^ique, et làplvs di'uBe fois amis doute pen^
dant qu'il barbotait dans sa cuve de marbre comme un }e«e triton,
il a fait rejaflb: Teaii aux ^piai^es des nymphéa ennant ans éclats
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312 REVUE DES DEUX MONDES.
avec rbeureux entrain de l'innocence lorsqu'il les avait inondées; il
a suivi de ses petits doigts les figures des mosaïques de cailloux
comme il suivait les lettres dans son alphabet, il a caressé et tapoté
familièrement les all^ories et les dieux. On l'a fait prier dans la
chapelle, et là ses jeunes regards se sont promenés avec une curio-
sité chercheuse sur les images peintes et sculptées qui la remplis-
sent. Une surtout a dû particulièrement occuper ses yeux, le sacri-
fice de Noé, sculpté sur la face de l'autel, devant lequel on le faisait
agenouiller, et l'idée de bêtes offertes en sacrifice, d'holocaustes de
chair et de sang, s'est associée à l'idée de culte dans sa tendre
imagination. Puis toutes ces figures qui rattachent le mystère chré-
tien aux histoires de l'ancienne loi le poussaient doucement vers
une antiquité religieuse toute patriarcale, toute rustique, où les prê-
tres étaient pâtres, où les victimes étaient tirées d'entre les bêtes
des troupeaux chéris, où les campagnes rendaient des oracles di-
vins. Les images de ce double spectacle s'associaient et se confon-
daient sans effort, car il était aussi près des unes que des autres,
et dans ses jeunes rêves le sacrifice du bœuf et de l'agneau fut
sans doute plus d'une fois présidé par les nymphes, tandis que la
grotte de la salle des bams servit plus d'une fois de temple aux pa-
triarches et aux prophètes de la chapelle. Voilà le secret de Timagi-
nation de d'Urfé, de ses grottes qui sont des sanctuaires, de ses ber-
ceaux de verdure qui sont des temples, de ses bergers pieux comme
des ermites, de ses nymphes et de ses vestales, de son druidisme
à la doctrine pure comme le christianisme et à la liturgie innocem-
ment sanglante comme l'antique religion patriarcale. Son druide
Adamas, en sortant de cette chapelle, a traversé la grotte des bains,
voilà pourquoi il est si familier avec les secrets des riantes allégo-
ries, pourquoi sa parole est aussi abondante en images heureuses,
pourquoi il connaît si bien le langage des nymphes et des grâces;
le berger Céladon, en sortant de cette grotte, où il a bercé ses rêve-
ries amoureuses, est entré dans cette chapelle, voilà pourquoi son
amour a la ferveur de la religion , et pourquoi l'être aimé inspire à
son cœur la timidifé et la crainte que la Divinité inspire aux -fidèles.
Tels des tableaux de YAstrée sont de véritables calques de ces
lieux-ci. Lorsque le chevalier Âlcidon raconte comment, errant une
nuit dans les campagnes de Provence , il a vu les dieux des eaux
tenant conseil dans la Sorgue, la décoration de la grotte des bains
revient aussitôt au souvenir, et lorsque les eubages, vêtus de blanc,
présidés par le druide Adamas, procèdent à l'immolation des vic-
times, on revoit le bas-relief de la chapelle qui représente le sacri-
fice de Noé.
Sphingem habe domiy garde ton secret chez toi, dit une inscrip-
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D'aRT. 813
lion placée au-dessous du sphinx qui garde la rampe de la cour
d'honneur; le secret que gardent ces lieux^nous croyons l'avoir dé-
couvert et expliqué, c'est l'alliance tacite de l'esprit de la renais-
sance et de la religion traditionnelle; s'ils en connurent d'autres, le
temps les a effacés et emportés, mais celui-là suffit amplement pour
faire de ce château une page d'histoire qu'aucun document écrit ne
saurait égaler. C'est ce que nous avons vu de plus complet en ce
genre parmi les anciennes résidences particulières après le château
de Bussy-Rabutin. Ce que le château de Bussy est pour l'histoire du
xvu* siècle, le château dç La Bâtie l'est pour l'histoire du xvi*. Aussi
voulons -nous émettre de nouveau à son sujet le vœu que nous avions
énoncé jadis à propos du château de Bussy : c'est qu'il soit créé une
classe mixte de monumens historiques qui, tout en respectant les
droits de la propriété particulière, protège contre la brutalité ou
l'ignorance ce qui est en définitive la propriété de tous. De telles
pages ne peuvent être abandonnées à la merci du hasard, et, lors-
que le passé a réussi à se conserver vivant à un pareil degré, le
devoir du présent est de le transmettre intact à l'avenir.
m. — l*astr£e.
VAstrée a été écrite en beaucoup de lieux, au château de Virieu
en Bresse, à la cour de Savoie, mais le paysage qu'elle décrit est
celui de La Bâtie et des environs, les personnages qu'elle met en
scène eurent pour la plupart leurs originaux dans les familles de
cette région du Forez, les aventures qu'elle raconta se déroulèrent
pour la plupart sur ces rives du petit Lignon; le souvenir de ce livre
reste donc associé aussi étroitement que possible à cette demeure,
puisque c'est d'ici qu'en sortit l'inspiration.
Comme il est un peu d'habitude aujourd'hui de parler de VAstrée
avec un demi-dédain, je commence par condenser nettement en
trois mots ce que je vavs en dire : VAstrée est un beau livre, un livre
de haute portée, presque un grand livre, et en bonne foi il serait
in\Taisemblable qu'il en fût autrement. Fades églogues, bucoliques
artificielles, mièvreries sentimentales, voilà qui est bientôt dit; ce-
pendant il nous semble que, pour avertir et retenir le jugement,
il suffirait de se rappeler la fortune de cet ouvrage. C'est une des
plus prodigieuses qu'il y ait jamais eu; le succès même d'Orphée
aux enfers de M. Oflfenbàch n'a eu rien de plus universel. La vogue
en fat si grande, qu'elle entraîna l'imitation directe des personnages
mi» en scène; on sait l'histoire de cette société de seigneurs et dames
d'Allemagne qui s'était formée en académie champêtre à l'instar des
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81i REVUE DES DEUX M<^DfiS.
bergers de d'Urfé, et j'ai k peine besoin de rappeler que l'hôtel 4e
Rambouillet, saiictiiaire.de beau langage et de ooUes moeurs, fut
chez nous une académie d'un genre analogue* Nmmis ea outre que
ce succès fot obtmu sur un des puMics les plus lettrés, les plus
raffinés, les plus autorises i étfre dédaigneux <pi'il y ait eu au
monde, car il était tout fralchenuMit sorti de ce svt* sièGle À bien
fait par l'abondance et la force de ses oeiyres pour forma: des
connaisseurs difficile, et c'était celui-là mène tpû à ce aioaient
faisait la fortune du Ban Quichotte «n Espagne, apfdaadissait les
dernières tBUvres de Shakspeare en Angleterre, aivak ru mourir le
Tasse en Italie, et allait demain acclamer GometUe en France. L'en-
gouement passa, la célébrité persista; pendant deux siècles, YAsirée
n'a rien perdu de son renom. Les esfNrits les plus di?ers et les pkis
opposés ont égalem^it aimé ce roman ; Pélisstm et Huet, l'éyéque
d'Avranches, en étaient enthousiastes ( l'exemplaire dont je me sers
pour composer ces pages e^, par parenthèse, un de ceux qui ont ap-
partenu au docte évoque), La Fontaine et M""* de Sévigné en rafifo-
laient. Racine, sans en trop rien dire, l'a lue avec aaoour et profit,
car sa diction ressemble par plus d'un point à celle de VAstrée^ sur-
tout par une certaine molle fluidité et une certaine continuité de
douceur, Marivaux l'a lue et en a profité plus certainement encore
que Racine, car il se pourrait bien que ce fût là qu'il eût pris quel-
ques-uns des secrets de sa subtile analyse et surtout ces mas-
carades et travestissemens de conditions qu'il aime à mettre en
scène. Enfin Jean-Jacques Rousseau l'admirait tellement qu'il avouait
l'avoir relue une fois chaque année pendant une grande partie de
sa vie; or, comme l'influence de Jean-Jacques sur les destinées de
notre moderne littérature d'imagination a été prépondérante, il
s'ensuit que le succès de VAslrée s'est indirectement prolongé jus-"
qu'à nos jours, et que M"* Sand par exemple, sans trop s'en douter
probablement, dérive quelque peu de d'Urfé. Ce ne peut être une
œuvre sans valeur sérieuse^ le bon sens le dit assez, que celle qui
sut plaire à un pareil public de grands et beaux esprits, de si di-
verses conditions et séparés par de si longs intervalles de temps.
L'origine du livre va nous en révéler d'abord la portée la plus
directe. Dans toutes ces régions du Lyonnais et du Forez, du Velay
et de l'Auvergne, la ligue n'eut pas de défenseurs plus énergiques
que les d'Orfé; mais de tous le plus ardent fut Honoré. Son frère
atné, Anne, s'était depuis longtemps remis en l'obéissance du roi,
qu'Honoré tenait, encore sous les drapeaux du jeune Nemours; il fut
un des acteurs principaux dans la résistance dései^rée de Montbri-
son, une des dernières places qui se soient r^dues à Henri IV« Lors-
qu'il fallut enfin déposer les aimes, Honoré eut à réfléchir assez tris-
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IMPRESSIONS I>E TOYA«E ET D'aRT. 815
temoit nr les ooBséqmooes de son émr^» Apvès l'ardeur qu'il
avait âeipeDséBwa servîoa 4e la ligoe, il kii était difficito de rentrer
en grâee aapvèa é» Bmti IV; il B'esaaya pas de eonquérir la fayeu?
royale, et se retira à la coor da duo de Sayoïe» chmt il était par sa
mère assesj^odie parsni, aiDsi qae nous rawns expliqué en résiH
ment f hisloire de la laaiiile, Qoelquea a&néei plus tard> son frèare
Jacques, étant émenn^ le représentant de la maison d'Drfé^le mit en
possessioo d'une partie des biens qu'ils tenaient du fait de leur mère
dans la Bresse» aîoirs proyinee du due de Savoie; mais voilà que peu
après la Bresse devient prcmnoe frai^aise, et qu^Honoré se trouve,
bon gré mal gré, sujet de Henri IV» Il est assez vraisemblable, bien
que rien ne l'établisse d'une manièie certaine, que cette eircon**
atanee eut une inflorace décisive sur sa conduite ultérieure, et qu'il
songea dès 1ers sérieusement à e&cer les souvrairs du passé. Le
moyen qu'il employa fut aussi ingénieux que noble; il rassembla et
fondit au feu d'tme ima^nation senséOt serdne et douce les souvor
nirs des lieux où il avait passé- son enfance et sa jeunesse^ les c(«»«
bina avec les histoires des vicissitudes de destinée que la fortune
de la guerre et la tTrannie des passions avaient fait éprouver à tant
de gens de sa connaissance, h commencer par lui^môme, réunit le
tout autour d'une béroine au nom royalement emblématique, et le ,
dédia à Henri IV. Jamais livre n'alla plus directement à son adresse.
VAsirée fut comme la première églogue de tiiigile éteadae en trois
mille pages en l'honneur du règne réparateur d'Henri IV. Assis sous
les hêtres de son château de Bresse, Honoré se prit à décrire, par le
moyen d'une société rustique imaginaire, les dooceurs de la paix, le
bonheur de la vie cachée, les mélancolies des exilés, les ^reurs de
l'amour malavisé, les r^entirs des ardeurs téméraires, le règne
d'Astrée en un mot, déesse de clémence et de justice. Sur mille
tons divers, ses bergers, ses nymphes et ses druides répétèrent et
varièrent le fameux vers du poète :
OJtfelibee, Deus nobig hsec otia fecit;
ils dirent combien Astrée est aimable et combien il est amer d'en
vivre séparé, combien sa défetveur est fatale, mais comment ce*
pendant par constance d'amour son âme divine peut toujours être
fléchie.
Astrée, c'est la monarchie de Henri IV, Céladon, c'est Honoré
d'Urfé lui-même, les bergers qui entourent les deux amans, ce sont
ses alliés, ses proches, ses amis, ses ^ux de rang et de condition.
Céladon, par désespoir d'avoir offensé Astrée, s'est jeté dans le Li-
gnon, comme d'Drfé, par r^ret d'avoir offensé la monarchie, s'est
exUé; sauvé minK^uleusement, il n'ose pas plus que d'Urfé solliciter
LJiyiUiieu uy -^^ — ■ ^^^ ^^ Vt l V,
316 REVUE DES DEUX MONDES.
son pardon « il rumine ses tristes rêveries dans des grottes sauvages^
comme d'Urfé les siennes dans ses montagnes de Savoie, et quand il
veut rentrer en grâce, il lui faut se rapprocher sous des travestisse-
mens comme d'Urfé sous les déguisemeos emblématiques du roman.
Oh ! la lente et la longue, mais la noble, mais la délicate allégorie
où l'âme élevée d'un gentilhomme s'exprime avec la diction irrépro-
chable d'un lettré accompli! Et cependant tandis que Céladon d'Urfé
se morfond ainsi au sein d'une tristesse timide, ses amis et ses frères
chantent les joies de leur condition; ce n'est pas qu'eux aussi ils
n'aient eu bien des peines, mais ils ne se les rappellent maintenant
que pour s'en faire une joie en les racontant; jour après jour, Cé-
ladon voit se dénouer des difficultés cruelles, se fermer des plaies
cuisantes, lui seul reste empêtré dans ses obstacles et en proie à
son mal. Si l'historien célèbre du Consulat et de V empire a pu dire
justement du Génie du christianisme de Chateaubriand qu'il restait
attaché à l'œuvre religieuse du premier consul comme une frise
sculptée à un monument, on peut bien plus justement encore dire
que YAstrée est indissolublement unie au règne réparateur de
Henri IV, dont elle est l'apologie allégorique. En dehors de sa va-
leur littéraire, et à quelque rang que veuille le placer un goût in-
juste, le livre possède une importance historique de premier ordre
qui défie tous les dédains, et que lui reconnaîtront à jamais tous les
chercheurs intelligens des choses passées. D'Urfé n'y a pas exprimé
seulement ses désirs et ses regrets, il y a peint en charmantes cou-
leurs l'état moral de ses contemporains. Là revivent les dispositions
et les vœux de la noblesse provinciale française au sortir du sanglant
xvi^ siècle. Ces bergers de l'Astrée qu'on a tant plaisantes sont en
effet bergers plus qu'on ne le croit, car ce sont les gentilshommes
campagnards de France revenus de la gloire et des magnificences
des cours. Ils marquent cette soif du repos, ce dégoût de la lutte et
des horreurs de la guerre, qui s'emparèrent alors de tout ce qui
était modéré d'ambition et humain de cœur. Foin du métier de courr
tisan, disent-ils, et qu'il est plus économique d'obéir aux lois somp-
tuaires du roi Henri, et de porter de modestes parures ; foin du mé-
tier de soldat, et qu'il vaut bien mieux être berger, traire avec Sully
ces deux mamelles de la France, pâturage et labourage, et planter
des mûriers avec Olivier de Serres!
Nul livre n'était mieux fait pour servir la politique de. Henri IV,
car nul n'était mieux conçu pour déconseiller les cœurs des fureurs
de la guerre civile ; mais ce qu'il y a de très particulièrement pi-
quant ici, c'est qu'il servait Henri IV par le moyen même de l'espri
qui lui avait été, qui lui était encore si contraire. Tlus tard, sous
Louis XIII, il vint un moment où le duc de Rohan, désespérant de
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET d'aRT, 317
la fortune de son parti et comprenant que le temps de Tordre mo-
narchique était arrivé, mit la main des protestans de France dans la
main de Richelieu; on peut dire d'Honoré d'Urfé qu'il fit le même
raisonnement pour son parti, et que par VAstrée il mettait la main
des vieux ligueurs dans la main de Henri IV, et faisait sa soumission
dans le langage môme des ennemis du roi. Quel est en effet l'esprit
du livre? C'est celui même qui régnait alors dans les régions où il
fut écrit. Bien que forésien de paysage et de souvenirs, il est savoi-
sien et bressan d'inspiration et de talent, j'entends bien entçndu
savoisien du temps de saint François de Sales et bressan du temps
de Camus, évoque de Belley. Avec sa sagacité imaginative si sou-
vent admirable, Micbelet, dans un chapitre trop écourté de son his-
toire de France , a rapproché naguère saint François de Sales et
d'Urfé; mais le rapprochement est beaucoup plus étroit qu'il ne l'a
cru ; il n'y a pas seulement analogie, il y a presque identité d'inspi-
ration et de nature de talent entre Y Introduction à la vie dévote et
YAstrée. Le roman de dTrfé est au fond un véritable manuel., ou,
comme on aurait dit autrefois , un trésor de spiritualité politique à
l'usage des courtisans, gentilshommes et gens de parti, comme Vin-
traduction à la vie dévote est un trésor de spiritualité religieuse à
l'usage des mondaines. « Croyez , Philotée , dit saint François de
Sales, qu'une âme vigoureuse et constante peut vivre au monde sans
recevoir aucune humeur mondaine. » — « Croyez, gentilshommes
mes frères, dit Honoré d'Drfé, qu'une âme vigoureuse et constante
peut vivre libre et indépendante sans révolte ni insubordination. )>
Tous deux présentent et recommandent l'amour comme principe,
la constance comme moyen et Tordre comme but. Les mêmes vertus
qui font de Céladon l'amant parfait font le citoyen parfaitement hon-
nête. Silence désormais à ces âmes altières qui ne veulent être libres
que par la révolte, indépendantes que par l'orgueil, qui ne croient
pouvoir faire preuve d'énergie qu'à force de férocité! la plus véri-
table liberté est la volontaire obéissance, la plus sûre indépendance
est celle qui résulte de la loyale soumission, la plus complète éner-
gie est celle de la fidélité gardée avec une inébranlable constance.
Céladon, Céladon, voilà quel est en tout et toujours le type de la per-
fection désirable. N'est-il pas en effet plus désirable d'être Céladon
à la ferme modestie et à la vertueuse fidélité que d'être un Polémas
à la férocité orgueilleuse ou un Hylas à l'immorale inconstance?
L'amour est le fondement des états, comme il est celui des familles,
puisque nous avons vu par la sanglante expérience du siècle d'où
nous échappons que le contraire de l'amour, qui est la haine, est la
ruine des peuples : c'est donc à l'amour qu'il faut revenir en em-
ployant pour nous 7 ramener autant de constance que nous avons.
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318 BETUE DES DEUX MOHUS*
mis d'obstiûation à nous en tenir écartés et à suivre notre baina»
car l'amour est le principe et la fin des choses, il ei^endre la jus-
tice, qui engendre la paiiL, qui engendre l'ordre, d'où natt le bon-
heur, lequel se résout en amour, et ainsi par constance à aen prin-
cipe l'âflâe se ramène à ce même principe, et parcourt un cercle
inefiU)le où l'amour est la récompense des efforts aimatts <^rés par
obéissance au moteur amour. Voilà la portée morate de VAstrée^
rarement on prêcha la paix sociale avec plus de finease et de d(x^
ceur.
Les contemporains écoutèrent avec ravissement, comprirent à peu
près, et furent à demi convertis; cette demi-conversi^m sufiit à chan-
ger les mœurs. On le vit bien plus tard au refroidissement graduel
des passions de guerre civile, qui est si sensible d'année en an-
née entre le règne de Henri IV et la majorité de Louis XIV. Quelle
différence de chaleur entre les luttes de la ligue et celles de fat
minorité de Louis XIII, et entre ces dernières et la fronde l Une
coïncidence très curieuse à observer, c'est qu^à partir de l'appari-
tion de VAêlrée l'anarchie se présenta sans principes moraux, comme
pour justifier sans réserve la réprobation que lui infligeait la doc-
trine' à demi platonicienne, à demi mystique de d'Crfé. La ligue
avait eu au milieu de ses violences sauvages des principes moraux
qui lui avaient servi d'excuse; mais qu'est-ce que les troubles de la
minorité de Louis XIII, sinon une anarchie capricieuse et décousue?
Cette absence absolue de principes fut très sensible lorsque, dans
les années qui suivirent la mort d'Henri IV, on vit Polémas et Lyg-
damon, Clidamant et Alddon reprendre les armes, qui à Sedan, qui
à Poitiers, qui à Angers, qui en Dauphiné ou en Saintonge, coups de
tête téméraires aboutissant à une série d'av(»*temens par l'absence
de parti-pris, le défaut de concert et l'inconstance naturelle là où
ne règne pas une forte passion : elle fut bien plus sensible plus
tard encore sous la fronde, anarchie composée d'égoïsmes cherchant
à se duper les uns les autres, et conduits par les seuls mobiles de
l'intérêt. VAitrée ne fut pas étrangère à ce résultat, car le succès,
qui en fut de près d'un demi-siècle , eut cette qualité de lenteur qui
fait les influences souveraines, et ce succès fut renouvelé et ravivé
jusqu'à la mort de d'Orfé, arrivée en 1625, par les publications des
parties ultérieures, qui parurait à longs intervalles de la première,
Tune en lôlô, l'autre en 1610. La partie de 1619 est curieuse par
sa dédicace à Louis XIII, qui dans ces années qui suivirent la mort
de Goncini semblait vouloir prendre possession de lui-même. Dans
cette dédicace, d'Urfé se plaît à remarquer que le nom de Loys s'é-
crit comme le mot lois, calembour significatif qui, rapproché du titre
A'Asirée^ suffurait à donner la clé du livre et à dévoiler la pensée
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IMPBESSIONS DE VOYAGE ET d'aBT. 319
de rantour. Cette peiisée est bien toujours k même qu'il laissait
traœparattre dans la première partie, le règne nécessaire d'Astrée,
c'esv-à-Hiirede la justice appuyée sur les lois. Ici d'Urfé parle à voix
Jbasse presque comme Richelieu va parler tout à l'heure k haute
voix. Le règne d'Astrée a pu être arrêté, il peut être entravé en-
core, il ne p^t être empêché; Céladon finira par se rapprocher de
sa déesse, le heiger n'en est pas à se rebuter pour quelques len-
teurs de plus oU de moins« De fait VAslrée^ tant par son long succès
que par la substance de sa doctrine et surtout par la manière rusée
dont d'Drfé la présenta, fut un des plus admirables instrumens de
Fétablisseiiient de l'ordre monarchique. Un instrument d'ordre mo-
nardnqae! certes ce n'était pas précisément ainsi que l'entendaient
ses contemporains , car plus d'un seigneiu* et plus d'une héroïne
parmi œux et celles qui s'en laissèrent charmer n'avaient aucune
répi^gfnanoe à la guerre civile et à la révolte. Aussi est-il probable
que, si d'Drfé leur eût prêché l'obéissance aussi ouvertement qu'il
lem: prêdiait l'amour et la vie honnête, son livre n'aurait jamais
obtenu un aussi long succès sur cet ombrageux et altier public;
mais l'aut^ir savait son monde, et c'est par l'amour qu'il les con-
quit à Tordre. Tout fut gagné quand il eut réussi à leur prouver que
la fidélité est une grâce, la constance une bravoure, et que la poli-
tesse exclut violence et orgueil. S'ils ne tenaient pas à être sujets
fidèles, ils tenaient passionnément à être gracieux, braves et polis,
et, en voulant n'être qu'aimables, ils apprirent à être soumis. Une
vertu les fit glisser dans une autre, et, si tout à l'heure Louis XIV
va trouver dans sa noblesse tant de serviteurs respectueux et dé-
voués, il les devra en partie au doux traquenard où d'Urfé sut si
adroitement prendre les cœurs. D'ailleurs, lorsque le règne d'un
livre est aussi long, il a le temps de changer les dispositions morales
d'une société; c'est ce qui arriva pour YAstrée : au bout de trente
ans, le roman avait acquis l'autorité d'une doctrine d'orthodoxie
sociale, et cette orthodoxie avait créé son église, qui s'appela l'hôtel
de Rambouillet, avait engendré ses docteurs de la loi, ses scribes
ccHomentateurs, ses prophétesses enthousiastes. Il n'y a pas de livre
chez aucune nation qui démontre d'une manière plus certaine l'in-
fluence de la littérature sur les mœurs, car il n'y en a pas dont on
suive aussi bien à découvert l'action et l'influence.
Cette doctrine de l'amour, dont d'UrCé donna leçon à ses contem-
pcMrains, est très particulière et n'a pas été encore, que nous sachions,
démêlée selon son importance. VAstrée est un livre infiniment curieux
en ce qu'il est la jonction de deux grands courans de doctrines, l'un
descendant et à sa fin, l'autre montant et encore presse sa source. Là
•se trouvent condensés trois siècles de culture platonicienne combinés
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320 REVUE DES DEUX MONDES,
avec cinquante ans de ce mysticisme né au xW siècle, dans le sein du
catholicisme, de l'appel à la réforme de la vie intérieure : c'est un livre
que l'on peut dire à la fois platonicien et quiétiste; sorti de la source
lointaine de Pétrarque, il s'achemine vers les torrens de M"* Guyon.
Ici encore la ressemblance avec saint François de Sales est telle-
ment étroite que je suis porté à me demander si le grand druide
Adamas, à la parole abondante et ornée, n'a pas été peint à l'image
de l'aimable évêque de Genève lui-même. Toutefois il faut ici faire
une réserve qui a son importance : dans ce mélange de platonisme
et de mysticisme, la place du platonisme est la plus forte; somme
toute, et une fois toutes nuances notées (il y entre même encore
quelque peu d'astrologie judiciaire), YAstrée est un livre platoni-
cien. L'amour est le tout de l'âme, car les âmes ont été faites à la
ressemblance de Dieu, dont l'essence est amour; l'amour est donc le
principe de toute activité, de toute science et de toute vertu. La re-
ligion n'est qu'amour, puisqu'elle se rapporte à Dieu, et même lors-
qu'il s'adresse à un être de chair et de sang, l'amour est encore une
religion, tant il rapproche l'âme de sa perfection. En vérité, celui qui'
sait parfaitement aimer sait toute chose bonne et belle, ose toute
chose bonne et belle, et se' détourne du contraire par la vertu même
de son amour. Contemplez Céladon : ce n'est qu'un berger mélan-
colique et timide; mais parce qu'il est parfaitement amoureux, tous
les dons de l'intelligence et toutes les vertus du cœur lui viennent
par surcroît. Il courbe en berceaux les branches d'arbres pour
élever à sa divinité un temple frais comme son cœur, il taille le
bois et la pierre pour que ses yeux de chair puissent aussi contem-
pler cette image qui leur est refusée et que son âme seule con-
temple, il dresse des autels, établit un culte, rédige un rituel d'ar-
moureuse liturgie; le voilà pour l'amour d'Astrée artiste, poète et
prêtre. L'amour qui peut produire de tels miracles est le seul vé-
ritable, mais combien il est r&re I L'amour est un, et c'est pour-
quoi toutes les âmes vont vers lui d'une pente naturelle, comme
les fleuves vers la mer; mais, comme elles furent créées diverses, il
s'en faut bien que leur cours soit toujours égal et direct. Jetées
dans ce monde opaque, ignorantes du patron céleste sur lequel
elles furent formées, et sans moyens certains de le reconnaître, elles
vont à l'aventure, cherchant leur semblable, croient souvent la
rencontrer et s'y attachent passionnément, mais cessent bientôt
d'aimer lorsque leur erreur leur devient sensible, ou bien la ren-
contrent en réalité, mais ne sont pas aimées cependant, parce que
le patron divii^ qu'elles recherchent par divine sympathie se trouve
en elles trop imparfaitement taillé pour que l'âme sœur le recon-
naisse d'emblée?. De là toutes ces variétés imparfaites de l'amour.
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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET d'aRT. 321
qui donnent quelquefois le change pendant un certain temps, mais
dont aucune ne connaît la durée et- qui laissent toutes subsister Té-
goïsme des amans. L'amour véritable se reconnaît à deux signes
authentiques, la constance et l'oubli de soi. Lorsque l'âme a trouvé
sa semblable, la révélation d'aucune erreuç n'étant possible, l'amour
ne peut prendre fin, et l'âme 1^' absorbe et se confond en cette sem-
blable au point de ne pouvoir démêler sa vie propre de la sienne.
Voulez-vous savoir à quel point l'amour porte l'âme hors d'elle-
même, allez au pays de Forez consulter la fontaine de la Vérité
d'amour. Lorsqu'un amant veut savoir s'il est aimé, il va se mirer
dans la fontaine, et la première image qu'il y voit n'est pas la
sienne, c'est celle de la personne qu'il aime, ce qui s'explique, puis-
que l'âme de l'amant est changée par l'amour en l'âme de celle qu'il
aime. Ainsi Clidamant en se regardant dans la fontaine y voit Silvie,
parce que son âme est changée en Silvie, et n'est plus en lui par
conséquent, mais il ne s'y voit pas parce que Silvie n'est pas chan-
gée en Clidamant. L'amour véritable est celui de Céladon pour
Vstrée, parce que sa soumission profonde indique que le don de soi
tt l'oubli de soi sont aussi complets que possible; il veut ce que
iBut Astrée, parce qu'il n'a de vie que par elle, il ne se dispense
pis d'aimer à cause de ses rigueurs pas plus que le chrétien ne se
dspense d'implorer Dieu parce qu'il éprouve sa sévérité, ou qu'il
m sent pas en lui la grâce divine. L'amour n'est donc qu'obéis-
sance et abandon de soi, et nous voilà tout doucement poussés vers
la doctrine quiétiste de l'absorption de l'âme en la substance de
Titre aimé.
En somme, l'amour parfait tel que d'Urfé le représente en Céladon
ressemble singulièrement à une dévotion; aussi n'est-on point sur-
pis d'apprendre que parmi les si nombreuses actions qu'exerça son
înJuence, une des plus immédiates fut la création du roman dévot.
Le bouquets de fleurs mêlées que lia en bottes si énormes le bon
Canus, évêque de Belley, pour l'agrément des* âmes dévotes, ont
été cueillis dans les prés des bergers de Y Astrée bien plutôt que
dais ces jardins du Saint-Esprit d'où saint François de Sales lira la
maière de ses bouquets spirituels, composés à l'instar de la bou-
quëière Glycera. Nous avons sur ce point le témoignage formel de
l'é^que Camus; il nous apprend que ce fut sur le conseil même
d'Hbnoré d'Drfé qu'il ouvrit les écluses de cette abondance que trois
cents volumes ne suffirent pas à tarir.
Quant à toutes ces variétés, soit moins parfaites, soit même défec-
tueuses de l'amour, avec quelle vigueur et quelle souplesse à la
fois d'Urfé a su les saisir et les peindre, imitant avec une adresse
souvent incomparable le tour propre à chacune d'elles, subtil avec
TOMB m. — 1874. 21
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â22 RETUE DES DEUX lfÛHDE8.
ramour àe ^Ivandre, noblement platonicien avec l'amour de Tircis,
orageux et violent avec Tamour de Damon et de Uadontbe, véhé-
ment et énergique avec l'amoar italien de Chryséide et d'Ârimant,
brutidemem sensuel et presque hesiial avec l'amour de Yalenti-
nian et d'£ud<»ie, gai et spirituellement cynique avec les amours
volages et inconstans d'HylasI II y a dans ce livre, qu'on lit si peu
aujourd'hui, telles nouvelles qpii sont de purs chefs-Hi'œuvre, et va-
lent les romans les plus rencHumés des époques qui ont suivi, celle
de Damon et de Uadonthe par exemple, ou x^le de Ghryséide et
d'Ârimant. La réputation de mignardise et de bel esprit quinte»-
sencié qu'on a £aite à d'Urfé est aussi légère qu'injuste, il suffit pour
s'en convaincre die lire quelques-unes de ses nouvelles. Quel ro-
mancier a jamais été plus énergique que d'Drfé lorsqu'il peignit
la ténébreuse figure de Lériane, et qui mit jamais mieux en relief
les noirs artifices du monde? Quelle plume réaliste a jamais os^
un personnage plus brutal que l'eunuque Héracle? Quel maître ei
l'art de conter a su jamais conduire un récit aivec plus de plaisanti
humeur et d'ironique enjouement qu'il ne s'en trouve dans l'hi^
toire d'Hylas? Très divers et très énergique à l'occasion dans a
peinture des caractères, d'Drfé n'est pas davantage quintessendé
et précieux dans son style. C'est un style d'une bonne venue et
d'un courant toujours égal, limpide, un peu lent sans doute, mis
sans tortuosités ni obscurités, sans recherches iaboriaises d'expBS-
sion ni raffinement mièvre. U n'y a pas de livre plus clair et ]lus
coulant, et ce mérite de clarté est d'autant plus grand que le aijet
porte sur les choses les plus obscures et les plus fuyantes qu'il y
ait au monde, à savoir les secrets mouvemens de l'âme dans la pss-
sien profonde et fine entre toutes, celle de l'amour. D'Drfé dit sin-
plement des choses fort subtiles, et souvent, pendant mes lectures
de YAsiréey il m'a rappelé ces accoucheurs adroits qui devineni la
position de l'enfant, vont le chercher avec une agilité de doigts id-
mirable, et le tirent au jour avec une déUcatesse de toucher qui
n'offense pas ses faibles membres.
Que de choses nous aurions à dire encore, si nous pouvions exa-
miner plus longuement et plus minutieusement ce livre I Qu'il lous
suffise d'en avoir montré l'esprit et l'importance historique, et ré-
sumons-nous d'un mot en disant que, si notre littérature des der-
niers siècles nous a transmis des livres d'une composition plus par-
faite, elle ne nous en a transmis aucun qui ait joué un rôle plus
considérable, et auquel se rattache une rénovation sociale et litté-
raire plus complète.
ÉsniE MONTÉÔUT.
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DNE
MER INTÉBIEURE EN ALGÉRIE
Nille part les oonUBStes de la nature ne sont plus frappans qu'au
sud de la province de GonstaDJtine. La chatue de montagnes la plus
élerée de TAlgérie, le l)îd)el-Aurës, dont les points culminans dé-
passeat 2,300 mètres d'altitude, y domine de toute sa hauteur les
régiois basses et sablonneuses du Sahara. Ce sont deux mondes
opposés qui se touchent : d'un côté, un massif aux pics neigeux, aux
larges flancs couverts de pâturagea et de forêts, aux nombreux cours
d'eau arrosant une suite à peine interrompue de pittoresques vil-
lages qui rivalisent entre eux pour la richesse et la fertilité de leurs
jardins; de l'autre, une plaine desséchée par un soleil brûlant, un
horizon sans limites, quelques oasis perdues dans l'ei^ace; au nord,
les descendans de l'ancienne race berbère, les Kabyles Ghaouïas,
chez lesquels abondent les types blonds aux yeux bleus, peuple
laborieux, sédentaire, ayant l'amour du sol; au sud, les Arabes no-
mades aux cheveux noirs, au visage bronzé, qui n'ont d'autre toit
que leur tente, d'autre travail que leur marche incessante à travers
le désert, d'autres ressources que leurs troupeaux de chameaux et
de moutoms. Le contre-fort le plus méridional de l'Aurès, le Djebel-
Amar-Ehaddou, dresse verticalement au-dessus du désert, avec le-
quel il s'harmonise par l'aridité, son ossature de grès rouges dénu-
dés. En explorant cette montagne aux déchirures profondes , aux
escarpemens vertigineux, aux pentes couvertes d'immenses blocs de
rochers affectant des formes bizarres, aux ravins creusés dans le roc,
dont les lits, coupés par de brusques ressauts, semblent dés torrens
de laves subitement figées, on se demande avec stupeur quelle col-
lision de forces terribles a pu produire un tel chaos. Du sonunet de
l'Amar-Khaddou, on jouit d'un magnifique spectacle. Au nord , le
massif de l'Aurès se dresse dans toute sa majesté grandiose; au' sud,
on voit se dérouler à ses pieds l'inmiensité, la mer de sable. Çà et
là quelques taches d'un vert sombre et presque noir tranchent ^ur
32i BEVU£ DES DEUX MONDES.
le fond grisâtre du désert : ce sont les oasis de Garta, de Seriana,
de Sidi-Ochba, de Sidi-Mohammed-Moussa. Plus loin, à l'horizon, le
regard s'arrête étonné, ébloui, sur la surface claire et resplendis-
sante du chott Mel-Rir.
En suivant la route de Biskra à Tougourt, on traverse une vaste
plaine où la végétation ne produit que des broussailles clair-semées,
au pied desquelles les sables s'accumulent en petites dunes de 1 à
2 mètres de hauteur. A 28 kilomètres de Biskra, on trouve la foréf
de Saâda, qui n'en est une que dans l'imagination des babitans d3
ces régions arides. Les arbustes les plus élevés y atteignent à peite
la hauteur d'un homme à cheval. Cependant, quand on a s^jouraé
quelque temps dans le sud et qu'on remonte vers le nord, on est
si heureux de retrouver ces traces de végétation arborescente, que
le titre de forêt^ dont on décore le maquis de Saâda, ne semble
plus aussi exagéré. A partir de Saâda commence la région des no-
mades ou Sahariens. Là, plus d'autre végétation que des bruyères,
plus d'-autre eau que celle des puits artésiens. Ces plaines stériles,
qui nous paraîtraient inhabitables, sont couvertes de tentes et de
troupeaux pendant la saison d'hiver. Les bruyères y suffisent à
la nourriture des moutons et des chameaux. Quand les nomades
sont campés trop loin des^ puits artésiens, ils ne les conduisent que
tous les deux jours à l'abreuvoir. Ils font en même temps leur pro-
vision d'eau; ils partent dans la nuit pour arriver au puits vers sL\
ou sept heures du matin, et être de retour avant le milieu du jour.
Les puits artésiens de Chegga ont été réparés récemment par le
capitaine Picquot, directeur d'un atelier de forage. Il y a construit
un vaste abreuvoir. Tous les matins, de nombreuses bandes de cha-
meaux s'y dirigent de tous les points de l'horizon. Rien n'est curieux
comme de voir ces pauvres bêtes altérées abandonner, en arrivant
près du puits, leur démarche grave et nonchalante, se précipiter
vers l'eau avec des grognemens bizarres et témoigner leur joie par
les gambades les plus grotesques. A partir du mois de mars, les
tribus nomades commencent à remonter vers le nord, pour aller
passer l'été dans les terres de parcours situées entre Batna et Con-
stantine. Du 20 avril à la fin de septembre, on ne trouve plus une
seule tente au sud de Saâda; la chaleur y devient insupportable.
Dans la première quinzaine de mars 1873|nous avons eu 39 degrés
sur les bords du chott Mel-Rir, où nous avions à exécuter des opé-
rations géodésiques. L'atmosphère était alors d'une telle transpa-
rence que nous pouvions nous croire à peine éloignés de quelques
kilomètres du Djebel-Amar-Xhaddou, dont les crêtes étaient encore
couvertes de neige. Ce contraste de climats nous créa d'assez sé-
rieuses difficultés. Il était indispensable en effet de construhre un
signal sur l'Amar-Khaddou avant de faire les stations de la plaine
LJiyiUiieu uy -^^J v^ VJ Vt l <^
UNE MER INTÉRIEURE EN ALGERIE. 325
de Chegga, d'où la chaleur chassait déjà les nomades. Heureuse-
ment le signal put être installé dans le courant de mars, et les opé-
rations furent terminées vers le 15 avril dans la plaine de Gbegga.
Les indigènes désignent sous le nom de chotts ou sebkhas des
bas-fonds vaseux, couverts de matières salines, où Teau ne séjourne
qu'à certains momens de Tannée. Le chott Jtfel-Rir est à 70 kilo-
mètres au sud de Biskra; il occupe une superficie d'environ 160 lieues
carrées, son lit communique à l'est avec celui du cbott Sellem. Du
chott Sellem au golfe de Gabès, situé à 80 lieues à l'est, on trouve
une série d'autres bas-fonds semblables parmi lesquels les plus im-
portans sont les cbotts Rharsa et EI-Djerid. Le bord oriental de ce
dernier n'est distant de la Méditerranée que d'environ 18 kilo-
mètres. Tous ces bas-fonds sont souvent à sec; ils sont alors cou-
verts de sels de magnésie, et ressemblent, à s'y méprendre, à d'im-
menses plaines couvertes de gelée blanche. Quand on s'aventure
dans l'intérieur des chotts, on y éprouve une chaleur lourde et ac-
cablante. Les yeux sont éblouis par la réverbération des rayons du
soleil sur les petits cristaux de magnésie qui tapissent le sol; les
objets placés sur les bords y sont réfléchis avec autant de fidélité
que dans les eaux les plus transparentes. L'illusion est complète;
on se croirait sur un Ilot au milieu d'un lac véritable.
Lé lit du chott Mel-Rir était tout à fait à sec lorsque nous l'a-
vons parcouru en 1873; on y voyait de nombreuses empreintes
de gazelles. Le sol était assez solide ; en quelques endroits seule- '
ment, nous enfoncions jusqu'à la cheville. Il serait imprudent de s'y
risquer sans guide. Il y a des trous de vase, très difficiles à distin-
guer, dans lesquels on disparaîtrait entièrement ; les indigènes les
appellent marmites (chriats). Le chott Mel-Rir est beaucoup moins
dangereux cependant que le chott Sellem et le chott El-Djerid. Ce
dernier est traversé par la route très fréquentée qui conduit de Nif-
zaoua à Touzeur. C'est une ligne longue et étroite, sur laquelle on
ne peut s'avancer qu'un à un. A certains momens de l'année, celui
qui se hasarde à droite ou à gauche s'expose à être submergé dans
la boue. Moula-Ahmed (1) raconte , d'après Et-Tedjàni, qu'une ca-
ravane de 1,000 chameaux traversait le chott El-Djerid, lorsqu'un
de ces animaux s'écarta un peu du chemin ; tous les autres le sui-
virent et disparurent successivement dans la vase. Il ajoute qu'à
l'époque où il y passa lui-même un terrain de cent coudées s'enfonça
tout à coup, engloutissant les hommes et les animaux qui s'y trou-
vaient. Les chameaux se mirent à beugler, et ne laissèrent d'autres
traces que leurs fientes , qui remontèrent à la surface. Des arbres
que le vent avait déracinés, poussés par la rafale vers cet endroit,
(i) Explorai ion scientifique de V Algérie, U ]X, p. 2S0.
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326 UVUE DES DEUX MONDES.
y dispororent en m {o^enoe^ t Cest no lieu étrange que cette
^ebkiùiy dit-il en son langage oriental : la soit n^ ^P^ d'étoiles»
elles se cachent derrière la montagne; le Teoit souffle, à rendre
sourd, de tous les cMés à la fois; afin de faire sortir le yoyagear de
son chemin, il lui jette le sable à la figure, et « ne peut oii^rrir les
yeux qu'en prenant de grandes précautions, d
Des observations barométriques, fUtes dans le bassin du ehott
Mel-Rir par MM. Yuillemot, Mares, Dubooq, Ville, avaient à<mné
pour ce bassin des attitudes inférieures au niveaa de la mer. Les
divers résultats présentai^it entre eux d'assex grandes discordanoes,
et ne pouvaient être acceptés que comme des approximations* L'al-
titude de Biskra môme était fort incertaine; on la faisût varier de
80 à liO mètres. En 1868, M. Ville, ingénieur en chef des ponts
et chaussées, qui avait étudié la question avec un soin iq)écial, àé^
clarait qu'on ne pouvait pas oondure de toutes les données (dMe-
nues jusqu'alors que le diott Mel-Rir fût aunlessous du niveau as
la mer (1). A plusieurs reprises, cette question avait préoccupé tes
oiBciers d'état-major chargés de travaux géodésiques en Algérie,
En 1872, le minktre <le la guerre voulut bien me charger d'exécu^
ter, avec le concours du capitaine de Villars/les opérations géodé^
siques de la méridienne de Biskra. Nous primes nos mesores pour
déterminer avec toute la précision possible l'aldtude.du cbott Mel-
Rir. Au sud de Biskra, il ne fallait phis compter sor le mvellemeat
géodésique, qui donne les différences de hauteurs par des observa-
tions faites à de grandes distances. Dans ces régions sablonneuses,
les rayons lumineux, rasant le sol échauffé par le soleil, éprouvent
souvent des déviations considérables; on y voit se produire touB les
jours le phénomène du mirage. Il était donc nécessaire de se munir
d'un niveau à lunette et de'mires graduées pour y faire un nivelle-
ment de proche en proche. Cette opération, ^écutée en 1878 avec
le concours du capitaine Noll, sur un trajet de 126 kilomètres, nons
prouva que le bord occidental du lit du chott Mel-Rir était à 27 mè-
tres au-dessous du niveau de la mer, et que ce lit avait une in-
clinaison moyenne de 25 centimètres par mètre dans la direction
de l'est, d'où il résulterait que celui du chott Sellem est à plus de
&0 mètres au-dessous du niveau de la mer. Il est établi d'ailleurs,
par le rapport sur les opérations de la méridienne de Biskra, dé-
posé au ministère de la guerre , que Terreur probable totale des
nivellemens géodésique et géométrique est inf^ieure à 60 cooitimè-
très. Il était donc mathématiquement démontré que les chotts Mel-
Rir et Sellem occupaient le fond d'une vaste dépression du sol. Il
était naturel dès lors de supposer que cette dépression se continuait
(i) Ea^ploration dans les bassins du Bodna ei du Sahara, P^^TOO^^ ^^ GoOqIc
UNE USA IN7iRIBUB£ £N ALGÉRIE. 327
par les ^ods fibarea «t £l-:J)jerid jusqu'à peu de distance du ^Ife
de fitbès, et <[«'il âuffirak de la reUar à ce ;gôlfe4)ar un ca&al pour
la trau^ermer €Q mer iuiérieuiie.
{^and on ¥eit les jégioBB «loiines et désolées du cbott Mel-Rir,
tfue l'on soage ^BMxmedificatkms profondes que leur ferait éprouver
ù, préseftcie âe la mer en tempérant le clkiiat, ^n régularisant les
p>luies et en y développant ainsi la fécondité jiaturelle du sol» on ne
peut «^iuapècW d'ôtre ému par la grandeur de x^elte entreprise. En
1872, Boas r^K^ootrâmes entre Coastantine et Batna le caïd des
nomades sahariens, fiou-Lakrase, de la famille des Ben-^annah. U
jfeoue demanda :pottFquoâ noiAS nous donnions tant de peine à con*
8tmire des ^n»!! sur les s(»nmets les plus élevés. Nous lui répon*
(ttmes que neixe intemlion était d'aller ainsi jusqu'au Sahmra, aiin
de savoir si le chott MeMtir «étail; au-dessous du niveau de la mer.
tL J'ai souvent -ocmtemplé les cbotts, reprit-il tout rêveur; j'ai pensé
(pielqueibis qu'ils étaient semblables à la mer et que jadis les flots
venaient jusque-4à. » ie lui expliquai alors comment il serait peut-
élre possoble de les y ramener. Son imagination parut vivement
frappée. « Dieu le veuUle! dit-il après un instant de ^lence; ce sera
une gnmde c^ose. j» Or en étudiant attentivement les auteurs an-
dens qui oous ont laissé des renseignemens sur l'iaistoire et la géo-
graphie de l'Afrique, en examinant tous les documens topographie
ques que nous possédons sur le bassin des cbotts, on acquiert la
canvicti<m que ce bassin communiquait autrefois avec la Méditerra-
née et fonnait un golfe intérieur connu sous le ncun de gratuie baie
de Tritûfij — que la baie de Triton s'est desséchjôe vers le commen-
cement de l'ère chrétienne à la suite de la formation d'un isthme
qui l'a séparée de la mer, — que, dans l'état des choses, il suffi-
rait de creuser un canal de communication entre le bassin des chotts
et le golfe de Gabès pour créer une mer intérieure. Il est indubi-
table que les conséquences de cette opération seraient immenses
pour la prospérité de l'Algérie et de la Tunisie.
I. — HISTOIRB DO BASBin J>I6 CHOTTS.
Hérodote, qui écrivait vers l'an 456 avant Jésus -Christ, est le
premier auteur qui ait donné des détails géographiques sur le lac
Triton. Dans le livre IV de son Histoire^ il décrit successivement,
en allant de l'orient vers l'occident, les peuples qui habitent la côte
septentrionale de l'Afrique. « Après les Lotophages, dit-il, viennent
les Machlyes, qui mangent aussi du lotus; leuur pays s'étend jus-
qu'au fleuve Triton, qui se jette dans le grand lac ou golfe (1) de
(i) La mot l(|i^, eiaployô par Hérodote, sigoSfte à la fois ^ intériemr et lie atto»
nant k la mer, par conséquent baie, golfs»
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328 REVUE DES DEUX MONDES.
Triton, dans lequel est l'Ile de Phla. » Il raconte ensuite que Jason
fut poussé par la tempête sur les côtes de la Libye, et qu'il se trouva
dans les bas-fonds de la baie de Triton avant de découvrir la terre;
un triton lui montra le moyen de sortir de ce passage dangereux.
Cet épisode du voyage des argonautes avait déjà été mentionné par
Pindare (1), qui écrivait quelques années plus tôt. Hérodote nous
apprend encore que les Libyens qui habitaient sur le bord occi-
dental du lac Triton étaient des peuples laboureurs, tandis que
ceux qui habitaient sur le bord oriental étaient des peuples no-
mades et bergers. Cette particularité est confirmée par Scylax. Il
n'y a que les peuples laboureurs en effet qui bâtissent des villes, et
nous verrons que ce géographe place la ville des Libyens sur le
bord occidental du lac Triton. Ce qui ressort des récits d'Hérodote
et ce qu'il est essentiel de noter, c'est d'abord que le grand lac de
Triton communiquait avec la mer, puisque le vaisseau de Jason y
fut jeté par la tempête; c'est ensuite qu'il ne parle pas de la Petite-
Syrte, dont le nom n'apparaît que plus tard, et qui semble avoir
été désignée en même temps que le lac sous la dénomination col-
lective de grand lac ou grande baie de Triton.
Après Hérodote vient Scylax, auteur du Périple de la Méditer-
ranée^ qui écrivait vers le n* siècle avant l'ère chrétienne. Dans sa
description de l'Afrique, il cite l'île Brachion (2), où croît le lotus,
et l'île de Cercinna, où il y a une ville du même nom. « Vers l'in-
térieur des terres, ajoute-t-il, se trouve le grand golfe de Triton (3),
qui renferme la Petite-Syrte, surnommée de Cercinna, et le lac Tri-
ton avec l'île Triton, ainsi que l'embouchure d'un fleuve du même
nom. L'entrée du lac est étroite; on y voit une île au reflux de la
mer, et souvent alors les vaisseaux ne peuvent plus y pénétrer. Ce
lac est considérable; les bords en sont habités par les peuples de
Libye, dont la ville est située sur la tfôte occidentale. » Lessavans
sont d'accord pour reconnaître dans les îles Brachion et Cercinna
les îles actuelles de Djerba et de Karkenah (4), entre lesquelles se
trouve l'entrée du golfe de Gabès. La Petîte-Syrte était donc évi-
demment le golfe de Gabès; le lac Triton occupait le bassin des
chotts; la Syrte et le lac, réunis par une communication assez étroite,
formaient ensemble le grand golfe de Triton. L'île basse qu'on voyait
dans la communication au moment du reflux était sans doute for-
(1) IV, 44 et soq.
(2) D'après Mannert, la véritable leçon serait vtjffo; Ati^oçatcDv, tie des LolophagêS,
Cétait probablement Plie des Lotophages où Homère conduit Ulysse. Plus tard Stra-
bon, Pline, Solin, rappellent ile de Meninx, C'est i*lle Djerba de nos jours.
(3) KoXito; iiiT»; ApovCnjç. D'après Vossius, il faut lire TpiTwvJtTj;.
(4) C'est à Cercinna qu'Ânnibal se retira après sa défaite; c'est là que fut exilé
Scmpronius Gracchus, l'amant de Julie; aujourd'hui on y déporte les filles publiques
qui ont des démêlés arec la police tunisienne.
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UNE MER INTÉRIEURE EN ALGERIE. 329
mée par les sables qui s'y amoncelaient et qui devaient finir par
la combler. Quant à l'île Triton, elle était évidemment la même
que Yile de Phla d'Hérodote. Où était-elle située? Nous ne nous
arrêterons pas à discuter les différentes hypothèses qui ont été
émises à ce sujet. Sir Grenville Temple, M. Guérin, M. Duveyrier,
l'identifient avec le Nifzaoua, qui est une presqu'île importante et
couverte d'oasis du chott £1-Djerid.^ Cette opinion parait la seule
admissible. Le Nifzaoua en effet devait être une île à l'époque où le
bassin des chotts était occupé par les eaux de la mer. Lorsque la
communication se combla, le niveau des eaux baissa; l'île devint
une presqu'île. De même qu'Hérodote, Scylax désigne encore la Pe-
tite-Syrte et le lac Triton sous le nom collectif de grand golfe de
Triton; mais il écrit trois cents ans plus tard : la communication
qui les réunit étant devenue étroite, on les désigne déjà en même
temps par des noms particuliers.
Pomponius Mêlas écrivait vers l'an 43 de Jésus-Christ, envh'on
deux siècles après Scylax. « Le golfe de la Syrte (1), dit-il, est dan-
gereux non-seulement à cause des bas-fonds, mais encore à cause
du flux et du reflux de la mer. Au-delà de ce golfe est le grand lac
Triton, qui reçoit les eaux du fleuve Triton. On l'appelle aussi lac
de Pallas. n Le lac et la Syrte ne communiquent plus entre eux;
cela ressort clairement de ce passage; le niveau des eaux a baissé
par l'évaporation, et l'île Triton a disparu. Dans le chapitre vi du
même auteur, chapitre consacré à la description de la Numidie,
dont Girta (Constantine) était la ville la plus importante, on lit le
remarquable passage suivant : « on assure qu'à une assez grande
distance du rivage, vers l'intérieur du pays, il y a des campagnes
stériles où l'on trouve, s'il est permis de le croire, des arêtes de
poissons, des coquillages, des écailles d'huîtres, des pierres polies
telles qu'on en lire communément de la mer, des ancres qui tien-
nent aux rochers, et autres marques et indices semblables qui prou-
vent que la mer s'étendait autrefois jusque dans ces lieux. » Ce texte
n'est-il pas frappant? Dans les campagnes stériles situées vers l'in-
térieur du pays, au sud de Constantine, ne reconnait;-on pas le Sa-
hara algérien, qui commence à Biskra? Ces cailloux arrondis par
les flots de la mer, ces coquillages, ces ancres abandonnées, ne sont-
ils pas des témoins irrécusables de la présMce récente de la mer?
Il n'y a pas longtemps en effet qu'elle s'est retirée, puisque Scylax
décrivit encore minutieusement l'entrée de la baie. Sur certains
points, comme à El-Feidh^ où le terrain avoisinant les chotts s'élève
en pente insensible, les flots en se retirant ont laissé à découvert
des zones d*une largeur de plusieurs kilomètres. C'est là que les
(1) 0$ Situ ùrbis, VH.
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S3& B£¥UE I)£& DEUX MOICDES.
voyageurs trouTent les vestiges qvi excitent leur étoBnoxent; mais
bientôt les anerei»' seront recaetUies par les indigèiiee^ les cailloiix
rodiés et les coqmllages seront entraînés par les torrens jusqae dans
tefDnd du lit desséché des iacs ou recouverts par les sables» et dis*-
parattroBt pour ht plupart.
Arrivons maintMant à Ptolémée, qui écrivait vers la fin do n* siè-
cle et qui noQS fbumit de pr^ieux renseignemens sur la géogra-
phie âÊet l'Afrique. Dans sa table iv, consacrée à l'Aflrique intérieure,
Ptolêmée fait la desoiption- suivante du 6ir : a c'est d'abord le Gir,
qui aboutit d'un cOté au nsont Usargahu et de l'autre & la gorge 6a^
ramantique, le fleuve a un embranchement qiri va former le lac des
Tortues; le 6ir, se perdant alors, reparaît plus lois et forme une
autre rivière dont l'extrémité occidentale va foroer le lac Nuba. i
Déjà le voyageur Shaw avait cru reconniétre le Gir de Ptolêmée
dans rOued-Djeddi, qui prend sa source au Djebel-Amour, arrose
Lagboufat et vient se jeter dans le cbott Mel-Rir après uir parcours
de plusieurs centaines de kilomètres. M. Vivien de Sakrt-Martiii,
dans son ouvrage le N^rd de P Afrique ancienne, n'hésite pas à
reconnaître que te Nigris décrit par PUne et le Gir de Ptolêmée ne
sont qu'un seul elr même fleuve, l'Oued-Djeddi, que par conséquent
le tac des Tortues ne peut être que )e diott Sfel-Rir; M. Duve^rier
de scm côté arrive k la m6n»è conchstsion. Ces draix écrivains romar^
quent d'ailleurs que, dans l'éaumération des villes atuées sur le
cours du Gir, Ptoiémée cite Tkykimeth, Ghéemoy Iskhéri; ils font
ressortir lidentité de ces noms avec cem de Taâjemout, Laghoma^
Biskray et la similitude des positions relatives que ces différentes
villes occupent sur les cours du Gir et de TOued-DjeddL Ajoutims
que Ptelémée place paiement Lynxama. à l'est d'Iskeri, et que le
nom^ et la position de cette ville concordent avec le nom et la poai»-
tibn de Lyasna, qui était meore an temps de Shaw le plu» riche des
vills^es au nord du cbott Mel^-Rir.
Ptolêmée, de môihe que Pline, fnkt sortir le Gir du la© des Tor-
tues, et lui fixh remonter souterrainement le hassixt de FOued-A'ir
ou Iguargbar. Or H. Duveyrier établit que le mot berbère gker,
ffkir, et par corruption nigher^ nie^tr, signifie c bassin hydrogra-
phique. » Les auteurs grecs et^atins, ne se rendant pas bien compte
de ht signification de ces mots, les faisaient, par wa {riéenasme,
précéder du vocable ftemfe^ c'est œ qwi explk]^ te' grand nombre
des cours d'eau que les anciens ont appelés Niger eu Nigris. Dans
le sens attrrbué généralement au mot fleuve, la description de Pto-
lêmée serait firajsse; mais, si on restitue au mot gir son véritable
sens de « bassin hydrographique, » elle est très exacte, et te Gir
représenta le bassin de TOued-Djeddi réuni à celui de l'Iguarbgar
par le lac des Tortues ou chott Mel-Rir. L'identité da Gir a,vec
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UNE MER OmÉRIEUBE EN ALGERIE. 331
rOued-Djeddi et celle du lac des Tortues avec le ebottHel-Rir bous
paraisseat donc bots de doultt»
Daitô sa seconde tabla de TÂfrique» Ptolémée dte^ le losg et la
Petite-Syrte^ Macadoma, les embouchures du fleuveîTritou, Tac^e.
DêOB la même lable* en éuuBaérant les nKmtagaes de l'Afrique pro-
prement dite, il cite le mont VasaletuSi où pr^d sa source le âeuve
Triton et sur lequel se trouvem plusiews lacs : le lac de Triton, le
lac de Pallas et k lac de Libye. Il dit encore qu'w pied du mont
IFasaletus oomaience le désert de Libye. Il nomme ensuite les nonn
lu*euse8 Tilles de TAfrique, parmi lesquelles il cite Tisnrus (Tou-
sur), qtt'îl place entre le mont Yasaletus «t la mer. — Deux
XKmveaux iacs apparaaitôent dans Ptolémée» le lac de Lil^e et le lac
des Tortues, qui n'est autre que le cbott Mel-Bir» N'y a-t-il pas lieu
d'en conclure que le niveau des eaux a continué abaisser, et que
le grand bœôn primitif a^est subdivisé «n plusieurs bassins dis-
tincts?
Ptolémée fait venir le Oeuve Triton du mont Vasaletus^ puis il le
iait couler dans le lac de Libye. Quel était ce mont Vasaletus (Ouo»-
IsiTov) ? H y a bien im mont Ousselet en Tunisie; mais il est fort
loin, au nord des chotis^ à l'ouest du lac Kairouan. Le mont Vasa-
letus, dont le nom a disparu^ était sans doute une des chaînes qui
foraient la ceinture nonlr-ouest du bas£dn des cbot^ Il nous im-
porte peu d'ailleurs de le retrouver; il nous suffit de savoir qu'il
était situé dai» l'intérieur des terres, au-delà de Tisurus et au com-
m^iaeaaent du désert de Libye. Le fleuve Triton, qui y prenait sa
source, ne peut donc être, comme le croient Shaw et Bennell, ni
la petite rivière de Gabès, ni le ruisseau d'El-Hammab, qui. sont
situés près du littoral. -^ Du lac de Libye, Ptolémée fait coular le
fleuve Triton dans le lac Pallas et dans le lac Triton. £n même
tettii» il place les embouchures de ce fleuve dans la Petite^Syrte,
an nord de Tacatpe. Or il est inG4mtestable aa}aurd'faui que le lit du
cbott Sellem, e'est-4i-dire du lac de Libye, est bien aunlessous du
niveau du golfe de C!d)ès, et il eût été matériellement impossible
qu'il se predocistt un courant vers ce golfe. La version de Pmlémée
retflemk donc inexplicable, si nous ne rendions ici encore au mot
flemey dont il se sert» son védtable sens de bassin hydrographique.
Par fieuve Triton^ il faut entendre l'ensemble des eaux qui s'é-
coulent dans le bai^ du lac Triton; cette iniierprétation est d'au-
tant plus admissible que le mot même de triAon entraînait toujours
ndée d'eanchee les uuûena. r Quelle qu'ait été, dît M. Bussac (1),
la signttoatkm originelle du mot triio en grec, il est incontestable
qttel'idiée d'eau y iut. généralement attachée, i» Bien n'e^ plus na^
(1) Baissac, de l'Origine des dénofmmtwn» Mkmgueê éamU nue àryme, p. 65^
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332 REVUE DES DEOX MONDES.
turel par conséquent que d'admettre que le nom de Triton ait été
appliqué à un ensemble de cours d*eau, c'est-à-dire à un bassin*
Recherchons maintenant ce que Ptolémée voulait désigner par
les <( embouchures » de ce fleuve. Dans un pays comme l'Afrique,
où les rivières disparaissent souvent dans les sables pour ne repa-
raître qu'à de grandes distances, les habitans devaient naturelle-
mait supposer une communication souterraine entre le lac Triton
et les cours d'eau qui prenaient leur source à quelques kilomètres
du lac. De semblables idées sont encore très répandues chez les
Arabes. D'ailleurs Macadoma était située à environ ^0 kilomètres au
nord de Tacape (Gabès); c'est à peu près à égale distance de ces
deux villes que Ptolémée place les embouchures du fleuve Triton.
Cette position correspond exactement à celle de l'embouchure de
rOued-Akareit, située à 2i kilomètres au nord de Gabès. C'est là
que devait aboutir l'ancienne communication de la grande baie de
Triton avec la mer. Quoique la communication n'existât plus à
l'époque de Ptolémée, la tradition devait en avoir conservé le sou-
venir, et cette circonstance suffisait pour que l'Oued-Akareit fût
désigné sous le nom de fleuve Triton. Ce souvenir se perpétua jus-
qu'à Édrisi, qui vivait au xi"" siècle; seulement ce n'est plus l'Oued-
Akareit que cet auteur arabe fait communiquer avec le lac, c'est la
rivière de Gabès. D'après la direction de cette rivière et la topogra-
phie de la région où elle coule, il est impossible qu'elle ait jamais
communiqué avec le lac Triton. Il ne faut donc considérer le récit
d'Édrisi que comme l'écho altéré d'une légende rappelant l'exis-
tence d'une ancienne communication entre le golfe et le lac, et il
était naturel que cette légende se fixât sur le cours d'eau le plus en
vue de la contrée, celui qui tombe dans la mer à Gabès.
On peut enfin se demander quelle était la ville des Libyens que
Scylax place sur la côte occidentale du lac Triton. Ne serait-elle
pas la môme que celle dont parle Diodore de Sicile? « On raconte,
dit ce dernier, que les Amazones bâtirent dans le lac Triton une ville
qu'à cause de sa situation ils appelèrent Chersonèse (presqu'île). »
La ville actuelle de* Touzeur est bâtie entre le chott Rharsa et le chott
El-Djerid. A l'époque où la grande baie de Tritœi existait, ces deux
chotts se réunissaient à l'ouest de Touzeur, qui se trouvait ainsi
dans une presqu'île; la position particulière de cette ville corres-
pond donc exactement à celle qu'il est naturel de supposer à la
Chersonèse de Diodore de Sicile. 11 est certain d'ailleurs qu'elle
est excessivement ancienne, à en juger d'après la remarque que
fait à ce sujet l'Arabe Moula-Ahmed (1). « Je ne crois pas, dit41,
qu'il me soit tombé entre les mains aucun ouvrage où il soit ques-
(1) Exploration scientifique dé V Algérie, t. IX. — n$lal%m de voyage de VArabe
Moula-Ahmed, traduction de Bcii>nigger, p. 291 •
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UNE MER INTÉRIEUBE EN AtGERIE. 333
tion des anciens édifices qu'on voit à Touzeur, édifices qui remon-
tent à une haute antiquité; mais on prétend qu'ils furent construits
à l'époque du déluge, du temps de Koé. » La relation de cet Arabe
est fort curieuse. Il revient de La Mecque, il est l'objet de la véné-
ration de tous. Il s'intéresse aux lieux qu'il parcourt, il interroge
les habitans, qui s'empressent de lui raconter toutes les légendes
du pays; pour eux, la ville de Touzeur remonte au déluge. 11 faut
évidemment voir dans cette légende le souvenir de l'époque pen-
dant laquelle les eaux des lacs s'élevaient au niveau de celles de la
mer et recouvraient des teiTes aujourd'hui à sec. Il est fort pro-
bable que Touzeur est à la fois la ville dont parle Scylax et la Cher-
sonèse de Diodore de Sicile. Les ruines de Tisurus devaient être
très instructives ; malheureusement M. Guérin (1) raconte que les
débris de la ville antique ont été en partie employés comme maté-
riaux de construction dans les divers villages qui constituent le
chef-lieu actuel du Djerid.
Les auteurs que nous avons invoqués dans cette discussion histo-
rique sont assez nombreux et leurs descriptions assez précises pour
qu'il paraisse démontré que le bassin des chotts a été autrefois oc-
cupé par la mer. Résumons en quelques mots le résultat de nos
recherches. A l'époque d'Hérodote, les lacs sont en communication
avec la mer par une large ouverture. La Petite-Syrte et le lac Triton
sont connus sous le nom collectif de grande baie de Triton. Dans
celte baie est une île appelée Phla, qui n'est autre que le Nifzaoua.
A l'époque de Scylax, la Petite-Syrte et le lac Triton sont encore
désignés sous le même nom collectif; mais, la communication qui
les relie étant devenue étroite, le golfe et le lac sont déjà distingués
aussi par les noms particuliers de Petite-Siyrte et de lac Triton. L'île
de Phla existe toujours dans le lac sous le nom ^ile Triton. A l'é-
poque de Pomponius Mêlas, la communication entre le lac et la
Syrte n'existe plus. Le lac Triton est au-delà de la Syrte dans l'inté-
rieur des terres. Les eaux de ce lac, qui ne reçoit pas de ses affluens
un tribut assez considérable, ont baissé par suite de l'évaporation.
Le Nifzaoua n'est plus qu'une presqu'île. Le nom de lac Pallas ap-
paraît à côté de celui de lac Triton. On n'est pas encore bien éloi-
gné de répoque de Scylax, et les voyageurs trouvent sur le ri-
vage laissé à découvert des traces de la présence récente de la mer.
Puis on arrive à Ptolémée : les eaux ont continué à baisser; elles
se sont définitivement fixées dans les dépressions les plus pro-
fondes de l'ancien lit. Le bassin primitif s'est subdivisé. On voit
apparaître le lac des Tonnes et le lac de Libye à côté des lacs Pallas
et Triton. Le souvenir de l'ancienne communication a été conservé
(i) Voyage archéolooique en Tunisie, t. l*', p. 269.
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33& BETUB DES DEUX MONDES.
par la tradition, et Ptolémée place remboachitre du « fleuve Tii-
toD » au point où abomtiâsait cette aBdeome ooDamuincatioai Les
«àcles se soccèdsut, la tradition s'altère. A l'époque d'Édrisi, de&t
le cours d'eau le plus comku de la Fetite-Syrte, celui qui arrose
Ixabès, qui passe pour avmr jcommunicpié aotirafoîs 0a même poiu:
communiquer encore souterrainement avec le lac Le soovcsir de
Tanoienne baie de Triton s'est transmk vaguement jusqu'à nous.
C'est ainsi que la légende fait remonter la fcmdation de Tooaeur au
déluge, rappelant l'époque où cette ville antique s'élevait dans une
{«"esqu'Ue, et où les eaux de la mer venaieBl baigner le fned de ses
murailles
II. ^ BiCKVnoBi VB LUiiGtnm €onirvie4Tio«. -^ câoscs
ftl LA FOSMATIOLa DB &*I«TnX*
On a vu que le détroit qui reliait autrefois le lac Triton à la Pe-
tite-Syrte devait probablement aboutir à Tembouchure de l'Oued-
Âkareit. C'est l'opinion de Rennell, qui a discuté avec soin cette
question (1). a La partie la plus voisine du lac, dit-il, est celle où
tombe aujourd'hui la rivière d'Akroude (Oued-Akareit). Cette rivière
est périodique, et elle était à sec lorsque Shaw la visitait; c'est là qu'il
faut rechercher Pancienne communication, s'il y en a eu, et nous ne
doutons guère que cette communication n'ait effectivement existé. »
D'après M. Henri Duveyrier (2), qui a exploré cette r^ion, un banc
de sables de 18 kilomètres sépare .aujourdliui le chott ÉI-Djerid
de la mer, et c'est à peine si l'on reconnaît les traces de l'ancienne
communication dans la ligne des bas-fonds de l'Oued-Akareit. Eu
étudiant la carte de la régence de Tunis de M. le capitaine d' état-
major Pricot de Sainte-Marie ou bien encore celle que M. Guérin a
publiée à la suite de son voyage archéologique en Tunisie, où les
mouvemens de terrain sont indiqués avec tous les détails que com-
portent des levés expédiés, on est frappé de la dépression continue
qui relie l'embouchure de l'Oued-Akareit à la pointe orientale du
diott El-Djerid; c'est évidemment là qu'existait Tandenne commu-
nication, et c'est par là seulement qu'on peut songer à la rétablir.
Cette conclusion est confirmée par les observations de M. Guérin, qui
fait remarquer que, par l'escarpement de ses bords, l'Oued-Akareit
forme une ligne de démarcation assez tranchée entre les plaines
plus ou moins ondulées qu'il sépare. .
Comment la communication entre les chotts et le golfe s'est-elle
comblée? Comment s'est formé l'isthme qui les sépare? Plusieurs
auteurs ont c|iercbé à expliquer la naissance de l'isthme de Gabès
(1) The geographical System of Herodotus, p. 661. *
(3) Touareg du nord, p. 43.
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UNE MER iriTÉRIEURB EN ALGQÉRIE. 335
par l'action <fes tOTrens qui apportaient dans les lacs^ des masses
considérables de grafîore et de cailloux. Ces dépôts, en s'accamulant
à l'entrée de la baie <fe Triton, auraient fini par la fermer. Il est
certain que les cour» d'eau qui s'écoulent dans le bassin des cbotts
deviennent parmomensde véritables torrens; mai», lorsque la com-
mumcatioB existait, ce bassin était inondé', et, quelle que fût la vi-
tesse des toiTens, elle était bientôt détniHe par la résistance de la
masse liquide où ils pénétraient; leur action ne pouvait pas se faire
sentir à plus d'tai kilomètre ou deux du rivage. C'est dans ce rayon
que les i^bles devaient nécessairement se déposer. Pour qu'ils fus-
sent entraînés cnawîte vers l'embouchure de la baie, il eût fallu
un courant général des eaux de cette baie vers la Méditerranée. Un
tel courant devait-il se produire, et dan» ce cas était-il assez fort
pour charrier les sables déposés à Testuaire des torrens?
A l'époque où la grande baie de Triton existait, elle était néces-
sairement alimentée par un courant venant du golfe de Gabès, puis-
qu'elle a commencé à se dessécher dès que Fisthme fut formé. La
quantité d'eau enlevée au lïwfôsin de la Méditerranée par les rayons
solaires et non restituée par les pluies représente annuellement une
couche de 1 mètre 1/2 (1). L'évaporation devait être plus rapide
dans la baie de Triton que dans la Méditerranée; mais les eaux
qu'elle perdait ainsi allaient, en grande partie, se résoudre en pluie
sur les versans méridionaux de TAurès, d'où elles lui étaient ra-
menées par les nombreux affluens qui y prennent leur source. La
baie de Triton pouvait occuper une surface de 320 kilomètres de
longueur sur 60 kflomètres de largeur. En admettant que la dif-
férence entre les eaux qu'elle recevait el celles qui lui étaient en-
levées par Tévaporation se tradui^t, comme pour la Méditerranéct
par une couche de 1 mètre 1/2; elle perdait environ 28 nrilliards de
mètres cubes par an. Pour lui restituer cet énorme volume d'eau,
il suffisait d*tme vitesse de 11 mètres par minute à un courant de
1,000 mètres de laiçeur sur 6 mètres de hauteur. A l'époque d'Hé-
rodote, où la communication devait être très large, la vitesse du
courant était nécessairement plus faible.
Les eaux de la mer contiennent en volume 27 millièmes de sel,
qu'elles déposent en s'évaporant. La baie de Triton recevant tous
les ans de la Méditerranée une couche d'eau de 1 mètre 1/2, il se
serait jfbrmé au fond du ht un dépôt annuel deAO millimètres, et, en
hii sufqposant une profondeur de 00 mètres, elle se serait transfor^
mée en moins de quinze cents ans en un immense bloc de sel. C'est
ce qui finirait par arriver à la Méditerranée et à la Mer-flouget s'il
n'existast pas à l'entrée de ces mers des oontreHX)urans inférieurs
W ÉHsée Reclw, I» Ttrf, p. «!.
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
chargés de ramener dans l'océan les masses de sel qui se déposent
par Tévaporation, On peut induire par ^alogie qu'il existait un
contre-courant à l'embouchure de la baie de Triton. Il devait se
produire alors un mouvement général, mais très lent, des couches
d'eau inférieures de toute la baie vers la Méditerranée. Ce mouve-
ment s'accélérait jusqu'au détroif, où il atteignait sa plus grande vi-
tesse; on ne peut croire qu'il fût assez accentué dans l'intérieur du
bassin pour entraîner les sables déposés à l'estuau-e des fleuves.
Après la formation de l'isthme, la baie de Triton, en lui attribuant
une profondeur uniforme de 60 mètres, aurait dû se dessécher en
quarante ans; mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Le fond
de cette baie devait alors être irrégulier comme le fond de toutes les
mers. Les eaux se retirèrent dans les dépressions les plus profondes
et formèrent de petits lacs permanens, dont le niveau cessa de bais-
ser lorsque, par suite de la réduction de leur surface, ils ne per-
dirent plus par l'évaporation qu'une quantité d'eau égale à celle
qu'ils recevaient de leurs affluons. Ces lacs étaient loin d'occuper la
surface des cbotts actuels; mais peu à peu les torrens ont dû en ni-
veler les lits en y accumulant les sables et les cailloux, et les eaux,
en s'étalant, ont présenté une plus grande surface à l'évapora-
tion. C'est ainsi qu'avec les siècles ils se sont transformés en ces
larges surfaces planes que les indigènes appellent chotls. Cette ac-
tion des torrens continue encore de nos jours. Le lit du chott Mel-
Rir s'incline vers celui du chott Sellem, qui est à un niveau inférieur.
C'est vers ce dernier chott que les eaux se dirigent, c'est là qu'elles
séjournent et qu'elles déposent les sables et les limons qu'elles
charrient, et cela se passera ainsi tant que le lit du chott Sellem
n'aura pas été exhaussé au niveau de celui du chott Mel-Rir. Pour
nous résumer, les sables entraînés par les torrens qui tombaient
dans la baie de Triton étaient déposés sur le littoral; cette baie
était alimentée par un courant venant de la Méditerranée; il existait
selon toute probabilité un contre -courant inférieur, mais il était
trop faible pour mettre en mouvement les sables et les accumuler à
l'entrée de la baie. Il est donc naturel de chercher les causes de la
formation de l'isthme dans l'action des courans du golfe de Gabès.
Les marées, qui sont généralement peu sensibles dans la Médi-
terranée, sont au contraire très accentuées dans le golfe de Gabès.
Cette particularité est mentionnée par les auteurs anciens. Procope
fait une description assez curieuse de ce phénomène. « Tous les
jours, dit-il, la mer s'avance sur le littoral aussi loin qu'un bon pié-
ton pourrait le faire en un jour; le soir, elle rentre, laissant le ri-
vage à [sec. Les nautoniers pénètrent sur le continent, qui prend
pendant ce temps l'aspect d'une mer, et y naviguent tout le jour. »
D'après MM. Guérin et Elisée Reclus, la marée atteint une éléva-
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UNE MER INTÉRIEUBE EN ALGÉRIE. 337
tion de plus de 2 mètres à Vembouchure de TOued-Gabës; elle doit
être nécessairement un peu plus forte à l'embouchure de l'Oued-
Akareit, située tout à fait au fond du golfe.
La hauteur exceptionnelle des marées de cette partie de la Médi-
terranée s'explique facilement. On sait que les vagues de marée se
déplacent d'orient en occident , dans le sens du mouvement diurne
de la lune. En arrivant dans le golfe de Gabès, elles se trouvent
comprimées par le resserrement des côtes; leur vitesse se ralen-
tit par suite du frottement contre les bas-fonds; elles s'entassent
alors les unes sur les autres, et gagnent en hauteur ce gu'elles
perdent en largeur et en rapidité. En roulant sur les bas-fonds du
golfe de Gabës, elles en remuent profondément les vases et les sa-
bles, et en entraînent une partie vers le littoral. Lorsqu'il existait
une large communication entre la Petite-Syrte et la baie de Triton,
la marée pénétrait dans cette baie et se faisait sentir jusqu'au fond
du chott Mel-Rir, où elle atteignait sa plus grande hauteur; mais les
sables, en s'accumulant sur le littoral de la Petite-Syrte, durent
successivement rétrécir la communication, qui finit par n'être plus
qu'un étroit canal. A la marée montante, il devait alors s'y engager
une. barre qui, arrivée dans les eaux tranquilles de la baie, perdait
sa vitesse en s'épanouissant, et laissait retomber les sables qu'elle
entraînait.
Pendant l'été, les vents dominans de la partie orientale de la Mé-
diterranée sont les moussons de nord-nor^-ouest. Les anciens les
appelaient vents étésiens^ mais pendant l'hiver il y a quelquefois
des coups de vent du nord-est et du sud-est trës violons. A'I'siction
régulière des marées s'ajoute ainsi l'action accidentelle des vagues
puissantes que ces vents soulèvent alors dans la haute mer, et qui
viennent se briser sur la côte, après avohr roulé sur les bas-fonds
vaseux et sablonneux du golfe de Gabès.
Telles sont les causes qui ont déterminé la formation d'un isthme
à l'entrée de la baie de Triton. Il dut se crée? tout d'abord un
cordon littoral régulier. Ce cordon, se modifiant peu à peu sous l'in-
fluence des vents de sud-ouest, qui venaient y déposer les sables du
désert, s'est transformé en dunes irrégulières et mamelonnées. Tout
porte à croire que c'est bien ainsi que les choses ont dû se passer.
Si l'on se rappelle la description de Procope, qui nous montre les
marées s'avançant à une grande distance sur le continent , on est
forcé d'en conclure que le littoral de la Petite-Syrte était alors une
plage basse et régulière. L'envabissement des côtes du golfe de
Gabès par les sables de la mer est d'ailleurs un fait bien constaté
par les voyageurs : Shaw le signale dans ses Observations géoffra^
phiques sur le royaume de Tunis} M. Guérin dit que l'embouchure de
TOUS m. — 1874. 22
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SS8 BSTUE DBS DEUX MOIIRS.
rOucd-Gâbès sert actuellement de port à Toasîs, celui ée Tantique
Tacape étant depuis longtemps ensablé.
, Les géologues s'accordent auJourdTim à reconnaître tjue le «oentre
de l'Afrique était jadis recouvert par les ^eaux de la mer. Ce vaste
océan saharien était limité au nord par la chaîne de l'Atlas et par
TAurès. Dans sa Malocologie de V Algérie y M. Bourguignat pose les
conclusions suivantes, qu'il regarde comfme indiscutables : ft au tom-
mencement de la période actuelle, le nord de TAfrique était une
presqu'île dépendante de l'Espagne; le détroit de Gibraltar n'existaît
pas, la Méditerranée communiquait avec FOcéan par le grand dé-
sert de Sahara, qui était alors une vaste mer. » M. Charles Martîns
considère les chotts comme les lais de la mer saharienne. « Le der-
nier de ces chotts, dit-il, s'arrête à 1« kilomètres seulement de la
mer. Que cet isthme se rompe, et le tassîn des chotts redevient
une mer, une Baltique de la Méditerranée (1). »
M. Dubocq (2) tfa trouvé sur les bords du diott Mel-Rir aucun
lais de mer qui puisse faire supposer que l'estuaire de ce bassin ait
été oblitéré, depuis les temps historiques, par les collines de saWc
qui bordent le golfe de Gabès, et que Tévaporation ait suoceswve-
ment épuisé les eaux de ce bassin. Il croit d'ailleurs à Texistenee
de l'ancien océan saharien, et il admet également que le niveau des
chotts est plus bas que celui de la mer; il donne même au cbott
Sellem des altitudes négatives de 65, 76 et jusqu'à 86 Tnètre», qu'il
a déduites de ses observations barométriques, mais qui doivent être
exagérées. M. Coquand (8) cite M. Dubocq, dont il semble adopter
les conclusions. Les diflêrentes assertions de M. Dubocq peuvent-
elles se concilier? Nous ne le croyons pas. Dans le grand soulève-
ment géologique qui exhaussa la vaste région saharienne et qui la
transforma en continent, le bassin du chott Mel-Rir reita au-dessous
du jiiveau de la mer. Donc, même dans le cas où le chott Mel-Rw , à
la suite de cette convulsion, se fût trouvé complètement séparé de
la mer par un isthme, les eaux de Pocéan saharien auraient été re-
tenues dans son bassin. H se serait formé un grand lac intérieur,
dont le lit aurait embrassé au moins les contours de la couche d'al-
titude zéro et dont les eaux auraient conservé pendant longtemps
une composition chimique analogue à celle de l'océan. Nous avons
dit que les eaux de la baie de Triton avaient dft s'évaporer très ra-
pidement après la formation de l'isthme; mais, à r^x>que ob le
grand océan saharien existait, les conditions climatériques du nord
de FAfrique étaient bien loin de ce qu'elles sont aujourd'hui, et, si
nous admettons que le bassin des chotts est devenu un lac intérioiur
<1) Voyez la Bmm^ da 15 Juillei 1864.
(2) Dubocq, ConstiHition giologiqw des Zibant et de VOuedrltir, 1853.
(?) Coquand, Géologie et paléontologie du sud de la province de Constantine, 1S62.
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UNE MIR niliBIHITBS. EN AI.6ERIE. ZSfi
BOX momcKQt mâmaoù l'océan saharien a dispaim» bous devcms sup*
poser que peadant kAgiemps ce lac reœTait direciemiNU une qnm^
thé d'eau assez considérable pour oeatie-balancer Tévaporation s(y-
laive» ei que ce n'est que biea plus tard qpii'iL sllest. dei^séclié^ à la
suite des modifications successives du elioifal. Forcément il a donc
existé tme faune littorale anr les bords du diieltMel4tir^ et si on ne
retrouve ni yestiges. de cette âinae^ ni lais de mef >. c!eat qu'ils eiM;
Aspam. M. Dubocq» il est vrai, ne parle que des. tenq» historiques;
mais il a bien c(»Qstaté la ptésenee d'érosions sur les flancs de l'Au-
rès^ gai limitait autrefois l'océaa sahavien au nord; il aurait dft en
trouvera fins forte raison sur les bords du chott» qui furent un ri-
vage h ime époque plus rapprochée de nouSk
U est fiicile de se rendre compte d'ailleurs de la diqiaritic»^ des
vestiges de la mer sur les bords du chott Mel-Rir. On a vu qu'après
k fionnaticte de l'isthme^ dont la conséquence fut le dessèchement
des lacs par l'évafMration, l'action de» torrens eut pour résultat
d'entraîner les. matines qu'ils dbanriaknl» d'abord drâs les parties
les phss basses, des lits deesédiéd^ et de prodie en proche dans
toutes les dépressions, qui furent ainsi succesaivem^t cootblées. La
plupart des téaiBoins de la présence de la mer furent doâic enfouis
dana le fond vaseux des chotts, et il est fort probable qu'on les re<-
trouverait en grand nombrev si l'on y faisait dos fouilles assez pro^
fondes. Si quelques-uns de ces témoins restèrent sur le litt(Hral, ce
dttrent étce nécessairement cens qui, placés sur les Kgnes de sépa-
ration des eaui, pmrent échapper à l'action des terrons; mais Ton
sait que le yesit aoionGelle les sables qu'U transporte ou qu'U balaie
sur tous les obstacles qu'il rencontre. U est donc naturri de. suppo-
ser que cette aetion des vents, persistant pendant vingt siècles, a dû
entasser une épaisse couche db sables sur la plupart de ces vestiges,
placés sur les l^nes de séparation des eaux et par conséquent sur
les parties saillantes du terrain. Peut-être en retrouvecaitron enccM^e
quelques-uns à. la surface du sol, mais ils doivent être excessive-
ment rares, et il n'est pas étonnant qu'on n'en ait pas découvert
dans les qudques eiptoratkms rapides qui ont été faites jusqu'à ce
jour dans le bassin des chotts.
III. — LOIV^CIVR »0 CAlfAL A CKBUSBR. — PHOJBT DE HrVELLEtfBIfT
DV BASSJS DVft GB0TT9. -** aiVAGI: VmOBAB&S DE BA If OWaLLE MBA.
- M. le capitaine d'état-major Pricot dé Sainte-Marie, qui était en
mission en Tunisie en 18A&, a fait la. route du ofaott E)-Djerid à
Gabès par Bordj^-Hamnna. U a relaté avec beaucoup de soin toutes
les particularités de l'itinénûre, montées, descentes, cbangenftens
de direction, dans un registre qui se trouve aux archives du dépôt
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SiO REVUE DES DEUX MONDES.
de la guerre. La longueur totale de la route est d'environ neuf
heures. Après avoir quitté le lac, il marche pendant quatre heures
et ne mentionne que des montées. Il signale alors une longue pente
à gauche vers le lac, puis la route continue à monter; elle redescend
un peu, il est vrai, pour arriver ^ Bir-Chenchou, mais c'est pour
remonter inMnédiatement. Lorsqu'elle recommence à descendre, il
ne faut plus qu'un peu plus d'une heure pour arriver à Gabès, et la
pente n'est certainement pas bien rapide, puisque M.'Pricot de
Sainte-Marie ne donne que ces deux seules indications : descente,
faible descente. En somme, on monte beaucoup plus qu'on ne des-
cend pour aller du lac à Gabès, dont l'altitude n'est que de 2 mè-
tres au-dessus du niveau de la mer. Il en résulte que le chott El-
Djerid est au-dessous de la mer, et par suite que la dépression du
chott Mel-Rir se prolonge bien jusqu'à la pointe orientale du chott
El-Djerid. Pour inonder cet immense bassin et reconstituer ainsi le
grand golfe de Triton d'Hérodote, il suffirait donc de le relier à la
mer par un canal; 18 kilomètres séparent le choit El-Djerid de la
mer; mais on ne doit pas en conclure qu'il y aurait un canal de
18 kilomètres à creuser. La véritable longueur du canal serait dé-
terminée par la distance du golfe de Gabès à la courbe d'altitude
zéro du bassin à inonder. D'après les cartes de MM. Pricot de Sainte-
Marie et Guérin, il est très probable que le point le plus élevé de la
dépression qui relie le chott à l'embouchute de l'Oued-Akareit est
plus rapproché de cette embouchure que du chott. Ce fait, qui res-
$ort de l'itinéraire déjà cité, résulte encore logiquement de la façon
dont l'ancienne communication a été comblée par les sables de la
mer. La courbe d'altitude zéro qui contourne la pointe orientale du
chott El-Djerid doit donc pénétrer assez profondément dans la dé-
pression qui représente l'ancienne communication. Les travaux à
exécuter pour le percement de l'isthme seraient ainsi notablement
réduits. Le passage suivant de Rennell confirmerait cette opinion :
« on voit par la carte de Shaw et ses descriptions que l'espace com-
pris entre le lac et les dernières sinuosités du golfe est uni et plat,
et que le terrain s'élève un peu seulement près du niveau de la mer. »
Cette question de la longueur du canal sera d'ailleurs complète-
ment résolue par un nivellement préalable du bassin des chotts.
Fixer les contours du bassin à inonder, telle est en effet la néces-
sité qui s'impose tout d'abord. Pour exécuter ce travail, il faut deux
groupes, composés chacun de trois topographes. Ces deux groupes
partiraient de la cote zéro^ facile à retrouver au moyen de l'altitude
du. signal de Ghegga, que nous avons construit sur les bords du
chott Mel-Rir; puis ils marcheraient en sens opposés en suivant la
courbe d'altitude zéro. Le chef de chaque groupe déterminerait, au
moyen d'un niveau à lunette, les points où les mires devraient être
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UNE MER INTÉBIEUBB EN ALGERIE. 3A1
placées pour se trouver sur la courbe zéro. Un second observateur,
muni d'une boussole à éclimètre et à stadia^ se placerait successi-
vement à chaque mire d'arrière et viserait la mire d'avant afin de
relever la direction et la longueur de chacun des côtés du poly-
gone parcouru. Il recouperait tous les points importans, mouve-
mens de terrain, oasis, etc., et en prendrait les distances zénithales.
Le troisième observateur dessinerait les mouvemens de terrain, le
bord des lacs, les contours des oasis, les chemins. Tous ces docu-
mens, coordonnés jour par jour, permettraient au chef de l'expédi-
tion de dresser une carte complète de la région des chotts, où se-
raient tracés le rivage de la mer à créer, le rivage actuel des chotts,
la position des oasis voisines, les chemins importans. Pour les oasis
qui pourraient se trouver au-dessous du niveau de la mer, un tableau
statistique spécial indiquerait le nombre des habitans, le nombre
des palmiers, l'étendue des jardins. Par les distances zénithales,
on copnaltrait les points saillans qui, placés dans la zone inondable,
seraient destinés à fermer des tles, et, si ces points étaient habités,
un nivellement spécial ea donnerait le périmètre. Il serait égale-
ment fait de temps en temps, toutes les fois que cela paraîtrait
utile, un cheminement direct vers le lit des chotts, afin d'avoir la
profondeur exacte de la mer future. Parvenus à l'extrémité orien-
tale du chott El-Djerid, les observateurs se dirigeraient sur le golfe
par la dépression qui aboutit à l'embouchure de l'Oued-Akareit. Ce ,
cheminement, en arrivant au bord de la mer, fournirait d'abord une
vérification indispensable à l'ensemble des opérations; il permettrait
en second lieu de construire le profil du terrain compris entre la
courbe zéro et le golfe de Gabès.
Il y a environ 80 lieues en ligne droite de Ghegga au golfe. Avec
les détours qu'il serait obligé de faire, chaque groupe aurait en-
viron 100 lieues à parcourir ; à 1 lieue par jour, cela ferait cent
jours. Ce grand travail de nivellement s'accomplirait donc en un
seul hiver. En y employant des ofiiciers et des soldats, auxquels il
sufiirait de donner une indemnité pour couvrir leurs frais excep-
tionnels, on ne dépasserait pas une dizaine de mille francs, et l'on
peut dire qu'en ne considérant même que l'intérêt scientifique de la
question, cette dépense serait insignifiante en comparaison du résul-
tat obtenu. On connaîtrait alors exactement le rivage et la profon-
deur de la mer à créer, le nombre et l'importance des oasis à ex-
pi'oprier, le profil et la nature du terrain où le canal devrait être
creusé. Avec ces données, on pourrait calculer la largeur et la pro-
fondeur du canal, et par conséquent le nombre de mètres cubes de
terres à déplacer pour percer l'isthme de Gabès. On pourra même
désigner à l'avance l'emplacement des ports futurs. La question se
poserait alors avec une grande netteté. Il n'y aurait plus qu'à éta-
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SA2 REVDB DBS^ DBCX MDBBI6.
bfir le deris des dépenses^ en y fisisant entrer les iodeiurités doss
aux propriétaires des oasis coTDpriaes^ dans la unùe incmàable et à
examiner les avanti^es qui résnlteraient pour L'Algérie et la TttBÎaie
. de la création d'une mer intérieure*
Il pourrait à première yue sraibler plue rationnel de coDOkmeocer
le niyellement p«* le goifé de Gabès. En^ partant du golfe» on ob-
tiendrait toat d'abord en efiet Pàltitnde du chott El-Djerid , ce qai
établirait immédiatement la possibilité ou l'impossibilité de la ^rétr
tion d'une mer intérieure.. A c^a, on peul répondre que> sî, contre
toutes nos prévisions , la dépression du cbott Mel-Rir ne se prolon-
geait pas jusqu'au cbott El-Djerid , si elki s'arrètail à la hauteur de
Négrin par exemple, l'expédition reviendrait stur ses pas, mais eUe
apporterait des document géogra^frinques tirés OHnpleta «u* eetèe
partie si intéressante et si peu connue de l'Algérie, et eUe n'awiit
pas mis plus de temps pour accomplir ce travail qu'il ne lui en eût
fallu pour se rendre à Gabès. Elle aurait d'ailleurs Timmcnse avaoh-
tage de pouvoir s'organiser sur le territoke français, et cette dei>
mère considération doit l'emporter.
Ce n'est que pour mémoire que nous avons fait mention des otsb
à exproprier; il n'est guère probable qu*il s'en trouve beaucoup
dans ce cas* En parcourant l'ouvrage de M. Guérin, on voit que
toutes les villes importantes du Nifattioa et du pays de Touzeur ei
de^Nefta sont bâties sur des collines ou des plateaux. Nous avons
montré d'ailleurs que jamais ni le Nifzaoua, qui formait une lie, ni
le pays de Touzeur, qui formait une presqu'île, n'ont été inondés^ H
résulte de treize observations barométrkpies faites par M. Pricot de
Sainte-Marie au camp de Touzeur (1) que l'altitude de ce point est
de SOji mètres aunlessus du niveau de la mer; d'après s^ autres
observations, l'altitude de Nefla serait SO mètres au^essus du m*
veau de la mer. Ces cotes, qui peuvent être considérées comme
exactes à 20 ou 25 mètres près, conftnn«it notre supposition. Dans
la r^ion du chott Mel-Rir et de TOued-Rir,, la seule oasis msportante
qui swnble être au*-dessous du niveau de la mer est celle de Ndra.
Dans les oasis, la fortune se compte d'après le nombre des palmiers
que Fou possède. Celle de Neïra en contient environ 5,000 qu'on
peut estimer en moyenne à 100 francs; cela ferait 500^000 franc».
EnTprenant au pis aller dix fois ce chiffire pour la vïdeur to4a)e des
indemnités à accorder, on n'arriverait encore qu'à 5 millioiis, Qa
voit donc que le moindre tracé de chemin de fer ^traîne souvent
plus d'expropriations que n'en exigerait la création de la mer inté^
rieure d'Algérie, dont les bienfaits seraient antrement importaas*
Mettant à profit les itinéraires, les cotes barométr^iues fournies
(1) Ce camp est sitaé à 6 kilomètres au nord de Tonzeur. Les obsenratioiu cor- ^
respondames <mt ét^ Mtes èà Tunis ra«iiie;
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UNE XEB UfTSHIBURfi EN A£GÉRI£. S&3
paor quelqweB iroyageurs, et ks mitres docomens que nous avons pu
iKms procurer, notass avons dressé une carte des coauiuis probables
de la courbe d'altitude zéro. Cette ^»iurbe dorme une idée géné-
rale du rivage de la mer à créer, qui couTrirait une sup^de de
320 kilomètres de longueur ^ar 50 ou 50 kilomèti^s de largeisr.
Elle donne en même temps une idée de la grande baie de Triton,
avec cette seuie différence que cette baie était réunie à la Petite**
Syrie par une large communication au temps d'Hérodote, et par im
ctoal plus étroit au temps de Scylax. Pour établir cette carte,
nous avons encore eu i nod-e dispesicion une série d'altitudes que
II. Omreyrier a déterminées à l'aide d'un baromètre anéroïde au
cours de ses explorations dans la région des chotts. Malheureuse
mem les altitudes barométriques ne sauraient servir qu'à titre de
amples renseignemens. Ces altitudes en effet se contredisent sou-
Tent. La plupart ont été calculées au moyen d'observations corres-
pendantes faites à Alg^; si l'on considère la distance qu'il y a entre
cette ville et la région des cfaotts, on ne doit pas s'étonner du peu
de précision des résultats obtenus à l'aide d'observations faites en
deux points si éloignés l'un de l'autre, séparés par de nombreuses
chaînes de montagnes, où par conséquent les conditions atmosphé^
riques peuvent se trouver si différentes au môme instant. 11 suf-
fira de rappeler ici à cet égard que trois observateurs distingués,
Iflf . Vuiilemot, Jus et Lehaut, avaient adopté pour Bfôkra l'altitude
de 89 mètres, twicMs qu'elle est réellement de 124 mètres, et ce-
pendant cette altitude était le résultat d'observations nombreuses
faites dans deux villes et par conséquent dans de très bonnes condi-
tions. Les voyageurs, qui sont obligés de se contenter bien souvent
d*un très petit nombre d'observations et même d'une observation
unique, peuvent donc commettre sur les altitudes des erreurs de
AO mètres et plus. Dans la question qui nous oocupe, où une dif-*
férence de niveau de 20 mètres est excessivement importante, de
toiles données ne peuvent plus avoir que la valeur de renseigne-
mens fort vagues.
rV. — HATIGATIOII do OOLfB »■ 6ABÈS. — AVA1ITA0I9 DB LA CRéATIQN
v'oifv vim irriiiiBVBB pour l'algébib kt la Toiitsis.
hds anciem omsidéraient la navigation comme très dif&dle dans
la Petite-Syrte, tant à cause des bas-fonds que des marées. Solin^
%in^ oontraîrement à Scylax, regarde la Petite-Syrte comme moins
dangereuse que la Grande-Syrte, raconte que la flotte romaine put y
passer sans accident sous le consulat de Cn. Servilios et de G. Sem-
pronius. Les dangers devaient être en somme plus apparens que
réels. Le nombre considérable des viU^ manchandes que les Cor-
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3AA BEYUE DES DEUX MONDES.
thaginois possédaient sur ce littoral semble prouver au contraire
que la Syrte offrait de grandes facilités au conunerce. Ils y navi-
guaient en toute sécurité, tandiar que les navires étrangers, qui ne
connaissaient ni le chemin à suivre pour éviter les bas-fonds, ni les
heures* des marées, n'osaient s'y aventurer que fort rarement.
Aujourd'hui il n'y a pas un seul port sur la côte du golfe de Ga*
bès, dont les parages sont beaucoup moins fréquentés que du temps
des Grecs et des Romains. Il n'y a qu'un seul mouillage près de
Sphax, à l'ouest des lies Karkenah; mais les navires doivent jeter
l'ancre à une assez grande distance du littoral, qui est encombré
par les sables. Il n'existe qu'une carte marine du golfe; c'est une
carte anglaise, d'après laquelle les plus grands vaisseaux peuvent
y naviguer. Entre les lies Karkenah et Djerba, les sondes varient
de 20 à 30 brasses (1); elles diminuent successivement en appro-
chant de la côte, et se réduisent à à brasses en arrivant près de
l'embouchure de l'Oued- Akareit. On trouve alors un petit cordon de
sables qui longe le littoral, et les sondes ne sont plus que de
2 brasses. Toutes ces sondes correspondent, aux basses mers de
vive eau. A la marée montante, les eaux doivent s'élever d'au moins
3 mètres vers l'embouchure de l'Oued-Akareit. Dans l'état des
choses, les petits bateaux de commerce pourraient y pénétrer,
c^onmie ils pénètrent dans l'Oued-Gabès; mais, lorsque la mer se
précipitera dans le canal pour aller remplir le bassin des chotts,
elle balaiera les sables déposés près du rivage. L'entrée du canal
deviendra ainsi accessible à tous les navires, qui iront facilement le
prendre lorsque des feux seront établis sur les îles Karkenah et
Djerba. L'approche de ces îles n'offre d'ailleurs aucun danger sé-
rieux; longtemps avant d'y arriver en effet, on trouve des bancs de
vase où le mouillage est excellent même par les plus forts coups
de vent. Partout la sonde indique admirablement le fond. On s'éton-
nerait après cela que les anciens aient représenté la navigation
comme si diflScile dans la Petite-Syrte, s'il n'y avait pas lieu de
supposer que les vagues de la mer, en rejetant constamment sur
le littoral les vases et les sables qu'elles enlevaient aux bas-fonds
du golfe, ont fini par en augmenter la profondeur. Le golfe de Gabès
étant complètement dépourvu de ports, on comprendra que la nou-
velle mer rendrait de grands services à la navigation en offrant aux
vaisseaux un abri certain contre les vents de nord-est et de sud-est,
très violons dans ces parages.
Après avoir creusé un canal de communication, il y aurait encore
des précautions à prendre pour éviter l'ensablement. Sans parler
du dragage, dont on aura toujours la ressource, on pourra arrêter
(i) Br«886f anglaisefl oa fathomt de i",S3.
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UNE MER INTERIEURB EN ALGERIE. 3A5
les sables au moyen d'une digue jetëe vis-à-vis de l'entrée du ca-
nal. Cette digue serait dirigée du nord au sud de façon à recevoir
obliquement le choc des vagues venant de la haute mer. Deux épis
ou petites jetées partant du rivage protégeraient l'entrée du canal
contre les remous et les courans littoraux. Entre la jetée et lésais,
deux passages, l'un au nord, l'autre au sud, seraient ménagés pour
l'entrée des navires. Les sables s'accumuleraient au pied des jetées;
il s'en introduirait très peu dans le canal, et il suflSrait de draguer
de temps en temps.
En supposant que le bassin des chotts ait une profondeur moyenne
de 25 mètres, la contenance serait d'environ A80 milliards de mètres
cubes. Il ne faudrait pas croire que cet énorme volume d'eau pût lui
être fourni en quelques jours, même en quelques mois. Peut-être
faudra-t-il plusieurs années; cela dépendra de la largeur et de la
profondeur du canal de déversement, de sa longueur et par suite
de la rapidité du courant qui s'y établira. Il sera facile de calcu-
ler le temps nécessaire lorsque le nivellement préalable aura fait
connaître le profil de l'isthme à percer et la nature du sol. Alors on
pourra prévoir i^ussi la rapidité du courant permanent qui, une fois le
bassin rempli, s'établira dans le canal pour porter à la nouvelle mer
les 28 milliards de mètres cubes d'eau que lui enlèvera annuelle-
ment l'évaporation.
Nous n'avons pas encore parlé de l'influence que cette mer exercera
sur le climat du midi de l'Europe. Il n'entre pas dans le cadre de
cette étude de traiter à fond une question qui nécessiterait préala-
blement des observations météorologiques longues et régulières dans
la région des chotts; nous en dirons cependant un mot en termi-
nant. Pendant l'été, les vents dominans de la partie orientale de la
Méditerranée sont les vents de nord-ouest. La mer d'Algérie réduirait
d'autant la surface du grand foyer d'appel saharien, et la violence
des vents de nord-ouest serait légèrement atténuée. Dans les au-
tres saisons de l'année, les vents dominans sont les vents de sud-
ouest (1) ; en passant sur le lit de la mer intérieure , ils se charge-
ront de vapeur d'eau dont une partie se résoudra en pluie sur les
flancs de l'Aurès; l'autre partie ira augmenter la quantité d'eau qui
tombe annuellement en Sicile et dans le midi de l'Italie, mais sans
modifier sensiblement le climat de ces régions.
Le bassin des chotts et la Petite-Syrte n'ont pas toujours été sté-
riles comme de nos jours. « Les bords du lac Triton, dit Scylax, sont
habités tout autour par les peuples de la Libye, dont la ville est
située sur la côte occidentale. Tous ces peuples sont appelés Li-
(1) Us sont produits par les contre-courans supérieurs des vents alliés, qui s'abais-
sent généralement vers le 30* degré de latitude, et se font sentir à la surlisce de la
terre.
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SA6 REYIJE DBS DEUX MONDES.
byens, et malgré lenr temt jftxmàtre ib sont Balnrdleiuent fort
beaux. Le pays qu'ils habiteiA est excessirenet ricbe et feirtiîe; de
là tient qu'ils noumssoDt beaiKOtvp de nombreux troupeaux. » Po^
lybe nous iqpprend que Massûiissa, voyant le grand nombre des
villes bâties autour de la Petke-Syrte et la richesse du canton des
emporta ou places marchandes, jeta des. yeux jaloux sur les revenus
que Ciarthage en tirait. Diodore de Sicile parie Clément ainec ad-
miration de la fertilité de l'Afrique {«"oprement dite (1). Sou^ la
domination des Romains, ces contrées devaient être encore très
prospères, si l'on en juge par le grand nombre des étaUissemens
qu'ils y ont fondés. Cela est bien changé aujourd'hui. Il, n'y a plus
une seule ville importante sur les bords de la Syrte, et l'on ne
trouve autour des lacs que qudque? rares oasis. Le retrait des
eaux de la naer parait donc avoir profendément modifié le cli'-
mat de ces régions florissantes où les sables du désert, charriés
par les vents du sud à travers le lit desséché des chotts, soot
venus porter la déscdation. Cet envahisseihent lent, mais eontiim
des sables du sud, est malheureusement un fait bien eoilstaté.
M. Guérin en parle en termes éloquens dans la relation de son
voyage à Nefta. « Les sables, dit-il, engloutiraient complétemrat
cette sorte de paradis terrestre, si l'homme ne luttait avec énergie
pour repousser leurs vagues mobiles et progressives, chaque jour
plus menaçantes. » Dans cette lutte sans trêve, l'honmie finira par
être vaincu, s'il n'oppose aux sables une barrière infranchissable
en ramenant la mer dans son ancien lit. Et il est impossible de
douter de l'efficacité de cette barrière, si l'on songe que le seul
cours de l'Oued-Djeddi a suffi pour arrêter pendant des sièdes la
marche des sables vers le nord. « L'Oued-Djeddi olTre, dit M. Gar-
rotte, une particularité assez remarquable pour n'avdr échappé à
aucun des peuples qui se sont succédé dans cette contrée. Dans une
longueur âe 300 kilomètres, il forme la ligne de démarcation entre
la terre et les sables. Sur la rive gauche ou septentrionale, les terres
cessent brusquement au lit du fleuve; les sables commencent du
côté opposé. )) Malheureusement ils ont fmi par franchir le cours iji^
ffeieur de rOued-Djeddi ; pourquoi? C'est que le retrait des eaux de
la mer a eu pour résultat de creuser devant ce fleuve un gouffire
de 25 à 30 mètres de pn^ondeur; alors la vitesse de son coicrs
s'est accélérée, et, le volume de ses eaux dhninuant en même temps
par smte d'une évaporation plus rapide due à une plus grande sé-
cheresse de l'air, le lit de la rivière s'est trouvé périodiquement à
sec, et les sables ont pu passer sur la rive septentrionale. N'avilis*
nous pas le droit d'espérer que, si la présence de la mer venait
(i) L*AMfao ptDpUMwi «te eonprvMlk la TxDkà» et k partie est de Iti proiviMS
de Conitantine.
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UNE lot usrixaoBE es ilcéioe. 347
régler de nouirea^ récookment des eaux de rOued-Bjeddi, le coius
de laiÎYÎère rc^ireiidnitBa réguIarUé primitive» et que, de ûouvelieB
ooiuiUtMiis dimatériques udaot, l'influeiice bienfaisante de cette mer
se ferait seotir de pFOolie en proche jusqu'aux sources de l'Oued*
Dyeddi, «'est-jt^lire sur UMUe la limite sud de la province d'Alger
eUennéme?
Le pepcement ds l'isthme de Suez a suffi pour amener une notable
amélioration du climat dans les régions que traverse le caïud de
comoaumcatioo. U est hiea constaté que les pluies y ont augmenté
dans une notable proportion, que, d'exceptionnelles qu'elles étaient,
dles y sont de?emies régulières. Si la présence d'un simple canal
de comoliiimçatiDn a suffi à produire une amélioration aussi sensible,
que ne deiw>n pas attendre de la création d'un vaste golfe ayant
S20 kikmtoes de langueur sur une largeur moyenne de 60 kilo-
mètres i îie serait-ce pas une rénovation complète de tout le sud de
la province de donata&lÎBe et de la. Tunisie?
De Chegga à ]a frontière tunîsieime s'étend une immense plaine
eomiprise entre les derniers contre-ibrts de l'Âurès (1) au nord et le
rivage septeDtricmal des ebotts au sud. Elle n'a pas moins de 150 ki-
lomètres de longueur sur une laigeur moyenne de &0 kilomètres.
Cette vaste surface se compose de terres entièrement stériles au-
jourd'hui, à quelques rares oasis près, mais qui deviendraient
adrairabkanent fertiles^ si dles étaient arrosées. C'est un iait incon-
testable efi effet que les terrains arides et calcinés du sud, que le
saUe si iin et si péûétraat du désert, se transforment sous l'in-
luence de Teau en un limon d'une incroyable fécondité. En 1873,
BOUS avons traversé vers la fin de mars plusieurs oasis de cette ré-
gion. Les Arabes moissonnaient déjà, — et c^>endant cette récolte,
qui d'aUleurs était admirable, avait été ensemencée vers la fin de
décembre. L'attention des colons algériens s'est portée plusieurs
fois de ce côté. Sans son Exploration sciciaifique des basùns du
Hôdna et du Sahara^ M. Ville dit <{u'un comité agricole s'est formé
pour demander la concessi(m de plusieurs milliers d'hectares après
la réussite du premier puits artésieo à £1-Feidh. 11 ajoute que les
sondages n'ont pas réussi encore, mais qu'il n'y a pas Ueu de déses-
pérer du succès, et qu'il faudrait des appareils permettant d'atteindre
à une profondeur de 300 à &00 mètres. On a reculé devant la dé-
pense de l'outillage; mais, si la mer venait au-devant de la coloni-
saticm, lui apportant à la fois un climat plus tempéré, une voie de
communication et de transport, une sécurité absolue, hésiterait-on
encore? Â-t-on reculé devant les forages dans la plaine de la Mitidja?
Dans la vaste plaine qui s'étend de Chegga à la frontière tunisienne,
(1) D|iebel-Amt^4auNUlou et DJeM-Cbeciuv.
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3A8 BETUE DES DEUX MONDES.
le travail si long et si pénible du défnchement serait épargné aux
colons. Il leur suffirait d'avoir de l'eau. Serait-il même nécessaire
de creuser des puits artésiens? Que l'on r^arde la carte de cette
contrée, et on sera frappé du nombre de cours d'eau qui la traver-
sent. Tous, à l'exception de l'Oued-Djeddi , prennent leur source
dans l'Âmar-Khaddou ou le Ghechar, dont les commets, couverts de
neige en hiver, s'élèvent à 1,200 ou 2,000 mètres. En établissant
des barrages sur ces rivières, qui parfois se changent en torrens, ne
pourrait-on pas emmagasiner une quantité d'eau assez considérable
pour arroser les terres? N'est-il pas permis d'espérer qu'avec le se-
cours des pluies, devenues plus fréquentes et plus régulières, il
serait facile de changer complètement l'aspect de cette vaste région,
qui se transformerait en une imjnense oasis couvrant une superficie
de 600,000 hectares? En présence de ce résultat colossal, que sont
les quelques oasis qu'il faudra peut-être exproprier? Nous avons dit
qu'il était impossible de calculer ce que coûterait le percement de
l'isthme de Gabès; cette question sera résolue par le nivellement
préalable. Nous pouvons cependant nous en faire une idée appro-
chée. Le canal de Suez a 150 kilomètres de longueur; le devis des
. travaux était de 185 millions, parmi lesquels les terrassemens figu-
raient pour272 millions et les travaux d'art pour SA millions. En se
fondant sur^ces chiffres et en supposant au canal de Gabès une lon-
gueur probable de 12 kilomètres, on arriverait, en y comprenant les
travaux d'art, c'est-à-dire les digues jetées à l'entrée du canal et les
phares de Karkenah et de Djerba, à un peu moins de 11 millions.
Nous profiterions d'ailleurs de l'axpérience acquise à Suez. Il est
possible en outre que la nature du sol permette de réduire consi-
dérablement Içs travaux de terrassement, et qu'il suffise de creuser
un canal étroit que nous laisserons le soin d'élargir et d'approfondir
au courant rapide des eaux de la Méditerranée, se précipitant vers
le bassin des chotts. Quoi qu'il en soit, nous arriverions, au i9um-
mtimy en y comprenant les indemnités à accorder, au chiffire total
de 20 millions. Est-il permis d'hésiter devant cette sonmie? La terre
n'est-elle pas le premier élément de la fortune publique, le capital
producteur par excellence? Nous aurions créé un admirable capital
agricole de 600,000 hectares qu'on peut sans exagération estimer à
plusieurs milliards.
L'amélioration du climat se ferait d'ailleurs sentir au-delà de Biskra
jusqu'à la vaste et fertile plaine d'El-Outaya, où plusieurs fermes se
sont déjà créées. Toute cette contrée, qui n'est aujourd'hui desservie
que par la route de Batna, à peine tracée dans l'Aurès et souvent
impraticable au roulage, pourrait écouler ses produits et s'approvi-
sicmner au moyen des transports pac mer, qui sont toujours peu dis-
pendieux, tandis que le transport par le roulage sur les routes défoi^
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^ UN£ MER INTÉRIEURE EN ALGERIE. 3A9
cées de l'Aurès atteint des. prix exorbitans. Rien ne serait plus facile
et moins coûteux d'ailleurs que d'établir un chemin de fer entre le
port le plus voisin et les plaines de Biskra et d'El-Outaya. Par nos
postes militaires appuyés au littoral, nous serions aux portes des
fiches oasis du Souf et de TOued-Rir. Tougourt serait alors moins
éloigné de notre colonie que ne Test aujourd'hui Biskra. Ouargla,
Goleah, Gbadamës, seraient rapprochés de plus de 300 kilomètres.
Ce gigantesque travail aurait un inimense retentissement jusque
dans le centre^e l'Afrique, et y porterait à im haut degré l'influence
et le prestige de la France. A plusieurs reprises, des tentatives ont
été faites pour attirer en Algérie les caravanes qui font le commerce
du centre de l'Afrique : elles sont toujours restées infructueuses. Il
est facile d'en comprendre Ja raison. Si les caravanes ne viennent
pas échanger leurs produits sur notre littoral, c'est non-seulement
parce qu'elles auraient à faire un trajet plus long que pour se rendre
à Tripoli ou au Maroc, mais encore parce qu'elles traverseraient notre
colonie dans toute sa profondeur, qu'elles relèveraient de notre au-
torité dans ce parcours, et qu'elles craindraient ainsi de compro-
. mettre leur indépendance. On objectera peut-être qu'elles pour-
raient s'arrêter à Gériville, à Lagbouat, à Biskra» mais, par suite de
lafcberté des transports dans ces postes éloignés, notre commerce ne
peut leur oflfrir qu'à des taux très élevés les objets qu'elles recher-
chent, tels que cotonnades, métaux, armes; elles préfèrent donc
porter à Tripoli, ou au Maroc leurs propres produits, dents d'ivoire,
poudre d'or, dépouilles d'autruche, etc. Si la mer d'Algérie était
créée, il serait facile d'établir danà un de ses ports un grand comp-
toir pour le commerce du centre de l'Afrique. Ce comptoir pourrait
s'élever sur le littoral sud et être au besoin neutralisé. Il suffirait
qu'il fût protégé par un poste militaire, dont il serait indépendant.
Il est permis d'espérer qu'alors les caravanes, attirées par les res-
sources' que leur oflnraîent les produits variés de notre industrie
et dei notre commerce, afflueraient bientôt sur ce nouveau marché^
La Tunisie a tout autant d'intérêt que l'Algérie à la création de
la nouvelle mer. Entourée par la mer de trois côtés, au nprd, à l'est
et à l'ouest, elle deviendrait une vaste presqu'île, préservée à ja-
mais de l'envahissement des sables du sud. Les heureuses modUi-
cations qui en résulteraient pour son climat lui rendraient bientôt
cette richesse et cette fécondité qui faisaient l'admiration des con-
temporains de Scylax et de Massinissa. Le gouvernement tunisien
tiendrait désormais les clés de toutes les portes du sud, et l'exer-
cice de son autorité serait mieux assuré. Il pourrait établir au dé-
bouché du canal un vaste port à la fois militaire et commercial. Les
travaux de percement de l'isthme qui se feraient sur son territoire
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350 Rfi?UE DES DBtni irONDES.
donnerdent Hea à une grande opératk^n finiiDciëpe dont il pouirnt
recueillir les prmdpaax bénéfices et qui, 4sbs tous les cas, aurait
pofn* résultat racoroissement de la fortune publique de b Tunisie.
Pour tenmneriiette étude, jertcms un coup d'oBil en anrière et lé^
sumons-la en quelques mots. Oi a vu qu'au commenoement de la
période géologique moderne toat le centre du continent africain
était occupé pu: un vaste océui qui s'étendait jusqu'au pied de
l'Atlas. Itams ie soulëvenMBt «pii fit ém^ger le Ssdiara du sein des
eaux, un grand bassin, compris entre le chott Hel-Rir et le golfe de
Gabès, dut rester au^essous du nrveau de la mer, puisqu'il commu*
niquait encore avec elle peu de tenps avant l'ère chrédeone et for-
mait une baie intériemv ooniHie sws ie nom de grande baie de rn*
ton. Nous avons vn ensuite qu'un isthme s'est formé à l'entrée de
oette baie par l'accumulation successive des sables que les vagues
arrachaient aux bas-fonds du gotfe de Gabës et rejetaient sâr le lit-
téral. La b<ie s'est deasëcliée, et il s'est formé de petits lacs perma-
nens, occupant les d^ressionB les plus profondes de son Kt; iknis
avons vu ces lacs s'élargir, se raveier sous l'action des torrents, se
transformer définitivement en li^rges surfaces planes connues sous
le nom de €hâiis. Bartant des résultats précis donnés par un nivel-
lement régulier, les <x)mbinant avec tous les documens modem®
qu'il nous a été possible de réunir, nous ea avons dû conclure que
le bassin des chotts est encore au-dessous du nheau de la mer, et
qu'il suffirait de creuser tm canal de quelques kilomètres pour y ra-
mener les eaux de la Méditerranée. Ife)us avons montré que ce paro-
jet ne présente aucune difficulté sérieuse, et qu'en quelques mo^ il
serait possible de déterminer exactement les données du problème à
résoudre. Les avantages qui en résulteraient pour l'Algérie et la Tu-
nisie ont pu faire comprrâdre que jamais eotreprise aussi vaste n'a
demandé si peu d'efiForts.
La création d'une mer intérieure en Algérie ne restera pas à ]'^t
de projet. Déjà le conseil supérieur de l'Algérie, présidé par M. le
général Chanzy, dans sa haute et vive sollicitude pour tout ce qui
touche aux intérêts et à la prospérité de cet admirable pays, a voté
vers la fin de l'année dernière des fonds destinés à faire des études
de nivellement dans la région des di6tts. Nous entrons ainsi dans les
voies de l'exécution, et on peut espérer que notre génération vêna
l'accomplissement de ce" grand travail , dont le résultat comptera
parmi les plus importantes conquêtes que, par son intelligence et
son énergie, l'homme aura jamais faites sur la nature.
E. RoUDâlRE.
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LE
MARIAGE DE GÉRARD
KICONDB PARTIS (1).
V.
L'aimoDce de la soirée des Gr^ndiief avait mis tout Juvigny en
émoi; pendant huit jours^il n'y eut plus à la ville haute et à la ville
basse d'autre sujet de conversation. — A Salvanches, l'appartement
du prooder étage, où on n'avait pas reçu depuis des années, ve-
nait, dîsait-ofi, d'être décoré à neuf; on avait fait venir des fleurs
de très kin, et le bal devait être terminé par un souper commançlé
à Paiis. — Les couturières veillaient jusqu'à minuit pour échancrer
des corsages, bouillonner des tull^ et festonner des volans. Quant
aux loueurs de voitures, ils se frottaient les mains : Salvanches étant
à une demi-lieue de la ville, on avait retenu d'avance tous leurs vé-
hieuies, depuis le plébéien char-à-bancs suspendu sur l'essieu jus-
qu'au poudreux berlingot haut perché sur d'antiques ressorts et orné
de deux étages de marchepieds,
Snfin le grand jour du jeudi arriva. Dès huit heures, la famille
tondiief était sous les armes et attandait ses hôtes s^ar le seuil du
sah», cajT à Juv^ny ont vient au bal de bonne heure, les dames lut-
tint de ponctualité afin de s'assurer les meilleures phu:e$. IL Grande
fief, bcmbomme méticuleux et pacifique, étranglé dans sa cravate
blanche et gteé dans ses bottes vernies, occupait les loisirs de l'ai^
teate en alknt sur la pointe des pieds modérer le Jeu des lampes et
(1) Yifa k Imr du i« imi.
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352 REYUB DES DEUX MONDES.
affermir les bougies dans leurs bobèches. Son (ils Anatole, jeune
lycéen de douze ans, tout fier de sa veste neuve, faisait de coura-
geux efforts pour introduire ses mains d^ns des gants paille, tandis
que Georgette s'étudiait devant une glace à prendre des poses sou-
riantes et à manier son éventail. Droite et majestueuse dans une
robe de velours nacarat, /qui découvrait modestement ses épaules
osseuses, M""* Grandûef marchait d'un ah: de reine, jetant un der-
nier coup d'œil sur le salon et la salle de billard, où on devait dan-
ser, et sur le vestiaire, où la petite Reine, aidée d'une femme de
chambre, disposait les numéros et las pelotes à épmgles. A travers
ces allées et venues, elle adressait à son mari et à ses enfans de
brèves et solennelles recommandations. — Georgette, dit-elle à sa
fille, tu ne danseras pas plus d'une fois avec la même personne.
— Non, maman... Et avec M. de Seigneulles?
— Deux fois seulement... Entre les quadrilles, on fera un peu de
musique, tu accompagneras les chanteurs au piano...
— Je crois que j'entends une voiture 1 s'écria le lycéen, qui était
aux aguets dans la galerie.
En effet, sur le sable du jardin illuminé de lanternes vénitiennes,
on distinguait le roulement des roues. Toute la famille revint se
grouper au seuil du salon et prit des poses de chrconstance. Bientôt
im frou-frou de robes glissa le long des marches de l'escalier.
— Ce sont les cousmes Provenchères I murmura Anatole, qui avait
hasardé une œillade furtive du côté du vestiaire.
Les Grandfief remplacèrent brusquement leur attitude pompeuse
par des mines dédaigneusement indifférentes. — Penh , maugréa
M. Grandfief, elles viendraient volontiers avant que les bougies ne
fussent .allumées I
— Georgette, chuchota M"* Grandfief, case-les toi-même, afin
qu'elles n'accaparent point les plus belles places.
Les dames Provenchères étaient des parentes pauvres qu'on invi-
tait par devoir et qu'on traitait sans façon. Elles s'avancèrent toutes
trois de front, avec l'air guindé des gens qui ne sortent guère. Les
filles, déjà mûres, portaient des toilettes aux jupes étriquées, de pe-
tits souliers dont elles avaient elles-mêmes recouvert de satin neuf
l'empeigne usée, et des gants blancs dont les éraflures nombreuses
trahissaient le travail obstiné de la gomme élastique. La mère avuit
une sorte de fourreau de levantine marron et un bonnet orné de rai-
sins artificiels. — Que de belles choses, cousine I dît-elle en jetant
un regard d'envie sur les bougies des lustres, et des fleurs] par^
tout I.. Vous devez en avoir pour plus de cent francs rien que dans
l'escalier...
Cependant les invités arrivaient à la file : magistrats majestueux
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LE 3URIÂGE I>E GEBARD. S53
dimnant le bras à de maigres épouses , figées dans leur robe de
moire ; gros fabricans à la mine épanouie et à la parole bruyante;
couples de jeunes filles noyées dans des nuages de tulle blanc; puis
les jeunes gens : clercs de notaire, professeurs, surnuméraires scru-
puleusement rasés et gantés de frais, et, çà et là, les fils des fila-
teurs et des maîtres de forges des environs, reconnaissables à leurs
toilettes plus élégantes, à leur aplomb d'hommes riches et influens
dans le pays. Gérard de Seigneulles vint Tun des derniers; il était
seul, le chevalier ayant pour principe de ne jamais se coucher plus
tard que neuf heures. Il jeta un rapide coup d'œil sur les ban-
quettes des danseuses; Hélène ne s'y trouvait pas, et le visage
du jeune homme eut une involontaire expression de désappointe-
ment« L'orchestre ayant donné le signal d'un quadrille, Gérard,
d'après l'ordre exprès de son père, alla inviter Georgette Grandfief.
La jeune fille y comptait du reste, et lui avait gardé cette première
contredanse; mais, si elle avait espéré que la musique et l'anima-
tion du bal feraient sortir son danseur de sa réserve habituelle,
elle se trouva déçue. Dans l'intervalle des figures, la conversation
se traînait de la façon la plus languissante. Gérard ne quittait pas
des yeux la porte du salon, et ne desserrait les lèvres que pour lais-
ser tomber des monosyllabes insignifians. M^^^ Georgette revint à sa
place très désappointée.
La foule commençait à refluer dans la salle de billard. Les pre-
miers plateaux de punch avaient délié les langues et rompu la
glace. Les hommes papillonnaient gaiment autour des fauteuils où
les dames minaudaient en respùrant leurs bouquets. Les jeunes
filles, réunies par groupes, chuchotaient sournoisement derrière
leurs éventails. Les danseurs allaient d'un groupe à l'autre, mur-
muraient une formule d'invitation , puis revenaient dans les em-
brasures des portes inscrire leurs engagemens. Un joyeux bour-
donnement de voix mêlé au frissonnement des étoffes emplissait
l'atmosphère tiède et lumineuse du grand salon. Le lycéen Anatole
Grandfief, assis sur une banquette, songeait intérieurement qu'un
bal est en somme un divertissement fort inféiieur à une partie de
barres; pour^ se désennuyer, il posait ses doigts sur ses oreilles,
Jies fermant et les débouchant alternativement, de façon à jouir du
singulier contraste de toutes ces rumeurs brusquement coupées par
un silence artificiel, puis éclatant de nouveau en notes confuses
swnblables à des bruits de mer. Tout à coup un silence réel suc-
céda au brouhaha des conversations, et tous les yeux se tournèrent
vers le seuil du salon, où venait de pénétrer M"* Laheyrard, ac-
compagnée de Marius et d'Hélène.
L'inspecteur avait chargé Marius de le remplacer. M"* Laheyrard,
TOMB m. — 1874. 23
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Zbà RETUE DES DEUX M(»(D£S.
en rdie roee très décollietée» s^i^^uyaat fiëremeat au bras de
filfi, se fraya un chemin jusqu'à la malUresse de la maison. Le poèl«
était superi)e; sa luxuriante barbe blonde reposait sur une cravate
blandie à larges bouts flottans, et il avait inauguré pour la circon-
stance un gilet de satin bleu de ciel qui faillit causer une émeute*
— Une voulait pas, disait-il, être pris pour un notairct et ce gilet
couleur de temps était destiné à corriger la tonalité absolument
bourgeoise de l'habit et du pantalon noirs. — Quant à Hélène, sa
toilette excita un murmure d'admiration chez les hommes et mit un
pli de jalousie sur le firont de toutes les femmes» Une longue robe
de gaze blanche moulait merveilleusement les gr&ces de sa taille
et de son corsage; sur cette étoffe à la trame soyeuse et vapo-
reuse, une souple liane de ronce, mêlée de fleurs et de fruits, était
posée en sautoir et s'en allait relever légèrement les plis de la
jupe. A la naissance de cette guirlande, juste à l'endroit où la gaze
laissait voir la mate carnation de l'épaule , un papillon ouvrait ses
ailes d'azur. Des ronces pareilles à celles, du corsage renouaient
négligemment les boucles à demi tombantes de ses magnifiques
cheveux blonds. Sûre de l'eifet de cette toilette, à la ibis simple et
raffinée, laissant errer ses grands yeux bruns à droite et à gauche
sans fausse modestie et cependant sans affectation de hardiesse, U
coquette enfant s'assit auprès de sa mère avec une aisance et une
souplesse élégante qui achevèrent d'exaspérer Les jalousies de l'en-
tourage. En un clin d'odl et comme par une tacite convention, il
s'opéra un mouvement de retraite dans les groupes vdsins, de fa-
çon à isoler complètement les nouvelles venues.
La mère du lycéen Anatole, qui tenait à vivre en bons termes avec
Tuniverrité et ménageait la femme de l'inspecteur, s'aperçut rapi-
dement de ce manège, et murmura quelques mots à l'oreille de
Georgette, qui vint s'asseoir près d'Hélène. — Ma mère, dit
M"* Graadfief, désirerait qu'on fît un peu de musique... Avea^vous
apporté un de ces vieux airs que vous chantez si bien?
— Je les sais par cœur, répondit Hélène, et je me mets toute à
votre dispositicm.
Elle traversa le salon, s'assit au piano en se dégantant avec de
petits gestes saccadés et impatiens,, et s'accompagnant elle-^nême,
au milieu d'un silence profond» elle chanta celte hrunatte, compo-
sée sur l'air d'une vieille danse que nos pères appelaiwt la Ro^
manetque :
Au fond des halMers
Du grand bois qui bourgeonne,
Entends-tu les ramierB,
On
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UE MAftlAGl DE oéRABO, S&&
Dm les ckonSiM cruu^
Leur dunson ragabonde
Semble la yoix profonde
Do printemps amoureux.
Elle s'élève,
Tombe et renaît;
C'est comme toi i^ftre
De la forêt.
Lente caresse
Aux sons mOés,
Son chant nous laisse
Ensorcelés.
Kos caurs troublés
Par «es lan^ueiirs «41kiai
A coups, doublés
Battent dans nos poitrines.
Tout le loqg du Jour,
Sous les ieùilles nouvelles,
Viens, parlons d*amour
Au cfaam des toutiereBes.
D*aimer et d'ôtre aimé
Voici l'heure.
Contre mon coeur channë,
Ah ! demeure. ••
Mignonne, est-il rose qd ifleore
Mieux que Pamour, l'amour au mois de mai 7
La voix d'Hélène était si tendre i la fois et si entraînante, elle
avait de» «oceaB â veloutés et en même temps si pénétrans, que,
malgré les préventioms de la société de Juvigny contre M"^ Labey*-
rard, lesappUudissemens éclatèrent.
— ^ Us on4 beaa lettre 4es mains, murmura seule la cousine Pro-
vaochères à sa fille atnée, je trouve de la dernière inconvenance
poor uae jeune fiUe ces diansons où il n'est question que d'amour •. .
Gérard était aocoum oom]^immiter Hélène. Elle lui tendit la
main d'un air radieux. — Gominent trouvez-vous ma toilette? ditr*
die en se tonnumt galment pour se faire mieux admirer, suis-je à
votre gré?
— fous êtes trop i)elle ! répondit ^rard émerveillé, cette guir-
lande de mftres semble avoir été cudllie tantôt dans la forêt... Elle
vovts donne une grAce sauvage inexfMrimable, et près de vous Les
autres danseuses ont l'air de plantes de serre chaude.
— Parles-voQs bien francheaient?
— Oh t du fond du cccur.
Cette adanrstîen emcàcB était peinte si éloquemment dans les
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356 REVUE DES DEUX MONDES.
regards du jeune homme qu'Hélène ne pouvait guère en douter.
Elle en parut enchantée, d'autant plus qu'avant de s'éloigner Gé-
rard l'invita pour la première mazurke.
— Yous connaissez donc M. de Seigneulles? lui demanda Geoi^
gette qui survint.
— Certainement, nous sommes voisins, et H. Gérard est un ami
de mon frère.
— Vraiment! fit H^^* Grandfief, il ne m'en avait rien dit... Eh
bieni ma chère, continua-t-elle, entraînant Hélène à l'écart, je vais
vous confier un secret.
— Un secret?
— Oui, et en échange, vous me rendrez un service... Il est ques-
tion de me marier à H. de Seigneulles. Le savez-vous?
Hélène fit un signe de tête et resta muette. Elle sentit toute sa
joie se fondre brusquement et lui laisser un froid 'glacial autour du
cœur. Ces bruits de mariage n'étaient pas cependant nouveaux pour
elle, mais, sans s'expliquer pourquoi, elle les avait traités de chi-
mériques; les paroles de Georgette venaient de lui en révéler toute
la réalité.
— Oui, on veut nous marier, reprit cette dernière, ma mère
s'iniagine que tout va bien parce qu'elle est d'accord avec le cheva-
lier, mais je ne suis pas de son avis; je trouve, moi, que mon futur
me fait la cour im peu froidement, et je voudrais savoir ce qu'il
pense au fond du cœur... Après tout, dit Georgette en se rengor-
geant, je ne suis pas embarrassée de ma personne, et je vaux bien
qu'on se donne la peine de m'aimer pour moi-même I
Hélène, devenue très pâle, mordillait d'un air embarrassé le bout
de son éventail, mais Georgette, fort occupée d'elle-même, n'y prit
pas garde et poursuivit : — Vous danserez certainement avec lui;
tout en causant, tâchez donc d'amener la conversation sur moi et de
confesser M. Gérard. Vous seule pouvez me rendre ce service, d'a-
bord parce que vous avez de l'esprit et que vous osez parler, en-
suite parce que mes amies me jalousent et ne seraient pas fâchées
de me souffler mon prétendu, tandis que vous...
— Oui, moi, je ne compte pas I fit Hélène en essayant de mas-
quer son trouble par un sourire.
— Je ne dis pas cela, mais enfin vous ne songez pas à vous ma-
rier ici, et c'est tout ce qu'il me faut... Ailons, ma chère^ faites cela
pour moi, et, si dans la conversation vous trouvez moyen de glisser
mon éloge, ne vous gônez pas...
L'orchestre retentit de nouveau, et les deux jeunes filles se sépa-
rèrent. On jouait une mazurke; c'était la danse promise à Gérard,
et Hélène ne vit pas le jeune homme s'avancer vers elle sans une
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LE MAfiUGE DE GÉRARD. 357
certaine appréhension. Son cœur battait à l'idée de délivrer le mes-
sage dont Tavdt chargée Georgette, et cependant une secrète curio-
sité la poussait à provoquer une explication. Elle prit le bras de
Gérard, et ils se mirent à danser lentement sans se parler. Les
flûtes et les cors mêlaient de temps en temps leurs soupirs aux
notes plus allègres des instrumens à cordes; les couples glissaient ou
sautaient altemativem^t en tournoyant, les danseurs droits sur
leurs hanches et la tête rejetée en arrière, les danseuses plus sou-
ples et plus onduleuses, inclinant doucement le front vers l'épaule
du danseur, comme si la musique les eût alanguies. Les étoffes de
soie chatoyaient, les épaules mates ou rosées prenaient sous la lu*
mière chaude des lampes les tons de beaux fruits satinés et pulpeux;
les fleurs meurtrie^ des bouquets et des coiffures exhalaient dans
l'air des odeurs capiteuses. Les couples faisaient le tour par le
billard et la galerie, puis revenaient s'égrener dans le salon. Hélène
et Gérard atteignirent ainsi l'extrémité de la jsalle de billard, et là
M""" Laheyrard s'arrêta brusquement. Elle ne retrouvait plus sa
hardiesse accoutumée, elle était pâle et agitait son éventail d'une
façon nerveuse.
— Étes-vous fatiguée? demanda Gérard.
— Non, seulement un peu oppressée... Reposons-nous un in-
stant..
Au même moment, Georgette glissa devant eux au bras de Ha-
nus, et, tout en dansant, elle fit à Hélène un signe rapide du coin
de l'œil.
— H*^* Grandfief a l'air de beaucoup s'amuser, commença cette
dernière d'une voix mal assurée, elle est bien jolie ce soir I
Gérard gardait le silence. — N'est-ce pas votre avis? continuâ-
t-elle en insistant.
— Elle est très fraîche, répondit-il d'un air indifférent.
— Fraîche !.. c'est un pauvre compliment que vous lui faites là...
Elle a de jolis yeux, de beaux cheveux...
— Moins beaux que les vôtres 1 répliqua-t-il en caressant du re-
gard les boucles annelées qui retombaient sur le cou blanc de sa
danseuse.
— Et puis, poursuivit Hélène, elle est très réservée, et c'est un
grand mérite, à ce qu'il parait ; c'est une femme d'intérieur, elle a
beaucoup d'ordre, enfin une foule de qualités sérieuses.
— Elle en possède une surtout que vous oubliez, dit le jeune
homme impatienté.
— Laquelle?
— Elle a une amie bien dévouée I
Us se regardèrent un moment dans le fond des yeux. Hélène ne
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S5S RETU£ SBS BESn. U0KDB8. *
put s'empêcher de sourire; mais, redevenant promptem^it grave,
elle reprit : — Je yum trouve sévëpe««. Je sais ^'il est de mauvais
goût <te trop vanter ce qui noas touche de près; mais^ bien que
Georgette soit votre fiancée, il me semble que vous poussez la mo-
destie un peu loin«
La figure de Gérard s'empourpra. — Uafianoéel murmura-4-Àl,
avez-vons pu le croire?
— * Chacun le dit, et votre père ne ie cache pas.
— H"* Grandfief peut être ime fiancée sek>n les rêves de mon
père, s'écria Gérard avec animation, mais elle ne sera jamais la
mienne! — Il baissa les yeux, respira lentement, et ajouta d'une
voix tremblante : — La fiancée de mon cœur, celle qpe j'aime, c'est
vousl*. — Et, tout effirayé de son audace, il prit la main d'Hélène
comme pour continuer la mazurke interrompue.
La jeune fille était p&le comme un lis, mais ses yeux illuminés
trahissaient les joies de son coeur. — Hélène I reprit le |eune homme
grisé par ce regard charmant et par la musique du biJ, Hélène !..
— Assez I assez! murmurar-t-^eUe d'une voix à la fois iii^>érieuse
et tendre.
En même temps elle lui seira la main avec force... Le monde
enti^ disparut aux yeux de Gérard ébloui ; il souleva la petite main
qui palpitait dans la sienne, et fit le geste de la porter à ses lèvres.
La salle était solitaire et persoœne ne pouvait les voir... Il le croyait
du moins; mais la porte du billaord s'ouvrait en £aoe de oeUe du ves-
tiaire, où la petite Reine, intriguée par cette longue station, penchait
de temps à autre sa tête futée afm d'apercevoir les deux jeunes
gens. Le geste passionné de -Gérard fut saisi au vol par la cou-
turière.
— Je vous en prie I balbutia Hélène, qui perdait elle-même son
sang-froid. — Elle fit quelques pas en marquant le rfaythme de la
mazurke et en entratnant son cavalier. — Profitons des dernières
mesures, dit-elle, nous ne danserons plus ensemble ce soir,
— Je ne danserai plus avec personne! répondit Gérard au mo-
ment où les derniers accords de l'ca-chestre annoncë:'ent la fin de la
mazurke.
Il s'éloigna comme ttn fou. Hélène était demeurée immobile et
absorbée au milieu de la salle, quand elle sentit tout à coup un
éventail frôler son bras. — Eh bien! chuchota Georgette denière
elle, lui avez-vous parié de moi?
Hélène tressaillit et se contenta de répliquer par un signe de tète
afiirmatif.
— Vous avez fait mon éloge, j*espère7 continua M"* Grandfief.
— liais... ouL
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LE HARUGE DB CTBABD. 359
— Qu*a-t-a répoïMÎuî;.
La réflexion n'ayait jamais été la qualité dominante d'Hélène, et
Georgette était venne la questionner dans nn de ces momens où
^esprit est ailleurs et où les paroles jaillissent des lërres presque
à rinsa de celui qui parle* Encore à demi p^due dans sa rôyerie,
elle murmura étourdiment : — Il a dit que j'étais une amie bien
dévouée. — A l'air stupéfait de M"* Grandfief, elle comprit qu'elle
avait laissé échapper une sottise, et voulut la rattraper; mais elle
eut beau balbutier une explication embarrassée, le coup avait p(Mrté.
— Ah I s'écria Georgette courroucée, fort bien !.. à son aise I —
Cest égal, fit-elle en é* éloignant, c'est drôle!
Cependant les heures fuTaient. Sur une banquette de la salle de
billard, le jeune lycéen Anatole, alourdi parle punch et la chaleur,
avait fini par s'endormir. A l'animation de la danse succéda le tu*
multe du souper. Les détonations des bouteilles de Champagne se
mêlèrent aux tintemens des verres et aux cliquetis de l'argenterie.
Tout autour de la longue table de ht salle à manger, les rires perlés
des jeunes femmes, les mots plaisans chuchotes à l'oreille, les inter*
pellations joyeuses, circulèrent avec les flûtes pleines de vin pétil-
lant et doré. Au milieu du bourdonnement des conversations, les
saillies de Marins partaient de temps en temps comme des fuisées*
Il s'était placé sans façon près de M'** Georgette, et la poussait traî-
treusement à tremper ses lèvres dans la mousse du Champagne. Elle
y prenait goût et paraissait se consoler assez lestement de l'indiffé-
rence de Gérard. Quand les violons donnèrent le signal du cotillon,
elle accepta le bras du poète, et, sans se soucier des prudentes re-
commandations de sa nîère, elle dansa de nouveau avec son joyeux
voisin de table. La foule avait diminué, les groupes s'éclaircissaient
peu & peu, et au dehors les voitures commençaient à rouler. Celle
de M"* Laheyrard était arrivée; la fenmie de l'inspecteur fit signe à
sa filFe et à Ifarius. Au même instant, Gérard s'élança vers Hélène
et lui donna le bras jusqu'au vestiaire. Il posa lui-même sur les
épaules de la jeune fille le gros châle qui devait la protéger contre
la fraîcheur, et il escorta ces dames jusqu'à la voiture. — A bientôt !
lui dit Hélène en sautant légèrement près de sa mère.
Marins referma la portière, et faisant un geste majestueux : — En
route! cria-t-il au cocher, moi, je reviendrai à pied avec mon ami
Gérard;
Je yeux baigner von comr dîne la finis du matin,
Comme on trempe on biieiût dans da vieux chambertin.
II était quatre heures. A Forient, au-dessus des vignes, unebffide
de pourpre annonçait le jour, et on amendait déjà la dbanson des
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360 BETUB DES DEUX MONDES.
alouettes. Marius, la tête fort échauffëe par le vin de Champagne,
fredonnait un air de valse en endossant son pardessus. Près de lui,
Gérard, les yeux perdus dans le ciel, cheminait comme en extase.
— Brrr..., dit le jeune Laheyrard, il fait frisquet!.. Cette petite
fête était vraiment charmante; H^'* Georgette est une aimable fille,
et le Champagne du père est un joli vin 1
Il ne tarissait pas sur la beauté de M"* Grandfief. Ce brave poète,
qui dans ses vers ne chantait que les déesses aux blancheurs mar-
moréennes et les hétaïres aux yeux fauves, semblait dans la réalité
singulièrement sensible aux charmes bourgeois d'un teint frais et
d'un nez retroussé. — C'est beau comme Rubens I s'écriait-il en
célébrant les épaules potelées et les joues roses de M"* Georgette ,
ah! mon ami, bien que le dur métal de mon cœur ait été mordu
par tous les acides de la vie, j'ai senti ce soir que les flèches d'Érôs
pouvaient le faire vibrer encore... Je suis amouceux.
— Vous aussi 1 dit ingénument Gérard.
— Moirméme;... mais chut ! je ne vous la nommerai pas. Appre^
nez seulement qu'elle est belle comme les trois Kharites et qu'elle
a reçu l'aveu de mon amour.
— Quoil déjà?
— Oui... Vous savez que j'ai toujours dans mes poches quelque
sonnet de ma façon?
— Vous lui en avez lu un? demanda Gérard stupéfait.
— Mieux que cela I Je l'ai déposé entre ses doigts mignons, et
ma foil elle l'a lestement glissé dans son gant en baissant ses yeux
de colombe effarouchée.
Gérard ne put s'empêcher de rire en songeant à la mine de cette
danseuse inconnue quand elle déchifirerait l'étrange poésie de Ma-
rius. Le poète, de son côté, lança un formidable éclat de rire, et
l'écho de la promenade répercuta longuement la joie bruyante des
deux amis. Dans le ciel couleur de perle, les alouettes montaient
gatment, et au fond des vignobles les grives commençaient à ga-
zouiller.
— Quel beau temps I s'écria Gérard, comme le ciel est limpide et
comme ces chants d'oiseaux vous mettent l'allégresse au cœur! —
Il fredonna l'air d'Hélène...
Dans l68 cheminB creux,
Leur chanson yagabonde
Semble la voix profonde
Du printemps amoureux.
— Âh! mon ami, dit-il en serrant la main de Marius, étonné de
l'enthousiasme expansif de ce garçon si réservé d'ordinaire, mon
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LE MABUGE DE (GÉRARD. 361
ami, qaelle bonne chose que la vie, et comme je me sens heureux
cematini
— A la bonne heure ! voUà comme j*aîme à vous voir ! Évohé 1 vive
la jeunesse! cria Marins, lançant en Tair son chapeau et le rattra-
pant au Yol, — et dire qu'à cette heure il y a des gens chauves, des
bourgeois rhumatisans , qui s'acagnardent dans leur lit et calom-
nient la rosée du matin? — Stupides vieillards I
Il avait pris le bras de Gérard, et tous deux, débordant de sève
et de jeunesse, s'en allaient d'un pas léger vers la ville haute, chan-
tant des lambeaux de romance et déclamant des vers. Quand ils fu-
rent au pied des terrasses de Polval , Gérard tira de sa poche un
passe-partout; mais Marins l'arrêta d'un geste superbe. — Fi! mon
cher, lui dit-il, allons-nous rentrer prosaïquement par la porte? Non
pas, souviens-toi, Roméo, du bal des Saules et de ta souplesse d'é-
cureuil. — Escaladons la terrasse.
— Volontiers, fit Gérard. — En ce moment, il eût escaladé le ciel
pour en rapporter un rayon d'étoile. Ils grimpèrent follement le
long des espaliers qui craquaient sous leurs pieds. Quand ils attei-
gnirent le parapet, le soleil levant leur donna la bienvenu^ avec sa
première lueur rose.
— Et maintenant, mon fils, s'écria Marins, embrassons-nous I
— Embrassons-nous, répéta Gérard en serrant sur son cœur le
frère d'Hélène.
Debout sur le mur, ils se donnèrent une fraternelle accolade au
nez des vignerons matineux qui montaient la côte et les regar-
daient effarés; puis tous deux, franchissant la clôture mitoyenne,
disparurent à la fois derrière les charmilles des jardins contigus.
VI.
De môme que la brusque volatilisation de l'éther fortement chauffé
produit un froid intense, les efiervescences de notre cerveau sont
suivies d'une réaction de réflexion calme et réfrigérante. Dans
l'ordre moral ou physique, la loi est pareille. Gérard de Seigneulles
s'en aperçut au lendemain du bal de Salvanches, quand , après un
sommeil agité , il s'éveilla dans sa chambre inondée de soleil. Les
•Kaltations de la veille , s'évaporant conmie de subtiles fumées,
amenèrent en lui un dégagement de froide raison. 11 aimait Hélène,
et il le lui avait dit; mais en même temps, aux yeux de son père
et de la famille Grandûef, il était le fiancé de Georgette. Il ne pou-
vait honnêtement continuer à jouer ce double rôle. Sa loyauté et
son amour pour M"* Laheyrard lui commandaient de se créer au plus
tôt une situation nette; mais, d'un autre côté, il n'envisageait pas
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862 BEYUB DES DEUX UONDIS.
sans terreur les moyens qu'il emploierait pour sortir de l'équivoque,
et l'explosion de colère avec laquelle le chevalier de Seîgneulks ac-
cueillerait un pareil dénoûment^ U fallait agir cependant, Gérard
était impatient de revoir Hélène, et il ne voulait pas reparaître de-
vant elle avant de s'être dégagé complètement avec les Grandfief; U
résolut d'aller dès le lendemain à Salvanches, et de n'en revenir
qu'après avoir clairement décliné toute prétention à la main de
M"* Georgette. Afin de ne pas compliquer les choses, il devait, jus-
que-là, continuer à dissimuler, ne se souciant pas d'affironter la
colère paternelle avant d'avoir bravement brûlé ses vaisseaux.
Quand il fut sur la route de Salvanches, bien qu'il marchât avec
une honnête lenteur, il lui sembla que les arbres de bordure se suc-
cédaient avec une étonnante rapidité. U se représentait par avance
la scène qui allait se passer chez les Grandfief; il imaginait les de-
mandes et les réponses, entendait les intonations solennelles et sen-
tencieuses de M"* Grandfief, et prévoyait qu'en somme il ferait là-
bas une fort piteuse figure* À la grille, lorsqu'il eut agité la sonnette,
dont chaque tintement lui allait au cœur, ce fut d'une voix hésitante
qu'il s'informa si on pouvait le recevoir. — Oui, ces dames travail-
lent dans le petit salon. — Et d'un pied léger la femme de chambre
le précéda dans le vestil^ule. Là, il eut un demier frisson; mais,
évoquant la blonde figure d'Hélène, il retrouva bientôt tout son cou-
rage, et entra déterminé à mener les choses, à bonne fin,
M"* Grandfief était debout, compunt une pile de linge. Assise,
près de la fenêtre, devant un de ces jolis dévidoirs comme on en
voit dans les tableaux de Chardin , et que nos grand'noères appe-
laient des giroindesy H''* Geoi^ette était en train de pelotonner des
écheveaux de fil, M"« Grandfief aimait qu'on surprît sa fille vaquant
à ces menus détails de la vie domestique; cela lui donnait un petit
air sérieux et la posait en femme de ménage. Après un échange de
politesses banales, la mère de Geoi^ette emporta sa pile de linge,
et laissa les deux jeunes gens en tête-à-tête. Elle trouvait, elle
aussi, que Gérard se tenmt un peu trop sur la réserve; s'imagioant
(pie sa présence l'intimidait, elle résolut pour la première fois de le
laisser seul avec sa fille; néanmoins, en mère prudente, elle se tint
aux écoutes derrière la porte de la pièce voisine^
Gérard s'était assis dans un fauteuil, et se demandait comment il
commencamit sa harangue ; BP'* Georgette continuait à dévider aon
fil, tandis que par la fenêtre ouverte les jasmins de Virginie, pous-
saflit leurs l)ranches jnsque dans l'intérieur du salon, venaient
^eurer ses cheveux nmrs soigneusement lissés en bandeaux. Far
intervalles, on «tendait le frais bouillonnement de l'Omain, qoî
roule en cet endroit Avec une rapidité torrentielle. Ce fut la jeune
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LE HABIA6B DE ftÉlARD. 363
fille qui la première rompit le silence en s'excusaot de paursuivre
son travail de dévideuse, et, comme Gérard s'étonnait de la voir si
laborieuse an surlendemain d'un bal : — Que voules-vous, ditHelle,
chacun occupe son temps comme il peut, et je n'ai pas les ressources
d'esprit de M"* LaheyrardI
L'attitude de Génurd au bal avait grièvement blessé son amour-
propre, et on le sentait à son ton agressif. Le jeune homme s'emr
pressa de mettre à profit l'entrée en matiëre qu'on lui offirait^— * Je
ne crois pas, dit-il, ^e M"« Laheyrard soit si désœuvrée» elle s'oc-
cupe beaucoup.
— De ses robes, oui... Il est vrai que c'est une grosse affiûre...
Comment avez-vous trouvé sa toilette de jeudi?
— Single et de bon goât.
— Simple, peut-être, cette méchimte petite robe de gaze n'avait
pas dû lui coûter cher; mais de bcm goût, ce n'est pas l'avis de
tout le monde.
— C'est le mien, répondit sèchement Gérard.
— Ahl fit Georgette avec dépit; puis, de plus en plus excitée,
elle continua : — Puisque vous êtes de ses amis, conseillea-lui donc
de ne plus se poser de papillons sur Tépaule.
— Je m'en garderai bien. M"* Laheyrard n'a de leçon de goût à
recevoir de personne; elle est tn^ Parisienne pour cela.
— Et trop coquette pour se priver d'un colifichet qui atth?e tous
les regards I ^
L'action était engagée. Les paroles amères partaient comme des
flèches. Làr-bas sous les néOiers du jardin, la voix grondeuse de la
rivière s^élevait à mesure, comme pour se mettre au diapason de la
querelle.
— Elle est assez jolie , répliqua Gérard, pour se passer d'être
coquette.
— Avec quel feu vous la défendez I s'écria malignement M"*6rand-
fief, vous êtes un ami bien dévoué !..
— M"* Laheyrard n'en pourrait pas dire autant de toutes ses amôeek
— Le reproche me touche peu».; M*^ Laheyrard n'est pas mon
amie. Dieu merci 1 je place mieux mes amitiés.
— Chacun place son cœur où il peut, riposta Gérard, qui s'irritait
à son tour; quant à moi, je l'aime, et je ne souffrirai pas qu'/m
l'attaque en ma présence.».
{!e fut la goutte d'amertume destinée à faire déborder le vase.
M"'' Georgette se leva, les yeux brillans, les narines gonflées. — Me
dire cela, à moi, »'écria-t-elle, ah! c'est trop fort! — Le dépat M
coupa la parole, et, usant de la suprême ressource des femmes qu'on
pousse à bout, elle se mit à fondre en larmes.
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36& RETUE DES DEUX MONDES.
M"* Grandfief, qui n'avait pas cessé d'être aux aguets derrière la
porte, parut brusquement sur le seuil du salon. — Monsieur, s'é-
cria-t-elle, votre conduite est indigne... Je regrette amèrement de
vous avoir ouvert ma maison...
— Madame, dit Gérard en prenant son chapeau et en s'inclinant,
je ferai en sorte à l'avenir de ne plus vous donner l'enoiui de pareils
regrets.
Il sortit, encore tout échauffé par cette algarade, aspira non sans
un certain plaisir l'air tiède du dehors, et marcha rapidement dans
la direction de la ville haute.
Tandis que Gérard exécutait son coup d'état à Sal^anches, Fran-
celin Finoël, qui ne pouvait tenir en place dans son bureau de la
mairie, ,avait résolu de faire une visite au logis Laheyrard. Il n'avait
encore que de vagues détails sur le bal Grandfief, car Reine Le-
comte n'était pas rentrée chez sa tante depuis la soirée; on l'avait
retenue à Salvanches pour aider à remettre tout en ordre, et elle y
couchait. Tout en montant à la ville haute, le petit bossu semblait
rouler dans sa tête de grands projets;* sa figure expressive, plus pâle
que d'habitude, et sa démarche précipitée trahissaient une anxiété
fiévreuse. Avant de franchir le seuil de la maison, il s'arrêta sur les
marches de l'escalier et essuya des gouttes de sueur qui humectaient
son front. Un spectacle fait pour calmer ses nerfs agités l'attendait
dans le jardin, où toute la famille était réunie à l'ombre du grand
mûrier. — Sur un réchaud fumait un bassine de cuivre rouge pleine
de sirop bouillonnant; des mirabelles aux couleurs d'or étaient
amoncelées dans des corbeilles, et M""* Laheyrard, après les avoir
délicatement débarrassées de leurs noyaux, les disposait une à une
dans de grands plats de faïence, d'où s'exhalait une odeur appétis-
sante de fruits mûrs et meurtris. A droite et à gauche, Tonton et le
Benjamin, la figure barbouillée de confitures, surveillaient ces ap-
prêts avec des mines gourmandes et de longs éclats de rire. Hé-
lène, om^e d'un tablier blanc à bavette^ les bras retroussés jusqu'au
coude, se tenait debout devant la bassine et en agitait le contenu
avec une longue spatule, qu'elle soulevait de temps en temps pour
faire briller au soleil les gouttes perlées du sirop. Dès qu'elle aper-
çut Finoël : — Venez I lui cria-t-elle, vous assisterez au grand
œuvre des confitures; qu'on dise encore que je ne suis pas femme
de ménage, avez-yous jamais vu ménagère plus affairée que moi?
Elle était très animée; la chaleur du réchaud teignait d'une jolie
nuance rose ses joues et son front; ses yeux riaient et tous ses traits
exprimaient une profonde joie intérieure. Francelin jeta un regard
mécontent sur le groupe formé par les enfans et M"* Laheyrard ; il
avait compté trouver Hélène dans son atelier, et son désappointe-
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MARUGE DE GERARD.
ment se trahissait par un redoublement d'inquiétude nerveuse. Il
allait et venait autour du réchaud sans répondre aux interpella-
tions ei^iëgles des enfans, et regardait avec un pli amer des lèvres
la silhouette étrange de sa petite ombre sur le sable de Tallée.
— Vous étes-vous amusée au bal? dit-il enfin à Hélène.
— A merveille I répondit la jeune fille en versant toute une jatte
de fruits dans le sirop bouillant, et en agitant la confiture avec sa
longue spatule. — L'air se remplit d'une suave et savoureuse odeur
de prunes, que les enfans aspirèrent à narines grandes ouvertes.
— Gonune cela sent bon I s'écria-t-elle, on mangerait l'air en tar-
tine, tant il en est embaumé... A propos, je vous ai cherché l'autre
soir chez M°** Grandfief... Pourquoi n'y êtes-vous pas venu?
— Gela ne m'a pas été possible, répliqua Finoôl en rougissant.
A Hélène seule, il n'aurait pas craint de dire la vérité, mais de-
vant les enfans et M"* Laheyrard son amour-propre souffrait d'avoir
à faire un aveu humiliant. Il baissa les yeux et continua sa pro-
menade d'un air embarrassé. Sa réponse ambiguë n'en imposa {)as
à la jeune fille; elle l'examina du coin de l'œil, vit sa rougeur, et
devina le vrai motif de son absence. Dès que la confiture fut cuite
à point, elle déposa la bassine fumante sur les marches du perron,
et, faisant signe du doigt à Finoêl : — Venez S Tatelier, j'ai de la
musique nouvelle à vous montrer.
Lorsqu'ils furent seuls, elle interrogea le jeune homme du re-
gard : — Vous avez quelque chose à me dire? commençart-elle.
— Oui, murmura-t-il. — II fit deux ou trois tours, puis repYit :
— Je ne sais si vous vous rappelez notre conversation d'il y a quinze
jours, ici même... Vous parliez de quitter Juvigny pour vous faire
institutrice, et vous m'avez promis de ne rien arrêter sans me con-
sulter... Êtes-vous toujours décidée à partir?
— Je ne sais, répondit-elle en rougissant à son toiu*, je vous
avoue que je n'y ai guère pensé- depuis... Auriez-vous entendu par-
ler de quelque situation avantageuse?
— Non, mais depuis quinze jours j'ai pris moi-même une grande
résolution; ma position est plus solide, mes appointemens vont être
augmentés, et j'ai songé à me marier. — Il s'arrêta devant les re-
gards étonnés d'Hélène. — Gela vous surprend, continua- t-il, et de
vrai, humble et fait comme je suis, mon idée peut paraître étrange !
Les jeunes filles de Juvigny, qui jugent l'homme à l'enveloppe, ri-
raient au nez de celui qui leur adresserait xme pareille proposition.
Aussi n'est-ce pas parmi elles que je veux chercher une femme. La
femme que je rêve devra avoir un esprit moins superficiel; son re-
gard intelligent devra percer mon écorce déplaisante pour décou-
vrir en dessous les qualités sérieuses qui font l'homme vraiment
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366 RETUK D£S DEDX MiMfDES.
fort Je suis ambitieux, j'ai assez d^esprit pour aspirer à uœ position
élevée, et je possède la yolouté nécessaire pour y arrirer. Yoilàles
garanties de bonheur que je pourrais oSHr h edle qfài VjEKidrait
de moi.
A mesure qu'il parlait, Hélène, accoudée au piano^ ouvrait de
grands yeux. Ellé^ croyait comprendre le sens voilé des paroles de
Finoêl, et elle tremblait de lui laisser voir qu'elle l'avait deviné.
Son regard étonné e]q>rimait à la fbis une in(piiète apprébaiiision et
une douce pitié. Finoël continua, les yeux baissés, en poursuivant
ses allées et venues dans l'atelier : — Cette femoie intelUgrate, au
cœur tendre, à l'esprit large et courageux, elle existe; un basard
heureux m'a conduit près d'elle, ei c'est devant elle anjourd'hui
que j'ouvre moncceur...
Il s'arrêta en face d'Hélène, et, la regardant fixanent : — Bou-
giriez-vous de moi pour mari, mademoiselle Hélène?
Cette fois il n'avait parlé que trop clairement, et il fallait ré*-
pondre. — Moil s'écria-t-elle avec effroi.
— Me suis-je trompé? reprit-il avec une nuance d'amertume; ne
m'avez-vous pas fait un cordial accueil en dépit de mon bumUe
naissance? ne m'avez-vous pas confié vos rêves et vos peines comme
à un ami?
. — Oui, comme à un camarade des heures de solitude et d'ennui.
• — Colhme à celui qui pourrait devenir le compagnon de toute
votre vie?
— De toute ma vie? s'écria Hélène^ non, je n'y ai jamais pensé.
11 se mordit les lèvres. — Mais, reprit -il avec une certaine
âpreté, n'avez-vous jamais réfléchi du moins que ma pensée à moi
pourrait s'égarer jusque-là? Quand vous me parliez doucement,
quand nous chantions ensemble, quand vous me serriez U main,
n'av^z-vous pas songé que cette familiarité pourrait éveiller en moi
des espérances et me créer en quelque sorte des droits?
— Des droits I dit-elle avec vivacité, vous vous êtes singulière-
ment mépris, monsieur, je ne vous aime pas I
D resta muet en face d'elle, la contemplant avec de grands yeux
pleins de reproches. Elle craignit d'avoir été trop dure, et reprit
d'un ton plus calme : — Si mon étourderie et mes façons famili^es
ont pu vous abuser au point de vous faire prendre pour de l'amour
ce qui n'était qu'une affectueuse camaraderie, je le regrette du fond
du cœur, et vous en demande pardon.
Elle avait réellement le cœur touché de compas^oo, et des lanoes
brillaient dans ses yeux; mais Francelin Finoêl était trop occupé de
hii-mème, son amour -propre était trop douloureusement blessé,
pour qu'il pût comprendre l'accent sincère de la jeune fille. — Je
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UB MAIOA^B DB GÉRARD. 367
De me suis pas aHtaat abnsé que vous Toulez bien le dire, s'éoia-
l-il en élevant la'voix; seulement depuis quinze jours quelque chose
s'est passé qui a changé votre cœur et tourné ailleurs vos pensées.
Je n'aurais pas à chercher bien loin pour découvrir tout ce mystère.
— Ahl vous m'agacez à la fin, fit-elle irritée de l'obstination de
Finoël; je ne vous comprends pas , et je ne veux pas en entendre
davantage!
Elle se dirigea vers la porte, mais le petit bossu s'était placé de-
vant elle, et lui barrait le passage. — Vous m'entendrez jus-
qu'au bout pourtant, répliqua - 1 - il avec force en dardant sur elle
ses regards pleins de colère , je ne suis pas dupe , et j'ai bien
deviné que vous préfériez le nom de SeigneuUes à celui de Fi-
noël;... mais, si je me suis fait illusionj prenez garde de vous abu-
ser cruellement à votre tour. Le beau Gérard vous compromettra,
c'est tout ce que savent faire les gens de ce monde-là.
— Vous devenez insolent I s'écria Hélène. — Dn bouillonnement
de colère lui monta au visage; ses lèvres pâlirent, ses yeux étaient
pleins de lueurs indignées. Elle saisit te chapeau qne FinoSl avait
déposé sur un meuble, le lui jeta dans les mains, puis, faisant
reculer le petit bossu devant ses regards chargés de mépris, elle
ouvrit toute grande la porte du vestibule. — Adieu! murmura-
t-elle d'une voix altérée, ^- et comme Finoël, ef&ré, restait im-
mobile : — Sortez I répéta-t-elle en frappant du pied avec vio-
lence.
Il s'élança furieux bors de la maison, et, pour comble d'exaspé-
ration, se heurta contre son rival , qui traversait la rue du Tribel.
Finoël lança de côté une ceillade envenimée qui fit éprouver à Gé-
rard une sensation de malaise analogue à celle que cause, dit-on, le
magnétique et froid regard du crotale. La pluie commençait à tom-
ber; le bossu 6ta son chapeau et savoura longuement la fraîcheur
des gouttes d'eau sur son crâne brûlant. Il rentra dans sa pauvre
chambre de garçon, s'accouda sur la table, et put enfin donner
pleine liberté à l'expansion de sa rage et de sa haine. Ses traits ma-
ladifs se contractèrent, et dans ses doigts crispés il tordit les mè-
ches de ses cheveux noirs. — Ainsi, pendant cette semaine mau-
ffite , son amour-propre avait été deux fois blessé au vif : par le
refus d'une invitation à Salvanches et par les dédains d'Hélène.
Deux chocs douloureux l'avdent coup sur coup fait rouler jusqu'au
bas de cette montée que son ambitieuse volonté était occupée à
gravir péniblement. Tout était à recommencer, et il se sentait pris
d'un fiévreux découragement. Au dedans de lui grondait un orage
de rancune et de dépit, et, comme un écho à son désespoir, au
dehors, dans le jardin du vieux collège, la pluie ruisselait parmi les
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368 RETUE DES DEUX MONDES.
arbres et sanglotait en débordant des chenaux du toit. Au milieu de
la confusion de ses pensées amères, il entrevoyait, pareille à la
vision d'un paradis perdu, la blonde et séduisante image d'Hélène,
et près d'elle la triomphante figure de Gérard de SeigneuUes. Sa
rage redoubla. — Oh! je me vengerai, s'écria-t-il en frappant la
table du poing, je me vengerai!
Bn léger bruit lui fit tourner la tête, il aperçut derrière lui Reine
Lecomte. La couturière revenait de Salvanches, et la démangeaison
de conter tout ce qu'elle savait l'avait poussée à entrer chez Finoël.
En entendant son exclamation et en voyant ses traits bouleversés,
la petite Reine supposa qu'il connaissait déjà les détails de la soi-
rée, et elle prit une mine de condoléance.
— Eh bien! fit-elle, mon pauvre Francelin, n'avaîs-je pas raison
quand je vous disais de vous défier de cette Parisienne? Vous savez
ce qui s'est passé au bal?
— Quoi? que s'est-il passé? s'écria Finoél en la regardant avec
colère.
— Vraiment vous ne savez rien?.. C'est le bruit de la ville...
M"* Laheyrard et M. de Seigneulles ne se sont pas quittés de la
soirée, et je les ai vus, de mes propres yeux, se serrer tendrement
les mains.
Elle lui raconta la scène du billard en l'amplifiant. — Tout le
monde Ta remarqué comme moi, ajouta-t-elle, et je suis certaine
que le mariage de M"* Grandfief est tombé dans l'eau... On s'est
moqué de vous, Francelin, et vous serviez tout simplement de tapis-
serie pour cacher le jeu des deux amou/'eux.
Finoël .se mordait les lèvres , et ses yeux jaunes lançaient des
éclairs.
— Mais patience, continua la petite Reine, le père de Seigneulles
n'est pas commode ; il fera beau bruit quand il apprendra la nou-
velle, et la Parisienne n'est pas au bout de ses peines!
— Croyez-vous qu'il empêchera son fils de Fépouser?
— J'en suis sûre, et si vous vouliez m'écouter... Tenez, France-
lin, je suis bonne fille, moi, et je ne vous garde pas rancune de vos
duretés ; faisons la paix.
Elle avança la main, et, moitié de gré, moitié de force, se saisit
des longs doigts maigres de Finoël, qui la regardait d'un œil in-
terrogateur et anxieux. — Redevenons bons amis, dit la coutu-
rière en lui serrant la main, et je vous aiderai à vous venger.
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LE MARU6E DE GÉRARD. 369
VIL
En rentrant au logis, Gérard apprit par Manette que le chevalier
venait de partir pour la Grange-Âllard. M. de SeigneuUes avait là,
à deux lieues de Juvigny, au milieu de la forêt du Grand-Juré, une
belle ferme qu'il chérissait et soignait comme la prunelle de ses
yeux, n s'y installait souvent pendant des semaines entières, lo-
geant dans un galetas à peine meublé, mangeant avec les fermiers
et ne dédaignant pas de pousser lui-même la charrue ou de manier
h fléau. Cette fois il était allé y surveiller le battage de son blé,
et il comptait y passer huit jours. En recevant cette communication,
Gérard éprouva un soulagement sensible. Sa rupture avec les
Grandfief avait épuisé son courage, et il n'était pas fâché de jouir
d*un répit d'une semaine avant de soutenir l'assaut de la colère pa-
ternelle. Dès qu'il eut dîné, il se rendit chez Hélène, qu'il trouva
seule dans l'atelier.
Encore émue de la visite de Francelin Rnoël, elle serra silencieu-
sement la main de Gérard.
— Je suis allé tantôt à Salvanches, commença-t-il, et j'y ai parlé
comme je devais le faire. Maintenant la situation est très -nette, et
je ne remettrai plus les pieds chez les Grandfief. Mon cœur est
libre, Hélène, et vous appartient tout entier.
Elle mit un doigt sur ses lèvres. — Chut! fit-elle avec un sourire,
et qu'avez-vous dit à votre père?
— Rien encore, répondit-il un peu embarrassé; il est parti ce soir
pour la Grange-Âllard, mais il saura tout dès son retour.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel un léger nuage
passa sur le front de la jeune fille. — Il me semble, reprit-elle,
que vous avez commencé par la fin ; c'était à M. de Seigneulles qu'il
fallait parler tout d'abord.
— Ne me faites pas de reproches, répliqua-t-il d'un air sup-
pliant qui la désarma; cette après-midi passée à Salvanches m'a mis
les nerfs dans un piteux état... Jouez-moi un peu de Mozart pour les
calmer.
Elle s'assit au piano et commença une sonate. Gérard s'était placé
près d'elle et savourait le bonheur de la contempler à la lueur trem-
blante des bougies que le vent du jardin faisait vaciller. Il Suivait
l'ondulation des boucles blondes sur le corsage de toile écrue , le
mouvement des longs cils bruns alternativement levés ou baissés,
la ligne spirituelle du profil, le va-et-^ent des mains blanches sur
le clavier. — Le murmure de la pluie sur les feuillages du jardin
faisait conmie une basse berceuse au chant clair du piano. L'angle
TOMB m. — 1874. 24
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370 RBTn MS DEUX MONDES,
OÙ ils étaient assis se trouvait seul éclairé ; le reste de Tatelier
était plongé dans une mystérieuse pénombre qui ajoutait au charme
du téte-à-tête et en doublait l'intimité. Us passèrent ainsi tendre-
m&U deux bonnes heures sans presque se parler. Tous deux écou-
taient ramour Boav€Mi chanta dans leurs cœurs^ et cette magique
chanson intérieure^ s'urnssant si bien 4 la suave musique de Mozart,
suffisait i les occuper^ Pour Gérard, cet amour si miraculeusement
édos était un enchamemcmt de toutes les minutes. Il avait été si
longtemps sevré de tendresse et si longtemps tourmenté de désirs
oonfusl La passion avait envahi tout en lui ^ le corps et l'ei^t, le
cœur et le cerveau.' C'était une fermentation tumultueuse*, pareille
à celle du moût dans la cuve, ayant plus de mousse que de li-
queur, plus de bouillonnemens que de force. Il aimait Hélène avec
la fougue de ses vii)gt-trois ims, adorant tout en elle : le oaprice
de ses cheveux d'ohr ondoyans et les espi^leries de son esprit fan-
tasque, la grâce câline de ses façons et les serpentines inflexions de
son cou délicat, le sourire de ses lèvres aux coins retroussés, le
charme profond de ^ses yeux bruns et la bonté de son cœur,
Hélène, à son tour, se sentait entraînée vers loi par la secrète *
influence qui attire l'un vers l'autre les élésiens opposés. A cette
fille de Paris, née dans un milieu sceptique, élégant et frivole, Gé-
rard plaisait par toutes les qualités qui sont les contraires de ht
civilisation parisienne: la foi robuste, l'étonnement naïf et cette
fraîcheur d'enthousiasme qui est à l'esprit ce que la fleur est sur le
fruit. Par une grâce d'état, due peut-être à la mystérieuse influence
du swag et de la race, le jeune homme, dans le monde bourgeois
de sa petite ville, avait gardé toutes les élégances du gentilhomme,
toutes les délicatesses d'une intelligence élevée. Aussi, dès qu'il
avait parlé, Hélène l'avait ahné comme elle savait aimer, avec la
promptitude d'une nature primesauUère, avec la hardiesse d'un
cœur pur et ardent.
Pendant huit jours, ils goûtèrent un bonheur qu'aucun nuage
n'assombrit. Ils avaient oublié le reste du monde, et leurs pieds œ
touchaient plus à teire. Tout entiers à la joie de s'aimer, ils com-
mettaient de ces terribles étourderies qui sont innocentes en elles*
mêmes, mais que la société d'une petite ville ne pardonne pas. Ac-
compagnés des deux enfans, ils sortaient par la porte des vignes et
s'en allaient par les friches à la recherche d'un motif de paysage.
Quand ils avaient trouvé un site di^osé à souhait, Hélène ouvrait
sa botte à couleurs, préparait sa toile et se mettait à peindre, timdis
que Gérard lui faisait la lecture. M""* Laheyrard, qui voyait déjà sa
fille mariée «u jeune de Seigneulles, ne contrariait en rien leurs
oemrses aventureuses.
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£B MABUGE DE «EBARD^ 371
Elle n'avait jaoMds exercé sor Hélène une surrettlance bien scvu-
puleuae, et la peiqpective d'un noble mariage enivrait trc^ sa vanité
pour qu'elle songeât à jouer le rôle de mentor. Elle nourrissait déjà
les plus ajffibitieuses espérances et bâtissait sur cette future union
des édiafaudages de dbâteaux en E^agne. Elle en pmlait presque
le peu de cervelle qu'elle eût jamais possédé, et avec son intempé-
rance de langue or(]UBaiflre elle ne se gênait guète chez les fournis-
seurs et les commères du voisinage pour hasarder de transparentes
allusions à l'^oque peu éloignée où Bélène s'appellerait M'"® de .
Seigneulles. Les imprudences des jeunes gens et les maladresses
-de M°^ Laheyrard étaient conmentées et enjolivées avec cette ai-
mable charité qui fait le fonds de l'espèce huoiaine en général,
et de l'espèce bmaaine des petites villes en particuli^. Au bout
de quelques jours, il n'y eut pas une maison où on ne se contât /à
l'oreille l'histoîfedes amours d'Hélène et de fiérard. La nouvelle fit
le tour de Juvigny, serpentant le long des masures de la côte de
l'Horloge, circulant dans les rues silencieuses de la ville haute, puis
redescendant i travers les jardins de Pohral, pour aller se perdre
aa fiond des lavoirs et des buanderies de l'Omain.. Les seuls intéres-
sés ignoraient les rumeurs qui agitaient la ville. Les amoureux vi-
vent dans une atmoqdière étrange ; il se dégage de leur tendresse
un lumineux fluide qui les trahit, mais qui les isole en môme temps
et les rend pareils à cet oiseau des gaves, qui nage enveloppé de
gkdsules d'air et se meut dans l'eau des torrens comme un plongeur
sous sa cloche.. Héltoe et Gérard ne sortirent de leur extase que
knrsque le retour du chevalier de SeigneuUes fut annoncé.
— Mon père arrivera demain dans la matinée, dit un soir Gérard,
et dès demain je lui parlerai
— Je penserai à vous bien fort, tandis que vous serez sur la sel-
lette, répondit Hélène; — elle essayait de sourire, mais elle trem-
blait intérieurement à la pensée que sa destinée' était tout entière
entre les maÙQs du terrible chevalier: — vous reviendrez nous voir à
la hnme, et vous me eonterea tout.
Le lendemain em eSeU ML de SeigneuUes, après un frugal déjeu-
ner à la Grange-Allard, fit seller Bruno et s'en revint allègrement à
travers les bois du luré. Le chevalier était fort satisfait; toute sa
récolte était battue et engrangée, ses regains étaietkt superbes, et
les raisins, qui commençaient à noircir, promettaient une belle ven-
dange. Tout en chevauchant le ^long des tranchées, il se disait que
les amours de Gérard et de M"* Grandfief devaient ôtre maintenant
ea aussi ïxm point que ses vignes, et il projetait de faire le mariage
avant la Tonssainl. Dès qu'il eut confié Bruno à Baptiste, il entra
4ans hBk cuisine, où Ifanette hii remit dem lettres apportées, la
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372 REVUE DES PEUX MONDES.
veille par le facteur. La première était une très laconique épttre
de M<"^ Grandfief. La mère de Georgette prévenait sèchement le
chevalier qu'elle lui rendait sa parole et renonçait à une allitoce
pour laquelle Gérard et sa fille avaient, aussi peu de goût l'un que
l'autre. La seconde lettre, écrite par une main inconnue et non si-
gnée, était conçue en ces termes :
« Des amis charitables considèrent comme un devoir d'avertir
M. de SeigneuIIes des assiduités compromettantes de son fils auprès
de M"* Laheyrard. On sait que les jeunes gentilshommes de ce
temps-ci aiment à conter fleurette aux filles sans dot... Ce sont là
jeux de princes; mais, si M. de SeigneuIIes n'est pas devenu com-
plètement aveugle, il mettra ordre à des fréquentations qui scanda-
lisent la ville et donnent une triste opinion des mœurs de la jeu-
nesse bien pensante. »
L'ancien garde du corps lâcha un juron qui fit trembler les vitres
de la cuisine. — Où est mon fils? cria-t-il. — Gérard était sorti
après son déjeuner, et Manette pensât qu'il était sans doute allé
au-devant de monsieur le chevalier... Sans écouter davantage les
verbeuses explications de la servante , H. de SeigneuIIes , encore
guêtre et tout poudreux, courut au logis de l'abbé YoUand. Il trouva
le curé sous ses charmilles, marchant d'un pas de cérémonie et li-
sant son bréviaire. — Savez-vous ce qui m'arrive? commença-t-il en
barrant le chemin à l'abbé.
Celui-ci regarda, par-dessus ses lunettes, les yeux étincelans du
chevalier, sa toilette en désordre, son nez d'aigle pincé par la co-
lère. — Le feu a pris à la Grange-Àllard? demanda-t-il à son
tour.
— Sangrebleu! Il s'agit bien de celai.. Le mariage de Gérard est
rompu.
Le curé essuyait les verres de ses lunettes avec une ferveur toute
particulière.
— Ge n'est pas tout! poursuivit le chevalier fumant d'indigna-
tion, monsieur mon fils s'est laissé enjôler par les Laheyrard, qui
l'ont attiré chez eux, et il s'est sottement amouraché de la fille, qui
est une écervelée...
L'abbé Yolland donna une chiquenaude à d'imperceptibles duvets
égarés sur sa manche. — Oui, dit-il avec un soupir, j'avais déjà eu
vent de cette fâcheuse affaire , et j'ai certainement l'intention d'en
parler à H""^ Laheyrard; mais il faut agir discrètement et avec cette
sage circonspection qui prévient le scandale.
— Peste soit de la circonspection! grogna M. de SeigneuIIes,
faut -il mettre des mitaines pour rabrouer deux aventurières qui
portent le désordre dans les familles?.. Où allons-nous, et pour-
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LE IfARUGE DE GERARD. S7S
quoi ne sommes-nous plus au temps où, avec une bonne lettre de
cachet, on fourrah les fils désobéissans dans un donjon et les filles
légères derrière les grilles d'un couvent?.. Hais je saurai me dé-
fendre, moi et les miens, et je vais de ce pas laver la tête à ces pé-
ronnelles...
— Bonté divine! s'écria Tabbé, ne faites pas d'esclandre , mon
amil.. Hélène est ma filleule; laissez -moi mener cette affaire et
morigéner la jeune fille... Je vous promets de voir ces dames au-
jourd'hui, dès que j'aurai fiçi mon bréviaire.
H. de SeigneuUes baissa la tête. Au fond, il n'était pas fâché que
le curé se chargeât de la démarche. — Soit, fit-il, vous parlerez
sans colère, et cela n'en vaudra que mieux. Dites bien à ces... per-
sonnes que je leur défends de recevoir Gérard, et que, si mon fils
insiste, elles aient à lui fermer la porte au nez... Du reste» je vais
voir ce jeune merle, et je saurai lui rabattre le caquet.
Il quitta brusquement l'abbé, rentra chez lui, et, montant dans sa
chambre, se mit à la fenêtre, moins pour dissiper les fumées dé son
courroux que pour ruminer à l'aise la mercuriale destinée au cou-
pable. La fenêtre donnait sur les jardins, et le long des charmilles
de la maison voisine le chevalier de SeigneuUes aperçut une jeune
fille dans la pleine fleur de beauté de ses dix-huit ans. Â ses boucles
blondes flottantes, il reconnut M"* Laheyrard. — Voilà, pensa-t-il,
la dangereuse créature qui a embobeliné Gérard I — Hélène allait
et venait entre les bordures de buis, inclinant le cou pour respirer
une rose ou se baissant pour cueillir un brin de réséda. En dépit de
sa colère, le vieux M. de SeigneuUes subit involontairement le
charme de cette grâce et de cette beauté. Il suivit du regard les
souples mouvemens de la jeune fille et la vit se retourner légère-
ment, puis s'élancer au-devant de H. Laheyrard, qui descendait
l'allée, le nez plongé ^ans un livre. D'un geste espiègle, elle s'em-
para du volume qui absorbait l'attention du vieux savant et le ca-
cha dans sa poche. Alors, posant ses mains sur les épaules de son
père, elle lui mit deux bons baisers sur les joues, prit son bras et
marcha gaiment à son côté, lui faisant admirer ses fleurs, causant
avec animation et amenant de paisibles sourires sur le grave visage
du vieillard. Le père et la fille semblaient s'aimer passionnément.
Rien qu'à la façon dont ils se donnaient le bras, on sentait une affec-
tion chaude et tendre. Ces démonstrations câlines, cet échange de
douce familiarité, firent pousser un soupir à H. de SeigneuUes. Il
n'était pas gâté sous ce rapport, ayant toujours inspiré plus de
crûnte que d'amour. Il ne put s'empêcher d'envier les marques
d'aifection que cette jeune fille prodiguait à son père. Ohl s'il avait
eu, lui, une bru de son choix, une bru aimante et caressante,
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37& REfUB BBS DEUX KOND£S«
comme Jl l'aurait gâtée et choyée à son tourl.» Cette tendréflae
filiale finissait par remuer en lui je ne s» quelles fibres endormies;
mais le chevalier ne voulait pas se laisser amollir, et il r^rma
bft]»|uement la fenêtre. Au même momait^ Gérard entra^'un peu
pâle, mais faisant bonne contenance.
— Ah 1 vous voici enfin, monsieur, s'écria H. de SeigneuUes, dont
tout le courroux se ralluma, j'en ai appris de belles!.. Yeuilto
m'expliquer votre conduite envers M°^ Grandfief et cette inconve-
nante rupture, à laquelle fêtais loin de m'attendre.
— Je comptais vous en instruire moi-même, et je r^rette d'avoir
été prévenu, dit Gérard en baissant les yeux sous le regard irrité de
son père; j'ai cessé mes visites à Salvanches parce que je n'aime
pas W^ Grandfief.
— Ouais !.. Et parce que votre cœur est pris ailleurs, n'est-ce
pas? Je sais d'avance toutes les sottises que vous allez me débiter;
mais, puisque vous aviez cette lubie en tête, pourquoi vous être
rendu d'abord hypocritemenl à Salvanches, au risque de me faire
jouer un rôle de Cassandre auprès d'une famille honorable?
— Pardon, mon père, quand je vous ai suivi chez M"* Grandfief,
j'avais le coBur libre; j'ai cru agir honnêtement en me dégageatit
dès que j'ai senti que j'aimak une autre personne.
— Oui, une intrigante qui vous a pris comme im oiseau à la pi-
pée... Et maintenant que comptez- vous faire?
— Épouser M"* Lahcyrard après avoir obtenu votre consente-
ment.
— Rien que cela !.. Et si je refuse?
— ^attendrai.
— Vous attendrez... quoi? s'écria M. de Seigneulles furieux, vos
vingt-cinq ans, n'estrce pas? afin de me faire les sommations lé-
gales... Ah çà, mais est-ce que je rêve? Il n'y a donc plus ni reli-
gion, ni famille, ni autorité?.. Des sommations à moil Avez-vous
perdu la tête ou la gangrène révolutionnaire voua ar-t-elle empoi-
sonné au pmnt de vous enlever tout req)ect de voufr-même et des
autres?
Gérard esa pour la première fois regarder son père en face, et
d'une voix très ferme : . — J'ai dit que j'attendrais, mon père, parce
que je sais que vous êtes juste... En voyant ma patience et ma
respectueuse persistance, vous jugerez qu'il s'agit d'une affection
sérieuse, et vous ne voudrez pas faire souffrir deux cœurs qui ne
demandent qu'à vous aimer.
— Phrases de roman, tout cela! Non, monsieur, vous ne mettrez
pas ma patience à l'éjH'euve, et vous ne me ferez pas consentir à
un sot mariage. Si mes façons ne vous plaisent pas, vous quitterez
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us 1CABU6I DS CéBÀSD. R7&
nui maîfloii sur rbenre; je vous compterai votre légkîme, et toos
irez loin de chez moi vivre comme l'enfant prodigne*,.
Le cberalior s'arrêta au beau milieii de sa barangne. Le notarel
du propriétaire et la prudence du Lorrain reparurent. II craignit
d'être pris au mot et d'avoir l'humiliation de rendre des ccmiptes i
son fils. — Morbleu I s'écria-t-iL, si vous en veniez à cette ^otré-
mîté, vous emporteriez avec voas ma solennelle malédiction !
Gérard était devenu très plde et ne desserrai! pas les lèvres. —
Je vous donne un mois pour réfléchir, se hâta d'ajouter le cheva-
lier; mais, comme je n'aime pas le scandale, vous irez 'faire vos ré-
flexions ailleurs qu'à Juvigny. — Il ouvrit violemment la fenêtre et
cria : — Bapttete, attelle Bruno à la carriole et apprête-toi I — Puis
revenant vers son fils : — Baptiste va vous conduire tout à l'heure à
la Grange -Allard. Vous me ferez le plaisir d'y pa^er quelques se-
maioes ; cela vous rafraîchira les idées.
A la seule pensée de partir sans revoir Hélène, qui l'attendait,
Gérard eut un soubresaut de révolte; ses yeux brillèrent pleins de
larmes et d'éclairs indignés, mais il n'avait pas en vain passé sa
ans diez les jésuites de Metz. Il y avait respiré une atmosphère im-
prégnée de^scrètes réserves et de silencieuses capitulations; il y
avait pris involontairement l'habitude d'une soumisaon où le corps
avait phis de part que l'ei^rît. — C'est bien, monsieur, dit-il en
s'inciinant, j'obéirai.
— Allez vous préparer,' reprit l'inflexible ctevalier, vous partfarez
dans une demi-heure.
En effet, une demi-heure après, ftimo, fouetté vigoureusement
par le tadtume Baptiste, emmenait au trot la carriole sur la route
de la Grange-AUard; mais, quand on fut en plein bois du Juré, ^-
rard mit brusquement la main sur les rênes, arrêta net la voiture,
et, sautant sur la route : — Tu vas, dit-il au domestique, pour-
suivre jusqu'à la ferme; moi, j'ai affaire à Juvigny, et j'y retourne.
— Monsieur Gérard, s'écria Baptiste épouvanté, ce n'est pas une
chose à faire !.. Vous serez cause que M. le chevalier me renverra.
— Mon père n'en saura rien, et je te promets d'être à la ferme
avant minuit... Va t s'écria impérieusement le jeune homme.
Là-dessus il tourna lest^nent les talons et entra sous bois, lais-
sant l'équipage paternel trottiner mélancoliquement dans la direc-^
tion de la «range-Allard. Il lui tardait de revoir Hélène pour lui
eq>lîquer de son mieux les tristes incidens de la journée et lui jurer
que rien ne pourrait changer son cœur. Il erra dans les fourrés jus-
qu'à la brune; mais, dès que le crépuscule eut obscurci les vignobles
de Juvigny^ il descendit rapidement vers Polval et pénétra chez les
Laheyrard par la porte des vignes. Une lumière qui brillait aux
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376 REYCE DES DEUX MONDES.
*
vitres du rez-d&-chaassée lui redonna du courte, et il se faufila
discrètement derrière les charmilles.
Dans Tatelier, près de la lampe dont le modeste abat-jour laissait
dans l'ombre ses yeux rougis et sa mine attristée, Hélène était as*
sise» les deux mains dans les cheveux et les coudes sur la table. Elle
n'était pas seule; H""* Laheyrard allait et venait à travers la pièce;
sa pantomime animée et l'accent irrité de ses paroles indiquaient
assez que ses nerfs venaient d'être agacés par quelque histoire
désagréable. — Comprend-on pareille chose? murmurait- elle, et
m'envoyer dire cela par l'abbé Vollandl Gomme si je ne savais pas
garder ma fille 1 Oh ! les sottes gens et la maudite ville !..
Sur ces entrefaites, Gérard parut dans l'embrasure de la porte-
fenêtre restée ouverte. Hélène étouffa un cri de surprise ; quant à
M"* Laheyrard, son indignation redoubla. D'un air de dignité affec-
tée et avec un dépit mal contenu, elle s'avança vers le jeune homme,
qui balbutiait des excuses embarrassées. — Monsieur de Seigneulles,
dit-elle, quand vous viendrez chez moi, vous voudrez bien y entrer
par la porte de la rue, comme tout le monde, ou plutôt vous me
ferez le plaisir de n'y rentrer jamais d'aucune façon. Je ne me sou-
cie pas que votre père m'accuse encore de vous attirer dans ma
maison... Et à ce propos je suis bien aise de vous dire qu'on est
un peu trop présomptueux dans votre famille. Où votre père a-t-il
pris que je cherche à vous accaparer? Qu'il garde son fils, je garde-
rai ma fille. Je défends à Hélène de vous recevoir désormais.
Après avoir vainement essayé d'interrompre ce flux de paroles,
Gérard ouvrait la bouche pour y répondre; mais Hélène, d'un coup
d'œil plein de tendresse et de prière, lui fit signe de s'éloigner.
Gérard répondit à cet ordre par un regard passionné, et ce fut tout.
11 s'inclina silencieusement et redescendit les marches du perron,
tandis que H""* Laheyrard refermait brusquement sur lui la porte
vitrée.
Vin.
Gérard, abasourdi comme un homme à qui on vient d'asséner un
coup violent sur le crâne, suivit machinalement la grande allée du
jar(Ûn. Encore incapable de rassembler ses pensées, il éprouvait
confusément la sensation d'un complet désastre. Arrivé à la porte
des vignes, il aspira l'odeur des roses et des résédas épars dans les
parterres de celle qu'il aimait, puis il descendit lentement la pente
du vignoble et gravit le versant opposé; Quand il eut atteint le som-
met de la colline, il s'appuya contre un murger de pierres moussues
et contempla d'un air morne la rangée des vieux logis de la ville
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LE MARUGE DE GÉRARD. 377
haute. Au loin, entre les arbres du verger, la lumière de l'atelier
' d'Hélène scintillait pareille à un. mélancolique regard d'adieu. La
goi^e de Gérard se serra, ses yeux se mouillèrent, et un sanglot en-
tr'ouvrit ses lèvres. C'était sa première grande douleur. Auprès de
ce malheur imprévu, les chagrins de sa vie d'écolier, les ennuis de
sa jeunesse solitaire, ne lui apparaissaient plus que comme de
misérables piqûres d'épingle.
Dix heures sonnèrent. Il se rappela la promesse faite à Bap-
tiste et s'enfuit dans la forêt. La nuit donne aux bois une phy-
sionomie plus originale et plus intime. Dans le jour, traversés de
rayons, égayés par les chants des oiseaux ou l'éclat des voix hu-
maines, ils semblent s'imprégner de la vie des autres; à la nuit, ils
sont livrés à eux-mêmes et vivent de leur vie propre. Sous leur
ombre, mille bruits insaisissables pendant les heures lumineuses
redeviennent perceptibles; on y distingue le frisson des feuilles de
tremble sans cesse agitées et nerveuses, le frôlement des fougères
qui se redressent, le son mat d'un gland tombant sur la mousse, ou
le faible sanglot d'une source microscopique filtrant goutte à goutte
entre des racines. Tous ces murmures s'unissent pour former une
harmonie grave et pénétrante. Ainsi, au milieu des ténèbres dou-
loureuses qui enveloppaient, le cœur de Gérard, mille menues im-
pressions, étouffées jusque-Ia par le tumulte des joies de la semaine
passée, ressuscitaient pour ainsi dire et unissaient leurs voix frêles.
Il retrouvait dans sa mémoire les moindres mots d'Hélène, ses
gestes les plus insignifians, les plus rapides variations de sa figure
spirituelle et mobile. Le bruissement du vent dans les pins lui rap-
' pelait la musique du bal de Salvanches... Il revit Hélène tour-
nant lentement sous la lumière des lustres, avec ses lèvres rieuses
et sa longue jupe traînante, puis s'asseyant au piano et chantant de
sa voix nette et bien timbrée la chanson des Ramiers...
Dans les chemins creux,
Leur chanson vagabonde
Semble la ?mx profonde
Du printemps amoureux...
Hélas I cette nuit, dans les combes de la forêt, ce n'était pas la
voix amoureuse des ramiers qui résonnait; seule, la plainte funèbre
de la htUoUe s'élevait par intervalle comme l'apper désespéré d'un
enfant perdu. Cette lamentation retentissante courait d'arbre en
arbre, et allait mourir au loin dans les massifs. Chaque fois qu'elle
traversait la futaie, les petits grillons, tapis dans l'herbe, faisaient
soudain silence, et Gérard s'imaginait entendre la propre voix de son
bonheur évanoui lui crier de loin : « Je ne reviendrai jamais plus,
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378 REVUE DBS DEOX MOEVDES.
jtaiais plusl » Il pressa le pas; les ténèbres du b(» Toppressaient.
Ëifin il Tit s'éclaircir les arbres, le taillis fut remplacé par des champs
recouverts de chaumes; d^ toits se détachëreat vaguement sur le
ciel, et des aboiemens soooares réveillèrent les échos de la foréU —
Est-ce vous, monsieur Gérard? dit tout à coup une voix inqmëte.
Il tressaillit^ reconnut le taciturne Baptiste, planté en sentinelle
devant Técurie de la ferme. — M. le chevalier ne vous a pas vu au
moins? continua le bonhomme, il va me mbouler d'importance,
voilà trois heures <|uè je devrais être en route... Bonsoir I ,
Gérard gagna sa chambre à tâtons et ne s'endormit cpi'au petit
jour. Il se réveilla vers dix heures sans savoir où il était, mais avec
la confuse sensation d'un ferdeau qui lui pesait sur le cœur. II se
firotta les yeux, reconnut la ferme et comprit enfin l'angoisse qui Imi
serrait la poitrine. Pendant cette première journée d'exil, les heures
se traînerait avec une lourdeur de plomb. Vers le soir, n'y tenant
plus, il fit deux lieues à travers bots pour contempler de loin la
flèche de Saint-Étienne et les arbres du Pàquis, s'en revint harassé
et se coucha sans souper. Le lendemain, même manège. Dès le
matin, il boucla ses guêtres, et par des sentiers de traverse gagna
un plateau de vignes, situé en face des jardins de la ville haute. Il
grimpa sur un poirier sauvage, et armé d'une lorgnette^ du haut de
cet observatoire, il explora le terrain. Au-delà des pampres du pla-
teau, une bande d'ombre marquât l'emplacement de la goiige de
Polval, puis le terrain se relevait juscpa'aux talus verdoyans ot
s'étageaient les terrasses des jardins. On voyait au milieu des
arbres les vieilles maisons de la rue du Tribel avec leurs treilles,
leurs gloriettes enguirlandées de clématite, leurs façades grises
percées de fenêtres à petits carreaux. On distinguait les couleurs
des massifs de dahlias et les ondulations des rideaux flottant aux
croisées ouvertes. Gérard reconnut bien vite le logis de l'inspec-
teur et ne le quitta plus des yeux. Il était midi; la cloche de Saint-
Étienne sonna lentement V Angélus^ puis le bourdon de la tour de
l'horloge annonça l'heure du dîner aux ouvriers des fabriques. Une
forme blanche se montra tout à coup sur le perron, près du grand
mûrier. Le cœur du jeune homme battit, et la lorgnette trembla
dans sa main. Bientôt les enfans parurent, puis fliarius Laheyraid;
la |)lanche apparition descendit lentement les marches do perron,
les autres la suivirent , et tous s'enfoncèrent derritee les arbres
fruitiers. Le visage de Gérard se rembrunit; mais il n'avait pas eu
le temps d'essuyer les veires de la lorgnette, que déjà les quatre
ligures reparaissaient à la porte des vignes. C'^ait bien Hélène; on
voyait distinctement son chapeau de paille anx rubans cerise» ainsi
que la boite de couleurs portée par Marins, et les grandi fileta à pa-
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I£ BfARIAGE DE GÉRARD* 379
pillons brandis par les enfans. Plus de doute, elle allait peindre dans
la campagne. Toute la bande prit le sentier des vignes et disparut
de nouveau dans les profondeurs de Polval.
Gérard était resté sur son arbre. U attendait; un pressentiment
lui disait que tout n'était pas finû Au bout d'un bon quart d'beune,
il vit émerger au-dessus des pampres du plateau d'abord les filels
à papillons, puis le large feutre de Marins^ et enfin la claire rd>e
de toile écrue. Le groupe traversa les vignes en biais pour gagner
la forêt dans la direction d'une combe très pittoresque nommée
dans le pays le F(md d'Enfer. Gérard se souvint qu'Hélène avait sou-
vent exprimé le désir de faire une étude d'après un vieux hêtre pa-
triarcal qui ombrage le faad de la combe, et dont les racines puis-
santes sont baignées par une source. U avait un trop violent désir
de revoir la jeune fille pour ne pas profiter de cette conjoncture
favorable. Se laissant glisser au pied de l'arbre, il se dirigea vers
la combe, lentement, avec les minutieuses précautions d'un Hobican
qui ramperait en pleine forêt vierge.
U ne s'était pas trompé, et M"' Laheyrard suivait en effet le sen-
tier couvert qui descend comme une rapide coulée de verdure jus-
qu'au fond de la combe. Quand on fut arrivé près de la source,
Harius déposa la botte de couleurs et le pliant au pied du hêtre, puis,
s'essuyant le front : — Maintenant, dit-il, au revoir, amusez-vous
bien ; moi , je vais pousser jusqu'à Savonnières pour y ruminer à
mon aise un sonnet en l'honpeur de la Beauté nonpareille qui a
blessé mon cœur, car, ajouta-t-41 en voyant un sourire poindre sur
les lèvres d'Hélène, moi aussi, je suis féru d'amour, moi aussi je
d^nande aux astres secourables d'adoucir la rigueur d'un père bar-
bare et de faire luire le jour qui rassemblera nos destinées...
Il s'éloigna en déclamant d'une voix retentissante ces vers de
Théophile de Viau :
Ce Jour sera filé de loie.
Le soleil partout où j'irai
Laissera quand je passerai
Des ombrages dessus ma ?oie ; ,
Les <fieux, à mon sort complaisans,
Me combleront de leurs présens,
ranrai tout mon soûl d*ambroiaie.««
Les enfans suivirent le cours du ruisseau en pourchassant les
grands nacrés et les vulcaim qui filaient, ailes étendues, sous les
ramures des hêtres. Après avoir trempé ses mains dans la source et
s'être décoiffée, Hélène se plaça devant sa tcâle et prépara sa pa-
lette. Longtemps elle resta rêveuse ; ses grands yeux immobiles re-
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380 REVUE DES DEUX MOKDES.
gardaient devant eux sans rien voir. Pourtant le paysage était
éclairé à souhait pour un peintre. Large et profonde, la combe éva-
sait mollement ses flancs boisés où tous les tons du feuillage» de-
puis le vert métallique des chênes jusqu'au vert pâle des saules, se
mêlaient harmonieusement. En haut, sur im ciel fin et pommelé, léîs
grands arbres de la bordure circulaire se détachaient du taillis où
leurs cimes arrondies formaient comme les fleurons d'une vaste cou-
ronne verdoyante. Tout un côté de l'entonnoir était plongé dans
une ombre bleuâtre; un seul rayon de soleil y descendait comme
une vapeur argentée, et, à travers les frondaisons du gros hêtre, ce
rayon faisait pleuvoir des milliers de gouttes lumineuses sur le
sombre miroir de la source. Le côté opposé au contraire était large-
ment ensoleillé : au-delà d'un rideau de jeunes saules, on voyait
étinceler en pleine lumière un coin de route tournante, un bout de
pré et une rangée de peupliers frissonnans. Dms le silence de cette
solitude, on n'entendait que les soupirs flûtes du ruisseau et les rires
des enfans, qui s'éloignaient de plus en plus.
Hélène, son pinceau à la main, demeurait distraite, et sa physio-
nomie, si spirituellement gaie lorsqu'elle s'anhnait, avait en ce mo-
ment un accent de tristesse morne. Tout en s'irritant contre l'image
obsédante qui hantait sa pensée, elle ne songeait qu'à Gérard. De-
puis le congé signifié si rudement au jeune de Seigneulles, elle
s'était adressé plus d'une sévère remontrance. Cent fois elle s'était
juré d'oublier cette folle quinzaine et de redevenir une fille raison-
nable. Elle avait beau se répéter que Gérard était trop jeune et M. de
Seigneulles trop orgueilleux pour qu'une pareille liaison fût jamais
autre chose qu'une amourette passagère, l'image de son voisin ne la
quittait pas; au contraire elle s'imposait chaque jour plus despoti-
quement. Pendant la nuit du bal, Hélène avait donné son cœur, et
elle sentait qu'il lui en coûtait trop de le reprendre. •• Elle poussa
un petit soupir étouffé, secoua ses longues boucles blondes; ses yeux
assombris devinrent tout à coup brillans comme l'eau de la source,
et une larme roula sur sa joue. Elle l'essuya avec un geste d'impa-
tience, puis elle saisit sa palette et se mit résolument au travail.
Déjà elle avait indiqué sur la toile les valeurs relatives de tous
les tons du feuillage, quand un fracas de branches écartées lui fit
tourner la tête. Elle jeta un cri et devint pâle; Gérard était près
d'elle.
— Vous m'en voulez de vous avoir surprise? murmura-t-il.
Elle secoua la tête, et un sourire courut de ses lèvres à ses yeux
humides. Le jeune homme fit quelques pas, et vint se placer à ses
pieds. — Ne me grondez pas 1 continua-t-il de l'air d'un écolier pris
en faute.
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LE MARUGE DE GÉRARD. 381
— Non, je ne vous gronderai pas, répondit-elle; d'ailleurs à quoi
me servirait-il de mentir?., je pensds à vous.
— Bien vrai?
— J'étais si triste de vous avoir laissé partir l'autre soir sans
un mot d'excuse et de consolation L. Il ne faut pas en vouloir à ma
mère, le sermon de l'abbé VoUand l'avait surexcitée, mais elle est
bonne femme au fond, bien que sa langue tourne trop vite.
— Oh! fit-il charmé, je ne lui en veux pas... Je ne soulïrais que
d'être condamné à ne plus vous voir.
— Maintenant que vous m'avez vue, vous allez vous sauver...
Que diraitron, si on vous surprenait ici? Il y aurait de quoi faire
tomber la tour de l'horloge à la renverse et rendre fou M. de Sei-
gneulles.
— Vous savez, soupira Gérard, qu'il m'a exilé à la ferme.
Hélène ne put s'empêcher de rire. — Au pain secl.. Quel homme
que votre pèrel il me fait peur.
Gérard se taisait et ne bougeait pas. La jeune fille tourna la tête
à demi vers la place où il était agenouillé. — Allons, dit-elle en lui
tendant la main, adieu !
Il serra les doigts d'Hélène et les retint prisonniers dans les siens.
Us se regardèrent un moment, puis elle retira bruàquement sa main.
— Partez 1 reprit-elle d'une voix moins ferme.
— Pas encore ! supplia-i-il , laissez-moi vous dire combien je
vous aimel
Les yeux d'Hélène, devenus sérieux, plongèrent lentement dans
les yeux bleus de Gérard. — A mon tour, murmùra-t-elle, je vous
demanderai ; Est-ce bien vrai? — Et, comme Gérard voulait se ré-
crier, elle lui posa gentiment la main sur le bras. — Écoutez, pour-
suivit-elle, je ne ressemble pas à vos demoiselles de Juvigny, je n'ai
pas appris dès le berceau à peser tous mes mots pour voir s'ils
sont en règle avec les convenances. Je parle comme je pense et
j'agis comme je parle, spontanément et sincèrement. Étes-vous bien
sûr au fond du cœur de m'aimer pour tout de bon? Si vous me le
répétez, je le croirai, mais ne me le redites pas à la légère. Plus
tard, si vous vous étiez trompé, je souffrirais trop.
— Je vous aime, s'écria-t-il avec passion, et ma vie est à vous.
Elle baissa la tête. — Apprenez-moi ce que vous êtes devenu de-
puis notre dernière soirée...
Gérard lui conta ses souffrances, tandis qu'elle donnait nerveu-
sement de petits coups de pinceau sur sa toile; il conta longuement;
il faisait si bon dans cette ombreuse solitude I Les libellules brunes
et bleues volaient sur les herbes aquatiques, les reines des prés
anbaumaient l'air, ei les minutes passaient plus rapides que les
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382 RETUfi BBS DEUX UOMDES.
libellules, phis douces à savoura que l'odeur des reines des prés.
Tout en devisant, Gérard arrachait sur le bord de l'eau des men*
thés» des salicaires, des centaurées roses, et les j^ait aux pieds
d'Bélëiie.
— Eh bien ! ne vous gênez pas, jeunes gens I cria une voix de
stentor qui les fit tressaillir.
C'était Marius, qui ^parut tout à coup entre les ramures de la
saulaie, en riant oomme im faune dans sa longue barbe blonde. Hé-
lène ébaucha une moue boudeuse, et Gérard se leva rouge comme
Ma coquelicot. -
— Pourquoi rougissez-vous, jeune Daphnis? continua le poète,
Wte prenez-vous pour un cyclope jaloux ou pour un firère farouche ?..
Je connais les peines d'amour et je sais y compatir. .. J'ai toujours
pris le parti des amoureux persécutés contre les tuteurs et les
pères.
— Marius, pas de folies 1 s'écria Hélène impatientée.
— Par Sninthée Apollon I reprit-il, je parle sérieusement... Gé*
rard t'aîme, son père le tyrannise et maman Laheyrard te défend
de le voir... Je suis du côté des jeunes contre les ancêtres, et vous
pouvez compter sur moi... Âmi Gérard, vous êtes un galant homme,
et TOUS avez l'intention d'épouse ma sœur?
— C'est mon désir le plus ardent et mon unique préoccupation,
répondit gravement Gérard.
— Eh bien I tôpez là, s'écria Marius en lui tendant sa large main,
nous mettrons ces vieilles gens à la raison, et avant peu nous chan-
terons Hymen, 6 hyménée...
Hélène était devenue vermeille. — Il est tard, dit-elle, et il faut
partir.
— Vous me permettrez de vous revoir ici? hasarda timidement
Gérard.
— Je ne sais, munnura-t-^lle hésitante en regardant altematî-
vement son frère et le jeune de Seigneulles.
— Et pourquoi pas? s'exclama impétueusement Marius, ne serai-je
pas là, et cela n'est-il pas suffisant?.. Je voudrais bien vcnr que
quelqu'un s'avisât de le trouver mauvais I
Ils se serrèrent tous trois les mains, et Gérard s'en revint à la
ferme ayec le cœur en fôte.
Depuis cette rencontre, ils se retrouvèrent plus d'une fois au Fond
d'enfer. Marius accompagnait régulièrement sa sœur; mais, chape-
ron peu gênant, une fois qu'on était arrivé près de la source, il
plantait là les deux amoureux pour battre les buissons ou faire une
halte à l'auberge de Savonnières. Quand vint le l'*' septembre, Marius
renonça comp^tement à ce rôle de mentor pour courir la plaine en
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, IX MARIACT DE GEKAID. SSS
compagnie des chasseurs de Juvigny. Hélëie et Gérard forait alors
abandonnés à ewc*mémçs , mais l^abitude était prise, ett elie était
trop douce pomr qu'ils eussent le courage de }a rompre. En deboi«
de leurs rendez-vous, te reste de k TÎe leur étak indifférent. Hélène
trouYait dans la franchise même de sob amour ^ dans la drotture
de son cœur une encourageante sérénité, qui lui faisait sitrnK)nAm:
cette terreur du qu'en dirar-t*on, dent se coniirase la moitié de la
morale conventionnelle des gens du monde. Elle n'entendait rien à
ces capitulations prudentes, à ces habiletés sovffnoises où excellent
les habitsns des petites villes, toujours en garde les uns contre 1^
antres. In amour, la Parisienne, malgré scmi scepticisme à fleur de
peau et son apparente frivolité, agit arvec bien plus de naturel et
d'ingénuité que la provinciale. Hélène croyait à l'amour de Gérard;
en l'allant voir au Fond d'Enfer, elle savait qu'aux yeux du monde
elle commettait une imprudence, dMEis sa ccmscience elle ne se sen-
tait pas coupable. Si on avait sondé les cœurs des deux jeunes gens,
on aurait certes découvert plus de scrupules et de {H*éjugés dans
l'esprit timide de Gérard que dans l'âme ferme et chastement pas-
sionnée de la jeune fille.
Cependant l'automne s'avançait. Septembre et les vacances avaient
ramené un plaisir pour lequel les bourgeois de Juvigny ont un goût
très vif : la tendue aux petits oiseaux. Dans ce pays forestier, il
n'est pas de propriéliâre qui ne façMme alors deux ou tnns cen-
taines de reginglettes en brins de coudrier élastiques et souples,
et ne les aligne au long des sentiers de son taillis. A ces engins
viennent se prendre à foison rouges - gorges , fauvettes , pinsons
et verdières , et les indigènes ont une joie féroce à faire chaque
matin la tournée afin de ramasser les victimes. Les dames mêmes
se mettent de la partie. Ces tendues sont pour elles des prétextes
à pique -niques et à sauteries en plein air. Or il advint que, vws
la fin de septembre, un marchand de bois, dont les fils étaient liés
avec Marins , prc^ta des vacances pour organiser une partie de
diasse qui devait se terminer par un plantureux déjeuner dans la
forêt du Juré. Pour faire les honneurs du déjeuner, quelques dames
devaient rej(Mndre leurs maria, et parmi elles M*^ Grandfief, dont le
débonnaire époux étût un enragé Neinrod* Naturellement Marins
figmait au BomSxre des invités; on aimait son entrain et sa large
galté. En d^t de ses excentriques façons et de sa manière de dé-
biter ses SOUDAS an dessert, il pasnit pour un aimable convive , et
il était de toutes les parties de plaisir.
Ge jour-lÀ, on s'était mis en route dès l'aube; pendant quatre
heures, on avait battu les fricbes ; aussi le poète avaiMl un a{^
petit formidable quand (m arriva, vtt?s dix heures» mm tes arbres
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3S& BKYUE DES DEUX MONDES.
OÙ la longue table était dressée. Harius se trouva placé en face
de M°*« Grandfief. La mère de Georgette était venue seule, ne se
souciant pas d'exposer les chastes oreilles de sa fille aux plaisan-
teries im peu crues d'un déjeuner de chasseurs. Elle répondit au
salut de Marins par un froid signe de tête, et prit un air si majes-
tueux que le jeune Laheyrard se hâta de fuir ce regard hautain
qui lui coupait l'appétit. Ses yeux se dédommagèrent en contem-
plant le spectacle réjouissant de la table, où une appétissante col-
lection de jambonneaux, de pâtés et d'écrevisses s'étalait entre
deux rangées de verres et de bouteilles. Quand on servit le gigct
r6ti à la ficelle^- le cœur du poète s'épanouit. U avait pour voisins
deux chasseurs campagnards à la mine assez naïve et aux manières
toutes rondes. L'apparente bonhomie de ces bourgeois paisibles sé-
duisit Marins, et il se promit d'égayer son déjeuner en tdÀsani po-
ser les deux honnêtes philistins. Dès qu'il vit dans son assiette une
lai*ge tranche succulente, il déboucha une bouteille, remplit son
verre et ceux de ses voisins. — Voyons ce vin clairet, s'écria-t-il;
j'ai, comme dit Saint-Amand, un de ces gosiers ardens que rien ne
désaltère.
Le Jour que je naquis, il dat pleuvoir du sell
— Défiez-vous de notre petit vin de pays, monsieur, répondit son
voisin de droite, il a l'air hmocent, mais il est méchant au fond, et
capiteux en diable.
— Méchant? ce petit-lait ! à d'autres! repartit dédaigneusement
Marius en vidant son verre ; sachez, mon cher monsieur, que le sang
de la vigne pe suffit plus à troubler la sérénité de mon cerveau. II
faut à mon ivresse l'opium des Chinois, le haschich des Indiens et
le raki des Polynésiens.
— C'est différent! dit l'autre avec ce rire niais, sous lequel le
campagnard meusien dissimule ses finasseries et ses malices. — £n
même temps, derrière le dos de Marius, il fit au voisin de gauche
un clignement d'yeux significatif.
Le poète continuait à bavarder, tout en dévorant son gigot et en
buvant d'autant. — Voyez-vous, reprit-il, deux ou trois verres de
vin peuvent déranger l'équilibre nerveux de gens rassis occupés à
de moutonnières besognes, mais les artistes, habitués aux orages
de la pensée, se rient de ces faciles ivresses... Nous planons dans la
tempête connue l'albatros.
— C'est-à-dire, ricana son interlocuteur, que, vous autres, vous
vivez dans le vin conune le poisson dans l'eau.
— Bien parlé, honnête voisin I s'écria Marius; pour votre peine.
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LE MARUGE DE GERARD. 385
versez-moi une rasade... Hardiment, à verre pleurant, et mainte-
nant à votre santé !
Les longs éclats de rire des convives, le cliquetis des fourchettes
et les fabuleux récits des chasseurs couvraient le bruit de cette con-
versation. Le poète, grisé par ses propres paroles, poussé par ses
voisins, qui ne laissaient pas son verre vide, devenait plus loquace
à mesure que le tumulte de la table grandissait. Les comparaisons
bizarres, les images étranges, les invocations lyriques, débordaient
de ses lèvres, mêlées à des souvenirs rabelaisiens. — * Par Zeus I fit-il
tout à coup, je crois que vous m'offrez la carafe ! Foin de cette li-
queur de greoiouilles ! Me prenez-vous pour un buVeur d'eau comme
mon noble ami Gérard de Seigneulles?
— M. Gérard ! murmura le voisin de droite, je croyais le trouver
ici ; on ne le voit plus nulle part.
— Son père l'a mis en quarantaine à la Grange-Âllard, répondit
le voisin de gauche, qui était notaire dans un village proche de la
ferme; j'ai ouï dire que le jeune homme avait le cœur trop inflam-
mable, et H. de Seigneulles l'a envoyé aux champs pour le calmer,
comme on descend le vin à la cave pour le rafraîchir.
— Ha! ha! fit Marins en éclatant de rire, le bon billet qu'a La
Châtre!
— Que voulez-vous dire, jeune homme, avec votre billet?
— Je dis, répliqua le poète, que l'amour se rit des menaces des
pères et des grilles des donjons. On ne s'avise jamais de tout...
Le notaire cligna de nouveau de l'œil vers ses voisins, comme
pour leur indiquer qu'il allait adroitement confesser le poète. —
Eh quoi? reprit-il, prétendez-vous que le jeune de Seigneulles n'est
pas à la Grange-Âllard?
— Il y est et il n'y est pas, répondit Marins d'un air comiquement
mystérieux. — 11 aperçut tout à coup le regard froid de M"« Grand-
fief fixé sur lui, et retrouva au fond de son cerveau un grain de bon
sens. — Chut! vous voudriez me faire jaser, compère; mais je suis
discret comme la tombe... Je ne vous dirai point dans quel coin ver-
doyant de la forêt ce jeune Endymion va retrouver la Diane de ses
rêves... Buvons!
On avait débouché le Champagne, et la liqueur mousseuse pétil-
lait galment autour de la table. — A votre santé, jeune homme,
repartit le notaire en trinquant avec Marins, et ne nous faites plus
de pareils contes. Il y a loin de la ferme à Juvigny, et, si amou-
reux qu'on soit, on ne fait pas trois lieues à l'allée et trois lieues
au retour pour roucouler sous les fenêtres de sa Dulcinée.
— Qu'en savez-vous? riposta Marins, que la contradiction irritait;
vous en parlez comme un conscrit... Rien n'est impossible aux amou-
Tomt m. — 4874. 8S
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386 RETUE DES DJSUX IIOMDES.
renx. Les boie leur {X'étent leurs solitudes feuUlues, et le Fond
d'Enfer a des hêtres assez épais pour que les prq^os d'amour ne
puissent venir aux oreilles des bavards. ..
n croyait parler à mi-yoix; mais, comme tous les gens doat le vin
délie la langue, il avait le verbe haut» et le bndt de ses paroles
s'élevait au-dessus du^ diapason des conversatîoiis particulières.
M""" Grandfief, droite sur sa chaise, tenait ses yeux d'agate fixés
sur Marins Laheyrard et ne perdait pas un mot de ses discoiars.
— Vous croyez donc qu'ils se rmcontrent au Fond d'Enfer? ré-
péta insidieusement le notaire.
— Qui a parlé du Fond d'Enfer? balbutia Marius; ah ! notaire
plus obstiné qu'une mule, tu plaides le faux pour savoir le vnil
mais je n'ai rien dit et je ne dirai rien... Motnst Tamitié m'est sa-
crée... Je bois à la déesse Muta! Je bois au ôlenoe des forêts, i
l'impassible et olympienne poésie!..
A partir de ce moment, Marius n'eut plus qu'une perception con-
fuse des choses. A travers les brumes de l'ivresse, les deux yeux
ternes de M"^ Grandfief hii semblaient agir sur sa raison comme le
regard fixe d'un serpent qui veut fasciner un oiseau. Quelqu'un se
leva au dessert pour chanter, et provoqua de formidables éclats de
rire; ce même quidam en quittant sa place fit une chute très
lourde sur le gazon, et Marius eut la sensation vague que ce con-
vive incongru n'était autre que lui-même. Il répétait constamment :
— Les jambes fléchissent, mais la tête est solide ! — Malgré sa résis-
tance, il se sentit soulevé par deux bras compatissans et porté dans
un tilbury qui se mit à rouler vers Juvigny. Pendant le trajet, il
crut remarquer qu'il faisait grand vent et que les aHbres le saluaient
au passage. La voiture s'arrêta devant le logis de l'inspecteur, et
le poète, soutenu par ces mêmes bras indulgens, fut hissé jusqu'à
sa chambre et couché tout habillé sur son lit de fer. Autour de lui,
les meubles tournoyaient avec une rapidité vertigineuse. Il ferma
les yeux, et n'eut plus ccmsciOTce de rien...
André Tobuuet.
(la iroisièmê partie mu procfrai» numéro^
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LA
POLITIQUE CONSERVATRICE
DE CASIMIR PERÏER
— 1881 — 1«32 —
S'il est nae étude Instoriqiie qoi mérite de fixer «i^onrd'hui Tat-
tontion des conservateurs de toutes miamoes, monarohistes ou repu-
UicaiBS, c'est assui^ément celle du ministère de Casimir Periar, i
qui VkistCMre a déceiaé le titre glorieux de grand ministre de Tordre
public Dans les tempe troublés où nons sommes , on eau assuré,
quelle quq soit la diversité des drconstiaoes, de trpuver dans cette
étude les pies graves sujets de réflexion, jet des leçons pleines
d'autorité qui doivent profiter à tous, — gouvememeat ou partis.
Gomment nier l'autorité de ces leçons quand on considère les succès
inespérés du système politique et des procédés ministériels de Ca-
simir Perier, en les mettant en regard du désordre matériel et mo-
ral qu'il 8vait k vaincre- et de la violence des passions aaarchiques,
nées avant son minisière, qui l'assaillirent plus violemment encore
jusqu'à S0& dernier jour? Plus le danger était immense et la défaite
menaçante, plus le système et les procédés qui les ont conjurés se
reconunandemii laconsdence des bons citoyens et aux méditations
du gouyeniemeot« Au reste, la justice de Tbisloire se ifit pressentn:
dès les presiières explications du président du conseil aux tribunes
des chambres; ^le éclata même bientôt dans un sentiment public
qui se généralisa de plus en plus à mesure que sa politique passa
des paroles anu actes, Gepencbnt, dqpuis le jour où louis-f bâippe
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388 BEVUE DES DEUX MONDES.
rayait placé à la tète de son conseil, aucune an^ertume, aucune
attaque n'avaient été épargnées à Casimir Perier : impitoyables ca-
lomnies, violences dans la rue, dans la presse, à la chambre des
députés, tout était bon aux passions hostiles pour le condamner &
des luttes incessantes qui usèrent les forces de son corps sans
éteindre l'énergie de son âme. Il mourut bientôt à la peine, mais la
mort lui apporta, avec la paix du tombeau, une gloire qui devait
s'élever chaque jour plus universelle et plus pure. Aussi était-ce la
voix même de la France qui parlait par la bouche de Royer-GoUard
lorsque, sur la tombe encore ouverte de Casimir Perier, il pronon-
çait ces paroles : a La gloire de M. Casimir Perier est pure et inat^
taquable. Sortie comme un météore de ces jours nébuleux où il
semble qu'autour de nous tout s'obscurcit et s'affaisse, elle sera du-
rable, car elle n'est point l'œuvre artificielle et passagère d'un parti
qu'il avait servi; il n'a servi que la cause 4e la justice, de la civili-
sation et de la vraie liberté dans le monde entier, n
Plus de quarante ans ont passé, et l'on peut dire que cet hom-
mage rendu à la mémoire de Casimir Perier^ est devenu l'arrêt
même de la postérité, de telle sorte que, si l'on en excepte un petit
nombre d'esprits dominés par des préjugés étroits ou des passions
implacables, il n'est pas un parti respectable et sincère, même
parmi ceux qu'il a le plus énergiquement combattus, qui ne soit
prêt à s'honorer en parlant dignement de Casimir Perier.
Comment tant de gloire incontestée a-t-elle succédé à tant d'ac-
cusations, à de si violentes attaques? Comment la société a-t-elle
été sauvée de tant de péril par une politique si calomniée jusqu'au
jour où on a pu dire de Casimir Pmer ce que lord Castlereagh a
dit de M. Pitt, que sa politique avait triomphé sur sa tombe? La ré-
ponse est tout entière dans les principes et dans les procédés de
cette politique.
L
Témoin et acteur des drames si cruellement agités de 1831 et
1832, honoré comme collègue de toute la confiance de Casimir Pe-
rier (1), l'auteur de cette étude pourrait répondre à cette question
en faisant uniquement appel à ses souvenirs, il sait d'avapce qu'il
serait cru. Cependant, pour faire revivre tout entière cette époque
presque contemporaine, dont on parle tant et qu'on se rappelle si
peu, il entend se séparer en quelque sorte de son passé pour de-
mander surtout ses preuves et ses conclusions aux actes publics,
(1) M. Guixot, Ménmrek pour servira Vhistoirê de mon temps, U 11, cbftp. xu.
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CASIMIR PERIER. 389
au Bulletin dés loisy au Moniteur officiel^ à ces témoins sans en-
trailles qui portent en eux, sans le savoir, l'éloge, là justification
ou la condamnation des régimes politiques dont ils reçoivent les in-
effoçables empreintes. C'est ainsi que Casimir Perier lui-*même en-
tendait être jugé. Un jour, plusieurs amis insistaient auprès de lui
sur la nécessité de créer un journal destiné à le défendre contre les
attaques incessantes d'une presse acharnée; il leur fit cette fiëre et
simple réponse : « J'ai le Moniteur pour enregistrer mes actes, la
tribune des chambres pour les expliquer et l'avenir pour les juger. »
Mais avant d'entrer dans le vif de la carrière politique de Casimir
Perier, il importe à qui veut la juger en pleine connaissance de
cause de se rendre un compte exact des circonstances qui ont pré-
cédé son avènement à la présidence du conseil des ministres et l'ont
rendu nécessaire. Il faut donc jeter un coup d'œil rapide sur la si-
tuation de la France depuis la proclamation de la royauté du 9 août
jusqu'au jour où Louis-Philippe fit appel à l'énergie de Casimir Pe-
rier pour la défense de la politique si patriotiquement libérale et si
profondément humaine qui avait pris place avec lui sur le trône.
La contre-révolution, qui avait jeté soudainement à la France
l'audacieux et funeste défi des ordonnances royales du 25 juillet
1830, s'était brisée contre une résistance armée qu'elle avait ren-
due Intime; mais sa tentative seule et sa défaite elle-même avaient
en pour effet de surexciter toutes les passions et de bouleverser
tous les intérêts. La résolution ne manqua pas plus que la rapidité
pour conjurer le péril qui menaçait la société tout entière. Par un
élan général et populaire, devenu irrésistible jusque dans les dépar-
temens les plus dévoués à la restauration, le drapeau des principes
de 1789 et de l'indépendance nationale fut partout arboré. Un prince
patriote, dont l'opposition de 181i à 1830 était restée constamment
libérale sans jamais devenir factieuse, fut presque en même temps
porté au trône. Enfin ce grand mouvement reçut sa consécration
par l'envoi de milliers de députations de la garde nationale appor-
tant à la royauté de juillet le suffrage presque unanime de plus:
de 30,000 communes, non avec des bulletins de vote, mais en ve-
nant tout armées lui demander une organisation et de nouvelles
armes pour la défendre. Dans les sphères les plus élevées de la po-
litique, à la vue de l'abîme entr'ouvert par les fatales ordonnances
du 25 juillet, les bons citoyens, même les plus opposés de sentimens
et d'opinion, n'hésitèrent pa^ à donner leur concours à l'établisse-
ment de ce gouvernement d'ordre et de salut.
En un mot, dans les premiers momens, qui durèrent bien peu,
un sentiment patriotique qui entraînait M. de Lafayette, devant
lequel s'inclinait le duc de Fitz-James avec une sagesse trop rare
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390 R£7Ue DES DEUX MONDES.
' anjourd'bui ii)^ apportait son codcoqts à la royauté noureUe pour
rétablissement ^'un gouvernement capaMe de résister aux daDgers
que porte en elle toute réyolution, quelque légitime qm'elle sdt; mais
la tentatire contre:-révolutionnaire et insensée du roi Charles X ve-
nait de semer le germe de Tanarcfaie sur le sol- de la Franœ, un-
jours trop bien préparé pour elle, et ce germe ne tarda pas à de
déyelopper de toutes parts avec ses fruits les plus amers. Le mims-
tëre du 9 août 1880 contenait d'ailleurs en luinoiéme des causes de
faiblesse et d'impuissance qui devaient profiter à ce développemeot
en paralysant l'action du gouvernement. Les divers groupes de Top-
position libérale sous la restauration y avaient tout naturellement
pris place et y étaient représentés par leors dirfs principaux. Tous
siégeaient dans les conseils de la royauté nouvelle avec l'inteotioa
la plus sincère de la soutenir loyalement, mais aussi avec des vues
très différentes sur la marche à imprimer à l'administration et à la
politique du gouvernement. De là des défiances et des tiraiUemens
intérieurs qui se traduisirent presque aussitôt au debois en agitalioi
des esprits et en désordres publics.
C'est ainsi qu'à peine constitué le gouvernement fut impuissant
à contenir les passions populaires , dont le coupable aveuglement
s'en prit tout d'abord aux choses sacrées, sous l'influence d'une
réaction aveugle contre le déplorable système qui, pendant la res-
tauration, avait de plus en plus compromis le clergé en mêlant à tous
les degrés la religion i la politique. A Reims, la ville du sacre de
Charles X voit ses croix renversées *et l'archevêque (î) outragé en
présence de la garde nationale inerte et partageant en grande par-
tie les passions qu'elle devait réprimer; à Nancy, une foule en dé-
lire profane les objets sacrés, se porte sur l'évôché et menace la
vie de l'évêque (3), qui ne trouva son salut que dans la fuite; i
Orléans, à Chartres, à Nevers, à Bourges, à Niort, à Narbomie, i
Toulouse, on retrouve les mêmes scènes anarchiq«es et irréli-
gieuses, qui devaient se reproduire quelques mois plus tard à Paris
sous le coup d'une regrettable provocation légitimiste. Sous les
yeux mômes du gouvernement, fatalement embarrassé dans «on ac-
tion , de nombreux clubs populaires s'étaient ouverts où des ora-
(i) Voici en ^eli termes «^^primait M. le duc de EUs-Jamos devant U chambre des
pairs, tout émue de ces nobles paroles : « En ce moment, je ne sois que Français, et
Je me dois tont à mon pays ; c*est à la grande considération de son sahit que Je sicriAe
tous les sentimens qui depuis cinquante ans m'attachaient à ht vie. C'est eUe qfui, agis-
sant en moi arec une yiolenee irrésistibie, m'owvre la bouche poor proAOOcer le ser-
ment q«e lV>n eng6 de moi. » (Séance da 10 août 4830 j
(2) Le cardifud duc de Latil, ministre d*état et pair de France; il se réfugia en An-
gleterre.
(3) Le comte de Forbin-Janson, primat de Lorraine; H se réfugia on Amériqixe.
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CASIMIR PEUBB. S9l
teurs fon^enx laissdent entendre les doctrines les ptas subvearsives,
u Remarquez, disait à ce sujet à la chambre des députés H. Guizot,
ministre de rintérieur, remarquez qu'il Be s'a^t pas de vagues
théeries, ni de simples discussions philosophiques; ce n'est pas
telle ou telle Térité qui est mise en (gestion; ce sont les choses
elles-mêmes, ce sont les faits constitutifs de la société^ la distrilm-
tion des fortunes, des propriétés; c'est votre révolutioa, c'est le
gouvernement qu'on agite dans ces scKiétés. Enfin c'est l'appel con-
tinuer au trouble, à la force et à la violaice. )> Le gouvernement^
poussé par l'opinion publique, s'adressaitr-il enfin anx tribunaux, les
accusés portaient par leurs paroles jusque dans l'encetnte de la jus-
tice la révolte qu'ils venaient de £&îre éclater dans les rues, et n'y
rencontraient pas moins d'hésitation et de faiblesse. Écoutons par
exemple l'accusé Hubert, l'un des présidons et des principaux ocar
teurs de la Société des amis du peuple, la plus audacieuse de toutes
à cette époque , apostrophant les juges du tribunal de première in-
stance de la Seine : « Juges de Charles X-, récusez-vous 1 le peuple
vous a dépouillés de la toge en rendant la liberté à vos victinKS..«
Si, à défaut de justice, un sentiment de pudeur ne vous porte pas à
vous abstenir, condamnez-moi ;... mus je ne puis me d^ader jus-
qu'à vous soumettre ma justification, que vos antécédms vous Met-
tent hors d'étafde annprendre. » <^e répond à ce langage la jus^
tice outragée? Le tr3)unal prononce une peine sans importance pour
le fait de la poursuite, et laisse passer Finsulte sans la punir. G^te
faiblesse, qu'on cherchait en vain à décorer du nom de dédain, était
un puissant encouragement pour le désordre moral et matériel qui
se reproduisait sans cesse et sous toutes les formes à mesure qu'on
se rapprochait de l'époque du procès des ministres de Charles 1.
Tous les jours, sur im point ou sur un autre, des bandes parcou-
raient Paris en vociférant les cris sinistres de mort à Pôlignac f —
la tête des ministres ! — à bas la chambre des pairs I — et bientôt,
sTenhardissant, elles se réunirent le 17 octobre et firent tout à coup
une tentative sur Vincennes pour en arracher les anciens ministres,
et sur le Palais-Royal pour exiger du roi leur renvoi à quelque ju-
ridiction improvisée moins suspecte que celle de la chambre des
paks, et dont on pût prévoir avec certitude l'ûnplacable arrêt. Le
désaccord prdbnd des opinions dans le ministère et le défaut ab-
solu d'unité qui en résultait dans l'action du gouvemenoent lais-
suent le champ libre à Tanavchie, et faisaient dès ce moment ap-
paraître de toutes parts la mesure des immenses difficultés qui
attendaient Casimir Perier.
C'est alors que M. Guizot, ministre de l'intérieur, frappé plus que
personne des dangers de cette situation, cnûgnant qu'elle ne de-
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392 REVUE DES DEUX MpNPES.
vînt irrémédiable en se prolongeant, pensa que le moment était
venu de la modifier par la retraite de plusieurs ministres tn^ sus-
pects aux préjugés populaires. C'était constituer au moins par là
dans le ministère, à défaut d'autre , l'unité de la popularité, unité
la plus propre à faire traverser le terrible défilé du procès des mi-
nistres de Charles X.
Avec une abnégation et une liberté d'esprit dignes d'admiration ,
M. Guizot et M. le duc de Broglie, malgré leur dédain naturel pour
la popularité, dédain inspiré par une philosophie disposée peut^
ètre à ne pas tenir assez de compte des préjugés et même des sen-
timens du pays , comprirent qu'il y avait là une force de drcon-
stance qu'ils ne pouvaient apporter eux-mêmes. Ils se décidèrent
dès lors à la retraite, en même temps que plusieurs ministres de
nuances intermédiaires, tels que MM. Casimir Perier, Molé^ Louis et
Dupin, laissant aux deux ministres les plus populahres,* BiM. Laffitte
et Dupont de l'Eure, le soin de former un cabinet d'une résistance
moins suspecte, dont les soutiens en dehors du conseil seraient le
général Lafayette et H. Odilon Barrot, et qui recevrait dans son sein
de jeunes ministres (1) dont la notoriété, appartenant tout entière à
l'époque nouvelle, devait contribuer à désarmer les préjugés pas-
sionnés de la population parisienne. Le principal mérite de ce ca-
binet, présidé par M. Laffitte, était d'être le résultat d'une néces-
sité reconnue même par les hommes éminens qui se retiraient;
mais c'était celui d'un expédient de circonstance bien plus que d'une
solution durable, et l'on pouvait prévoir dès les premiers jours que
le succès même de la mission du ministère Laffitte ferait reparaître
avec plus de gravité les dangers qu'avaient déjà fait naître, dans un
cabinet plus riche en talens divers et en expérience gouvernemen-
tale, le défaut de cohésion et les divisions des partis politiques.
Quoi qu'il en soit, il est permis à l'auteur de cette étude de rap-
peler, avec l'émotion d'un impérissable souvenir, que le jour de
terrible responsabilité où fut rendu le mémorable arrêt de la cour
des pairs vit s'accomplir, pure de toute tache, au milieu même du
débordement des passions les plus odieuses, la mission d'humanité,
d'honneur et de justice à laquelle le roi Louis-Philippe avait ouvert
la voie, dès les premiers jours, en réclamant incessamment des
chambres et de son ministère l'abolition de la peine de mort. Ce
fut un beau jour, mais une simple éclaircie entre les orages de la
veille et ceux non moins violens du lendemain. La fin même de ce
jour remit aux prises, dans le ministère Laffitte, les tendances
diverses qui le divisaient profondément. D'un autre côté, la ma-
(i) M. BwtlM et le comte de MontaliTet.
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CASIMIR PEBIER. 393
jorité de la chambre des députés, en proie à des incertitude^ fa-
tales, hésitait à se prononcer entre elles avec quelque décision, et
se contentait d'approuver dans les ministres les plus modérés le
couirage résigné qui les maintenait au poste de la défense sociale.
Hs eurent ce courage pendant deux mois d'incessans efforts jus-
qu'au jour où il leur fut permis de concourir à Tavénement d'un
ministère fort et uni; mais à travers quelles circonstances mena-
çantes et quelles douloureuses alternatives! Tantôt c'est Tartillerie
de la garde nationale, où règne l'influence des sociétés secrètes,
qu'il faut frapper de dissolution; tantôt c'est la société « Aide-toi,
le ciel t'aidera, d qui cherche à s'installer à l'Hôtel de Ville et à la-
quelle il faut interdire cette dangereuse hospitalité; tantôt c'est le
préfet de la Seine, Odilon Barrot, qu'il faut mettre en demeure de
rétracter ces paroles subversives de toute autorité, qui n'avaient
même pas la vérité pour excuse : « On n'a pas osé rompre avec les
idées que je représente; » tantôt ce sont les élèves des écoles se
réunissant pour signer une déclaration insultante et factieuse en
réponse aux remerctmens que la chambre des députés venait de
leur adresser au nom de la France avec l'approbation de M. Laffitte.
« Nous serions heureux et fiers, disaient-ils, des remercimens de la
France; mais dans la chambre nous cherchons la France et nous ne
la trouvons pas. » Bientôt après, des troubles sérieux eurent lieu à
la Sorbonne. Le ministre de l'instruction publique s'y rend accom-
pagné du procureur-général à la cour de Paris; le ministre est in-
«ilté, le procureur-général est blessé, les porte3 sont enfoncées,
l'établissement envahi, les meubles brisés et les registres lacérés.
Enfin de déplorables désordres se succèdent à Paris, à Lyon, à
Metz, à Nîmes et sur quelques autres points où les passions déma-
gogiques trouvent des complices jusque parmi les magistrats muni-
cqpaux chargés de les contenir.
Telles étaient les tentatives coupables contre lesquelles le gou-
vernement et la société avaient à lutter presque tous les jours lors-
qu'un événement plus grave encore vint jeter une sombre lumière
sur la profondeur du mal. Ce fut en effet un jour à jamais néfaste
que celui qui vit la dévastation de l'église Saint-Germain-l'Auxer-
rois, le sac de l'archevêché de Paris, la destruction de sa précieuse
bibliothèque et la profanation des objets sacrés. Quelle ineffable
douleur pour les amis de l'ordre et surtout pour le gouvernement, à
qui l'on pouvait reprocher de s'être laissé surprendre, et qui était
ccmdamné à une désespérante impuissance par les passions surexci-
tées jusqu'à l'aveuglement de la plus grande partie des bons ci-
toyens, sur lesquels il croyait pouvoir compter ; mais à côté de la
barbarie de la destruction quelle anarchie morale! Écoutons sur la
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39A BETUE DBS DEUX liOlCDES.
pfaysîoiiiQiDie aawante de ces événemeDs les paroles de M. Gmaei.
(( Ces ruines soudaines, dit-il, cette nudilé désolée des lieux ssixàj^
étaient un qiectacle hideux, moins hideux cependant que la j(»e
Imitale des destructeurs et l'indiffiérence moqueuse d'une fouie de
spectateujTS. De toutes les orgies , celles de l'impiété populaire sont
les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes contre leur vrai
souverain , et je ne sais en vérité lesquels sont les plus insensés
de ceux qui s'y livrent avec fureur ou de oenx ^ sourient en les
regardant. »
Ces saturnales impies eurent leurs contre-coups dans un grand
nombre de départemens. A Lille, à Dijon, à Mfanes, à Arles, à Per*-
pîgnan, à Angoulôme notamment, elles éclatèrent avec le même
mélange de haines politiques et de passions odieuses, de sorte qu'on
peut dire qu'à cette époque la société semblait marcher v^*s une
désorganisation entière. Cette seml»^ prévision paraissait d'autant
plus vraisemblable que le pouvoir qui la re{Mrésentait était trop sou-
vent abandonné par ses défenseurs naturels. C'est ainsi que la garde
nationale s'associait elle-même aux fureurs qui poursuivaient dans
les monumens, en les mutilant, tout ce qui retraçait l'image du gou-
vernement qu'elle avait renv^sé, — fleurs de lis et basHreliefjB, — et
condamnait le roi à la douleur de sacrifier les armes mêmes de sa
famille, donnant par là, sous l'inspiration d'un faux patriotisme et
d'une haine aveugle, un funeste encouragement à l'anarchie.
C'est au milieu de ces déplorables sctoes, de plus en plus mena-
çantes pour l'ordfe social, qu'apparaît la grande figure de Carânk
Pmer.
II.
Dans ses Mémoires pour servir à V histoire de mon tempsj M. Gui-
zot a donné leur véritable nom à l'ensemble des scènes qui précè-
dent quand il a intitulé son douzième chapitre : Casimir Perier ei
V anarchie. C'était bien l'anarchie, hélas I Nous ne nous serions pas
imposé la tâche douloureuse d'en rappeler les souvenirs et d'en
constater la réalité , si des paroles prononcées naguère à la tribune
de l'assemblée nationale ne pouvaient avoir pour effet de dénatu-
rer jusqu'à un certain point les luttes de 1831 et 1832, et d'en nier,
d'en affaiblir tout au moins l'hnmense gravité politique et sociale.
Ce serait, bien involontairement sans doute de la part de leur au-
teur (1), diminuer la vraie gloire de Casimir Perier, et affaiblir Tau-
(1) M. le doc de-Broglie, dans la discussion de la loi sur les maires à rassemblée
nationale, a prononcé ces paroles : c quand l*honorable préopimm fera yaloir les iné*^
rites de la Id de 1834, Je pense «fu*!! rappellera dans qnelies okrciiistancoB, au «flin
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GASDIHl PEU£B. ^^
torité des leçons de sa politique coBâervatrice demandant unique-
ment à SB c(mfiance dans la raison publique , au droit commun et
aux institutions libérales, des armes pour vaincre ses adversaires
et pour contenir en môme temps, ce qui est plus difilcile encore, les
impatiences et les passions d'un grand nombre de ses amis«
C'est seulement à cette politique bardie et libérale des temps
troublés qu'ont été dus les temps calmes et réguliers dont on a
parlé et qid sont venus plus tard. Le calme, 1& paix et la régularité
ont été L'effet et non la cause du succès de cette politique; ils ont été
le'fruit de l'arbre cultivé par une main puissante et non l'arbre lui-
même.
Le drame anarchique que nous avons dû rappeler eut du moins
le m^te de précipiter la seule mesure de salut qui pût être effi-
cace, c'est-à^-dire le rétablissement de l'unité dans le gouverne-
ment: D'ailleurs le moment en fut encore rapproché par l'éclat (1)
qui eut lieu à la tribune de la chambre des députés entre le ministre
de l'intérieur et le préfet de la Seine au sujet des abominables scènes
de Saint-Germain-!' Auxerrois et de l'archevêché. Â la suite de cet
éclata le ministre n'hésita pas à mettre le conseil en demeure de
choisir entre sa démiasion ou l'éloignement de U. Odilon Barrot de
la préfecture de la Seine. Cette démission fut d'abord accotée,
mais le soir même, sous l'influence de l'impression produite dans
les chambres, le ministre de l'intérieur était rappelé et H. Barrot
quittait l'Hôtel de Ville malgré l'opposition de M. Laffitte, qui se
contenta, comme transaction, de l'entrée de M. fiarrot au conseil
d'état. Cette transaction permit à H. Laffitte de conserver la prési- ^
d^M^e du conseil, mais il était évident que le ministère était {vwpjfé
à mort et n'existait plus pour ainsi dire conmie gouvernement. Aussi
quelques jours après, dans une réunion tenue chez M. Laffitte, le
ministre de Fintérieur crut de son devoir de poser la question mi-
nistérielle et de provoquer une séparation définitive; elle fut bien-
tôt acceptée des deux parts, et il ne resta plus au roi qu'à faire son
choix entre M. Laffitte et M. Casimir Perier»
Dès le 8 mars, le roi fit appeler Casimir Perier au Palais-Royal.
Louis-Philippe se s^arait à regret d'un vieil ami, d'un ministre
de (iuqUos institutions, dans quel temps d'ordre et de régularité... la loi de 1831 a pu
porter les fruits vraiment heureux que le gouvernement dealers en a recueillis, v (Séance
du 17 janyier 1874.) M. le duc deBrogUe aurait dû rappeler, non pas les temps calmes
et régcOiers qui ont anivi 1631 et 1S33, «ortout à partir de L'année 18J5, mais les
temps ai temblenseni troublés pendant lesquels, la loi qui r^d. obligatoire le choix des
maires dans les conseils municipaux a pris naissance et a été appliquée pour la pre-
mière fois sous la main aussi hardiment libérale que fermement conservatrice de Casi-
mir Perier.
(i) m. deMsntalifet et Odilon Barrot dans la séance du 18 lévrier i83U
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396 REVUE DES DEUX MONDES.
commode; mais la haute raison du roi n'hésitait pas. Elle le pous-
sait invinciblement, au nom de l'intérêt de la France et malgré
l'absence de toute intimité antérieure, vers un ministre dont il dif^
ferait autant par le caractère que par les habitudes de l'esprit, et
dont il' connaissait comme tout le monde l'indépendance un peu
hautaine et la liberté de langage, souvent empreinte d'une certaine
rudesse. •
Le choc de ces deux natures absolument diverses rompit plus
d'une fois les négociations qui précédèrent la formation du ministère
Perier; mais, par une juste appréciation des forces complémen-
taires qu'ils s'apportaient réciproquement, le roi constitutionnel et
le futur président de son conseil se trouvaient incessamment rame-
nés l'un vers l'autre, et finirent par contracter une union de raison,
devenue chaque jour politiquement plus confiante, si ce n'est per-
sonnellement plus intime. C'est à cette union que la monarchie de
juillet a dû, pendant les temps les plus troublés de son établisse-
ment, de donner le grand spectacle d'une double victoire remportée
sur les passions de la démagogie; elle triomphe de ses agitations à
l'intérieur, comme de ses appels à la propagande et à la guerre à
l'extérieur, sans recoiurir à une seule loi d'exception, sans employer
d'autres armes que celles du droit commun.
Casimir Perier avait longtemps résisté aux instances de ses amis
politiques avant de se décider à accepter le fardeau du pouvoir que
rendait si lourd pour lui non-seulement la gravité des circonstances,
mais aussi l'état de sa santé profondément altérée. Quand il rentrait
dans son intérieur, il y retrouvait les prières de sa femme et d'une
partie de sa famille, lui rappelant avec une sollicitude pleine d'an-
goisse ses souffrances et l'aiTét des médecins, qui lie leur recon-
naissaient qu'un remède, le calme et la libre disposition de ses
journées, de ses distractions et de ses travaux; mais le sentiment
d'un grand devoir à remplir compensait largement dans son âme
les pronostics menaçans de la science. De toutes parts en -effet, au
dedans comme au dehors, il ne voyait que difficultés, sans se faire ,
illusion sur aucuns périls : il ne se faisait même pas illusion sur le
sort qui l'attendait. « Vous le voulez, nous avait-il dit un jour que
nous le pressions instamment d'entrer au ministère, vous le vou-
lez, mais rappelez-vous que, si j'y entre, j'en sortirai les pieds les
premiers. » Le 12 mars 1831 , il nous répéta ces paroles , et le 13
il entrait au ministère. Tel se montra Casimir Perier le jour où il
succédait à M. Laffitte : c'était, on peut le dire, un Romain qui se
jetait dans le gouffre pour sauver Rome.
Toutefois, cédant en partie aux coni^ils de ses médecins et de sa
famille, il avait accepté d'abord la pensée de mâiager ses forces en
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CASIMIR PERIER. ,3^7
se bornant à la présidence du cabinet sans portefeuille; mais le mi-
nistre auquel cette combinaison laissait le portefeuille de Tintérieur
n'eut pas de peine à lui démontrer qu'une administration qui com-
prenait la garde nationale. Je personnel des préfets, la police, le
tél^raphe et le droit de réquisition de toute force armée, était
à elle seule le gouvernement presque tout entier; et que dès lors
cette partie essentielle du ministère de l'intérieur devait être re-
mise aux mains de la présidence dans l'intérêt même de l'unité
et de l'action du pouvoir. Casimir Perier accepta courageusement
cette solution en demandant au roi de confier à son jeune prédéces-
seur le ministère de l'instruction publique et des cultes, poste dans
lequel l'auteur de cette étude resta à ses côtés pendant toute la
durée de sa présidence.
Casimir Perier avait toujours regardé l'unité des vues dans le gou-
vernement comme la première et la plus indispensable des forces.
Aussi, avant de se laisser enchaîner à l'honneur et à la peine, il tint
avant tout à s'assurer de la conformité des volontés dont le parfait
accord pouvait seul créer l'unité dans toute sa puissance : il s'en
était expliqué dès le premier jour de son appel au Palais-Royal avec
cette franchise et cette loyauté qui étaient comme un besoin de -sa
nature même : il n'avait pas hésité en eifet à demander au roi quel-
ques modifications aux relations de la royauté avec le président de
son conseil, avec les ministres, avec le Moniteur^ organe officiel du
gouvernement. D'après les principes exposés au roi par Casimir Pe-
rier avec une insistance résolue, mais toujours empreinte, quoi qu'on
ait dit, des formes de la plus respectueuse déférence, la présidence
du conseil ne devait plus être un simple titre comme au temps de
M. Laffitte. Le président du conseil ne devait être étranger à aucune
des affaires destinées à être soumises à la haute décision et à la si-
gnature royale; dès lors, avant d'arriver à une dernière délibéra-
tion, à un conseil tenu au Palais-Royal, toutes les questions seraient
préalablement portées à des réunions purement ministérielles, te-
nues à l'hôtel de là présidence, et dont le Moniteur ferait mention
comme des conseils tenus au Palais-Royal : pour les affaires même
qui ne seraient pas de nature à motiver la réunion du cabinet,
les ministres en conféreraient avec le président du conseil avant
de les soumettre à la signature du roi. Enfin aucun article ne
pourrait être inséré au Moniteur qu'avec le visa du président du
conseil, sans excepter de cette r^gle ceux qui seraient adressés di-
rectement à la feuille officielle par le cabinet du roi. Ces procédés
constitutionnels avaient été absolument négligés sous la présidence
insouciante ^t presque inactive de H. Laffitte. Le roi et les collègues
de M. Laffitte avaient été ainsi habitués à un régime commode qui
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396 EEYU& DIS DEHX MOIIDES.
donnait à ces procédés si nécessaires à l'action efikace du pouvoir
un air de nouveauté et de défiance dont le roi dut être un instant
iiKpûet; mais les explications de Gasimlir Perier, l'exposé de l'in-
fluence que l'oubli de ces règles avait pu avoir sur les difficultés
du passé, ne tarcfèrent pas à convaincre le roi et à lui £ûre ac-
cepter pleinement le programme de son futur président du conseil»
Cet accord important une fois établi , Casimir Perier s'occupa de
le Ibrtifier et de compléter l'unité dans le gouvernement, en exa-
minant avec ses futurs collègues la situation générale des afMres
dans une réunion tenue au Palais-Royal en présence du roi, et en
demandant spécialement à chacun son adhésion au progrunme con-
venu sur les droits et les devoirs de la présidence du conseil des
ministres.
Sur ce dernier point, l'entente était faite d'avance avec la plupart
des ministres par leurs antécédens connus. MM. Barthe, d'Argout
et Montalivet s'étaient notoirement séparés de M. LafBtte à cause
du défaut d'unité de vues dans le ministère et d'action dans la pré-
sidence. Le baron Louis, ministre désigné pour les finances par son
incontestable autorité en ces matières autant que par son dévoô-
ment à Casimir Perier, amenait avec lui, comme futur ministre de
la marine, son neveu, le vice-amiral Rigny, l'un des vainqueurs de
Navarin, dont il répondait comme de lui-même. Le général Sé-
bastiani, diplomate à l'intérieur autant qu'à l'extérieur, Sébastiani,
qui avait toujours visé à se faire la situatira presque inamovible d'un
ministre spécial, n'avait pas participé k l'écht qui avait brisé le mi-
nistère LafBtte; mais, s'il ne s'était pas séparé ostensiblement de son
collègue LafBtte, il avait toujours secrètement désiré Vavénement de
son ancien ami Casimir Perier. Un seul ministre, dont la situation
était assez considérable pour avoir suggéré à plusieurs de ses amis
le rêve d'une dictature militaire à l'époque où le procès des mi-
nistres de Charles X répandait partout une sorte de terreur, l'illustre
maréchal Soult, avait écouté avec un trouble visible l'exposé de Ca-
simir Perier concernant les relations des ministres avec la prési-
dence du conseil : il se taisait, hésitant à répondre. « Dites toute
votre pensée, monsieur le maréchal, s'écria Casimir Perier, vous
pouvez me donner des regrets, mais non des embarras; veuillez
vous décider, sinon je vais écrire au maréchal Jourdan : j'ai sa pa-
role. i> Ces mots firent immédiatement leur effet, et Airent suivis
d^une réponse catégorique qui permit au maréchal Soult de rester
ministre de la guerre à la grande satisfaction de l'armée et au
grand profit de la France.
Quant à l'état général des affaires, ce fut l'objet de deux réunions
des futurs ministres au Palais-Royal le 42 et le 13 mars. La jMre*
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CAMMIR PEBIBR. 399
miè^e fat consacrée à l'examea de la situation finandëre. IL LafStte,
malgré sa démissîoii acceptée, eut la courtoisie d'y assister et de
faire un exposé financier complet dont la conclusion était la néces-
sité d'un emprunt destiné wnout à mettre l'aniiée, son matériel et
ses approvisionnmiens sur le pied le plus respectable, au moment
où rEurq>e se trouvait si profondément troublée sur tant de points
et ai agitée sur tous. €ette conclusion était d'avance celle du patrio-
tisme de Casimir Perier. Ministre responsable d'une politique qui
entradait protéger énergiquement la paix contre les tentatives d'une
propagande insensée, m^s qui était non moins résolue à défendre
au besoin par les anMs rbonneur de la France et son droit de dis-
poser d'elle-même, Casimir Perier, avant d'accepter la mission de
mrmer un ministère, s'était d'abord assuré, dans la pensée d'un em-
pnmt, du concours des maisons les plus puissantes de la place de
Paris.
La seconde réunion eut pour objet une enquête sur la situation
générale des affaires publiques et sur les difficultés principales avec
lesquelles la nouvelle administration se trouvait aux prises. Avant
d'engagé sa responsabilité dans la lutte dcmt il comprenait la gra-
vité et les périls, Casimir Perier désirait, pour lui-même comme
pour ses collègues, jeter le plus de clarté possible sur le fond des
choses en les appelant à mettre en commun , ce qu'ils avaient à
peine fait jusque-là, leurs appréciations et leurs renseignemens per-
sonnels. Ce devait être de plus pour lui, une fois cette situation pré*
dsée, l'occasion de faire connaître à ses collées ses vues sur le
système à suivre et de juger jusqu'à quel point il trouverait des con-
victioDS dévouées pour le faire triompha.
Cette réunion eut le double résultat voulu par Casimir Perier. La
situation y fut exposée sans détour avec toutes les difficultés qu'elle
portait; elle s'était douloureusement aggravée avec le temps, A
l'extérieur, la révolution de Belgique, toujours menacée par la Hol-
lande, la Pologne expirant sous la main de fer de la Russie, les
divers états de l'Italie livrés à des insurrections ou menacés d'une
intervention autrichienne, imposaient à la France le devoir de vdller
en armes sur ses frontières du nord et de l'est, et de se préparer
à la guerre tout en désirant la paix. Le contre-coup à l'intérieur
de ces drames profondément émouvans, les souvenirs d'une an-
cienne confraternité militaire, la communauté de certaines idées,
le danger que des contre-révolutions imposées autour de nous par
l'absolutisme feraient courir à la révolution de 1830, n'étaient que
^p propres à faire perdre au pays le calme et le sang-froid nécesr
^es pour faire la part de l'influence et de l'honneur de la France, .
sans risquer ime guerre générale qui aurait réuni l'Europe tout en-
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&00 REVUE DBS DEUX MONDES.
tière, amené d'inévitables catastrophes et perdu en môme temps la
cause des peuples voisins, dont l'indépendance constituait pour nous
un intérêt presque national. Les passions politiques s'étaient bâtées
d'exploiter cette situation fertile en émotions populaires en faisant
appel à des sentimens, à une générosité et à un patriotisme irréflé-
chis qui doublaient leurs forces révolutionnaires et les difficultés du
gouvernement. C'est ainsi que prenait naissance une grande asso-
ciation, dite nationale^ destinée, disaient ses promoteurs, à surveil-
ler le gouvernement et à suppléer, s'il y avait lieu, à l'insuffisance
de ses eflForts pour défendre l'honneur et les intérêts de la France.
Cette association recevait des adhésions de toutes parts, offirant sa
formule vague et habilement indéterminée à toutes les hostilités, à
tous les mécontentemens, comme à toutes les ardeurs les plus sin-
cères. Elle avait ainsi fait pénétrer partout avec elle, sous l'influence
de sentimens très divers, un désordre moral qui grandissait chaque
jour dans l'armée, dans la garde natonale, dans l'administration et
dans les chambres elles-mêmes. Pendant ce temps, une formule
constitutionnelle, qu'on appelait le programme de l'Hôtel de Ville,
était devenue le mot d'ordre de l'opposition, avec la prétention de se
substituer au texte formel de la charte, en l'interprétant dans un
sens tout autre que la pensée même de ses auteurs : formule non
moins vague, et par cela même non moins dangereuse que celle de
(( l'association nationale, » toute prête de son côté à se substituer à
l'action légale du gouvernement.
Cette puissance nouvelle, élevée en dehors des conditions les plus
élémentaires d'un état régulier et de l'ordre public, empruntait
malheureusement une grande force au patronage de personnages
éminens, tels que le général Lafayette, le général Lamarque, Du-
pont de l'Eure et Odilon Barrot; leur influence en effet entraînait à
sa suite, avec les ennemis implacables de l'ordre nouveau, dont ils
étaient cependant si loin de partager les passions, une foule de
bons et honnêtes citoyens, parmi lesquels on pouvait compter jus-
qu'à des aides-de-camp du roi. Nous ne saurions entrer ici dans
tous les détails de l'exposé complet, fait le 13 mars en présence du
roi et de Casimir Perier; mais nous négligerions des points trop im-
portans dans ce douloureux tableau, si nous n'ajoutions que le so-
cialisme, qui avait fait son apparition dans les clubs politiques dès le
mois de septembre 1830, continuait et développait son œuvre sous
des noms divers, saint-simoniens, phalanstériens, fouriéristes, ica-
riens, etc., — que le parti républicain commençait à se retrancher
dans des sociétés secrètes, — que le parti légitimiste d'action se
préparait à la lutte à Paris, dans l'ouest et dans le midi , sous la di-
rection d'un certain nombre de comités, et y préludait par une
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CASIMIR PERIEB. 401
avant-garde de réfractaires qui faisaient déjà parler d'eux dans plu-
sieurs d^partemens, — que le parti bonapartiste lui-même com-
mençait à se montrer et avait déjà un organe dans la presse; — si
nous ne signalions enfin la déplorable mollesse de la répression ju-
diciaire en face de si grands désordres de tout genre.
Ce tableau, quelque sombre qu'il fût, ne pouvait faire reculer
Casimir Perier. Ministre ou président de la chambre des députés, il
ne s'était dissimulé à aucun moment le danger suprême de la si-
tuation. Bien plus, c'est ce danger même qui avait tenté son éner-
gie et son patriotisme : aujourd'hui il le connaissait dans ses dé-
tails, dans son ensemble et dans sa profondeur; il tenait en main
la réalité. C'était à la fois ime satisfaction pour son esprit avide de
clarté, un point de départ assuré pour le système et les procédés
de gouvernement sur lesquels, après s'en être expliqué d'abord
avec le roi et séparément ensuite avec la plupart d'entre nous, il
avait voulu avoir en présence de tous une explication solennelle et
définitive.
Suivons, nous dit-il, suivons à tous les d^rés et publiquement
le procédé d'explications complètes âont le roi nous a permis d'user
avec lui, et que nous avons employé entre nous. Les graves com-
plications qui ont surgi de toutes parts à l'extérieur doivent tout
d'abord attirer notre attention. Prenons contre elles toutes les pré-
cautions que doit nous suggérer l'intérêt national, comme l'organi-
sation d'une armée puissante et l'armement de la garde nationale;
mais surtout expliquons-nous nettement non-seulement avec l'étran-
ger dans nos n^ociations, mais encore avec la France elle-même
dans les discussions parlementaires. Disons hardiment à la tribune
des chambres quels sont nos sentimens, quelles sont nos inten-
tions. Disons, par exemple, que nous ne permettrons jamais ni une
contre-révolution en Belgique, ni une intervention quelconque sur
l'une de nos frontières, disons que nous nous réservons d'apprécier
suivant les circonstances toute intervention étrangère dans l'Ita-
lie centrale; reconnaissons enfin avec douleur l'impuissance où nous
sommes de tendre la main de la France à la malheureuse Pologne,
trop éloignée d'elle, mais proclamons en même temps la stricte ob-
servation pour nous-mêmes du principe de non-intervention, ex-
cepté dans les cas publiquement réservés. Nous détruirons ainsi
dans certains gouvememens l'appréhension des arrière-pensées ré-
volutionnaires qu'ils nous prêtent, et nous les forcerons du même
coup à dévoiler leurs arrière-pensées contre-révolutionnaires, si elles
existent; pendant ce temps, cette netteté d'explications réa^ra de
la manière la plus favorable sur notre situation intérieure, et cal-
mera les esprits en portant la lumière au milieu des onibres qui
Tomni. — 1874. 26
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402 RETUE DES DEUX MONDES.
permettent aux passions hostiles d'égarer le patriotisme d*une foule
de bons citoyens. C'est qu'en eflFet il n'est pas de meilleur moyen
de pacification, au dedans comme au dehors, que la multiplicité et
surtout la franchise absolue des explications, — ne les refusons à
personne; bien plus, prenons les devans avec les chambres, c'est-
àrdire avec la France elle-même, qui nous écoute tout entière; —
qu'elle sache que nous sommes les amis de la lumière en toutes
choses, les ennemis déclarés de l'équivoque et des arrière-pensées,
et qu'elle nous retrouvera fidèles à tous les principes que nous avons^
défendus dans l'opposition. Disons-lui bien haut que, défenseurs
d'une révolution nationale légitimée par la violation de la loi jurée,
nous sommes résolus à ne puiser que dans le droit commun les
armes dont nous ne sommes pas moins résolus à faire un usage
énergique contre toute atteinte à la paix publique. Opposons à la
confusion des idées et des sentimens, qui est le plus grand danger
de la situation, le système aussi simple que clair d'une légalité ab-
solue, de la confiance dans le pays, du respect des adversaires et de
la conciliation à côté de la répression. C'est ainsi qu'avec l'aide
d'une pratique loyale, patiente et résignée aux calomnies, nous
parviendrons à isoler de plus en plus les véritables ennemis de notre
révolution et de l'ordre social, à leur enlever le concours d'une
foule de bons citoyens égarés au milieu des ténèbres de la situation,
à établir dans le parti conservateur de gauche et de droite l'unité
que nous avons déjà rétablie au sein même du gouvernement, et
enfin à ne trouver en face de nous que de véritables ennemis le
jour douloureux et suprême d'une lutte, si jamais îl doit se lever
pour nous.
Telles furent en résumé les explications de Casimir Perier, ap-
prouvées d'une voix unanime et résolue. A ce moment, Casimir
Perier se déclara prêt, et le roi, qui avait reconnu sa propre poli-
tique tout entière dans le langage de son futur président du conseil,
signa les ordonnances de nomination du nouveau ministère avec la
plus confiante satisfaction; mais que de tentations, pour en sortir,
Casimir Perier ne devait-il pas rencontrer sur la pénible route où il
s'engageait et où l'attendaient dès les premiers pas les calomnies
de la presse, les défiances et les accusations de la tribune, les vio*
lences de la rue, les défaillances de la justice, et jusqu'aux pixnro-
cations réactionnaires de ses prq)res amis t &i passant des paroles
de la veille aux paroles et aux actes du lendemain, ce programme
est-il resté intact, complet, inébranlable? C'est à l'histoire de ré-
p<mdre.
La première considération qui s'oSce à quiconque veut juger Ca-
simir Perier est celle de l'unité qu'il avait mise dans sa propre vie»
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CASIMIR PERIEB. A08
et de la force qu'il y avait trouvée pour lui-même : aussi comment
s'étonner qu'à son arrivée au pouvoir il se soit appliqué avant tout
à donner cette force à tous les élémens de la vie active et politique
de la nation? C'était comme le premier, article de son programme
qu'il venait d'accomplir dans le gouvernement, et qu'il allait faire
pénétrer partout, dans l'administration, dans l'armée, dans la ma-
gistrature, non par des épurations et des révocations systématiques,
mais surtout par un appel confiant à la conscience et à la loyauté
de tous les dépositaires de l'autorité et de la force publique, comme
aussi des conservateurs de toutes les nuances.
L'unité de la carrière politique de Casimir Perier peut se résu-
mer en deux mots : énergie et modération. Il dépensait une partie
de cette énergie sur lui-même pour rester imperturbablement mo-
déré; il faisait appel à toute cette modération pour dominer son
épergie. Qui n'a connu l'ardeur et la fougue de sa nature; mais qui
n'a admiré en même temps le calme de sa raison? On peut dire de
lui que son tempérament avait des nerfs, mais que sa politique n'en
avait pas. Quand on le considère au pouvoir après l'avoir étudié
dans l'opposition, on est frappé de voir combien dans les deux si-
tuations il a été fidèle à lui-même. Député de Paris en 1817, il sié-
gea sur les bancs de la gauche pendant tout le cours de la restau-
ration, n prit la parole sur toutes les grandes questions; mais il ne
se laissa entraîner à aucun acte, à aucune déclaration, qui ne fus-
sent un hommage à la légalité la plus scrupuleuse. Pendant que
plusieurs de ses amis se laissaient aller à des alliances compromet-
tantes et dangereuses pour la paix publique, il sut résister à toutes
les obsessions et à la tentation d'une popularité facile s'eiTorçant
seulement, dans son opposition, d'arrêter le gouvernement sur la
pente des réactions aveugles, auxquelles ces imprudences servaient
trop souvent de prétexte ; cependant sa popularité n'en souilrit paâ :
tout au contraire elle se dégagea plus solide et plus durable des
épreuves qu'elle eut à subir, surtout de 1820 à 1823, au milieu
des violences de la place publique et des conspirations, dans les-
quelles le gouvernement s'efforçait d'impliquer certains membres
éminens de la gauche, tels que MM. de Lafayette, Manuel et Voyer-
d'Argenson. Il resta le défenseur énergique des libertés constitu-
tionnelles sans jamais en dépasser les limites légales ; aussi beau-
coup de ses adversaires, parmi ceux - là même qu'il attaquait le
plus vivement, rendaient hautement hommage à sa loyauté par-
faite. L'un des plus éminens, M. de Villèle, en a témoigné dans une
circonstance dont nous ne nous rappelons pas qu'il ait encore été
parlé. Élevé à la pairie en 1828 après la chute de son ministère, M. de
Villèle y trouvait, avec la récompense de ses longs services monar-
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hOh REnJE DES DEUX MONDES.
chiques, son affranchissement de la domination du côté droit de
la chambre des députés, dont il avait subi l'influence plus souvent
qu'il ne lui avait imposé la sienne. — Plus modéré que la politique
même qu'il pratiquait, M. de Villèle avait plus d'une fois déploré,
tout en y cédant, les exigences du parti ultra-royaliste. Aussi, après
la chute du ministère Martignac, il fut de ceux qui firent les plus
grands elTons pour détourner le roi Charles X de la formation d'un
ministère Polignac, dont il connaissait mieux que personne la signi-
fication fatale. Il eut alors l'idée hardie, mais salutaire, de former
un cabinet oii seraient représentées les nuances les plus modérées
de la gauche en môme temps que celles de la droite; ce cabinet se
serait formé sous sa présidence, qui lui semblait suffire à donner au
roi toutes les garanties nécessaires. — C'était, dans sa pensée, la
continuation du ministère Martignac sur une base plus large. Casi-
mir Perîer était pour M. de Villèle l'élément indispensable du côté
gauche ; il n'hésita pas à lui faire des ouvertures, et chargea M. Ber-
ryer de celte négociation délicate. Casimir Perier ne repoussa pas
de prime abord la combinaison qui lui était offerte, mais il posa im-
nu^diatement , comme condition , l'entrée au ministère du général
Sébastiani pour y représenter la gauche avec lui, le maintien de
quelques membres du ministère Martignac et la présentation de
diverses lois libérales. Ces conditions, rapportées à M. de Villèle, ne
rompirent pas les négociations, qui n'avaient pas perdu, paratt-il,
toute chance d'aboutir, lorsque Charles X, qui avait paru hésiter un
instant , se rejeta tout à coup éperdument du côté de Polignac et
de la cour, et des funestes arrière-pensées dont on lui promettait le
triomphe (l). Inutile tentative qui fait du moins honneur à la rai-
(J) Ce fait n'est pas mentionné dans Touvrage de M. Davergier de Hauranne, si
riche ça aDocdotcs InstructiTes; mais l'auteur y a révélé, à propos de la crise qui
précéda le ministère Bfiartignac, certains faits où le nom de Casimir Perier se trouve
môléi et qui font mieux comprendre la combinaison rêvée en 1829 par BI. de ViUèle.
C'est de M. Berryer que Je tiens le récit du projet avorté de 1829. J'en ai écrit les dé-
tails presque ^us sa dictée, le soir même d'une de ces précieuses visites que me va-
Utoni, ddD8 ma retraite des bords de la Loire, les vacances que Berryer venait passw
ciiâque iAnuén chez un ancien et fidèle ami de mon voisinage. Je relève dans mes
notes un €urit>u\: détail qui complète ce récit. Ce n'est pas A la personne bourgeoise
et un peu rude de Casimir Perier que Charles X fit objection; non, ce fut tout d'a-
bord k h personne du général Sébastiani, qui, malgré-ses airs et ses goûts assurément
très aristocniTiques, avait le don de lui déplaire souverainement. Il lui trouvait, di-
ïaijt-il« dei airs, mais pas de manières. D'ailleurs il lui reprochait avec une amer-
tume singulière le rêle important qu'il avait joué dans l'échec de la loi municipale, la
Bçuie ÛQ» dea\ lois présentées par Martignac à laquelle le roi portait un intérêt per-
sonnel, Daii:^ Fa pensée en effet, cette loi, admise sans amendement, pouvait fournir
b b&BQ har laquelle il entendait fonder plus tard, avec l'aide d'un ministère de droite
toujour» r^vét la réorganisation de la France, égarée dans les faux principes de 1189.
Il Eia ptu'dDtÂiiâLit pas à Sébastiani d'avoir contribué à l'échec d'une de ces convictions
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CASIMIR PERIER. /i05
son et au dévouaient éclairé de M. de Villèle, en même temps
qu'à la profonde estime qu'inspirait, dans Casimir Perler, un libé-
ralisme qui pouvait exiger des satisfactions dans Tintérêt de ses
principes, mais qui était incapable de trahir la confiance qu'on au-
rait placée en lui! Les ordonnances de juillet avaient mis à une
nouvelle épreuve cette énergie mêlée de modération qui s'était con-
sacrée tout entière à la défense des libertés légales : alors, ainsi
qu'à toutes les époques de sa vie, il sut rester maître de lui-même.
Les ordonnances de juillet avaient excité son indignation commû
celle de tous les bons citoyens; mais pendant deux journées il s'était
efforcé de laisser la retraite ouverte au gouvernement en soutenant
dans les réunions de l'opposition que la révolution, dont l'accom-
plissement semblait fatalement inévitable, ne serait fone et durable
qu'à la condition d'avoir été imposée, par la violation de la loi, à la
France libérale avec une évidence qui ne pût être niée par personne-
De là, dans son opinion, la nécessité d'une mise en dcnicnre adres-
sée directement et en face à M. de Polignac par la réunion des dé-
putés présens à Paris. Après beaucoup d'hésitatiion de la part des
plus animés, cette proposition fut acceptée et une commission nom-
mée. La commission, composée de Casimir Perier, Lafïltie, Mau-
guin, Lobau et Gérard, se rendit aux Tuileries, à travers nulle dan-
gers, afin d'y promettre de tout faire pour rétablir Tordre aux
conditions suivantes : rapport des ordonnances, renvoi des minis-
tres et convocation des chambres le 3 août. Le duc de Ragu se ré-
pondit qu'il était militaire et ne pouvait qu'obéir; M. de Poiignac
fit répondre que toute conférence était inutile, et que les ordon-
nances seraient maintenues. Le sort en était donc jeté : lïnergie
de Casimir Perier avait trouvé sa voie légale et se manifesta dans
toute sa liberté par ces paroles, adressées un instant après à son
compatriote dauphinois, M. Baude, l'xm des acteurs les plus ardens
et les plus honorables de ces grands événemens : « tout a tHé dii»
la résistance est devenue la loi; — j'appartiens donc tout entier à
la résistance. »
Le besoin de tout dire était tellement une partie même de la
nature de Casimir Perier, que, trouvant un jour l'occasion, un an
après son entrée au pouvoir, de s'expliquer sur l'opinion qu'il avait
immuables qui loi ont fait dire un jour au duc d'Orléans : « En Franco, mou cher
cousin, il B*y a que deux hommes qui n*ont [ms changé, M. de Lafa^ôttr^ pr mùï. m La
renonciation de Casimir Perier à l'entrée de Sébastiani dans le caïilEU^t éiaii pour
Charles X une question préjudicielle qui, si eUo n'était pas admise, dtn aËt couper- cnurt
à toute négociation; c'est ce qui arriva. On ne put obtenir de Casimii- ï\^rier une eé-
paration qu'il considérait comme une déviation apparente de ses prmcipeft Libcrfiux.
M. de l^èle fut éconduit avec son projet, qui présentait d'ailleurs tant d'iiuuc^ impos^
sibilités, et tout lût rompu.
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É
"T^^
A06 REnrB dies deux mondes.
professée et suivie pendant les journées de juillet 1830, il n'hésita
point à te faire. <( Cette opposition nationale de quinze ans dont on
vous a parlé, dil-Jli ne reconnaissait pas sans doute le principe de
la charte octroyée. Elle prétendait, et avec raison, que la charte
devait être un contrat passé avec le pays, elle a toujours combattu
1© droit divin par lequel on prétendait nous imposer la charte comme
charte octroyée; mais cela n^apas empêché l'opposition de se sou-
mettre à la charie, ce n'en était pas moins le pacte auquel nous
avions tous, et le général Lafayette lui-même , juré d'être fidèles.
Je dirai plus, c'est que, si le pouvoir n'avait pas violé les sermens
qu'il avait faits comme nous, s'il n'avait pas détruit cette charte, il
est probable rjuc Thonorable général serait encore député sous l'em-
pire de cette charte, comme il l'était à cette époque (1). »
La franchise des explications, la netteté des actes, la haine de
toute équivoque et de toute arrière-pensée, étaient, dans l'opinion
de Casimir Perier, le meilleur système de gouverner dans des temps
de traubles matériels et de désordre moral; il croyait que le gou-
vernement avait pour premier devoir de ne pas épaissir les ombres
de la conscience publique par celles de sa politique, et de ne pas
ajouter à la confusion des idées celle de ses explications et de ses
principes. Aussi trois jours à peme s'étaient passés depuis sa nomi-
nation à la présidence du conseil des ministres qu'il montait sans
proYocaiion à Ea tribune pour donner des explications sur tous les
sujets de la politique iniérieure et extérieure, et pour appeler la
lumière au secours des consciences hésitantes et inquiètes.
III.
C'est le 18 mars 1831 que le président du conseil fit à la chambre
des députés sa première exposition de principes à l'occasion d'une
demande de quatre douzièmes provisoires rendus nécessaires par
l'absence d'un budget rc^gulièrement voté. Après avok posé tout
d'abord la question de confiance, Casimir Perier expose à la
chambre ce qu'il a fait pour se présenter devant elle avec un
ministère ayant au moins la force que donne une parfaite unité
et ce qu'il compte faire pour la compléter à tous les degrés. Puis,
passant à Texposo de son système, il s'y montre partout fidèle
aux principes du programme que nous avons fait connaître;
mais écoutons les paroles mêmes de Casimir Perier sur la néces-
sité de la plus entière franchise. « Nous avons confiance dans la
fortune de la France, et, pour qu'elle ait confiance en elle-même,
{i) Séance du 8 mars 1831
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CASIMIR PEREER* ftO?
il faut que nous, qui répondons de ses plus grands intérêts, nous
lui disions tout haut ce qui se dit tout bas ; la vérité est bonne
à dire aux nations comme aux rois (1). » S' expliquant alors sur
l'attitude de la France à l'égard des nations étrangères et de
leurs gouvernemens : « Jamais nous ne nous défendrons, dit-iU
d'une vive sympathie pour les progrès des sociétés européennes ;
mais leurs destinées sont dans leurs mains et la liberté doit toujours
être nationale : toute provocation étrai^ère lui nuit et la compro-
met. La France n'exhortera le monde à la liberté que par l'exemple
pacifique du développement régulier de ses institutions et de son
respect pour les droits de tous.
(( Mais, si l'Europe méconnaissait jamais la loyauté de notre poli^
tique, si nos frontières étaient menacées, si la moindre atteinte était
portée à la dignité de la France, assurez-vous, messieurs, que la
France serait ausâtôt défendue et vengée (2). n Sur la situation in-
térieure, le premier mot de Casimir Perier est le mot de sa nature
même, comme de sa politique, le mot action, a Que demande avant
tout la France à son gouvernement? s'écrie-t-il, c'est de l'action, »
mot rassurant et pacifique dans la bouche de Casimir Perier, qui ne
comprend et ne veut qu.'une action légale, rien que légale et ennemie,
de toute guerre à l'intérieur. Voyez avec quelle netteté mêlée d'ironie
il s'en est déjà expliqué en répondant à H. Mauguin, qui dès la fin de
septembre 1830 attaquait violemment le ministère d'alors, dont Casi-
mir Perier faisait partie : « Assurément le ministère, pour avoir pro-
voqué cette déclaration de guerre au bout de deux mois, doit avoir
commis des actes coupables, et proclamé des doctrines menaçantes
ou réactionnaires? Examinons, dit-il en s'adressant à H. Mauguin,
examinons vos reproches et nos actes, vos soupçons et notre con-
science, et faisons cet examen de sang-froid , car nous ne nous
croyons en guerre ni avec la France, ni même avec vous (3) 1 »
Six mois après, Casimir Perier reprend la parole comme président
du conseil, et définit l'action du gouvernement telle qu'il la veut,
telle qu'elle sera. <c C'est d'ordre légal, dit-il, et de pouvoir que la
société a besoin, car c'est faute d'ordre et de pouvoir qu'elle se
laisse gagner par la défiance , source unique des embarraB et des
périls du moipent.
« En efiet le mal est dans les esprits. Inquiets et divisés, ils ac-
cueillent toutes les craintes et tous les soupçons. De là des alterna-
tives d'irritation et de découragement, l'indécision de quelques au-
torités, de là le ralentissement de cette activité productive qui fait
(1) Séance du 18 mars 1831.
(2) Séance du 18 mars 1831.
(3) Séance du 30 septembre 1830.
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AOS REVUE DES DEUX MONDES.
le repos et la richesse de la société, de là enfin cette détresse des
intérêts privés qui menace la prospérité publique. Ainsi la société
prend l*alarme. L'habileté des factions accroît et exploite cette sorte
de terreur artificielle qui seule peut leur ouvrir des chances de
succès el favoriser leurs efforts.
ti La conGance est communicative; qu'elle règne enfin I Sachons
nous honorer même en nous divisant, et résistons à ce besoin de
haïr et de soupçonner qui envenime tout et qui dorade calomnieu-
sement jusqu'aux plus nobles caractères, jusqu'aux plus pures re-
nommées. Le ministère n'aspûre point à dominer les opinions, mais
Il réclame le secours des bons citoyens pour tirer la France de cette
incertitude qui la désole, pour gagner en paix le jour où la raison
publique» par la voix des électeurs, jugera sa conduite et décidera
de son sort (1), »
Si la clarté de3 explications, si la netteté des idées brillaient dans
l'esposé de Casimir Perier, il n'en était pas de même du côté de ses
adversaires, retranchés plus que jamais dans les ombres du a pro-
gramme de r Hôtel de Ville, » et dans les sous-entendus et les ar-
rière-pensées de l'association dite nationale. Aussi Casimir Perier
saisit la première occasion de marcher tout droit sur ces institutions
bâtardes inventées et exploitées par des passions aveugles ou mté-
ressées, mais derrière lesquelles on pouvait reconnaître une foule
de sentîmens généreux et abusés qu'une discussion loyalement com-
plète devait suffire à ramener à une juste appréciation de leurs de-
voirs de citoyens. Dès le 30 mars, sans attendre ni se faire adresser
une îmerpellation, il prend l'initiative d'xme lutte au grand jour, ce
procédé favori et presque habituel de sa politique conservatrice.
Voyez comme il annonce sa volonté de tout dire, comme il la défie
de la part de ses adversaires! « Devant l'étranger, comme de-
vant le pays, nous expliquons ouvertement notre politique. Nous
l'expliquons aux fonctionnaires comme aux chambres. Cette fran-
chise est à nos yeux le premier besoin de l'époque ; elle met tout
le monde à Taise, elle évite à tous aussi de se mettre dans leur tort;
c'est la première garantie pour les peuples et pour le pouvoir sur-
tout, qui, après des déclarations si franches, ne craint pas que des
promesses faites au dehors, ni des programmes réservés au dedans,
puissent le compromettre jamais aux yeux de la France ni de l'Eu-
rope (2), i)
Après avoir prononcé ces paroles, qu'on ne saurait trop méditer,
Casimir Perier prend corps à corps le programme dit de l'Hôtel de
(I) Sd«ncc du 18 min 1831.
Ci) Sâaaç€ du 30 man 1831.
s
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CASIMIR PERIER. Â09
Ville, et, s'adressant aux patrons de ce programme dans la chambre,
les somme de suivre son exemple et de déchirer tous les voiles :
« Accoutumés depuis quinze ans, leur dit -il, à savoir ce que
nous voulons, nous devons souhaiter que tous les hommes cVétat
ou hommes de parti expliquent aussi clairement ce qu'ils veulent.
a Toutes les opinions sont honorables dès qu'elles sont avouées, Ce
que je viens donc demander, c'est qu'on les avoue, qu'on les expli-
que, qu'on les définisse (1). » Le programme de l'Hôtel de Vilîe ne
résista pas à la discussion provoquée par Casimir Perier, et c*est
à peine s'il trouva encore pendant quelques semaines un mot d'apo-
logie dans la bouche respectable du général Lafayette, qui avait
accepté d'en être le parrain.
La question de l'association nationale était tout autrement grave.
Le cercle de cette association était très étendu; les mois toujours
chers à la France, — devoûment à la patrie en danger, — défense
des opprimés, — maintien de l'indépendance et de la souveraineté
nationale, — habilement groupés dans ses programmes, lui servaient
de frontispice et de parure, et y avaient attiré un grand nombre de
députés et de fonctionnaires civils et militaires. Elle était par là
même l'obstacle le plus redoutable à cette unité de tous les degrés
dans laquelle Casimir Perier voyait avec tant de raison la seule force
capable de lutter avec quelque chance de succès contre le desordre
moral et matériel qui continuait à grandir de toutes parts*
Casimir Perier ne trouva dans cette grave et délicate situation
que l'occasion de manifester avec plus d'éclat l'énergie calme et
maîtresse d'elle-même de sa politique conservatrice. Advei saire na-
turel de toute loi de circonstance et d'exception, ami passionné du
droit commun au milieu même d'une succession incessante d'atta-
ques personnelles, de complots, de désordres et d'insurrections , il
repoussa l'idée de recourir à une loi spéciale avant d'a\'oir épuisé
toutes les ressources qu'il pouvait trouver dans son action person-
nelle et dans les lois existantes. Résolu à faire le petit nombre
d'exemples que des situations exceptionnelles pouvaient rendre
indispensables, il repoussa tout système de révocation générale
avec la même fermeté qu'il avait mise naguère, comme simple mi-
nistre, à défendre la masse des fonctionnaires de la restauration
contre le système d'épurations recommandé par M. Mauguin , dans
une proposition d'enquête faite par lui le 29 septembre 1830
à la chambre des députés. Sa réponse d'alors, dans son dédain
historiquement instructif, donne la mesure de sa profonde répu-
gnance pour de tels actes, entachés à la fois d'inquisition et d'at-
(1) Séance du 30 geptembre 1831.
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ilO REYUB DES DEUX MONDES.
bitraire, « Rappelons-nous, disait-il le 30 septembre 1830, rap-
pelons-iious qu'un parti arrivé en masse^ il y a quinze ans, au
pouvoir^ procéda aussi d'année en année par épuration. Les derniers
venus préteudaienr toujours mieux entendre les intérêts de la mo-
narchie que ceux fjui les avaient précédés. C'est ainsi qu'à force de
s'épurer on s'est isolé, et le dernier jour de la royauté, il n'y avait
plus persocne dans ie parti royaliste. » Avec les visées de l'asso-
cîatioLi nâiionale l'abstention et le dédain n'étaient pas permis; il
fajlaii prendre résohiraent un p«*ti et agir; or, pour Casimir Pe-
rier , toute action gouvemententale provoquée par des difficultés
graves devait être [Hocédée ou accompagnée par des explications
de tribune assez nettes et assez claires pour qu'il fût permis d'es-
pérer, non pas qu'elles feraient disparaître ces difficultés, mais
qu'elles les simplitie raient, que dans tous les cas elles dispense-
raient le gouvemenient de recourir à des mesures extraordinaires*
Le président du cousoil resta fidèle à ce système.
Le ministère se présenta donc à la chambre des députés sans
avoir pris d'autre mesure préalable contre l'association dite natio-
nale que la publication d'une circulaire donnant directement au
pays et aux foncîionnaires de l'état des avertissemens qui devaient,
deuK jours plus tard, faire l'objet des explications parlementaires
du président du conseil. Casimir Perier commença par préciser le
sentiment qiry apportait le gouvernement. « Le pouvoir, dit-il, ne
s'est pas effrayé de ces associations, comme on l'a dit, car il n'a
fait qu'avertir le pays que l'objet en était rempli d'avance par
son gouvernement, et il n'a demandé à la législature aucune me-
sure contre des entreprises dont il a pu s'offenser, mais dont il
ne s'alarme pas (1), a Pendant deux séances consécutives, le prési-
dent du conseil donna lecture à la chambre des pièces du grand
procès qui se plaidait devant elle, et les fit suivre d'explications
complètes qui lui permirent de faire éclater à tous les yeux l'évi-
dence des conclusions qu'il formula ainsi avec une énergie concise.
n Ces associations, qui prétendent suppléer à ce qu'elles trouve-
raient d'incomplet dans les mesures du gouvernement, ne sont-
elles pas rétablïssei7ient d'un gouvernement dans le gouvernement
ou plutôt d'un gouvernement contre le gouvernement (2)? » Quant
aux fonctionuairefi signalés par l'opposition comme insultés et me-
nacés de [lersécu lions par la circulaire, voici comment Casimir Perier
les releva de toute la hauteur de leur consdence et de la sienne,
^i En présence des faits que nous avons rappelés, le gouvernement
(!) Sùzmtf liu 30 mara 1831,
(3J 31 mars 1^1.
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CASOaR PERIER« Ail
pouvait-il rester muet? Et cependant je le demande à la conscience,
je ne dirai pas de ceux gui partagent nos sentimens, mais à la con-
science de nos adversaires, quel langage avons-nous tenu? Est-il
vrai que nous ayons traité de conspirateurs les fonctionnaires qui
Qfot signé les associations? Est-il vrai que nous ayons sévi contre
aucun d'eux? Non, messieurs, nous av(MXS traité plus honorablement
les hommes que le gouvernement, à quelque époque que ce fût des
huit derniers mois^ avait jugés dignes de sa confiance. En expliquant
nos vues, notre système, nous avons fait un i^pel à l'appui ou à la
conscience de 'tous les agens de l'autorité; c'est témoigner à tous
une estime que semUent leur refuser ceux qui nous reprochent
d'avoir déclaré une incompatihilité que nous aurions seulement le
regret de reconnaître après eux, car nous acceptons, nous, leur ap-
pui, sur la foi de leur parole, et nous œdemandons qu'à eux-mêmes
de décider de leur position (1). »
Quelques orateurs répondirent encore au président du conseil ;
mais la question était jugée par la grande majorité de la chambre,
et, grâce à l'initiative résolue autant qu'à la fermeté de Casimir
Perier, la question capitale de l'unité, à tous les degrés, dans le
gouvernement avait fait un pas immense et décisif; cependant le
roi, sur l'avis de son conseil, dut se résigner à un très petit nombre
de sévérités jugées indispensables pour compléter le succès parler
mentaire de son gouvernement et lui donner toute sa signification.
Le Moniteur du 2 avril ouvrit et ferma le môme jour le cercle très
restreint de ces sévérités, dont la première et la plus remarquée de
toutes fut insérée en ces termes dans le journal ofiiciel : « M. Alexandre
de Laborde a cessé ses fonctions d'aide-de-camp du roi, d'après les
ordres de sa majesté. »
Le consentement donné par le roi à l'éloignement de son aide-
de-camp lui fut très pénible; mais l'exemple devait être d'autant
plus efficace qu'il était donné de plus haut et qu'il portait sur un
personnage aimé et estimé par ceux-là même qui le frappai^t : ce
furœt les propres paroles de Casimir Perier quand il dut insister
avec force pour obtenir la signature du roi. D'ailleurs M. de Laborde
reprit quatre mois plus tard son titre et ses fonctions sur la propo-
sition du président du conseil. En attendant, Casimir Perier avait
trouvé dans le sacrifice qu'il avait obtenu de la haute raison du
roi un témoignage de plus de l'accord qui existait au sommet du
gouvernement le jour même où il pouvait se flatter de l'avoh: fait
pénétrer jusque dans les derniers rouages de l'administration.
(1) 30 mars 1831.
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ftlâ B£yU£ DES DEUX MONDES.
IV.
L'beureusc campagne parlementaire qui avait réussi à fonder
Tunité de toutes les forces destinées à lutter contre l'esprit de fac-
tion et de désordre s'était accomplie sous l'influence* d'une politique
ennemie de toute équivoque, sincèrement libérale et confiante dans
la raison publique. Cette empreinte se retrouve tout entière dans les
grandes lois que Casimir Perier a eu à défendre à la tribune et dans
l'histoire plus secrète des demandes de lois contre lesquelles il a eu
à se défendre, — lois de circonstance et d'exception que des amis im-
prudens et même quelques membres éminens de l'opposition, comme
M. Odilon Barrot et le général Lamarque, s'efforçaient de faire pré-
valoir, au nom du salut public, dans la pensée du président du con-
seiL On n'a connu que plus tard le détail de ces démarches et des
luttes intimes dont elles ont pu être l'occasion par les protestations
énergiques et répétées de Casimir Perier : de telles suggestions ré-
pugnaient à ses principes libéraux, autant qu'au système hardi,
mais national, qu'il croyait le plus propre à triompher des difficultés
amoncelées devant lui. Voyez en quels termes s'exprimait à cet égard
la noble susceptibilité de sa conscience et de sa raison en août
1B31 : ti Résistant à plus d'un avis sincère, mais imprudent, le gou-
vernement continue à repousser l'idée de toute mesure d'exception. ..
C'est aux mœurs publiques de venir aussi pour leur part au se-
cours des lois contre la domination des partis. Qui de vous en effet,
messieui^, ne sait que leur puissance, leur tyrannie est usurpée,
et qu'elle ne s'exerce que par une fausse terreur sur des timidités
toutes volontaires? C'est la peur qui sert les partis, qui les grandit,
qui les crée, car c'est elle qui fait croire à leur pouvoir (1). »
Près d'une année après, en février 1832 : « Je me sens blessé
dans mes sentimens les plus intimes, dans mon orgueil français,
quand j'entends conseiller au pouvoir des actes qui me paraissent
de nature â compromettre devant le pays, devant les peuples étran-
gers, devant Tavenir, la bonne foi, la dignité, la sagesse, l'honneur
de cette révolution. Et qu'est-ce autre chose cependant que de lui
conseiller de se faire un gouvernement de parti (2)? »
Est-il besoin de dire, après avoir rappelé de telles paroles, que les
lois politiques, discutées et promulguées sous la présidence de Ca-
simir Perier, ont toutes été fidèles à cette politique si énergiquement
calme qui écartait de la législation les expédiens pour n'y introduire
(1) Séance ûa 0 août 1831.
(2j Séaace du 0 février 1832.
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CASmiR PERIER. Al 3
que des principes durables? C'est là en effet le caractère des lois
votées en 1831 et 1832, dont le nom seul dit toute l'importance :
organisation municipale, — garde nationale, — attroupemens , —
élections à la chambre des députés, — institution de la jiairie , —
armée, — réformes du code pénal et du code d'instruction crimi-
nelle. Pendant qu'il présidait à la rédaction de ces lois, les outrages
de tous les jours, les désordres de la rue, les conspirations, joints
aux terreurs de beaucoup de ses amis, le laissèrent inébranlable
dans sa foi aux principes de sa vie entière. Les passions eurent beau
faire rage autour de lui, il ne s'en prit jamais à ces principes et
aux lois qu'ils avaient inspirées de l'abus que pouvaient en faire les
violences individuelles ou les factions. Des désordres éclatent sur
plusieurs points : des maires s'y montrent infidèles aux devoirs
tracés par la loi municipale qu'il venait de promulguer. Il ne s'en
prend pas au mode de nomination des maires choisis obligatoire-
ment dans le sein des conseils municipaux, et, légaleiï^ent sévère
envers les magistrats coupables, il maintient le signe d'alliance
entre l'état et la commune qui a disparu tout à coup, quarante ans
plus tard, devant une politique trop peu maîtresse d'elle-mérae.
Lyon s'insurge , la garde nationale convoquée manque à ses devoirs ,
une partie même fait cause commune avec les insurgés; le gouver-
nement défend la loi, la maintient, et se contente d'user avec fer-
meté du droit qu'elle consacre en prononçant la dissolu lion de la
garde nationale de Lyon. Le jour même où cette terrible insurrec-
tion éclatait, mettant en péril les bases mêmes de tout ordre social,
le gouvernement discutait à la chambre des députés uïie grande
réforme judiciaire dont il avait pris l'initiative, et qui avait entre
autres pour objet d'offrir des garanties nouvelles aux accusiis et
d'adoucir les peines infligées aux condamnés pour attentats contre
la sûreté de l'état. Tout à coup la discussion s'arrête , et le garde
des sceaux se tait, non pour abandonner la loi, mais pour céder la
parole à Casimir Perier, qui, fidèle à son système de Iraiïchise
absolue, vient spontanément tout dire aux chambres législatives.
Les explications ont cessé, la lutte continue à Lyon; mais le garde
des sceaux reprend imperturbablement sa tâche, sans s'arrêter aux
efforts et aux complots des factions, qui n'ont rien à faire avec cer-
tains principes immuables que les lois ne doivent jamais mécon-
naître. Le gouvernement arriva ainsi au terme de ces belles et
grandes lois de la réforme du code pénal et du code d'instruc-
tion criminelle, l'un des monumens les plus vastes et les plus
respectés du règne d'un prince libéral et humain jusqu'à la té-
mérité, quF, impuissant à faire abolir la peine de mort, la pour-
suivait en détail dans les articles les plus rigoureux du code pénal.
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à
ilA REVUE DES DEUX MONDES.
au moment même où se faisaient entendre les premiers appels au
régicide. Une loi des plus graves, la loi sur les élections à la
chambre des députés, promulguée le 19 avril 18S1, mérite sur*-
tout une mention spéciale : ce fut elle, en effet, qui fournit 4
Casimir Perier la première occasion de manifester avec quelle fer-
meté il était résolu à ne jamais se faire l'instrument d'un parti,
fût-il composé de ses propres amis. Dans la discussion de quatcMrze
jours qui précéda le vote sur l'ensemble de cette loi, une scission
s'était opérée entre le centre proprement dit, dont M. Augustin
Perier, frère aîné du futur président du conseil, s'était fait le prin-
cipal organe, et un grand nombre de membres de la gauche modé-
rée. La gauche soutenait le cens de 200 francs en opposition au cens
de 2&0 franco proposé par la commission et soutenu par Augustin
Perier; — la gauche l'emporta et le centre protesta en déposant
dans l'urne 62 votes contraires.
C'est dans cette situation que, le lA mars, Casimir Perier prit
possession de la présidence du conseil. Sa décision à l'égard de la
loi électorale fut aussi prompte que résolue : — il n'hésita pas à
sacrifier les répugnances de ses amis et les siennes propres à la rai-
son d'état, et son premier acte, comme ministre de l'intérieur, fut
de proposer, dès le 16 mars, à la chambre des pairs, en insistant
sur le cens de 200 francs, l'adoption de la loi électorale votée à une
grande majorité par la chambre des députés. Cette démarche, si
caractéristique dans sa rapidité, ne coûta rien d'ailleurs à l'intimité
de cœur et de raison qui l'unissait à son frère, car l'esprit éminent
d'Augustin Perier n'hésita pas un instant à faire la part du député,
qui comme lui se bornait à juger un article de loi, et celle du pre-
mier ministre, qui avait la mission supérieure de réunir en un fais-
ceau tous les groupes modérés du parlement, seul moyen assuré de
réduire à l'impuissance, dans les deux chambres, les passions ou
les rêves des partis extrêmes. Casimir Perier, comprenant d'ailleurs
la nécessité de ne pas tarder à faire des élections nouvelles, pro-
posa au roi, dès le 31 mai, la dissolution de la chambre des
députés.
Jamais élections n'eurent lieu avec plus de ménagement pour les
consciences des fonctionnaires, avec plus de liberté pour toi». Aussi,
dans une revue rétrospective de son système qu'il eut occasion de
faire quelques mois après à la tribune de la chambre des députés,
il put prononcer non sans fierté les paroles suivantes : a Comme il
faut cependant qu'il y ait quelque chose de convenu dans un pays,
car un pays ne vit pas d'expériences sans cesse renouvelées et d'un
mouvement indéfini dans ses institutions, on convint de remettre
au pays, par des élections générales, le jugement de nos dissenti-
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CASUaR PERI£R« Â15
mens à la faveiur de la nouvelle loi d'élection. Qu'avions-nous pro-
mis de faire en alitendant le jugement du pays, qui nous servirait à
tous de règle définitive? De mdyatenir les lois et les traités, de ré-
tablir Tordre gravement compromis à l'intérieur, et d'assurer la
conservation de la paix extérieure, enfin d'en appeler, comme la
majorité et comme l'opposition, fraocbement, loyalement et con-
sciencieusement au pays, notre juge suprême à tous, et pour cela
de faire exécuter avec l'impartialité la plus rigoureuse cette loi d'é-
lection qui nous avait piuru à nous-mômesune transition trop brusque
de l'état des choses antérieur à on état de choses nouveau, cette
loi dont le sens avait été indiqué par nos adversaires eux-mêmes.
Et cependant, messieurs, en acceptant avec empressement cet appel
au pays, en restant chargés du soin d'assurer la liberté des élec-
tions, nous nous sommes montrés complètement impassibles, même
.sous le coup des attaques les plus violentes portées contre notre
administration, et en présence des efforts les plus inouïs dirigés
contre la conscience des électeurs et des candidats (1)... » Consta-
tons en passant que le président du conseil était en droit de se
rendre à lui-même cette justice, car elle lui avait été déjà presque
unanimement rendue, lors de la vérification des pouvoirs des dé-
putés, par la chambre nouvell^oaent élue, qui ne pouvait être sus-
pectée de partialité envers lui, puisque quelques jours après elle ne
donnait qu'une seule voix de majorité au candidat à la présidence
de la chambre sout^u par le ministère. Constatons surtout, dans
le grand acte de la dissolution de la chambre des députés, la ferme
volonté de Casimir Perier de rester en communion avec la France et
de se retremper dans ses sentimens comme dans la source vivi-
fiante de son pouvoir. Casimir Perier avait conquis dès les premiers
momens, dans la chambre des députés, une grande majorité qui,
dans les votes de confiance, ne lui avait pas donné moins des quatre
cinquièmes des voix, et quelquefois plus. Il ne songea pas un seul
instant à en profiter pour retarder la mise en œuvre d'une loi dont
il avait trouvé lui-même les bases trop étendues. C'était avec cet es-
prit libéral que Casimir Perier entendait que les lois fussent appli-
quées; mais aussi, dans sa noble ambition de voir le droit commua
suffire à la mission qu'il avait reçue du roi et de sa conscience, il ne
voulait pas avec moins de fermeté que toutes fussent strictement et
pleinement exécutées* En usant ainsi de tous les droits du pouvoir,
il acquérait d'autant plus de force pour combattre et dominer les
passions réactionnaires.
(1) Séance dti SO janner 1832.
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416 REYUE DES DEUX MONDES.
C'est à la loi seule par exemple qu'il eut recours pour résoudre
une des questions les plus graves et les plus délicates qui eussent
été léguées à la royauté de juillet par les fautes de la restauration.
En mêlant sans cesse la religion à la politique, le gouvernement de
la restauration avait contribué à une confusion fatale qui, en jetant
le clergé hors de ses voies naturelles, avait amené plus tard de dou-
loureuses et coupables réactions. Dans l'enceinte seule de l'église,
le clergé devenait inattaquable, et Casimir Perier n'hésita pas à l'y
faire rentrer. Il le fit tout en étendant la protection la plus efficace
sur les grands établissemens relipeux reconnus par la loi et sur les
affaires religieuses en général. La commission du budget avait de-
mandé la suppression du chapitre de Saint-Denis; une opposition
nombreuse réclamait la suppression d'une trentaine de sièges épisco-
paux pour rentrer dans le chiffre du concordat de 1801, modifié
en 1817. Le ministère combattit énergiquement et fit rejeter ces me-
sures, qui pouvaient être considérées comme dirigées, non contre
les abus qui avaient compromis la religion, mais contre la religion
elle-même. A l'extérieur, la politique de la France dans les affaires
religieuses était comme un reflet de sa politique intérieure, et se
résumait en ces termes : protection pour le saint-siége , garanties
contre la prépondérance de l'Autriche, stipulation de libertés en fa-
veur des populations.
Au reste, c'est Casimir Perier qui s'est chargé de définir lui-
même dans le Moniteur le caractère de sa politique à l'égard du
clergé; voici en quels termes il s'expliqua dans le journal officiel à
l'occasion de certaines allusions à une persécution religieuse con-
tenues dans une circulaire de l'archevêque de Paris aux curés de
son diocèse. « Nous nous affligeons sincèrement de cette injustice,
ajoutons, car il faut appeler les choses par leur nom, de cette in-
gratitude. Les hommes religieux savent si le gouvernement n'a pas
employé tous les moyens qui sont en sa puissance pour protéger les
intérêts sacrés qu'il honore, pour calmer des préventions qu'on ne
l'aide guère à dissiper, pour rétablir entre les ministres de la reli-
gion et les citoyens ces relations pacifiques qui peuvent seules as-
surer la dignité de l'église et lui ménager une influence utile sur la
morale publique... En même temps que l'autorité ramenait les rela-
tions du gouvernement et du clergé, sous le rapport temporel, aux
conditions qui les régissaient sous l'empire, elle s'appliquait à resti-
tuer au spirituel de l'église plus de respect , plus d'indépendance
que jamais... Aujourd'hui, si l'état ne permet pas à l'église d'envahir
ses droits, il ne permet pas non plus d'usurper les libertés de l'é-
glise» Elle est maîtresse de ses sacremens et de ses cérémonies jus-
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CASIMIR PEtllER, Al 7
qu'à la porte du sanctuaire... Âu dehors, la loi civile agit et com-
mande seule (l)é »
Telle a été, dans la question si grave des affaires religieuses, le
caractère de la politique conservatrice de Casimir Perier : la loi,
toute la loi, rien que la loi , — protection efficace, respect profond
pour la religion catholique, — liberté de conscience pour tous, —
complète indépendance de la société civile.
Certes nous aimerions à compléter ces souvenirs de notre jeu-
nesse, de plus en plus éclairés par l'expérience et par l'étude de
tous les documens contemporains, en suivant Casimir Perier à la
tribune des deux chambres, dans chacune de ces discussions élo-
quentes et dramatiques où il dépensait au service de la France le
peu de jours qui lui restaient à vivre, en rappelant aussi la noble
mission accomplie par le drapeau national en Belgique, à Âncône, à
Lisbonne , et l'offre de la médiation de la France en faveur de la
malheureuse Pologne. Nous aimerions, en un mot, à écrire l'his-
toire complète du ministère de Casimir Perier; mais ce serait sortir
du cadre plus modeste que nous nous sommes tracé en nous propo-
sant seulement de mettre en relief les principaux traits de sa poli-
tique conservatrice. Toutefois notre tâche serait loin d'être com-
plète, si, avant de finir, nous ne mettions en lumière par un grand
exemple à quel point Casimir Perier regardait comme un devoir
sacré, non pas seulement de demeurer uni à la majorité dans les
chambres, mais aussi de donner à l'opinion .publique toutes les sa-
tisfactions légitimes, et même de soumettre à la volonté du pays, —
signe de force et non de faiblesse, — les propres tendances de son
esprit et ses premières impressions. Il était profondément convaincu
qu'il était à la fois de l'intérêt et du devoir du gouvernement, dans
les graves questions à résoudre, de s'identifier autant que possible
avec les intérêts de la France, et dans tous les cas de tenir le plus
grand compte du mouvement régulier de l'opinion publique. Si ce
mouvement devait dépasser les droits de la justice et de la raison,
Casimir Perier était prêt à briser lui-même sa carrière; mais sous
cette réserve il n'était pas moins prêt à le seconder de toute son
autorité, et même à l'imposer aux pouvons publics comme à lui-
même. C'est ce qu'il fit résolument à l'occasion de la question
légale la plus importante qu'il ait eu à discuter et à résoudre pen-
dant sa présidence : nous voulons parler de l'hérédité de la pai-
rie, au sujet de laquelle la charte de 1830 avait ajourné toute so-
(1} MonUeur universel du 13 septembre 1831.
TOKB m. — 1874. 27
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Â
Ai8 R£YU£ DES DEUX MONDES.
lution jusqu'après rélectkm cTune DOuyeUe chambre des députés,
La liberté absolue de la royauté dans le choix des pairs, soos
la garantie de la responsabilité ministérielle, était, pour Casimir
Perier, la base même de cette loi complémentaire de la constitu-
tion, qui deyait être monarchique comme la constitudon elle-même.
Rien de plus précis et de plus vigoureux que sa démonstration des
conditions, — prérogative royale ou élections, — qui font d'une
chambre modératrice une institution monarchique ou une institu-
tion républicaine. Le président du conseil avait trouvé le pays et les
diambres tout disposés à accueillir à cet égard ses chinions; mais
il n'en fut pas de même pour l'hérédité de la pairie : le sentiment
national qui se prononça contre elle fut si général et si vif qu'a-
près avoir tenté de faire triompher son opinion, favorable à l'héré-
dité, sinon dans le présent, du moins en lui réservant un retour
possible dans l'avenir, Casimir Perier dut céder à la pression du
pays, et se faire énergiquement l'écho de la voix de la France s'é-
levant de toutes parts en dehors même de la chambre des députés.
C'est à Casimir Perier que nous demanderons encore de révéler
lui-même le caractère de sa politique dans cette grande lutte où,
pour le salut dn pays, il sut dominer ses préférences personnelles :
patriotique et grave enseignement qu'il faut recueillir de la bouche
même du grand ministre conservateur pour ne pas risquer de Taf-
faiblu* ou de l'exagérer. Interrogeons dans ses discours 1^ manifes-
tations les plus caractéristiques de sa prasée :
« Vous êtes, messieurs, dans une de ces situations difficiles et déci-
sives où les pouvoirs sont appelés à déployer tout ce qu'ils ont d'habi-
leté et de sagesse. Toutes les fois que de grands sacrifices sont demandés
à un pouvoir quelconque, il ne manquera j)as de gens qui s'appliquent
à l'effrayer du mot de concessions, et à lui persuader que son honneur
comme sa sûreté lui commandent un refus; mais il ne manque pas non
plus d'exemples qui avertissent du danger de ces conseils et de cette
résistance. La puissance échappe, on le voit, par les refus comme par
les concessions, et par les concessions comme par les refus. C'est à la
sagacité de ses dépositaires à discerner quelles sont les concessions qui
perdent et celles qui sauvent, et le moment actuel, n'en doutez pas, est
un de ceux dans lesquels les garanties données à propos sont des gages
certains de salut. Nous sommes en effet au lendemain d'une révolution
qui, de tant de sentimens nationaux qu'elle a ranimés, a surtout ré-
veillé un amour d'égalité sociale qui fut dès longtemps la passion de la
France, passion dont il faut sans doate combattre l'entraînement, mais
qu'on ne peut utilement diriger qu'en sachant lui céder quelque chose.
Cest en satisfaisant les révolutions dans ce qu'elles ont de raisonnable
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CASIMIR PEEIER. A19
qu'on acquiert plus de force pour leur résister dans ce qu'elles ont
d'injuste
a C'est surtout à Tépoque où des institutions naissantes à peine ont
besoin de cette faveur d'opinion à laquelle ne supplée pas encore Tau-
torité de leur durée, c'est alors qu'on doit sentir que, quelque excel-
lente que soit une institution, le pouvoir ne saurait l'imposer au pays
de vive force et contre son gré.
a Un gouvernement ne marche pas à travers le pays comme une abs-
traction aveugle qui ne considère rien sur son passage. Ainsi procède
l'absolutisme des révolutions sans justice et des despotes sans lumières.
Un gouvernement sage observe les faits qu'il r^contre, il les consulte,
il les constate, et au lieu d'immoler les réalités aux principes, ou les
principes aux réalités, il s'efforce de les modiCer ou de les confondre en
les rapprochant
« Ce qui perdrait aujourd'hui la France, ce serait cette incrédulité
qu'on chercherait à lui inspirer par de sinistres pensées d'avenir qui
jetteraient le découragement dans les esprits, la défiance dans les inté-
rêts, la lâcheté dans les cœurs »...
a Non, messieurs, vous démentirez ces présages, car c'est à vous, en
grande partie, qu'il est donné aujourd'hui d'en faire justice en complé-
tant l'organisation des pouvoirs constitutionnels. C'est à vous de con-
sommer cette oeuvre salutaire et décisive, et de communiquer par votre
exemple à tous les citoyens ce courage civil, plus nécessaire peut-être
pour terminer les révolutions intérieures des états que le courage mili-
taire pour assurer l'indépendance de la patrie.
« Messieurs, le vote qui va sortir de vos consciences est un grand évé-
nement, car il renferme le secret de tous les événemens qui vont suivre.
C'est l'achèvement de nos destinées constitutionnelles ou le commence-
ment d'une situation indéfinissable, et quand je m'exprime ainsi, loin
de vous, loin de moi la pensée d'une menace! j'expose une situation,
et pour des esprits aussi éclairés queles vôtres, pour des consciences si
patriotiques, c'est résoudre une question que de la poser ainsi (1).»
Dans le cours de la discussion, le président du conseil avait eu à
subir de la part de plusieurs pairs les reproches les plus amers pour
avoir abandonné, disaient-ils, ses convictions. Se relevant alors de
toute la hauteur de sa conscience et de son patriotisme : « Aban-
donner nos convictions, s'écrie-t-il, messieurs, c'est le pays que
nous n'avons pas voulu abandonner ; c'est à l'intérêt du pays que
nous avons subordonné nos opinions personnelles, parce que c'est
le pays qui seul est toujours en droit d'imposer silence à toutes les
(1) Séances des 27 août, 22 octobre et 26 décembre 1831.
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A20 RETUE DES DEUX MONDES.
opinions quand il a fait connaître la sienne! Cette opinion devient
impérieuse dès qu'elle est dominante : son universalité fait sa
force. Alors même elle change de nom et devient nécessité (1). d
Dans toutes ces paroles empreintes d'un sentiment si vif de la
réalité, d'un bon sens si vigoureux, d'un respect si profond pour
l'opinion de la France, éclate un des traits les plus saillans de la
politique de Casimir Perier. Il pénétrait ainsi de plus en plus dans
la confiance du pays, réprimant tous les désordres avec une in-
domptable énergie, mais en même temps pacifiant et rapprochant
les esprits par une politique confiante, sincèrement libérale , amie
du droit conunun, et invinciblement opposée à toute loi de circon-
stance et d'exception. — Et cependant que de difficultés accumulées
sur ses 'pas ! que de difficultés plus graves encore que celles qui
avaient précédé et rendu nécessaire la mission dont l'investit la
confiance du roi ! Ce ne sont plus seulement des agitations inces-
santes dans les rues et sur les places publiques, dues à une efler-
vescence générale, conséquence inévitable d'une révolution ré-
cente, effervescence désordonnée et sans direction. Maintenant ce
sont des sociétés secrètes, fortement et systématiquement organisées,
qui préparent la guerre civile, et où se font entendre les premiers et
sinistres appels au régicide; ce sont des collisions à maiû armée et
de véritables insurrections. Le ministère de Casimir Perier eut à su-
bir plus de quatre-vingts procès de presse imposés par des appels
incessans à la révolte contre les lois, plus de quarante journées de
désordres publics et d'émeutes, les tentatives de six complots des
factions légitimiste, républicaine, bonapartiste, séparées ou réunies,
et trois insurrections, dont l'une, celle de Lyon, laissa plusiexnrs
jours cette grande cité au pouvoir des insurgés; mais tous ces efforts
vinrent se briser contre la résistance toute légale de Casimir Perier,
qui tout en luttant énergiquement chaque jour par la force contre
le désordre matériel, avec^les armes du droit contre le désordre
moral, restait invariablement fidèle aux inspirations de la politique
du Foi Louis-Philippe et à son programme si hardiment libéral du
13 mars 1831. C'est à l'emploi simultané d'une force toujours prête
à la lutte sans jamais la provoquer et des principes de ce programme
loyalement suivi que Casimir Perier a dû le succès de sa politique
et la gloire si pure qui s'est attachée à son nom.
Pour rendre à la mémoire de Casimir Perier un dernier hommage
vraiment digne de lui, recueillons dans l'histoire des temps si
troublés des trois premières années de la monarchie de 1830 quel-
ques-unes des maximes qu'il y a déposées, comme les traces lumi-
(1) Séance de la chambre des pairs du 26 décembre 1831.
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CASIMIR PERIER. A21
neuses de la politique conservatrice qu'il à si noblement et si hardi-
ment pratiquée. Â quels signes la reconnatt-on tout d'abord? Au culte
de la loi , à l'appel incessant qu'il adressait à la force morale qui en
résulte, comme aux mœurs publiques qui peuvent la doubler. De
quel accent ferme et convaincu Casimir Perier ne dit-il pas en effet
à la France : « Il faut apprendre aux peuples qui prétendent à l'hon-
neur d'être libres que la liberté, c'est le despotisme de la loi! » —
<t II fautrespecter les lois, puiser dans l'ordre légal et dans la force
morale qui en découle tous les moyens d'action et d'influence. » —
(( C'est aux mœurs publiques de venir aussi pour leur part au se-
cours des lois contre la domination des partis. » Puis, s'adressant
aux passions réactionnaires, auxquelles se mêlaient celles d'un
grand nombre de ses propres amis, il ajoute : « Jaloux d'accueillir
toujours d'utiles avertissemens, le gouvernement ne l'est pas moins
de repousser les obsessions passionnées de ceux qui chercheraient
à l'entraîner hors de la ligne de Tordre légal. » — « Il n'y a que les
gouvememens faibles qui recourent aux moyens exceptionnels. » —
« Toutes les fois que vous nous confierez l'arbitraire, nous ne vou-
drons pas en profiter. » 11 avait surtout pour adversaire, dans cette
lutte soutenue en faveur du droit commun, la terreur qui agitait
les esprits, faisait prédire un cataclysme à beaucoup d'imagina-
tions affolées, et appelait l'arbitraire à son aide; mais il insiste
sur son éloignement pour toute loi d'exception et pour ces dange-
reuses suggestions de la terreur panique avec d'autant plus de
force ce qu'il était plus résolu à ne jamais devenir un gouvernement
de parti. » Il le proclama dès les premiers temps de sa pi^sidence,
et telle était l'ardeur de sa conviction, qu'un jour, succédant à
M. Manguin, qui venait d'achever un de ses plus violons discours,
il s'écriait, en se tournant vers l'opposition : « Nous ne sommes en
guerre ni avec la France ni avec vous! » Une année après, il répé-
tait : (c Le gouvernement ise fait un devoir d'être impartial envers
tout le monde et de n'épouser les passions d'aucun parti... La na-
tion n'est pas \xa parti, et nous sommes ici les représentans de la
nation. »
Aussi, en songeant aux calomnies, aux violences, aux désordres
qui s'accumulaient sur les pas de Casimir Perier, avec quelle admi-
ration ne faut-il pas recueillir les paroles qui vont suivre, paroles
d'une modération si impassible, d'une morale si élevée, on peut
même ajouter d'une habileté si efficace dans leur grandeur! a Sa-
chons nous honorer même en nous divisant, et résistons à ce besoin
de haïr et de soupçonner qui envenime tout et qui dégrade calom-
ûieusement jusqu'aux plus nobles caractères, jusqu'aux plus pures
renommées. » — « Ne cédons jamais au plaisir d'écraser les vain-
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À
A22 R£TUE DES DEUX MONDES.
eus, car c'est ainsi qu'on déshonore la TÎctoire. » (Test de cette hau-
teur des principes qu'il domine la situation quand il protège les
fonctionnaires publics contre des demandes d'épuration en répon-
dant à la tribune : ce A force de s'épurer, on s'isole ; )> quand en juillet
1831, au moment des élections si loyalement accomplies, il fait ces
deux déclarations : a la liberté des élections ne consiste pas seule-
ment dans la protection des droits, elle réside aussi dans le respe^
des consciences; je tous le recommandais dans une précédente cir-
culaire à l'yard des fonctionnaires publics, qui ne sauraient être
responsables de leur vote devant l'autorité* » — « Dans les élec-
tions, ajoutait-il, l'administration ne doit prendre contre personne
l'initiative de l'hostilité. » C'est le même esprit qui l'anime quand,
tout en accordant à la religion catholique et à la liberté de con-
science la protection la plus respectueuse et la plus efficace, Ù pro-
fesse qu'au dehors des sanctuaires la loi civile agit et commande
seule; lorsqu'enfm, faisant un énergique appel à la franchise la plus
absolue, il s'écrie : « Un gouvernement qui a la conscience de son
bon droit, comme de sa loyauté, n'a rien à cacher. Une grande na-
ti<m ne fait pas d'équivoque dans ses volontés, ni dans ses senti-
mens. Point de demi-parti, point d'expédiens, point d'évasions : en
toutes choses, simplicité et vérité I )>
N'est-il pas permis de dire que l'ensemble de ces pensées et de
ces maximes, auxquelles nous aurions pu en ajouter tant d'autres
également remarquables, résume, coname dans unr grand enseigne-
ment, la philosophie la plus élevée de toute politique conservatrice?
Que de salutaires leçons et que de vœux en France pour qu'elles
inspirent les discussions et les actes solennels qui se préparent!
Certes nous ne nous dissimulons pas que des circonstances diverses,
quoique ne manquant pas d'analogie, peuvent imposer aussi des
diversités dans la conduite des affaires publiques; mais, ei l'applica-
tion des principes est susceptible de varier dans une certwie me-
sure, nous osons affirmer que le fond même doit rester invariable, et
qu'un gouvernement dont la politique n'en porterait pas l'empreinte
incontestée ne saurait justement prétendre au noble titre de con-
servateur des grands intérêts sociaux et de restaurateur de l'ordre
moral.
C*« DE MONTALIVET.
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LE
ROMAN DE SPORT
EN ANGLETERRE
H. WHTTE MELVILUE.
Digby Gmnd, — âtarkH Harborwgh, — Kate CcfWfUrjf, — Saianelia, etc., by Whyte Itehrille,
Bien que le sport soH en progrès chez nous depuis un demi-siècle
environ, nous ne saurions prétendre qu'il ait réussi à s'acclimater
au point de faire partie, comme en Angleterre; du caractère même de
la nation et de son organisation tant sociale que politique. Il reste ici ,
quoi qu'on en dise, un simple amusement, un spectacle, sous son nom
d'outre-Manche, auquel nous n'avons pas su trouver d'équivalent; il
n'est point entré profondément dans nos mœurs, il ne compte point
parmi nos institutions populaires. La chasse même, cette réminis-
cence de la vie sauvage qui ne s'efface chez aucun peuple civilisé,
n'est pas un plaisir commun à toutes les classes de la société fran-
çaise. Tandis que notre aristocratie s'en réservait le privilège, la
noblesse anglaise s'associait au contraire, dans ce qu'elle considère
encore comme le simulacre utile de la guerre, Fensemble de la po-
pulation d'un pays qui a le culte de la force physique. Et la chasse
n'est pas le seul terrain où se rencontrent le pair et le yeoman (fer-
mier) : une chaîne qui rattache les premiers de la nation aux der-
niers réunit marchands, ouvriers, paysans, propriétaires riches et
pauvres, pour les tirs à l'arc, les régates, le patinage, les courses à
pied, les parties de boule ou de cricket {i). Au meeting de Croxton-
(1) Jeu de la (
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&2& RETUE DES DEUX MONDES.
Park, dont le but avoué est de mettre des hommes du monde ea état
de faire le métier de jockey, les personnages les plus distingués
dans l'armée 9 les arts, la politique, ne dédaignent pas d'endosser
la casaque multicolore et la toque de soie sur laquelle se fixent des
milliers de regards brillans d'anxiété. Un poète bien connu y a con-
duit ces galops vertigineux qu'il devait ensuite chanter en beaux
vers, et quand le représentant d'une illustre maison touche au po-
teau de la victoire, la populace éclate en applaudissemens qui prou-
vent que l'enthousiasme ne laisse pas de place chez elle aux haines
envieuses si redoutables ailleurs. Le même esprit domine du haut
en bas de l'échelle sociale. Pour comprendre l'épithète de merry
(joyeuse) dont s'enorgueillit la vieille Angleterre, il faut avoir assisté -
au carnaval gigantesque d'Epsom un jour de derby ou à ce fréné-
tique élan des meilleurs cavaliers et des plus belles meutes du
monde qu'on appelle la chasse au renard. Là surtout, l'entente la
plus cordiale s'établit dans cette armée d'hommes de tout âge,
de tout rang, animés d'une même passion dont on ne peut guérir
quand on Ta une fois ressentie. Personne n'excelle comme Whyte
Melville à décrire la course ailée des chevaux sur la bruyère son-
nante, parmi les fondrières, les haies et les fossés, le ruissellement
de la meute en blanche cascade par-dessus les obstacles, son pas-
sage rapide comme celui d'un météore silencieux au travers des
pâturages qui se déroulent à perte de vue; personne n'exprime
mieux que lui les délices d'un glorieux temps de galop sur l'herbe
trempée de rosée, lorsque chaque muscle du cavalier se lie d'in-
stinct à l'allure du noble animal, libre, quoique dompté, que vous
sentez frémir d'aise comme s'il partagait vos impressions intimes.
Les exercices qui tiennent une si grande place dans la vie de nos
voisins se retrouvent nécessairement dans leur littérature, ce reflet
des mœurs. Sans parler des recueils périodiques spéciaux rédigés
avec beaucoup de talent, ni des chansons de ménestrels colportées
dans les courses, on peut dire qu'il n'est pas un écrivain anglais que
le son du cor, les iJ>oiemens de la meute, l'excitation du steeple-
chose f n'aient inspiré au moins une fois. Chez nous, les épisodes de
chasse et de course ne sortent guère du cadre de deux ou trois jour-
naux assez peu répandus; de l'autre côté de la Manche au contraire,
ils se glissent dans presque tous les ouvrages d'imagination, et au-
cun héros n'aurait chance de séduire les jeunes fllles, ni d'intéresser
le lecteur, s'il n'était capable, comme Jack Brooke, des Brookes de
Bridlemere^ de franchir une barrière avec l'agilité gracieuse d'un
cheval de course, prouesse qui lui vaut d'ailleurs la préférence
d'une beauté dédaigneuse, lady Julia. « Il ne sait pas danser, mais»
bon Dieu! comme il saute I quel grand air il a dans sa vieille veste
de chasse et ses guêtres de cuir I C'est un homme! »
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LE ROMAN DE SPORT, A25
Sans aller jusqu'à soutenir que les muscles soient nécessaires à
la vertu, nous reconnaissons volontiers que dans maintes circon-
stances un corps robuste est l'auxiliaire le plus puissant d'une âme
saine. En voyant par exemple le fox-hunier exposer galment sa vie,
on s'étonne moins de l'intrépidité soudaine avec laquelle l'un des
personnages les plus sympathiques de Whyte Melville, l'oncle Ar-
chie, renonce à l'amour coupable qui est le sang même de son
cœur. « Gela semblait impossible, par conséquent cela ne pou-
vait se faire que d'un bond. J'ai fermé les yeux, et j'ai pris mon
élan pour en finir. Ne croyez -vous pas qu'elle me remerciera
quand nous nous retrouverons de l'autre côté du précipice si pro-
fond, si aisément franchi en somme? » Il y a plus de rapports
qu'on ne pense entre la vigueur physique qui brave les périls et la
vigueur d'âme qui aide à surmonter les difficultés d'un autre ordre.
Nous le constatons encore dans l'autobiographie de Digby Grand,
l'incarnation même de l'audace {pluck) et de la confiance en soi
[self-reliance). Digby est un « enfant du siècle, m un joueur et un
libertin, mais avant tout un sportsmariy ce qui modifie singulière^
ment le sens de ces deux mots, l'effet de ces deux vices. Le sport se
mêle aux moindres incidens de sa carrière de don Juan militaire, où
l'athlète perce toujours sous le toué; il le conduira peut-être aux
mauvaises fréquentations, à la ruine, mais entretiendra du moins
chez lui assez d'énergie physique et morale pour reconquérir pa-
tiemment les biens follement gaspillés. Ce dandy aux abois met en-
core son orgueil à savoir faire tout ce dont un homme est capable,
au besoin il chargerait du charbon ou bêcherait un champ de
pommes de terre. Libre, il émigrerait en Californie; marié, il se
transforme en honnête marchand de la cité; un bonheur domes-
tique que son cœur est resté susceptible d'apprécier après tant d'a-
ventures le dédommage des illusions perdues, et, devenu vieux, il
pourra se reposer peut-être dans l'habitation de campagne hérédi-
taire dont le moindre coin lui rappelle ses meilleurs souvenirs, car
là il a tué sa première perdrix, il a fait sauter à son poney la pre-
mière barrière, il a tout petit péché ^a première truite, ramé, nagé
pour la première fois. Château ou ferme, c'est le home propice à la
vie large, active, plantureuse et saine, au déploiement d'animal
spirits dont les résultats immanquables sont la bonne humeur, le
courage, la simplicité. Les qualités que peut donner cette vie gym-
nastique au grand air se retrouvent dans le style de Whyte Mel-
ville : aucune autre plume que la sienne ne saurait nous intéresser
à l'énumération de toutes les pièces qui composent le tableau d'une
battue, de tous les obstacles sautés dans un matchy voire à la des-
cription technique d'une écurie d'entraînement. Un tour de force en
ce genre, c'est le récit placé à Market Harhoroughy localité émi-
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426 REYUE DES DEUX MONDES.
nemment sportive que nous avions déjà entrevue sous son aspect
historique dans un précédent roman, Holmby House (1). Plus d'un
cheval de bataille et de course a succombé sur les champs de Na-
seby depuis l'époque où cavaliers et têtes-rondes s'y embourbaient
en l'arrosant de leur sang. Le drainage et la culture n'ont pas re-
médié complètement aux qualités épuisantes du sol, et la guerre
en miniature qui s'y livre désormais sous forme de steeple^hases
n'est point sans péripéties tragi-comiques. La traduction serait im-
puissante à donner, fût-ce une faible idée de Vhumour avec lequel
Whyte Melville les groupe autour de son héros, John Sawyer, ce
type, inconnu chez nous, de l'homme qui n'a d'autre position so-
ciale que celle de chasseur, qui consacre à des courses au clocher
trois ou quatre jours sur sept, qui en parle sans relâche dans l'in-
tervalle et y pense toute la semaine, pour qui le taUersall est on
temple, le cheval un dieu, et l'habit rouge, son passeport du reste
pour pénétrer dans toutes les sociétés dont il se soucie, le plus glo-
rieux des uniformes.
Le lecteur français est disposé à trouver ces scènes hippiques
fort exagérées, voisines même de la charge comme les inimitables
esquisses de Leech dans le Punch. Le fait est que tout cela est an-
glais, peu compréhensible pour nous autres, qui haussons les épaules
devant ces bravades de casse-cou. N'oublions pas cependant que,
grâce à elles, la science de l'équitation se propage, qu'on leur doit
une excellente cavalerie, des auxiliaires précieux pour l'agriculture
et le travail, ces caractères d'hommes enfin, dédaigneux par-dessus
tout des basses jouissances et de l'oisiveté, dont l'efTet est d'alan-
guir le corps, objet en Angleterre d'un salutaire respect; sans{>ar-
1er d'une littérature qui, si elle n'est pas de l'cwrdre le plus élevé,
est du moins inoffensive et à la portée de tous les esprits. Plus d'un
romancier s'y est exercé, Ouida entre autres : elle a très agréa-
blement assaisonné ses études élégantes des mœurs du high-life
d'un parfum d'écurie piquant par le contraste; mais il appartient i
Whyte Melville de faire passer sur nous ce souffle pur et agreste
qui rafraîchit, comme il le dit lui-même, ceux qui regardent atten-
tivement certains tableaux de Landseer, de provoquer en nous les
sensations honnêtes et franches qu'ont éprouvées tous ceux qui pour-
suivent dans leurs jeux, selon l'expression d'un judicieux admira-
teur des coutumes anglaises, a l'accroissement de la puissance hu-
maine sur la matière. » Le défaut de ses romans néanmoins est de
reproduire avec une certaine monotonie les mêmes événemens : dans
chacun de ses livres, ou peu s'en faut, se retrouvent l'étemelle chasse
au renard, Tinévitable photographie de Hyde-Park, et non-seule-
(1) Chronique du ?ieax Northamptonshire sous les Stoarts.
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LE BOMAN DE SPOKT, 127
ment les épisodes , mais les personnages sont les mêmes. Il y a
toujours le fils de famille prodigue pour lequel le gain douteux
d'un steeple-chase désespéré est la suprême ressource, la question
de fortune ou de ruine, de vie ou de mort, — le sqmre qui, fût-il
accablé de vieillesse et d'infirmités, emprisonne encore dans des
bottes de cbasse les jambes sans force pour le porter, dont la voix
s'est enrouée à exciter ses chiens, qui n'a jamais manqué un con-
cours agricole, et passe dans les banquets qui accompagnent ces
sortes de solennités pour le meilleur juge du vin de Porto, — le
général qui s'est couvert de gloire aux Indes, mais que l'on voit
facilement énm devant le beau sexe, — le book-maker plus ou
moins filou qui transforme le pari de courses en métier lucratif et
souvent illicite, — la femme galante qui émaille la conversation de
mots français, si l'on peut appeler du français les emprunts ridi-
cules que les romanciers étrangers font à notre langue en la défigu-
rant, — im personnage secondaire de pickpocket^ tramp (vagabond)
ou voleur de chiens, — mais d'abord la fast-girl, dénomination que
rend mal celle de « fille émancipée. » Gomme c'est, malgré certains
échantillons que l'Angleterre nous envoie, le type le moins connu
en France, le plus curieux à étudier par conséquent, nous choisi-
rons, pour en donner ici quelques extraits, le roman de Kate Co-
tentry^ où il tient la première place, et qui est d'ailleurs sous tous
les rapports le chef-d'œuvre de Whyte Melville.
Kaie Cwentry est, OMnme Digby Grandy une autobiographie qui
sert de prétexte à des descriptions variées de sport, tracées cette fois
par une plume féminine. Miss Kate constate en commençant que les
femmes ont un triste lot en ce monde, a Si on nous laissait essayer
seulement, dit-elle, je me figure que nous saurions battre les maîtres
de la création, comme il leur plaît de s'intituler, dans tout ce qu'ils
^treprennent. Bon Dieu l ces gens-là parlent de notre faiblesse, de
notre vanité , comme si la plus niaise d'entre nous n'était pas as-
sez forte pour rouler leur sexe tout entier autour de son petit doigt;
quant à la vanité, prenez la peine de faire entendre à l'un d'eux qu'il
est beau ou seulement qu'il est bien à cheval, élégant danseur, que
sais-je? et vous verrez s'il ne perd pas la tête. Emilie n'est-elle point
devenue baronne pour avoir dit à son cavalier dans un quadrille
qu'elle reconnaîtrait sa tournure partout? L'homme avait une bosse,
mais il crut comprendre qu'il était aimé. — Je soutiendrai qu'en
équitation même ces messieurs ne nous sont pas supérieurs; ils
nous imposent cette horrible selle de côté, sur laquelle ils plantent
assez de pommeaux pour empaler trois femmes. Ils nous condam-
nent à use attitude dans laquelle il est presque impossible de con-
trôler un cJieval ardent, à un costume qui rend tes chutes dange-
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&28 REVUE DES DEUX MONDES.
reuses, et, malgré tous ces inconvéniens, tel est notre talent inné,
que nous montons à merveille plus d'une bête que nos envieux
ont proclamée indomptable. Cependant je voudrais .être un homme,
quitte à perdre une bonne partie de mes avantages physiques. On
ne me prêcherait plus les convenances; je pourrais sortir sans être
questionnée, rentrer quand bon me semblerait, me passer de cha-
peroriy et puis... ce n'est pas que je tienne à fumer beaucoup de ci-
gares, bien que j'en aime l'odeur en plein air, mais j'aurais ma clé. »
L'excuse de Kate pour tenir ce langage, que ses amis môme trou-
vent sauqf (impertment) et flippant (léger), est dans l'éducation
qu'elle a reçue. Son premier jouet a été un dieval à bascule, et elle
avait cinq ans à peine quand le jouet de bois fut remplacé par un
jouet vivant. « Il me semble que c'est hier que mon pauvre père m'a
placée sur un poney des Shetland en me recommandant de n'avoir pas
peur. Vraiment je n'y songeais guère à la peur ! Une sensation nou-
velle et délicieuse me dominait. Je fis le tour de la pelouse, secouant
les rênes d'une main, de l'autre mon grand chapeau de paille, le
poney grognant comme un ours, dont il avait le poil hérissé, papa
applaudissant de toutes ses forces. Après cet essai, je montai indis-
tinctement tous les chevaux; il m'est arrivé de sauter sur des che-
vaux de charrette lâchés dans un champ, pour les monter sans
bride. Jamais aucun accident ne m'arriva;... si fait, — une fois
pourtant chez mon oncle. Il avait acheté une jument au taliersally
et je me rappelle que, le jour où il m'emmena faire connaissance
avec elle à l'écurie, un palefrenier vint à nous le visage bouleversé,
criant : — C'est la peste, cette nouvelle jument ! La selle ne l'avait
pas touchée qu'elle a rué !.. J'en ai le genou cassé I
(( — Il y parait, répondit flegmatiquement mon oncle. Amenez-la.
« L'enragée sortit dans la cour, et à première vue j'eus mau-
vaise opinion d'elle; mais la crainte qu'elle ne fit, si l'un des hommes
l'enfourchait, trop de simagrées pour qu'on me permit de la monter
à mon tour redoubla mon courage ordinaire. Avant que mon oncle
eût pu crier : — Pour Dieu, Kate! — j'avais sauté de la main du
groom sur le dos de la jument, en robe de mousseline, ce qui était
le plus drôle. Que fit-elle? Je ne l'ai jamais bien su. Il me parut
seulement qu'elle pliait les jarrets comme pour se coucher, puis bon-
dissait des quatre pieds, de manière à me lancer bien loin, si je ne
me fusse, pour la première et l'unique fois de ma vie, cramponnée
de la main droite au pommeau. Une seconde après, elle échappait
frénétiquement ait groom. Si je m'étais raidie le moins du monde,
elle prenait le mors aux dents; mais le parc était vaste, les arbres
fort espacés, et dès que nous fûmes sur le gazon je sentis qui de
nous deux serait maltresse de l'autre. II suffit de lui donner un bon
temps de galop, des caresses, de petits noms tendres pour lui prou-
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LE ROMAN DE SPORT. i|29
ver ma confiance, et je la ramenai à mon oncle douce comme un
agneau. Malheureusement elle avait en grippe certains piliers qui
soutenaient le porche de l'écurie, et rien ne put la décider à les
passer. Enivrée de mon succès, j'empruntai une chambrière pour la
punir, et alors en réalité la bataille commença. La jument ruait, se
cabrait, tournoyait sur elle-même, faisait en un mot tout ce qu'elle
pouvait pour se débarrasser de moi. Cependant je frappais, je l'in-
juriais, je criais; si je ne jurai pas, c'est que je n'aurais su com-
ment m'y prendre; au risqué de ma vie, je n'aurais point cédé. Cette
lutte nous rapprochait insensiblement de certaine mare située à une
centaine de mètres environ de l'écurie, et qui servait d'abreuvoir
aux bestiaux. Je savais qu'elle n'était pas profonde; ma seule préoc-
cupation dans le moment était de me conduire en brave devant les
gens de la maison, sortis pour a voir tuer miss Kate, » ma gouver-
nante en tête, et je ne vous dirai pas ce que sa physionomie expri-
mait d'horreur, de honte et de dégoût. Bref, je commençai seule-
ment à me décourager un peu lorsque nous plongeâmes au fond de
la mare; ma pauvre jument y roula comme*une folle, les pieds de de-
vant emmêlés dans sa bride ; veuillez croire cependant que le plon-
geon fut peu de chose comparativement à la semonce que je reçus
de toutes les dames, mais l'admiration de mon oncle me consola. »
Kate est restée ce qu'elle était alors, intrépide, plus même que ne
le souhaiterait sa tante Déborah, chargée d'une tutelle diflScilel Elle
habite Belgravia, le quartier à la mode; son boudoir est meublé
selon ses goûts : ici une réduction de \ Amazone en bronze, là un
bas-relief d'après les marbres de lord Elgin; au-dessous une es-
quisse qu'a faite Landseer de son petit terrier d'Ecosse, puis un
dessin d'Horace Yemet, dans lequel on ne distingue guère qu'un
cheval de bataille plongeant fantastiquement au milieu de tourbil-
lons de fumée. La cheminée est surmontée d'un trophée de fouets et
de cravaches encadrant le portrait du pur-sang favori; le balcon est
un jardin, car, si Kate estime médiocrement le bal, — elle ahnerait
mieux, dit-elle, faire les foins, — si elle ne se soucie pas de porter
de fausses fleurs, son plaisir est de s'entourer de fleurs naturelles.
Elle sort de cette jolie retraite, chaque matin sans exception, pour
une promenade dans Hyde-Park. Un vieux serviteur est censé la
suivre, mais elle se débarrasse de lui au bout de dnq mmutes, car
U n'aime pas plus galoper qu'elle n'aime aller au pas; la voici libre
dans la compagnie qui lui plaît le plus, celle de son cheval.
a Gonunent ne serais-je pas tout à fait chez moi sur Brillant j qui
n'a jamais commis la moindre sottise , qui me suit comme un épa-
gneul, et qui peut, je crois, se vanter d'être le meilleur cheval de
selle de l'Angleterre? U est aussi beau qu'il est bon : bai-brun avec
des extrémités noires et une crinière de soie qu'envieraient bien des
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430 REVUE DES DEUX MONDES.
femmes; grand, la tête fine, Toeil sombre et doux, la narine rouge
et ouverte; je n'ai jamais vu de plus belle physionomie que la
sienne quand il s'anime. Pas une marque blanche sur toute sa chère
personne, sauf une étoile imperceptible au milieu du front; oh! je
la connais bien, je l'ai baisée si souvent I Le portrait accroché au-
dessus de ma cheminée ne lui rend pas justice. Il faut que le peintre
ne nous ait jamais vus trotter l'un portant l'autre de grand matin.
C'est la plus charmante promenade à deux que puisse rêver une
imagination poétique. Nous nous entendons sur toutes choses : —
Regarde, me disent ses mouvemens, r^arde combien est gaie la
Serpentine avec son cygne solitaire, ses canards affamés et ses
chiens amphibies en quête de l'étemel bâton qu'ils ne rapportent
que pour retourner le chercher. Comme toi, je jouis de ce petit vent
frais, de cette lumière pure, de la vue de ces enfans tout roses qui
se poursuivent dans les allées, leurs jolis yeux encore gonflés de
sommeil I — Et Brillant secoue voluptueusement la tête parce que
j'ai passé le bout de mes doigts sur son cou ferme et poli comme le
marbre, et il menace d'un de ses pieds noirs un papillon imaginaire,
geste qui lui est familier; alors je tire légèrement sur mes rênes,
et avec un ensemble merveilleux nous allons droit devant nous, sui-
vis par les regards d'un jeune homme à moustadies que je ren-
contre toujours fumant son cigare à la même place. »
Dans l'après-midi, elle fait volontiers une seconde promenade,
escortée cette fois par son cousin John. L'aspect du parc a bien
changé; l'allée des cavaliers ressemble à un fleuve bruyant qu'il
serait presque impossible de traverser; c'est l'heure où les esca-
drons de belles jeunes filles au corsage frêle, aux longues boucles
éparses, s'élancent à tire-d'aile comme des nuées d'œseaux que s'ef-
forcent vainement de rattn^r les matrones essouflées, les vieux
gentlemen baignés de sueur. Çà et là un couple erre à loisir sous
l'ombrage, les rênes lâches, l'air ab6ori)é, parlant bas, ou, mieux
encore, chacun des deux regardant droit entre les oreilles de son
cheval dans un profond silence. U n'y a pas pour s'aimer de posi-
tion plus favorable. Le long dejallée des piétons, on chercherait en
vain une chaise vacante. D'Albert-Gate à Hyde-Park-Gomer, les
voitures de toute sorte forment une file compacte dont la peinture
et le vernis étincellent au soleil, tandis que les femmes qu'elles ren-
ferment s'épanouissent au-dessus comme les fleurs d'une corbeille.
Là aussi sont rassemblés tels dmidies qui profitent parfois de ce
qu'ils n'ont pas de chevaux pour trouver de bon ton de ne pas mon-
ter à l'heure de la foule. Ceux qui ont de la tournure posent une
bottine ûr^rochable sur la roue, les autres distribuent à l^ombre
de leurs chapeaux blancs des sourires, des signes de tête, des oefl-
lades incendiaires qui trompent le spectateur naïf; plus d'un fat
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LE BOMAN DE 8POKT. A 31
saura mettre dans ces simples paroles : « il fait beau, » une expres-
sion qui parait menace la dame à laquelle elles s'adressent d'un
enlèvement immédiat, tandis que la coquette répond : a Je crains
qu'il ne pleuve bientôt, m arec des mines qui impliquait le plus doux
consentement. Kate passe souriante et moqueuse, beaucoup plus
sensible aux complimens qui s'adressent à s(m cheval qu'à c&ax qui
rendent hommage à sa beauté, traitant les hommes en camarades et
leur imposant le respect, assez sûre d'elle-même sous tous les rap-
ports pour n'avohr nul besoin de chaperon. C'est imiquement par
respect pour l'usage qu'elle Idsse son cousin John jouer ce rôle au-
près d'elle, sans se douter que le pauvre garçon souffire souvent de
voir en continuel péril le trésor qu'il aspire à posséder un jour. Nous
les retrouvons partout ensemble. Au meeting aristocratique d'Ascot,
où John l'a conduite, Kate peut à peine s'empêcher de pleurer quand
Colonist gagne la cupi la course a été di^utée de ï^ès jusqu'au
bout, et en y assistant, glacée d'émoti(Mi, elle a compris qu'un
homme ruine femme et enfans pour le turf. Si elle osait sauter au
cou de l'amour de petit jockey qui ramène le vainqueur!
En traversant la forêt de Windsor, elle a ai le cœur troublé par
la mélancolie de ces futaies splendides, elle s'est dit qu'il serait
doux d'y écouter les soirs d'été la chanson du rossignol, et de ne
pas être seule pour l'écouter. En môme temps elle a levé les yeux
vers son cousin John, et a ressenti un mélange de désappointan^t,
de mauvaise humeur. John a tontes les meilleures qualités, et on
lui trouve bonne mine, mais il est carré d'épaules, coloré, déjà un
peu gros; la figure d'un roui lui plairait davantage, celle de l'in-
connu du parc par temple! Le malheur veut que cet inconnu lui
soit présenté dans un bal par son cousin lui-même : le capitaine
Frank Lovell est un homme à bonnes fortunes. Lady Scapegrace (1),
une lionne de la nouvelle école, s'est compromise pour lui; mais
qu'on se rassure, ni John, qui lui inspire la plus vive amitié, ni
Frank, qui est bien près de lui inspùrer de l'amour, ne vaut encore
pour Kate son cher Brillant.
« La visite quotidienne que je lui fais est un de mes meilleurs
plaisirs. Qui ne serait fier d'un tel accueil? Au bruit de mon pas, il
commence à s'agiter, à remuer la queue, à dresser les oreilles, à
broyer sa litière sous ses pieds nerveux. Et, quand j'i^proc]ie, il fait
un saut que les étrangers croient souvent précurseur d'un coup de
pied, sa queue étincelante frétill^de plus en plus. J'appuie ma joue
contre la sienne, et ^ous nous embrassons; puis il fouille du mu-
seau dans mes poches bourrées de sucre, qu'il mange du bout des
dents avec des manières de petit-maître. Certes il a plus d'esprit
(1) Scapegrace, garnement, raurien.
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A 32 BETUE DES DEUX MONDES.
qu'un chien et plus de cœur que beaucoup d'hommes, aussi j'ai soin
de Brillant. Je tâte ses jambes, j'examine ses sabots, je retourne sa
couverture pour m'assurer qu'elle est nette et digne de lui. Après
avoir vaqué aux soins matériels, nous procédons aux épanchemens
de l'âme. J'ai eu mes chagrins comme tout le monde, et toujours
j'ai été consolée par l'affection de mon cheval. Sa belle figure grave
et honnête prend naturellement l'expression de la sympathie sans
l'ombre de curiosité impertinente. Avec sa vigueur, ses élans géné-
reux, son mutisme, sa fidélité, ses qualités d'instinct, qui échappent
au contrôle du raisonnement, il m'offire le type du véritable ami.
Bien des larmes ont coulé sur ses naseaux, tandis que je me suspen-
dais à lui des deux bras, comme un enfant à sa nourrice, et je
vous jure qu'il me ruminait à l'oreille des conseils et des remon-
trances... »
Hélas I elle a besoin dé tous les deux. Grâce à l'intimité rapide-
ment établie par un pique-nique à Richmond et une après-midi où
le slang règne en maître aux courses de Hampton, Lovell a trouvé
moyen de pénétrer chez tante Déborah; il est devenu Phabitué de
la maison, escortant miss Kate au parc, penché derrière elle à l'O-
péra, assidu rafin comme pourrait l'être un amoureux en titre ; on
les a vus tous les quatre, Kate, lady Scapegrace, John et le capi-
taine, dtner dans un restaurant de Greenwich-Park et ensuite au
Yauxhall (1), où, au milieu des excentricités du bal public, lady
Scapegrace a le plaisir de rencontrer son époux, sir Guy, entraîné
dans la valse échevelée d'une lorette parisienne, ce qui nous prou-
verait, si c'était nécessaire, que le grand monde britannique a ses
scandales. Heureusement la saison de Londres est terminée. Chacun
se disperse, ceux-ci pour les meetings de courses en province, ceux-
là pour des tournées de visites, les uns vont en yacht pêcher sur les
côtes de Norvège; si les autres tardent encore de quelques jours,
c'est qu'il leur faut rassembler pour une plus longue expédition, le
Kamchatka ou les Montagnes-Rocheuses, ces mille accessoires, de-
puis le revolver jusqu'au parapluie, qu'un Anglais sait faire tenir
dans le plus petit espace possible. Kate Goventry part pour le châ-
teau de Dapgerfield, qui appartient à l'une de ses parentes, lady Hor-
singham. Elle part le cœur serré, car elle laisse derrière elle Frank
Lovell, dont lady Scapegrace lui a dit beaucoup de mal, assurant
ainsi son succès.
^yte Melville a un talent particulier pour décrire certains vieux
manoirs bâtis sans grande prétention à l'architecture ni à l'élé-
gance, où tout le monde se tient d'habitude dans la grande biblio-
(i) Au VaaxhaU comme à Cremorn-Garden, les chercheurs de plaisir trouvent ub
drque, des histrioos de toute sorte, des danses, des feux d*artiflce, et la plus maoraise
compagnie.
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LE ROUAN DE SPORT. 433
thëque, haute de plafond^ avec ses noires boiseries de chêne, ses
croisées profondes, étroites, qui donnent sur un parterre bien abrité,
ses innombrables rayons où les bottes à ouvrage, les raquettes des
jeunes filles, les accessoires de pêche des garçons, le jeu de trictrac
du grand -père et autres objets révélateurs des goûts de différens
âges 6e mêlent aux livres lus en famille. Comme on comprend que
cette pièce intime, hospitalière, fasse tort au salon cérémonieux I De
même les chambres à coucher d'apparat sont trop vastes et d'un
aspect froid, tandis que « la galerie des célibataires, » joyeusement
tapissée de toiles à ramages et encombrée de tout ce qui est néces-
saire aux soins de propreté les plus minutieux, nous apparaît comme
le séjour même du confort et de la gaité. Par les fenêtres monte
le parfum du chèvrefeuille qui s'enroule aux treillages, vous domi-
nez l'avenue d'ormes centenaires, la pelouse où s'éparpille en per-
manence un jeu de crocket, vous demandez l'heure à la large face
avenante de l'horloge des écuries. Dans la salle à manger où l'on
fait de nombreux et solides repas, fût-on amoureux (cet appétit
saxon, sans cesse aiguisé par le mouvement, est implacable), la vue
est récréée par des tableaux ou des gravures représentant des scènes
de sport, des animaux de ferme, mêlés aux portraits d'ancêtres
bien nourris et d'aïeules poudrées; puis il y a des revenans... Par
là seulement Dangerfield appartient à la catégorie de châteaux que
nous venons de décrire; il est hanté, — mortellement triste du reste
et comme fermé au moindre rayon de soleil. Tout y est ennuyeux,
à en juger par le journal de Kate, dont voici le résumé.
« Levée à sept heures, c'est mon habitude. Je remarque en me
regardant au miroir que le grand air et l'exercice ne gâtent pas le
teint, au contraire. Ma première impression, une envie de chasse...
Arrachée à mes rêvasseries par la sonnette de ma tante, je m'ha-
bille à la hâte pour la prière, qui est à huit heures et demie. Dé-
jeuner. Ma cousine Amélia, une automate, insinue que mes ser-
viettes de toilette sont probablement trop grosses, car elles ont
frotté mes joues du rouge qui siérait à celles d'une fille de ferme.
Mon cousm John afiSrme au contraire que j'ai l'air d'une rose, une
rose-thé, ajoute-t-il quand je lui présente sa tasse. Après dé-
jeuner, tandis qu'Amélia étudie son sempiternel piano, je vais faire
une visite à l'écurie. Lady Horsingham, qui me surprend, com-
mence un de ses prêches sur l'inconvenance de certaines façons
qu'il lui plaît d'intituler cavalières. — Croyez-vous , me dit-elle,
que les hommes apprécient beaucoup les jeunes personnes qui, •
à la barbe près, leur ressemblent en tout? Croyez-vous qu'ils
aiment à rencontrer leur idéal échevelé, tout en nage, couvert
de boue, trempé jusqu'aux os, noirci de coups de soleil? Croyez-
Ton m. * 1874. 28
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A3i REVUE DES DEUX MONDES.
VOUS qu'ils estiment chez nous autres la force, l'indépendance et
peut-être une supériorité réelle dans les exercices de leur sexe?
Croyez -vous qu'on les prenne d'assaut à grands coups de har-
diesse et d'excentricité? Vous avez tort, Kate, vous avez tort. —
Ma foi ! je ne crois rien de tout cela, et au fait je n'y songe guère.
Peu m'importe que les hommes m'admirent ou non, s'ils sont
assez sots pour être jaloux de mon mérite d'amazone. Quant à leur
idéal, je n'entends rien à ces sortes de choseis, mais il me semble
que l'idéal d'un homme peut agir à sa guise, étant sûr qu'on trou-
vera parfait tout ce qui vient de lui. Les femmes courageuses, comme
les hommes forts, ont généralement plus de douceur vraie que les
faibles et les timides. Je connais de méchantes pécores qui n'ose-
raient pas monter à âne ou en bateau. La bravoure au fond n'est
que l'absence d'égolsme. Pourquoi certaines gens ont-ils toujours
peur qu'il ne leur arrive quelque accident ? C'est qu'ils pensent beau-
coup à eux-mêmes, et la cause qui leur fait tant redouter un danger
imaginaire les rendra, soyez-en sûre, indifférens aux souffiances
réelles d'autrui. Jamais vous ne me persuaderez que je sois moios
femme parce que l'odeur d'une rose ou les jeux bruyans d'un en-
fant ne me font point mal aux nerfs. — Bref, c'est lady Horsinghara
qui a le sermon. Pour la calmer, je passe par exception la matinée
dans son boudoir, où j'assiste aux plus désolantes alternatives de
tapisserie et de médisance.
«A midi, second déjeuner. Sous prétexte de délicatesse, cette
bcmneÂmélia mange deux côtelettes, une aile de poulet, une assiette
de pudding, avec accompagnement de hors-d'œuvre et de sherry. —
Je propose une promenade. — La force me manquerait, ose-t-ellc
me répondre, pour aller plus loin que la serre. — Ses yeux ont en
eflTet une langueur que j'attribue à la digestion.
« Et les dîners ! ces dîners lourds, silencieux, solennels, stupides,
où l'on réunit les voisins à mtervalles réguliers et qui sont suivis de
piano quand il y a du monde, de lectures quand nous sommes entre
nous : le Spectator, Y Iliade de Pope, la Tâche de Cowper ! —On ne
se retire jamais qu'à onze heures, ce qui fait trois heures et demie
de bâillemens étouffés. Comment s'étonner que les hommes abusent
en pareil cas du vin et des cigares? Si jamais je me mets à fumer,
ce sera au château de Dangerfield. »
Pour tuer le temps et aussi pour chasser une image qui la poursuit
avec trop de persistance, Kate se livre à la flirtation. Son partenaire
en ce jeu est un brave squire, le plus criblé de taches de rousseur
qu'elle ait vu de sa vie, bel homme du reste autant que le permet-
tent d'opulens favoris rouges, une tournure un peu raide et de grands
pieds miles. Ce personnage, en dépit de ses ridicules, est singuliè-
rement sympathique, il nous représente le type de la bonhomie an-
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LE ROMAN DE SPORT. AS5
glaise, non sans mélange de dignité. Kate elle--même lui rend pleine*
justice tout en refusant sa large main honnête, ce qui ne laisse au
pauvre squire d'autre ressource que de Tofifrir comme pis-aller à la
cousine Âmélia; mais une Anglaise ne se marie que par inclination,
par enthousiasme, et l'enthousiasme de miss Goventry est jusqu'à
nouvel ordre pour le capitaine Lovell. Les hasards du fox-kuniinffj
hasards auxquels Frank a aidé quelque peu, les rapprochent à l'im-
proviste.
(( Vendredi. — Jour d'événemens. Je suis descendue en habit de
chasse. Bas^Blancs m'attendait à la porte, et une fois en selle je
n'aurais pas cédé ma place pour celle d'une reine. Bas-Blanes est
tout à fait le cheval qu'il faut en ce pays boueux coupé de tout pe-
tits enclos; sa drconspection est connue, rien ne Feffi^ie, rien ne le
presse. Le rendez-vous n'était pas loin de Dangerfield. Quand je
l'atteignis, je m'aperçus à la curiosité générale que les dames de
ces parages n'avaient pas des habitudes équestres. — Quelle est
cette jeunesse, John? demanda aussitôt à mon cousin un campa-
gnard replet en habit rouge, visage assorti.
« — Bien assise! Un oiseau à cheval, j'en jurerais. Votre cousine!
Heureux gaillard!..
« — Qu'est-ce que c'est que cette jolie fille sur le grand bai-brun
làr-bas? reprit un individu à l'air siuffisant. H faut que je me fasse
présenter.
« — Je vous avais bien dit que nous ne tarderions pas à nous re-
trouver, murmura une voix bien connue à mon oreille. Et, me dé-
tournant, je donnai une tremblante poignée de main au capitaine
Lovelh
(( Gomme il avait bonne mine au milieu de tous les squires et
fermiers qui nous entouraient ! — J'avais déjà hier aperçu vos che-
vaux, dis- je enfin avec effort. Allez -vous chasser toute la saison
avec cette meute-ci?
a — Combien de temps resterez-vous à Dangerfield? me demanda
Frank à son tour.
o Des fâcheux viennent se mettre entre nous, et, bon gré mal gré,
on appelle toute mon attention sur la meute : elle est excellente;
vingt-deux couples, qui la saison durant chassent deux fois la se-
maine, collés solidement à la piste et d'une persévérance à toute
épreuve. U faut les voir se glisser au plus épais du couvert^ faisant
grouiller le moindre brin d'herbe. Leur habitude de flairer intrépi*-
dement sous les pieds des chevaux doit être précieuse quand les
chasseurs, conune c'est souvent le cas, se tiennent au lieu même
où le renard a passé. — Le piqueur appartient à l'espèce dite vieux
style. Son habit graisseux porte de glorieuses flétrissures, Tusage
immodéré de l'eau-de-vie l'a mis dans un état voisin du delirium
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&36 REVUE DES DEUX MONDES.
iremens. Toute la besogne est faite par un premier fouet du nom
de Will , qui un jour ou l'autre succédera au vieux pour le plus
grand avantage de la meute.
tt — En avant I burle Frank avec un de ces holloa prolongés qui
annoncent que le sportsman a vu partir le renard. — Et, se dres-
sant sur ses étriers, le voilà lancé à travers la prairie de front avec
les premiers chiens.
(( Tout est oublié dans ces cinq minutes de mêlée, de tapage et
de course folle! Tout à l'heure le capitaine me regardait comme
s'il eût voulu mettre sa vie à mes pieds, et maintenant du diable
s'il se soucie que je le suive ou que je me rompe le cou I Mais ce
n'est pas le moment des réflexions sentimentales. La trompe sonne
dans mon oreille, je vois John passer auprès de moi conmie l'éclair.
Bas-Blancs se moque des obstacles; les rênes lâches, j'obtiens de
lui tout ce que je veux ; le sang bout dans mes veines... Moment di-
vin entre tous ! De mon fauteuil, je revois ce spectacle en fermant
les yeux : la rude terre labourée, dans les sillons de laquelle passent
les chiens blancs comme de fuyantes taches de neige. Cette terre
humide et fraîchement retournée embaume; la rosée étincelle par-
tout. Je vois encore au bout du champ la haute barrière hérissée de
ronces; je vois l'alezan du capitaine s'élancer et les éperons de son
cavalier briller au soleil, je vois la variété de dos rouges carrés ou
arrondis qui composent l'avant -garde. J'entends la voix de John :
— Bravo, Kate I — quand Bas-Blancs, se mettant au trot de lui-
même, dresse ses petites oreilles et bondit par-dessus une haute
palissade, non sans l'érailler un peu et y laisser un lambeau de ma
jupe. Nous sommes tous trois les plus rapprochés des chiens et des-
cendons ventre à terre une longue prairie marécageuse bordée de
haies touffues, le long desquelles ruisselle la meute, pareille à une
fleuve de lait. Le vent me rafraîchit le visage et caresse mes cheveux.
Je suis désormais côte à côte avec Frank. Je me sens capable de tout.
Le voici dépassé lui-même; c'est moi qui mène la chasse. Qu'est-ce
que dix ans de vie au coin du feu comparés à cet instant? Tout à
coup les chiens s'arrêtent et, après s'être dispersés en forme d'éven-
tail ouvert, me r^ardent d'un air ébahi^ la gueule ouverte, la langue
pendante, rouge d'ardeur et de fatigue. Un chasseur grognon pré-
tend que je leur ai fait perdre la piste, mais une vieille chienne
borgne, qui répond au nom de Jézabely annonce d'une voix âpre
qu'elle l'a retrouvée; les autres rejoignent Jézabel, franchissent un
débris de muraille, envahissent une plantation, sautent sa clôture,
traversent un sentier, et, suivant toujours, je me retrouve encore
entre John et le capitaine au premier rang. Cela devient glorieux
pour de bon. Je souhaite de toute mon âme que nous courions ainsi
jusqu'au dîner et que cette fois encore le renard échappe.
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LE ROMAN DE SPORT. â87
« — Tenez-hii bien la tête, Kateî dit mon cousin, dont le cheval
vient de butter. Bas^Blancs lui-même ne durera pas toujours I
« Je crie pour toute réponse : — En avant I — Si nous n'allions
un train d'enfer, je chanterais de joie.
« Les chiens ont laissé derrière €ux une oseraie qu'il nous faut
franchir, je les vois remonter la pente du ravin.
u — Allons, Kate, jouez de la cravache, et bride abattue I
« J'obéis... en vain. Bas-Blancs s'est arrêté, il baisse son nez
vers le ruisseau comme s'il voulait boire; mais j'aurais tort de dou-
ter de lui, en un clin-d'œil osiers et ruisseau sont derrière moi.
Moins heureux, mon cousin m'apparalt debout sur le rivage, la tête
de son cheval entre ses deux pieds et le reste de la pauvre bête
complètement submergé.
« — Courage I crie-t-il avec sa bonne humeur ordinaire, — et je
me précipite à la suite du capitaine, qui est déjà loin de moi, à un
quart de mille peut-être, avec la même distance à peu près entre
lui et les chiens. Le terrain monte. Bas-Blancs prend le trot sans
que je l'en prie. Heureusement les barrières sont plus basses , le
terrain n'est pas mauvais, mais nous gravissons toujours; des col-
lines arrondies se rejoignent autour de nous et nous enferment; je
n'entends presque plus les aboiemens, c'est peine perdue de presser
Bas-Blancs 'y son allure, déjà languissante, se ralentit déplus en
plus; je me dresse sur mes étriers, j'excite son ardeur par tous les
moyens possibles. Il faut qu'il soit malade, le trot d^énère en une
série de petites secousses, le malheureux tend la tête, ne sent plus
le mors. Enfin il s'arrête tout net, «t, le regardant de côté, je vois
avec effroi son œil hors de l'orbite et sa figure toute changée; à
peine si je reconnais mon cheval. Eflrayée, je cherche du secours,...
personne autour de moi. Chiens et cavaliers ont disparu. — Si vous
aviez pu durer dix minutes de plus, m'a dit le soir mon cousin John,
vous eussiez vu forcer le renard. Frank était seul présent, mais
il avoue qu'il n'aurait pas réussi à faire cent mètres de plus. Meil-
leure chance une autre fois ! — Pour en revenir à mon aventure,
j'étais un peu émue; je ne savais qu'inventer pour venir en aide à
Bas-Blancs i je le desserrais, je lui frottais le nez de mon mouchoir,
je lui aurais offert volontiers de l'eau de Cologne, conune on fait aux
dames qui se trouvent mal. Le voyant un peu mieux, je remontai
«n selle (on m'a toujours habituée à monter et à descendre sans
l'aide de personne), et nous rentrâmes au petit pas en déclarant,
malgré notre accident final, que la chasse est le meilleur emploi de
l'existence, et que tout notre temps, toute notre énergie, lui seront
désormais consacrés.»
Peut-être la perspective de rencontrer Frank Lovell est-elle pour
quelque chose dans cet entrain cynégétique de miss Coventry. Le
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A 88 REVUE DCS DEUX MONDES.
capitaine lui-môme s*est servi de la chasse C(»mne d'un moyen
pour se rapprocher d'elle; il lui donne au olair de la lune de mys-
térieuses sérénades, le matin il lui fait passer dans des pelotons
de laine à tapisserie quelqu'un de ces billets qu'une amazone elle-
même cache dans son sein et couvre de baisers furtifs; par une
froide nuit du conmoencement de l'hiver, il se hasarde dans le parc
en traversant les fossés sur la glace, et Kate ae laisse attendrir jus-
qu'à prolonger avec .lui par la fenêtre une tendre conversation subi-
tement interrompue par l'arrivée de lady Horsingham, que la réver-
bération de la lumière de sa chambre a inquiétée. Tandis qu'elle
s'efforce do trouva des explications, Kate entend craquer la glace,
et le bruit d'un plongeon l'épouvante; mais id se place un trait tout
à fait caractéristique. Inquiète, éperdue comme elle l'est au fond de
l'ftme, la jeune fille ne donne pas l'alarme; sa réputation est en
jeu, ^e sait se contenir et dévorer ses craintes* Cependant elle
aime cet homme qu'elle se défend de secourir ; sa première pensée,
le lendemain matin, sera d'interroger la trace des pas sur la neige :
ils partent du fossé dans la direction^ de la ville, le capitaine est donc
sain et sauf; elle respire* Bientôt, sous la protection d'un dégui-
sement, a lieu une nouvelle rencontre beaucoup plus romanesque
que la première, et dans laquelle des sermons d'amour sont échan-
gés avec une Certaine réserve cependant de la part de Kate, qui
en veut au capitaine de ne pas être plus explicite. Aussi ne re-
pousse-l-elle pas son cousin John lorsqu'il vient à son tour se décla-
rer. Ce brave garçon avait promis à tante Déborah d'attendre que
Kate eût vingt-cinq ans, afin de lui laisser le temps de juger le monde
et de choisir en toute connaissance de cause; miûs les mandes de '
Frank ne lui ont pas complètement échappé, il n'y tient plus, et,
dans un langage qui révèle toute la droiture de son caractère, sup-
plie Kate de mettre un terme aux cruelles incertitudes qui le dévo-
rent. Peut-^e la chasse au mari, que nos voisins permettent à
leurs filles conmie tous les autres genres de êparty n'a-t-elle pas
pour effet une parfaite franchise, car nous voyons miss Goventry
faire preuve pour la seconde fois de présence d'esprit singulière en
demandant k réfléchir. Il est vrai qu'elle subit l'influence d'une
amie intime asses dangereuse, H*"* Lumley, qui applique aux amou-
reux en général des principes de dressage sévères. — Traitei un
homme, dit-elle à Kate, comme vous traitez Brillant : la main lé*
gère, tout juste assez de liberté pour qu'il se crde k son aise, et
puis, dès la première faute, fUtes^ui sratir le mors. Il se cabrera
peut-être, mais vous le mènerez facilement ensuite. —-Elle ne réflé-
chit pas que John est luinméme un sportsman trop consommé pour
se laisser dépister par des feintes féminines. Sans bruit, avec une
générosité, un cahne viril, qui touchent Kate plus que ne le feraient
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LE aOHAN DE SPORT. 430
des larmes, il renonce au steeple^ chose où il se voit distancé,
cède à l'heureux vainqueur le prix qu'il ambitionnait et redevient
le cousin John. C'est encore se réserver le droit de la protéger. Il
se méfie de Frank, qui est non -seulement un flirt incorrigible
(Whyte Helville applique ce nom à l'espèce nqinbreuse des co-
quettes mâles), mais un joueur ruiné qui, après avoir épuisé l'aide
des juifs, va devenir la proie des tribunaux. Sans renoncer à son
apparente liaison avec laidy Scapegrace, et tout en faisant la cour
tantôt à Kate, tantôt à M"*'* Lumley, il se réserve d'épouser, une ca-
tastrophe échéant, certaine miss Molasses, jaune, sotte et maniérée,
mais énormément riche. Kate, qui se croit au courant de ses dettes
et de ses folies passées, ne soupçonne rien de ses perfidies présentes;
par bonheur, le digne cousin John est moins aveugle.
Us sont tous réunis à Scamperley (1), où sir Guy et son excen-
trique épouse reçoivent l'élite de la fashiotty menant le high-life
moderne dans toute sa fièvre, sans souci des convenances et unique-
ment occupés à imaginer sans cesse des raffinemens nouveaux de
plaisir et de luxe. Kate s'abandonne à ce courant de dissipation avec
une sorte de désespoir : elle soufire du mépris silencieux de son
cousin qu'elle sent avoir mérité, des atermoiemens de Frank, qui,
tout en la poursuivant de ses hommages, ne se décide pas à de-
mander sa main et ménage miss Molasses; elle est jalouse, elle est
humiliée, mais, fière jusqu'au bout, veut se donner le change à elle-
même. L'ignoble sir Guy se fait son professeur de $lang et d'efiron-
terie. Il l'amène à conduire, le cigare entre les dents, un drag à
quatre chevaux* Le besoin d'arracher John à son impassibilité, qui
l'exaspère tout autant que la lâcheté du capitaine, lui donne le
triste courage d'accomplir cette belle prouesse,
« ^ Johnl m'écriai-je en m'installant sur le siège, croyez-vous
que je saurai conduire à quatre?
« — Peut-être, répondit-il, mais je ne vous conseille pas d'es-
sayer.
« Ma réponse éloquente fut de lancer les quatre bêtes à fond de
train. Sh: Guy, assis très près de moi , le visage presque dans mon
ch^>eau, m'apprenait à diviser les rênes, me sermonnait sur l'art
de mettre l'attelage ensemble, s'mterrompant pour jurer, approu-
ver, m'appeler une belle filky et mâcher son cigare avec une sorte
de férocité. Il était hors de lui. — Vous fumerez aussi.I s'écria-tr-il,
sur mon âme 1 vous fumerez. Quiconque peut conduire à quatre est
capable d'en griller tm par la même occasion. Laissez-moi vous
clminr le plus doux.
i J'avais grand'peor d'être malade, mais je voyais mon cousin si
(A) De êcmmp, mannls m]et«
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-rr^
i&O REVUE DES DEUX MONDES.
indifférent que cela me décida. Oui, j'aurais fumé au-dessus d'un
baril de poudre et à tout prix. Je m'en acquittai comme si je n'eusse
fait autre chose de ma vie. »
On se demande quelle sera la fin de ce système d'étrange provo-
cation quand tout à coup lady Scapegrace intervient de la manière
la plus inattendue. Il y a en elle un reste de grandeur et de géné-
rosité; à la suite d'une soirée où Kate a redoublé dç coquetterie
désespérée, la femme que l'on croirait la moins capable de bon
conseil emmène dans son appartement cette pauvre fille qu'elle
voit se perdre comme elle s'est autrefois perdue elle-même; avec
une pathétique énergie, elle lui cite son propre exemple, la conjure
de ne pas sacrifier à un engouement absurde le brave cœur qui lui
est dévoué. L'altière lady se confesse et supplie; Kate est presque
vaincue, mais il lui faut encore une leçon, la plus cruelle de toutes.
Au milieu de la galerie qu'elle doit traverser pour se rendre de la
chambre de son amie à la sienne, le hasard la met en présence de
sir Guy complètement ivre. La terreur d'une pareille rencontre à
cette heure avancée de la nuit lui fait perdre la tête; elle se jette
dans la première chambre ouverte sur le corridor et qui se trouve
être celle de Frank Lovell. M. Whyte Melville y a placé une scène
hardie. De la cachette où elle s'est réfugiée au bruit de pas qui ap-
prochent, Kate surprend malgré elle une conversation violente entre
son cousin et le capitaine. John est venu sommer ce dernier de
s'expliquer sur ses intentions. S'il a pris des engagemens avec miss
Coventry, il les tiendra ou il rendra raison de sa conduite à celui qui
se considère comme le protecteur et le frère de cette enfant. Frank
répond insolemment, un duel paraît inévitable; mais Kate est là
pour l'empêcher. Avec un sang-froid et une adresse inouis, elle s'é-
chappe et court éveiller le mari de M"* Lumley, excellent homme
qui s'occupe uniquement d'histoire naturelle tandis que papillonne
sa frivole moitié. Quelques mots suffisent pour le mettre au courant
de ce qui se passe, il promet d'intervenir et remplit si bien son
mandat que le capitaine consent à déclarer qu'il ne s'est cru libre
d'offrir son cœur à miss Molasses qu'après un refus formel de miss
Coventry. — La future M"* Lovell est mal à cheval, « toute de côté
comme l'anse d'une théière, » secouée par le trot, ridicule sous les
passementeries qui surchargent son maigre corsage et le diapeau à
panache blanc qui surmonte sa tête en violon. Voici la vengeance
de Kate; mais ne sera-t-elle pas elle-même durement punie? Méri-
tera-t-elle jamais de reconquérir l'homme excellent qui lui parait
maintenant supérieur à tous les autreâ, supériem* à elle surtout? Il
ne peut plus l'estimer, la tendresse condescendante qu'il lui té-
moigne encore est de la pitié sans doute, et c'est là un sentiment
dont ne saurait se contenter Kate Coventry. Qu'elle se rassure, John
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LE BOMAN DE SPORT. A&l
va lui rendre d'un mot la confiance en elle-même, Tespoir et le bon-
heur : — Me direr-vous, demande-t-il, pourquoi vous avez refusé
Frank Lovell?
-^ Il ne m'a jamais demandée en mariage, répond Kate, je ne lui
en ai jamais donné l'occasion.
— Mais pourquoi?
— Parce que j'en préférais un autre.
Décidément Kate est habile malgré ses témérités étranges, trop
habile, à notre avis, pour être bien intéressante, et nous ne pouvoi»
nous expliquer l'aberration de jugement qui conduisit un critique
anglais à comparer cette héroïne, toujours maltresse d'elle-même en
somme, à la Petite Comtesse^ la plus faible et la plus charmante des
héroïnes de M. Octave Feuillet. Sans doute on trouve dans les deux
livres cette connaissance profonde des hautes sphères de la société,
cette élance facile et naturelle, qui se joignent chez le romancier
français à l'analyse merveilleusement fine des passions et des mys-
tères du cœur; mais là s'arrête la ressemblance. Quelque supériorité
de principes qu'ait sans doute miss Goventry sur M** de Palmes,
nous voyons entre ces deux femmes, qui toutes deux bravent les
usages, l'une impunément, l'autre pour être punie par le déshon-
neur et par la mort, la différence qui existe entre l'idéal et la réa-
lité. Dans leurs amours, dans leurs romans, les Anglais se conten-
tent volontiers du réel. Ils savent que la fast girl se fixera un jour,
comme se rompt au harnais la fougueuse pouliche, que de ses goûts
excessifs d'amazone il lui restera les enfans venus, l'amour salu-
taire des plaisirs simples de la campagne, qu'elle prendra place
d'elle-même dans le cercle des matrones nourrices et gouvernantes,
associées fidèles des intérêts les plus sérieux du mari choisi entre
tous; mais le mari aura-t-il reçu bien intact ce cœur qui, avant de
se concentrer dans l'exercice de toutes les vertus domestiques, a
joui d'une liberté sans contrôle? Cette jeunesse, dont un mariage
tardif et raisonné est le couronnement et la fin , ne se sera-t-elle
pas essayée maintes fois à des sentimens plus vifs que l'amitié? A
cela, on nous répond : — Le self^govemment est enseigné de bonne
heure à l'Anglaise; elle est fière, elle est chaste, et personne n'a pu
aller avec elle plus loin qu'elle ne le voulait. — Nous le croyons
volontiers, et c'est justement cette prudence incompatible avec Fin-
génnité qui choque nos délicatesses. On ne nous en reconnaît pas
beaucoup à l'étranger, du moins de délicatesses littéraires : nos plus
belles fleurs sont censées croître sur le bourbier de l'adultère, ré-
sultat infaillible de l'éducation cloîtrée des jeunes filles, qui ne se
marient pas, que l'on donne en mariage. Soit! au point de vue de
la morale pratique, mieux vaut laisser en effet la vierge courir les
dangers auxquels l'épouse s'expose trop souvent chez nous;jfnais
Ai2 ReVUB DES DEUX MONDES.
nous De sommes pas des gens pratiques, nous sommes des poètes,
nous voulons le mieuxi la perfection, l'impossible peut*ètre; n'im-
porte, c'est notre honneur de le rêver, fût-ce à nos risques. Une
compagne, notre égale en force et en raison, ne nous suffit pas,
nous voulons un ange que n'ait effleuré aucune expérience humaine,
qui n'ait jamais rien imaginé en dehors du premier amour que nous
lui apportons presqu'à son insu, nous réservant en tout de lui ouvrir
et de lui faire goûter la vie, de la garder, de l'instruire, de la dé-
fendre. Serons-nous à la hauteur d'une si belle t&che? Un héroïque
oif;aeil ne nous permet pas d'en douter* Nous admettons bien que
notre idde soit firagile, et elle ne nous en est que plus chère; le bon
sens est contre nous , mais nous dédaignons ses leçons en froide
prose, et très jurobablement pour notre malheur nous les dédaigne-
rons toujours. Aux Kate Goventry, il faut des cousins John,
Les héroïnes de M. Whyte Helville forment du reste un groupe
charmant d'amaxones, et c'est plaisir de les voir défiler de loin, leur
jolie taille serrée dans un habit bien collant, le voile de leur petit
chapeau tendu sur un visage dont l'éclat naturel défierait la rivalité
de tous les cosmétiques , leurs cheveux d'or ou d'ébène nattés le
plus près possible d'une petite tète élégante. Tout dans cet ajuste-
ment est utile, simple et commode, indiquant bien qu'elles font
passer avant toutes choses le naturel, la santé, l'agilité. Le luxe est
considéré par la plupart comme un superflu qu'elles gagneront peut-
être à perdre, de même que certaines plantes vivaces gagnent en
force et en parfum à être transplantées de la serre où elles se sont
par hasard épanouies dans un sol qui n'ait rien d'artificiel. — J'ai-
merais épouser un homme pauvre, dit l'énergique lady Julia. —
Voilà de généreuses fantaisies rares chei nous, on ne peut le ni^.
C'est lady Julia aussi qui prend avec un franc sourire les deux
mams d'un amoureux qu'elle vient d'éconduhre : a Ne vous rendez
pas ridicule, à quoi bon toutes ces paroles perdues? Nous avons tou-
jours été bons amis, nous resterons tels, je ne voudrais pas plus me
disputer avec vous qu'avec nion frère; mais allez -vous -en. Vous
pouvez prendre votre cheval à l'écurie sans passer par le salon; ainsi
vous éviterez de voir ma mère. Laissez-moi arranger les choses avec
elle, c'était mon goût qu'il fallait consulter d'abord. Dieu vous bé-
nisse, et merci de l'honneur que vous avez voulu me faire, d Rien
n'exprime mieux que ce discours la présence d'esprit imperturbable
et la pleine possession de soi-même.
Parmi toutes ces soeurs positives et pratiques de Kate Goventry,
il en est une cependant à qui le sport est funeste et que la passion
emporte au-delà de l'inévitable poteau du mariage, but étemel de
toutes les autres. C'est la pauvre Blanche Douglas, Saumella^ comme
on l'appelle, dont le nom et la vie sont inséparablement liés à ceux
LE BOHAN D£ SPOBT. A43
d'une jument noire, belle, fiëre et indomptable comme elle-même.
Elle s'est attachée d'un tenace et silencieux amour au compagnon
de ses plaisirs hippiques, Daisy, brave garçon étourdi et prodigue
qui ne voit en elle que le meilleur des camarades, jusqu'au jour
où il apprend qu'elle a payé en secret les paris de course qui le
ruinent et sont bien près de briser sa carrière. L'amour seul a pu
inspirer ce moutemem gén^eux; par reoonnaiasancei Daisy, qui
avait pourtant d'autres rêves, va demander la main qui l'a sauvé.
— Tout autre de vos amis eût agi comme moi, répond simplement
Satanella; faites-moi donc l'honneur de me traiter comme un homme
en acceptant le service que je puis vous rendre. — Elle le laisse à
la douce et naïve Norah, au bonheur fu'il lui eût sacrifié. Son déses-
poir, nul ne s'en doutera jamais, si ce n'est peut-être la jument
noire à qui elle demande de l'emporter loin de ce monde • où elle
a tant souffert. Le fidèle animal n'obéit que trop; il tue sa mal-
tresse dans une chasse et périt avec elle. — Ha jument a-t-elle
beaucoup de mal? — Tels sont les derniers mots de Satanella.
Il n'y a dans les romans de Whyte Melville, dont nous venons de
faire l'énumération, rien qui puisse être traduit ou même imité en
français. Cette imitation ne serait d'ailleurs nullement désirable.
Market Harbormghy Kate Coventry^ Satanella, expriment des en-
thousiasmes et des appétits qui ne sont pas les nôtres; pour être
intéreasans, il faut d'ab<n:d qu'ils soient parfaitement naturels, ge--
nuim; le moindre mélange d'affectation les rendrait oiseux. Pour les
peindre» nous n'avons pas cette langue expressive, sinon correcte,
fortement teintée de néologisme familier, à laquelle la chasse, les
courses, le pugilat, la naumachie, ont donné naissance. La pureté
de la langue française s'est toujours refusée à ces emprunts, et
l'argot n'est d'ailleurs qu'une basse et stérile contrefaçon du slang.
NonH9eulemwt les mots nous feraient défaut pour ce genre de lit-
térature, mais surtout les caractères, les mœurs dont elle s'inspire.
En vain nous donnons-nous parfois le ridicule de les copier de loin,
nous n'arrivons qu'à la caricature. Restons donc nous-mêmes avec
toutes les qualités qui nous sont propres et que nos détracteurs
mêmes nous envient; notre unique devoir est d'appliquer ces quar
lités au but que paraissent s'être proposé dans leur sphère Whyte
Helville (1) et ceux de son école : réagir contre les influences éner-
vantes, trop nombreuses aujourd'hui , rechercher avant le succès
même, qui parfois se prostitue, rechercher avant toutes choses ce
-qui e3t simple, honnête et vrai.
Th« B^NTau>N.
(I) Whytê Blehrilto 8*dtt écané de œ bat dans cartains romans à sensation qui dif-
fèrent de son genre ordinaire, et ne méritent pas d'être mentionnés id.
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L'EXPOSITION DE PEINTURE
DU PALAIS-BOURBON
AU PROFfT DES ALSACIENS-LORRAINS
Les manifestations de Tart ont un attrait particulier pour les ha*
bitans de Paris. S'ils ne sont pas tous des amateurs éclairés , au
moins sont-ils d'infatigables curieux; toutes les exhibitions les at-
tirent, bien peu les laissent indifférens. On les voit se presser à
l'hôtel Drouot les jours de ventes célèbres, comme à l'Ecole des
Beaux -Arts quand on y concentre l'œuvre d'un maître qui n'est
plus; le lendemain, ils parcourent avec la même ardeur les gale-
ries de l'exposition annuelle : public éclectique et sans parti-pris,
répondant à tous les appels, pourvu qu'on l'intéresse ou qu'on l'a-
muse. Les hommes considérid>les qui ont réuni les objets d'art expo-
sés en ce moment au palais de l'ancien corps législatif connaissaient
bien ce penchant, et, lorsqu'ils conçurent l'idée généreuse de venir
en aide aux malheureux réfugiés d'Alsace et de Lorraine, ils savaient
d'avance que la curiosité de la foule deviendrait un de leurs plus sûrs
auxiliaires; le difficile était de h satisfaire. Paris est encore riche en
collections particulières; ceux qui les possèdent ne sauraient certai-
nement pas résister à des sollicitations faites au nom du patriotisme,
et les mandataires de la charité pourraient peut-être compter sur de
brillantes recettes. Cet espoir n'a pas été trompé; on est certain au-
jourd'hui d'un succès complet lorsqu'on parcourt les salles du Palais-
Bourbon.
Cette exposition est la première qui ait pu ofirir à l'examen au-
tant d'œuvres de peinture. Bien que des objets d'art de toute sorte
garnissent les nombreuses vitrines, les tableaux, par leur nombre
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l'exposition du PALAIS-BOURBON. 445
comme par leur importance, dominent visiblement sur tout ce qui
les entoure. On avait bien tenté, il y a plusieurs années, de ras-
sembler quelques toiles fort belles, appartenant à des particuliers,
à côté des collections Campana, lorsqu'on exposa celles-ci au Palais
de l'Industrie; mais, soit que le nouveau musée eût jeté sur ses voi-
sins la défaveur qui s'attacha promptement à cette grande acquisi-
tion, soit que le public eût été mal renseigné, cette tentative passa
pour ainsi dire inaperçue, et l'éclatant succès de l'exposition rétro-
spective de 1866 fut le seul qui laissa des traces dans le souvenir
des amateurs. Il faut dire aussi que le goût et la mode ont changé
depuis quelques années. Bien que les œuvres des peintres célèbres
atteignent dans les ventes des prix exagérés, il est facile de constater
que les objets d'ameublement, les porcelaines, les bronzes, les pe-
tites statues, sont plus généralement convoitées et mieux disputées.
Il y a des cabinets intéressans qui ne contiennent pas un seul ta-
bleau. Autrefois il n'en était pas ainsi, et, si le journal de Duvaux,
récemment publié par M. Gourajod, nous prouve que le goût pour
la petite curiosité n'était pas moindre au xvm* siècle que de nos
jours, nous savons en même temps que les hôtels de la noblesse et
de la grande finance regorgeaient de magnifiques peintures dont les
débris, dispersés par la révolution, ont émigré presque tous en An-
gleterre et en Russie. On ne réparera pas ces pertes à jamais re-
grettables; on ne reformera plus des collections comme celles de la
maison d'Orléans, comme les cabinets Choiseul, Tallard et tant d'au-
tres. Là on n'admirait pas seulement les productions de ces petits
inii^re^ hollandais ou français si fort prisés aujourd'hui; les plus
grands artistes de l'Italie, Raphaël, Titien, y tenaient le premier
rang à côté de Rubens et de Van Dyck. Rien n'est plus rare à
l'heure présente que d'entendre livrer ces noms illustres aux ca-
prices des enchères, rien n'est plus diflBcile que d'acquérir quelque
toile où ils soient écrits sans conteste. C'est ce qui explique com-
ment la nouvelle exposition, où se montrent surtout les produits des
écoles secondaires, présente un aspect un peu uniforme. La faute
en est au passé, qui nous a ravi nos richesses acquises; toutefois ce
serait être injuste que de trouver seulement en cette circonstance
des sujets de plaintes inutiles. La vue de tant de belles œuvres doit
imposer silence au souvenir, et, lorsqu'on sait que ces œuvres ne
sont qu'une faible partie de celles que nous aurions pu admirer, si
chacun avait répondu à l'appel sans réserve ou sans résistance, on
prend avec une résignation momentanée son parti des caprices de
la fortune et des crimes du passé.
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AA6 REVUE DES DEUX MONDES.
I.
Le catalogue de peinture compte un peu plus de six cent cin-
quante tableaux et dessins; nous n'avons pas à les décrire tous. Il y
en a beaucoup qui intéressent le regard sans qu'il soit nécessaire
d'en analyser les mérites. Les portraits sont en majorité, et la pdn-
ture de genre s'y montre avec toutes ses séductions; mais les spé-
dmens de l'école italienne y sont rares : cinquante tableaux au plus,
et quelques-uns seulement de premier ordre. Si nous cherchons les
productions des maîtres primitifs , nous trouvons trois tableaux de
Fra Angelico, dont l'un, la Vierge entourée de saints^ est, bî«i que
d'une petite dimension, un exemple du style et de l'inspiration ha-
bituelle du pieux artiste. Sans doute ceux qui n'ont pas vu les cel-
lules de San-Marco ni les galeries des Dffiri comprendront dîflSci-
lement en le regardant que le peintre dominicain tienne une place
si importante dans l'histoire de l'art. Toutefois il y a au musée du
Louvre une composition célèbre entre toutes celles de Fra Angelico,
le Couronnement de la Vierge. La prédelle de ce vaste panneau,
fine comme une miniature , grande de style comme une page d'his-
toire, est un des plus purs chefs-d'œuvre du maître. On pourrait
rapprocher la petite Madone^ appartenant à H. de Triqueti, de la
Légende de saint Dominique} elle supporterait la comparaison. Deux
Viergesy assez semblables par la dimension et la composition, re-
présentent Sandro Botticelli. On y Tetrouve le charme triste et pieux
que le maître a mis sur le visage de la mère de Dieu, mélange de
naturalisme et de mysticisme qui donne aux productions de ce Flo-
rentin, indécis dans sa foi, un caractère à part au milieu des artistes
de son temps. Avant d'arriver à Pérugin et à son glorieux élève,
laissons-nous arrêter un instant par la Vierge de Pietro délia Fran-
cesca, qui appartient à M"** Duchâtel. Voilà un témoignage excel-
lent, le seul peut-être à Paris, du talent d'un artiste à peu près
inconnu en France. Pourquoi ce tableau n'est-il pas entré dans
notre grande collection nationale à laquelle il fut offert? Il en était
digne, et il eût appris au plus grand nombre le nom d'un de ces
hardis pionniers qui ouvrirent à Michel-Ange et à Raphaël le diemin
où ils n'eurent plus qu'à marcher de l'allure du génie. Les rares
amis de l'art qui ont fait le pèlerinage d'Arezzo savent la valeur de
la chapelle de la Croix à l'église Saint-François, et l'influence que
ces mâles peintures exerçaient encore longtemps après la mort de
celui qui les avait produites. On retrouve dans tous les ouvrages de
Pietro le môme procédé à la fois large et précieux, les mêmes colo-
rations pâles et le même modelé sobre jusqu'à l'entière suppression
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L'EXPOSniON DO PALAIS-BOUBBON. 447
des détails. Gependant^^avec ce système souvent trop sommaire,
l'artiste fut un portraitiste en vogue, sans doute parce qu'il était
fidèle. La Vierge que nous trouvons ici rappelle à la fois ses qua-
lités et ses défauts, parmi lesquels on peut signaler le dédain de la
grâce même chez ses modèles les moins faits pour l'inspirer* Il ne
faut pas être un amateur vulgaire pour se laisser séduire par d'aussi
austères qualités. Ântonello de Messine, le plus inégal des artistes,
tantôt l'émule de Jean Bellin pour la précision du dessin et l'énergie
de la couleur, conune dans VBànnrBble Condottiere de la galerie
Pourtalès, aujourd'hui au Louvre, le plus souvent incorrect et pres-
que barbare, s'est montré quelquefois aussi gracieux et poétique,
comme dans la petite tète qui appartient encore à M^ Duchfttel*
Nous avons entendu attribuer ce joli portrait à un maître de» écoles
de Flandre, on a nonmoié Mabuse; il nous seipble au contraire que, ^
par le caractère de la coiffure, ce jeime homme indique incontesta*^
Elément sa patrie italienne, le siècle môme où il a vécu, et, quand
cm compare, on reconnaît avec plus de sécurité encore la main
d' Antonello; seulement ce jour-là elle était bien inspirée.
Une belle Vierge sur son trône entre deux saints, sujet favori de
l*école ombrienne, annonce le mattre de Raphaël; mais cette fois ce
n'est pas l'artiste expéditif promenant sur un de ses innombrables
ex-voto un pinceau peu consciencieux : nous sommes en face d'une
œuvre soignée, peinte avec une touche i^irituelle et de cette cou-^
leur transparente et légère particulière aux fresquiftes* Il faut ac-
cepter les maîtres comme ils se montrent, avec des défauts qui leur
sont quelquefois imposés. Pérugin dut peut-être aux exigences de
ses patrons, corporations ou maisons religieuses, cette apparente
inertie d'imagination, ces redites monotones d'un même type qu'on
lui reproche. Entre tous ces grands établissemens religieux du
moyen âge et de la renaissance, il y avait une sorte de rivalité et
xme jalousie vigilante. Aussitôt que la réputation d'une œuvre dé-
passait les murs de la cité ou du couvent, l'artiste qui l'avait pnn
duite était assailli de demandes, pressantes, impérieuses, aux*
quelles il eût été quelquefois imprudent de se soustraire. Il fallait
retrouver le môme succès : le plus court et le plus sûr moyen de
l'obtenir était de se copier. Les historiens reprochent au Pérugin de
s^être surtout laissé guider par l'amour du gain dans ce commerce
de piété; faut-il nécessairement accepter les insinuations de Vasari
pour expliquer cette stérilité apparente? Pérugin n'est pas plus cou-
pable que beaucoup de ses contemporains, lesquels employaient
comme lui les mêmes procédés hâtifs et commodes, et le zèle,
satisfait à temps , des donataires ne songeait pas à s'en plaindre.
Pérugm a montré à Città délia Pieve, à Pérouse, à Florence, ce qu'il
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AAS REVUE DES DEUX MONDES.
avait de personnalité dans le style et de sci^ce réelle dans l'exécu-
tion. Gomme le Tondo du Louvre, la Madone du duc d'Aumale est
à Paris une production remarquable de sa meilleure époque.
En paraissant demeurer fidèle aux règles de la tradition , le gé-
nie de Raphaël s'en affranchit rapidement. Il n'est pas nécessaire
d'établir ici, au milieu de ce rapide examen, ce que le grand peintre
garda de respect aux traditions et quelles libertés il jsut prendre
dans ses grandes allégories. Sans faire à ses devanciers, Luca Signo-
relli, Fra Bartolomeo, la part qui leur revient, si l'on étudie la for-
mation de ce talent ingénument éclectique, en rappelant seulement
les exemples qu'il avait eus sous les yeux dès sa jeunesse, on me-
sure la force de l'élan qui l'arracha si vite aux influences d'école
et aux enseignemens d'un art conventionnel et encore hiératique.
Quoiqu'il fût idéaliste par nature et exempt de parti-pris, Raphaël
n'eut pas besoin d'étudier longtemps Léonard et Michel -Ange pour
comprendre le secret de leur supériorité; aussi la nature fut promp-
tement le modèle dont il ^voulut recevoir les leçons définitives. On
le voit bien déjà dans les dessins qui datent de ses premières an-
nées, et c'est à la nature, mais copiée sans servilité, qu'il dut une
science dont la grâce de son crayon ne voile pas la présence à des
yeux pénétrans. La Vierge de lu maison d'Orléans^ le joyau de la
collection du duc d'Aumale et le plus précieux tableau de l'exposi-
tion , appartient évidemment à cette manière du maître qu'on est
convenu d'appeler la manière florentine, quoiqu'à vrai dire il n'y
ait pas eu de transformation dans le goût, ni de temps d'arrêt
dans la marche de Raphaël; ce qu'on regarde comme des diflë-
rences n'est en réalité que le mode naturel d'un progrès continu.
Cette Madone peut être datée de 1508. La plupart des commen-
tateurs la font remonter jusqu'en 1506, c'est l'année du premier
séjour à Florence. Eh bieni chez ce jeune homme de vingt-cinq ans
qui vient à peine de quitter Pérouse et le Pérugin, Sienne et le Pin-
turricchio, c'est-à-dire l'école et la doctrine d'école, comme on
surprend déjà les préoccupations qui vont si rapidement amener
l'entier développement des aptitudes, encore timides! Qu'on étudie
le modelé du cou de la Vierge, celui des paupières, combien l'élève
est déjà loin des leçons qui le tenaient captif! Ce coloris si vrat
dans sa réserve, Léonard ni Michel-Ange ne lui en ont guère donné
l'exemple, et le dessin même aisé, gras et souple comme la chair,
ne rappelle pas davantage la sécheresse du contour et le modelé à
outrance de ses deux devanciers. D'ailleurs n'oublions pas qu'en
1506 les deux cartons de la bataille d'Anghiari, commandés par
la république de FJorence à Micbel-Ange et à Léonard, n'étaient pas
commencés, et, à l'exception de la madone bizaiTe exécutée pour
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l'exposition du PALAIS-BOURBON. àh9
Agnolo Doni, on ne connaît pas de peinture certaine de Michel-Ange
antérieure à cette date. En tout cas, ce n'est pas pour les qualités
dont Raphaël donnait déjà la preuve fréquente» qualités d'un natu-
ralisme encore prudent, mais toujours sincère, que ces deux illus-
tres maîtres auraient pu revendiquer une part dans l'invention et
le mode d'exécution de la Vierge de la maison (VOrléans. — Ce
charmant tableau, qui avait appartenu au frère de Louis XIY, passa
dans la fameuse galerie que le petit-fils du régent fit vendre en
Angleterre. Après diverses pérégrinations, elle fut acquise pour
2A,000 francs par M. Delessert après la mort du banquier Aguado.
H. le duc d'Aumale le paya 160,000 francs à la vente du dernier
possesseur, dans cette même vente où Hobbéma balança le plus
grand génie dont puisse se vanter l'art moderne.
Non loin de la salle où règne la petite Madone^ le nom de Raphaël
nous attire de nouveau. Nous voici devant un portrait : au milieu
d'une loggia dont la fenêtre ouverte laisse voir la campagne; un
jeune homme, le bras appuyé sur une table, regarde le specta-
teur. Sa tête gracieuse, couronnée de longs cheveux qui se répandent
sur ses épaules, est couverte d'une barrette noire. Sa main gauche
erre sur sa poitrine, un manteau tissé d'or se rejette avec de beaux
plis sur une fine chemise. Tout dans cet ensemble indique et rap-
pelle le personnage représenté, c'est Francesco-Maria délia Rovere,
{M^fet de Rome au moment où Jules II, son parent, confiait à Ra-.
phaël la décoration des chambres vaticanes. Deux fois le peintre
d'Urbin représenta ce prince, qu'il connaissait depuis l'enfance et
qui s'était fait le protecteur de sa famille, d'abord dans la fresque
de la Dispute du saint-sacrement^ bientôt après dans celle de l'École
d^ Athènes. C'est bien toujours le même doux regard, le même port
de tète, élégant, presque féminin, le même masque régulier comme
celui d'une statue antique ou comme le type impersonnel d'une
beauté tout idéale. Passavant, qui a écrit sur Raphaël un livre où
l'erreur se mêle trop souvent à des recherches consciencieuses, a
mis en tête de ses deux volumes ce même portrait, en le donnant
pour celui du grand peintre dont mieux que personne il eût dû
connaître les traits. Où donc a-t-il retrouvé ici cette mâchoire un
peu proéminente qui dérange la régularité du beau visage du Sanzio?
Où sont ces yeux aux orbites profondes dont la prunelle noire pro-
mène sur le spectateur un regard mélancolique et comme chargé de
pressentimens? A part un certain allongement de cou et l'arrange-
ment de la chevelure, on ne retrouve rien dans le portrait apparte-
nant au prince Cz^rtoryski qui rappelle au souvenir la tête du mu-
sée des Uflizi, ni celle de la salle de la Segnatura, rien enfin qui
puisse rendre compréhensible et facile à excuser l'erreur du critique
lom m. — 1874* 29
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iSO ÉÈtÛÉ AfeS DEUt mMtÈ.
allemand. MfaimeiMtirt, qtté^îon plus grave que la méptîse de Paga-
yant, ce beau portrait esrt-il bien de la main à laquelle on Tattribuet
La conservation en est parfaite. Aucune retouche n'altère Témaîl
de la peinture, aucune sfurcharge ne rend le contour incertain :
quel que soit le pinceau qui Ta modelée, cette image apparaît telle
qu'elle dut être au dortir de Patelîer. Sans aucun doute, l'œuvre
originale était de RaphaëU doit-on voir ici une copie? Nous ne le
pensons pas. Ni ta faiblesse de Texécution dans certains détails, tel»
que les mains, ni la pâleur de l'aspect, ne suffisent à ébranler notre
confiance. On ^it par Vasari que Raphaël, accablé de travaux, li-
vrait à des aides le soin de finir quelques-^n» de ses ouviages
quand il en avait acheté les parties importantes. La Jane cC Aragon
au musée du Louvre témoigne de la confiance qu'il mettait dans
ses meilleurs élèves. D'ailleurs les défauts mêmes que nous re-
connaissons sont-ils tels qu'ils puissent infirmer l'authenticité de
l'ouvrage? Le sens du dessin, qui est le cachet particulier du talent
du Sanzio et comme une partie importante de son génie, ne con-
siste pas à poursuivre avec une exactitude d'anatomiste la vérité
d'une forme. A ce compte, il y aurait peu de chefs-d'œuvre; ce qui
fait la valeur vraie du dessin de Raphaël, ce qui le caractérise aux
yeux de ceux qui en ont le sentiment instinctif ou acquis par l'étude,
c'est ce qu'on appelle la tournure, pour être plus net, c'est la
beauté. L'exactitude n'est qu'une qualité de second ordre. Holbein
est un peintre qui surprend par l'intensité du coup d'œil et le rendu
scrupuleux, c'est xm portraiti^ incomparable; mais une certaine
vulgarité, qui paraît lui avoir été chère, l'empêche de franchir cette
barrière qui sépare de si peu l'idéal de te réalité. A côté de Rapha*!,
on n'oserait pas rappeler un grand dessinateur. — Le portrait du
duc d'Drbin a toutes les qualités que nous avons essayé de définir,
et que nul hnitateur n'est parvenu à s'approprier. Que si nous pas-
sions à l'examen plus technique des procédés particuliers du maître,
à la qualité de la pâte, à la manière de la poser, à la nature des
ombres et des demi-teintes, les unes à la fois sombres et légères,
les autres conduisant au plein épanouissemfcnt de la lumière par
des transitions rougeàtres, il nous semble recwinaître ici toutes ce»
particularités très visibles pour ceux qui ont étudié dans les musées
de l'Europe l'œuvre immense de Raphaël. Si ces raisons ne suf-
fisent pas à fixer la certitude, nous cherchons à notre tour sur quels ^
arguinens s'appuie ïa négation. Le portrait du duc d'Drbin, âe
quelque main qu'il soit, est asse2 beau pour mériter une discussion
sérieuse, et nous ne craindrions pas de Tavoir provoquée.
Les curieux s'arrêtent devant un petit tableau dans lequel on voH
un vieux moine tiradllé au milieu du vide par des animaux fantas*-
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r^
tiques. Yasari rapporte que Micbelr>iDge «'amasa dans sa jeunesse
à prîadre, d'après une gi^vure de Martin Scfaœngauer, un sakit
ABtoaie en proie aux soufitances d'une épreuve qui ne mérite pas
le nom de teniaiùmj si Ton regarde la position oritique du pauvre
anachorète. Est-ce le traTail de Michel*Ange que imis retroufons id?
Le soin arec lequel sont peintes les tôtes et les écailles de ces
poissons, copiés d'afNrès nature par l'artiste cooscieneiettx, ajoute le
chroniqueur, pourrait confinner J'autbenticilé ée cette miniature,
plus curieuse que di^e d'admkation, s'il n'en existait pas ailleurs
des répétitions sans variantes. Nous nous rappelons avoir vu, il y a
quelques années, à P.arme une TentéUian de mint Antoine^ attrilmée
également à Michel^-ÂDge, achevée avec œ même amour que nous
retrouvons dans le tableau appartenant k M. de Triqueti. — Citons
encore quelques œuvres charmâmes de l'école'itali^me : l'admirable
portrait du Bronano, à M. de Mortemart, — une Sainte Famille de
Luini, au duc de Richelieu, — deux Hazzolino de Ferrare, dont un ,
très important, YEcce Homo^ au duc d'Aumale, — ua Palme le
vieux, admirable de couleur, — VEnfaM Jé^m^ exquise étude de
Luini, et un précieux petit tableau de Gotignuola, peintre de Ra-
venne, bien voisin du Mantegna par le goût des omemens et la
raideur savante du dessin, ces trois beaux ouvrages à M. Reiset.
Cest là tout ce que nous trouvons au palais du coips législatif pour
représenter ces grandes écoles d'Italie qu'on délwsse aujourd'hui,
comme au xvni* siècle, lorsque, sans émouvoir l'indifférence des
amateurs français, les souverains et les riches particuliers de l'Eu-*
pope envoyaient acheter chez nous ces diefs-d'cBuvre trop sérieux,
auxquels nous préférions déjà les paravens, les porcelaines de Chine
et les tabatières.
IL
Si l'école italienne n'a que de rares représentans au Palais-Bour-
bon, en revanche les peintres de Hollande et de Flandre y sont plus
nombreux. Tout d'abord on y remarque deux œuvres admirables de
Memling : la Sainte FamiUe de la collection Duchâtel et le Mariage
de Mainte Catherine^ appartenant à M. «Gatteatix. Le Louvre ne pos-
sède qu'un fragment pres(pie insignifiant de ceimtore, dont les ou^
vrages sont extrêmement rares. Il est permis d'avoir des préférences
n^éme devant des chefs-d'œuvre. Si nous sommes frappés par les
qualités supérieures'qui brillent dans ie grand ex^oio, si nous ad*
mirons sans restriction les tètes de donataires, où la vie semble
s'animer de toutes les ardeurs de la foi, il nous faut bien avouer ce*
pendant, malgré la séduction du coloris, que le petit Jésus et sa
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hb2 RETUE DES DEUX MONDES.
sainte mère présentent des types trop réels, et que rinexpérience de
l'artiste se trahit trop visiblement dans le corps amaigri de l'enfant-
Dieu. Habiles par tradition à mélanger les couleurs, à en assurer
l'éclat durable, doués d'un sentiment esthétique suflSsant pour bi^
exécuter les portraits, pour donner du style aux vôtemens des con-
temporains, les artistes du xy* siècle en Flandre n'ont pu s'élever
jusqu'à la conception de la beauté. Dans ces plaines où Rubens
saura trouver les modèles de ses grasses et sensuelles héroïnes, du
Christ et de ses apôtres aux formes athlétiques, Vanderveyden, Van
Eyck et Memling ne paraissent avoir rencontré que des ascètes mai-
gris par de longs jeûnes, ou des fenmies dont la piété attristée semble
accepter avec peine le vêtement humiliant de la chair. Ces grands
artistes , avec quelle étrange insouciance ils associeront le soin de
peindre et le dédain d^ la plus vulgaire correctioni Le velours, l'or,
les fourrures , les captivent; ils compteront les feuilles , les brins
d'herbe, les insectes et les gouttes de la rosée, mais il ne leur viendra
jamais l'envie de regarder avec autant d'attention les jambes ou les
pieds de leurs saints modèles : ils ne cherchent ni la variété, ni l'im-
prévu. L'âme dans ses manifestations multiples demeure devant eux
comme un livre toujours ouvert à la môme page, ou comme un secret
divin qu'il serait impie de vouloir pénétrer. Voilà pourquoi, malgré
la justice qu'on rend volontiers à ces habiles et naïfs imagiers, ils
lassent peu à peu le regard; on a trop vite le dernier mot de leur
effort : le fmi. Lors même qu'ils agrandissent leurs cadres, ils res-
tent encore et toujours des miniaturistes. Aussi est-ce dans la pro-
portion d'un feuillet de missel que leurs qualités se révèlent avec le
plus d'aisance et d'à-propos. Il serait difficile de rencontrer un échan-
tillon plus significatif du talent et du sentiment de Memling que le
petit tableau du Mariage de sainte Catherine. A côté, les pan-
neaux de la fameuse châsse de sainte Ursule, à l'hôpital de Bruges,
paraîtraient inachevés. Dans cette petite dimension , le pinceau de
l'artiste devient môme plus souple, et la touche, moins forcée de
se montrer savante, n'en est que plus aisée et plus spirituelle.
Enfin on trouve dans cet épisode, un des plus poétiques de la lé-
gende catholique, le charme naïf de Raphaël adolescent et la ten-
dresse mystique du peintre de Fiesole. Dn bon tableau de Thierry
Bouts, une Procession, deux petits portraits d'homme et de femme
de l'école de Van Eyck, à M. Reiset, une petite et charmante figure
de saint Dominique, peut-être de Memling, à M. Leclerc, et le beau
portrait de Charles le Téméraire en prière, voilà la part à peu près
complète de cette'école religieuse, qui étendait son influence sur les
Flandres, la Bourgogne, la moitié de la France, et dont les peintres
de Cologne ne furent que les imitateurs.
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l'exposition du PALAIS-BOURBON. 453
Dans le salon où M"*^ Duchâtel a réuni ses tableaux sont exposés
trois portraits, certainement les plus beaux parmi ceux de cette
exposition , où les portraits abondent. L'un d'eux représente l'ar-
chevêque de Besançon, chancelier de Bourgogne et de Flandre, Ga-
rondelet : il est inscrit sous le nom d'Holbein. L'attribution a été
contestée sans que l'on prétendit pour cela diminuer la valeur de
cette œuvre supérieure. A l'opacité des ombres, à la tonalité viola-
cée des chairs, les érudits qui ont visité les musées d'Allemagne et
de Russie reconnaissent Barthélémy de Bruyn, un peintre tout à fait
inconnu en France. Né à Cologne, il imita souvent sans infériorité
le maître d'Augsbourg, et sans doute il fut le peintre habituel du
haut dignitaire de l'église, car on signale un autre portrait de Ga-
rondelet peint par Bruyn dans la collection Boisserée, à la Pinaco-
thèque de Munich. Celui de Paris unit toute la profondeur de pen-
sée que l'ami d'Érasme se plaisait à répandre sur le visage humain
à cette simplicité de modelé dont nous avons dit que les peintres
d'histoire semblent plus souvent avoir le secret. Cependant Bruyn
ne fut qu'un médiocre hagiographe, comme le prouvent ses compo-
sitions, récemment reproduites par la lithographie; mais il s'est élevé
si haut comme portraitiste qu'on l'a confondu plus d'une fois avec
Holbein : c'est un honneur qu'il ne partage avec nul autre et qui
suffit à sa gloire.
Antonio Moro ou, pour lui rendre son véritable nom, Antony de
More, un des premiers en Flandre, renia l'enseignement national.
Le soleil de Venise dore la palette de cet élève de Schoorel, et déjà
on pressent l'entrée en scène d'un art nouveau en regardant les
chaudes carnations et les reflets pleins de sang et de vie dont ce
prédécesseur de Rubens a éclairé les visages de ses nobles cliens.
Voilà encore un maître admirable incomplètement représenté au
Louvre, où figureraient sans pâlir, à côté des plus beaux Titien, les
deux volets, qui, avec le Carondelet, sont l'honneur de la galerie Du-
châtel. — Un grand tableau, la Marche de Silène^ à M"® de Galliera,
est une bonne toile de Rubens, mais deux esquisses, la Résurrection
de Lazare et Vénus retenant MarSy à MM. de Lamoignon et Marcille,
peintes de cette touche savamment négligente qui désigne les toiles
incontestées du grand maître d'Anvers, montrent comme en se jouant
cette verve de dessinateur, cette sécurité de coloriste, qui secondent
si merveilleusement en lui la fécondité de l'invention, la flexibilité
et la justesse du sentiment. Parmi les portraits du glorieux élève de
Rubens, nous avons surtout remarqué une Tête déjeune hommes ap-
partenant à M. André. On sait ce que valent les chefs-d'œuvre de Van
Dyck, de cet inimitable réaliste qui éleva presque le talent à la hau-
teur du génie. Môme après avoir vu les toiles de Gênes, de Munich
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A5A REVUE DES DEUX MONMS.
et de Turin, on n'oublie pas le visage de cet aimnble patricien. On
dirait que cette fois, et àms le cadre rétréci où il se renferme, le
brillant artiste s'est contenté <fe peindre l'âme de son modèle, tant
il a pnmi^é d'une main légère son pinceau sur la toile, tant il a
voulu adoucir l'éclat de ton dont il illumine d'habitude les traits
qu'il reproduit. Ce jour-là, il s'est laissé séduire par l'expression
de la finesse et de la. bonté, et le spectateur en est comme attendri*
— Gomment écrire sans s'y arrêter le nom de Velasquez et celui de
Rembrandt? Nous renvoyons les amateurs du grand magidai, et
c'est tout le monde, aux portraits appartenant à M** la princesse de
Sagan. Il n'en est pas de plus beau dans l'œuvre de l'illustre Hol-
landais que celui de ce jeune homme qui cache sous l'ombre d'un
large feutre son regard chargé de tristesse. Rembrandt n'est pas
seulement le plus puissant, le plus original de ces poursuivans de
la lumière et du soleil, un génie qui n'a pas d'ancêtres; il est plus
encore, c'est un penseur. On pourrait presque dire que la couleur
qui plaît à cet étrange poète est une des formes de sa sensibilité.
Nous arrivons trop vite à ces petits maîtres de Rruxelles ou d'Ams-
terdam qui sont la prédilection des amateurs et la joie de^ salles de
vente. Comment décrire tant de merveilles, qui n'ont pour attrait et
pour signe distinctif que le brillant de l'exécution : le Marché aux
poissons et les Fumeurs de Téniers, les grands et petits portraits de
Hais, dont la fougue brutale séduit tant de gens, sans qu'on s'ex-
plique pourquoi? On est honteux de citer seulement ces beaux Ruys-
daël, la Plage de Scheveningue^ au duc d'Aumale, le Champ de
bléy à M. Rothan, la Cascade^ à M"»® Duchâtel. Que de reproches le
CTitique s'attirerait, si, volontairement et par esprit d'opposition à
un engouement peu justifié, il passait sous silence Hobbéroa, sur-
tout quand il cesse de se copier lui-même pour regarder la nature,
comme dans cette longue Aventie appartenant au marquis d'Abzac;
à ces heures-là, il est vrai comme les horizons brumeux de sa chère
Hollande. Et Cuyp, ne saluerons-nous pas ses Vaches au pâturage^
lui qui a vaincu Paul Potter et Wouverman? Ils sont là tous trcHS,
et chacun a fait de s(m mieux.
III.
Mais quoi, ne traversons-nous pas forcément d'un pas aussi rapide
ces salles où se pressent tant de figures sérieuses ou charmantes?
Ici la Fille de Philippe de ChampaigrUy une tête de sainte peinte
par un père, ailleurs M"^ de Sévignê^ par Nanteuil, dont le temps
a respecté, mais comme à regret, la plus fragile et la plus authen-
tique image. Il faut, bien laisser à la place où on les a hissés ces
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L'EXP06in€»f DU PAI.A1S--10URB0N. A 55
beaux Bigaud : la. Princesse de Neufchûtel et Samuel Bernard^ et
ce portrait d'un magistrat si spirituellement peint par un maître
trop oublié^ Robert Toumiëres. Ce sont cependant des gloires de
notre |école, et le jour devra venir où ces cEuvres pr^^ont leur
vraie place dans nos musées à côté de celles des grands portrai-
tistes de tous les temps. Oublions donc, — qu'on nous le pardonne,
— et Boucher et Nattier, même la Lecture de la Bible par Greuze,
même File enchantée de Watteau, et les pastorales de Lancret et les
natures mortes de Chardin; mais, après avoir salué d'un triste regard
cette page d'une douloureuse histoire,, le portrait de Marie-Antoi-
nette, arrêtons-nous du moins devant le plus grand nom de l'art
français.
Le Louvre lui-même^ si riche en œuvres capitales de Nicolas
Poussin, n'a rien de supérieur aux compositions que, par une
bonne fortune peu facile à prévoir, nous trouvons ici réunies : le
peintre s'y montre dans toute la variété de son inspiration, jamais
I^us dramatique que dans ce grand Massacre des InnocentSy où il a
dépassé Raphaël par la terreur et la pitié, jamais plus suave ni plus
tendre que dans cette petite Sainte Famille où il mêle la gravité
et la noblesse de l'art antique à la grâce pieuse et aux chastes
colorations de l'école mystique. Poussin ne fut pas seulement un
peintre d'histoire de premier ordre , on peut ajouter qu'il fui le
créateur d'un genre, le paysage de style. Le Titien et Dominiquin
avaient eu les premiers l'idée de dcmner à leurs fonds une impor-
tance en harmonie avec les scènes qu'ils composaient. Seulement
Poussin alla plus loin qu'eux ; il osa plus résolument faire de la
figure humaine l'accessoire des bois, des vallées et des campagnes.
Il ne força pas la nature, comnoe on l'a dit, à se prêter à sa fantaisie,
il sut seulement en extraire la beauté de formes et la poésie que
personne n'avait su y chercher avant luL Ceux qui ont vécu à Rome
et qui en ont parcouru les environs retrouvent à chaque pas les sites
dont le crayon de l'artiste semblait avoir disposé à plaisir les plans
et l'arrangement. Tout est vrai : vmci les montagnes aux silhouettes
ondoyantes, aux ombres bleues et violettes, se détachant sur les
grands nuages blancs, amis des hauts sommets. Voici les ruines de
palais, les tronçons d'aqueduc et les humbles fabriques aux mu-
railles pittoresques, et voici encore ce ruisseau des premiers plans
où les nymi^es le matki, à l'ombre des buissons , viennent comme
de simples mortelles baiser leurs pieds divins dans la fraîcheur
des eaux. Quel respect, quel amour de la vérité L ce n'est pas
Poussin qui se contentera de cet aspect à dix pas qui plaît tant à ses
successeurs d'aujourd'hui. Aucun détail ne le trouve indifférât. Il
donne à chaque arbre son nom, son port et son feuillage, et sa pro-
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^Tcf^^^^
A56 REYUE DES DEUX MORDES.
bité se baisse jusqu'au brin d'herbe, jusqu'au caillou de la route.
Étudiez, jeunes artistes, le Diogène du Louvre; mais non, vous êtes
au Palais-Bourbon, on y peut rester, le paysage de la collection
Reiset est digne du Diogène.
Les artistes supérieurs, si différentes que soient leurs inclinations
et leurs tendances, se ressemblent par des points qu'il est aisé de si-
gnaler. David est un descendant de Poussin. Moins fécond, moins
inventif que son illustre aïeul, il tient de lui la gravité et le dessin
d'un naturalisme circonspect.il en ressuscite môme la couleur froide
et sensée. Si Poussin, quittant un instant l'idéal qui plaisait seul
à son imagination hautaine, avait peint le portrait, — on sait qu'il
n'en fit que deux pendant sa longue carrière, le sien et celui de
Clément IX, — il y eût mis cette exécution simple, cette sincérité
de copiste que David, à l'exemple de Raphaël, préférait à tous les
artifices du métier. Ces qualités qui signalent les portraits du réfor-
mateur de l'école française donnent à celui de la marquise d'Or-
villiers un style qui s'unit sans efiforts à la bonhomie du visage.
L'artiste y a joint l'ampleur du dessin et cet imprévu d'surangement
que la nature fournit presque toujours à ceux qui savent la regar-
der d'un œil honnête.
A côté de David, Prud'hon n'est qu'un poète, mais de quelle grâce
souveraine il revêt ses audacieuses négligences! Le peintre des
Sabines ne pouvait les lui pardonner, il les enviait peut-être. Deux
petites toiles , deux dessins, un portrait de Talleyrand, sont insuf-
fisans, pour représenter ce charmant rêveur, cet autre André Ghé-
nier, que l'admiration de la postérité venge trop tard de la froideur
et de la jalousie de ses contemporains.
Cette froideur, ces angoisses de l'attente, Ingres aussi en connut
les amertumes; du moins il put de son vivant toucher l'arriéré de
sa gloire. La foule se laissa un jour séduire par ce talent dédai-
gneux de lui plaire, et depuis lors elle accueillit chaque nouvelle
production comme un chef-d'œuvre incontestable. Que n'a-t-on pas
dit de la Source! Elle a épuisé les formules de l'admiration. On l'a
justement appelée « la personnification de la virginité de l'âme et
des sens. » A cinquante ans de distance, Ingres retrouvait pour
la peindre toute la souplesse avec laquelle il modelait en 1808 la
figure de YŒdipe; mais avec quelle sûreté de goût et quel tact
d'honnête homme l'auteur, qui ne trouvai? jamais, disait- il, de
torts à la nature, supprime et adoucit cette fois ces détails et ces
touches du hasard^ qu'il recherche ailleurs, pour ôter à la forme sa
banalité 1 Évidemment ce n'est point un corps mortel qu'il a voulu
peindre, c'est le vêtement immatériel d'une âme de déesse. Le sang
ne coule pas sous cet épiderme d'ivoire, et c'est le rêve de l'Olympe
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l'exposition du PALAIS-BOURBON. 457
qui fait passer sur ces lèvres entr'ouyertés ce vague et mystérieux
sourire. Vénus elle-même , dont les amours viennent baiser les
pieds, Vénus, toute prête à la conquête du monde, est vaincue par
cette chaste et jeune divinité, comme si, en la faisant moins belle,
l'artiste lui-même avait voulu célébrer la victoire de l'idéal sur la
grossièreté des sens. Œdipe^ la SourcCy Vénus anadyoméney trilo-
gie que la Grèce eût mise à côté des œuvres d'Apelles , et qui rend
peut-être à nos yeux la forme à jamais disparue des chefs-d'œuvre
de la peinture antique!
Nous l'avons dit, ce fut un créateur que cet artiste dont une mé-
moire enrichie de tant de souvenirs ne gêna jamais l'inspiration. En
veut-on encore une preuve? Il suffit de regarder la Stratonice. Qui
donc avant Ingres s'était inquiété de retrouver le caractère de la
vie intime chez les anciens? Herculanum et Pompéi sortaient déjà
de leurs cendres, et l'on s'en tenait encore parmi les peintres d'his-
toire aux traditions d'école, aux gestes convenus; les vestiaires
de théâtre restaient les centres des recherches archéologiques des
peintres, que la vraisemblance historique ne préoccupait guère.
Dans Y Apothéose d'Homère^ Ingres s'était révolté déjà contre ces
routines, commodes à la paresse; l'effarement qu'avait causé cet
acte d'indépendance De diminua pas à l'apparition de la Stratonice;
mais le coup que ce nouveau tableau porta à ces méthodes suran-
nées fut décisif, il bouleversa la vieille scolastique et fonda l'école
néo-grecque. Le romantisme aux abois s'en fit adroitement le par-
rain, mais personne ne pleura sur les ruines d'un art décrépit qui
se disait classique , et que cette étiquette ne pouvait sauver d'une
trop juste mort. La Stratonice n'a pas vieilli; elle était à l'épreuve du
succès. Cependant la concurrence ne lui a pas manqué; elle a vaincu
toutes ses imitations. C'est que dans ce décor, dont l'importance a
été si critiquée, l'œil n'aperçoit pas seulement une restitution d'une
nouveauté piquante, c'est que l'esprit est touché à son tour : le geste
du jeune malade, éloignant de son cœur la main trop expérimentée
du médecin, c'est encore l'accent de la nature se substituant aux
suggestions de la convention, c'est la trouvaille imprévue qui con-
sacre un chef-d'œuvre. Après cela qu'importe que Stratonice mi-
naude au premier plan? Elle n'est que l'accessoire de cette compo-
sition touchante, dont Antiochus, mourant de son invincible amour,
est le véritable héros.
« Le dessin est la probité de l'art, » c'est un de ces axiomes par
lesquels Ingres exprimait ses longues réflexions avec la même sûreté
et la même précision qu'il cherchait à mettre dans ses dessins. Pour
surprendre la pose familière de son modèle et joindre la vérité du
geste à l'exactitude des traits, pour peindre en un mot le person-
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&&8 aZ¥U£ BBS DBin IfONBl».
nage tout entier, il fatit ^tre iwii->seuleBMi»t nn (d>8er¥8leur s^^ac^,
mais encore un dessinateur coDsonmé. Voilà pouniuoi le peintre
de Berlin alnè fut un grand ^portraitiste, aussi à son «ise quand il
est aux prises avec un vieilû^d à la niusculature vigoureuse que
lorsqu'il se trouve en face de la femme du grand HMmde. Le por-
trait de H"''' d'HaussonviUe ne porte pas la même date que celui
de M""^ de Vauçay; si le regard du spectateur se presse trop, à peine
croira -t- il que ces deux ouvrages sont dus à la même main. C'est
bien cependant le même goût qui les a composés; mais l'âge adou-
cit quelquefois l'inflexibilité des convictions premières. La lumière,
on le voit, est toujours répandue en plein sur le visi^ : seulauent
en 18&5 on lui permet de se montrer plus conciliante, la demi-teinte
peut arrondir et noyer dans l'air qui les entoure ces lignes d*une
pureté toujours idéale dont, quarante ans avant, le dessinateur eût
découpé, sur un fond systématiquement monochrome, le contour un
peu sec et les ondulations résolument simplifiées. logres a fait plu-
sieurs fois son portrait; le premier le représente à l'Age de vingt-
quatre ans : c'est celui qui appartient à M. Reiset et qu'on a mis en
pendant à M"'*' de Vauçay. Le maître sentait fièrement lui-même le
prix de cette œuvre de jeunesse, qu'il n'a peut-être jamais dépassée.
Delacroix est trop insuffisamment représenté à côté de Ingres pour
qu'il y ait lieu d'établir entre deux artistes si différens un parallèle
d'ailleurs bien inutile. Ne serait-il pas plus digne de leur mémoire
de montrer par quelles qualitésils se ressemblèrent? On sait que
l'auteur de V Homère déifié eût été incapable d'atténuer l'expression
de ses antipathies, aussi bien que celle de ses admirations; or ce
n'était pas précisément ce dernier sentiment que lui inspiraient les
œuvres de l'auteur du Massacre de Chio. Un jour que Ingres se
laissait aller à une de ces sorties furieuses, souvent provoquées
par le nom seul de celui qu'on appelait son rival : u £h bien I mon-
sieur, osa lui dire son interlocuteur, vous êtes injuste, car Delacroix
vous ressemble plus que vous ne voudriez le croire;... vous et lui,
en somme, vous avez eu, avec vos tendances si opposées, le même
guide et le même amour. Tous deux vous avez été les adorateurs de
l'idéal, et sur cet autel, qu'en toiu'ent aujourd'hui des fidèles si peu
nombreux, vos mains peuvent s'unir et devraient se serrer. » Le
vieux maître se tut un instant, puis il dit : « Je ne l'aurais jamais
cru, mais vous avez raison. » Dans cette âme si éprise de la vérité,
la passion savait se taire devant la justice.
A quelque point de vue qu'elle se place, et sans tenir compte d.e
l'influence immense exercée par Delacroix sur l'art contemporain,
la critique ne^saurait refuser à cet audacieux novateur la part d'é-
loge/jue certaines impuissances ne peuvent lui enlever. Il n'était
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l'expositioii D0 pai.ai8hk)ubbon. a 59
pas de ceux dont Féducation seule développe les instincts; il fut
coloriste de naissance, et, s'il avait pu vaincre les défauts qu'une
fée maligne jeta dans son berceau , il se mêlerait , sans que per-
sonne y fit ré»stance, à la famille des plus grands maHres; mais
son ambition ne sot pas assez se contrair. Il y a des limites qu'il est
hoa de se poser, et on pardonne même au génie de ne pas se mon-
trer universel. Delacroix voulait être avant tout un peintre d'his-
toire et se faire l'interprète des plus grands poètes; il y eût mieux
réussi, s^il avait avec plus de prud^oce réservé son attention et ses
forces, et, pour ne pas sortir des salles où nous trouvons son nom,
des études plus circonscrites lui eussaat laissé le temps de ressus-
citer d'une manière moins contestable la beauté de cette Cléopâtre
dont les un» du peintre doivent regretter la présence compromet-
tante en face du Prisonnier de Chillom.
Dans le temps de latte esthétique au milieu duquel se dével(^pa
son talent, Delaroche apparut, non comme un conciliateur, il était
trop fin pour se risquer dans ce rôle sans profit, mais plutôt comme
un sage philosophe, éloigné des opinions extréçies aussi bien par
réflexion que par tempérament* On eût dit qu'il ne sortait de la
foule, dont il partageait du reste les goûts raisonnables, que pour
apprendre à ceux qui recherchent lés applaudissemens du public
par quels moyens prudens on arrive à les conquérir. C'est pour cela
qu'il préféra le plus souvent l'anecdote émouvante à la grande bis-
t(Rre et le ton de l'épitre à cehii de l'ode. Toutefois il s'essaya sans
désavantage dans la peinture de style, et l'hémicyde de l'École des
Beaux-Arts mit en évidence l'alliance qui s'était faite si facile-
ment dans cet esprit Inen équilibré entre la réalité et l'idéal. Pour
beaucoup de juges, la Mort du due de Gmse reste le malleur ou-
vrage de Delaroche. C'est avec lui qu'il dit adieu à on genre au-
quel il dut sa popularité. Le succès ne lui revint jamais depuis
sans lui marquer en même temps sa rancune. L'artiste passa outre,
et, s'envelq>pant de silence, il poursuivit fièrement le chemin nou-
veau qu'il s'était choisi. Cependant il avait gardé, sans le croire
peut-être, ses anciennes prédilections, et, lorsqu'il aborda dans ses
dernières compositions les scènes de l'épopée évangélique, l'histoire
de la Passion même prit, sons un pinceau qui voulait rester respec-
tueux, fimérêt mal à sa place d'im. chapitre de renan.
Lm Itf&rt du duc de Guise est utile à regarder. Elle donne un bon
exemple à ceux qui s'essaient aujourd'hui à la peinture de genre
historique. La touche est exempte de mièvrerie; elle ne se substitue
pas au sujet et ne cherche pas à attirer seule l'attention do specta^
leur. La couleur, en quête de l'effet, reste sincère el prdMtble. Point
de détails inutiles, point de cliquetis de ton, malgré le prétexte
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A60 REYUE DES DEUX MONDES.
que donnent les costumes. Et quelle entente de la composition !
quelle savante audace à n^liger les lignes trop bien pondérées! Ici
un groupe compacte, là un cadavre étendu tout raide au pied d'un
lit. Nul souci du vide, et la scène émeut d'autant plus qu'elle parait
moins arrangée pour émouvoir. C'eôt le secret heureusement trouvé
et sans emphase par un artiste qui était non pas seulement expert
dans toutes les parties nécessaires, mais encore quelque chose de
plus qui ne gâte rien, un homme d'esprit et un lettré.
Peu d'artistes ont eu le privilège de ne compter que des partisans.
Bien que Toriginalité soit un mérite difficile à porter, Decamps sut
conquérir dès ses débuts des admirateurs qui lui demeurèrent tou-
jours fidèles et qui n'ont pas laissé baisser sa renonunée. Cette fa-
veur s'explique : quoiqu'il ait eu, lui aussi, ses heures de témérité, il
se garda bien de heurter ouvertement les conventions que le public
aime à voir respecter; il fit en tout temps, plus adroitement que cer-
tains combattans de l'école nouvelle, la part du bon s^s. Dessina-
teur, son crayon reste fidèle à la vraisemblance et sans affectation,
il montre pour l'antique une déférence presque toujours profitable.
Coloriste, s'il couvre sa toile de tons ardens, on voit que son inter-
prétation de la nature saurait trouver, si on le pressait, des exemples
et des justifications. C'est un révoluti(mnaire peut-être, mais un ré-
volutionnaire à qui l'on pardonne à cause de sa modération. Il ne
fait pas de la couleur pour la couleur, et, par des concessions qui
protègent son indépendance, il persuade au spectateur que, s'il fuit
les sentiers battus, c'est pour être plus sûr de se rencontrer avec
lui. Le pittoresque lui platt, mais il le recherche loyalement, et il
ne prétend pas se séparer du passé en essayant d'être nouveau.
S'il redemande à la Bible des sujets qu'il est permis de rajeunir,
s'il entrepr^d de redire l'histoire de Rébecca ou celle de Joseph,
les acteurs du drame sacré sous le burnous ;de l'Arabe moderne
gardent une tournure antique; ces libertés qu'il prend avec la tra-
dition ne ressemblent pas à un défi irrespectueux. C'est la vulga-
rité mise sciemment sur des traits dont la vénération des siècles
a consacré la forme idéale et définitive qui déshonore le person-
nage saint, non le vêtement du chamelier qu'on jette sur ses
épaules. En véritable peintre d'histoire, Decamps n'insiste pas sur
le type, il le généralise pour laisser à la scène l'intérêt qui doit
dominer le détail. Conune Poussin, il cherche l'expression par le
mouvement et la grâce par la silhouette. Comme lui encore, il aime
le paysage, mais non pas le paysage sans forme de la campagne
nourricière. Ce qu'il va étudier au loin, ce qu'il inventerait au be-
soin, ce sont ces grandes lignes désordonnées, ces longues mu«
railles blanches aux voûtes sombres et les nuages chargés de tem-
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I'eXPOSITKHV du PALAIS-BOURBpN. 461
pètes, n a pour lutter avec le soleil des procédés dont le temps
accusera peut-être l'imprudence, mais qui du moins jusqu'à présent
laissent voir de quelle habileté le praticien aidait l'imagination de
l'artiste. Seize toiles à l'exposition d'Alsace portent la signature de
Decamps. Quelques-unes, comme la Rébeeca^ le Corps de garde
turcj au duc d'Aumale, le Joseph^ à la princesse de Sagan, et Ylraé^
rieur d^une cour en Italie, jouissent déjà de cette célébrité qui ne
s'attache qu'aux œuvres exceptionnelles.
C'est trop peu d'un seul tableau pour rappeler le souvenir d'un
peintre tel que Harilhat, la Caravane n'est pas même un de ses
meilleurs ni de ses plus importans ouvrages. Â côté des Chasseurs
au faucon de H. Fromentin, lancés au galop de leurs jolies cavales
dans une atmosphère si transparente et si légère, les pauvres pèle-
rins de La Mecque semblent traîner leurs lourdes ombres sur le
sable pesant du désert. Marilhat reste encore caché dans les cabi-
nets jaloux de ses admirateurs, et le Louvre ne possède pas même
une esquisse de ce premier des peintres orientalistes.
Nous terminerons cette énumération déjà trop longue des pein-
tures exposées au Palais-Bourbon en regrettant de citer seulement
le Tintoret peignant sa fille morte, de M. Gc^iet, le Duel de Pierrot,
par Gérôme, les trois tableaux de G. Troyon, et, malgré l'ombre où
elle se cache trop modestement, la Léda de M. Baudry.
IV.
Il y a peu de dessins dans cette exposition si variée, mais quel-
ques-uns méritent l'attention. Nous n'arrêterons pas longtemps le
lecteur devant la description des fragmens empruntés aux. cartons
de Raphaël; l'authenticité en est contestable, et ils n'éveillent dans
l'esprit qu'un souvenir affaibli des célèbres compositions qu'on ad-
mire au Kensington-Museum. Au reste, le maître lui-même prit peu
de part à l'exécution matérielle de ces vastes détrempes; il se con-
tenta de les faire exécuter par ses élèves, et il les livra aux ouvriers
tisseurs de Flandre après avoir seulement accentué çà et là d'un
trait plus vif le contour des draperies et la physionomie des têtes.
Nous hésitons également à reconnaître le coup de plume du Sanzio
dans la Sainte Cécile appartenant à M. Dutuit. Le rapprochement
de la gravure de Marc-Antoine ne suffit pas à nous convaincre.
Quoique les plus honorables estampilles couvrent le bas de cette
feuille gracieuse, un œil exercé la tiendra cependant pour dou-
teuse. Ce croquis a traversé bien des collections célèbres, mais ja-
mais dans les ventes il n'atteignit ce qu'on pourrait appeler des
prix de confiance. Les érudits croient reconnaître ici le lavis spiri-
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A62 BIVUB 968 m.m MOHIMBS*
tuel et l^er d*un Intbile imitateur, Parmigianmo, qui a souTentfint
passer ses cc^es sous le couvert, aujourd'hui moins factlemeat ac-
cepté, du grand nom de Riq>baêl.
Les portraitistes français du xn* siècle sont nombreux dans la
collection Dutuit; leurs dessins doivent être étudiés peut-être autant
comme des ouvres d'art qtie comme des pages historiques. Une
inexpérience charmante jointe à l'emploi des mômes procédés, tels
que le mélange du pastel et du orayon noir, fait confondre les pro-
ductions de ces disciples de Glouet ayec celles de leur chef. De
plus les uns après les autres, ces artistes fournissent des renseigne^
mens précieux sur. la physionomie de leurs modèles, presque tous
acteurs en évidence dans les événemens du temps. Gomme leurs
confrères les sculpteurs, nos naïfs dessinateurs savent rester in-
dépendans et originaux par la simplicité et la sincérité en face de
l'influence italienne dominante à la cour des Yalois. Ce sont là des
vertus qui ont leur prix; elles assurent à ces prédécesseurs de Lar-
gillière et de Rigaod le titre de fondateurs de l'école française»
n est regrettable que Ingres n'ait pas eu à soutenir l'épreuve d'un
concours public avec celui qu'cm l'accuse d'avoir trc^ souyent co-
pié. On verrait sur quel fondement peu solide repose cette banale
critique. La sincérité de la recherche, la passion de la vérité, écla-
teraient à tous les yeux sous ces traits multipliés, sous ces tâtonne-
mens fiévreux qui se pressent autour du trait définitif. Et ceux qui ont
le droit d'exprimer une opinion en aussi spéciale analyse, ceux qui
portent en eux un esprit qu'aucune prévention ne gène, avoueraient
j)romptement que le maître français est aussi libre d'influence lors-
qu'il regarde le nu que quand il veut surprendre le jeu mobile d'une
draperie. On parvient rarement à égaler ceux qu'on copie; or peut-
on hésiter à placer à côté des plus belles esquisses de Raphaêt ce
Jeune harnmey une des figures de l'âge d'or, qui tourne vers le spec-
tateur son dos et ses jambes aux muscles souples et puissans? Est-il
plus extraordinaire de voir deux artistes se rencontrer dans l'étude
loyale de la nature qu'il n'est honteux pour deux écrivains d'en-
tendre le lecteur signaler dans leurs livres des pensées communes,
quelquefois traduites avec la même forme de langage et le même
mouvement de style ? A trois cents ans de disftance, Ingres ressemble
à Rapbaél. Gela prouve seulement qu'ils ont une parenté de tempé-
rament et le goAt du même idéal. D'ailleurs, si le plagiat est chose
si facile et si les bénéfices en sont si peu honteux, comment d'autres
que le peintre français n'ont-ils jamais pu mériter ce môme glo-
rieux reproche?
Decamps, nous l'avons dit, était un classique à convictions mo-
biles et un romantique sans tranquillité de conscience.*Ltf Vie de
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L'EXPOaiTION DU P^^a-^OjPBBON. 4^3
Santon, x^ous fait assister à ce co^l^t de deux influences éjgaleinent
ç^ère§. Ces djessins eurent à leur apparitipn une §orte de retentis-
sepfient; on les regarde aujourd'hui ^vec pliais d'indifférence, bla^é
qy'on est sur ce tray^il jadis nouveau qui j:papait les colorations de
1,^ peinture à Thuile au grenu du papier et aux vigueurs du crayon
noir. Depuis on est allé plus loin dans l'emploi tpurmenté des pro-
cédés. N'est-ce pas aussi que, l'éduci^tion du public s'étant faite ra-
pid^rpent daçs c,es teqfips où l'art à chaque pas s'impgse aux regards,
l'açaateur lui-mêipe psjt devenu plus exigeant? Il trofive, comme
l'homme du métier, que le pinceau seul peut prendre des licences
qui ne sont pas permis.es au crayon, et que^ sans le secours du ton,
le plus inventif des artistes ne saurait se passer d'up de^in préqis
et chlltié.
Une grande quantité d'objets d'art sont venus encore se joindre
aux tableaux et aux dessins qui j^arnissent les salons de l'ancienne
présidence du corps législatif; ils reposent l'attention en lui four-
nissant de nouveaux sujets d'admiration. Entreprendre dé décrire
ces trésors serait fatiguer le lecteur; d'ailleurs la foule est bon juge,
et dans ces inventaires de la curiosité elle sait bien d'elle-même
trouver les pièces rares sans qu'on ait besoin de les lui signaler;
peut-être cependant n'est-elle pas toujours assez sérieuse dans
toutes ses préférences. Le joli a pour elle un attrait dont elle ne se
cache pas, et les bustes de Pajou lui plaisent plus facilement que
les terres cuites de Donatello. La sculpture est un art austère qui
intimide; il faut toute la grâce cavalière, l'élégance royale du mo-
dèle et la richesse de la matière pour réchauffer, la froideur des pas-
sans devant un des plus beaux ouvrages de Rudde, le Louis XIII
enfant y cette statue que la piété reconnaissante du duc de Luynes
éleva un jour dans son château de Dampierre au bienfaiteur de sa
famille. Le Mercure^ du même auteur, appartenait à S|I. Thiers,
modèle réduit du beau bronze qui a disparu dans l'incendie de
l'Opéra, est la seule pièce qui sbit sortie de cette collection unique
à Paris dont chaque morceau est un chef-d'œuvre.
Est-il besoin de vanter les magnifiques vitrines où s'étalent les
richesses appartenant à la famille de Rothschild , ces faïences d'Oi-
ron, ces innombrables émaux, ces bijoux sans prix, ces pendules de
Boule et ces statuettes , et cette grande figure aux chevaux d'or,
ceuvre pardonnable de la décadence italienne ! — M. Didot a envoyé
ses plus beaux manuscrits, — M. de Ganay ses reliures de Groslier;
des tabatières d'or, aux miniatures de Petitot, reluisent sous le
rayon du jour dans l'embrasure des fenêtres. Tous les goûts, nous ne
voulons pas dire toutes les manies, ont tenu à se faire représenter à
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iô& REVUE DES DEUX MONDES.
cette fête de la bienfaisance. Voici des faïences de Rouen choisies
avec une sévérité qui veut faire excuser l'engouement, et des tapis-
series d'Ârras aux saintes figures tissées d'or et d'argent, les plus
fidèles représentations peut-être de ce que devaient être nos pein-
tures d'église en France avant le règne tyrannique de la renais-
sance. A côté s'étendent en longs panneaux de laine les arabesques
de Berain , ce Jean d'Udine de notre xvu* siècle, et les pastorales
de Boucher, ce maniériste trop vanté qui ne trouvait le ton juste que
lorsqu'il lui était enjoint par la nature du travail même de se mon-
trer faux sans scrupules.
Les fidèles de l'hôtel Drouot s'arrêteront longtemps devant ces
bahuts et ces dressoirs, et devant ces fragmens de portes et ces
stalles, débris arrachés aux églises et aux châteaux de notre pauvre
France, témoignage d'un art national qui ne craignait pas de rivaux;
c'est cependant la passion de ces hommes, appelés quelquefois si dé-
daigneusenieat des amateurs de brio-à-hrac, qui sauve encore tous les
jours d*une mort sans cesse menaçante ces épaves, derniers documens
d'une gloire dont d'autres que nous pourraient faire bon marché. Hé-
las! r Angleterre a montré plus de discernement. Si l'immense col-
lée lion de sir Richard Wallace à Bethnal-Green était venue se joindre
aux reliques que quelques collectionneurs, comme MM. Double et
Pichon, ont envoyées au Palais- Bourbon, on comprendrait mieux
encore le rûle dirigeant que la France a joué depuis deux siècles
dans le développement et dans le maintien du goût en Europe; mais
nos archives, nos bibliothèques, passaient en Russie, nos voisins
trouire-Manche emportaient nos galeries, et la révolution travaillait
avec désintéressement à rendre encore plus facile ce partage de la
richesse et de la vieille gloire de notre patrie. C'est ainsi que l'Eu-
rope s'est fuît peu à peu une éducation dont nous payons presque
toujours les frais, et on sait quelle reconnaissance elle a gardée pour
sou institutrice! — L'exposition d'Alsace-Lorraine contient plus d'un
enseigneineut; puissions-nous y apprendre encore autre chose que
les devoiis de la charité!
Gh. Timbal.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 mai 1874.
Il y a un temps pour les fantaisies, il y a un temps pour la raison et
pour Taction sérieuse. Ces six semaines d'interrègne parlementaire qui
viennent de s'écouler, on les a bizarrement employées à disputer et à
divaguer, à écrire des lettres, à jouer aux ombres chinoises dans des
polémiques subtiles; on n'a réussi tout naturellement qu'à obscurcir les
choses les plus simples et les plus claires, à désorienter un peu plus le
pays, déjà lassé d'incertitudes, et à rendre pour ainsi dire plus criante
la nécessité de sortir de cette atmosphère trouble qu'on nous fait. Le
ï'etour de l'assemblée a le mérite d'en finir avec ces agitations dans le
vide, de remettre tout le monde en présence de la réalité, de con-
traindre tous les petits calculs, les arrière-pensées, les combinaisons
secrètes, à se dévoiler et à se préciser. Maintenant que l'assemblée est
de nouveau réunie, il ne s'agit plus de Jouer avec' des fantômes, d'é-
crire des consultations de fantaisie sur le septennat-institution et le
septennat personnel, de laisser entrevoir l'arrivée prochaine de M. le
comte de Chambord à Versailles. La situation va se dessiner nettement
dans ce qu'elle a de grave et d'impérieux. Les problèmes trop longtemps
ajournés vont se poser ou plutôt s'imposer. Les partis ne renonceront
pas à leurs subterfuges et à leurs manœuvres, il faut bien s'y attendre;
ils ne feront que hâter des solutions inévitables, ils se sentent eux-
mêmes sous le poids des circonstances qu'ils ont contribué à créer.
Toute la question est de savoir si l'on peut, si l'on veut essayer de pro-
longer une équivoque désastreuse pour tous les intérêts extérieurs et
intérieurs du pays, ou si l'on est enfin décidé à se placer en face de la
situation telle qu'elle apparaît au début de cette session nouvelle. Au
point où nous en sommes, on peut dire que ce n'est plus même là une
question, ou du moins elle est tranchée par une sorte d'instinct univer-
sel. Tout le monde a le pressentiment que la session qui vient de s'ou-
vrir doit être décisive. Les députés arrivent de leurs provinces avec
TOMB iu« — 1874. 30
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cette impression. Pour rassemblée, qui dispose en ce moment de la
France, c'est une affaire de nécessité, d'honnêteté patriotique, de pré-
voyance, de raison politique. Tout se réqnit.
Un député disait récemment le mot de cette singulière et grave si-
tuation : a l'assemblée s'est déclarée constituante, il faut qu'elle con-
stitue;... si elle ne le peut, la dissolution s'imposera fatalement... »
C'est là en effet l'inévitable alternative au moment où se rouvrent les
débats parlementaires. Les esprits sensés et ré/léchis ne peuvent s'y
méprendre. Le malaise qui règne dans le pays , qu'ils sont les premiers
à constater et à déplorer, est sans doute le résultat de bien des causes;
il tient aussi en partie, dans une certaine mesure, à la prolongation
d'un régime absolument exceptionnel au-delà des circonstances, doulou-
reusement exceptionnelles elles-mêmes, qui ont produit ce régime, qui
l'ont rendu momentanément nécessaire. L'assemblée actuelle a certes
rendu d'immenses services à la France. Élue sous le coup d'incompara-
bles désastres, investie d'un mandat illimité, -indéfini, elle avait à pour-
voir à tout, au rétablissement de la paix, à la répression d'une effroyable
guerre civile, à la libération du territoire, à la reconstitution de nos
forces militaires, à la réorganisation de nos finances. L'assemblée résu-
mait nécessairement en elle tous les pouvoirs; elle était pour ainsi dire
la France personnifiée, se gouvernant, se donnant des lois, s'imposant
des sacrifices. Rien de mieux. L'assemblée a patriotiquement rempli la
plus dure, la plus difficile partie de sa mission, elle a réussi à congédier
l'occupation étrangère, merveilleusement représentée dans la réalisa-
tion de ce dessein tout national par celui dont elle avait fait le premier
magistrat de la France, M. Thiers. Elle devait assurément à son hon-
neur, même après la libération du territoire, de résister aux sommations
injurieuses de ceux qui lui demandaient prématurément son abdication,
de poursuivre sa tâche jusqu'au bout, en préparant la réorganisation po-
litique du pays, la constitution d'un régime régulier. La question est là
précisément aujourd'hui dans cette réorganisation politiqqe; c'est la der-
nière raison d'être de l'assemblée, la nécessité irrésistible de la situa-
tion. Si l'assemblée se laisse arrêter en chemin et détourner de son
œuvre, que reste-t-il? Ce que nous voyons, ce que les pointus et les
excentriques de l'extrême droite voudraient peut-être perpétuer dans
l'intérêt de leurs espérances et de leurs combinaisons, la continuation
indéfinie d'un des régimes les plus extraordinaires qui aient existé.
Qu'on y songe bien, voilà plus de trois ans que nous en sommes là,
avec une assemblée unique , investie de tous les droits et de tous les
pouvoirs, sans contrôle et sans contre-poids, dominant de sa souverai-
neté absorbante un gouvernement à qui on demande la force sans lui
donner une existence définie , tenant suspendues sur le pays les diffi-
cultés extérieures qui peuvent naître d'une interpellation intempestive
ou les agitations intérieures qui peuvent résulter d'une résolution inat-
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RETCE. — CHRmnguB. 467
tendue. II suffit dd réfléchir on instant ponr comprendre gae ce n'est
là qu'âne immense anomalie, un régime des grandes circonstances,
énergique et efficace instrument dans un temps de crise, plein de périls
dès qu'il se prolonge au-delà de sa durée naturelle, et il n'y a pas même
à réfléchir, il uy a qu'à voir ce qui se passe tous les Jours. Voilà un
gouremement réduit, pour s'affirmer, à s'en aller faire un discours dans
le département de FEure, à envoyer d^ communiqués aux journaux
et à négocier avec les partis. Cest le gouvernement de la majorité, ré-
pète-t-on toujours, c'est la loi pariementaire! Nullement, c'est une com-
plète illusion. Que les partis se combattent, s'infligent des défaites ou
négocient entre eux dans les conditions habituelles d'un régime parle-
mentaire organisé, rien de plus simple. Le cours des affaires natio-
nales n'est point sérieusement interrompu ; il y a un gouvernement, des
institutions, des moyens légaux de dénouer une crise. Aujourd'hui, et
c'est ce que nous voudrions faire toucher du doigt parce qu'on l'oublie
sans cesse, il n'existe rien qu'une majorité, qui n'existe pas elle-même,
ou qui du moins ne se sauve d'une dislocation toujours menaçante qu'à
force d'artifices et de combinaisons ingénieuses. Vous le voyez sous les
traits les plus saisissans en ce moment même : du premier coup, au
premier pas, c'est Texistence môme du gouvernement qui est en cause
dans une question d'ordre du jour. Avant de savoir ce qui arrivera, il
faut attendre l'issue des négociations ouvertes par M. le président du
cercle Vatel avec M. le président du cercle des Réservoirs, avec M. le
président de la réunion Colbert, sans compter M. le président de la
réunicHi de l'appel au peuple, et si ces négociations n'aboutissaient pas,
ce qui peut bien arriver un jour ou l'autre, il n'y aurait plus rien, ab-
solument rien, ni lois poHtîqnes ni institutions. Et c'est là le régime que
de prétendus conservateurs voudraient prolonger I et Ton s'étonne des
malaises d'opinion qui se manifestent.
L'Inquiétude du pays ne vient pas précisément de telle ou telle me-
sure du gouvernement, d'une certaine direction politique; le pays s'effa-
rouche même peut-être trop peu de voir reparaître quelquefois des
pratiques de l'empire qu'on ferait mieux de laisser dans l'oubli. L'in-
quiétude publique vient du sentiment d'une situation sans base, sans
caractère défini, sans garanties, où tout est possible et où rien n'est
possible. Nous sommes pleins de respect pour l'assemblée; nous deman-
dons simplement à tous les hommes prévoyans du gouvernement, des
opinions modérées, de vouloir bien se rendre compte du danger d'une
telle situation. L'assemblée garde encore aujourd'hui assez d'autorité et
de force pour compléter ce qu'elle a commencé, pour organiser libre-
ment un régime qui sera plus ou moins définitif, qui, dans tous les cas,
aura aux yeux de la France la sanction d'un pouvoir souverain, des
garanties de régularité et de durée fixe. Cette autorité dont jouit encore
l^assemblée n'est point évidemment inépuisable. S'il y avait aujourd'hui
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A68 REYUfi DES DEUX MONDES.
une crise parlementaire, une scission de majorité, qui n^est certes point
impossible, peut-on nous dire quels moyens réguliers il y aurait de sor-
tir de là? Il n'y en a aucun jusqu'ici. Il faudrait arriver droit à la disso-
lution, et on y arriverait par impuissance, en laissant le gouvernement
sans organisation, le pays sans appui, sans direction, après avoir laissé
échapper Toccasion d^offrir le sérieux spectacle d'une assemblée souve-
raine transmettant à ses successeurs un héritage d'ordre et de sécu-
rité. Véritablement peut-on placer un pays entre le danger d'un vote
émis au hasard, dans la fièvre d'une crise universelle, et les coups
d'état? On ne peut pas le vouloir, on ne peut pas aller les yeux fermés
à ces extrémités, et voilà pourquoi c'est pour l'assemblée une affaire de
pévoyance et d'obligation, une affaire pressante, d'accepter ce devoir
qui s'impose à elle au moment où elle se réunit, de donner à la France
un régime régulier, défini.
La nécessité est éclatante, elle se dégage de toute une situation, et
les élémens de cette organisation nécessaire sont tout aussi clairement
indiqués. Pour les coordonner, pour arriver à une solution pratique, il
n'y a qu'à le vouloir; il suffit de s'en tenir à ce qui est possible, de
mettre un instant de côté les intérêts, les passions et les préjugés de
parti. Ahl c'est là, nous le savons bien, la difficulté. L'assemblée est à
peine réunie depuis deux jours; la première séance s'est passée à rece-
voir la démission et à écouter les explications embarrassées du député
séparatiste de Nice, M. Piccon, qui a écrit une lettre pour prouver qu'on
pouvait être député de la France et appeler de ses vœux ou prévoir un
nouveau démembrement de la France. La démission de M. Kccon, fort
bien, il n'avait rien de mieux à faire. Les explications qu'il a cru devoir
donner n'ont eu d'autre mérite que de fournir à un jeune député de ta
Savoie, M. Costa de Beauregard, l'occasion de déclarer avec chaleur que
dans ce bon et honnête pays de Savoie tous, monarchistes et républicains,
n'avaient dans le cœur qu'un seul sentiment, le sentiment de fidélité à
la France. La seconde séance de l'assemblée a été occupée par la réélec-
tion de M. Buffet à la présidence. Jusque-là tout est bien; mais dès les
premiers jours, on le sent, la crise est dans l'air. Les partis arrivent
plus animés que jamais, avec leurs mots d'ordre et leurs plans de cam-
pagne. La lutte est visiblement engagée entre ceux qui veulent les lois
constitutionnelles et ceux qui se proposent dès aujourd'hui de mettre
tout en œuvre pour arrêter ces lois au passage, pour les ajourner ou les
dépouiller d'avance de tout caractère sérieux. 'Avant même que la ques-
tion soit arrivée à la discussion publique, la lutte a commencé dans les
conciliabules sur un point de procédure parlementaire, sur la mise à
l'ordre du jour de la première des lois constitutionnelles, de la loi élec-
torale, que les légitimistes de l'extrême droite tiennent à écarter. La
tactique des légitimistes extrêmes est évidente. Ils veulent faire passer
avant tout la loi municipale , une loi sur l'enseignement supérieur, les
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RETUE. — CHRONIQUE. 469
projets financiers, tout ce qui peut occuper la session et conduire jus-
qu'au moment où Ton prendra de nouvelles vacances sans avoir touché
aux lois constitutionnelles.
Ainsi rien n'y fait, ni la nécessité publique qui parle si haut, ni le
danger d'une incertitude prolongée, ni l'impossibilité d'arriver à la mo-
narchie : les légitimistes n'entendent pas raison. Ils ne veulent ni de la
loi électorale, qui pourrait conduire à la dissolution, ni d'une loi sur la
transmission du pouvoir exécutif qui aurait l'air d'une consécration lé-
gale de la république. Les chevau-légers ne tiennent pas plus de compte
des plus pressans intérêts du pays que des engagemens pris par l'as-
semblée, car enfin il y a une série de résolutions par lesquelles l'as-
semblée s'est positivement engagée. Déjà Tan dernier, sous la prési-
dence de M. Thiers, la première loi des trente faisait au gouvernement
une obligation de présenter les lois constitutionnelles, dont l'une de-
vait justement régler la transmission du pouvoir exécutif, et l'assemblée
était si parfaitement décidée, qu'elle repoussait un amendement de
M. de Kerdrel proposant d'ajourner la présentation de ces mesures jus-
qu'à la libération du territoire. L'acte constitutif du septennat n'a fait
que confirmer ces engagemens en promettant la discussion prochaine
de ces lois réclamées par le maréchal de Mac-Mahon lui-môme. Est-ce
qu'il est sérieux de proposer à une assemblée de se déjuger ainsi, de
prétendre, par un caprice de parti, abroger toute une série de résolu-
tions, uniquement pour se réserver les chances de l'imprévu, le droit dô
s'agiter dans un provisoire indéfini? Les chevau-légers se font d'ailleurs
d'étranges illusions. Si un prétendant devait profiter de l'imprévu, ce
prétendant, selon toute vraisemblance, ne serait pas M. le comte de
Ghambord, et il serait curieux de voir des légitimistes préparer des
chances à l'empire.
Le gouvernement réussira-t-il à vaincre cette obstination aveugle ou
intéressée de certains partis? Il le désire sans doute, il veut sérieuse-
ment, quant à lui, les lois constitutionnelles, et l'autre jour, dans un
banquet donné aux maires de son département, M. le duc de Broglie
insistait très vivement sur cette nécessité d'organisation. Malheureuse-
ment le ministère poursuit un dessein qu'on peut appeler contradic-
toire. Il veut les lois constitutionnelles et il s'obstine à vouloir les faire
avec ceux qui les repoussent, qui ne seraient pas fâchés de les voir
échouer, ou qui dans tous les cas ne prêtent leur concours qu'avec
toute sorte de restrictions et d'arrière-pensées, en faisant des condi-
tions. Qu'en peut-il résulter? On s'expose tout simplement à faire une
œuvre équivoque, indécise, entourée de telles atténuations qu'elle risque
d'être affaiblie d'avance dans son autorité, dans son efficacité. Ce qui
serait surtout un danger, ce serait de se prêter à cette pensée, fort en
faveur parmi certains légitimistes, même parmi des légitimistes modé-
rés, d'organiser ce qu'on appelle maintenant le septennat personnel.
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A70 REVUE DES DEUX MONDES.
A quoi cela peut-41 bien ressembler? Qu'est-ce que peuvent être des
institutions faites pour une personne, si honorable, si élevée qu'elle
soit? Voilà donc des hommes qui sont royalistes, mais qui se disent
en même temps libéraux, parlementaires, et qui s'occuperaient à re-
faire, à réhabiliter, quoi? le gouvernement personnel! Franchement,
au lieu de se perdre dans toutes ces subtilités, que ne fait-on simple-
ment des lois pour elles-mêmes, des institutions pour elles-mêmes, une
organisation que le cours des choses pourra modifier, mais sufSsante
dès ce moment pour offrir au pays l'apparence et la réalité d'un régime
sérieusement constitué ?
Cest là notre œuvre essentielle, et, il faut bien y songer, tout ce
qu'on fera pour l'apaisement intérieur de la France à l'abri d'institu-
tions régulières, on le fera dans la même mesure pour son crédit
extérieur, qu'elle ne songe sûrement pas à reconquérir aujourd'hui au-
trement que par la paix, par le recueillement et le tranquille rajeunis-
sement de ses forces. A quoi donc peuvent se rapporter les interpella-
ti(ms qui ont eu lieu ces jours derniers dans le parlement anglais et
devant les délégations autrichiennes au sujet de troubles dont le conti-
nent serait ou aurait été récemment menacé? Lord Derby et le comte
Andrassy ont eu bien raison d'écarter le péril du moment, sans dis-
simuler, il est vrai, les dangers qui peuvent naître dans l'avenir de la
situation respective des nations européennes. Assurément l'avenir est
toujours réservé, et personne n'a le droit d'en disposer. L'avenir est à
.ceux qui sauront le préparer par leur constance et par leur sagesse. Pour
le moment, il y a une chose bien sûre. S'il y a eu des menaces de troubles,
ce n'est point évidemment de la France qu'elles sont venues. Ce n'est
pas en France qu'il a été dit qu'on devait rester cinquante ans sous
les armes. Ce n'est point à Paris que le roi d'Italie a eu à repousser
des propositions en vue de guerres nouvelles. L'erreur de beaucoup
d'hommes publics de l'Europe, de M. de Bismarck tout le premier,
c'est de croire que nous sommes toujours en ébuIUtion. Ils jugent la
France d'aujourd'hui par la France d'autrefois, et ils se trompent On
peut être tranquille, la France n'a point la passion de se jeter dans la
guerre. S'il y a des conflits, ce n'est pas elle qui les allumera. Elle sait
et elle voit bien des choses dont elle ne parle pas toujours. Elle garde
la foi en sa grandeur et son inviolable espérance; mais elle a la volonté
d'étonner le monde par sa patience. La France n'ignore pas que des
désastres comme ceux qu'elle a éprouvés ne se réparent qu'avec le
temps; elle sait de plus qu'il n'y a pour elle qu'une manière de re-
prendre la place qui lui est due, c'est de mériter l'amitié de ses alliés
par la sûreté de ses rapports, la confiance des peuples par sa coura^
geuse sagesse. Le reste, c'est la question de l'avenir.
M. de Bismarck a certes toute sorte de droits à prendre ce titre de
« cocher de l'Europe n que l'impératrice Catherine décernait autrefois à
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M. de Oioiseul. Ge^ ua terrible homm^, qui, ménae ^ ^^as^ malade et
en ayant quelque peine à se reipettre, trouve du tâicaps pour tout. U a
joué son rôle dans le vote réceni de la Ipi militaire ; 11 ne dédaigne pas
de livrer à la juridiction d^un tribuaal allemand M. révéqiue de Naoïcy
sans trop regarder au traité de Francfort, qu'il doit bien connaîtr^e,
puisqu'il Ta fait, ei voici qu'avant de partir pour Varzin il vient de vider
à sa satisfaction l'incident d'Amim en remplaçant à Paris M. Taj^ibass^-
deur d'Allemagne, en nous envoyant comine noijkveau représentaoït de
l'empereur OuiU^ume le prince de Hohenlohè , qui va prochainement
arriver. Les journaux allemands .semblent croire qu'en France nous
avons attaché une importance particulière au conflit qui s'est dénoué
par la disgrâce de l'ambassadeur impérial d'hier, ils se trompent ; ce
qui vient d'arriver à M, d'Arnim n'est pour nous qu'une aCEaire alle-
mande, un inoident curieux de plus. M. le comte d'Ârnim, avant de ve-
nir à Paris, avait représenté la Prusse à Borne en 1869 et 1870 pendant
le concile, document un journal de Vienne s'est-il trouvé récemment en
mesure de publier quelques-uns des rapports de M. d'Arnim sur le con-
cile? C'est là jusqu'ici le secret. Quelle impression le prince-chancelier
d'Allemagne a-t-il ressentie de cette divulgation? On pourrait s'en douter
par la publication faite immédiatement à Berlin d'autres rapports, d'un
document tout confidentiel où l'ancien ambassadeur de Prusse à Rome
semblait se mettre en contradiction avec lui-même, où il parlait notam-
ment d'un ton assez leste du chanoine de Munich, M. Dôllinger, qui a
eu son rôle dans toutes ces affaires religieuses. M. le comte d'Arnim n'a
pas voulu se résigner à cette indiscrétion qui lui faisait dire tout haut
des choses désagréables au chanoine bavarois, et il a fort dignement
écrit à M. Dôllinger pour s'excuser. M. Dpllinger à son tour a publié
cette lettre, où M. d'Arnim parlait du gâchis religieux allemand, et voilà
aussitôt la guerre déclarée à M. l'ambassadeur d'Allemagne à Paris par
tous les journaux dévoués à la politique du prince-chancelier. M. d'Ar-
nim a été traité en diplomate intempérant et indiscret, presque en agent
révolté contre son gouvernement, de sorte que, lorsqu'il est récemment
arrivé à Berlin, il est tombé au milieu d'un monde prévenu ou hostile
qu'il n'a fait qu'exaspérer par une nouvelle lettre plus accentuée encore.
Cette fois la rupture était complète, et M. de Bismarck a eu d'autant
plus de facilité à briser M. d'Arnim que l'empereur Guillaume n'aime
guère ces dérogations bruyantes et intempestives aux traditions de la
diplomatie prussienne ; mais est-ce bien là le vrai et seul motif de la
disgrâce ou de la retraite de l'ancien ambassadeur d'Allemagne à Paris?
Peut-être ce dernier incident est-il venu à propos pour les deux per-
sonnages qui se sont trouvés en conflit et qui depuis quelque temps pas-
saient pour ne point vivre dans la meilleure intelligence. Il est bien cer-
tain que M. le comte d'Arnim avait peu de goût pour la politique suivie
par le prince-chancelier dans les affaires religieuses de la Prusse et de
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&72 REVUE DES DEUX MONDES.
rAlIemagne. Attaché au parti conservateur de sou pays, il ne voyait pas
sans peine les emportemens quelque peu révolutionnaires de M. de Bis-
marck, tout en sachant bien que M. de Bismarck n'est révolutionnaire
que lorsqu'il le veut, dans la mesure où il le veut et où il le croit utile
à ses intérêts. M. d'Arnim pouvait donc passer, sinon pour un rival dan-
gereux, du moins pour un mécontent d'une certaine importance poli-
tique par son rang, par ses relations à Berlin. D'un autre côté, il n'est
point impossible qu'il ne trouvât sa position à Paris difficile et ingrate. Il
gardait sa place avec une distinction et une dignité qui lui étaient fa-
ciles, il avait été reçu avec les égards qui lui étaient dus, qu'on n'avait
pas la pensée de lui refuser; mais enfin il était venu en France à la suite
de la guerre, dans un moment où une partie de notre territoire était oc-
cupée par les troupes allemandes, et il ne pouvait espérer trouver dans
la société française, d'habitude si hospitalière, un accueil sans réserve.
Peut-être même y avait-il eu quelques incidens mondains sur lesquels il
avait eu le bon goût de ne pas insister. Toujours est-il qu'il ne désirait
pas rester à Paris, surtout après s'être trouvé en dissidence avec le prince-
chancelier sur ce qui se passait en France. On lui avait offert le poste de
Constantinople; il hésitait lorsque survenait tout à coup cet incident de la
divulgation des papiers diplomatiques relatifs aux affaires religieuses.
Ce n'était pas de quoi arranger les rapports du chancelier et de 1* am-
bassadeur. M. de Bismarck a-t-il trouvé l'occasion bonne pour pousser
ce conflit à fond? M. d'Arnim, de son côté, ne paraît pas avoir trouvé
cette occasion mauvaise pour une rupture. L'attitude qu'il a prise in-
dique évidemment une résolution arrêtée et même une certaine inten-
tion de résistance au chancelier. S'il n'est plus dans la diplomatie offi-
cielle de la Prusse, il reste un personnage politique qui à un moment
donné peut avoir de l'importance à Berlin. Quant au poste que l'ancien
représentant de l'empereur Guillaume laisse vacant à Paris, il va être
occupé par le prince de Hohenlohe, vice-président du parlement alle-
mand, ancien président du conseil du roi de Bavière à l'époque où
M. d'Arnim était ambassadeur de Prusse à Rome. Le prince de Hohen-
lohe a l'avantage de venir en France dans des circonstances un peu
moins difficiles que celles où venait le comte d'Arnim. Il est Bavarois,
catholique, libéral, et avant de quitter l'Allemagne il nous a envoyé up
petit compliment de bienvenue en disant dans un banquet qu'il allait
représenter l'empire et l'empereur auprès d'une nation à laquelle les
Allemands doivent reconnaître le mérite d'avoir la première parmi les
nations du continent proclamé les grandes idées sur lesquelles repose
l'état moderne. M. le prince de Hohenlohe sera sûrement reçu en France
dans la mesure des sentimens de sympathie dont il portera l'expression.
Il y a aujourd'hui pour l'Angleterre une question qu'une préoccupation
passagère et superficielle des affaires du continent ne peut éclipser. U ne
s'agit ni d'une dispute de pouvoir entre whigs et tories, ni de la guerre
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REVUE. — CHRONIQUE. 473
contre les Achaniis, ni de la famine de Tlnde, ni du danger des progrès
de la Russie vers l'Afghanistan. La question qui vient de surgir, ou plu-
tôt qui vient de reparaître avec un caractère plus aigu, est tout simple-
ment le signe du travail profond qui s'accomplit dans la société anglaise.
Cest une grève agricole des plus redoutables par les proportions qu'elle
a déjà prises, par les conséquences qu'elle peut avoir, par les crises
dont elle menace la propriété tout entière. Jusqu*à ces derniers temps,
le mouvement par lequel la population ouvrière de l'Angleterre est ar-
rivée à se constituer sous la forme d'associations, de trades-^nions, pour
défendre ses intérêts contre le capital, contre les patrons, ce mouvement
était resté circonscrit dans la sphère de l'industrie, du travail de manu-
facture et d'usine. La population agricole, plus fixe, moins facile à grou-
per et à exciter, n'avait pris aucune part à cette agitation, et semblait
indifférente. Maintenant elle entre à son tour dans le mouvement; elle
a son union, qui est de création assez récente , qui a noué aussitôt des
rapports avec les autres associations ouvrières, de sorte que l'Angleterre
est menacée de se voir enveloppée d'un réseau s'étendant à toutes les
formes du travail.
Le premier symptôme de cette situation si nouvelle et si dangereuse
apparaissait, il y a deux ans, par une grève qui éclatait tout à coup dans
le comté de Warwick, et qui a été le vrai point de départ ie l'associa-
tion des ouvriers de la terre, constituée par les soins de M. Arch, sous
le titre d! Union nationale des travailleurs agricoles, La grève d'aujour-
d'hui, dirigée par V Union agricole, soutenue par les autres associations
ouvrières de l'industrie, a pris naissance autour de Newmarket; elle
s'est étendue bientôt à certains districts des comtés de Sufiblk, de Cam-
bridge, de Lincoln. Rien n'est plus complexe d'ailleurs que cette ques-
tion des salaires agricoles, qui varient nécessairement selon les contrées,
qui s'élèvent à 18 shillings, — 22 francs 50 centimes, — par semaine
dans le Lincolnshire, tandis qu'ils ne sont que de 10 shillings, — 12 francs
50 centimes, — à Newmarket. Une augmentation proportionnelle ré-
clamée par les ouvriers ou par l'Union au nom des ouvriers, et refusée
par les fermiers, est devenue le signal de la grève. Des milliers de tra-
vailleurs sont aujourd'hui inoccupés, attendant la capitulation des maîtres
qu'ils espèrent lasser. V Union pourvoit à leurs besoins en leur donnant
9 shillings par semaine. Les ouvriers de l'industrie, mis à contribution
pour soutenir les grévistes de l'agriculture, fournissent une subvention
considérable. On a cité le chiffre énorme de 25,000 livres sterling par
semaine. Il y a déjà six semaines que cette crise dure, et la question
ne cesse d'être ardemment agitée en Angleterre. Jusqu'ici rien ne laisse
prévoir à qui restera la victoire ou quel moyen de conciliation mettra fin à
la lutte. Les belligérans sont en présence. Les maîtres refusent de céder,
les ouvriers persistent dans leurs prétentions et ne font rien ou émigrent.
Le travail reste en suspens dans les contrées envahies par la grève.
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A7& REYUB DE0 DEUX MONDia.
6d des incidens les plus curieux de cette lutte, G^est riateireotioD
imprévue d'u» des principaux dignitaires de Téglise anglicane, de ré-
voque de Manchester, M. le docteur Fraser^ qui a pris spontanément et
hautement parti pour les grévistes, plaidant leur cause avec une sorte
de candeur audacieuse. L'évéque de Manchester, tont en se déclarant
peu iavorable aux Urades-^imiom, tranche la question d'une façon aussi
radicale que sommaire. Si, pour donner satisfaction aux légitimes récla-
mations des ouvriers agricoles et alléger leur condition, il faut prendre sur
la rente que les fermiers paient aux propriétaires, il n'y a qu'à réduire
le prix des fermages, au risque d'être désagréable à ceux qui ont pris
rhabitude de « dépenser dans les splendeurs d'une fête ou dans l'achat
d'un attelage de chevaux de race le revenu de 300 aaes de terre. » Si Ton
ne se hâte pas, le terrible prélat menace l'Angleterre d'une prochaine
« guerre de paysans. » L'évéque de Manchester est un peu prompt et
un peu vif dans ses solutions comme dans ses menaoes. Il jette dans un
tel conflit des paroles assez imprudentes, assez peu faites pour aider à
l'apaisement des esprits dans les campagnes. Les problèmes de ce
genre sont des plus compliqués et ne se résolvent pas ainsi. Assurément
la c(»dition des ouvriers agricoles de l'Angleterre est assez misérable
dans certaines régions, surtout dans le district de Newmarket, où la
grève a commencé, où avec moins de 15 francs par semaine ces mal-
heureux, réduits à se loger pêle-mêle dans des masures infectes, sont
obligés de suflare à tous leurs besoins. Améliorer cette condition est un
acte de prévoyance sociale; mais d'un autre côté il y a des traditions
consacrées, des droits acquis, des intérêts légaux. Ces fermages aujour-
d'hui mis en cause reposent sur des contrats à longue échéance qui ont
été fixés d'après certaines données, et la ruine du fermier, qui résultera
de la mobilité et de l'accroissement des salaires, peut fort bien ne pas
profiter aux travailleurs.
Il y a dans tous les cas une chose bien certaine : que les ouvriers
échouent ou triomphent aujourd'hui, l'agriculture anglaise entre dans
une période nouvelle qui peut devenir assez critique. Elle est désormais
sous le coup de ce système des grèves qui en est à sa première appli-
cation dans la sphère des intérêts agricoles, et qui ne fera vraisenîbla-
blement que se développer en se régularisant. C'est là ce qu'il y a de
grave. C'est peut^tre le pas le plus hardi qui ait été fait vers une trans-
formation sociale. Des améliorations partielles, des réformes de détail,
les Anglais, heureusement pour eux, ont l'esprit assez pratique pom* en
troaver s'il le fallait, si le mouvement des populations rurales pouvait
être détourné et contenu à ce prix; mais il est évident que ce n'est plus
là seulement la question. Ces agitations rurales qui commencent inau-
gurent peut-être un mouvement dont le dernier mot est une révolution
plus ou moins prochaine dans la constitution de la propriété agricole.
Jusqu'ici c'était un problème assez lointain, tout théorique; il semble se
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REVUE. — CHRONIQUE. 475
rapprocher maintenant et apparaître à traym^s ces grèves nouvelles
dimtTa^calture anglaise est la victime.
Les événemens ont marché vite depuis quelques ^nrs en Espagne.
Après un mois passé à refaire Tarmée qui avait livré les combats san-
glans et meurtriers de la un de mars, à organiser de nouveaux corps, à
préparer une campagne nouvelle, l'action s'est vivement engagée dans
les montagnes de Biscaye, autour de cette malheinreose ville de fiUbaOt
qui s'est si vaillamment défendue sans se laisser abattre par un bom-
bardement impitoyable. Tandis que le général Serrauo se chargeait d'at-
taquer de fro0t les postions «carlistes devant lesquelles il avait échoué
une première fcôs, le général Manuel de ia Omcha exécutait de son côté
on mouvement stratégique des mieux combinés, menaçant de couper la
retraite à l'ennemi, et en deux ou trais jours de lutte, non sans eiSortSt
mais avec Inen moins de pertes qu'au mois de mars, on est arrivé à no
dénoûment aussi prompt qu'heureux. Cette campagne a été vivemesnt et
habilement enlevée. Les carlistes se sont vus bientôt réduits à se replier
de toutes parts pour éviter d'être enveloppés, abandonnant des positions
presque inexpugnables et surtout levant le siège de Bilbao, dont la con-
stance a préparé le succès de l'armée. Il n'était que temps : encore
un échec de l'armée, la ville serait évidemment tombée, elle en était
déjà aux derniers expédiens pour vivre. Serrano a fait à son vieux com-
pagnon d'armes, au général Concha, la galanterie de le laisser entrer le
premier dans la .ville délivrée, et môme pour vaincre ses scrupules il
lui en a donné l'ordre. Entre le duc de La Torre et le marquis del Duero,
il y a eu assaut de chevalerie après la victoire, de même qu'il y avait
eu, il faut le dire, émulation de vigueur pendant le combat C'est le
mouvement conçu, exécuté par Concha, qui a décidé le succès; mais
Serrano l'a soutenu, complété par une attaque hardie au moment voulu.
L'un et l'autre ont retrouvé dans ces opératioos compliquées le feu de
leur jeunesse militaire, qu'ils ont su communiquer à leurs soldats.
Sans nul doute, cet abandon forcé du siège de Bilbao est un coup des
plus rudes pour les carlistes; même quand ils auraient pris Bilbao, leur
cause avait toujours peu de chances de triompher définitivement en Es-
pagne. Qu'est-ce donc après un échec signalé? Ce jeune prince qui si'oc-
cupe tristement à désoler le pays sur lequel il prétend régner peut pu-
blier des proclamations et fnxHnettre encore à ses soldats de les conduire
de Vera à Cadix; les auxiliaires étranges et imprévus qu'il trouve en
France peuvent faire des pèlerinages à Notre4)ame de La Garde à Mar-
seille pour le succès de ses armes : la défaite qu*ite viennent d*essuyer
n'est pas moins grave pour eux, doublement grave, parce qu'elle montre
leur impuissance et parce qu'elle est le signal de la réapparition d'une
véritable armée espagnole. Il ne faut pas cependant s'y tromper, la hitte
n'est rien moins que finie. Les carlistes ont pu se retirer assez tôt pour
échapper à un désastre, ils ne se sont pas débandés; ils ont pu empor-
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A76 REVUE DES DEUX MONDES.
ter le peu de matériel qu'ils possèdent; ils ont à leur tête un habile
homme, le vieux Elio, qui avait organisé la défense des lignes de Bil-
bao, qui n'est pas à bout de ressources. Ils n'ont pas quitté la Biscaye,
et, payant d'audace, ils commencent à reparaître dans le voisinage de
Bilbao comme s'ils attendaient ou cherchaient la bataille, pendant que
d'un autre côté, pour remonter le moral de ses partisans, don Carlos
annonce des victoires de son frère, le prince Alphonse, en Catalogue.
Tout tient évidemment à la vigueur qu'on va mettre à les poursuivre;
mais c'est ici que la question se complique. Serrano, aussitôt après la
victoire, est parti pour Madrid, laissant au général Concha la direction
de la campagne. Concha lui-même ne peut rien, s'il n'a pas des appro-
visionnemens, des munitions, de l'argent pour payer ses troupes, et il
ne peut avoir tout ce qui lui est nécessaire que s'il y a un gouverne-
ment à Madrid. C'est justement un ministère que Serrano est allé ten-
ter de reconstituer, fort de l'ascendant personnel que lui donne le suc-
cès des dernières opérations.
Serrano réussira-t-il à refaire un gouvernement? Dès son arrivée, il est
tombé dans une véritable fourmilière, dans une mêlée de républicains,
de radicaux, de constitutionnels, d'alphonsistes, se disputant le pouvoir.
11 a commencé par demander quelques jours pour réfléchir, et au dernier
moment de cette confusion vient de sortir un ministère dont la composi-
tion prouve que l'avantage est resté à des opinions modérées, probable-
ment môme assez monarchiques. Le général Zabala est le chef de ce ca-
binet où figurent des hommes qui ont eu autrefois un rôle politique,
M. Ulloa, M. Alonso Martinez, M. Romero Ortiz; M. Sagasta, l'ancien
ministre du roi Amédée, l'antagoniste de M. Martos dans le dernier ca-
binet, reste ministre de l'intérieur. Le dernier républicain, M. Garcia
Ruiz, a disparu. C'est évidemment une évolution conservatrice; il ne
pouvait guère en être autrement, et cette réaction ira sans doute ea
s'accentuant, car il y a un fait dont il faut désormais tenir compte,
c'est la rentrée des chefs de l'ancienne armée. Concha commande dans
le nord; avec lui sont Echague, Letona, Lasema, Martinez Campos,
qu'on enfermait dans une citadelle après le coup d'état du mois de jan-
vier pour une manifestation trop conservatrice. Ces chefs ont retrouvé
le succès des armes. Cest par eux qu'on peut poursuivre la campagne
contre les carlistes si on veut réussir, et Serrano ne se séparera pas sans
doute de ses compagnons. Bref, tout indique que l'armée est destinée
encore une fois à jouer un rôle dans la politique au-delà des Pyrénées.
C'est à la prépondérance militaire que les événemens conduisent; pour
le moment, ils ne conduisent que là, et rien de décisif ne sera fait, selon
toute apparence, avant le dénoûment de la guerre civile qui donnera
peut-être à l'Espagne, avec la paix, un gouvernement en état de récon-
cilier toutes les opinions libérales. gh. de biazade.
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RETUE. — CHRONIQUE, 477
L'ATLANTIDE.
L ^ Les Aikmtet, par M. Roisel, 1874; Qermer-Baillière. — II. l'Océan det anciens
H les ptupiet préMitartquei, par M. Moxeau do Jonnôs, 1878; Didier.
Rien n'est mieux fait pour mettre à Tépreuve la sagacité des érudits
et pour décourager leur patience que ces obscures traditions, concernant
rorigine des races et les migrations des peuples préhistoriques, qui
surnagent encore, épaves méconnaissables, après les naufrages qui ont
englouti les littératures antiques. A mesure que la science contempo-
raine parvient à retrouver des débris d'information, à dérouler des pa-
pyrus oubliés et à déchiffrer les pages de pierre des monumens que le
temps a respectés, les problèmes, loin d'être simplifiés, semblent se
compliquer d'incertitudes nouvelles, de doutes imprévus, d'obscurités
plus désespérantes. Le jour nouveau que les études de géologie, de pa-
léontologie, de linguistique, répandent sur les âges primitifs n'a servi
qu'à mettre en pleine lumière les contradictions et les incohérences des
faits légendaires. Il s'agit maintenant de mettre d'accord les cosmogo-
nies et les théogonies sans nombre que les fouilles mettent au jour à
chaque pas, de débrouiller la filiation des cultes, de constater les héri-
tages et les emprunts qui attestent la parenté ou le contact des races,
de suivre à la piste les dieux et les héros dans leurs incarnations mul-
tiples. Pas d'hypothèse qui ne puisse s'étayer de preuves plus ou moins
spécieuses, qui ne puisse invoquer un certain nombre d'analogies frap-
pantes : c'est le chaos.
il ne faut donc pas s'étonner de voir des chercheurs consciencieux,
entassant preuves sur preuves, partir des mêmes données et arriver
avec une égale certitude aux résultats les plus opposés. Nous en avons
un exemplef dans les deux livres que MM. Moreau de Jonnèset Godefroy
Roisel viennent de publier, le premier sur U Océan des anciens, le second
sur les Atlantes. M. Roisel reprend le récit de Platon, relatif à cette île im-
mense, située au-delà des colonnes d'Hercule , et qui un beau jour dis-
parut dans l'océan ; il démontre que l'Atlantide formait comme un pont
entre l'Amérique et le vieux continent, qu'elle était habitée par un
peuple d'une culture fort avancée , et qu'elle a été le berceau de la ci-
vilisation, qui de cette île a rayonné sur l'ancien et le Nouveau-Monde.
Pour M. Moreau de Jonnès au contraire, l'Atlantide gît, ensevelie sous
les eaux, entre l'Europe et l'Asie, dans la mer d'Azof; le littoral de la Mer-
Noire a été le foyer principal d'un mélange fécond de la race blanche
oa scytbique du Caucase avec des hommes rouges et des hommes noirs
Tenus de l'Afrique, mélange qui donna naissance d'abord aux Cou-
chites basanés, puis aux Sémites et aux Aryens. Ce serait donc le
bassin de la Mer-Noû'e qui aurait été le berceau des peuples modernes.
Dans cette hypothèse, une vaste mer recouvrait encore, quelques siè-
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A78 REYUE DES ABUX IKWDES.
des avant Homère, la steppe moscovite, se reliant avec la Mer-Glaciale,
la Baltiq[ue et la Caspienne. A une date pins reculée, la Russie entière
était submergée par l'Océan -Scythique, qui pénétrait à l'est dans la
Tartane, tandis qu*à Touest il se perdait dans les marais de la Pologne
et battait de ses flots les Carpathes. Un soulèvement a mis à sec la
steppe et les contrées qui Tavoisinent, ne laissant subsister que des lacs
. et des marécages iso^ dans les régions les plus profondes de randea
lit de rocéan. Pendant cette période, les eaux de la Mer-Scythique ont
dû plus d'une fois déborder sur le bassin de la Mer-Noire et causer Les
déluges successifs dont les légendes de tous les peuples ont conservé le
souvenir : Xénophon en compte cinq. Ce serait à partir du xa* siècle
avant notre ère que TOcéan-Scythique aurait coounencé à se dessécher;
sept cents ans plus tard , au temps d'Hérodote, l'ancien lit de cette mer
était occupé par des groupes nombreux de populations, les unes no-
mades, les autres déjà sédentaires, et, cinq siècles après, ces nomades
étaient devenus des peuples riches et commerçans.
L'expédition d'Osiris l'Égyptien, qui & la tête d'une nombreuse armée
parcourut l'Asie, laissant partout des colonies et semant sur ses pas des
germes de civilisation, serait; selon M. Moreau de Jonnès, le point de
départ de la genèse historique des nations. Les Libyens qui s'établirent
sur les bords du lac^MéotidJe (de la mer d'Azof ) et dans la Golbhide for-
mèrent le noyau des colonies couchites qui apparaissent plus tard dans
Thistoire. Le rivage oriental du Bosphore cimmérien, habité par ces co-
lons africains, dut s'appeler Libye, et le rivage opposé, habité par les
Scythes, portait le nom d'Europe: là étaient les colonnes d'Hercule, le
voyage d'Hercule n'étant qu'une version grecque de l'expédition d'Osi-
ris ou de Dionysos, qui s'arrêta en présence de l'Océan -Scythique,
croyant avoir touché aux extrémités de la terre, et y ût élever deux
stèles pour marquer les bornes de son empire. Or en face des colonnes
d'Hercule était située l'île Atlantide : elle s'est abîmée un Jour sous les
eaux par suite d'une action volcanique, et elle occupait probablement
la place que tient aujourd'hui l'immense lagune appelée Mer-PtiUride,
qui dépend de la mer d'Azof.
D'après Diodore, les Atlantes, dont il fait des Africains, étaient un
peuple policé, d'une haute culture et gouverné par de sages lois, dont
ils étaient redevables à leur roi Ouranos. Ce peuple périt presque toat
entier dans la catastrq)he qui fit disparaître l'île dans l'océan ; mais l'on
voit un peuple congénère, les Hyperborées, survivre aux Atlantes et pro-
longer son existence jusque dans les temps historiques. Les Cimmériens
seraient un autre rameau détaché de ces populations couchites» qui
s'expatria, et auquel il faudrait rajqxnrter les Gimbres, les Celtes, les
Ibères, etc. C'est dans les mêmes parages que M. Moreau de Jonnès
place l'Athènes antédiluvienne dont parlent Platon, Strabon et Pausa-
DiiS; c'est là qu'il faut chercher l'empire des Amazones» -qui faisaiemt
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MWÉ, — «RÔNtQtJE, 47»
la guerre aux Atlantes. Enfin lea quatre provinces des Enfers : THadès,
ITÉrèbe, le Tartare et les Champs-Elysées, seraient quatre îles du groupe
dont faisait partie l'Atlantide : ce sont des îles qui existent encore et qui
dépendent de la presqu'île de Taman. En résumé, c'est dans le bassin
de la Mer-Noire que M. Moreau de Jonnès place la source des traditions
relatives à TAtlantide et à des peuples préhistoriques d'une haute cul-
ture intellectuelle. 11 apporte à Tappui de sa thèse une surabondance
de preuves qui trahissent une érudition plus variée que sûre, à en juger
par certaines éfymologies fantaisistes qui traitent les mots comme des
rébus proposés à la sagacité des peuples à venir; mais, si sa thèse ne
paraît pas définitivement démontrée, les rapprochemens ingénieux qu'il
opère sont intéressans à suivre et peuvent être fort souvent justes.
M. Roiseï s'attache au contraire à démontrer l'exactitude du récit qui,
d'après Platon, aurait été fait à Solon par les prêtres de Saïs, « Près des
bords de la mer Atlantique était une île, plus vaste que la Lydie et l'Asie ,
d^où il était facile de se rendre sur le continent. Il y avait là des rois
célèbres par leur puissance, qui s'étendait sur les îles voisines, sur la
Lydie jusqu'à l'Egypte, sur TEurope jusqu'à la Tyrrhénie; mais il sur-
vint des tremblemens de terre et des déluges, et dans l'espace de vingt-
quatre heures l'Atlantide disparut. » Le souvenir de ce cataclysme s'est
conservé chez les peuples les plus divers; tous ces téAoignages attestent
que l'Atlantique a englouti une vaste terre, dont les Açores, les Cana-
ries, les Antilles, sont les derniers vestiges. Lors de la conquête du
Mexique, les insulaires racontaient aux Espagnols que les Antilles n'a-
vaient formé jadis qu'un seul continent; une légende haïtienne attribue
de même la formation des Antilles à une subite inondation. Enfin une
légende de la tribu africaine des Amakona mentionne une catastrophe
à la suite de laquelle la grande île de Kassipi disparut dans l'Océan.
Maintenant existe-t-il entre l'Europe et l'Amérique des traces d'un
cataclysme récent? On peut hardiment répondre par l'affirmative. Les
cartes marines indiquent un vaste ensemble de bas-fonds délimité par
les Açores, les Canaries, les Antilles et le gulf-stream. Les anciens navi-
gateurs parlent d'immenses champs de plantes marines et tfinnom-
trables écueils à fleur d*eaa qui dans ces parages entravaient la marche
des navires. La mer de Sargasse, telle que nous la connaissons, n'est
apparemment qu'une faible réminiscence de cette mer boueuse, semi-
liquide et semi-végélaîe, qui était peut-être la mer betèe (mer figée) des
poètes du moyen âge. La chute de l'Atlantide semblerait donc se contt-
ûuer lentement; le fond de TAtlantique sfest graduellement abaissé,
beaucoup d'écueils ont disparu, l'eau s'est clarifiée en déposant les Hu-
mons dont elle était chargée. L'existence ancienne d*ane vaste terre
atlantique qui a formé un pont entre l'Amérique et l'Europe explique-
rait aussi cette dispersion de la faune et de la flore tertiaires qui embar-
rasse tant les paléontologues. Des botanistes éminens ont admis cette
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A80 REVUE DES DEUX MONDES.
hypothèse comme la seule explication plausible de l'analogie entre la
flore miocène de FEurope centrale et la flore actuelle de rAmérique
orientale. L'examen comparatif des insectes qui vivent des deux côtés
de TAtlantique, celui des vertébrés vivans ou fossiles, confirme cette
supposition.
Dans TAmérique centrale, en Afrique jusqu'à l'Egypte, en Europe
jusqu'à l'Étrurie, M. Roisel signale les restes d'une civilisation identique,
et ces ressemblances singulières lui font soupçonner une communauté
d'origine dont l'Atlantide aurait été le point de départ. « Là, dit M. Roisel,
fut le foyer d'une vaste colonisation dont l'influence se ût sentir vers
l'est comme vers l'ouest, et dont les effets resteraient inexplicables, s'il
n'avait pas existé un peuple aussi nombreux que civilisé, précisément à
la place que la géologie comme la tradition assignent à l'Atlantide. Cette
grande nation fut mieux située que toute autre pour découvrir promp-
tement le cuivre et l'étain, et le type spécial de ses armes se retrouve
identique dans ses premières colonies. » Les populations de l'Amé-
rique centrale ont gardé le souvenir d'une race de conquérans venus
du côté de l'Orient, et les antiquités mexicaines révèlent une civilisa-
tion fort ancienne d'origine étrangère, qui par beaucoup de côtés rap-
pelle celle de l'Egypte. Encore de nos jours les voyageurs sont frap-
pés de la ressemblance qui existe entre les indigènes de l'Amérique
et le type égyptien; de là à voir dans les anciens maîtres de l'Amérique
centrale et dans ceux de l'Egypte des colons atlantes, il n'y a pour
M. Roisel qu'un pas. Il voit également dans les Phéniciens, les Ibères,
les Protoscythes ou Gouchites, et en général dans les anciens peuples
de race plus ou moins rouge qui, au dire des historiens, se sont distin-
gués par des qualités supérieures, soit des descendans directs des
Atlantes, soit des peuples congénères colonisés par eux, et auxquels ils
auraient enseigné l'usage du bronze, l'industrie métallurgique, l'agri-
culture, l'astronomie, enfin le dogme de la lumière, idée-mère des théo-
logies anciennes. Les Atlantes auraient donc été les initiateurs, les grands
instituteurs de l'antiquité, ils auraient exercé une sorte d'apostolat uni-
versel qui suppose chez ce peuple des connaissances merveilleuses et
une culture extraordinaire. Ici la démonstration repose encore sur des
rapprochemens plus ou moins vagues; mais, quand M. Roisel entreprend
de reconstituer les doctrines philosophiques et scientifiques de ce peuple
légendaire, de ces positivistes antédiluviens, il s'engage dans le domaine
de la fantaisie pure, et nous renonçons à l'y suivre. Quoi qu'il en soit,
ces synthèses ont toujours le mérite de grouper les faits, de mettre un
peu d'ordre dans les découvertes qui se pressent, et de préparer ainsi
les voies aux solutions définitives.
Le directeur-gérant, C. Buloz.
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LE
MARIAGE DE GÉRARD
DBRMIÈRB PÂRTIB (1).
IX.
Tous les convives étaient si animés que la mésaventure de Marius
passa presque inaperçue. On avait servi le café, et les têtes commen-
çaient à s'échauffer. Les dames se levèrent et s'éparpillèrent sur la
pelouse ; bientôt il ne resta plus autour* de la table que de vieux
chasseurs obstinés, fumant leur pipe et se criant aux oreilles leurs
exploits avec cette expansion bruyante que produit un copieux dé-
jeuner. Chacun subissait l'influence exhilarante de la bonne chè^e.
Des jeunes gens avaient organisé des rondes sur la pelouse;
M"" Grandfief elle-même, qui était restée d'abord pensive, semblait
s'être tout à coup dégelée. Sa raideur s'était assouplie, sa bouche
mince devenait souriante et ses yeux avaient une lueur de gaîté at-
tendrie. Ce fut elle qui proposa le seul divertissement approprié à
tous ces cerveaux excités, à toutes ces jambes impatientes. — Choi-
sissons un but de promenade, dit-èlle, et rendons-nous-y en faisant
la porte de Sainl-Mcolas.
\a porte de Saint-Nicolas est un jeu bien connu en Lorraine. Les
joueurs, se donnant la main, forment une longue chaîne, dont chaque
anneau est représenté alternativement par une dame et un cava-
lier; les deux meneurs qui se trouvent en tête élèvent leurs mains
jointes de manière à former une sorte d'arceau. — La porte de
Saint-Nicolas est-elle ouverte? — crie en chœur le reste de la bande,
(1) Voyez la Bévue du i*' et du 15 mal.
T&MB m. — 1^ JUIN 1874. 31
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\
A82 BETUE DES DEUX MONDES.
et, sur une réponse affirmative, toute la file passe rapidement sous
cette arche improvisée, en chantant des airs de ronde. Les jeunes
gens de l'extrémité se retrouvent en tête, forment une arche à leur
tour, et la longue guiilande se dénoue et se renoue ainsi tant
qu'elle a de l'espace devant elle.
La proposition de la femme du maître de forges fut acceptée avec
enthousiasme, puis on discuta le but qu'on choisirait. Les uns indi-
quaient le Hêtre de la Vierge, d'autres VErmitage de Saint-Boch.
— Non, dit M"* Grandfief d'un ton de commandement, allons au
Fond d'Enfer, le chemin est bien plus joli.
Les mains s'unirent, les airs de ronde commencèrent à bourdon-
ner, et la longue file se mit en mouvement. C'était charmant de
voir cette chaîne alerte et souple se dérouler en suivant les sinuo-
sités des tranchées, comme une joyeuse farandole. Les bras s'agi-
taient, les pieds se trémoussaient, les jupes flottantes frôlaient dou-
cement les fougères, les éclats de rire tintaient... Bientôt la file tout
entière disparut sous les feuillées.
L'après-midi avançait... Sous les hêtres du Fond d'Enfer, près
de la source tremblotante, Hélène et Gérard s'étaient rencontrés
comme d'habitude. Bien qu'elle eût apporté sa toile et ses pinceaux,
la jeune fille y touchait à peine; elle contemplait d'un air mélanco-
lique le léger tournoiement des premières feuilles tombantes qui
allaient mollement s'éparpiller dans le ruisseau.
— Vous êtes soucieuse, lui dit Gérard, à quoi pensez-vous?
— A nous, répondit-elle gravement.
— Et c'est ce qui vous attriste!.. Ne sommes-nous pas heureux?
— Le serons-nous longtemps? J'ai comme un pressentiment
qu'on nous soupçonne et qu'on nous épie. L'autre soir, après vous
avoir quitté, j'ai rencontré cette couturière, la petite Reine, et à la
façon dont elle m'a dévisagée j'ai cru qu'elle se doutait de quelque
chose.
— Vous regrettez d'être venue ?• .
— Non, reprit-elle vivement; si j'ai peur, ce n*est pas pour moi...
Je pense à mon père, qui est si bon, et dont ht position serait com-
promise, si la découverte de nos rendez-vous amenait un éclat.
— Vous avez raison, soupira Gérard, et je suis un égoïste. — II
était devenu pensif à son tour. — Cette situation ne peut pas se
prolonger, s'écrîa-t-il tout à coup avec emportement; je vous aime,
je suis maître de ma personne, et je ferai entendre raison à mon
père...
Hélène ouvrît de grands yeux; son regard demi -incrédule et
demi-interrogateur avait l'air de dire : Comment vous y prendree-
vous?
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LE MARU6E DE «ÉRABD. i83
— Je le supplierai de nouveau , continua Gérard, et s'il est in-
flexible, je le menacerai de quitter la maison.
La jeune fille secoua la tête , et un sourire erra sur ses lè-
vres. — Tel que vous me l'avez dépeint, il vous laissera partir, et
après 7. •
— J'attendrai mes vingt-cinq ans, et je lui ferai des sommations.
Hélène fronça les sourcils. — Ce sera moi alors qui refuserai, ré-
pondit-elle fièrement, je n'entrerai jamais dans une famille dont le
chef m'aura repoussée.
Gérard eut un geste de découragement./ Il pouvait à peine par-
ler, tant le chagrin lui serrait la goi^e. Hélène s'en aperçut et en
fut touchée; elle s'efforça de prendre un air gai, et, lui tendant
la main: — Bah! dit-elle, ne pensons plus aux choses tristes...
à quoi bon perdre notre après-midi à nous tourmenter? Regardez
comme la combe devient belle à mesure que le soleil s'abaisse... Il
fait bon ici; je voudrais remplir mes yeux de tous les détails de ce
paysage, afm de ne l'oublier jamais!
Ses regards se promenèrent lentement sur les pentes boisées où
l'ombre descendait par grandes masses, sur les ronciers pleins de
mûres et les prés déjà fleuris de veilleuses. Pendant ce temps, la
main de Gérard n'avait pas quitté la sienne; ils restaient muets l'un
près de l'autre, et autour d'eux régnait le calme assoupissant des
derniers beaux jours. La nature en automne a des langueurs eni-
vrantes , môme pour les caractères les mieux trempés. L'inexpé-
rience de ces deux jeunes âmes, mal armées contre de pareilles
séductions, ajoutait encore à la voluptueuse griserie de la tiède
journée de septembre. Hélène et Gérard se sentaient amollis et en-
traînés; les paumes de leurs mains semblaient se confondre et ne
plus former qu'une même chair. Leurs yeux channés échangeaient
de longs regards si troublans que leurs cœurs en étaient oppressés
et que leurs lèvres en devenaient froides. Dans le silence des bois,
le ruisseau jetait quelques notes cristallines, et un rouge-gorge mo-
dulait sa petite chans(m caressante et voilée. Les yeux bruns d'Hé-
lène attiraient Gérard comme un aimant ; déjà sa tête s'inclinait vers
celle de la jeune fille, et sa bouche était prête à se poser pour la pre-
mière fois sur les claires et magnétiques prunelles, quand une ex-
plosion de voix confuses suspendit brusquement ce baiser sur ses
lèvres surprises,... et soudain, du haut d'une tranchée, la longue
chaîne de la porte de Saint-Nicolas dévala bruyamment jusqu'au
fond de la ctnnbe. M"* Grandfief en tête.
Ce fut un coup de foudre. Les deux jeunes gens s'étaient à peme
rendu compte de ce qui se passait que déjà la bande joyeuse s'épar-
pillait le long du ruisseau. Aux chants et aux éclats de rire succéda
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hSà ItETÏJE DES DEUX MONDES,
un silence solennel ; on venait de reconnaître les deux amoureux,
Hélène, rouge de confusion, s'était penchée sur son esquisse; Gé-
rard s'était levé et se tenait près d'elle, pâle et les lèvres serrées.
Les nouveau- venus, qui pour la plupart ne s'attendaient pas à pa-
reille rencontre, paraissaient aussi embarrassés que ceux qu'ils ve-
naient de surprendre; M"" Grandfief seule n'avait pas perdu son
sang-fioid. Elle passa devant le malheureux Gérard sans daigner le
regarder, puis, s'adressant d'un air froidement ironique à la jeune
fille : — Nous vous dérangeons, mademoiselle! — murmura l'im-
pitoyable matrone. Elle jeta un coup d'œil sur la toile à peine
couverte de couleur, et continua : — C'est bien joli ce que vous
faites IkU,
Sans plus s'inquiéter de Tattitude d'Hélène, elle se retourna vers
ses compagnons : — Poursuivons notre promenade, dit-elle, et lais-
sons M*^* Laheyrard à ses occupations.
Elle se dirigea vers un sentier qui s'enfonçait sous bois, et toute
la file des dames et des jeunes gens la suivit, non sans avoir lancé
de malicieux regards vers les deux coupables et sans s'être montré
du geste leurs mines décontenancées. Dès que la bande fut mas-
quée par le taillis» les ricanemens commencèrent à éclater, des
conversations s*engagèrent , et le vent apporta jusqu'aux oreilles
d'Hélène celte cruelle réplique de M"* Grandfief : — Bahl c'est fort
heureux pour elle; la voilà compromise, et elle aura un prétexte
pour se faire épouser !
Peu à peu les branches cessèrent de frissonner, le bruit des pas
diminua, les voix s'affaiblirent, et de nouveau le silence régna sur
la combe; on n'entendait plus que les notes claires du ruisseau et
le gazouillis du rouge-goi^e, qui, un moment effarouché, avait bra-
vement repris sa chanson, Gérard osa alors regarder Hélène, qui
était restée immobile, le front dans ses mains. H fut effirayé de
l'expression tragique de sa figure pâlie, et il laissa échapper une
douloureuse exclamation.
— Ah ! murmura la jeune fille, je crois que je suis perdue I
Le jeune de Seîgneulles la contemplait d'un air égaré et se tor-
dait les mains. — C'est moi qui vous perds! s'écria-t-il;... cette
misérable femme se venge sur vous de ce que j'ai refusé sa fille !
H allait et venait le long du ruisseau, maudissant M"* Grandfief,
balbutiant des paroles incohérentes et complètement démonté. —
Qu'allons-nous devenir? dit-il enfin, quel parti prendre?.. Demain
la ville entière saura tout, et mon père ne me le pardonnera ja-
mais!
Au milieu de ce désarroi, Hélène démêlait confusément que Gé-
rard avait une peur effroyable du chevalier, et que cette terreur lui
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tE MAEIAGE DE GERARD.
ôtait toute liberté de penser. Elle sentit qu'il fallait avoir du cou-
rage pour deux, se leva, rassembla son attirail de peinture et teindit
la main à son compagnon.
— Séparons-nous 1 fit-elle tristement, retournez à la ferme et
n'en bougez point de quelques jours.
— M*enfermer là-bas sans nouvelles de vous, s'écria Gérard, ja-
mais!.. Je m'y consumerais à petit feu... Je rentre à Juvigny pour
y tenir tète à l'orage.
— Je vous le défends I reprit Hélène d'un ton résolu, vos empor-^
temens achèveraient de tout gâter. Obéissez-moi, si vous m'aimez.
Faites-vous oublier pendant cinq ou six jours, jusqu'à ce que Marins
vous écrive... Adieu, pensez à moi!
Elle serra rapidement la main de Gérard et s'éloigna dans la di-
rection de Juvigny. — Hélène ! s'écria-t-il navré ; — mais elle ne
l'écoutait plus, et bientôt sa robe claire, que les cépées laissaient
entrevoir par instans, disparut tout à fait à un détour du sentier.
Elle rentra chez elle par le chemin le plus court et trouva la
maison encore tout émue de la mésaventure de Marins. Tonton et
le Benjamin lui contèrent comment leur frère était revenu de son
déjeuner et comment il avait fallu le porter dans sa chambre; mais
Hélène était trop inquiète pour prêter une oreille attentive au ba-
vardage des enfans. . Pendant tout le dîner, elle resta silencieuse,
osant à peine lever les yeux sur M. Laheyrard, à qui on avait caché
la nouvelle équipée de son fils atné. Au sortir de table, elle prétexta
ime migraine pour se réfugier dans sa chambre. Là, son cœur se *
dégonfla, et elle put pleurer. Qu'allait-elle faire maintenant? De-
main, ce soir peut-être, l'histoire du Fond d'Enfer courrait la
ville, et il ne manquerait pas de gens charitables pour en informer
M. de Seigneulles, ou même M. Laheyrard. La position, déjà si dif-
ficile, de l'inspecteur à Juvigny recevrait le contre-coup de ce scan-
dale et en serait fatalement ébranlée. Ses larmes redoublèrent à
cette pensée, et en même temps les méchantes paroles de la mère
de Georgette lui bourdonnèrent aux oreilles. — La voilà compro-
mise, avait dit M"' Grandfief, et elle aura un prétexte pour se faire
épouser. — L'indignation qu'elle ressentit de cette supposition in-
jurieuse releva brusquement son courage abattu. — Non, murmura
sa fierté révoltée, je leur montrerai que, malgré mes étourderies,
je vaux mieux qu'eux tous !..
Peu à peu l'idée de retourner à Paris pour y chercher un em-
ploi d'institutrice fit de nouveau du chemin dans son esprit. Le
complet enivrement qui s'était emparé d'elle pendant tout un mois
lui avait fait oublier ses projets de départ; mais l'esclandre du Fond
d'Enfer venait de dissiper pour toujours ce mirage de bonheur. Elle
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Ji-ViÇWp
A 86 REVUE DES DEUX MONDES.
ne conservait plus d'illusions et sentait bien que son amour était
perdu. Gérard n'oserait jamais lutter contre son père, et, Tosât-il,
toute son énergie viendrait se briser contre Tentôtement du vieux
gentilhomme. Les querelles domestiques l'irriteraient sans amener
aucun résultat, et, qui sait? plus tard, son cœur s'aigrissant et se
fatiguant, il finirait par regretter d'avcrir rencontré Hélène et de
l'avoir aimée. Non, elle ne voulait pas qu'il en arrivât à la mau-
dire, et ce rôle de trouble-famille lui répugnait. Il valait mieux dis-
paraître. Dès qu'elle serait loin de Juvigny, on l'oublierait ; le si-
lence se ferait sur la scène du Fond d'Enfer, et M. Laheyrard ne
risquerait plus de perdre sa place. — Elle se répétait toutes ces
choses, tandis que les derniers rayons du couchant glissaient obli-
quement dans sa chambre, et qu'à travers la cloison retentissaient
les sonores ronflemens de Marins, auteur inconscient de cette tragé-
die intime. Son ancienne maîtresse de pension de la rue de Vaugi-
rard lui avait souvent proposé de rentrer chez elle pour y enseigner
le dessin. Hélène écrivit quelques mots à la hâte pour lui annoncer
son arrivée et lui demander l'hospitalité; puis elle alla jeter sa lettre
à la poste.
Quand elle rentra, elle se sentit plus tranquille et naoins mécon-
tente d'elle-même. A dix-huit ans, on a la passion du dévoûment et
du sacrifice. Hélène procéda sur-le-champ à ses préparatifs de dé-
part. Elle vida tous ses tiroirs, empaqueta les menus objets qu'elle
aimait : — la gublande de ronces fleuries qu'elle portait au bal
de Salvanches, les livres favoris qu'elle lisait avec Gérard, deux ou
trois fleurs séchées cueillies par lui, puis ses modestes petites robes
si peu coûteuses et pourtant si élégantes. — Oui, songeait-elle en
disposant chaque objet au fond d'une grande caisse à compartimens,
du moins de cette façon, lorsqu'il pensera à moi, aucune amertume
ne gâtera la douceur de ses souvenirs, il me reverra toujours comme
j'étais au bal de Salvanches, il ne se repentira pas de m'avoir con-
nue, et me gardera dans son cœur un petit coin bleu qu'aucun
nuage n'obscurcira jamais... Cette certitude sera ma consolation làn
bas quand j'habiterai avec des étrangers, loin de mon père et de
lui. — La maison s'était endormie profondément; on n'entendait
plus au dehors que de lointains roulemens de voitures et le tio-tac
sonore d'un métier de tisserand. La caisse était remplie ; Hélène es-
suya une larme, ferma le couvercle et se déshabilla en songeant,
avec des sanglots plein la gorge, que cette nuit serait la dernière
qu'elle passerait dans la maison de son père.
Le lendemain, dès l'aube, le sommeil de plomb qui avait cloué
Marins sur son lit pendant dix-huit heures se dissipa lentement. Le
poète, s'éveillant Javec la bouche sèche et la tête lourde, s'aperçut
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LE MARIAGE DE GERABD, A 87
que son Ht n'était pas défait et qu'il s'était cndonni tout habillé.
Il se frotta les yeux, omTÏi sa fenêtre, plongea sa lête dans Teau
fraîche, et, comme si cette immersion eût opéré nne condensation
subite dans son cerveau embrumé de fumées vineuses, tout k coup
il se souvint. Il revit ses deux voisins de table au rire narquois, les
verres pleins jusqu'au bord de ce traître vin pelure d'oignon, les
singuliers regards de M™* Grandfief, et se rappela l'étrange faron
dont la conversation avait été amenée sur les amours de Gérard* Dn
frisson terrible lui passa dans le dos. — Double brute que je ^uisl
s'écria -t-il en se donnant un foimidable coup de poing, j'aurai
dit quelque sottise 1
11 courut immédiatement trouver sa sœur dans l'atelier» où elle
était occupée à empaqueter ses brosses et sa boîle de couleurs. Il
entra Toreille basse et la mine déconfite, — Ma pauvre ïlélt-ne,
commença-t-il tout penaud, je me suis grisé hier cooime un éco-
lier, et j'ai grand'pcur d'avoir divagué plus que de raison. — H lui
fit le récit du déjeuner, A mesure qu'il parlait, ses souvenirs se
réveillaient plus vifs, et il avait pleinement conscience de son im-
pardonnable iudiscrétionp
Hélène lui tendît la main. — Oui, Marius, répondit-elle douce-
ment, tu as trop parléj et nous allons tous en pâtir. — A son tour,
elle lui conta la scène du Fond d'Enfer et la conduite de M™'' Grandi fief,
Marius sentit ses jambes fléchir et fut forcé de s'asseoir. — Ane,
idiot 1 s'écria-t-il en se prenant lui-même aux cheveux, que ne t'ar-
TachaiS"ta la langue?.. Je comprends maintenant pourquoi cette
maudite prude tenait ses gros yeux braqués sur moi I Elle a ramassé
mes sots propos et en a fait son profit*.. Ah! pauvre petite sœur»
que vas-tu devenir, et quel grand misérable je suis I ^ — Et le co-
lossal Marius se mil à pleurer comme un enfant,
— Ne te désole pas, dit Hélène touchée de son désespoir, il y a
là dedans de notre faute à tous, et c'est encore moi la plus |cou-
pable.,. Je ne t en veux pas, grand étourneau I
Elle lui tapa gentiment sur l'épaule en essayant de lui prendre
les mains. — Gifiles et morsures! gronda tout à coup Marius, les
cboses ne peuvent pas en rester là... Je cours à la Grange-AUard,
Gérard est un galant homme, nous irons ensemble trouver son
père, et il faudra bien que cette vénérBi)l6 aile de pigeon donne
son consentement de gré ou de force.
— Tu ne feras rien de tout cela, Marius, interrompit Hélène^avec
fermeté.
— Comment I s'écria le poète en bondissant, tu veux te laisser
compromettre sans exiger la réparation qui t'est due?
— Je veux rester ce que je suis : une honnête flUe» et je n'en-
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^'^f-mm^
A 88 BEYCE DES DEUX MONDES.
tends pas qu'on in*accuse de spéculer sur un scandale pour faire
un beau mariage. Inutile d'insister, ajouta -t -elle en mettant sa
main sur la bouche de Marius, qui allait se récrier, ma résolution
est prise, j'ai écrit à M'" Le Mancel et je partirai ce soir pour Paris.
Le poète, abasourdi, haussa les épaules. — Mon bon Marius, con-
tinua Hélène, écoute-moi, et, pour ta punition, obéis-moi... Dne
fois partie, on m'oubliera, et il faut à tout prix éviter un éclat qui
rejaillirait sur notre père. Songe à ce que deviendrait la maison,
s*ii perdait sa place?,. Je partirai ce soir, à la nuit; tu iras louer
une voiture et tu m'accompagneras jusqu'à Blesmes, où je prendrai
le chemin de fer— Ce n'est pas tout, tu vas me jurer de ne rien
dire à Gérard avant que je te le permette... Je ne veux pas qu'il
fasse un coup de tête. — Elle s'arrêta un moment , décrocha du
mur une étude de fleurs des champs, et reprit : — Plus tard, quand
tout se sera apaisé, tu lui donneras cette petite toile en souvenir de
moi.,. Elle lui reparlera de nos bonnes promenades...
Les larmes lui montaient à la gorge et l'empêchaient de parler,
mais elle voulut être brave jusqu'au bout et les renfonça énergi-
quement, Marius ^ qui Tadmirait » la serra dans ses bras. — Je ne
suis pas digne de baiser l'ourlet de ta robe, s'écria-t-il; mais c'est
L^gal, si tu voulais...
Elle l'arrêta d'un coup d'œil résolu. — Fais ce que je t'ai dit,
laisse- moi et ne parle de rien ici avant le déjeuner.
Marius parti, Hélène mit son chapeau, et par une rue détournée
se glissa jusqu'à Téglise Saint-Étienne. Elle n'était pas dévote, mais
elle avait une religion à elle, pleine de superstitions naïves et de
soudaines ferveurs. Elle fit allumer im cierge que le sacristain
plaça sur un trident où deux lumignons fumeux achevaient de se
consumer, puis elle s'agenouilla dans l'ombre et improvisa une élo-
quente prière. — Mon Dieu, disait-elle, que mon départ soit une suf-
fisante expiation ; permettez que je sois seule à souffrir de ma faute I
— Elle n'osait pas ajouter : — Faites que Gérard ne m'oublie pas!
— mais, du fond de^son cœur, ce vœU s'élançait, caché sous les ailes
de sa prière. Quand elle releva la tête, la vieille église lui sembla
plus froide et plus austère que d* habitude. Les piliers, verdis par
l'Immidité, jetaient une obscurité plus épaisse sur le coin où elle
s* (tait placée; le Christ, suspendu au mur entre les deux larrons,
avait une expression navrante d'abattement et de souffrance, et le
noir squelette de marbre, œuvTe d'un vieil artiste lorrain, tendait
vers elle son sablier avec un geste de menace. Les épaules d'Hélène
frissonnèrent, et elle quitta l'église toute transie. Au moment où
elle tournait l'angle de la prison, pour regagner la rue du Tribel,
elle se trouva en face de Francelin Finoël. Le bossu l'avait vue en-
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LE MARIAGE DE GEHÂRD. ^89
trer à Saint-Ëtienne, et il la guettait à la sortie, — Je voudrais vous
dire deux mots, murmura-t-il avant qu'elle eût pu i'évilers bien
que vous m'ayez fermé votre porte, je n'ai pas de rancune,* et vous
n'avez pas de plus sûr ami que moi,,.
Elle pressait le pas sans répondre» mais il était résolu à la suivre.
— Eh bienl continua-t-U , ce que j'avais prédit ne s'est pas fait
attendre... Vous voilà compromise, et on ne parle que de vous en
ville; quant à moi, je ne crois rien de ce qu'on raconte, et la preuve,
c'est que je viens vous renouveler ma demande.,, Voulez-vous me
donner votre main en échange de mon nom?
Le rouge monta au front de la jeune fille. Le scandale était donc
bien grand, pour que Finoël se fût senti encouragé dans son inju-
rieuse poursuite?..
— Vous avez l'âme plus basse que je ne supposais, réponJit-
elle indignée.
— Et vous, l'espoîr bien tenace! répliqua-t-il ; après ce qui s* est
passé hier, comptez-vous encore épouser M, de SeigneuUesf
— Je compte quitter la ville ce soir, monsieur, et mon dernier
chagrin en partant sera de vous avoir vu et entendu.
Elle releva la tête, écrasa le petit bossu d'un regard méprisant et
rentra chez elle.
Au déjeuner, Marins lui glissa dans l'oreille ; — La voiture est
retenue pour ce soir, à huit heures. — Le moment était venu de
rompre le silence, et le cœur d'Hclène battait violemment; elle ne
pouvait se décider à faire connaître sa résolution à M< Laheyrard,
qui la regardait d'un air de sollicitude inquiète. — Je parlerai
tout à l'heure, se disait-elle, — et elle ajournait sans cesse la mi-
nute fatale. Enfin, quand on se leva de table , elle murmura d'une
voix mal assurée : — Petit père, tu sais que M"*' Le Mancel insiste
pour que je revienne chez elle; j'ai beaucoup réfléchi à sa proposi-
tion, et je suis décidée à l'accepter,
M. Laheyrard pâlit, et M"® Laheyrard demeura bouche béante* —
Je partirai le plus tôt possible, continua rapidement Hélène; j'ai dit
mes raisons à mon frère, et il les approuve, n'est-ce pas, Marius?
Le poète bredouilla quelques mois en signe d'approbation , et,
ne sachant quelle contenance tenir, se mit à bourrer sa pipe.
— Comment, comment! balbutia le vieil universitaire, nous ver-
rons,... rien ne presse.
— Il faut profiter des bonnes dispositions de M™* Le Mancel, et je
compte partir ce soir.
A ces mots de départ. Tonton et le Benjamin , qui adoraient Hé-
lène, commencèrent à pleurer en s' accrochant à ses jupes, — Mais
c'est insensé, s'écria M"* Laheyrard stupéfaite, ce soir, y songes-tu?
Ton trousseau n'est pas prêt, ta malle n'est pas faite 1
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^•f^i
i90 REYUE DES DEUX MONDES.
— Pardon I j'ai emballé le nécessaire; tu m'enverras le reste plus
tari
— On n'a jamais rien yu de pareil, poursuivit la femme de l'in-
specteur; il n*y a que toi pour avoir de semblables fantaisies... Que
vont dire les voisins en te voyant partir comme si tu avais commis
un crime?
— Les voisins diront ce qui leur plaira, répliqua nettement Hé-
lène, je n'ai pas l'habitude de me soucier de leur opinion.
M. Laheyrard restait muet; il prit le bras de sa fille et l'entraîna
dans le jardin. — Mon enfant, soupira le pauvre homme, ce brusque
départ doit avoir une raison que tu me caches. .. Est-ce que quel-
qu'un t'a molestée ici?
— Non, petit père, je suis aussi heureuse que possible; seule-
ment, tu sais, il faut songer à l'avenir. •• Voilà les enfans qui gran-
dissent, et tes appointemens n'augmentent pas à mesure que s'al-
longent les dents des deux bambins.
— Je comprends, je comprends, tu es une brave fille;... mais
moi, que vais-je devenir sans toi? Tu étais ma compagnie et ma
joie... Enfin il ne faut pas que les pères soient trop égoïstes... Em-
brasse-moi I
Elle lui sauta au cou en s'elTorçant de ne pas montrer ses larmes*
L'après-midi se passa tristement. A la nuit tombante, le cabriolet,
conduit par Marins, attendait devant la porte. M""® Laheyrard jugea
le moment venu de montrer sa douleur et fondit en larmes. Les en-
fans firent chorus. Hélène les embrassa tous , en gardant ses der-
ni^^ baisOTS pour son père. — Écris-moi de longues lettres! dit le
bonhomme avec des sanglots dans la voix.
— Allons, en route, s'écria Marius, qui se tenait à quatre pour
ne pas pleurer, il se fait tard, et il ne faut pas manquer le train.
Hélène grimpa sous la capote du cabriolet, qui partit au petit
trot. Afin de ne pas traverser la ville, Marius fit un détour par la
route de Combles. Ils atteignirent les bois au moment où la cloche
du couvre-feu sonnait neuf heures. Tous deux gardaient le silence;
on n'entendait que les sabots du cheval sur la route sonore et le
claquement du fouet que Marius agitait d'une façon nerveuse. —
Ainsi, dit tout à coup le poète à sa soeur, tu ne veux pas que je pré*
vienne Gérard?
— Non, je t'en prie I répondit résolument Hélène.
Marius, qui semblait choqué du stoïcisme de sa soeur, se contenta
de pousser un grognement sourd, et la conversation toinba. Quand
on parvint au sommet du plateau, à un endroit d'où la route domi-
nait une vaste étendue de forêt, la lune, émergeant tout à coup à
l'horizon, jeta ime longue nappe de lumière but la cime mouton-
nante des bois, tu fit inriller au loin les toits d'une ferme* Marius M
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LE MÂBIAGE DE GÉRARD. &91
leva debout sur le siège , et désignant avec son fouet les pignons
aigus qui se profilaient sur le ciel : — Tiens, murmura-t-il entre
ses dents, on aperçoit d'ici les toits de la Grange- AUard... Et dire
que ce pauvre Gérard se morfond là-bas, sans se douter que nous
passons à une portée de fusil de son gttel
Hélène sentit son cœur battre à coups redoublés, elle ne put s'em-
pêcher de se soulever sur son banc et de regarder dans la direc--
tion indiquée. Grâce au clair de lune, on distinguait nettement la
ferme avec ses pièces de terre enclavées dans le taillis, ses granges
aux murs bas, et la tourelle de son pigeonnier. La jeune fille em-
brassa tous ces détails d'un regard avide. Elle n'aurait eu qu'un
mot à prononcer, et Marins ne se serait pas fait prier pour fouetter
son cheval du côté de la ferme. Elle aurait surpris Gérard, pensif
au coin de l'âtre de la cuisine; leurs mains auraient pu se serrer
une fois encore. •• La tentation était forte, et un mois auparavant
elle y eût certes succombé ; mais les chagrins de ces deux derniers
jours avaient mûri sa raison, et tari cruellement cette sève étourdie
qui bouillonnait jadis dans son cerveau. Elle se mordit les lèvres,
ferma les yeux, et, se rejetant dans son coin, se contenta de dire à
son frère : — Presse ton cheval, nous n'arriveroné jamais pour
l'heure du train I
Harius fit retentir l'air sonore d'un long sifflement, et le cheval
prit le trot. — Les femmes sont étonnantes! s'écria-t-il en regar-
dant Hélène à la dérobée... Il y a en elles un tas de complications
mystérieuses qui me laissent ébaubi.
— A propos de quoi dishta cela? murmura Héltoe.
— A propos de toi, parbleu !.. Tu quittes Juvigny sans tambour
ni trompette pour aller apprendre à des bambines à fake des yeux
et des oreilles, c'est très courageux , j'en conviens; mais enfm tu
ne songes pas à ce que va souifirir l'ami Gérard... Il t'aime après
tout, bien qu'il soit un tantinet poule mouillée, il t'aime, et tu n'as
pas l'air d'y prendre garde.
Toutes ces réflexions entraient comme des flèches aiguës dans le
eœur d'Hélène. Elle n'eut pas le courage de répondre, se bornant à
détourner la tête pour qu'un rayon de lune ne trahit pas les larmes
qui lui emplissaient les yeux.
— Oui, continua impitoyablement le poète en fouettant son
maigre locatis, vous autres femmes vous n'avez pas le crâne con-
struit comme nous; vous êtes dures, vous êtes féroces, vous ne sa-
vez pas aimer.
— Assez, Marins I balbutia-t-elle d'une voix suppliante, tu me fais
du mal!
Elle cacha sa figure dans le fond du cabriolet et feignit de dormir.
Peu à peu, grâce au bercement de la voiture et aussi à la mauvaise
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102 liErUE DES DEUX MONDES.
nuit qu'elle avait passée, ses paupières s'alourdirent, un demi-som*
meil ferma ses yeux encore humides. C'était plutôt de l'engourdis-
sèment qu'un vrai repos; au moindre cahot, ses yeux se rouvraient.
Elle entrevoyait, comme dans un rêve, les lisières des bois se dé-
coupant sur les champs nus, les coteaux de vignes aux pampres
frissonnans, les ormes de la route aux formes contournées et mena-
çantes, puis les villages aux portes closes, aux fenêtres noires, où
des chiens enfermés dans les granges saluaient par des aboiemens
le passage du cabriolet. Ses paupières s'abaissèrent de nouveau;
quand elles se relevèrent, on traversait les plaines champenoises,
aux ondulations à peine sensibles , où des troupeaux de moutons
campaient à côté de la maisonnette roulante du berger; un siffle-
ment de locomotive retentit au loin, des lumières commencèrent à
scintiller.,. C'était la gare de Blesmes.
Hélène se réveilla tout à fait; les larmes n'avaient pas eu le temps
de sécher sur ses joues qu'on était déjà arrivé. Marins déchargea
lestement la malle et fit enregistrer les bagages. Bientôt ils se re-
trouvèrent tous deux seuls dans la salle d'attente , mal éclairée par
une lampe fumeuse. Le pauvre garçon vit alors la figure bouleversée
de sa sœur, et son cœur se serra. Hélène, le front appuyé contre la
porte vitrée, regardait haleter la locomotive qui allait l'emporter
loin de tous ceux qu'elle aimait. — Allons, dit-elle, adieu, mon bon
Marins, sois gentil pour le père...
— Ah ! mille millions de serpens, s'écria le poète, tu pleures,
Hélène, et sans mes étourderies tout cela ne serait pas arrivé!..
Comme je voudrais tenir cette maudite Grandfief entre quatre murs,
je lui ferais payer cher ses perfidies!
— Piiiï, Marius, sois sage! dit-elle en le menaçant du doigt.
— Sage ! ce n*est guère dans mes cordes; mais par les Érynnies,
je te jure que je te vengerai !
— Les voyageurs pour Paris, en voiture! — cria l'employé en
ouvrant la porte vitrée.
Le frère et la sœur s'embrassèrent encore une fois, puis les por-
tières se fermèrent; Hélène, par la glace ouverte, envoya un dernier
baiser à Marias, et le train partit.
X.
Dès que je serai loin, on oubliera tout, s'était souvent dit Hélène
pour s'encourager à partir; — mais elle connaissait mal la province,
ou plutôt elle était trop Parisienne pour la comprendre. A Paris,
un événement, si scandaleux qu'il soit, a beau tomber avec fracas
dans le houleux océan de la grande ville, la rumeur qui le suit est
promptement étoufi'ée par le tumulte des foules sans cesse renou-
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'^rryf^
LE MARIAGE DE GÉRARD. hOi
velées, par la clameur plus forte des scandales rivaux qui lui suc-
cèdent. Il n'en va pas ainsi dans le lac tranquille et silencieux de la
vie de province; le moindre caillou qui roule dans ces eaux somno-
lentes y réveille mille ëchos sonores et produit à la surface une lente
succession de cercles onduleux qui vont toujours en s' élargissant.
L'habitant d'une petite ville, qui épie, derrière ses rideaux discrète-
ment tirés, les allées et venues de ses voisins, et qui en fait son
unique préoccupation, accueille un scandale comme un gibier rare,
un régal de haut goût qu'il faut savourer avec onction. Il l'assai-
sonne avec des ingrédiens merveilleux, le f^t cuire à petit feu avec
un raffinement particulier; il en déjeune et il en dîne pendant des
mois.
Le brusque départ d'Hélène, loin de faire oublier l'aventure du
Fond d'Enfer, lui donna du relief et l'agrémenta de commentaires
tout neufs, aussi ingénieux que peu charitables. Les motifs de cette
fuite étaient trop simples et trop généreux pour que personne eût
l'idée de les accueillir comme vraisemblables; on en chercha d'au-
tres, et l'imagination des habitans se donna pleine carrière. L'une
des premières, la petite Reine insinua en secouant la tête que la
cause de ce départ précipité était probablement plus grave qu'on
ne supposait. — Quand on n'a rien à se reprocher, disait cette scru-
puleuse personne, on ne se sauve pas comme une criminelle, et si
M"*' Laheyrard a quitté la ville en catimini^ c'est qu'elle voulait
peut-être cacher les suites trop visibles de ses promenades aux bois.
— Là-dessus la grisette clignait de l'œil et fredonnait en manière
de conclusion un refrain grivois très connu. Bientôt on se murmurait
à l'oreille que M. Gérard de Seigneulles avait sérieusement compro-
mis Hélène. Cette calomnie, accueillie d'abord par des mines hypo-
critement incrédules, fit bientôt le tour de la ville, et comme la jeune
fille, par ses allures indépendantes, ses espiègleries spirituelles et
son éclatante beauté, avait excité plus d'une jalousie, cette mé-
chante supposition trouva créance presque partout.
Parmi les accusatrices d'Hélène, l'une des plus acharnées et des
plus dangereuses fut M"' Grandfief. Elle ne l'accablait pas ouverte-
ment, mais elle avait une façon terrible de chercher à la disculper.
— Pour ma part, disait-elle avec un soupir, je n'ai jamais cru au
mal, et la charité chrétienne nous défend les jugemens téméraires;
mais, quand je songe à la déplorable éducation qu'a reçue cette mal-
heureuse enfant, je suis obligée de reconnaître que tout est pos-
sible. Pas de principes, pas de tenue, et une mère qui ne la sur-
veillait jamais!.. Comment voulez- vous qu'une jeune fille aussi
abandonnée ne tourne pas au mal? C'est ce que je ne me lasse pas
de répéter aux mères qui ont des filles : « Mesdames, ayons des
principes, sans quoi les meilleures qualités ne servent de rien. »
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i9h REnJ£ DES DEUX MONDES.
Dieu merci, Georgette a été élevée autrement! Je n'ai même pas
Toulu la mettre au couvent; mes yeux ne l'ont jamais quittée, elle
n'a pas de secrets pour sa mère, et je lis dans son cœur comme dans
une eau limpide. Aussi je répondrais d'elle conmie de mot
^ Quant à M"® Georgette, toutes ces rumeurs circulant sur le compte
d'Hélène la rendaient profondément rêveuse. Bien qu'elle fût fort
ignorante en certaines matières et d'un esprit peu pénétrant, ces
gloses à mots couverts sur le départ de M"* Laheyrard, ces allusions
saisies au vol sur la façon dont elle avait été compromise et sur les
résultats de sa conduite légère, faisaient singulièrement travailler
son imagination de fille curieuse et naïve. Elle se demandait, non
sans un certain trouble, comment ces mystérieuses promenades au
Fond d'Enfer avaient pu si vite aboutir à de si scabreuses consé-
quences. Il n'est pas de jeune fille de dix-huit ans, si ingénue
qu'on la suppose et si discrètement élevée qu'elle puisse être, qui
n'ait agité maintes fois dans sa petite tête le problème inquiétant du
mariage et de ses suites. Georgette avait, comme les autres, été en-
vahie par cette préoccupation très féminine, et l'eilrayante aven-
ture d'Hélène piqua plu3 vivement encore' sa curiosité mal satisfaite.
Gomment l'amour, en dehors du mariage, pouvait-il déterminer une
si étrange métamorphose?.. Georgette n'en était plus, comme Agnès,
à croire que les enfans se font par l'oreille, mais ce mystère ne l'en
inquiétait pas moins. Elle était d'autant plus intriguée que sa con-
science n'était pas complètement tranquille. Ce modèle des jeunes
filles à principes avait, à l'endroit de Marins Laheyrard, quelques
menues peccadilles à se reprocher : un sonnet imprudemment ao-
cqpté au bal, un serrement de mains prolongé à la fin d'une valse,
et même deux ou trois œillades fort tendres échangées dans la rue.
Dans son ignorance candide, Georgette en venait à se demander si
elle ne glissait pas ellennême sur le chemin périlleux où Hélène
avait fait une si terrible chute, et en même temps, par une singu-
lière contradiction, tout à travers ses scrupules elle ne pouvait
s'empêcher de rêver complaisamment à ce grand beau garçon de
poète, si hardi, si tapageur et si séduisant...
Les commérages allaient leur train, se glissant de maison en mai-
son et faisant la boule de neige dans le trajet. Ils ne s'arrêtèrent
qu'au seuil du logis des Laheyrard et à la porte de M. de SeigneuUes.
Encore pénétrèrent-ils dans cette dernière demeure avec Manette,
qui les rapportait de chez les fournisseurs; mais la vieille servante
connaissait trop bien le chevalier pour ne pas tenir sa langue; quant
au taciturne Baptiste, il ne soufflait mot comme de coutume. En
dépit de cette réserve, M. de Seigneulles était inquiet; on eût dit
que, comme un vieux solitaire à la randonnée, il flairait quelque
chose dans le vent. La veille, au moment où il était entré dans le
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f**T-
LE MABUGE DE GÈBJiRDé i9&
salon de M''* de Travanette, la conversation commencée avait brus*
quement cessé; les habitués avaient pris des mines discrètes et em-
barrassées; la vieille dame elle-même avait paru gênée et ne s'était
pas informée de la santé de Gérard. Un visiteur survenant ayant
tout à coup parlé de la fuite de M"« Laheyrard, un silence général
avait suivi cette phrase intempestive, tandis que des regards lancés
obliquement au nouveau-venu avaient eu Tair de lui signaler la pré-
sence du chevalier. M. ;de SeigneuUes était rentré fort rêveur à la
maison, et n'avait desserré les lèvres que pour boire et manger;
puis il était remonté dans sa chambre en sifflotant l'air de la Belle
Bourbonnaisey ce qui, d'après Manette, était toujours signe d'orage.
Le lendemain, jour de barbe, M. de SeigneuUes était déjà installé
dans sa cuisine, quand Magdelinat fit son apparition d'un air plus
obséquieux et avec une échine plus flexible encore que d'habitude.
Le barbier connaissait naturellement toutes les rumeurs qui avaient
mis la ville en émoi; mais depuis l'affaire du bal des Saules il était
payé pour se montrer circonspect , et malgré son humeur bavarde
il resta muet pendant toute l'opération. Ce fut M. de SeigneuUes
qui le premier rompit le silence. — Eh bien I dit-il , Magdelinat,
quoi de nouveau?
— Rien, monsieur le chevalier, absolument rien.
— Hum !.. Vous n'êtes guère au courant pour un homme de votre
métier... Ignorez-vous que notre voisine. M"* Laheyrard, a quitté
Juvigny?
— Pardon, répondit le barbier, je savais tout cela; mais je croyais
inutile de vous ennuyer de pareils commérages.
— n n'y a pas de commérages, c'est un fait, poursuivit innocem^
ment M. de SeigneuUes.
Magdelinat le regarda d'un dr ébahL Trompé par la mine impas-
sible de son client, il s'imagina que le chevalier connaissait l'aven-
ture et s'en souciait médiocrement. Il reprit donc de son air le plus
doucereux : — Oui, le fait n'est pas douteux*., malheureusement;
mais vous savez, on exagère toujours, et U ne faut o-oire que le
demi-quart de ce qu'on raconte.
M. de SeigneuUes fit un soubresaut. — Et que diantre peut-on
raconter? s'écria-t-il en dardant ses yeux gris sur Magdelinat, qui
recula efirayé. — Le malheureux coifleur comprit qu'il avait commis
une bévue et tenta de raccommoder les choses. — Des âneries, dit-U
en^affectant un air dégagé, le monde est si méchant ! Pour ma part,
je gagerais qu'il n'y a là dedans qu'une étourderie, et que M. Gé-
rard n'est pas coupable. . •
— ^^ Gérard !.. mule du papel que fait encore mon fils dans cette
ridkule affaire?
Le^chevalier s'était levé furieux , et d'un geste de colère avait
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i90 REVUE DES DEUX MONDES.
poussé Magdelinat dans un coin de la cuisine. Le coiffeur^ plus pâle
que sa serviette, essayait de se dégager et jetait yers la porte des
regards désespérés. — Ai-je nonuné M. Gérard? murmura-t-il, ma
langue aura fourché. En pareil cas, sait-on jamais quel est le père
de l'enfant?
— De l'enfant?.. — M. de SeigneuUes prit l'infortuné Magdelinat
par sa cravate, et le collant contre le mur : — r Ah 1 cria-t-il d'une
voix étrwglée par le saisissement, maudite béte, tu en sais plus
que tu n'en veux direl Dépêche-toi de parler net, sinon je t'arrache
ta chienne de langue, et je la cloue entre deux chouettes à la porte
demafoulerie!..
— Que voulez-vous que je dise? balbutia Hagdelmat à demi suf*
foqué, je ne sais que ce qu'on raconte dans toute la ville; on pré-
tend que la fille de l'inspecteur était enceinte lorsqu'elle est partie,
et il y a de méchantes gens qui ajoutent, qui supposent...
— Que c'est mon fils qui l'a mise à mal 1
— On a l'air de le dire, mais je n'en croîs rien.
— Eh ! croyez-le ou non, s'écria le chevalier en faisant pirouetter
Magdelinat, vous imaginez-vous que je me soucie de votre opi-
nion?.. Décampez, monsieur... Magdelinat, et ne remettez [dus les
pieds chez moi.
Le coiffeur s'enfuit sans demander son reste; quant au chevalier,
il demeura debout sur le seuil, comme une statue de pierre. Il était
atterré. Manette le regardait en tremblant de tous ses membres, et
dans la cuisine on aurait entendu trotter une souris. Tout à coup
M. de SeigneuUes se débarrassa de sa robe de chambre, et la lan-
çant au nez de Manette : — Ma redingote I dit-il d'une voix sourde.
Quand il fut habillé, il courut chez l'abbé Volland, et lui fit subir
un interrogatoire en règle. Le curé savait qu'Hélène s'était réfugiée
à Paris dans une pension de la rue de Vaugirard, il connaissait toutes
les calomnies débitées sur le compte de la jeune fille, et, bien qu'il
ne la crût pas coupable, il se trouvait obligé de convenir en soupi-
rant que la malheureuse enfant avait contre elle toutes les appa-
rences. Cette conclusion était loin de rassurer le chevalier; il resta
enfermé pendant une heure avec l'abbé, et il sortait à peine du pres-
bytère lorsque Gérard, tout poudreux, apparut au détour de la route
qui débouche sur le pâquis. Le jeune homme avait )es traits tirés,
les yeux creux et la mine inquiète. Pendant quatre mortels jours, il
avait attendu à la Grange-Allard la lettre promise par Hélène. Il ne
dormait plus, ne tenait pas en place, et faisait chaque jour des
courses désespérées jusqu'à la lisière de la forêt. A chaque instant,
il était sur le point d'enfreindre la défense de la jeune fille et d'ac-
courir à Juvigny; mais la crainte d'accroître par sa présence le mal
déjà causé le retenait cloué à l'orée des bois, ou le renvoyait dé-
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LE MARIAGE DE GÉRARD. &97
courage à la Grange-Allard. Enfin le matin ^u cinquième jour, n'y
teaant plus, il avait quitté la ferme, il arrivait fiévreux et haletant
à Juvigny. Il traversa rapidement le pâquis, s'engagea dans la rue
du Tribel, et s'arrêta devant sa porte au moment où M. de Sei-
gneulles rentrait du presbytère.
A la vue du coupable, les yeux du chevalier lancèrent des éclairs
furibonds, et il fut sur le point d'exhaler sa colère en pleine rue ;
néanmoios le bouillant gentilhomme eut la force de se contenir, et,
montrant la porte du vestibule à Gérard , qui se tenait devant lui
la tête découverte : — Montez dans ma chambre, dit-il, j'ai à vous
parler.
Le ton dont cet ordre était formulé ne laissait aucun doute sur
la situation d'esprit de M. de Seigneulles. Gérard lisait dans les
lueurs orageuses de ses yeux gris et les lignes rigides de ses lèvres
pâles les signes précurseurs d'une grande colère. — Allons, pensa-
t-il tout en gravissant les marches, il connaît l'aventure du Fond
d'Enfer; tant mieux, je n'aurai pas l'embarras de la lui conter moi-
même, et le terrain sera tout préparé. — Ils arrivèrent sur le pa-
lier du premier étage, dont la fenêtre donnait sur la cour et les
jardins. Gérard lança un coup d'œil furtif de ce côté, cherchant à
apercevoir derrière les arbres la figure d'Hélène, qui lui aurait re-
donné du courage; mais M. de Seigneulles ne lui en laissa pas le
temps» D'un geste impérieux, il poussa son fils dans sa chambre.
— Monsieur, dit le vieux gentilhomme en refermant violemment
la porte, regardez-moi en face et répondez-moi franchement une
fois dans votre vie... Connaissez-vous l'histoire qui court la ville?
— Oui, mon père, répliqua Gérard, persuadé que le chevalier
faisait allusion aux rendez-vous du Fond d'Enfer.
— Ainsi c'est la vérité... et vous l'avouez! s'écria douloureuse-'
ment M. de Seigneulles.
— Je l'avoue.
Le chevalier resta un moment silencieux; l'aplomb de son fils le
confondait. — Quelle honte! pensait-il, et il ose en convenir; à
quelle époque vivons-nous, juste ciel 1 — Vous devriez vous cacher
à cent pieds sous terre, s'écria-t-il, après avoir commis une pareille
scélératesse*
— Le mot est un peu fort I murmura Gérard, à qui l'exagération
paternelle arracha un sourire. •
— Sangrebleu ! fit M. de Seigneulles indigné, avez-vous encore
le front de rire? J'ai dit scélératesse, et je maintiens le mot ; il n'est
pas trop fort pour qualifier la chose.
— La chose n'a rien que de naturel. Vous avez été jeune, mon
père, et vous auriez agi tout comme moi»
TOMi m. — 1874. 33
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A98 BEVUE DES DEUX MONDES»
— Jamais! répliqua l'austère chevalier abasourdi ; ah çà, dtes^-
vous un homme d'honneur, monsieur?
— Je le crois.
— Je commence à en douter, moi... Enfin, au point où en sont
les choses, que comptez-vous faire?
— Je venais vous le demander, répondit Gérard d'un air de dé-
férence.
— Me le demander! exclama H. de Seigneulles tout à fait hors de
hiî; vous n'avez donc pas de sang dans les veines? C'était avant de
commettre la faute qu'il fallait prendre mon avis. Vous disiez que
j'ai été jeune comme vous... Croyez-vous donc que, si pareil mal-
heur m'était arrivé, j'aurais été quêter des conseils sur la façon de
me conduire? Nous avions une autre manière de comprendre nos de-
voirs, nous autres ! Ce que j'aurais fait, monsieur? J'aurais sellé un
cheval et je serais allé à la recherche de cette jeune fille, que vous
avez laissée partir après l'avoir indignement compromise.
— Hélène est partie ! balbutia Gérard. •
— Ne faites donc pas l'ignorant! continua le chevalier en piéti-
nant à travers la chambre ; pouvait-elle rester ici dans la situation
où vous l'aviez mise?.. Eh bien ! où allez-vous? s'écriar4r-il en voyant
Gérard s'élancer vers la porte.
— Faire ce que vous me reprochez de n'avoir pas fait plus tôt ,
répondit le jeune homme, qui était devenu très pâle; je vais la re-
trouver.
— Restez! dit impérieusement M. de Seigneulles en lui saisissant
le bras.
— Mon père, laissez-moi sortir.
— Je vous le défends! Vous avez assez commis de sottises, c'est
à moi d'agir comme je l'entendrai.
Gérard, irrité par cette résistance, faisait de violens efforts pour
gagner la porte. Le chevalier était devenu furieux; le jeune homme
se cabrait comme un cheval sauvage sous l'éperon, et witre eux
commença une lutte silencieuse qui menaçait de devenir tragique.
Le père et le fils ne se connaissaient plus, il n'y avait en présence
que deux hommes que la colère aveuglait. Heureusement l'ancien
garde du corps avait encore la poigne solide; il retrouva sa vigueur
d'autrefois et finit par clouer sur un fauteuil Gérard, qui perdait ses
forces peu à peu. Alors, se dégageant brusquement avec une vivacité
étonnante à son âge, le chevalier fit un bond vers la porte et sortit
après avoir enfermé son fils à double tour.
Le jeune homme, épuisé et consterné, restait affaissé dans son fau-
teuil. Les reproches et les anathèmes de M. de Seigneulles bourdon-
naient encore à ses oreilles. Tout ce qui venait de se passer depuis
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LE HABUGE DE GÉBARD. A99
un quart d'heure lui faisait Tefifet d'un cauchemar. Il entendit vague-
ment dans la cour les piaffemens de Bruno, que Baptiste tenait par
la bride, les éclats de la voix de son père et les réponses de Manette
effarée. — Qu'on m'apporte ma grande valise! criait le chevalier.
— La valise, reprenait la servante; sainte Vierge ! il y a dix ans
qu'on ne s'en est servi, étes-vous dans votre bon sens, monsieur de
Seigneulles?
A quoi le bouillant chevalier répondait par des piétinemens et des
jurons d'impatience. Enfin après un bruyant remue-ménage et force
exclamations, la valise fut bouclée à la croupe du cheval. Gérard,
qui s'était rapproché de la fenêtre, vit son père sauter en selle et
donner à sa bête un vigoureux coup de cravache. Bientôt les sabots
du cheval résonnèrent sur les pavés de la rue du Tribel. Le cheva-
lier était partL
En relevant la tête, Gérard aperçut dans le jardin voisin Marins
Laheyrard, qui fumait le long des channilles de la terrasse. — Ah I
pcnsa-t-il, je vais donc enfin avoir une explication 1 — Sans se préoc-
cuper de se faire ouvrir la porte close par M. de Seigneulles, il en-
jamba la fenêtre et se laissa tomber sur le sol de la cour, à deux pas
de Baptiste ébahi. En deux minutes, il eut rejoint Marins sous les
arbres du verger.
— A la bonne heure I s'écria celui-ci en lui tendant la main, vous
ne TOUS êtes pas laissé clottrer comme un écolier... Je savais bien,
moi, que vous viendriez à la rescousse.
— Hélène?., dit Gérard.
— Partie, répliqua Marins avec un soupir, la place n'était plus
tenable après l'algarade du Fond d'Enfer... Ah! mon pauvre ami, j'ai
eu de bien grands torts envers vous I — Et, mettant de côté toute
fausse honte, le poète confessa franchement sa folle conduite au dé-
jeniner des chasseurs et les conséquences désastreuses qu'elle avait
eues. — Hélène, ajouta-t-il, a fui devant les rancunes de M"« Grand-
fief; mais je suis resté sur la brèche, et je mitonne à cette détestable
prude un plat de ma façon.
Gérard insista pour connaître la résidence d'Hélène, et Marins
finit par lui nommer la rue et la maison où sa sœur s'était réfugiée.
— Merci ! s'écria le jeune de Seigneulles, je partirai tantôt pour
Paris ; voulez-vous m'y accompagner ?
— Non, pas maintenant... Je couve ma vengeance et ne veux pas
la laisser perdre;. •• mais, mon pauvre ami, qu'espérez-vous faire
là-bas?
— Je veux, repartit Gérard d'un ton résolu, voir Hélène, lui
montrer que mon cœur n'a pas changé, et ne rentrer ici qu'en la
ramenant comme ma femme.
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500 BEnJE DES DEUX MOICDES*
Ses yeux étincelaient, sa figure avait pris une expression éner-
gique qui ne lui était pas habituelle. Marins le regarda un instant
avec surprise^ puis, lui frappant vigoureusement sur Tépaûle : —le
vous aime, vous! dit-il, vous êtes un homme !.. Partez dont, et
heureuse chance !.. Descendez hôtel du Parnasse, rue de..« Le pro-
priétaire a une bonne tète; mais ne vous recommandez pas de moi,
il vous mettrait honteusement à la porte.
Le soir même, Gérard de SeigneuUes, juché sur l'impériak de
l'omnibus qui dessert Juvigny, partait pour la gare de Blâmes.
XI.
Pendant ce temps, M. de SeigneuUes trottait de son côté sur la
route de la station. L'impatient chevalier, trouvant que les bornes
kilométriques n'en finissaient pas, éperonnait jusqu'au sang le pa-
cifique Bruno, qui ne comprenait rien à ces façons d'aller. En dépit
de son aversion pour les chemins de fer et toutes les inventions mo-
dernes, le vieux gentilhomme aurait voulu déjà être au fond d'un
\i'agon et rouler vers Paris. — En ce moment, songeait-il, il existe
au monde des gens qui ont le droit d'accuser les de SeigneuUes
d'une action déloyale... Sur son champ d'azur jusque-là immaculé,
l'écusson de la famille porte maintenant une ignominieuse tache
noire. — Cette seule idée lui faisait monter le rouge au front. Il sen-
tait qu'il n'aurait plus de repos tant que cette tache ne serait pas
effacée. Comment il s'y prendrait pour enlever cette flétrissure, il
n'en savait rien encore, et il osait à peine s'appesantir sur ce point
délicat. — Avant tout, se disait-il en maudissant la nécessité où le
réduisait la folie de son fils, il faut que je voie cette funeste créature.
Quelle sorte de personne vais-je trouver ? Dieu seul le sait. Quelque
aventurière aux regards enjôleurs et aux mines effrontément ensor-
celantes. Si encore Gérard avait compromis quelque pauvre fille
timide et réservée; mais non, il faut que je tombe sur une de ces
sirènes parisiennes, sans principes et sans éducation... Sangrebleu I
— Il détestait cordialement Hélène, il lui en voulait d'être venue à
Juvigny pour bouleverser ses projets et gâter l'avenir de son fils. -^
En même temps, par une étrange contradiction, il ne pouvait pen-
ser à cette enfant de dix-huit ans, perdue par la faute de Gérard,
sans des bouillonnemens d'indignation. L'orgueil nobiliaire, le sen-
timent de l'honneur, l'égoïsme paternel, se livraient dans cette âme
bornée et loyale des combats formidables. — Je n'aurai de tran-
quillité que lorsque je l'aurai vue! s'écriait-il à travers champs,
maudite route, elle est donc interminable!..
Peu à peu néanmoins la distance diminua; du haut d'une côte.
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LE MARIAGE DE GERARD. 501
M. de SeigneuUes aperçut les bâtimens de la gare et entendit le sif-
flet d'une locomotive. Il crut que le convoi partait sans lui, et, pi-
quant des deux, il se lança à fond de train sur le plan incliné de la
route. Malheureusement les forces de Bruno n'étaient pas à la hau-
teur des impatiences de son maître; à un tournant, le cheval butta,
s'abattit, et le fougueux gentilhomme fut jeté sur un tas de pierres.
Des paysans qui labouraient un champ voisin accoururent; on ra-
massa M. de SeigneuUes, qui avait la figure écorchée et ne pouvait
plus se tenir sur ses jambes; quant à Bruno, il était affreusement
couronné. Le village se trouvant à peu de distance , on transporta
dans l'unique auberge le cavalier meurtri, suivi de sa monture
éclopée, et on alla chercher le médecin de la gare.
M. de SeigneuUes souffrait beaucoup de la jambe gauche et se mor-
dait les lèvres pour ne pas crier, tandis qu'on le déshabillait; mais
la souffrance physique n'était rien auprès de l'irritation morale qu'il
ressentait en songeant aux retards causés par cette chute malencon-
treuse. Après avoir tâté le malade dans tous les sens , le médecin
déclara qu'il n'y avait rien de fracturé. La jambe seule était forte-
ment contusionnée et s'enflait à vue d'œil. — Ce n'est rien, dit-il,
buvez de l'arnica, appliquez-vous dix sangsues au-dessus du genou,
et tout ira bien.
— Je pourrai partir demain? s'écria M. de SeigneuUes.
— Non pas, mais dans quatre jours, si vous êtes sage... Dix sang- ,
sues, entendez-vous?.. '
— Quatre jours 1 maugréa le chevalier dès que le docteur fut
parti, c'est impossible; ce carabin veut ma mort. — Et, se levant sur
son séant, il ordonna qu'on lui allât sur-le-champ quérir qua-
rante sangsues.
— Pardon, objecta l'aubergiste, le médecin a dit dix...
— Le médecin est un âne, répliqua impérieusement M. de Sei-
gneuUes, obéissez!
Quand les sangsues furent apportées, le chevalier renvoya tout
le monde et se mit en devoir de se les appliquer successivement
toutes les quarante au-dessus du genou. En sa qualité de militafre,
M. de SeigneuUes ne croyait guère qu'aux remèdes de chevaux, et il
s'était fait in petto ce merveilleux raisonnement : — si avec dix sang-
sues j'en ai pour quatre jours, je puis être sur pied demain en qua-
druplant la dose. — C'est ce qu'il appelait une médication énergique;
très énergique en effet, car, au bout de trois heures, perdant tout
son sang et plus pâle que ses draps, le chevalier se sentit défaillir
et n'eut que le temps de demander du secours. Le médecin, mandé
à la hâte et informé des prouesses de son patient, jetait les hauts
cris. — Vous voilà dans un joli étatl grogna-t-il, et vous en avez
maintenant pour quinze jours... On n'est pas sot à ce point-là.
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502 RETUE DES DEUX MONDES.
M. de SeigneuUes, en tout autre temps, eût vertement relevé
rinsolence de cet Esculape campagnard, mais il n'avait mènie plus
la force de s'indigner. Il se contenta de pousser un soupir mélanco-
lique et se renfonça désespérément dans ses couvertures...
Tandis que le père de Gérard se morfondait à l'auberge de
Blesmes, Marins Laheyrard, à Juvigny, songeait de plus en plus à
tirer vengeance de M"* Grandfief. La morgue intolérante de cette
revèche personne, qui s'érigeait dans la ville en grand justicier, avait
toujours singulièrement agacé les nerfs du poète; mais surtout il
ne pouvait lui pardonner le complot du Fond d'Enfer et le départ
d'Hélène. Chaque matin, il s'éveillait en jurant de ne pas quitter le
pays avant d'avoir châtié l'orgueil de la dame. En attendant, et pour
commencer à lui être désagréable, il faisait la cour à sa fîUe Geor-
gette.
Depuis le bal de Salvanches où M"* Grandfief avait accepté un son-
net de sa façon , Marins s'était aperçu que la sournoise personne le
regardait d'un œil fort doux. Je ne sais si elle avait apprécié suffisam-
ment les flamboyans^quatrains et les étranges tercets du poète, mais
une fille accueille toujours avec plaisir des vers qu'elle croît avoir
inspirés. Georgette avait serré précieusement les rimes du je^ine
Laheyrard, et elle les relisait en cachette sans trop y rien com-
prendre. Le joyeux Marins était bien l'amoureux qui devait plaire à
cette ingénue. Intrépide danseur et bon vivant, ayant la mine fleu-
rie et la barbe touflue, l'œil hardi et la langue dorée , il apparais-
sait à Georgette comme un être singulièrement séduisant et irrésis-
tible. Les filles bien élevées ont toujours eu du goût pour les mauvais
sujets, et M"*» Grandfief trouvait l'amour du poète savoureux comme
un fruit défendu. Elle rencontrait Marins à toutes ses sorties, et de-
puis quelque temps il ne manquait plus la grand'messe à Saint-
Etienne. Campé non loin de son banc, il lui dardait de flambantes
œillades et lui donnait de coupables , mais délicieuses distractkms.
Les folles entreprises du poète lui faisaient éprouver un frisson
qui ajoutait encore au charme de cette cour clandestine. Depuis
le fameux déjeuner, Marins n'avait pas mis les pieds chez les Grand-
fief; mais les soirs de lune Georgette, accoudée à la fenêtre de sa
chambre, le voyait rôder autour des clôtures de Salvanches , et
l'innocente se le représentait déjà escaladant les murailles et ac-
crochant une échelle de corde à son balcon. Elle se couchait alors
avec de naïves terreurs, rêvait de son amoureux, se relevait par-
fois pour courir pieds nus à la fenêtre et regarder s'il était encore
là, planté sous quelque platane de la promenade endormie.., V&a
à peu Marins lui-même prit goût à cette amourette, commencée par
bravade et continuée pour le plaisir de vexer M"" Grandfief. L'^-
pétissante beauté de cette petite provinciale, ses joues de brugnon
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LE MARUGE DE GERARD. 503
mûrissant, sous ses yeux uoirs hypocritement baissés , ses lèvres
rouges et gourmandes avaient de quoi séduire ce robuste garçon,
dont les goûts rabelaisiens juraient étonnamment avec la poésie
funèbre et nostalgique. Insensiblement son imagination s'échaulËt,
son cœur d'abord très calme s'émut à son tour; bref, ce qui n'a-
vait été qu'un jeu au début finit par devenir, non une grande
passion, — Marins n'était pas taillé pour ces sentimens-là, — mais
un caprice très vif et suflisamment sérieux.
On venait d'atteindre l'époque des vendanges. C'est le moment où
le paysage de Juvigny, ordinairement trop vert ou trop gris, prend
tout à coup des teintes d'une intensité et d'une magnificence abso-
lument méridionales. Dans les bois, les alisiers rougissent, les hê-
tres se mordorent, et les chênes ont dfis tons couleur de tan. De
loin, la forêt ondule comme une mer aux sombres vagues d'un violet
pourpré ; mais c'est surtout au revers des vignobles que se donne
pour les yeux une vraie fête de diaprures éclatantes et artistement
fondues. Sur les molles ondulaticHis des collines barroises, l'au-
tomne jette un manteau qui fait penser aux merveilles des plus ri-
ches tissus de l'Orient. Les pampres, métamorphosés par la maturité,
y étalent toute la gamme des rouges et des jaunes : splendeurs cra-
moisies, verts pâles, ors rutilans, fraîches rousseurs d'aurore, tout
cela harmonieux et chantant comme une symphonie magique. En
bas les feuillages argentés des saules, en haut les blanches va-
peurs de l'horizon marient doucement aux colorations ardentes des
bois et des vignes la verdure des prés et l'azur du del. L'arrière-
saison , qui est presque toujours belle, ajoute encore à la joviale
physionomie du pays. Alors tout Juvigny est en liesse. La vigne est
la principale richesse du sol, et, quand la récolte abonde, chaque
propriétaire vide quelques vieilles bouteilles du fond de sa cave
en l'honneur de la vendange nouvelle. Dès l'aube, vendangeurs et
vendangeuses s'en vont par bandes et chantent dans les rues; les
routes sont tout le jour sillonnées de béions chargés de raisins; les
fouleries ouvrent leurs grandes portes charretières et laissent voir
dans leur profondeur obscure les ventres éncMrmes des cuves et les
bedaines plus rondelettes des tonneaux rangés au long des murs.
Vers midi, les dames et les jeunes filles partent pour les vignes et
vont se mêler aux travailleurs; on emporte le goûter et on le sa-
voure en plein air, à la marge d'un pré, puis, conune les bons su-
jets de Grandgou^er, on s'en va vers les saussaies, et là, sur l'herbe
drue, tous dansent des rondes, o tant baudement que c'est passe-^
temps céleste les voir ainsi soy rigoller... )> Dans chaque cardrie^
l'écho renvoie des clameurs et des cbanscms. On ne rentre à la ville
qu'à la brune, avec le dernier bilouy et la journée se termine par
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50& BEVUE DES DEUX MONDES.
un gras souper, arrosé de vin pelure d'oîgnon et tout retentissant
d'éclats de rire. C'est un temps de liberté et d'allégresse Upageuse,
où tous les rangs sont confondus, toutes les pruderies laissées de
côté. La molle odeur vineuse qui s'exhale des pressoirs et embaume
l'air invite encore à ce laisser-aller familier.
Marins Laheyrard n'avait garde de manquer à ces agapes provin-
ciales , d'autant qu'il espérait y retrouver M"* Grandfief. Le dieu
des amoureux le servit à point, et une belle aprës-dlnée, dans la
vigne d'un de ses amis, il rencontra Georgette près des jeunes filles
du propriétaire, qui vendangeaient elles-mêmes, mêlées aux femmes
de journée. Pour surcroît de chance, elle était venue seule, M"^ Grand-
fief, retenue au logis par une migraine, avait consenti à confier sa
fille à une amie. C'était pour le poète une précieuse aubaine, et il
en profita, comme bien vous pensez. On vendangea côte à côte,
mangeant à la même grappe, goûtant dans la même assiette et pro-
fitant de la familiarité des rondes pour se serrer la main. Le soir,
quand on rentra en ville, le propriétaire de la vigne retint Marina
à souper, et au dessert déboucha deux bouteilles de Champagne en
l'honneur des dames. Georgette, qui ne dédaignait pas le vin mous-
seux, se laissa tenter et vida une flûte tout entière. Le poète ne fit
pas non plus la petite bouche, et, quand on se leva de table, les cer-
veaux étaient échauffés, les yeux brillans et les lèvres babillardes.
La femme de chambre de Georgette l'attendait, et il fallait par-
tir. Elle passa dans une pièce voisine pour prendre un manteau et
s'apprêter; à la faveur du remue-ménage général, Marius, très gail-
lard et ne se rendant pas trop compte de ce qu'il faisait , se glissa
hors de la salle à manger et se mit à la recherche de la jeune fille.
Il vaguait lentement par le corridor à demi éclairé quand,, du haut
du palier, il vit M"* Grandfief venir à lui. Elle gravissait allègre-
ment l'escalier en fredonnant une valse et en tenant à la main son
chapeau de paille. Jamais elle n'avait paru si jolie à Marius, co-
quettement décoiffée, le nez au vent, les joues roses et la bouche
souriante. Ses gros yeux étincelaient, et, comme elle était essoufflée,
sa jeune poitrine ronde soulevait doucement l'étoffe du corsage, fai
dit que Marius avait une pointe de Champagne, Georgette elle-même
était émoustillée; la promenade, la légère excitation du raisin mordu
à la grappe, la gaité du souper, tout cela lui avait monté au cer-
veau. Elle était si fraîche et avenante, le palier était si solitaire,
que, ma foi, Marius sentit un démon amoureux qui le poussait; sans
parler, il prit les deux mains de Georgette, qui souriait, et appliqua
un baiser droit sur ses lèvres épanouies. Elle en fut tout étourdie
d'abord; soit éblouissement, soit terreur, soit peut-être aussi parce
qu'elle trouvait à ce baiser impertinent je ne sais quelle douceur
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us HARUGE DE CÉRÂRD. 505
non encore goûtée, elle ne fit pas un mouvement, et Marius, — les
poètes sont pleins de fatuité, — crut sentir que les lèvres de Geor-
gette ne fuyaient pas trop les siennçs. Tout à coup elle poussa un
petit cri , une porte venait de s'ouvrir, et Reine Lecomte, qui se
trouvait au nombre des vendangeuses, s'était montrée sur le seuil.
M"* Grandfief se dégagea d'un air indigné et s'enfuit toute rouge,
tandis que Marius, avec cet aplomb superbe que donne une demi-
griserie, descendait l'escalier, enchanté de son aventure, se pour-
léchant au seul souvenir de ce baiser, et murmurant en son par-
dedans : — Attrape, madame Grandfief I
Georgette rentra confuse et songeuse à Salvanches. Elle éprou-
vait intérieurement une sensation étrange, inquiétante, faite de
terreur et de plaish*, d'angoisse et de langueur. Quand les lèvres
de Marius avaient touché les siennes, il lui avait semblé qu'il lui
passait alternativement de la neige et du feu dans les veines, son
cœur s'était serré délicieusement, et, — il fallait bien se l'avouer,
quoiqu'elle en rougît, — elle avait eu le désir que ce baiser se pro-
longeât pendant des heures. Maintenant encore elle croyait sentir
l'impression de ces lèvres audacieuses sur les siennes, quelque chose
comme un fruit savoureux et brûlant écrasé sur la bouche... Bien-
tôt cependant une peur terrible envahit son âme de dévote et d'in-
gtoue; c'était un péché qu'elle venait de commettre, et ce de-
vait être un afireux péché, puisqu'il laissait après lui une fièvre si
troublante et si douce I Hélène Laheyrard, si cruellement punie et
compromise, n'avait peut-être pas conmais une faute pire... Et si,
par une punition du ciel, ce détestable péché allait avoir pour elle
les mêmes funestes conséquences que pour la fille de l'inspecteur !..
Cette crainte bizarre la fit frissonner des pieds à la tête. Il ne lui
fut plus possible de penser à autre chose. Quand elle se trouva
seule dans sa petite chambre, son efiroi redoubla. Elle se regarda
un moment dans son miroir et détourna brusquement la tête, l'éclat
de ses yeux l'épouvantait. Bien sûr, il s'était passé en elle quelque
chose de nouveau et de terrible, elle avait la fièvre, elle éprouvait
un frémissement inexplicable. — Ah I mon Dieu, que vais-je de-
venir I pensait-elle en enfonçant sa tête brune dans l'oreiller, et
cette mauvaise langue de Reine, qui a tout vu et qui va tout dire I..
Demain je serai la fable de la ville. — Elle sanglotait et se désolait
bien bas; elle ne s'endormit que fort tard et rêva toute la nuit d'Hé-
lène Laheyrard.
Au réveil , elle courut de nouveau à son miroir. En voyant ses
yeux cernés, ses traits tirés et ses lèvres pâles, elle n'eut plus de
doute. Assurément elle était perdue, elle aussi. Comment oserait-
elle affironter le sévère regard inquisiteur de sa mère? Il fallait
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506 BETUE DES DEUX MONDES.
pourtant se montrer, et à l'heure du déjeuner elle descendit en
tremblant. Heureusement M"' Grandfief, affairée par des prépara-
tifs de lessive, ne remarqua pas les traits altérés de sa fille. Pen-
dant la matinée, GecMrgette resta muette et anxieuse. Chaque fois
qu'elle passait devant une glace, elle y constatait avec effroi la pâ-
leur de son visage, et ses craintes redoublaient. Son agitation et sa
tristesse n'échappèrent pas à l'abbé Volland, qui vint à Salvanches
dans l'après-midi. Le curé avait connu Georgette tout enfant, et la
traitait encore en petite fille. Il était observateur, et fut frappé du
changement survenu dans ce visage ordinairement épanoui et indif-
férent. Il s'imagina que Georgette regrettait son mariage manqué
avec Gérard, que cette déception la chagrinait plus qu'elle ne vour
lait le dire, et il résolut de s'expliquer làrdessus avec la jeune fille.
Au moment de prendre congé de M"* Grandfirf : — A propos, fit-il
à Georgette, j'ai à te parler au sujet de ce devant d'autel que les
demoiselles du rosaire brodent pour la chapelle de la Vierge, viens
me voir demain au presbytère après la messe de neuf heures.
Cette invitation accrut encore l'anxiété de M"* Grandfief. Le curé
connaissait déjà sans doute toute l'aventure, et l'idée d'un interro-
gatohre la fit frémir. Aussi le lendemain, après une mauvaise nuit,
un terrible frisson la prit quand elle souleva le loiu-d marteau du
presbytère. Le curé venait de rentrer, et se promenait lentenaent
dans sa bibliothèque en attendant la jeune fille. Dès qu'il la vit, il
renvoya sa vieille gouvernante, plaça avec l'habileté d'un juge d'in-
struction son fauteuil à contre-jour, afin que toute la lumière tom-
bât sur son interlocutrice, puis, prenant les mains de Georgette et la
faisant asseoir en face lui : — Eh bien I ma chère enfant, conmi^iça-
t-il, quoi de nouveau à Salvanches?
— Rien, monsieur le curé, maman prépare sa lessive et papa est
à la chasse.
— Et toi, que fais-tu? On dirait que tu t'ennuies, ta figure s*al-
longe depuis quelque temps.
Georgette frémit et devint plus pâle. — Moi? répondit-€lle en
baissant les yeux sous les regards du curé, mais je n'ai rien, je
vous assure.
— Alors d'où te vient cette figure bouleversée?.. — L*abbé Vol-
land la dévisagea de nouveau par-dessus ses lunettes, et remarqua
qu'elle perdait contenance. — Je te dis que tu es changée , pour-
suivit-il, on ne fait pas une mine comme celle-là sans motif. Voyons,
mon enfant, ne sois pas dissimulée, et conte-moi tes petites peines;
tu sais bien que je ne suis pas sévère conmie ta mère et que tu peux
avoir confiance en moi«
— Ah! monsieur le curé, s'écria Georgette, les yeux toujours
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LE MARIAGE DE GERARD. 507
baissés et tordant nerveusement ses mains Tune dans l'autre, je
n*oserai jamais I
— C'est donc bien gros? demanda l'abbé. avec un sourire encou-
rageant.
— C'est impossible à dire, murmura Georgette, puis, comme pous-
sée par les terreurs et les remords qui l'étouffaient : — Monsieur le
curé, j'ai commis ime faute I balbutia-t-elle en tremblant.
— Une faute? reprit l'abbé un peu dérouté. — II. vit la figure
consternée de M"" Georgette et reprit d'un ton plus grave : — Yeux-
tu que je t'entende en confession ?
— Ohl répliqua-t-elle avec un accent tragique, c'est inutile,,.,
car il faudra bien que j'avoue ma position à ma mërei.
Le curé eut un soubresaut qui fit rouler sot fauteuil en arrière. —
Ah çà ! s'écria-t-il décontenancé, de quoi s'agit-il donc et qu'as-tu fait?
— Je crois, soupira la pauvre enfant, je crois que je suis,... que
je suis comme Hélène Laheyrard.
Elle se couvrit la figure de ses mains. L'abbé Volland effaré se
dressa debout sur ses jambes courtes. — Hein 1 grommela-t-il, que
me contes-tu là? as-tu perdu l'esprit?.. Voyons, mon enfant, ex-
plique-toi plus clairement et avec une pleine franchise... Qu'est-il
arrivé? Les fautes de la nature de celles dont tu parles ne se com-
mettent point par pensée, ni même par désir... On ne pèche pas de
cette façon-là... toute seule.
Le curé s'épongea le front, car cet interrogatoire délicat le fai-
sait suer à grosses gouttes.
, — Je n'étais pas seule, reprit Georgette; — puis, fondant en
larmes et devenant tout à coup plus expansive : — Ah! monsieur le
curé, je suis bien perdue, allez!
— Sainte Vierge I s'écria le pauvre curé anéanti et joignant les
mains, quel est le vaurien assez criminel pour?..
— M. Marins Laheyrard.
— Marins!.. Encore!., mais il y a donc une fatalité sur cette fa-
mille!.. Enfin, malheureuse enfant, dis-mpi tout, il n'est plus temps
de rien cacher maintenant. Où cela s'est-il passé?
— Sur l'escalier de M. Corrard, sanglota Georgette.
— Sur un escalier?.. Impudence éhontéel s'écria l'abbé confondu;
enfin quoi? comment?., parle!
Et lambeaux par lambeaux, il arracha la naïve confidence de
M"* Grandfief. Elle avoua tout, en tremblant comme la feuille : la
cour assidue, encouragée, que lui avait faite Marius, l'après-midi
dans la vigne, la légère griserie du souper, le baiser" enfin, le ter-
rible baiser sur les lèvres, — et le plaisir qu'elle y avait pris,
— Et puis? grogna l'abbé indigné.
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508 ^EVUE DES DEUX MONDES.
— C'est tout, murmura Georgette noyée dans ses larmes et sa
confusion.
Le curé respira longuement, avec un soulagement profond. — Tu
me dis bien toute la vérité?
— Hélas! oui, monsieur le curé.
Malgré la terreur qu'il avait éprouvée, Tabbé Volland eut grand'-
peîne à réprimer un sourire. Cette naïveté rémerveillait. Il restait
silencieux, contemplant la manche de sa soutane. A la fin, il se re-
tourna vers Georgette, qui attendait, confuse et larmoyante : — Ma
chère enfant, dit gravement le curé, sèche tes yeux et rassure-toi.
La Providence est miséricordieuse, la chose que tu crains n'anwe
jamais... la première fois. Seulement tiens-toi sur tes gardes, car je
ne répondrais plus de rien en cas de récidive.
Il se leva pour dissimuler une envie de rire et se promena de long
en large, tandis que Georgette essuyait ses joues et se rassérénait
un peu. — Cette affaire, continua-t-il, après avoir adressé une verte
semonce à l'ingénue, n'en est pas moins profondément regrettable;
j'espère que ce mauvais sujet de Marius aura gardé le secret de ses
fredaines, j'irai tantôt lui laver la tète, et, Dieu merci! nous évite-
rons ce nouveau scandale.
— C'est que, murmura humblement Georgette, quelqu*un était
là qui nous a vus. — Et elle raconta la brusque apparition de Rane
Lecomte.
— La peste! ne put s'empêcher de maugréer l'abbé Volland,
voilà qui gâte tout!.. Cette petite fille a une langue de vipère, et
elle a sans doute déjà bavardé... Me voilà obligé maintenant d'en
causer avec ta mère.
A ce seul mot, M"" Georgette se mit de nouveau à pleurer de façon
à toucher le cœur de l'abbé. — Allons, dit-il en la renvoyant à
demi rassurée, ne te désole pas, je prends tout sm* moi, et je ferai
en sorte que tu ne sois pas grondée.
Le jour même, il se rendit à Salvanches, prit M"* Grandfief à part
et lui conta l'affaire. Dès les premiers mots, la vertueuse dame
entra dans une colère rouge contre Marius, jurant qu'elle irait elle-
même dénoncer son insolence à la justice.
— Du calme! reprit doucement l'abbé, dans l'intérêt de Geor-
gette il faudrait au contraire éviter d'ébruiter cette déplorable his-
toire; malheureusement le silence n'est guère possible, la scène a
eu un témoin; Reine Lecomte, la couturière, a tout vu.
Cette révélation ne fit qu'allumer davantage le courroux de
M"»« Grandfief. — Eh bien! s'écria-t-elle, raison de plus pour^-
gnaler à la vindicte publique la violence injurieuse de ce débaudié,
et faire proclamer bien haut l'innocence de Georgette!
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I.E MARIAGE DE GERAED. 509
— Permettez, dit Tabbé, il faut voir les choses comme elles sont :
M. Laheyrard est assurément fort coupable, mais Georgette a aussi
quelques peccadilles à se reprocher; elle m'a avoué qu'elle n'avait
rien fait pour décourager ce jeune écervelé, au contraire...
— G'eçt impossible! protesta M"* Grandfief, ma fille a été trop
bien élevée.. •
L'abbé secoua la tête et raconta tout ce que la jeune fille lui avait
confessé. M"' Grandfief fut consternée. — Suis-je assez malheureuse I
reprit^elle après un long silence, une fiHe à laquelle je n'ai inculqué
que de bons principes. Je vais devenir la risée de la ville. •• Que
faire, monsieur le curé?
— Il y aurait un moyen de remédier à tout le mal, hasarda l'abbé;
Georgette aime M. Laheyrard;... mariez-les.
M"" Grandfief bondit, tout son orgueil se révolta, et elle jeta les
hauts cris. — Jamais ! s'écria-t-elle ; ma fille entrer dans une fa-
mille pareille après la scandaleuse aventure de M"' Laheyrard, j'en
mourrais de honte...
— Eh! madame, répliqua le curé, qui VQUS dit qu'Hélène soit
coupable? Ce qui vient de se passer devrait vous enseigner l'indul-
gence. Georgette est innocente, et cependant demain elle peut se
trouver atteinte par les mômes absurdes calomnies... Croyez-moi,
faites la part du feu et assoupissez tout cela par un mariage.
— Je jetterais plutôt ma fille au fond d'un couvent ! réporidit l'in-
flexible matrone en tournant toute sa colère contre Georgette, c'est
une enfant dénaturée, et je veux la punir.
— Elle est assez punie par la peur qu'elle a eue, riposta le curé;
le mieux est d'éviter un scandale et d'agir en mère prudente...
— Un mariage dans de pareilles conditions, quand ma fille a re-
fusé des partis superbes!.. Non, c'est impossible.
— Enfin, conclut l'abbé en prenant son chapeau et en faisant sa
révérence, réfléchissez encore, pesez le pour et le contre... Je re-
viendrai vous voir demain.
XIL
Pendant que ces choses se passaient à Salvanches, M. de Sei-
gneuUes avait enfin réparé les désordres causés par l'application
inconsidérée des quarante sangsues. Dès qu'il fut rétabli, il prit
Tun des premiers trains et atteignit Paris sans encombre à la nuit
tombante. Il s'installa rue Saint-Dominique, dans un antique et si-
lencieux hôtel meublé, où il avait logé sous la restauration; puis le
lendemain matin, coiffé de son chapeau aux larges ailes, emprisonné
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510 BETUE DES DEUX M(mD£S«
dans sa longue redingote et cravaté de blanc, il se dirigea grave-
ment vers l'institution où s'était réfugiée Hélène Laheyrard.
Le pensionnat de M"* Le Hancel était situé dans cette partie so-
litaire de la rue de Vaugirard qui avoisine le boulevard Montpar-
nasse. Le chevalier n'avait pas fait trente pas le long des grands
murs de ce quartier désert, qu'il s'arrêta net avec les marques
d'une violente surprise. Il se fit un abat-jour de l'une de ses mains
et lâcha un juron énergique en procédant à l'inspection d'un pro-
meneur matineux, dont la figure était à demi cachée par le col re-
levé de son pardessus, et qui n'était autre que Gérard. Le jeune
homme, adossé au mur, contemplait mélancoliquement une haute
porte cochère peinte en vert, au-dessus de laquelle on lisait : Insti^
tution de M^^ Le Mancel, fondée en i838. — Derrière cette porte,
dans la cour qui précédait la maison, deux grands platanes secouaient
leurs ramures à demi effeuillées, entre lesquelles on apercevait un
corps de logis aux fenêtres closes.
— Sangrebleu 1 monsieur, s'écria le chevalier en secouant l'é-
paule du rêveur, absorbé dans sa contemplation, je vous trouverai
donc toujours là où vous ne devez pas être!
Gérard tressaillit en reconnaissant M. de Seigneulles, mais repre-
nant rapidement possession de son sang-froid : — Mon père, com-
mença-t-il...
— Que diantre êtes-vous venu faire ici? interrompit impétueuse-
ment le chevalier.
— Réparer mes torts.
— Vous avez revu cette demoiselle?
— Non, répliqua piteusement Gérard, pendant les huit premières
journées de mon séjour elle était malade, et je n'ai pu la voir; au-
jourd'hui qu'elle est rétablie, on refuse de me laisser entrer.
— On a parbleu bien raison, et votre insistance est déplacée...
C'est à moi de voir M"* Laheyrard, riposta M. de Seigneulles eu
soulevant le marteau de la porte verte.
— Permettez-moi d'entrer avec vous ! murmura le jeune homme
d'une voix suppliante.
— Non certes 1
La porte s'était entre-bâillée; Gérard saisit son père par le bras.
— Mon père, vous allez voir Hélène, soyez bon pour elle, ne me
réduisez pas au désespoir I
— Mule du pape 1 Allez-vous me donner des leçons de conve-
nance?.. Mêlez-vous de vos affaires et retournez à la maison. — Le
chevalier parlait absolument comme si la rue de Vaugirard n'eût
pas été à soixante lieues de la rue du Tribel. — Ou plutôt, reprit-il
après un moment d'hésitation, attendez-moi ici, sur le trottoir*
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LE MARUGE DE GÉRARD* 51 i
M. de Seigneulles pénétra dans la cour, et la lourde porte se re-
ferma. Il avait préparé un billet sur lequel il avait écrit de sa grosse
écriture bâtarde : « Le chevalier de Seigneulles désire avoir un
entretien avec M"* Laheyrard. » Il chargea le concierge de le faire
tenir à la jeune fille, et un quart d'heure après il fut introduit dans
une petite pièce où travaillait Hélène. Une étagère garnie de livres,
quelques chaises de paille, une table sur laquelle une rose de l'ar-
rière-saison s'épanouissait dans un verre, composaient le simple
ameublement de cette chambre, où le chevalier fit son entrée so-
lennellement, la tête droite dans sa cravate blanche, le sourcil
froncé et la bouche pincée.
Hélène, encore toute troublée par l'annonce de cette visite inat-
tendue, se tenait debout près de la table. Ses beaux cheveux bou-
clés, dont l'indépendante désinvolture avait jadis si fort scandalisé
M. de Seigneulles, étaient renoués par un ruban bleu et encadraient
discrètement sa figure pâlie.
— Mademoiselle , commença brusquement le chevalier, je suis
M. de Seigneulles... Hélène s'inclina. — Je n'ai jamais transigé avec
mon devoir, continua-t-il, et, bien que dans cette malheureuse af-
faire vous ayez eu les premiers torts...
— Monsieur, interrompit-elle avec vivacité, vous êtes cruel !..
Je me suis assez punie moi-même en me séparant de tous ceux que
j'aime, et vous devriez m'épargner des reproches, même mérités.
Le chevalier eut un mouvement de surprise. La charmante mu-
sique de la voix d'Hélène le pénétrait malgré lui, et amollissait
d'une étrange façon les dures fibres de ce cœur résistant comme le
vieux chêne. Il releva les yeux, et ne put s'empêcher d'admirer l'at-
titude digne et simple de la jeune fille. Il s'était attendu à des airs
évaporés, à des récriminations ou à une scène de larmes, et il res-
tait confondu de la contenance à la fois fière et résignée de son in- ,
terlocutrice. — Laissez-moi finir, reprit -il, vous ne m'avez pas
compris. Votre conduite personnelle ne me regarde pas , mais j'ai
le devoir de m'inquiéter de celle de mon fils et de réparer ses
sottises. Je suis gentilhomme, et je tiens à l'honneur de ma fa-
ipille.
— Pardon, monsieur» dît Hélène, je ne comprends pas davan-
tage.
— Je vais m'expliquer plus clairement, répliqua le chevalier im-
patienté du peu de perspicacité de M"* Laheyrard, et, comme il
n'avait pas l'art des nuances , il ajouta d'un air grognon : — M(m
fils vous a fait du tort, et nous vous devons un dédommagement.
— Un dédommagement? murmura Hélène en le regardant avec
stupéfaction.
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512 BEYUE DES DEUX MONDES.
— Oui, poursuîvit-il , si dur que soit le sacrifice, nous avons,
nous autres, l'habitude de payer nos dettes sans marchander.
Cette fois la jeune fille trembla d'avoir compris; elle crut que
M. de Seigneulles s'était mis en tête de lui oflrir une compensation
pécuniaire pour prix de son départ de Juvigny. Le rouge lui monta
aux joues, et avec cette promptitude de parole qui lui était natu-
relle: — Ai-je bien entendu? balbutîa-t-elle indignée, que signi-
fient ces mots de dette et de paiement? Seriez-vous venu me prc^K)-
ser un marché?..
— Hein? — murmura M. de Seigneulles. Ces derniers mots avaient
réveillé toutes ses préventions. Il conservait à l'égard des Parisiens
les méfiances du provincial qui craint toujours d'être dupe. Le na-
turel soupçonneux et finassier du Lorrain reprit le dessus. Il songea
qu'il avait peut-être affaire à une de ces matoises personnes qui ne
crient bien haut que pour donner plus de prix à leur résistance, et
il résolut d'éprouver Hélène. Il scruta de ses petits yeux gris les
clairs regards de la jeune fille. — Et quand cela serait? reprit-U
avec aplomb.
— Ce serait pour moi la pire des punitions.
— Ainsi vous refuseriez mes offres, quelles qu'elles fussent?
— Oui certes, s'écria Hélène avec emportement, il faut que vous
me jugiez bien mail Je ne suis pas noble, mais j'ai le cœur aussi
haut placé que vous autres... Pas un mot de plus, monsieur, veuillez
vous retirer.
Elle fit quelques pas vers la porte. Le chevalier, fort confus, mais
enchanté intérieurement, la regardait avec une bienveillance crois-
sante. — Mais, sangrebleu! grommela-t-il, vous ne pouvez pour-
tant pas m'empôcher de réparer les offenses de mon fils?
— On n'offense pas les gens parce qu'on les aime, répondit-elle
avec un sourire attristé, et les torts dont vous parlez sont imaginaires.
— Imaginaires? Pas tant que cela, puisqu'ils vous ont forcée de
quitter Juvigny.
— Ce départ était projeté depuis longtemps, et je n'ai fait que
l'avancer de quelques semaines*.
— Mais vous êtes partie... compromise.
— Aux yeux de quelques personnes qui me haïssent, peut-être;
mais à mes yeux et à ceux de mes amis, nullement... Eh quoi?
parce que j'ai aimé quelqu'un honnêtement, et parce que je me suis
éloignée pour ne pas être un sujet de trouble dans la famille de ce-
lui que j'aimais , je serais compromise? Non , monsieur, ma con-
science est en repos, et mon honneur est intact.
— Pardon, objecta le chevalier, ce n'est pas ce que disent là-bas
vos meilleurs amis.
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lE HABUGE DE GÉRARD. 513
— Et que peut-on dire? s'écria Hélène étonnée.
— On prétend, commença-t-il,... mais Faveu n'était pas com-
mode à faire; il s'arrôta, regarda un monient la charmante figure
de la jeune fille « son front intelligent, ses yeux si limpides et si
sincères, sa bouche spirituelle, dont les lèvres pures et fermes sem-
blaient n'avoir jamais laissé passer un mensonge. Le pauvre cheva-
lier se sentit de plus en plus embarrassé. — Pardonnez-moi, re-
prit-il de sa voix la moins rude, si je m'appesantis sur ce sujet '
délicat; mais je suis venu ici pour parler franchement. On est con-
vaincu à Juvigny que mon fils, — et j'en rougis en vous le disant,
— que Gérard n'a pas cramt de vous compromettre gravement, et
que, si vous avez quitté la ville, c'était pour cacher une faute...
A mesure qu'il parlait, les yeux d'Hélène semblaient s'agrandir
démesurément; elle rougit d'abord, puis tout à coup devint très
pâle, sa gorge était serrée et ses lèvres blanches frémissaient. Ne
pouvant artièuler un mot, elle fit un geste pour supplier le cheva-
lier de s'arrêter; puis elle s'assit près de la table, la figure boule-
versée et le regard fixe. — Moi?., moi?., murmura-t-elle.
M. de Seigneulles, inquiet, la regardait, et conunençait à re-
gretter de lui avoir parlé si rudement. L'ancien garde du corps
s'était trouvé plus à l'aise en 1830, en face des, barricades, qu'en
téte-à-tète avec cette jeune fille abîmée dans sa douleur muette. Il
y avait une telle sincérité dans l'exclamation d'Hélène, une telle ex-
pression d'honnêteté dans tous ses traits, que le chevalier eut honte
d'avoir cru si facilement aux bavardages des gens de Juvigny. —
Mademoiselle!., hasarda-t-il timidement.
Hélène tressaillit. — 0 mon pèrel pauvre pèrel s'écria-t-elle. —
La pensée du désespoir de M. Laheyrard , s'il apprenait cette ca-
lomnie, souleva brusquement les flots de douleur qu'elle essayait
de comprimer dans son cœur. Sa poitrine se gonfla, ses yeux se
mouillèrent, et elle éclata en sanglots. C'était ^un de ces chagrins
naïfs et désordonnés comme en ont les enfans, un orage de larmes
qui menaçait de ne plus s'arrêter. M. de Seigneulles se sentait pro-
fondément remué par cette scène de désolation. Se souvenant de
l'après-midi où il avait été témoin de la tendresse de la jeune fille
pour M. Laheyrard, il se rappela combien était touchant l'amour
d'Hélène et de son père, et il comprit tout ce qu'il y avait de dou-
loureuse angoisse dahs ce cri poussé par M"' Laheyrard. — Sa pre-
mière pensée a été pour son père, songea le chevalier, décidément
je l'avais mal jugée. — Il se rapprocha d'un air repefatant et atten-
dri. Au même instant, la jolie tête blonde d'Hélène, cédant au poids
de cette afiliction trop lourde, se renversa en arrière, et M. de Sei-
-gneulles crut qu'elle allait se trouver mal. Éperdu, ne sachant plus
xo» m. — 1874. / 33
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m RSYUE DES DEUX iriHiBES.
que faire, FinflexiMc cberaKwr s'agenouilla prédpîtamnieBt cfeVant
la jeune fille, et soudain, courbant son altière tête grise, avec les
précautions minutieuses et tendres d'un père pour son enfant ma-
lade, il déposa un baiser sur la main» de M^^* Labeyrard.
— Pardon! dit-elle à travers ses larmes», c'a été plus fort que
Boi... Le coup était si violent et si inattendu I J'ai tout do suite
songé au mal que ces méchancetés feraient à mon père... f ai août
été bien étourdie pour qu'on ait pu imagina" une pareUle chose?..
Je vous en prie, monsieur l ne croyez pas que je me sois oubliée
à ce point. L'amour de votre fils pour moi# tocryourS' éf é aussi dé-
voué que respectueux, je vous le jure, et lui-même vous FaflBr-
mera... Pourquoi ne vous l'a-t-il pas dit déjà?
— Pourquoi? murmura le chevalier confus, damef c^est que je
ne l'ai pas laissé parler; je me suis emporté comme une soupe au
lait, et je suis parti.^» Mais, reprit-il gravement, sa parole est inu-
tile, je vous croîs^ mademoiselle, et je mets à vos pieds mes plus
bumbtes excuses.
Hélène eaauya ses yeux hunrides,. et, s' apercevant tout à coup que
le chevalier avait un genou en terre, elle lui tendit la main pour
le forcer à se relever. — Vous n'avez pas d'excuses à me faire, mon-
sieur de Seigneulles, c'est moi qui ai à vous demander pardon d'a-
voir follement trouÛé votre rqK)S et contrarié vos désirs.
^ Le chevalier fit Un superbe geste d'abnégation ^ — Il &ut être in-
Aulgent ^vec moi^ poursuivit-elle en touinant vers lui ses grands
yeux, j'iai été si mal élevée !.. Quand je suis arrivée à Juvigny, je
me figurais que tout m'était permis^ — ma mère s'occupait à peine
de moi, — et mon père, ajouta-t-elle avec un pâle sourire, n'étsdt
pas sévère comme tant d'autres... U m'a terriblement gâtée!
— Aussi, vous l'aimez, lui! soupira M. de Seigneulles.
— Oh I oui, et une de mes tristesses de chaque jour, c'est de ne
pouvoir plus l'embrasser comme autrefois,
— Patience, vous vous dédommagerez au retouTr
Hélène secoua tristement la tête. — Je ne retournerai plus à Ju-
vigny, dit-elle d'une voix ferme.
— A d'autres ! s'exclama le chevalier, je vous y forcerai bien.
— Vous, monsieur?.. — Elle le regardait avec stup^action.
— Moi, certainement... Vous imaginez-vous que je me sois fait
cahoter huit heures dans ce maudit chemin de fer uniquement pour
venir voua tirer des larmes? Ne comprenez-vous pas pourquoi je
suis ici ? .
La figure d'Hélène s'éclairait peu à peu, et la stupeur y faisait
place à une émotion qui n'avait plus rien de pénible. — Mais, mon-
weur, balbutia-t-elle, je crois, ..^ je ne sais..-
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LE MARUGE DE GÉRARD. Ôl5
— ^*aiiD6z-T(ra6 plus mon fils?
Blé rougissait, et ses lèvres s'agitaient sans trourer une parole.
«- Ne me répondez pas I s'écria le fougueux chevalkr, attendez, je
reviens I
Il s'élança hors de la chambre, descendit quatre à quatre l'esca-
lier et alla retrouver Gérard, qui se morfondait en proie à toutes l«s
transes de l'attente. — Suivez-moi I commanda M. de SeigneuUes
d'un ton iflopétueux.
Le jeune h(»Dme et son père remontèrent lentement l'escalier,
au grand ébahissement des pensionnaires curieuses de l'institution
Le Hanœl. Quand ils furent dans la petite chambre où Hélène, de-
bout et trenablante, se demandait si elle avait rêvé, le chevalier s'in-
clina respectueusement devant elle : — Mademoiselle, dit-il, j'ai
Thonneur de vous demander votre main pour 'mon fils, Gérard de
fieigneulles; — puis, se retournant vers son fils : — Allons, mon-
iteur, ajouta-t-il, baisez la main de votre fiancée.
Il 7 eut un cri, un double cri de joie dans la petite chambre de la
pension. Gérard s'était précipité sur les mains d'Hélène et les cou-
Trait de baisers; le soleil lui-même se mettait de la fête, le brouil-
lard d'octobre &'était déchiré, et un gai rayon clair, passant à travers
les rideaux, courait sur les boucles blondes de la jeune fille, sur
les pétales èe Ta rose épanouie et sur la tête de Gérard, incliné de-
vant celle qu'il aimait. Dans un coin, l'austère chevalier contemplait
cette scène <l'amoiir, écoutait le bruit des caresses et sentait un sin-
gulier enrouement le prendre à la gorge... Il vit le m(»nent où lee
pleurs allaient lui monter aux yeux, et, honteux de cette émotion
envahissanie, il essaya de la renfoncer dans sa poitrine avec un ju-
ron : — Sangrebleu! grommela-tr-ih
Cette exckmatlQn fit relever la tête à Hélène; airachant ses mains
aux caresses de Gérard, elle lui montra son père avec un rapide
-signe des yeux. Le jeune homme comprit, s'élança vers le vieux
gentilfaonmie qu'il serra dans ses bras, et pour la première fois une
étreinte de véritable et chaude tendresse unit VL de SeigneuUes et
son fils...
L'émqi fut grand à Juvîgny, quand les curieux qui flânaient de-
vant l'Hôtel de la Rose d'Or, attendant l'arrivée de l'omnibus du
chemin de fer, en virent descendre un matin Gérard, suivi d'Hé-
lène et du chpvalier. M. de SeigneuUes, rajeuni de dix ans et se re-
dressant de toute la hauteur de sa taille, oi&it galamment le bras i
Hélène; Gérard, dont la figure radieuse annonçait le bonheur, se
tint à côté de la jeune fille, et tous trois gagnèrent lentement la ville
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514 AETU£ DfiS DfiGX KON0fi6.
haute par la montée de Thorloge, tandis que les boutiquiers se pen-
chaient sur le pas de leur porte pour les voir passer. L'attitude
respectueuse du chevalier et le visage épanoui de Gérard indi-
quaient assez clairement quel serait le dénoûment de toute cette
aventure; mais, si quelque esprit fort eût encore conservé des
doutes, led mines triomphantes de M*"* Laheyrard au lendemain du
retour de sa fille auraient suffi pour les dissiper. La femme de l'in-
specteur éclatait dans sa peau, tant la vanité l'avait prodigieuse-
ment gonflée; elle se soulageait en lâchant la bride à son humeur
loquace et se répandait en confidences banales et bruyantes. Par un
revirement assez fréquent dans le monde des petites villes, où Ton
est fort cojirtisan du succès, les préventions amassées contre Hé-
lène firent place à un subit engouement. Ce fut à qui protesterait
bien haut contre l'absurdité des calomnies publiées sur son compte,
et chacun voulut avoir, dès le premier jour, prédit l'heureuse con-
clusion des amours de Gérard; Magdelinat lui-même se flatta d'y
avoir aidé. Gomme un bonheur ne vient jamais seul, la nouvelle du
mariage d'Hélène acheva de triompher des scrupules de M"" Grand-
fief ; elle fit contre fortune bon cœur, agréa Marins pour le mari de
Georgette, et de cette façon l'aimable abbé Yolland eut la joie de
bénir les deux couples l'un après l'autre.
A partir de <:ette cérémonie, le vernis poétique de liarius, qui
n'existait qu'à fleur d'épiderme, s'est écaillé rapidement; les dessous
bourgeois ont reparu, et l'auteur des Poèmes orgiaques est devenu
un honnête philistin, faisant. ses quatre repas, se couchant tôt et
(( dormant fort bien sans gloire, n Sous la chaude influence de l'a-
mour d'Hélène et de Gérard, le sombre logis du chevalier s'est aussi
métamorphosé : les vieilles maisons où l'on s'aime rajeunissent , et
U. de Seigneulles lui-même s'y est senti reverdir; mais le plus
surprenant effet de ces deux joyeux mariages, c'est qu'ils en ont dé-
terminé un troisième auquel on ne s'attendait guère, cdui de Fi^
noël. De dépit , le bossu s'est décidé à épouser l'adroite et coquette
Reine Lecomte. Depuis 1ers tout lui réussit, il est fort heureux et ii
a beaucoup d'enfans.
André Theuriet.
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L'IDÉE MODERNE
DU DROIT
LE DROIT, LA FORCE ET LE GÉNIE
I>*APIlilS LBS éCOLES ALLEMANDES GORTBMPOHAIflBS.
I. Hegel, Grundlinien der Philosophie des Rechts, 1821. Philosophie de l*esp}it, trad. par M. A.
Véra, IMTT. — II. Strauss, Mélanges philosophiques et religieux, trad. par M. Ritter, 1873.
— III. A. Yéra, Strauss, l'anciehue et la nouvetU M, 187^. — IV. Schopenhaaer, Parerga
«ma Pat\U^iomem,t^MiL, 180S. -- Y. Th. Ribot, PhUotophie de Sehopenàauer, 1974. —
YL De Hartmaoo, Philosophie des »Unbewussien, 5» édit, 1878^ — Yll. Kirchmaim, Die
CrvndbeçHgè des Rechts und der Âforal, 1869. — YIIl. Bluntschli, Geschichte des Stadts-
rechts, 1878.
Chacun des trois grands peuples modernes, Allemagne, Angle-
terre et France, se flatte de représenter mieux que les autres par
son esprit national l'esprit de Thumanité même. On avait concédé
au génie français depuis le xYm* siècle l'honneur d'être le moins
exclusivement national et le plus vraiment humain : le xvm* siècle
s'intitulait 4ui-iâême le siècle « de la raison et des lumières, » le
siècle de la liberté, le siècle de l'humanité. Aujourd'hui la préten-
tion de l'Allemagne va plus loin : à entendre s^ philosophes et
ses politiques, elle ne représenterait rien moins que « l'esprit uni-
rersel, l'idée absolue, » qui est aussi la puissance absolue. C'est
ce que Ficbte soutenait déjà avec un enthousiasme d'ailleursl si
noble, — le lendemain môme de nos victoires d'autrefois qui de-
vaient amener nos défaites d'aujourd'hui, — dans ces mâles Dis-
cours à la fuaian allemande prononcés souvent au bruit du tambour
français; c'est ce que répétèrent plus tard Schelling, Hegel et toute
son école; c'est ce que redisent maintenant avec une confiance voi-
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518 BETTJB TJES BS17X MOIfOES.
sine de l'orgueil les philosophes, les théologiens, les politiques du
nouvel empire.
Sous ces rivalités nationales se cachent de graves questions phi-
losophiques et sociales. Les Allemands ne semblent pas avoir les
mêmes idées que nous sur la justice, sur le droit naUirel et sur le
droit écrit; TAngleterre a aussi sur ce point ses doctrines et ses
traditions. L'esprit public change donc avec les peuples, et il ne
saurait être indifférent de connaître quelles conceptions se font de
la société humaine ceux qui prétendent la diriger. Ne pourrait-on
dire que les trois plus importantes nations de notre temps semblent
vouloir se partager les diverses notions philosophiques du droit et
de l'ordre social pour les développer dans la théorie et dans la
pratique? Tandis que l'Allemagne, par les spéculations de ses mé-
taphysiciens récens et par les actes de ses politiques, paraît absor-
ber le droit dans la force supérieure, matérielle ou intellectuelle;
tandis que l'Angleterre, par la voix de ses économistes et par sa
pratique habituelle des affaires, réduit le droit à l'intérêt majeur,
la France, par les doctrines de ses principaux philosophes* et de ses
jurisconsultes, en dépit des contradictions et des défaillances de sa
politique, en dépit de ses infidélités à sa propre tradition «t de s^
engouemens pour l'étranger, la vraie France, di»on&-DOus, celle
des Montesquieu, des Turgot, des Rousseau, celle qui aujourd'hui
encore pense et espkre en se souvenant de son passé, a toujours
placé le fondement du droit et de la philosophie sociale dans ce qui
est en même temps le principe de la philosophie morale : la raison et
la liberté. De quel côté est le vrai, et quel est le peuple qui repré-
sente l'avenir? Grave question que nous n'avons pas la prétention
de résoudre. Nous voudrions seulement appeler aujourd'hui l'atten-
tion sur la manière dont l'Allemagne contemporaine se figure le
monde humain : il n*est ni sans intérêt ni sans utilité de savoir où
elle va et où elle doit aboutir. Que serait la société, si elle était orga-
nisée à la manière allemande? Comment nos voisins conçoivent-ils
les rapports du droit avec la force matérielle et avec cette force în-
tellectuelle qu'on nomnie le génie? Pour essayer de l'apprendre,
nous voudrions faire au-delà du Rhin un Toyage de découverte ou
une sorte de reconnaissance, arriver à une vue d'ensemble sur la
doctrine allemande, en déterminer le point de départ, le point d'jtf-
rivée et les « évolutions » intermédiaires. Nous espérons que les lec-
teurs de la Même Toudront bien nous soivre dans des contrées où
l'on a souvent beaucoup de peine à se reconnaître : ce n'est ni par la
simplicité ni p^r la clarté que les systèmes allemands se recomnan*-
dent, mais !a peine qu'ils imposent à l'esprit est -parfois salaudre.
Nous nous estimerons heureux, pour notre part, m nous parvenons à
rattacher ensemble ces systèmes multiples, à les c&mfiéher l'un par
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LUIEE HaDEWE DU DROIT. M9
FâUÉref' à y ajouter ce qui pourrait y manquer, et à construire
akisi un S3fstème unique pom* le Uyrer ensuite aux refluions et awi
apprédaticms du lecteur.
Les tendances naturelles de l'esprit germanique^ un moment
dominées par l'influence française à la fin du xYin^ siècle et au com-
mencement du xix% devaient bientôt reprendre le dessus et amener
TÂllemagne à ce culte de la puissance qu'on remarque aujourd'hui
chez SQS théoriciens et ses praticiensi« Pour comprendre le sens des
doctrines en faveur au-delà du Bhin^ il est nécessaire d'entrer d'a-
bord^ s'il est possible, dans cet esprit allemand que nous nous figu-
rions connaître, qui nous réservait tant de surprises, et dont nous
cherchoBS encore avec inquiétude la vraie nature. On a jugé le ca-
ractère germanique de deux façons tout opposées : les uns y re-
connaissenty avec M'"'' de Staël,, un penchant à l'idéalisme le plus
mystique, les autres, avec Henri Heine, un penchant au naturalisme
le plus positif (1). L'originalité, ou, conmie on dit là-bas, la 4rgé-
nisdité » allemande ne consisterait-elle pa& précisément dans cette
antithèse 2
Le premier trait du caractère allemand est le mysticisme, qu'on
nommait dès le xiv^ siècle la philosophie teutonique, philosophia
teutonica. a Grattez la peau d'un métaphysicien allemand, dit Scho-
penhaucr, et vous trouverez un théologien. » II est certain qu'on ne
peut suivre le mouvement des idées philosophiques et sociales en
Allemagne sans remonter à la théologie, que les Allemands mêlent
à tout. Avant le cordonnier visionnaire Jacob Boehm, en qui Schel-
ling et Hegel reconnaissent « le père de la philosophie allemande, »
Luther avait déjà favorisé le développement de l'esprit mystique.
— Est-ce par les œuvres ou par la foi que Thomme se justifie? —
A ce problème capital de la religion réformée, Luther répond :
— Les œuvres ne sont rien, la foi est tout ; les œuvres sont natu-
relles et viennent de la volonté humaine, « qui est esclave et inca-
pable de faire par elle-môme le bien; » la foi est surnaturelle et naît
dans un commerce immédiat avec la grâce. — Luther a sans doute
raison de vouloir s'élever au-dessus des œuvres extérieures; mais
au lieu de reconnaître entre la nature et Dieu l'activité personnelle
et fibre de l'homme, qui, semble-t-il, pourrait seule fonder le
droit, il remonte à la foi qui nous absorbe en un principe trans-
cendant; après avoir rappelé la conscience à elle-même, le pro-
testamisme allemand nie ce qu'il y a de plus précieux dans la
conscieDce r la volonté libre. Chez d'autres peuples, la négation
(i) Voyec snr ce sujet l'étude de M. Caro daoâ U ^ow dbi 1» DQVtMbn iS?!.
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520 RETUE DES DEUX MONDES.
du libre arbitre est une hérésie religieuse ou une témérité philo-
sophique; en Allemagne, pour les théologiens comme pour les sa-
yans, pour les partisans de la prédestination comme pour cent
du déterminisme, c'est le libre arbitre qui est un scandale, La piété
même des femmes en est choquée. A quoi d'ailleurs servirait-il?
Il ne serait utile que pour le mal. Aussi les protestans, malgré les
grands services qu'ils ont rendus à la cause même du droit, ne re-
connurent-ils point d'abord l'existence d'un droit ilaturel, pas plus-
qu'ils ne reconnurent l'existence d'une morale naturelle (1). Qu'est-
ce donc que la liberté de conscience réclamée par Luther? Hle se
réduit au devoir religieux de lire et de croire, c'est-à-dire d'entrer '
sans autre intermédiaire que le Livre en communication avec l'Esprit;
on pourrait l'appeler une sorte de droit à la vie mystique. Quant à
la liberté civile ou politique, Luther veut qu'au besoin on la sa-
crifie. — « Dieu vous envoie des tyrans comme il vous donne des
pères, pour vous éprouver, vous corriger, vous former. » L'indépen-
dance religieuse de a l'homme intérieur » n'est-elle pas tm ample
dédon&ïnagement à la dépendance de l'homme extérieur? Cette indif-
férS&ce mystique à l'égard du droit purement humain se retrouvera
de nos jours chez beaucoup de penseurs allemands. Ils ne cc/tapi-en-
nent rien à ce que la philosophie française du xvra* siècle appelait
les (( droits de l'homme? »
Le mysticisme est toujours près de se tourner en naturalisme, et
les Allemands ont passé de l'un à l'autre; mais ils ont trouvé d'a-
bord un intermédiaire dans ce symbolisme qui fait des choses vi-
sibles l'expression de la puissance invisible. Ici se découvre à nous
un trait nouveau et curieux de la physionomie germanique : le goût
des symboles, qui produira dans l'ordre des questions sociales des
conséquences inattendues. La lecture de la Bible habitue FAllemând
dès l'enfance à voir partout des figures. Pour les mystiques, en de-
hors de la réalité absolue, rien ne peut être qu'emblème. Jacob
Boehm aperçoit des images de la trinité, de l'incarnation, de la
rédemption, dans tous les êtres et dans tous les phénomènes de la
nature. Chacun des objets sensibles est le symbole de6 autres, et
tous les objets sensibles pris ensemble sont le symbole de l'étemel
mystère.
Transporté dans l'art, l'amour des symboles produit ce roman-
tisme qui caractérise les œuvres du génie allemand; dans l'étude
des langues, il explique ce respect des signes et des mots, emblèmes
de la pensée, qui engendre la passion philologique et en quelque
(1) Luther, lecteur asaidii de Tauler et d*Eckart, reprochât à la Afor^/a.^'Aristcrte,
« cette pire ennemie de la grice, » d*eAtretenir la « penaée impie <iue Thomme a ixiiq
valeur personnelle. » — Voyez Touvrage de M. Janet : Histoire de la Science poUtiQum
dat ses rapports avec la Morale, 1873. v
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LIOEE MODERNE DU DROIT. 521
sorte renthousiasoie de Térudition ; dans la métaphysique, il donne
naissance à ces systèmes de Kant, de Schelling, de Hegel, de Scho-
penhauer, où se retrouvent sans cesse deux faces des choses : l'ab-
solu mystique, a noumène » ou idée, et ses manifestations visibles
dans la nature, phénomènes ou faits. C'est un symbolisme que cet
a art caché en notre âme » par lequel notre pensée, d'après Kant,
se représente toutes choses sous les formes de l'espace et du temps,
— symbolisme, cet art déployé dans la nature par lequel l'absolu,
selon Schelling, s'efforce de se révéler à sa propre conscience, « odys-
sée de l'esprit, qui, livré à une mei-veilleuse illusion, se cherchant
lui-même, se fuit sans cesse lui-même, » — symbolisme, cette évo-
lution des choses que décrit Hegel et où chaque moment est, dit-il,
la manifestation incomplète de l'idée, — ^^ symbolisme enfin, ce vaste
système de « représentations » par lequel la volonté, selon Schopen-
bauer , se donne à elle-même le spectacle décevant des formes qu'elle
produit et détruit tour à tour. Pour les nouveaux Hindous des bords
de la Sprée comme pour les vieux Allemands des bords du Gange, le
naonde entier pourrait s'appeler l'immense magie ou l'immense illu-
sion : Maya. « La nature, dit en propres termes Schelling, est le
miroir magique de l'intelligence; » « la nature, dit Schopenhauer,
est l'illusion infinie de la volonté. »
L'histoire sacrée avait toujours été représentée comme une figura-
tion dans le temps de la puissance divine : les Allemands étendent
cette conception à l'histoire qu'on nomme ppfane, et oq peut dire
que pour eux l'histoire entière est s^rée. Le développement de l'hu-
manité comme de la nature est une expression de la nécessité su-
{»r6me : les œuvres de chaque homme sont, selon Kant, des symboles
de son caractère individuel; ce caractère individuel est un symbole
de l'humanité; l'humanité est un symbole de la Divinité. Tout s'en-
cbalne comme les signes et les équations d^une algèbre expressive,
ou comme ces accords des grandes symphonies allemandes liés si
.indissolublement par une science cachée, que chacun d'eux, résu-
mant tout ce qui précède, annonce tout ce qui va suivre, et que le
inrenûer retentit encore dans le dernier.
La passion de l'histoire produit chez les Allemands une sorte
d'adoration des faits accomplis et en même temps un penchant à
traiter les faits de haut; c'est que le symbole, saint par ce qu'il re-
]Nré8ente, est indifférent en soi : on le vénère, et on le dédaigne.
Même esprit dans la religion. Gomme les Allemands la respectent,
et comme ils la façonnent au gré de leurs systèmes ! L'habitude de
tout interpréter par allégories permet de demeurer fidèle à la lettre
en abandonnant l'esprit. Gbaque dc^e religieux, pour les théolo-
giens allemands, renferme une infinité de traductions possibles, et
chaque homme y met le sens qui est le mieux en harmonie avec sa
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522 BETTE DBS MUX MOND».
propre conscience : c'est une perspective sur rinfini où TdBil ploBge
plus ou moins loin selon sa portée; tandis que Tun s'arrête nmx
points les plus rapprochés, Fautif voit jusqu'au fond, ou reccmnalt
qu'il n'y a point de fond. En Âllemagae, on peut nier tout le chris-
tianisme, comme le docteur Strauss, et en enseigner les formules ou
en pratiquer les rites. Il y a des degrés dans la vérité cooome dans
Téchelle de Jacob, et chacun occupe celui où il est capable de pif^
venir. On doit donc, selon Strauss, « avoir une pensée de derrière
et juger par là de tout en parlant cependant comme le peuple. »
Sorte de direction mystique d'intaition , qui finit par s'accomnioder
de toutes les paroles et de tous les actes, pourvu qu'on y Toie les
emblèmes du divin. La morale elle-même, comme la religion, n'est
qu'un ensemble de symboles relatifs par lesquels la foi se tradoit en
œuvres : « crois, et fais ce que tu voudras; » — bien plus : a crois,
et pense ce que tu voudras; » — bien plus encore ; « cnMS, et ooîs
ce que tu voudras, j)
On devine ce que produira cette manière de voir daas la vie so-
ciale et combien elle répugne à l'idée d'un droit fixe ou inviolable.
Traditions, coutumes, lois, puissances établies, — autant de sym-
boles ; à ce titre, ils sont sacrés. On les respectera dans ses oeu-
vres, on les dépassera dans sa foi, car il est écrit : « Tu respecteras
les puissances; » mais, pendant que le corps sera incliné devant
elles, la pensée les domioera de toute la distance qui sépare l'idée
du signe. Ainsi se concilieront la plus grande soumissi(Hi 4 César
et la plus grande indépendance intérieure; on dira même en raffi-
nant que cette soumission est précisément la marque de l'indé-
pendance. Se mettre au-dessous de la puissance visibJe, c'est se
mettre au-dessus. Enfin on ira jusqu'à faire en faveur d'une insti-
tution positive un argument mystique de son absurdité même. Se-
lon Strauss, la république est rationnell^nent supérieure à la nxH
narchie, et c'est précisément pour cela, dit-il, qu'il faut préférer la
monarchie. « Sans doute, il y a dans la monarchie quelque ciiose
d'énigmatique, d'absurde même en apparence; c'est en cela que
consiste le secret de sa supériorité : tout mystère parait absurde, et
pourtant sans mystère rien de profond, ni la vie, ni l'arty ni Tétai, »
Tel est le droit divin de l'incompréhensible, emblème mystérieux
de ridée. Charles Vogt, dans ses lettres sur la guerre franco-alle-
mande, constate avec étonnement « la soumission en face de la
Herrschaft^ de l'autorité, » qui caractérise les érudits les plus «u-
dacieux de l'Allemagne. DéjàM"« de Staël, sans en bien comprendre
le motif, faisait une observation analogue : a les hommes éclairés
de TAllemagne se disputent avec vivacité le domaine des spécula-
tions, mais ils abandonnent assez volontiers aux puissans de la terre
tout le réel de la vie; l'esprit des Allemands et leur caractère pa-
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l'iD£& MODEaNE, DU BAOIT. 623
raissent n'avoir aucune communication ensemble, l'un ne peut souf-
frir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs. » N'est-ce point
l'idée du symbolisme universel qui établit la communication cher-
chée par M*"*" de Staël entre l'audace mystique ou métaphysique et
le traditionalisme politique?
Les mots trop précis de la langue française sont impuissans à bien
caractériser cette synthèse merveilleuse des contraires. Ce qu'on nom-
merait chez nous hypocrisie , mensonge, servilité dans l'obéissance,
brutalité dans le commandement, devient outre-Rhin un symbole de
la vérité, un degré de la vérité, un moment de la vérité. La force par
exemple sera appelée le symbole du droit. Si la contradiction semble
par tr(^ dioquante entre la chose et son signe, la subtilité germanL-
que invoquera, pour la justifier, une forme originale de symbolisme
très goûtée des Allemands et qu'ils appellent la forme ironique. Fré-
déric Schlegel et Solger ont élevé l'ironie à la hauteur d'un principe
universel; la nature, ironie divine, cache le risible sous le sérieux,
et le sérieux sous le risible ou l'absurde. Il y a, dit aussi Hegel, un
principe de dissimulation et de ruse dans la nature; la sagesse pre-
nant l'apparence de la folie, c'est la ruse de l'absolu, c'est <t la ruse
absolue. » Transportez cette théorie dans l'ordre social , vous doii-
nerez de la force brutale une définition dans legoèt germanique en
y aillant la ruse du droit, l'ironie du droit, la dissimulation par
laquelle le droit, en se cachant, assure son triomphe. L'absolu étant
ainsi rusé, dissimulé, ir&nique, on devine ce que pourra être la nar
tîon qui se croit en possession de l'absolu, et chez laquelle le co-
mique et le sérieux tendent également à prendre la forme d'une
ironie parfois tragique.
U était difficile, même aux Germains, de s'en tenir à des idéalités
ou à des symboles et d'abandonnar à jamais le u réel de la vie. »
Us (mt commencé, comme dit Jean-Paul Richter, par se contenter de
l'empire de l'air, a laissant aux Français celui de la terre et aux An-
glais celui de l'océan; » mais nous savons qu'aujourd'hui la devise
des HohenzoUern est devenue la leur : l'aigle noir aux ailes dé-
ployées, « du rocher à la mer. » — n Les Allemands, a dit aussi
Schopenhauer, sont deà hommes qui cherchent dans les nuages ce
q^'ils ont à leurs pieds; » aujourd'hui ils savent fort bien chercher
à leurs pieds et terre à terre, seulement ils ont encore soin de s'en-
velof^r de nuages métaphysiques pour faire croire qu'ils planent
dans les airs.
Cependant les plus hardis ou les plus sincères ont rejeté l'élé-
ment idéaliste pour ne conserver que le positif : le principe absolu
était tellement inintelligible qu'on devait finir par le nier. De là,
comme dernier terme de cette évolution, un matérialisme qui est à
la fois le culte théorique et le souci très pratique des choses de ce
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52& RETUE DES DEUX MONDES.
monde. A la fin se touchent les deux extrêmes : mysticité et bru-
talité, l'ange et la bête. On sait ce que disait il y a vingt ans Henri
Heine : « cette forte race, douée d'un grand appétit, de muscles
solides et d'une complexion non éthérée,... s'est réconciliée avec la
nature et soupire après des mets plus solides que la chair et le sang
mystiques. » Cn même mot allemand n'exprime-t-il pas, sdon la
remarque de Fichte, l'enthousiasme de l'imagination et le déborde-
ment des mœurs : Schwarmerei ?
Nous entrevoyons maintenant, par cette esquisse du caractère
germanique, comment la force matérielle, après avoir paru à l'idéa-
lisme des Allemands un simple instrument et une œuvre tout exté-
rieure du droit, a pu sembler ensuite à leur fatalisme religiaix ou
philosophique une réalisation nécessaire du droit, à leur goût du
symbolisme une image visible du droit, et enfin comment le natu-
ralisme contemporain, se dégageant de la vieille envelof^e mys-
tique, devait aboutir à l'identité pure et simple de la force et da
droit, ou plutôt à la primauté de la force réelle sur le « droit
abstrait. »
Essayons de suivre les Allemands dans ce progrès ou, si ce ta*me
semble peu juste, dans ce prozess de leurs conceptions du droit,
longue série d'efforts pour construire la société tout entière sans
autres élémens que des forces et sans autre loi que la nécessité.
Nous passerons d'abord rapidement en revue les nombreuses doc-
trines qui se sont produites en Allemagne sur la philosophie du
droit; mais, tout en montrant le développement historique des
idées, nous nous attacherons surtout, selon la méthode des Alle-
mands eux-mêmes, à en découvrir le développement logique. «Mal-
gré la complexité des hommes et des théorieé, un mouvement com-
mun anime les divers systèmes, les oblige à se transformer l'un
dans l'autre, et les entraine vers un idéal qu'ils ne semblent pas
pouvoir atteindre.
II.
« Hume, Rousseau et Spinoza, dit Hegel dans ses leçons $ur
l'histoire de la philosophie^ sont les trois points de départ de la
philosophie allemande moderne... Rousseau proclama la volonté
libre l'essence de l'homme. Ce principe est la transition à la doc-
trine de Kant, dont il est le fondement (1). n Dans la philosophie
du droit en effet, c'est d'abord l'influence française qui, avec Rous-
seau , domina chez Kant et chez Fichte.
(1) Kant avait pour Rousseau une grande prédilection. Ses biographes rapportent que
la lecture de VÉmiU l'attacha si fort qu'elle le retint pendant plusieurs Jours de sa
promenade ordinaire. Le portrait de Rousseau était le seul qui ornât son appartement.
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l'idée moderne du droit. 525
La doctrine si libérale exposée par Kant dans ses Élémens meta-
phoques du droite dont M. J. Bami nous a donné récemment
une traduction nouvelle, est un développement des principes de
Rousseau. Cependant on y remarque déjà la tendance allemande à
traiter les questions sociales comme un problème de mécanique. En
définissant le droit k « l'ensemble des conditions qui limitent les
libertés pour rendre possible leur accord, » Kant parait s'en tenir à
la forme extérieure et négative du droit sans nous en faire pénétrer
le fond. Le droit demeure alors tout entier, dans les rapports des ac-
tions, dans les œuvres; aussi finit-il par s'identifier avec la faculté
de contrainte réciproque, c'estr-à-dire avec un systënoe mécanique
de forces défensives qui se font équilibre : Kant parait moins se
préoccuper des personnages que de leurs armures.
Remplir cette idée trop vide du droit et animer ce mécanisme,
telle fut la pensée des successeurs de Kant. Deux voies oppo-
sées se présentairat. On pouvait, avec Fichte et avec G. de Hum-
boldt, suivre plus ou moins librement Rousseau et les théoriciens de
la révolution française, qui placent le principe intérieur du droit
dans la volonté, — ou revenir à Spinoza et aux théories fatalistes,
selon lesquelles le droit n'est que la nécessité réglant la nature et
l'histoire, a Chacun, dît Spinoza avec Hobbes, a autant de droit qu'il
a de puissance, n
Les tendances fatalistes de l'esprit germanique ne tardèrent pas
à dominer l'influence française et à produire une admiration crois-
sante pour <c le grand et saint Barucb, » auquel le théologien Schleier-
macber voulait qu'on immolât une boucle de cheveux. Seulement,
tandis que Spinoza, épris de l'immuable géométrie, avait tout vu
sous l'idée de l'éternité, $ub specie cetemiy les écoles allemandes,
éprises de l'histoire, voient toutes choses sous l'idée du temps.
On sait comment, le jurisconsulte Thibaut ayant publié en 181â
son livre sur la Nécessité d'un code civil général pour rAUemagnCy
Savigny répondit par son écrit célèbre : Vocation de notre temps
pour la législation. Ainsi commença le grand débat de l'école phi-
losophique et de l'école historique. Celle-ct est encore aujourd'hui
plus vivace que jamais en Allemagne, où elle a eu ces dernières
années pour principaux représentans MM. Mommsen, Strauss et
M. Bluntschli, si libéral dans ses premiers et savans ouvrages sur le
Droit public universel^ si admirateur de l'autorité prussienne dans
se& discours à l'université de Heidelberg (1).
(1) M. Bluntschli a donné Tannée dernière une importante Bittoire du droit public^
qui fait parûe de la grande collection d'histoires et de rapports « publiée sous la protec^
tion du roi de Bavière Haximilien U, et éditée par la commission historique auprès de
l'Académie royale des sciences. » C'est à cette collection qu'appartiennent VHistoirê de
la philosophie allemande par M. ZeUer et YHistoire de VEsthéUque par M. LoUe.
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520 , aEYUB DES DEUX MONDES.
Selon récole h^torique, le droit n'est pas une création réiédde
ai libre de la Tolonté humaine, c'est un développement spontané et
fatal des tendance d'un peuple. Les constitutions et les législations
ne se créent pas, elles poussent; il n'y a pas de droit naturel im-
prescriptible et inaliénable : tout droit natt de la coutume et en con-
séquence du temps. Le génie français, semblable à Descartes, qui
prétendait reconstruire la philosophie entière par sa seule pensée,
TOU(kait refaire la société par sa seule volonté; il croit qu'il suffit
de vouloir pour pouvoir et de décréter pour fonder : il a foi dans-
la puissance de l'homme. L'école historique allemande dresse de-
vant lui, comme un obstacle, la puissance des choses. La volonté ne
connaît point le temps ou espère s'en affranchir; l'histoire la ramène
sous l'empire de cette force suprême : à l'idée de révolution subite,
elle oppose celle d'évolution lente; à la liberté personnelle qui s'ef-
force de rompre avec le passé, elle oppose la loi de ccmtinuité et
le déterminisme universel. Le droit i^paralt ators comme n'était
que la puissance supérieure; mais cette puissance ne réside ni dans
la volonté morale ni dans la force physique (te l'individu, choses
également j^issagères qui ne peuvent rien fonder de durable : le
droit est la force organisée par le temps, la puissance accunuilée
des générations. Des milliers d'animalcules, en s'unissant et en se
serrant les uns contre les autres, préparent pendant des siècles au
fmd des eaux les continens qu'on verra surgir à la lumière, hin&i
dans la barbarie même se forme la civilisation future; le temps est
le vrai génie créateur, parce qu'il est la patience.
Quelque sagesse que renfermassent ces objections de l'école his-
torique à la raison impatiente du mieux, elles ne pouvaient entier
rement convsôncre l'école philosophique. On opposait la £Mxe du
temps à l'élan de la pensée; mais le t^nps renferme lui-même une
contradiction qui devait obliger la pensée à s'élever plus haut. Si
l'infinité des siècles passés est une force avec laquelle il faut comp-
ter, l'infinité des siècles à venir n'est-elle pas une force au moins
égale, sinon supérieure? S'il ne s'agit que de durer pour avoir rai-
son, le m^leur moyen de durer dans l'avenir ne peut-il pas être de
rompre avec le passé? L'histoire nous montre que les instituti(His
qui ont vécu le plus longtemps ont été souvent les plus odieuses,
conune le despotisme oriental; elle montre aussi que les grands
mouvemens de rénovation subite ont su conquérir la durée , que
toutes les traditions ont commencé par être des nouveautés, et cpie
toutes les nouveautés heureuses sont devenues des traditions. Il en '
est des grands faits historiques comme des dynasties : la l^itinûté
dyn^^tique n'est qu'une usurpation qui se prolonge, et l'usurpation
se flatte toujours d'être une légitimité qui commence. Le temps
sera donc invoqué aussi bien par les novateurs que par les conser-
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l'uhée homme du diioct. 627
vateuis : la 4euk différence est que ks uns, CMime dit Platoai,
u «dbantent le pasaè, » ia&dis que les autres (c^cbanlent Tavenir. >
Aussi Yk-*on de nouveau l'école philoso^que opposer la force
de raveur^ objet de la pensée, à cette force du passé ^e soutenait
l'école historique. HegeU dont le système n'est plus guère enseigné
nulle part, mais dont l'influence ae fait partout sendr en Allemagne,
crut ceocilîer les deilx écdes en' identifiant le déveloi^ment dt
l'histoire avec le dévelof^ment de la pensée même, le réel avec la
rationnel, le trioipj^e de la force supérieure avec celui de l'idée
supérieure. Restait toujows à skvoîr quelle est cette force supè»
rieure où l'idée se réalise. Hegel, la cherchant au-dessus de l'indi-
vidu et des générations particulières, reconnaît tout d'abord dans la
nation une puissance ^nérale à laquelle doivent se subordonner les
individos et en qui réside vraiment la force de l'avenir. La nation,
par rapport aux citoyens, représente le droit. Hegel revient ainsi i
cette antique coiception qu'on pourrait appeler le panthéisme poli-
tique; il roanpc avec Kant, qui avait considéré l'individu OHmne fin
«n lui-m£s)e et x)ar conséquent comme portant en lui-mtoie ce ca-
ractère d'invîolalnlité morale qu'on nomme le droit, a L'honune,
dit Hegel, est sans doute fin en soi et doit être respecté conune tel;
mais rfacumne individuel a'est à respecter comme tel que par l'in-
dividu et vjion quant à l'état, parce que Véiat ou la nation eu $a
suhuance» » Telle est la nouveUe forme de la raison d'état encore
en fave«ur dans les universités allemandes^ Il y a deux morales,
pour l'individu et pour la nation : une fois dans l'état, l'homme
n'a plus d'autres droits que ceux qui lui sont conférés par l'état lui-
même. Les actions justes deviennent celles où « l'esprit individuel »
s'identifie à « l'esprit de la nation. i> On pourrait dire, pour, traduire
&i termes mcnns métaphysiques la pensée de Hegel : — Les actions
justes sont les forces qui agissent dans le même sens que la force
nationale, les actions injustes celles qui agissent dans un sens op-
posé: les premières réussissent, les secondes échouent. La puis-
sance individuelle et passagère qui prétend s'exercer omtre la
puissance nationale, seule durable, ressemble à un homme qui,
lançant une pierre dans une direction opposée au mouvemait de la
terre, espéreinit lui faire poursuivre indéfiniment sa route : ne la
verrait-il pas bientôt, après une courbe plus ou moins allongée,
retomber vaincue'vers le centre commun d'attraction pour être ennr-
portée avec tout le reste? Cet homme aurait mal compris les lois de
la mécanique; il en est d'autres qui comprennent mal les lois et le
sens du mouvement national : leur erreur de direction est une er-
reur de droit.
Le mouvement national a lui-même sa justification dans l'évolu-
tion universelle, cette providence du panthéisme si souvent inv*-
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528 REVUE DES DEUX MOICMS.
quée de nos jours. Si la puissance nationale est réelle, c'est qu'au
fond elle est rationnelle. Selon Hegel, une nation ne s'élève sur les
autres que soutenue par une idée. Tant qu'elle sert l'évolution du
monde, « mouvement d'un tout qui se connaît, » les auti^es nations,
en perdant leur force, « perdent leur droit. » Le peuple allemand en
puticulier est le peuple élu de la philosophie. « Ifous avons reçu,
disait Hegel en 1816, la mission d'être les gardiens de ce feu sacré,
comme aux Eumolpides d'Athènes fut confiée la conservation des
mystères d'Eleusis et aux habitans de Samothrace celle d'un culte
plus pur, ainsi que l'esprit universel avdt donné au peuple d'Ia^gl
la conscience que de son sein il sortirait renouvelé. »
Ce qui fait la fcn^ce des individus et des générations, c'est, avons-
nous vu, l'esprit national qu'ils portent en eux; l'esprit national à
son tour ne peut devenir la force suprême qu'en s'identifiant avec
l'esprit des autres peuples : par une «xpansion nécessaire, il tend
à I^ absorber en lui. Chaque individu voudrait être la nation, chaque
nation voudrait être le monde. Nouvelle manifestation du droit de la
force : ce droit s'exerce de peuple à peuple, et le destin, par hi
guerre, tranche les questions; car le destin est une justice, et, dans
les rapports des nations entre elles comme dans les rapports de la
nation à l'individu, ce qui est réel est rationnel. « La guerre, forme
absolue du duel, vient se placer ratre le meurtre et la vengeance :
c'est le besoin de la destruction et un affiranchissement nécessaire. »
La destruction en effet, selon Hegel, affranchit l'être de ses formes
ou déterminations présentes, et rétablit a l'absence de détermina-
tion » d'où sortiront des formes nouvelles, o Cette destruction s'est
montrée dans toute sa sauvage beauté en Orient, où elle avait pour
représentans Tamerlan et Gengiskan, qui, comme des balayeurs en-
voyés de Dieu , nettoyèrent des contrées entières. » La guerre est
une dialectique en action. Hegel, faisant d'avance la théorie de cette
brutalité même que ses compatriotes devaient plus tard numtrer k
l'Europe étonnée, aboutit à ces formules bizarres : « le fanatisme de
la destruction, puisqu'il est l'élément absolu et qu'il prend la forme
naturelle, est invincible par le dehors, la différmoe et la déiarmi-
nation étant soumises à l'indifférence et à l'indéterminatitm. » Heu-
reusement Hegel nous apprend que le génie destructeur s'anéantit
lui-même par son excès : « comme toute négation en général, U
contient en soi sa négation; la marche de la destruction naturelle
vers la destruction absolue ccmstitue la rage, qui a sa négation
en soi. »
Telle est la métaphysique de la guerre; de nos jours, où fon vit
encore en Allemagne sur le fonds de Hegel, on fera l'esthétique de
la guerre. En 1873, dans une leçon sur la guerre et les arts, H. Fré-
déric Visoher célébrait la beauté du terrible, et allait jusqu'à pré-
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l'iobe moderhe du dkoit« , 529
seater la guerre eraime on remède aux ennuis de l'existence corn-
nmne. a Je ne sais quelle inquiétude et quelle angoisse pèsent sur la
vie; il n'est pas besoin d'être lâche pour être par momens opprimé
de lugubres appréhensions, pour démêler sous les êtres qui nous
entourât comme autant de menaces et de fantômes. » Voilà une an-
goisse toute romantique et germanique, née du symbolisme univers
sel. Il y a plu; d'une manière, selon H. Vischer, de secouer cette
angoisse; « l'une des plus efficaces, c'est de se mêler aux mouve-
mens fougueux de la guerre. Celui qui ne compte plus avec la vie
éprouve, au milieu des images de mort quf l'assaillent de toutes
parts, un réconfort intime; les nufl^es qui l'obsédaient se dissi*
pent, et il jouit de la vie elle-même avec plus de plénitude et d'in-
tensité. »
De leur côté, les théologiens, lecteurs assidus de l'Âncien-Testa-
ment et adorateurs du Dieu des armées, s'accordent avec les philo-
sophes pour ériger la guerre en œuvre sainte et pour donner raison
au plus fort. Les hétérodoxes, comme Strauss, ne le cèdent en rien
aux autres. « Cne intelligence plus profonde de l'histoire nous a
appris que c'est l'instinct d'expansion des peuples qui éclate dans
l'ambition des conquérans, et qu'ils ne sont que les représentans
d'asjnrations généndes. La suppression de la guerre n'est pas moins
chinâérique que la suppression des orages, et ne serait pas moins
dangereuse, h'uliima raiio des peuples sera, dans l'avenir comme
par le passé, le canon. »
La théorie hégélienne de la guerre, par un progrès nouveau, ne
pouvait manquer de se combiner avec la théorie germanique des
races et avec le système de Darwin. A la puissance des individus, à
celle du temps, à celle des peuples, succède la force des races, et par
conséquent le droit des races que la lutte des nations fait surgir.
Sous cette nouvelle forme, le droit de la force essaie de se justifier
absolument en se révélant comme la loi de la nature entière. Pour
faire le triage des espèces qui méritent la vie et de celles qui doi-
vent périr, la nature n'a eu qu'à laisser agir à travers les longues
périodes dés anciens âges -les Ids mécaniques de la force; cette
afq[)arente brutalité est sagesse* et cette force ^st droit. Les plus
forts en effet ne sont-ils pas ceux qui, grâce à ime supériorité natu-
relle ou acquise, se trouvent le mieux en harmonie avec les condi-
ticHis nouvelles de l'existence, et qui, dans le mécanisme de leurs
organes, ont devancé l'avenir? Les grands arbres étouffent les petits
et leur enlèvent la lumière du soleil avec la sève de la terre; mais
c'est en se nourrissant des débris de ces arbustes inférieurs qu'ils
dressent de plus en plus haut leur tête, signe d'une race perfection-
née. La même loi de guerre et de sélection mécanique r^t l'bu-
lOMi Kl. — 1874, 34
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530 REYTTE DES DEUX IfONDES»
mamté. « Bans le inonde de l'homme comme dans le monde animal,
ce qui règne, dit Schopenbauer, c'est la force et non* le droit... Le
droit n'est que la mesui^e de la puissance de chacun.» M. Alexandre
Ecker aboutit aux mêmes conclusions dans son étude mit la sélec*
tion naturelle appliquée aux peuples, « La dernière guerre, dit-il,
nous fournit la preuve que l'histoire des nations repose également
sur des lois naturelles, et se compose d'une sârie de nécessités ab-
solues, série dans laquelle la balance penche toujours du côté du
progrès. »
Avons-nous atteint, avec la puissance supérieure des races, le
terme des évolutions accomplies par cette mouvante philosophie du
« droit historique? » — Les admirateurs des triomphes de la Prusse
voudraient bien s'en tenir au point où nous sommes parvenus, et
fixer à jamais la pensée dans l'idée de la race germanique, repré-
sentée par la Prusse, représentée elle-même ipêT son empereur;
mais le mouvement irrésistible de la logique entraîne l'esprit plus
loin et phis haut. Ne faut-il pas convenir qu'il existe une force su-
périeure à celle de la race même, celle de l'humanité? Hommes,
générations , peuples et races n'ont qu'une puissance passagère;
l'humanité est la puissance durable; tandis que les individus dis(>a-
raissent, le type de l'espèce demeure. Ainsi, dit Schopenhauer, on
voit les gouttelettes d'une cascade s'élever et retomber en pous-
sière, tandis que l'arc-en-ciel qu'elles formentplane au-dessus d'elles
immobile.
S'il en est ainsi, le droit ne saurait être simplement la direction
latine, germaine ou slave; il doit être la direetidn humaine. Hegel
l'avait du reste reconnu , et ses disciples de la gauche, Feuerbach,
Bruno Bauer, Arnold Ruge, puis, plus récemment, Lassalle et les
socialistes contemporains ont poussa jusqu'au bout la pensée du
maître. Dieu n'existe que dans l'humanité, et l'humanité n'a d'autre
vie que la vie présente. « (hie la volonté de l'homme soit faite, »
voilà, comme disait Feuerbach, la loi unique; le culte de l'huma-
nité est le seul culte, et la force de l'humanité est le seul droit.
Dans la prat,ique, la force de l'humanité devient la force du plus
grand nombre, et c'est au nombre, selon les démocrates ée la
. gauche hégélienne, que l'avenir appartient. Le suffrage unîvopsel, i
en croire cette école, n'est point, comme on l'admet en France,
l'expression d'un droit inhérent à chaque individu par cela seul
qu'il est Hbre et participe au contrat social : c'est un simple moyen
de compter les forces avant d'en venir à la lutte. En déterminant
ainsi d'avance le résultat probable du conflit, on prévient le confifi
lui-même, et le traité de paix précède la guerre au lieu de la suivre.
Cependant les majorités ne sont elles-mêmes que des forces va-
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L'iDBB afODUNE DIT DEDIT. 5M
riabies, qui se déplacent sans eeœe. La majoriié d^aixjoiird'hai peut
être renvearsée nou-seuleiBém par la majorité de demain, mais par
une Boinorité et Hième par un seul homme* De là encore pour le
pouvoir une lutte incessante, oii les vieilles classes sociales s^elfor-
ceront de retarder Tavéneaient des nouvelles, où les nomyelles se
diviseront à leur tour contre elles-mêmes. Le suffrage n'étant pré-
senté que comme un substitut de la iorce, an en revimidra à la force
toutes les fois qu'il sera nécessaire. Cette guerre des classes et non
plus des races, où le césarisme et la démocratie sont en présence,
parfois alliés, finalement ennemis^ a pour but de faire régner enfin
un (( égoïsme » sans autre droit que la force. « Que m'importe le
droit? disait M. Max Stimer, je n'en ai pas besc^n. Ce que je puis
acquérir par la force, je le possède et j'en jouis. Ce dont je ne puis
m'emparer, j'y renonce, et je ne vais pas, en manière de consola-
tion, me pavaner avec mon prétendu droit, avec mon droit impres-
criptible. »
La société réduite à un système de forces où le triomphe appar-
tient, en fait et en droit, au plus puissant ou au plus inteUigent,
telle est la perspective finale devant laquelle nous laissent les écoles
de l'Allemagne. Le droit n'est que la force transformée, comme tous
les phénomènes de La nature ne sont que du mouvement transformé.
La force prime le droit, ou plutôt il n'y a pas de droit, il n*y a que
des com^omis ou des conflits entre les forces (1). Le travail du
(i) C«vtià,aamble-i41, topentéttiiithiiedBM. daB&Muurek^bieBqaHl D*tit pot eni-
pk^â expreisâineiit 1» iMmuto qa^da.luî attribue : U loree prime le dreit. Cette témé-
rité de langa^a eût été dit reMe pea o»mp«tiUe avec U. prodesee poUtiqœ du ministre-
président. Dans la séance da 21 JanTÎer 1S63, il j eut une discussion entre 1» ehambre
et la couronne à propos de rusa^ illégal du budget par le gouverpemeat. M. de
Bismarck, apràs s*ètre effiirc6 de représenter la riolation des lois constitQtioQnenes
comme lUie application de ces lois mômes, laissa entendre que, si le pl^plement n'ac-
cordait pan les sabaides, le gouvernement les prendrait. -* « Un homme d'état d'une
grande ei^périence en matière de conatitÉiiion a dit que toute la rie constituftionnelle
n'est qu'une suite de comproo^ Que l'un des pouToirs Teuilte persister dans ses
propres yues. kpoc un absolulâsme doctrinaire, la série des eompromis se trouve in-
terrompues à leur pkoe jiaiiseAt les conflits, et, comme ^existence de l'état ne peut
s'arrêter, les conflits dé|;énéreet en questions da force; oar celui qoi a la force en
main continue d'avance dans le sens qui est le sien, parce que k rie de l'état, Je le
rép^ ne peut s'arrêter un instant.» Le comte de SchweriQ, dans sa réponse, traduisit
cette tbéorie soi-disant coastitutionneile en ces termee : « la force prime le droit. » Le
ministre-président ne pouvait accepter une formule aurai précise. • le ne me souriens
paa» répliqua-t-il, d'aToic réellemont employé de pareiUes expresaions^ et mal^é isx
moraucf d'incrédulité avec lesquelles vous aocueiUes ma rectiflcatioa, j'en appelle k
votIV mémoire; si elle est aussi sàre que la mienne môme, elle vous dira que J'ai stm-^
plement exprimé ce qui suit : J'ai conseillé un compromis, parce que sans cela doivent
se produire des conflits, que ces conflits sont des questions de puissance, et que, la vie
de l'état ne pouvaat subir de tempe d'arrêt, cehn qui se trouve en possession de la puis-
saoœ serait dan» la n^cssiiléi d>nNS«r. M Op sait comment M. de Biemarclt ^
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bSa, RETUE DES DEUX HONIMBS.
jurisconsulte et du politique ne difière pas, au fond, du travail de
Vingénieur : organisation d'une armée et organisation d'un pays,
opérations militaires et loi? civiles, tout est affaire de mécanique;
la mécanique, à laquelle viennent se réduire les autres sciences,
est la vraie logique de la force où s'accomplit l'identité cherchée
entre « le rationnel et le réel ; » elle est pour l'humanité, comme
pour la nature, cette justice armée d'une balance où le poids le
plus fort entraîne le plateau.
III.
Nous avons suivi, avec les écoles de l'Allemagne, une voie qui
aboutit soit à la lutte plus ou moins brutale des individus entre eux,
soit à l'absorption de l'individu dans la nation, dans la race, dans
l'humanité et finalement dans le nombre : c'est le fatalisme tour à
tour anarchiste et absolutiste. Il semble alors que les objections se
pressent contre cette philosophie de la forôe. — Ériger la force en
droit, dka-t-on aux partisans des écoles allemandes, c'est l'ériger
et de quelle maniëi'e le même parlement qui avait refusé les subsides accorda plus tard
an gouvernement un bill d'indemnité pour Tillégalité de sa conduite. Le succès justifie
tout. M. de Bismarck cependant tenait à se délivrer de la formule devenue populaire
dans laquelle on avait résumé sa théorie et sa pratique. « Je me permets, dit-il dans la
séance du 12 mars 1869, de rappeler que la fameuse maxime : la force prime le droit,
dent je ne me suis Jamais servi, est sortie de la bouche de M. le préopinant (le comte
de Schwerin). » Ce dernier répondit qull n*avait pas voulu mettre dans la U>uche do
comte de Bismarck la maxime en question; il s*était borné à dire que les paroles pro«
noncées par le ministre-président « culminaient dans cette idée que la force prime le
droit, » et il maintenait encore aujourd'hui une telle interprétation.— Il faut croire que
M. de Bismarck avait à cœur de se disculper, car il revint encore sur ce sujet dans la
séance du 1*' avril 1870. « Ces mots ne sont pas plus âortis de ma bouche que celui
de la force prime le droU, et autres inventions semblables. Cest vraiment un tort,
suivant moi, que de prendre à regard des paroles dites par le représentant du gouver-
nement fédéral cette liberté de leur faire subir de petites, je ne dirai pas falsificaHons,
mais exagérations, comme on le fait pour les paroles d'autres collègues, lesquelles
n*ont pas autant de poids en Allemagne et à l'étranger. » Même recdflcatioD dans
la séance du 1^ avril d871. — Ce qui nous intéresse id en définitive, c'est de savoir
quelle théorie se dégage des paroles de M. de Bismarck. N'est-ce pas la suivante? Ce
qu'on appelle en France le droit et en Allemagne le droit abstrait n'existe pas, et la
force supérieure avance toujours dans sa direction propre sans autre règle qu*elle*
même; si elle peut s'entendre avec les autres forces, il y a compromis; si elle ne peut
s'entendre, il y a conflit; le gouvernement, représentant la vie de Tétat et aj^ant en
main la force, se passe au besoin de l'approbation du parlement. En deux mots : don-
nex-moi votre concours, et, si vous me le refusez, Je passe outre. —Mais, pourra-t-on
demander, si le peuple allemand, se trouvant en possession de la force et jugeant
que la vie de l'état, — c'est-à-dire la sienne, — ne peut s'arrêter, en lisait pour ren-
verser le gouvernement, aurait-il à son tour le droit par cela même qu'il aurait la
force? M. de Bismarck a^t-il songé à cette conséquence nécessaire de sa métaphysique
politique, ou trouverait-il dans Hegel une autre thèse pour contredire la précédente?
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l'idée moderne Dt pRorr. 53S
en règle; mais une règle doit précéder et dominer les choses aux-
quelles on l'applique t vous au contraire, vous donnez pour règle
de l'action les résultats de l'action même et le succès qu'elle attend
de l'avenir. La série de ces résultats n'est jamais épuisée, et ce suc-
cès est toujours provisoire. La force est variable, et il n'y a point
dans l'histoire de puissance définitivement supérieure; dans ce mou-
vement sans fin, on ne sait sur quoi se fixer. — En outre le mot de
droit n'a aucun sens en votre bouche, s'il n'ajoute pas à la force une
idée nouvelle. De ce que vous êtes le plus fort, vous pouvez simple-
ment conclure que vous êtes le plus fort : c'est là, comme dirait Kant,
une proposition purement analytique, qui n'avance à rien; mais vous
ajoutez qu'en définitive le plus fort a raison. Cette synthèse du réel et
du rationnel est-elle suffisamment justifiée? Ne dépassons-nous pas la
réalité de deux manières, par la pensée et par la volonté, en conce-
vant et en voulant quelque chose de mieux que ce qui est ? Hegel, qui
paraissait d'abord suspendre la réalité à l'idée et subordonner ainsi
l'école historique à l'école philosophique, finit par soumettre l'idée à
la réalité et par diviniser l'histoire, o Donner l'intelligence de ce qui
est, nous dit^il, tel est le problème de toute philosophie, car ce qui
est est la raison réalisée. Pour dire ce que le monde doit être, la
philosophie vient toujours trop tard, car, en tant qu'elle ne fait que
réfléchir le monde par la pensée, elle ne peut venir qu'après que
le monde est déjà formé et tout achevé. » — Il n'y a donc, pas plus
lieu de critiquer ou de corriger l'histoire que de corriger la nature;
c'est l'absolution implicite de toute injustice et de tout despotisme,
c'est un universel optimisme comme dans Spinoza. Combien Scho-
penhauer et M. de Hartmann sont plus près du vrai quand ils ap-
pellent l'histoire (( le rêve confus et pénible de l'humanité I » On
veut que nous nous inclinions devant le fait accompli et que nous
adorions le « droit hfetorique, » c'est-à-dhre le succès; mais l'idée,
loin d'adorer le fait, le juge, et, loin de le subir, le domine. Autre
chose est d'expliquer, autre chose de justifier; de ce que toute réa-
lité est rationnelle en ce sens qu'elle a sa raison dans des causes
suffisantes, il n'en résulte pas qu'elle soit rationnelle en ce sens
qu'elle aurait sa raison dans une fin suffisante : les métaphysiciens
allemands ne devraient pas confondre si facilement dans leurs for-
mules la (( causalité » et la a finalité. » Sous ce dernier rapport, la
réalité n'est jamais entièrement rationnelle, et c'est ce qui l'oblige
à un travail sans fin; le rationnel, d'autre part, n'est jamais entiè-
rement réel, et c'est ce qui produit la révolte incessante de la pen-
sée contre les choses. L'histoire des idées, l'histoire intellectuelle
avance toujours; l'histoire physique et politique est toujours en re-
tard. A quoi servirait l'intelligence, sinon à devancer les choses et
à les entraîner avec elle? Le droit n'est pas le fait, c'est l'idée
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53& BEYIIE laS DEUX MONIttS.
en avant snr le fah el loi montrant la érection qu'il doit suâyre.
Selon la remarque d'un hégélien, M. Arnold Rage, « tout en con-
tinuant avec Kant et Ficbte de proclamer k lilierté. la fin de l'iiis-
toîre, la philosophie de Hegel vivait en paix avec tout le monde,
même avec la servitude la plus abaolue; ^le se montra satisfaite de
toute skuatioQ, de tout résultat actuel, lecrasidàrant coamie arrivé
avec nécessité, n L'exemple donné par H^pel n'a été que trop
suivi en Allemagne : le fatalisme a fini par y étouffer le libéra-
lisme.
Destractiott de toute règle fixe an profit des to^s variables, ab^
sorptton de l'idée dans le fût et de la liberté dans le despotisme,
est-ce là pourtant le dernier mot des doctrines de l'AUemagne
contemporaine? La théorie de la force n'a-t-elle point, elle aussi,
son idéal qu'elle peut opposer au fait, et où elle peut trouver une
règle de direction? Cet idéal ne constslerait-il pas dans une certaine
liberté sociale qui n'est poônt incompatible avec le fatalisme? U
n*est pas sans importance pour la cause libérale» menacée aujour-
d'htri par rAUemagne, desavoir a la Uberténe serecoaunafiderait
pas au point de vue même de la force, et si dte n'est pcînt U plos
grande des forcer.
En ce cas, la doctrine fsttdiste ne serait pas encore arrivée en
Allemagne à la forme défmitive qu'elle revètma dans un temps phis
ou moins rajf^rodié. Pour prévoir le développement historique d'une
doctrine, il irôfflt d*en dévdopper soè-mème les conséquMces logi-
ques, et de bâter ainsi par la pensée Tœuvre du temps;. Avant de
réfuter la doctrine allemande, il fendrait d'abord U compléter,
Cpmme elle se complétera un jour elle-même; car, si on s'arrêtait î
moitié chemin dans les déductions, le jugement ne pourrait être dé-
finitif, et il suffirait d'un nouveau progrès de la doctrine pour re-
mettre tout en question. Essayons donc» afin de rendre l'apprécia-
tion moins difficile, d^alLer plus Join que ne scmt aUés «icore les
Altemands. Cherchons si le fatalisme dans ses demièrea déductions
ne tendrait pas à sortir du despotisme ott de l'anarchie pour s'éle-
ver jusqu^au libéralisme, et si la doctrine germanique de la fofce
n'asph*erait pas ainsi à se rapprocher de la doctrine française du
droit. En un mot, ne pourrait-on construire d'avance, quelqae
étranges que les expressions paraissent, une sorte de fatalisme li-
béral, et montrer que c'est là l'idéal dont les écoles aUemandes se-
ront forcées eîlesHfnÔmes de poursuitre la réalisation? — U restera
d^aiDeurs à chercher, si la réalisation de ce libéralisme idéihl est
possible pour les écoles qui nient le droit, et si elles sont capables
d'atteindre réellement ce qu'elles sont logiquement obligées de
poursuivre.
L'idéal de la doctrine de la force, c^est naturellemeit de réatoct
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L'iBÉe MODERNE BU DtOIT. * &36
la plus grande paissance dans la société par une heuiietise applica-
tion des lois de la oiécaniqiie. Puisque la mécanique gouverne aujour-
d'hui te monde, demandons-lui quels sont les mécanismes les plus
parfaks et les plus riches en force vive. Ne sont-ce pas ceux qui,
une fois abandonnés à eux-m&ities^ marchent par eux-mêmes le
plus longtemps poseible^ et se rapprochent ainsi de TiiTéalisable
idéal î le mouvement pcipétuel? Pour arriver à cette perfection , il
faut laissa chaque force se développer daas ^a direction naturelle
et prqxre, et n'exercer que la contrainte strictement nécessaire pour
tourner le mouvement des parties au profit de l'ensemble. On ob-
tiendra ainsi une plus grande inlensité de force. Un mécanicien ha-
Ixle fait servir les obstacles mêmes k son but : il les respecte dans
une certaine mesure, les laisse agir, puia, s'emparant de leur tra-
v^U P&r une combinaisim ingénieuse il change en secours ce qui
était une entrave, en puissance ce qui semblait une résistaiKe. Ainsi
doivent faire le jurisconsulte et le politique^ L'idéal de la a mécani-
que sodale » nous apparaît déjà comme laissant aux individus la
plus grande liberté possible; nous prenons d'ailleurs ce mot de li-
berté en un sens physique, comme on dit que le mouveni^ent d'un
corps est libre lorsque ce corps peut se déplacer en toute direction.
Cette latitude laissée aux forces individuelles aurait pour résultat
dans l'ordre social non-seulement une plus grande int^sité, mais
encore une plus grande variété d'eflets, oo, comme dis^t les sa-
vans, une multiplication d'effets. Un rayon de lumière qui traverse
un milieu de densité uniforme conserve lui-mépoe une teinte uni-
forme ; mais, s'il se meut, se réfracte, se réfléchit à travers une va-
riété de milieux, il s'épanouit et étale la diversité de ses nuances :
le simple rayon est devenu un riche tableau, le point lumineux est
devenu un monde. De même dans la sodété les rayons de lumière
intellectuelle ont besoin d'un milieu varié : l'uniformité produit un
état neutre et mort , la diversité et l'originalité engendrent les dé-
couvertes nouvelles, les applications nouvelles, et en un mot sem-
blent multiplier les forces en multipliant leurs effets. Les Chinois,
depuis une haute antiquité, ont fait des découvertes scientifiques
dont les résultats auraient dû être innombrables, et pourtant, mal-
gré rinvention du papier, de l'imprimerie et de la poudre, ils sont
restés presqu'au même point : c'est que la lumière de la pensée a
rencontré chez eux un milieu uniforme où elle n'a pu déployer le
faisceau de ses conséquences et produire des changemens à l'infmi.
Quand l'Allemagne aura réussi à trouver son unité dans le despo-
tisme militaire, on verra s'arrêter chez elle les effets variés dé la
science et de l'industrie : déjà ce résultat s'y fait sentir, et c'est là
une loi de mécanique sociale trop oubliée par les nations éprises
d'unité. Qu'est devenu cet individualisme dont les Germsdns se sont
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536 RETUE DES DEUX MONDES.
longtemps enorgueillis? Il s'absorbe de plus en plus dans leur pan-
théisme politique. G. de Humboldt comprenait mieux le véritrf)le
idéal lorsqu'il disait : « La seule condition désirable pour l'homme
est un état où chacun jouisse de la liberté illimitée de se dévelcq)-
per lui-même selon son caractère individuel. »
La liberté physique des forces, outre l'intensité et la variété, pro-
duit encore la stabilité. Nous nous retrouvons ici en face d'une er-
reur sociale qui est en même temps une erreur de naécanique. On
croit généralement que l'uniformité et l'unité résistent mieux aux
obstacles; au contraire, —Goethe et le physiologiste Baer l'ont
montré, — rien de plus fragile et de plus instable qu'un tout uni-
forme : comme il se trouve au milieu d'influences variées et qu'il n'a
point en lui-môme une variété capable de se mettre en harmonie
avec ces influences ou de se plier aux obstacles, il est bientôt dés-
agrégé, divisé, détruit. Les espèces d'animaux qui n'ont pas su se
modifier selon les circonstances, qui s'en sont tenues à un type in-
flexible, ont fatalement disparu de Ift surface du globe. Tels sont les
peuples qui se proposent un idéal de fausse unité et qui ne veulent
pas se modifier avec le progrès des siècles. Il est bon de résister, il
faut aussi savoir céder, avoir réponse à tout dans ses organes. En-
core une leçon de la mécanique qui a sa valeur dans l'ordre social,
et que la philosophie allemande ne devrait pas négliger. La société
la plus forte sous tous les rapports est la société la plus libre.
La liberté physique, qui donne aux forces sociales intensité, va-
riété et durée, entraîne une égalité progressive qui s'impose aussi
aux Allemands par des raisons toutes mécaniques. Pour assurer à an
système de forces ce qu'^n appelle un mouvement libre, il faut que
ces forces se pressent également de toutes parts, et qu'en chacune
l'action ejiercée contre les autres soit égale à la réaction des autres
contre elle. De même, dans la sphère des forces sociales, pour ob-
tenir le plus haut degré de puissance, il faut que la contrainte soit
non-seulement aussi minime que possible, mais aussi réciproque,
aussi égale que possible; vo)is ne devez me contraindre, — et Kant
l'a bien fait voir, — qu'aux actes auxquels je puis également vous
contraindre, par exemple à ne pas m'enlever ma vie ou mes biens.
Avec ce minimum de contrainte réparti paiement dans toute la
masse du corps social, nous obtiendrons le maximum de force. Toilà
l'égalité fondée à son tour sur des raisons de mécanique sociale qui
sont valables à la fois pour les partisans des doctrines adverses.
Allcms plus loin. Si les forces libres et soumises à l'égalité par
leur équilibre réciproque arrivent ensuite à se confondre dans un
mouvement commun vers un but commun, cette concorde des forces
deviendra pour les Allemands la manifestation mécanique de ce que
les Français nomment en langage moral la fraternité.
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l'idée moderne du droit. 537
Tel est l'idéal de libéralisme auquel tendra, en se perfectionnant,
l'anticiue doctrine du fatalisme et de la force qui séduit l'Allemagne
contemporaine. Sans doute la réalisation de cet idéal ne serait en-
core qu'un libéralisme tout extérieur : liberté apparente, égalité ap-
parente et surtout fraternité apparente. Au fond, ce serait toujours un
équilibre fatal de forces, mais ces forces auraient du moins trouvé
la meilleure manière de se mettre en harmonie et la plus parfaite
imitation d'un régime de vraie liberté. Il nous reste à chercher si
la réalisation de cet idéal est possible par le seul jeu physique des
forces, et sans que la société ait besoin de ce principe moral qu'on
nomme proprement le droit. L'examen détaillé de cette question de-
manderait des développemens trop longs, qui ne seraient guère ici
à leur place ; nous nous contenterons d'appeler l'atteiition sur les
principales difficultés auxquelles la doctrine de la force aboutit.
IV.
Le% législateurs et les politiques de la force, s'ils s'oublient eux-
mêmes et n'ont en vue que le développement de la puissance com-
mune, s'efforceront de réaliser, dans les lois civiles et dans les con-
stitutions politiques, l'idéal de libéralisme que nous avons tracé tout
à l'heure. De son côté, chaque citoyen, quand il se placera au point
de vue général et non à son point de vue particulier, quand il pen-
sera et agira pour ainsi dire en législateur, poursuivra le même
idéal de liberté pour tous. Par malheur, le point de vue imperson-
nel et le point de vue personnel, le bien général et le bien particu-
lier, peuvent se trouver en opposition; nous savons assez que l'op-
position est la loi même des forces. Quelle sera alors l'attitude de
rindividu en face de la société, lorsque, bien convaincu du système
fataliste, il se dira que toute idée d'un droit supérieur'est une chi-
mère? — Là se trouve la difficulté véritable. Pour réaliser l'idéal
de la société la plus forte, il faut que les individus y prêtent leur
concours et y conforment leurs actions. Or, pour nous concilier le
concours de l'individu, nous n'avons que trois moyens : l'obliga-
tion morale, la persuasion logique, la force physique. ^
Les partisans du fatalisme germanique ont renoncé à l'obligation
morale en supprimant l'idée morale du droit. Le vrai sens de leur
philosophie du droit, c'est qu'au fond il n'y a pas de droit, comme
le vrai sens de leur morale c'est qu'au fond il n'y a pas de devoir,
lis ne pourront donc présenter l'idéal de la société la plus forte
comme une fin dont la poursuite serait moralement obligatoire pour
riiulividu*
Est-ce par la logique qu'ils persuaderont à l'individu de se sa-
crifier au besoin pour cet idéal de la société? Laisser aux autres
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538 BETUE DES DEUX UOJXDE^
hommes leur liberté jibysique, les traiter en égaux et s'unir même
à eux par une fraternité apparente, c'est assurément diose logique
cte la part d'un iiklifidu tant qu'il se considëre par abstraction
comme siiuple partie du corps social; mais si à un moment donné
le Iriieii gén^^l et le bien particiilier se trouvent en ftagHnte op-
position, si par exemple je suis placé entre la faim et un voir à main
armée, que faudra-t-il faire t — En général , je l'accordev le phis
sûr et le plus logique est de se régler sur le mouvement die 1'»-
semble; mais actuellement je puis détourser à mon usage la idree
dont je dispose, et, si je ne te fais pas, je serai victime du mécanîsBie
général. Faut-il donc, si je ne suis qu'un rouage, que je me laisse
écraser entre les roues de votre grande machine plutôt que de me
conserver aux dépens d'un autre rouage? S'il n'existe que ce méca-
nisme matériel avec la fatalité de ses lois, pourquoi le respecter?
Selon M. Kirchmann, le respect n'est que « le sentiment d'une puis-
sance démesurément supérieure à la nôtre : » c'est dire qu'il se réduit
à la crainte; mais, si c'est présentement ma puissance, à moi, qui peut
être supérieure à la puissance d'un autre homme o«i à celle de la so-
ciété to»t entière, que m'importe votre idéal de liberté mécafliique,
d'égalité mécanique, de fratwnité mécanique? Que m'importe l'ave-
nir, où je ne serai plus, en face du présent, où je suis et où je s^uflre?
Dût votre machine se briser tout entière, je conserve mon mécanisme
aux dépens du vôtre, et j'agis fatalement comme vous agissez fata-
lement. Qu'avez-vous à ctire?
Ne pouvant ni obliger moralement Findivîdu à respecter le droit
de tous, ni le convaincre logiquement, les partisans du ftitalisme
germanique n'auront plus d'autre ressource, pour réaliser leur idéal
social, que de contraindre physiquement l'individu à subir la force de
tous. — C'est l'affaire de la société, diront-ils, que de s'assurer à elle-
même le triomphe, et elle a pour cela deux moyens : d'abord éta-
blir le plus d'harmonie possible CTitre la force collective et la force
individuelle, puis, dans les cas de collision inévitables, mettre de
son côté la force dernière par une bonne police et par une bonne
armée.
Sans vouloir entrer dans le détail de ces questions pratiques, on
se demande quellç organisation sociale serait assez parfaite pour
mettre fin à l'antagonisme des individus et de leurs intérêts. En
outre comment la société demeurera-t-elle la plus forte, si chaque
individu tire tout à soi, oppose une résistance sourde à ce qui exige
un sacrifice quelconque de son intérêt et s'efforce de se faire seul
centre du système social? Quel mécanisme résisterait à cette force
de dissolution qui travaillerait à la fois tous âes rouages? Dans Fhy-
pothèse allemande, la société, qui n'a jamais de droit réel à Tégard
de l'individu, n'a pas toujours la force : ne l'aura-t-dle pas de
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l'idée moderne du droit. 639
mon» en moins à mesure que les individus seront plus convaincus
de rinanité môme des droits et de Tunique réalité des forces? La
civilisati<m future, fondée exclusivement sur le jeu fatal de ces forces,
ne peut être au fond que la lutte universelle devenue consciente de
sa nécessité, que la barbarie universelle devenue consciente dé soi.
Dès que cette conscience existera dans sa pleine clarté, toute illu-
sion de justice et de droit ayant disparu, la barbarie intérieure ne
fera que s'accroître par le progrès même de la civilisation exté-
rieure : les hommes vus du dehors fussent-ils l'un prar l'autre des
agneaux, ils n'en seront pas moins au dedans, comme le croyait
Hobbes, des loups, et ils redeviendront loups ouvertement toutes
les fois qu'il le faudra. Chaque cité ressemblera à cette ville où, dit
Montaigne, <c le roi Philippus fit un amas des plus méchans hommes
et incorrigibles qu'il put trouver et les Ipgea tous. » Elle s'appela de
leur nom la cité des méchanSy Ponéropolis. « J'estime, ajoute Mon-
taigne, qu'ils dressèrent des vices mêmes une contexture politique
entre eux. » C'est une contexture analogue que réalisera la civili-
sation conçue k la manière allemande; sous les dehors mêmes de la
paix subsistera la guerre des égoîsmes, et l'avantage restara à celui
qui aura le mieux calculé.
Ce qui se passera d'individu à individu se passera de nation à na^
tien; nous voilà revenus à ce que nous voulions faire cesser : il fau-
dra se résigner, avec M. Strauss, à un état de guerre perpétuelle,
sans autre justice que celle de la mécanique et des mathématiques
appliquée par les ingénieurs et les tacticiens. Même c^onflit entre les
races et entre les classes. Chaque race européenne se prétendra su-
périeure; chacune s'attribuera, avec la force, le droit d'absorber
les autres comme des parties d^ms le grand tout. La Prusse parle
aujourd'hui de sa mission pangermanique; la Russie lut répond
déjà en invoquant un droit non moins saci^, le droit des races slaves *
et la mission panslaviste. La France, séduite à son tour par ces spé-
culations sur les races, et ne se doutant pas qu'on retournerait un
jour contre elle la théorie, n'a-t-elle pas voulu aussi invoquer un
droit particulier pour justifier des essais de conquête lointaine?
M'a-t-on pas voulu nous persuader de noue mission latine? Par un
respect phis grand de la langue que du droit, on n'a pas osé appe-
ler cette mission de son nom véritable^ un panlatinisme. De toutes
ces missions, quelle est la vraie? Le monde sera-t-il germain, latin,
saxon ou slave? Vainqueurs hier, les Latins sont aujourd'hui vain-
cus; mais les Germains à leur tour peuvent être vaincus par les
Slaves. Nous voilà entraînés encore dans un mouvement peipétuei,
image sensible de la contradiction intérieure qui rend si instable
le système de la force. Toujours à la recherche d'une puissance
définitivement supérieure et d'un dernier succès, nous ne pouvons
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5&0 BETUE DES IWUX MONDES.
l'atteindre ni par la pensée ni par l'action, car l'histoire n'est jamais
finie, et il n'y a point de dernier triomphe. Des armemens croissans^
un militarisme universel, un perpétuel retour à l'état de guerre pri-
mitif, une paix non moins inquiète ({uela guerre même, un système
formidable de force armée, l'absorption de toute la richesse publique
dans des moyeds de défense que la science remplacerait par d'autres
à mesure qu'elle les aurait inventés, — voilà l'idéal prussien doBt
on veut faire l'idéal humain. Est-ce l'avwiip ou le passé?
Rien de surpreq^nt que ces sombres perspectives inspirent à la phi^
losophie allemande la plus récente un pessimisme absolu, lie pessi-
misme est la conclusion naturelle du système de la force, et peut-être
aussi son principe caché; car ce système commence par nier la valeur
morale de l'homme, ce qui est la misanthropie par excellence. S'il
faut en croire Schopenhauer et M. de Hartmann , l'humanité a mar-
ché d'illusion en illusion , et la dernière de ses illusions est déjà
réfutée : c'est l'espoir du progrès. Nous allons sans doute, dit M. de
Hartmann, à la république universelle, à l'organisation du tra-
vail, à la diffusion des lumières, au règne de la science; mab que
nous sommes loin d'aller au bonheur I L'accroissemrat de la popu-
lation trouvera toujours sa limite dans raccr<HS8emeQt des subâs-
tances, et la misère durera toujours. La science acquerra une con-
science croissante de ses limites, et l'ignorance durera toujours.
L'immoralité, ou ce qu'on appelle de cç nom et qui n'est que
l'inévitable égoïsme, se disséminera en se transformant, mais elle
durera toujours. A notre époque, ajoute M. de Hartmann , les che-
mins sont plus sûrs qu'autrefois, mais l'expérience nous oblige
a^à tenir notre frère allemand pour un fripon jusqu'à ce qu'il ait
établi son honorabilité par les preuves les plus rigoureuses. » Enfin,
quand même les souffrances diminueraient matériellement, le pro-
grès des lumières ne ferait que rendre ces souffrances plus sen-
sibles. Tel est en effet le seul progrès qui ne soit pas illusoire : il
consiste dans la conscience croissante que l'existence esi un mal ;
c'est le progrès du pesshnisme même. Quand l'humanité entière
aura enfin acquis cette claire conscience, alcnrs, par un acte de vo-
lonté unanime, elle s'anéantira elle-même; du même coup, elle
anéantira le monde, elle anéantira Dieu.^Tel sera, selon H. de Hart-
mann, le dénoûmént de la tragédie universelle.
C'est en effet l'unique dénoûmént qui conviendrait à une sodété
convaincue que la force est tout et que le droit n'est rien. Ce qu'un
. monde sans droit aurait de mieux à faire, ce serait de tourner sa
force contre lui-même et de s'anéantir. Au moins en cet instant qui
séparerait l'universelle vie de l'universelle mort, la justice aurait
existé.
Ainsi, après ces diverses évolutions, montant et retombant sans
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LIDSB MODERNE DU DBOIT. 5Si
cesse, la doctrine qui fait de la for<!e son unique objet propose fina-
lement comme but à la civilisation la barbarie, à la conscience l'in-
consdent, à toute existence le néant. Pour se résigner à ces con-
clusions, au moins faudrait-il être sûr du point de départ; or quel
est le principe de toute cette théorie? Est-il évident, est-il démoii-
tré ? -^ Ce principe, c'icst que l'idée du droit est sans objet parce que
tosi'se réduit à des forces nécessaires et que la liberté morale, seule
chose inviolable et absolument respectable, n -existe nulle part. Or,
comme l'a. dit Kant, en admettant qu'on n'ait jamais démontré
logiquement que nous sommes libres, il est encore plus yrai qu'on
n'a jamais démontré que nous ne le sommes pas. Le système tout
entier n'est^ donc en son ens^nble qu'une vaste hypothèse; nous
Tavoiffî vue se dérouler dans la série de ses conséquences et nous
la voyons maintenant se rattacher à deux principes essentielle-
ment problématiques : négation de la liberté morale, négation du
droit inhérent à cette liberté. Ajoutons une troisième hypothèse
ias^arable des précédentes : négation de tOute moralité propre--
DEient dite. Sans doute nos voisins d'outre^Rhin parlent beaucoup de
rimmonJité française : ils ont même voulu nous persuader qu'ils
nous conquéraient pour nous moraliser; mais ceux qui ont plus de
clarté dans la pensée ou de sincérité dans la parole disent avec
Schopenhauer et M. de Hartmann que le devoir, l'obligation et
môme « l'impératif catégorique » du ViOer KoM sont des contes
tfaéologîques bons pour les eiiùfans et pour les nourrices. Cette fran-
chise vaut mieux que l'hypocrisie des soi-disant mystiques, et à
ceux-ci (m pourrait dire : Avant de prétendre nous m<Mraliser, com-
mencez par admettre l'existence de la moiralité même, ou, )û la
destruction de toute moralité est le fond de votre pensée, n'essayez
pas de cacher « sous le pieux manteau de Tartufe votre armure
de fer. » . •
La nation dç la moralité n'est p^ seul^nent une conséquence
du système fataliste : elle en est le principe même, et elle fait tout
ensemble sa force et sa faiblesse, < — sa ibrce, car quelle réfutation
logique peut atteindre celui qui se retranche dans un scepticisme
moral absolu 4 'qui reconnaît d'avance qu'un qrime heureux n'est
plus un crime, que la distinction du bien et du mal se réduit à la
distinction du succès et de l'échec, en un mot qu'il suffit d'6tre}le
plus fort pour avoir raison, et de bien calculer pour être le plus
fort? La logique pure, en présence d'un tel système, est aussi im-
puissante à démontrer la moralité qu'à démontrer en face d'autres
systèmes l'existence^ du monde extérieur. Prouvez que la nature
existe, vous ne le pourrez pas : vous pouvez seulement agir comme
si elle existait ; prouvez que la moralité existe, vous ne le pourrez
pas davantage : vous pouvez seulement agir comme si elle existait.
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&&2 RETUE DES DEUX IfONDBS.
Les puiisans du fatalisme sont inexpugnables dans leur domaine;
seulemeni ce qui fait leur force fait aussi leur faiblesse ; y ft-t-il nn
principe moins évident, une hypothèse pins problématique que
celle-ci : — tout se réduit à dea lois physiques, et la loi morale
n'existe pas? — Au moins existe-t-elle à l'état d'idée; au moins
aTons^ous la notion du devoir et du droit : on peut même dire
que l'humanité a jusqu'ici vécu de cette idée. Mdntenant on nois
affirme que c'est une chimère : à qui inccmibe la preuve d'une a^
sertion aussi énorme? N'est-ce pas à ceux qui la font? Or on peut
défier tous les métaphysiciens de l'Allemagne réunis de donner cette
preuve. Ils ne nous empêcheront donc jamais de dépasser leur sys-
tème naturaliste par l'idée d'un ordre supérieur et moral, et ils ne
démontreront jamais qu'une telle notion est sans objet*
Cette idée du droit est si peu celle de la %rce qu'die n'éclate
nulle part avec plus d'énergie qu'en présence de la faiblesse. Si le
droit est une puissance, il est li^ puissance des fiaiblès cosmae des
forts. Sans doute, pa^cela même qu'il est le drodt, il doit ^re au
besoin la force; mais, fbt-il seul, pour notre pensée il serait encore
le droit, il serait encore tout entier. Le respect du droit est si peu
la crainte d'ui^ puissance <c d^esurément supérieure, » qu'il est le
sentiment prodoit par l'idée même de l'égalité; c'est la Iiba*té s'ar-
rètant devant une liberté semblable à elle et ^innulant l'in^lité
des forces par l'égalité des droits.
Il est fâcheux pour un système d'avoir toujours au-dessus de- lui
une idée qui le dépasse; or, nous venons de le voir, quelque
transformation qu'on fasse subir à la force fatale, la pensée humaine
concevra toujours quelque diose qui serait, non plus fiatalité, mats
liberté%n(m plus inégalité, mais égalité; non plus force, ma^ droit.
Ne doit-on pas déclarer incomplet im système qui ne peut jamais
fournir autant que l'esprit peut concevoir? — II y a plus : ce sys-
tème, pai* une sorte de contradiction intérieure, semble travailler
san« cesse contre luinsiêroe, et les conséquences dernières de Thy-
pothèse all^nande se retournent contre elle. Le principe de toute
cette théorie a été la négation de la liberté; la négation de l'existence
en est la conclusion. Cet immense univers voué à la douleur, qui ne
s'agite et ne se développe que pour se convaincre lui-même de sa
radicale absurdité, et qui cherche son salut dans son propre sui-
cide, ne satisfait pas plus la raison que la volonté et la sensibilité;
il n'est pas plus rationnel qu^il n'est moral, et, s'il n'y a de réel que
ce qui est raticmnel, on se demande quelle réalité peut avoir un
monde que M. de Hartmann déclare produit par « la bétîse absolue, i
Ainsi la liberté morale, qui, dans l'ordre social, fonde seule le
droit, est seule capable, dans l'ordre métaphysique, de donner un
sens à l'existence.
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l'hoc moderne du droit. bhZ
Entre l'hypothèse de la liberté et celle de la nécessité, entre la
possibilité d'un règne dn droit et la domination universelle de la
force, entre l'espérance du progrès et le pessimisme absolu, entre
l'intelligibilité de l'exîstenee.et sa a bêtise absolue, » c'est à chacun
de choisir. Dans ce choix réaide la moralité même. Chacun résout
pour son propre compte ce dilemme auquel tous les autres viennent
se réduire : agir comme ai la justice n'était qu'un mot, ou comme- si
elle était la seule réalité.
•
V.
Le droit du plua fort a pour corollaire natiurel le droit du plus
habile et du plus intelligent. Qu'est-ce qu'une intelligence supérieure
quand on fait systématiquement abstraction de la moralité? Ce n'est
plus qu'une manifestation supérieure de la force» Il y a dans le cer-
veau d'un homme de génie de quoi mettre en mouvement des mil*
lions d'hommes, et aucune puissance matérielle n'est comparable
à cette puissance intellectuelle. Les difficultés inhérentes au droit
de la force ne feront que se résumer, sous une forme plus frappante,
dans la théorie allemande des droits du génie. Les nations et les
races, avec les idées qu'elles représentent, se perscmnifient chez les
grands hommes qui, par une loi providentielle selon les uns, par
.une sélection naturelle selon les autres, s'élèvent au-dessus de l'hu-
manité. Dans cette iq»plication particulière de la doctrine fataliste,
ne retouverons-nous pas le même mysticisme au début, le même
nuitérialisme à la fm?
Que des politiques habiles s'autorisent {mbliquement de leur pré^
tendue a mission providentielle » pour cacher des projet» tput hu-
mains, il n'y a rien là d'étonnant^, c'est un argument toujours
ancien, toujours nouveau, auquel les peuples se laissent encore
prendre, auquel Tambition ne semble pas près de renoncer. Notre
société se voit menacée de périr par l'abondance des a sauveurs, )>
comme cet empereur romain qui disait : « Je meurs par l'abon^
dance des médecins. ». Malheureusement il s'est trouvé des philoso-
phes pour faire l'apothéose des ambitieux qui réussissent (1). Cette
théorie, passant et repassant d'Allemagne en France, de France en
Allemagne, a déjà eu d'étranges destinées. Il suffit presque, pour
l'apprécier, d'en faire l'histoire et de la suivre exi ses voyages : nous
la verrons se contredire elle-oràme dans la pratique.
Selon Hegel, le grand homme, étant le symbole de l'idée, a le
droit avec la force : a il peut donc considérer tout l'être humain
(1) Voyez sur ce sujet Fr. Heirenschneider, les Principes, les partis, l$s Napoléons;
— Foacher de Careil, Hegel et Schopenhauer ; *- Ch. Renouvler, quatrième Essai de
mtiqu9 gàiêrêlê^ et Armée pMêSophique,
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6A& RETDE DES DECX MONDES,
comme une matière qu'il s'approprie, et de laquelle il crée son in-
dividualité, son corps. » Sa vie à lui-même est un fragment du
« cœur immortel de la nature, » Lesigne authentique du droit des
génies est le succès, qui se reconnaît à la puissance, à la gloire, à
la victoire. « La puissance du grand homme, dit encore Hegel, est
légitime en tant qu'elle crée ou conserve les états... » -^ « Jamais,
ajoute-t-il en donnant du Contrat social une interprétation dont Kant
et Fichte avaient cependant montré la fausseté, jamais les états ne
se sont constitués par contrat : c'est la sublime puissance du grand
homme qui les a créés. » Les autres hommes obéissent au génie sans
le vouloir : leur « volonté spontanée » est la sienne, bien qu'il en
soit autrement de leur « volonté réfléchie. » — « La supériorité du
grand homme est de connaître la volonté absolue et de l'exprimer. »
Il prononce le mot, et tous le répètent; il fait le premier pas, et le
monde le suit. Pourtant cette initiative du génie n'est qu'une a{^>a-
rence : sa force individuelle n'est que la force générale dont il est
l'instrument et le symbole. « L'individu est fils de son teknps, et nul
individu ne peut réellement devancer son siècle. »
Dans sa Phénoménologiey cette « psychologie des peuples» {Vôl-
her^psychologîe), Hegel annonçait une transformation du monde,
hâtée par la venue d'un grand homme encore inconnu , mais qui
aurait été « élevé dans l'école philosophique. » — « C'est ainsi que,
pour l'exemple de l'humanité et pour lui donner une liberté nou-
velle, Alexandre le Macédonien sortit de l'école d'Âristote afin de
ccmquérir le monde. »
Le fondateur de l'éclectisme en France, à son retour d'Âlle^
magne, reproduisit dans des leçons célèbres la doctrine de Hegel
sur le droit des génies, à laquelle les saintnsimoniens avaient déjà
fait quelques emprunts. M. Cousin se contônta de substituer à l'es-
prit universel et à l'évolution universelle ce qu'un hégélien français
a appelé les « bons vieux mots de Dieu et de la Providence. » Selon
M. Cousin, dont il importe de rappeler ici les paroles, tous les
grands hommes ont été plus ou moins fatalistes; l'erreur est dans
la forme et non dans le fond de leur pensée : il$ sentent qu'en efiet
ils ne sont pas là pour leur compte. Le génie est au service d'une
puissance qui n'est pas la sienne, car toute puissance individudle
est misérable, et nul homme ne se rend à un autre homme; le
peuple sert qui le sert. Le grand homme n'est que « l'instrument
de ceux auxquels il commande, de ceux-là mêmes qu'il a l'air d'<^
primer. » De là sa puissance et son droit, qui se reconnaissent à
deux signes : le succès pendit ta vie, la gloire après la mort.
(i Quiconque ne réussit pas n'est d'aucune utilité au monde et passe
comme s'il n'avait jamais été. » — m Qu'est-ce que la gloire? Le ju-
gement de l'humanité sur un de ses membres; or l'humanité a tou-
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l'idée moderne du droit, 5i5
jours raison. On peut en appeler des coteries et des partis à l'huma-
nité; mais de l'humanité à qm en appeler? » M. Cousin oublie le
conscience.
Par là il est entrahié à placer la grandeur la plus haute dans les
conquêtes. « Quelles sont les plus grandes gloires? En fait, ce sont
celles des guerriers. Quels sont ceux qui ont laissé les plus grands
noms parmi les hommes?.. Ceux qui ont gagné le plus de batailles. »
Aussi toute victoire a-t-elle raison, a II faut être du parti du vain-
queur, car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la
civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir, tan-
dis que le parti du vamcu est toujours celui du passé. » M. Cousin
ce aime et honore assurément le dernier des Brutus; mais Brutus re-
présentait l'esprit ancien, et l'esprit nouveau était du côté de Cé-
sar. » Toute démocratie, à en croire M. Cousin, « veut, pour durer,
un maître qui la gouverne; la démocratie romaine prit le plus ma*-
gnanime et le plus sage dans la personne de César. » — Telles sont
les théories rapportées d'Allemagne qu'applaudissait en 1828 un
immense auditohe. Les Allemands célébraient en prose et en vers
cette conquête de la France par leur philosophie, et Moriz Veit disait
dans un hymne à Hegel : a Lumière , lumière I le Franc s'extasie
quand tu t'approches, toi et tes pensées. Autour de toi se rassemble
le meilleur et le plus noble peuple de 'l'Occident. »
Trente ans plus tard, M. Cousin regrettait les paroles qu'il avait
prononcées, et de sa propre main il en avait effacé une partie dans ses
livres. Il put les retrouver commentées et appliquées dans une Vie
de César écrite par le césar d'alors. Là aussi était soutenue cette doc-
trine hégélienne du droit des grands hommes, du droit des hommes
providentiels. « Mon but, disait l'auteur, est de prouver que, lorsque
la Providence suscite des hommes tels que César, Charlemagne,
Napoléon, c'est pour tracer aux peuples la voie qu'ils doivent suivre,
marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle et accomplir en
plusieurs années le travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples
qui les comprennent et qui les suivent I Malheur à ceux qui les mé-
connaissent et qui les combattent! Ils font comme les Juifs, ils cru-
cifient leur messie; ils sont aveugles et coupables. » Tel fut César
selon le disciple français de Mommsen. « La société romaine en
dissolution demandait un mattre, l'Italie opprimée sous le joug un
sauveur. » Dne grande cause se dressait derrière César, le poussait
en avant, « et l'obligeait à vaincre en dépit de la légalité, des im-
précations de ses adversaires, et du jugement incertain de la pos-
térité. » C'est ainsi que la doctrine allemande, professée en France
par le philosophe, était adoptée par l'homme d'état.
(hi sait de quelle manière cette théorie nous est revenue d'Aile-
Ton m. — 1874. 35
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g/16 «fiVUE DES MUX M0I7D£S«
magne une âeeofnde fois » non plud séulemeÉt comme une spécula*
tien abstraite, mais comme unô désastreuse réfalité. kprèn nous
avoir enseigné la philosophie du succès et les droits du génie, les
Allemands nous en ont enseigné la pratique perfectionnée; leur cé-
sar, lui aussi, invoquant Sans cesse la Providence, s'est déclaré un
homme providentiel, représentant d'une race providentielle, chaiigé
de ^châtier cet autre homme providentiel, cet autre sauveur, cet
autre messie qui nous avait entraînés à notre perte.
L'expérience nous a ainsi montré la valeur de la doctrine î nous
nous en étions servis pour fafre l'apologie de nos conquêtes et justi-
fier nos injustices; nous avons vu nos sophlsmes se retourner contre
nous. Le droit des génies, sous ses déguisemens mystiques, n'est
encore que le fatalisme de la force, qui aboutit historiquement à se
contredire lui-même. C'est qu'il repose sur une conception inexacte
de la vraie grandeur et de la vraie puissance. Hegel et ses imita-
teurs partent d'un principe juste dont ils ne déduisent pas les vraies
conséquences. Tout génie en effet est une « merveilleuse harmonie
de l'individualité et de l'universalité, » et c'est cette double force
qui fait sa grandeur. Être grand, c'est être soi-même et c'est être
aussi tous les autres; c'est avoir une personnalité, une physiono-
mie originale, et porter cependant en soi quelque chose d'imperson-
nel où tout le monde se reconnaît; en un mot, c'est concevoir une
pensée propre qui est en même temps la pensée commtme à tous.
Maintenant où peut se trouver cette universalité qui fait la grandeur
du génie, sinon dans l'union de l'esprit individuel avec l'esprit de
l'humanité tout entière? Hegel et ses disciples le reconnaissant
d'abord; ils n'en finissent pas moins par identifier le grand homme
avec l'esprit de son temps, avec l'esprit de son pays, avec l'esprit de
son peuple, choses bornées, passagères et incwnpléteraent vraies^
qu'ils érigent malgré cela en momens nécessaires de l'universelle
évolution. Ils conçoivent ainsi le génie comme un homme-peuple,
quand il faudrait en faire, s'il est permis de le dire, un homme-
humanité. Dès lors la puissance du grand homme n'est plus que la
puissance plus ou moins fragile d*une nation et d'une époque, puis-
sance qui agit toujours dans le temps et dans l'espace, puissmce
qui s'y manifeste trop souvent sous une forme brutale et guerrière.
Au lieu des héros du droit, on n'a plus que les héros de la force.
En même temps qu'on enlève ainsi au génie sa vraie universalité,
on lui enlève sa vraie individualité. Si les grands hommes ne sont
que les instrumens d'une puissance nécessaire et fatale, en quoi
sont-ils grands, et de quelle supériorité personnelle peuvent-ils se
prévaloir? L'épée se vante-t-^lle de la puissante main qui s*en sert?
Le génie paraissait d'abord devancer son siècle; Hegel nous dît
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l'idée M0D£BN£ du DROIT. 5&7
qu'il se borne à le suivre et à terminer l'œuvre de tous. Les hommes
eberchant la vérité ressemblent, selon Hegel, à des ouvriers chei^
cbant une source : le terrain peu à peu se creuse sous les eff(»rts de
tous; l'un d'eux, que le hasard a mis plus près de la source, s'écrie
tout à coup : Voici l'eau, et il enlève le dernier obstacle. C'est
le g^and homme. Le lac entier se précipite sur eux et les noie en
les désaltérant. — Ne faudrait<-il pas dire plutôt que le grand homme
est celui qui devine la source à l'endroit où personne ne l'eût soup-
çonnée^ et qui, frappant le rocher même, l'en fait jaillir?
Il ne faut pas s'étonner si ce fatalisme historique, qui commence
par glorifier les grands hommes, finit par les réduire à un rôle mi-
sérable* On les appelle d'abord des hommes nécessaires, puis on
découvre qu'ils sont des hommes superflus. Bauer prétend que, « si
un Gharlemagne, un Grégoire VII, n'eussent pas existé, d'autres
eussent pris leur place, et sous d'autres noms, par d'autres voies,
accompli finalement la même œuvre, » parce que ce qui est ration-
nel finit toujours par être réel. Que devient alors le droit fondé sur
U nécessité des hommes qui se croient providentiels? Us ont beau
s'intituler «t les pilotes nécessaires, » sans leur secours nous arri-
vericms également au port.
Après avoir dépouillé le grand homme de sa personnalité propre,
la même théorie supprime la personnalité des autres hommes et
leur ^lève tous leurs droits. Pour l'instrument du destin ou de la
Providence, nous ne sommes plus nous-mêmes que des instrumens :
il se sert de nous selon ses projets, et, i^u nom de la nécessité dont
il est le symbole, il opprime toutes les libertés. Brutal et mystique
tout ensemble, cachant le droit du plus fort sous le droit divin, le
représentant de la Providence ou de l'idée « trempe, comme disait
Henri Heme, son bâton de caporal dans l'eau bénite. ^
On pourrait en appeler ici des hégéliens à Hegel, et de Hegel lui-
marne à Hegel mieux inspiré. Ce penseur en effet, dans les pages de
la Philosophie du droit où il est revenu à la tradition de Fichte, de
Kant et de la révolution française, enseigne que « l'histoire univer-
selle est l'histoire de la liberté, » c'est-ànlire « le récit des vicissi-
tudes à travers lesquelles l'esprit acquiert la conscience de la liberté,
qui est son essence* » Si cette liberté dont parle Hegel n'est pas un
vain mot, si elle est la force supérieure et divine présente à la con-
science de chaque homme et par laquelle chaque homme doit être
à lui-même sa providence, les hommes vraiment providentiels et les
vrais représentans de l'idée ne sont pas ceu^ qui oppriment cette
forœ divine; ce sont ceux qui la respectent, ceux qui la défendent,
ceux qui par leur désintéressement la font reconnaître chez eux et
la suscitent chez les autres. Il eût été digne d'un philosophe de
placer la grandeur la plus haute ailleurs que dans la gloire et dans
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&A8 BCVUE DES DEUX MONDES.
la victoire. Des hommes humbles par leur puissance matérielle ne
peuvent-ils pas avoir la vraie grandeur? Celle-ci doit consister, se-
lon les théories mêmes de la philosophie allemande, dans ce qu'il y
a de plus personnel et de plus impersonnel tout ensemble; or une
analyse exacte des conditions philosophiques de la grandeur nous
apprend que ce qu'il y a de plus individuel et de plus universel,
c'est l'acte de liberté par lequel on respecte la liberté des autres, et
qui est le fondement moral du droit. Dans cet acte, en effet, on est
vraiment soi-même par l'énergie de la volonté libre, et en même
temps on se désintéresse de soi, on se rend impersonnel pour se
confondre, je ne dis pas seulement avec son époque ou avec son
peuple, mais avec l'humanité tout entière, bien plus, avec le véri-
table esprit universel, qui est la justice. La grandeur de l'objet
voulu passe alors dans la volonté même. Ainsi .peut s'obtenir la
puissance supérieure et la dernière victoire, que la dialectique alle-
mande cherche en vain dans la succession des forces physiques;
ainsi peut s'introduire dans le monde la seule force destinée à un
succès sans revers. C'est un principe cher aux récentes écoles de
l'Allemagne comme de l'Angleterre et de la France, que rien ne se
perd dans la nature physique, pas même le plus l^r mouvement
imprimé à un corps et qui va se propageant à l'infini; mais ne
serait-il pas plus vrai encore de dire que rien ne se perd dans le
monde de l'esprit, et que le libre mouvement de notre voleté v^«
la justice est une force impérissable? Qui sait si cette impulsion
qu'on se donne à soi-même ne se perpétue pas dans une sphère tel-
lement supérieure aux alternatives des choses et aux vicissitudes
mêmes de l'histoire que nulle force matérielle ne saurait l'anéantir?
Alors seulement on vit dans ce que Hegel nomme la sphère inté-
rieure des choses et le cœur de la nature, a dans le vrai, dans le
divin, dans l'éternel. » Alors aussi, au sein de la société humaine,
par l'énergie de la volonté personnelle et par le respect du droit
commun, on devient virilement son propre sauveur, et on invite les
autres hommes à devenir leurs sauveurs eux-mêmes. Toutes les fois
qu'un homme résout pour sa part le conflit des forces égoïstes en fa-
veur de la justice, il s'élève philosophiquement et politiquement au
rang d'homme providentiel , car il fait surgir en lui et chez les au-
tres la vraie providence du monde, la liberté.
La supériorité des grands hommes n'est probablement elle-même
qu'une volonté plus libre et une raison plus clairvoyante. Ni aussi
haut ni aussi bas que le croit l'école de Hegel, ils ne sont ni les maî-
tres de l'humanité ni les esclaves de la fatalité : ils sont libres parmi
des hommes libres. Ils ne se bornent pas à résumer l'âge qui s'en
va, mais ils anticipent l'âge qui doit venir. Le génie n'est pas seule-
ment reflet de ce qui est et patience, mais divination de ce qui doit
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l'idée moderne du droit, 5A9
être et initiative. La théorie de Hegel et de Bauer rappelle celle de
lord Macaulay; selon l'historien anglais, les génies seraient simple-
ment des hommes qui se tiennent sur des lieux plus élevés çt qui de
là reçoivent les rayons du soleil un peu plus tôt que le reste de la
race humaine, a Le soleil illumine les collines quand il est encore au*
dessous de l'horizon, et les hauts esprits sont éclairés par la vérité un
peu avant qu'elle ne rayonne sur la multitude : telle est la mesure
de leur supériorité. Ils sont les premiers à saisir et à refléter une lu-
mière qui, sans leur secours, n'en deviendrait pas moins visible à
ceux qui sont placés bien au-dessous d'eux. » La vérité, répond
avec raison Stuart Mill aux partisans de ce fatalisme historique, u ne
se lève pas, comme le soleil, par son mouvement propre et sans
effort humain, et il ne suflît pas de Tattendre pour l'apercevoir. Les
hommes éminens ne se contentent point de voir briller la lumière
au sommet de la colline, ils montent sur ce sommet et appellent le
jour, et si personne n'était monté jusque-là, la lumière» dans bien
des cas, aurait pu ne jamais luire sur la plaine. »
Il en est de la justice comme de la vérité : nulle évolution fatale
de forces ne peut, sans la volonté humaine, faire apparaître le droit
dans le monde, et cependant le monde ne peut se passer du droit.
Nous avons vu dans les systèmes allemands la force de la nation
succéder à celle de l'individu, la force de la race à celle de la na-
tion, la force du nombre à celle de la race, et à celle-ci enfin la
force supérieure des hommes en qui le nombre se personnifie; mais
ces diverses puissances, qui ne s'élèvent tour à tour que pour se dé-
truire elles-mêmes, ne réaliseront point par des moyens extérieurs
un idéal de justice que la moralité intérieure est seule capable de
réaliser. Ce n'est pas en réduisant le droit à des « conflits de forces »
ou à des (( compromis entre les forces » que les races qui prétendent
représenter l'humanité future la feront dès aujourd'hui reconnaître
en elles, ce n'est pas en abaissant l'idée devant le fait accompli que
les peuples qui se croient supérieurs se montreront en possession de
l'idée; quant aux hommes qui se disent providentiels et qui, pour
aider la Providence, veulent nous entraîner par la force sur le som-
met où ils se croient parvenus, ils ont une chose meilleure à faire
pour nous persuader. Qu'ils nous montrent de ce sommet leur front
illuminé par des clartés nouvelles, et l'humanité ne demandera pas
mieux que de monter avec eux dans la lumière ; leur seul droit,
c'est de nous révéler librement cette lumière de l'avenir, et de
nous inviter à les suivre librement sur les hauteurs où elle brille.
Alfred Fouillée.
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LA FONTAINE
A PROPOS D*UNE NOUVELLE ÉDITION ILLUSTRÉE.
Fabla dé La Fontaine, publiées par D. Jouauft, ayec une introdaction par H. 6amt-R«&<
Taillandier, de l'Acadéinie fraDçaiie, ornées de douze dessins originaux de Bodmer,
J.-L. Brown« P. DanbifDj, Détaille» Oérdme, L. Leloir, âmila Léry, Henri Lérj, MiUet
Ph. Rousseau, Alt SteTens, J. Wonns.
a Dn jour, raconte Walckenaer, Molière soupait avec Racine, Des-
préaux, La Fontaine et Descoteanx, fameux joueur de flûte, La Fon*
taine était, ce jour-là encore plus qu'à son ordinaire, plongé dans
ses distractions. Racine et Despréaux, pour le tirer de sa léthargie,
se mirent à le railler si vivement qu*à la fin Molière trouva que c'é-
tait passer les bornes. Au sortir de table, il poussa Descoteaux dans
Tembrasure d"une fenêtre, et, lui parlant d'abondance de cœur, il
lui dit : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'efface-
ront pas le bonhomme I » Poète, c'était lui en effet qui des quatre
Tétait le plus, poète dans le sens naturel, le vrai sens du mot. La
Fontaine est un inconscient, il bavarde, dit ce qui lui vient, se
répète, rabâche, original, primesautier, partout prenant ses cou-
dées franches. Il est en réaction contre l'esprit du siècle, esprit
d'état sorti de Richelieu, qui ne plaisante point avec le style et veut
une langue bien morigénée, une langue ayant portée sociale, phi-
losophique et ne se permettant aucun zigzag. Dans les affaires du
gouvernement, comme dans les choses de la vie littéraire, c'est le
règne de l'autorité, l'individu ne saurait penser que ce que pensent
la cour et la nation. Le côté idéal du siècle de Louis XIV nous ap-
paraît sous des mœurs grecques et romaines dans les tragédies de
Racine, le côté comique dans le théâtre de Molière : siècle despo-
tique et bigot, mais d'un despotisme et d'une bigoterie que tempè-
rent le goût et la raison, « le bon sens avec l'expression heureuse,
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UNE ÉDITION DE LA FONTAINE. 551
bases du véritable talent, » écrit Chateaubriand, Sans doute l'imagi-
nation n'es\ point tout; elle est pourtant bien quelque chose. Tâchons
néanmoins de ne pas trop nous élever contre cet absolutisme intel-
lectuel du xvn* siècle, et cela pour deux motifs : d'abord parce que
c'est à cet excès de culture, à cet art tout français de la période, du
nombre et du choix dans les idées, dans les images, que l'Europe
doit d'avoir conservé la notion du goût et du bon sens, ensuite
parce que la règle, tout en s'imposant à la pluralité des esprits, n'a
rien empêché de ce qui devait naître de viable et de fort, a Ce siècle
est fort plaisant, il est régulier et irrégulier, dévot et impie, adonné
aux fenmies, enfin de toute sorte de genres de vie. » Il y avait en effet
divers courans, et M°** de Sévigné, qui parle d'or, nous l'apprendrait,
sll en était besoin.
Tandis que les Boileau, les Racine, fondaient l'ère du solennel,
luttant pour la correction et les pompeuses merveilles, invoquant
celui-ci Euripide et Sénèque, celui-là le Sti^rite et Horace, La
Fontaine remontait négligenmient la pente des temps, et, distrait,
émancipé de toutes règles, guidé par ses instincts de poète et l'ob-
servation de la nature, s'en allait par-delà le siècle tendre la main
à Mathurin Régnier, à Rabelais, à Montaigne, ses vieux et chers
compères en belle humeur gauloise. L'auteur de Gargantua le pas-
sionnait, et du plus grand sérieux il demandait aux gens s'ils pen-
saient que saint Augustin eût plus d'esprit que Rabelais, à quoi les
gens, se croyant mystifiés, répondaient : « Prenez garde, monsieur
de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l'envers, » ce qui n'était,
hélas I que trop vrai. Révasseur, débraillé au moral comme au phy-
sique, voilà le bonhomme. De ses somnolences, il se réveillait ce-
pendant, il secouait ses torpeurs, et nous savons ce qui se trouvait
alors de bonté d'âme et d'humanité sous l'indifférentisme apparent.
Qui n'a gardé le souvenir de sa fidélité courageuse à Fouquet, de son
pieux attachement à M"" de La Sablière? Oh ! ces naïfs, ces désœuvrés
incorrigibles, pour les juger à fond, peut-être ne serait-ce pas inu-
tile de les confronter avec les grands raisonneurs et doctrinaires
de ce monde. On comprendridt ainsi ce que valent à l'user les uns
comme les autres.
Je ne prétends atténuer aucun tort, ni les défaillances conjugales,
ni le tour licencieux des contes, quoique la société du xvii* siècle
n'eût point de ces pudeurs qui nous chagrinait tant aujourd'hui, et
prit au demeurant fort en patience et même fort en agrément cer-
taines libertés dans l'expression. Ces mots qu'un administrateur as-
surément fort malavisé de la Comédie-Française rayait naguère
de V École des femmes pour ménager les nais de son auditoire du
inardi et du jeudi, — la cour du grand roi, moins susceptible,
les entendait sans sourciller* M'"'' de Thianges lisait les contes de
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552 BEVUE DES DEUX MONDES.
La Fontaine et les pardonnait, M"* de Sévigné faisait mieux, elle les
goûtait de préférence aux fables, et M"* de Sillery, voulant rassurer
sa pudeur un peu alarmée, se contentait de les trouver obscurs!
Tout ceci n'empêche point cette littérature des contes d'être quel-
que chose de « très indiscret et de très malhonnête, dont la lecture
ne peut avoir d'autre effet que de corrompre les mœurs et d'inspi-
rer le libertinage : » aussi je n'ai qu'à m'incliner devant Boileau,
qui traite à ce sujet La Fontaine a d'infâme déserteur de la vertu. »
Il était en outre joueur, emprunteur, et quel mari, justes dieux 1
Sa femme l'avait quitté et s'était retirée à Château-Thierry. Il va
de son côté chercher aventure, et n'a rien de plus pressé que de la
tenir au courant de ses galanteries. Que pensait-il donc de l'hono-
rabilité de sa femme pour lui faire à chaque instant de ces aveux
naïfs et singuliers? J'estime qu'il n'en pensait que médiocrement.
La dame était coquette, volontaire, et, malgré sa dévotion , très ca-
pable de ressentir un pareil délaissement et même d'en tirer ven-
geance; mais La Fontaine allait où son plaisir le portait, et point ne
se souciait des conséquences; supprimez de ces lettres d'un mari
à sa femme le côté fâcheux et par trop fantaisiste, -^ vous y saisirez
des traits charmans, toute sorte de galtés et de malices dont four-
mille sa prose comme son vers. « Je trouvai à Chatellerault ime
Pidoux dont notre hôte avait épousé la belle-sœur, tous les Pidoux
ont du nez et abondamment. » M°** de La Fontaine, qui était une
Pidoux, avait donc un long nez, et nous savons , par une lettre du
poète à la duchesse de Bouillon, qu'il détestait les nez aquilins et
longs. « On nous assura de plus que les Pidoux vivaient longtemps
et que la mort, qui est un accident si commun chez les autres hu-
mains, passait pour un prodige parmi ceux de cette lignée; je serais
merveilleusement curieux que la chose fût véritable. Quoi qu'il en
soit, mon parent de Chatellerault demeure onze heures à cheval
sans s'incommoder, bien qu'il passe quatre-vingts ans; ce qu'il a
de particulier et que ses parens de Château-Thierry n'ont pas , il
aime la chasse et la paume, sait l'Écriture et compose des livres de
controverse; au reste, l'homme le plus gai que. vous ayez vu et qui
songe le moins aux affaires, excepté à celles de son plaisir. Je crois
qu'il s'est marié plus d'une fois; la femme qu'il a maintenant est
bien faite et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d'une
chose, c'est qu'elle cajole son mari et vit avec lui comme si c'était
son galant, et je sais bon gré d'une chose à son mari, c'est qu'il lui
fait encore des enfans. Trop bien me fît-on voir une grande fille que
je considérai volontiers et à qui la petite vérole a laissé des grâces
et en a ôté. » Suit un couplet d'imprécations contre cette cruelle
maladie :
Qui ne peut voir qu'avec envie
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UNE ÉDITION DE LA FONTAÎNE. 553
Le sujet de nos passions;
Ta loi laisses les Us et tu lui prends les roses!
Et ces lis, même sans les roses, feraient encore l'affaire du bon-
homme, lequel n'entend pas se priver du plaisir d'en instruire sa
fenmie. « Si nous eussions fait un plus long séjour à Chatellerault,
j'étais résolu de la tourner de tant de côtés que j'aurais découvert
ce qu'elle a dans l'âme, et si elle est capable d'une passion secrète.
Je ne vous en saurais apprendre autre chose , sinon qu'elle aime
fort les romans; c'est à vous, qui les aimez fort aussi, de juger
quelle conséquence on en peut tirer, »
On voit que je n'écris pas un panégyrique, et tiens à donner mon
héros pour ce qu'il est; je passe condamnation sur les désofdres de
conduite et les incongruités de langage, à la condition de pouvoir
franchement admirer ce que ce naturel a de bon, d'excellent. Dis-
trait, dissipé, dissipateur, insoucieux, indifférent et libertin tant
qu'on voudra. « Il paraît grossier, lourd, stupide (1), ne sait ni
parler ni raconter ce qu'il vient de voir; » mais ce prétendu bé-
lître, ce lourdaud, que les circonstances le secouent un peu par
les épaules, et vous aurez tout de suite devant vous le meilleur
des hommes. Je me demande si c'est Boileau qui jamais eût donné
l'exemple de ces mouvemens de sensibilité dont La Fontaine fut
capable toute sa vie. Parlez-moi des simples, des naïfs, de ces
pauvres d'esprit selon le monde, le royaume des idées leur appar-
tient, et la profession n'étouffe point chez eux les délicatesses du
cœur. Qui dit état, condition, profession, dit quelque chose de
borné, de mesquin, de nécessairement ridicule à un jour donné.
Les femmes doivent la moitié de leur beauté, de leur charme à ce
que leur sexe n'a point d'état. En ce sens, la poésie est femme
et divinement femme. Être poète n'est point un état; en revanche,
à côté du poète, espèce d'halluciné, de somnambule vivant en de-
hors des questions et des intérêts du jour, à côté du poète, il y
a l'homme de lettres agité de toute sorte de préoccupations et
d'animosités professionnelles. Boileau, correct, didactique, surveil-
lant tout ce qui peut porter atteinte à l'orthodoxie, est un homme
de lettres. « Il travailla toute sa vie sur le vers français, n Quelle
épigramme dans cet éloge, travailler sur le vers français I Mais le
bon La Harpe ne s'en est pas douté, La Fontaine n'y met point
tant de façons, il rêve, cause avec Jean Lapin, regarde une souris
trotter, et son vers lui vient tout familièrement; comme toutes ces
belles choses qu'il imagine ne coûtent à son génie aucun effort, il ne
se crée à leur sujet aucun chagrin.
Lisex*les, ne les lisez pas,
(i) La Bruyôre.
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55& REVUE DES DEUX MONDES.
qu'importent vos impressions et vos louanges à ce vagabond du
pays de Cythère, qui ne revient de ses courses lointaines que pour
visiter quelques amis, Objet de sollicitudes inaltérables! La Fontaine
vit par le cœur au moins autant que par la tète, et c'est ce qui fait
de lui un si grand poète; du cœur, il en met partout sans y penser,
Fontenelle dit qu'il ne se considérait comme inférieur à Ésope et à
Phèdre « que par bêtise. » Une telle bêtise ramenée à sa vraie
expression s'appelle naïveté, simplicité d'âme, sancta simplicitasy
divin mot que trop souvent Tironie accompagne, et qu'avec La Fon-
taine on est heureux de pouvoir employer sans alliage et dans la
pureté de l'acception originelle. De même que le fabuliste trouve
son ver% c'est également sans y penser que l'homme accomplit ses
belles actions. Son dévoûment à Fouquet, rien de plus simple : une
bêtise! et cependant il y jouait sa tête, il y jouait tout au moins sa
liberté. Peut-être le savait-il , peut-être bien aussi qu*il l'ignorait :
quoi qu'il en soit, le péril ne l'eût pas arrêté; on l'aurait jeté dans
un cachot conmie Pélisson, qu*il ne s*en serait pas davantage con-
sidéré comme un héros. Maintenant contemplez Despréaux, le mo-
raliste sans reproche, suivez dans ses rancunes sourdes ou décla-
rées, dans ses méchantes passions littéraires, ce parfait honnête
homme toujours à cheval sur la mesure, le bon sens, le goût, les
bienséances, et voyez si l'inconscient rîmeur avec tous ses défauts
n'est pas plus sympathique :
Retoormer à Daplaé mol nien qwM vangw,
murmure La Fontaine sans autrement prendre souci de qui Tof-
fense. Le sage Boileau n'est point si magnanime; ce pardon des in-
jures que le fabuliste pratique avec grâce et nonchaloir, le légis-
lateur du Parnasse n'en a point fait un des articles de son code;
personne plus amèrement ne ressent le trait et ne le venge, et
pour lui échauffer les ordlles à ce juste , pas n'est besoin d*un
bien grand crime : la simple omission d^un compliment, une pecca-
dille suffit; que sera-ce« si vous vous êtes rendu coupable d'une épi-
granune? Il en coûta cher à La Fontaine d*avoir été seulement
soupçonné d'un tel méfait, car cette malheureuse épigramme qui
lui valut tant de désagrémens, rien ne prouve qu'il l'eût écrite. H
n'en subit pas moins une dénonciation en belle et bonne forme, qai«
galamment insérée dans FAri poàique, fut cause qu'il y eut une
sentence de police interdisant la vente des nouveaux contes (1685),
et ce n'est point assez que le fabuliste, coupable ou non, soit châiié
de cette velléité de malveillance contre Boileau; le genre jaême
dans lequel s'exerce le talent de La Fontaine en devra pâtir. On
verra figurer dans VArt poétique Téglogue, l'élégie, l'ode, le son-
net, l'idylle, mais point la fable, qui sera désormais jugée indigne
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^^jy
UOT ÉDITION DE LA FONTAINE. 655
de tenir sa place entre Tépigramme et le vaudeville, a Ce n'est pas
un homme, mais un fablierl » M"** COTnuel avait raison. Secouez
Tarbre tant qu'il vous plaira, ne lui ménagez ni les mauvais traite-
mens, ni les écomiflures, et le fablier ne vous en donnera ni plus
ni moins ses fleurs et ses fruits; mais ne touchez point à Despréaux :
qui s'y frotte s'y pique; c'est un chardon, mieux encore, c'est un
homme de lettres 1 Déflez-vous de ce pédagogue trop sensé, il a des
susceptibilités qui devancent les temps, son amour-propre blessé
n'épargne personne. Quelle chose plus triste que ce portrait de
M*"* de La Sablière dans la satire sur les femmes ! Tous ces méchans
vers et cette mauvaise action, pourquoi? Parce que M"* de La Sa-
blière, qui en effet s'occupait d'astronomie, avait remarqué que Boi-
leau parlait de l'astrolabe sans le connaître.
Ce procès d'immoralité intenté à La Fontaine ne semble pas près
de finir. Lamartine, qui se plaisait à n'accepter que sous bénéfice
d'inventaire certaines admirations traditionnelles, a, si l'on s'en
souvient, fort maltraixé notre poète. Il trouvait la morale des fables
vulgaire, étroite, inepte même, et l'accusait de maximer les vilains
calculs de l'égoïsme. Disons tout de suite que Lamartine n'aimait
pas La Fontaine, et ce grand esprit ne critiquait bien que ce qu'il
aimait bien. D'ailleurs entre le poète des Méditations et l'auteur
des Contes et des Fables^ nul trait d'union, point d'afikdté, ni
d'homme, ni de race I Les goûts mêmes qu'ils possèdent en commun,
au lieu de les rapprocher, les éloignent. Tous les deux adorent la
nature, et de quels yeux différens ils l'envisagent, celui-là toujours
porté aux vues d'ensemble, planant de haut dans son nuage, ce-
lui-ci, terre à terre, musa p^destris^ flânant par les buissons, tout
entier à son petit monde et n'ayant ciu'e de remonter de ce fini qui
l'amuse à l'infini qui l'ennuierait I La langue qu'ils parlent a beau
n'être pas celle du vulgaire, elle ne les rapproche point davantage.
Lamartine détestait les vers libres; la seule vue d'une de ces pages
mal alignées l'horripilait. A ce génie harmonieux, il fallait la strophe
symétrique et les beaux rhythmes cadencés. Je regrette que Lamar-
tine ne se soit pas récusé vis-à-vis de La Fontaine, non que l'étude
qu'il en a faite manque d'intérêt, les plumes telles que la sienne ne
sont jamais en reste de brillantes raisons; mais cet art agréable et
captieux du paradoxe, sans danger pour les esprits suflîsamment in-
formés, a l'inconvénient de donner l'éveil à toute une légion d'écri-
vains maladroits, ouvriers de la deuxième heure, qui viennent en-
suite appuyer lourdement et fausser le goût au nom de la morale.
a Quand les ignorans, écrit excellemment M"* de Staël (1), ont
attrapé sur un sujet sérieux une phrase quelconque dont la rédac-
(1) Comià/éraJiWM à propos de M. Necker.
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556 REVOE DES DEUX MONDES.
tion est à la portée de tout le monde, ils s'en vont la redisant à t(Mit
propos, et ce rempart de sottise est très difficile à renverser. »
La morale de La Fontaine, eh ! mon Dieu, elle est un peu tout ce
qu'on veut et tout ce qu'on coudra : il la prend autour de lui, comme
il la trouve, et sans jamais se gêner le moins du monde. Ainsi fait-il
pour ses idées sur les animaux, qui sont les idées générales, en même
temps justes et inexactes, selon que vous allez de la définition po-
pulaire à l'observation scientifique. M"* de Sévigné préférait le con-
teur au fabuliste. C'est que le fabuliste est surtout un conteur. Le
poète va droit à son récit, à ses personnages, et l'affabulation de-
vient ensuite ce qu'elle peut. Lui-même ne nous dit-il pas que son
œuvre est une comédie ayant l'univers pour théâtre? En ce swis, la
moralité des fables de La Fontaine ressemble beaucoup aux dénoù-
mens de Molière, lesquels ne sont aussi très souvent qu'une simple
manière d'en finir. Il y a telle moralité qui ne s'accorde point avec
le sujet, telle autre qui le contredit. Je prends pour exemple le Bat
et V Huître. Que nous enseignent les premiers vers? Qu'il se faut te-
nir coi dans son logis, que c'est montrer peu de cervelle que d'en
vouloir sortir, et dix lignes plus loin voici qu'on se moque de ce rat
ignorant qui prend pour des montagnes la moindre taupinière, et
finalement se laisse gober par une huître. Que devient alors la leçon
du début? Vous nons recommandez de rester benoîtement chez nous,
de ne pas bouger, et presque aussitôt vous nous apprenez comme
quoi celui qui n'a voyagé ni vécu d'expérience ne saurait être que
dupe et victime de tout ce qu'il rencontre. Combien parmi les fables
n'en citerait-on pas d'où il ne ressort aucune moralité! Les Deux
Amisy les Femmes et le Secret^ le Faucon et le Chapon^ sont de vé-
ritables contes, le Bat qui s'est retiré du monde est une légende à la
Rabelais sur les moines moinant de moinerie. Les sentences qui se
dégagent de la narration n'ont le plus souvent qu'un intérêt secw)-
daire, chacun voit là ce qui lui platt : H. Saint-Marc Girardin y trou-
vait sous l'empire matière à controverses libérales; ensuite nous
eûmes M. Taine, qui dans cette philosophie à tiroir imagina d'aller
chercher des argumens pour son système, ou ce qu'il croit être son
système; puis vint Lamartine, qui, parlant de haut, comme c'était
son droit, émit sur la question certaines idées très nettes et très
vibrantes; Lamartine ayant dit, ce fut le tour de M. Sainte-Beuve,
qui naturellement soutint l'avis contraire. Aujourd'hui, non moins
ingénieux, non moins disert, mais d'un sens tout modeste et mieux
équilibré, M. Saint-René Taillandier se présente au chapitre, et sa
voix n'en sera que plus écoutée.
Il y a en effet bien du goût et du tact dans la manière dont cette
nouvelle critique est abordée. Le commentateur ne nous annonce
aucune prétention aux grandes découvertes, il s'agit uniquement
/Google
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UNE ÉDITION DE LA FONTAINE. 557
d'une lecture des fables de La Fontaine au lendemain de nos dé-
sastres. Dès lors rien de forcé, de systématique. Vous lisez sous
l'impression d'événemens inoubliables, et l'allusion à chaque instant
s'offre à votre esprit; quoi de plus simple? « Je traduis la leçon à
notre usage et je dis : C'est agir sagement que de se préparer des al-
liances; mais, les alliés pouvant faire défaut, il est plus sage encore
de se tenir toujours prêt et d'avoir en main sa faucille ! » Ainsi parle,
à propos de V Alouette et ses Petits^ M. Saint-René Taillandier, et la
plupart des fables qu'il interroge au même point de vue lui répon-
dent par des moralités de circonstance qu'il tourne et retourne au
soleil, et s'amuse à voir miroiter, mais sans se laisser prendre à ce
jeu prismatique, et tout en reconnaissant que d'autres viendront
plus tard aux yeux de qui l'œuvre du poète changera d'aspect, La
philosophie des fables est donc une pure affaire d'impression et de
sentiment : vous en déduisez ceci, j'en conclus cela, et, quoique
placés l'un et l'autre aux pôles extrêmes, tous les deux nous avons
raison. Cette philosophie ressemble au fameux nuage d'Hamlet.
Tous les commentateurs qui se succèdent, imitant à tour de rôle le
personnage du prince de Danemark, s'efforcent d'inculquer leurs
propres perceptions au public bénévole, qui, pareil au chambellan
Polonius, se confond en révérences, et trouve qu'en effet tantôt ce
nuage ressemble à un éléphant, et tantôt qu'on jurerait y voir un
saumon. Je voudrais, lorsqu'on m'entretient de La Fontaine, qu'il
fût un peu moins question du moraliste et beaucoup plus question du
poète. Le moraliste, soyons francs, ne nous raconte que ce que nous -
avons intérêt à lui entendi^e raconter : ses affabulations sont comme
l'oracle de Delphes, il y en a pour tous les goûts, et chacun de les
interpréter à sa guise. Quant au récit, c'est autre chose; paysages,
tableaux de mœurs, fiez-vous au peintre, il ne vous manquera pas.
Vous est-il seulement jamais arrivé de vous demander s'il y avait
une moralité quelconque mise au bout des Animaux malades de la
peste? Il en est une pourtant et des plus banales :
Selon que tous serez puissant ou misérable,
Les Jugemens de cour vous feront blanc ou noir.
Mais qu'importe cela, si le chef-d'œuvre subsiste indépendamment?
Tout le Roman du Renard tiendrait dans ce fragment épique où la
vérité naturelle se confond avec la vérité traditionnelle, où les ca-
ractères sont enlevés d'une main de maître. Se figure-t-on autre-
ment le lion, le renard, le singe, en un tel drame? Et cet âne qui
s'accuse d'avoir tondu l'herbe des moines et qui paie incontinent de
sa vie l'horrible sacrilège, Rabelais inventerait-il mieux? Puis, pour
fond à cette admirable scène, je ne sais quel trouble dans Tordre
universel, une harmonie sourde, funèbre, que traversent par instans
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558 REVUE DES DEUX MONDES.
des bouffées d'émotion jusqu'alors inconnues de la musc française,
élégante et pompeuse , étrangère à toute impression de la nature.
P1q8 d*amour, partant plus de joie.
Est-ce assez simple, assez charmant? Virgile, lui non plus, ne dit
pas tout, et La Fontaine, comme lui, vous fait rêver, car la poésie
est bien plus une âme qu'un langage. Veut-on maintenant le pay-
sagiste, prenez le Héron.
Un Joor, sur ses longs pieds allait Je ne sais où
Le héron an long bec emmanché d^in long cou.
n cdtoyait une rifière.
L*onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux Jours,
lia commère la carpe y faisait mille tours
A?ec le brochet son compère.
Ces vers sont superbes, de quelque façon que vous les envisagiez,
impossible de ne pas applaudir; comme tournure, image, comme
strophe même, c'est parfait, et dans quelle poétique atmosphère
cela baigne! 11 vous semble à la fois entendre de la musique de
Schubert et voir un Corot. Le vers de La Fontaine a des secrets
particuliers d'élégance et de rhythme, il est au fond plein de science
dans sa fantaisie, et cette science lui vient par don de nature. Jamais
le bonhomme ne s'est mis en tête de se la procurer, non-seulement
il n'a point l'air de se douter de son grand art métrique, mais il
va jusqu'à s'excuser dans ses préfaces des qualités virtuelles de son
style, jusqu'à demander pardon au lecteur « pour ses vers qui en-
jambent. )) Qu'on ne s'y trompe pas, étant donnée la voie où s'en-
gageait La Fontaine, une pareille divination des secrets de la forme
devenait chose indispensable. Souvenons-nous que les Fables sont
écrites en vers libres; dans la prosodie, dans la forme qui se prête
le plus à rabaissement du langage, à la platitude du ton. Ici la
science proprement dite ne peut rien, et la preuve, c'est que jamais
un grand poète, parmi ceux qu'il faut en même temps appeler de
grands artistes, ne s'est exercé dans ce genre. L'instinct en un tel
cas est tout, et ce don de nature, La Fontaine ainsi que Molière le
possédaient au suprême degré, ce qui fait qu'ils ont écrit l'un ses
Fables^ et l'autre Amphytriouj c'est-à-dire les deux seuls ouvrages
en vers libreâ qui se puissent* lire. Cette forme, d'autant plus in-
grate qu'elle appartient en quelque sorte au dcmiaine public, per-
sonne, en dehors de Molière et de La Fontaine, n'a jamais su la
manier honnêtement. Banalité, vulgarité, platitude, voilà ce qu'elle
apporte en dot aux amoureux qui la courtisent et qui, grâce à Dieu,
deviennent de plus en plus rares, à ce point qu'on ne les rencon-
trerait guère aujourd'hui que parmi ces auteurs qui écrivent leurs
comédies en vers, parce qu'ils ne peuvent pas les écrire en prose.
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UNE ÉDinON W LU FONTAINE. 559
Je ne louerai point le nouveau conunentateur de La Fontaine
pour le talent qu'il a mis à rechercher, à comparer les origines, à
prendre à leur source divers apologues dont il nous raconte, avec
mille détails charmans, les filiations compliquées. C'est ainsi que
nous voyons la Laitière et le Pot au lait nous venir du pays des
brahmee, non sans quelques détours Assurément; mais les incidens
du voyage sont narrés, étudiés d'une plume si alerte qu'on y prend
un plaisir ex^ème. L'apologue du Panlchatanira traduit du sanscrit
en persan, du persan en arabe, de l'arabe en hébreu, de l'hébreu
en laiin, du latin en espagnol, arrive jusqu'à Bonaventure des Per-
riers, lequel, voulant donner une leçon aux alquémiues de son
temps el montrer que tout leur art s'en va en fiimée, « ne les sçau*
rait mieux comparer qu'à une bonne femme qui portait une potée
de lait au manche. » Ce c(mte de Bonaventure des Perriers, c'est
déjà presque du La Fontaine en prose; un pas encore, et nous avons
le vers. Mêmes remarques à faire au sujet de vingt autres fables :
VOurs et VAnudeur desjardinSy les Deux Pîgeom^ le Berger et le
Roiy VHùmme et la Couleuvre^ la Tortue et les deux Canards^ le
Loup et le Chasseur^ la Souris métamorphosée en fille^ les Deux
Amisy etc. : toutes fleurs primitivement écloaes aux jardins de
l'Inde et de la Perse et que le vent des siècles a disséminées ici et
là. c( Les classiques français, imiiateiurs d'imilAtions successives
dans les littératures étrangères 1 » disait YiUewaia, le grand initia^
teur de la critique littéraire moderne, le vrai mattre auquel 'û fau-
dra toujours <}u'on revienne apiès s'être laissé distraire aux Jeux
subtils de l'esprit et de l'analyse. En effet, ce qui, jbous des formes
diverses, ofSre «n caractère hardiment original, échappe à nos clai^
siques ou les blesse; ils n'aiment qu'une litâmture savaate, remon-
tent à la simplicité par système et n'estimant la poésie qu'autant
qu'elle est l'omemmt de la raison. La Fontahae, pas plus que les
autres, ne crée et ii'invent«, et, sans manquer une occasion d'être
poète, il ne ee fait pmi^ fauite d'imiter à âa façon, d'aller prendre
à qui bon lui semble le sujet auquel il donne (snauit^ sa propre
couleur; ^u reste, il ne s^en cache pas ;
VoMS 1^ /fit, quilçoA^e jca 90H r^iteor^
y^ A9t8 4p KQîÇû »elon les Accurrences ;
Cest ma coutuoie, et ^ns teDes lloences,
le quitienés te ^b«r|« de eoAteiir.
Qttél malheur que Jes «eus qm passent leur yv^ à demander da
nouveau fréquentent si peu l'école de la critique I ils y appren-
draient ce qu'ils devraient savoir : que tout a été pensé et repensé,
dit et redit. Transformer, remanier, avec du vieux faire du neuf,
t&che inétadablie à laqualie Botre impuissance 4oit se résigner.
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560 RBYUE DES DEUX MONDES.
Le Meunier^ son Fils et VAne passe des contes orientaux au moine
de l'abbaye de Haute-Selve; Malherbe le raconte à Racan, à qui
La Fontaine l'emprunte. Les récits de Bidpaï, de Ferdusi, trans-
latés, arrangés, combinés avec l'esprit de chaque temps, par des
intermédiaires de tout ordre, fourniront matière aux Jean de BoTes,
aux Rutebeuf, aux Boccace, aux Chaucer, aux Marguerite de Navarre,
aux Bonaventure des Perriers, et La Fontaine travaillant à la suite,
récoltant en plein passé, La Fontaine, étonné lui-même des trésors
de son héritage, n'osera d'abord se déclarer l'auteur de son propre
livre, et, dans un excès de touchante modestie, écrira au fronti^ce :
tt Fables mises en vers par La Fontaine 1 » Ainsi ce qui se pensait il
y a deux mille ans aux bords du Gange, nos hommes de génie le
répètent aujourd'hui, et ce va-et-vient ne finira qu'avec le monde.
Nous traduisons le sanscrit de Bidpaï en belles strophes bien son-
nantes, d'autres viendront ensuite qui mettront ces vers en pein-
ture, en musique, en vaudevilles, en pantomimes, mais le motif se
transformant reste le même, car nous sommes condamnés à vivre
sur un fonds d'idées qui ne saurait se renouveler absolument. Les
générations, disparaissant, lèguent leurs étemelles redites aux gé-
nérations qui leur succèdent : vital lampadal De peuple à peuple,
on s'emprunte, on se prend, on se pille, et cela le plus honnête-
ment du monde, puisqu'il s'agit d'un trésor conunun, héritage sé-
culaire de l'humanité. « Je prends mon bien où je le trouve I » Quoi
de plus légitime? Quand l'imitation de Sénèque et de Térence a
produit assez de Jodelle et de Pierre Larivey, Euripide et Sophocle
entrent en scène et viennent se faire accommoder par Racine au
goût du Versailles de Louis XIV. Les comédies de Molière, si mer-
veilleusement adaptées à l'époque , au pays , c'est la plupart du
temps l'Espagne et l'Italie qui en ont fourni la trame et quelque-
fois même des scènes entières; les Fourberies de Scapin^ Don
Juan^ la Princesse d'Élide^ autant d'emprunts à Tirso de Molina,
à Moreto, à tel poète bergamasque ou vénitien qui, eux non plus,
* ne se sont point gênés pour dévaliser le prochain ! la défroque de
la veille, radoubée, redorée, sert à la fête du lendemain. Retour-
nez le Malade imaginaire de Molière, vous avez le Mitkridale de
Racine, — le Mercadet de Balzac, c'est le Tur^uret de Le Sage, et
à vingt ans de distance Une Chaîne de Scribe devient Monsieur Al--
phonse. Comédie hier, tragédie aujourd'hui, pont-neuf tantôt! Pre-
nez r École des femmes, les contes de La Fontaine, et la plus triviale
de nos complaintes de carrefour; même idée et même moralité :
A Jeune femme, U faut Jeune mari l
11 n'y a de changé que le style.
On connaît l'érudition délicate et sûre de M. Saint-René Taillan-
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UNB ÉDITION DE LA FONTAINE. 561
dier; l'auteur de tant d'études justement remarquées n'a pas besoin
d'être vanté pour la sereine et vigoureuse compétence de sa cri-
tique, dont les traits principaux sont le goût dans la solidité, et
cette force de persuasion que l'écrivain tire de sa conscience. M. Tail-
landier est un doctrinaire, mais, chose rarissime, c'est un doctri-
naire sympathique. Celui-là du moins sait son affaire; son informa-
tion, très diverse et très ferme sur le terrain national, étend ses
clartés fort au-delà. Aussi, lorsqu'il touche aux littératures étran-
gères, qu'il vous parle de Goethe ou de Byron, de Shakspeare ou de
Dante, vous pouvez l'en croire, car il a pour lui l'autorité de l'homme
qui connaît les langues et s'entend à déchiffrer les textes. A la
science du critique se joint un sens poétique très caractérisé, et je
n'entends point parler ici d'un simple goût. M. Saint-René Tail-
landier est mieux qu'un dilettante; avant d'écrire sur la poésie, il
l'a dûment pratiquée. Lamartine, Alfred de Vigny, Novalis, en ce
temps-là furent ses maîtres, et la fleur bleue du romantisme étoila
ce poème de Béatrice par lequel il débutait vers 1840. On com-
prend quel crédit cela vous donne pour aborder ensuite certains
sujets. La notice imprimée en tête d^s Œuvres de Brizeux, dont
H. Taillandier dirigea la publication, avait déjà bien mérité de la
poésie, cette nouvàle étude sur La Fontaine nous offre un intérêt
tout autrement instructif et varié. Nous y voyons, préludant à ses
chefs-d'œuvre par la contemplation de la nature, cet homme que
les biographes ne cessent de nous représenter comme une sorte
d'être végétal, perdu de sonmolence et d'apathie. La Fontaine avait
quarante ans lorsqu'il publia ses premiers vers, il en avait quarante-
sept lorsque parut son premier recueil de fables. Si vous demandez à
L'histoire de quoi jusqu'alors il pouvait bien s'être occupé, elle vous
répondra : De rien au monde, pas même de sa femme, une jolie
personne de seize ans, mise là pour gouverner cette nature indo-
lente, et qui de son côté gaspillait les heures à sa manière en lisant
des romans. Un beau jour cependant un officier de cavalerie, en
garnison dans Château-Thierry, récite devant notre étoumeau une
ode de Malherbe, et tout aussitôt la lumière se fait; le dormeur se
réveille poète. De l'abbé d'Olivet à Walckenaer, ainsi parlent tous
les biographes; mafe M. Saint-René Taillandier se fait de la poésie
et de la vocation poétique une tout autre idée. Il repousse la lé-
gende, et dans l'explication qu'il imagine je retrouve la sagacité
d'un esprit habitué aux confidences de la muse : a Non, se dit-il,
les choses ne se passent pomt de la sorte par des coups de canon, o
C'est pas à pas, dans le silence et la rêverie, qu'un poète comme La
Fontame s'achemine vers sa destinée. Vous l'accusez d'avoir perdu
son temps; qu'en savez-vous? qui oserait dire que telle ou telle de
TOMB uu — 1874. 36
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562 RETUE DES DEDX MÛHDES.
ses inspirations les plus aimables ne date pas, sans qu'il l'ait su, de
cette longue matinée de sa vie? L'abbé d'Olivet, parlant de ces
vers de Malherbe qui produisirent sur le irôveur une impression si
forte, ajoute que La Fontaine, transporté d'enthousiasme, allait les
réciter dans les bois. A ces mots , H. Taillandier avec l'émotion
du chercheur se sent sur une piste vraie* *«*- Plus tard, dans une
lettre à M'^'' de Champmeslé, La Fontaine écrit ces lignes datées de
Château-Thierry : « Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire
qu'ennui galoperait avec moi devant que j'aie perdu de vue les
clochers du graïul village I Bois, champs, ruisseaux et nymphes
des prés ne me touchent plus guëres depuis qu'avez enchaîné le
bonheur près de vous, n Et le critique de saisir an vol cette confi-
dence du poète cachée sous des galanteries^ Bois, champs, ruisseaux
et nymphes des prés l'avaient donc touché autrefois, c'est-à-dire
aux heures insouciantes de jeunesse, à ces heures où les biographes
af&rment qu'il ne songeait à rien. A rien, bon Dieul il songeait à
tout. Il recueillait d'instinct toutes les impressions du spectacle de
la nature, et sans aucune visée particulière, par conséquent plus
libre et plus ouvert à toutes choses, il en remplissait son âme. lit-
dessus notre commentateur prend son crayon et relève en quelques
traits la physionomie de ces vertes campagnes où le poète prooDe^
nait son loisir en attendant de nous en ramener tant de person-*
nages amusans : Jean Li^pin, Robin Mouton, Bominagrobis , ^«-
tant de figures sympathiques : l'hirondelle voyageuse^ U cok>mbe
délaissée, la perdrix qui sauve ses petits menacés par le chasseur»
et cette autre perdrix, « la dame étrangère, » obligée de vivre dans
la société des coqs, en butte aux injures de ces malotrus. C'est id
qu'il a vu le chêne orgueilleux et Thumble roseau, c'est ici qu'il a
vu le pigeonnier d'où est parti l'imprudent chercheur d'aventurer.
u Oh! les jolies maisonnettes rustiques à demi cachées derrière les
arbres, les rians villages épars dans la vallée et sur les pentes dm
collines : Saint-Martin, Essonnes, Étampes, Les Chesnauxl c'est sur
ces chemins à travers prés qu^l a rencontré une jeune fille allant
vendre son lait à la ville. » La ville, n'en doutez pas, c'est Gfa&teaiv-
Thierry , et voilà comment la nature la plus douce, le paysage le plus
charmant, tous ces villages, toutes ces métairies, tout ce petit
monde de la ferme, poules, pigeons, brebis, sai^ oublier les uu-
reaux et les génisses, ont laissé dans ses yeux tjne multitude d*i-*
mages. Il avait reçu ces impressions naïvement, «lies prirent une
voix et chantèrent sitôt que scm génie s'éveilla. Je ne croîs pas qu'o»
puisse toucher plus juste et mieux définir l'état pathologique d'une
nature prédestinée en travwl d'enfantement. Du reste ces pages d'un
pittoresque si achevé complètent admirablement une introduction
aux deux magnifiques volumes de l'édition nouvelle. L'auteur les
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^ UNE ÉDITION DE Là FONTAINE. 663
eût mises là tout exprès pour relier son œuvre à Tinspiration des
divers artistes chargés des illustrations du texte, que je n'en serais
pas étonné.
C'est qu'en effet tout se tient et marche d'ensemble dans cette
publication où, pour la première fois, douze dessinateurs, et choisis
parmi les plus habiles, se sont partagé la besogne que d'ordinaire
un seul entreprend. Atteler à la même tâche, diriger vers le même
but ces nombreux talens appelés des points les plus écartés de l'ho-
rizon, l'affaire était de conséquence, et le succès l'a couronnée.
S'est-on concerté de l'un à l'autre? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit,
dans cette variété , beaucoup d'unité se laisse voir, et l'unité ainsi
obtenue a quelque chose d'original qui plaît au goût. D'ailleurs, s'il
fut jamais poète se prêtant à ces curiosités de mise en scène par
lesquelles nous aimons à rajeunir nos vieux classiques, c'est assu-
rément ta Fontaine. La diversité même de ses sujets appelle la di-
versité d'interprétation, et la monotonie, bien plus que la trop
grande variété, semblerait ici à redouter. A ce festin de Villmira-
iioriy les talens les plus étrangers les uns aux autres peuvent être
conviés, et tandis que je me figure un Salvator brossant avec furie
le Chêne et le Roseau^ je vois Kaulbach modelant et groupant en
masses épiques les Animaux malades de la peste. Contentons-nous de
ce que nous avons, et puisque Salvator Rosa n'est plus de ce monde,
laissons venir à nous M. Daubigny; son dessin a bien de la vie et
du naturel , le vent y souffle rudement , je ne lui reproche qu'un
défaut : celui de ne point spécialiser assez le lieu de la scène, d'être
un paysage quelconque où l'orage éclate, et point du tout ce pay-
sage. Le chêne ressemble à tous les chênes de la forêt; il n'a rien
d'individuel, rien d'héroïque, le roseau se perd dans le fouillis; en
un mot, je ne retrouve pas mes personnages. Veut-on un contraste
à ce tableau d'un site ravagé, le Cerf et la Vigne de M. Bodmer va
nous l'offrir. Ici tout respire le calme ou du moins l'apparence du
calme, car à travers la frondaison de la vigne, dont l'imprudent
animal fait litière et qu'il éclwrcit à belles dents, vous apercevez
au loin déjà la meute en quête de sa proie. M. Bodmer a très fine-
ment rendu le mouvement du petit drame. Son cerf, vu de dos, a
grande tournure; il fallait un animalier pour traduire cette fable,
comme il fallait des peintres de genre pour le Coche et la Mouche^
VEnfouissetxr et son Compère^ la Chatte métamorphosée en femme ^
et des peintres d'histoire pour le Paysan du Danube y les Deux
Amis y le Berger et la Mer. — Mais, dira-t-on, avec un tel sys-
tème on arrive à ne produire que des ouvrages sans unité. — L'ob-
jection était d'avance trop bien indiquée pour ne pas tenter les '
esprits superficiels. Réfléchissons pourtant aux conditions si par-
ticulières d'un tel livre, représentons-nous le génie d'un La Fon-
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564 REVUE DES DEUX MONDES.
taine, si ondoyant, si divers, si kaléidoscopique; interrogeons les
résultats obtenus de notre temps par le travail individuel. Je ne
parle pas de Grandville, un fantaisiste pur, un philosophe collec-
tionneur de curiosités amusantes qui, dans la comédie de La Fon-
taine, s'est taillé une comédie à lui, toute personnelle. Feuille-
tons le volume de M. Doré; comment ne point prendre goût d'abord
à cette imagerie colorée, tapageuse? A la longue cependant on
s'en lasse, trop d'abondance tourne à la prolixité. C'est un art fort
prestigieux et surtout fort avantageux que l'improvisation; mais
l'accent, la vérité du sentiment, ont aussi quelquefois leur mérite.
Ajoutons qu'une certaine science du dessin dans la façon de traiter
les personnages n'a jamais rien gâté. Un coin de forêt, un chemin
creux, une hutte de charbonnier près d'une mare, cela s'enlève haut
la main comme un décor de théâtre; faire vivre des bonshommes
et des animaux, c'est autre chose.
Oui, certes, Tœuvre d'un seul serait préférable; je cherche seule-
ment où nous trouverions aujourd'hui l'artiste. Delacroix, qui pei-
gnait les tigres, les lions et les chevaux comme Barye les sculpte,
l'auteur du Pont de Taillebourg et de VEntrée des Croisés à Jéru-
salem y aussi grand animalier que grand paysagiste et peintre de
marines, Delacroix aurait pu l'être, cet artiste; l'eût-il voulu? J'en
doute; de plus fameux travaux le gouvernaient. Entre les plafonds
du Louvre, les fresques de Saint-Sulpice et la besogne quotidienne
de cet atelier de la rue Furstenberg dont la porte restait sourde k la
voix même des amis, le temps eût manqué pour des distractions de
ce genre. Excelsior était son mot, il ne se sentait à son aise que sur
les hauts sommets, jugez ensuite si les talens faciles l'attiraient.
Dn jour qu'un très jeune homme en train déjà de faire sa fortune
par Villustration l'informait de son intention d'aborder la peinture :
a La peinture, s'écria Delacroix, y pensez-vous? Mais alors ce ne
serait que beaucoup plus tard, car il vous faudra énormément tra-
vailler! » A défaut du maître, nous avons l'élève. Je connaissais
M. Henri Lévy par son Christ au tombeau^ si remarqué au dernier
salon ; son tableau des Deux Amis me confirme dans la bonne opi-
nion que j'avais prise alors de son talent. C'est un tableau que
cette page d'une composition, d'une couleur et d'une exécution ache-
vées. Le peintre a traité son sujet à l'orientale. Au fait, le Monomo^
tapa, où cela pourrait-il bien être, sinon dans quelque coin reculé
de l'Asie, au pays des caftans et des babouches? Je lisais l'autre
jour que La Fontaine, qui ne croyait guère à l'amitié, avait imaginé
une contrée absolument fantastique pour y placer deux vrais amis,
chose à ses yeux fort chimérique. Les commentateurs de nos clas-
siques ont ainsi à tout propos des inventions qui vous émerveillent.
La Harpe n'a-t-il pas découvert que a les pensées sont dans une
.,y,u.edby Google
UNE ÉDITION DB LA FONTAINE. 565
ode un mérite moins essentiel que partout ailleurs, parce que l'har-
monie peut plus aisément en tenir lieu! »
Revenons à nos deux amis. Cette fois l'artiste s'évertue à serrer
le texte de près; il n'omet de la fable aucun détail. La Fontaine
parle d'une jeune esclave que, par un luxe de libéralité peu ordi-
naire et sans aucun doute en usage au seul pays de Monomotapa,
l'ami qu'on réveille de son sommeil offre à son visiteur nocturne :
. . • • • VoQ8 ennayez-Tous point
De coucher seul? Une esclave assez belle
Était à mes côtés ; roalez^-YOus qu*OK l'appelle?
Cette esclave, la voilà accroupie demi -nue sur le bord du lit,
charmante avec son joli bras qui lui sert d'appui, sa mine futée et
son front constellé de sequins. Les serviteurs accourent, armés de
flambeaux, comme il sied dans le palais d'un riche où tout à coup
l'alerte est donnée <c quand Morphée en a touché le seuil. » J'ap-
pelle également des tableaux la Veuve de M. Stevens, la Chatte
métamorphosée en femme de M. Leloir, F Amour et la Folie de
M. Emile Lévy, le Paysan du Danube de M. Gérôme, le Berger et
la Mer de M. Millet. — Assise ou plutôt penchée à son miroir, une
rose dans la main droite, tandis que sa main gauche soutient sa
tête pleine d'électricités qui se combattent, cette jeune veuve en
son attitude abandonnée me fait songer à Didon, une Didon par
exemple aussi moderne que possible. Elle aussi, l'aimable dame est
en train d'oublier Sichée; pendant qu'elle rêve, un coquin d'amour
soulève un coin du tapis de la table, et, renouvelant le vieux mythe,
s'apprête à chasser du cœur de la belle le souvenir de l'époux dé-
funt, dont le portrait s'efface à moitié derrière un galant paravent
chiné de mille fleurs :
Paalatim abolire Sichœum
Incipit, et tIto tentât prœyertere amore
Jamdudum résides animes desuetaqae corda.
C'est du Virgile attifé à la mode du jour, une reine de Gartbage en
robe de faye, en volans et en pouffs. Plusieurs crient au scandale;
pourquoi? Nous venons de voir que la moralité de la Jeune Veuve
s'applique tout aussi bien à Didon, une veuve qui n'est pas d'hier.
Or une moralité qui peut prendre une pareille marge évidemment
n'a point de temps. Libre à chacun de la costumer comme il l'en-
tend. Guérin l'a vêtue à la grecque, M. Stevens l'habille à la fran-
çaise« simple affaire de goût qui ne vaut pas la peine d'être dis-
cutée!
J'admets toutefois qu'en déguisant la jeune veuve en cocodette
d'aujourd'hui , M. Stevens aille un peu loin. Il va de soi que les
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566 BETTTE DES DEUX MONDES.
fables de La Fontaine, étant de tous les temps, ne sauraient être lo-
calisées dans un étroit milieu. On ne doit pas néanmoins nous
laisser oublier qu'elles nous viennent du xvn* siècle; il y a pour
elles, comme pour certains chefs-d'œuvre qui sont aussi de toutes
les époques, une sorte de costume de convention ^alwnent éloi-
gné de l'affectation archaïque et du froufrou contemporain, et ne
répugnant point à la fantaisie. L'édition des fermiers-généraux me
paraît donner la vraie note. Je ne reprocherai donc pas à M. Levis
Brown d'avoir, dans le Coche et la Mouche^ visé le style Louis XV.
Tout ce petit monde , emprunté plus ou moins au répertoire de
Callot, prend son malheur en patience : le moine dit son bréviaire,
une jeune virago dégoise sa chanson au nez d'un cavalier qui se
cambre, ime vieille femme assise à terre dorlote un poupon, un
monsieur joue avec son chien, un sergent d'armes troussé en Sca-
pin se donne des airs de capîtan. Cependant la lourde machine em-
bourbée se remet en branle sous l'effort redoublé de six robustes
percherons; mais le chemin « montant, sablonneux, malaisé, » qu'en
a-t-on fait? Je cherche aussi ce brûlant soleil qui joue un si grand
rôle dans la fable : point de trace; un ciel vaporeux, nuageux. Otez
cette infraction au programme, la vignette est des mieux réussies;
vignettes également le Singe et le Léopard de M. Philippe Rous-
seau, le Meunier j son Fils et F Ane de M. Worms, TEnfouisseiir et
son Compère de M. Détaille, dont le paysage nous rappelle un peu
trop les Joueurs de boules de Meissonier, ce qui n'est d'ailleurs une
critique qu'au point de vue du sujet; ces jolis arbres plantés en clai-
rière, cette maison proche et riante, tout cela n'indique pas un site
bien favorable au mystère. Placez dans cet agréable décor une scène
d'opéra-comique, à la bonne heure; mais les compères de l'espèce
de ceux que La Fontaine nous décrit préfèrent généralement les
sites plus écartés. M. Leloir, avec sa Chatte métamorphosée en femme,
nous ramène au tableau de genre. Du fond de son alcôve, dont la
courtine est à demi relevée, le mari stupéfait observe la crise : est-ce
une femme, est-ce une chatte, cet animal délicat, élégant, souple,
nerveux, qui se traîne ainsi à quatre pattes sur le tapis et projette
vers les souris effarées ses jolis doigts recourbés en griffes? L'artiste
a merveilleusement fondu les deux natures en une seule. Cette
chatte, qui miaule d'une voix de soprano et montre aux yeux des
attitudes si voluptueusement féminines, regagnera son lit plus
amoureuse et plus séduisante, et le brave homme de mari se gau-
dira de la métamorphose, — car les fables de La Fontaine ont cela
de particulier, que jamais une image terrible ou repoussante ne se
cache sous l'enjouement. Qu'un Allemand touche à ce motif, et vous
aurez tout de suite la souris rouge restée aux dents de la belle dame
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UNE EDITION DB LA FONTAINE. 567
et souillant les baisers qu'elle donne. Goethe n'y a pas manqué; La
Fontaine n'est point si barbare, sa démonstration n'a que douceur
et bonhomie, se contentant de nous enseigner la force du naturel :
U se moque de tout; certain ftgt accompli,
Le me est imbibé, Tétoffe « prit boa plL
Le joli vers, et comme c'est bien venu! Nous qui nous imaginons
aujourd'hui posséder le secret des vers bien faits^ trouverions-nous
à fournir beaucoup d'échantillons de cette sorte? Haussons mainte^
nant la note : voici le Berger et la Mer, de M. Millet, le Paysan du
Danube, de M. Gérôme, r Amour et la Foliey de M. Emile Lévy.
Dans un paysage tout fraîcheur et clarté, la Folie conduit l'Amour et
dirige son arc. De ce feuillage et de cette lumière se détachent les
deux figures, deux marbres pour l'harmonie, la pureté du groupe;
c'est d'un romantisme néo-grec qui vous enchante, quelque chose
comme un Célestin Nanteuil que le style de l'heure présente a tou-
ché. Donc au total douze dessins, tous remarquables I Chaque livre
a son illustration, et, grâce au procédé héliographique habilement
manié par l'éditeur, ce n'est plus désormais une interprétation quel"
conque de l'œuvre qui nous est offerte, c'est l'œuvre même de l'ar-
tiste telle qu'elle a été conçue et exécutée, à la mine de plomb, à La
plume, au pinceau. Il faut bien le reconnaître, la taille-douce voit
chaque jour ses autels abandonnés. C'est là un malheur dont nombre
d'excellens esprits ne se omsoleront jamais; ils ne cessent de nous
le répéter sur tous les tons, mais qu*y Caire? Les plus belles élégies
du monde n'ont pas empêché les chemins de fer de remplacer les di-
ligences, la télégraphie électrique de succéder aux télégraphes ma-
chinés, les instrumens météorologiques de détrôner les baromètres
à capucin. Tout passe, tout lasse; disons mieux, tout se transforme.
D'ailleurs pourquoi le prendre sur ce ton de prophétique égarement,
pourquoi désespérer & si grands frais? Dans tous les procédés qui
s'imposent fatalement à l'industrie moderne, dans tous ces dérivés
de la photographie et du cliché, l'art du graveur trouvera toujours
où mettre la main. L'agent mécanique ne fera jamais que le quart
ou le tiers du travail, et la perfection ne s'<H)tiendra qu'à l'aide du
ciseau rq[)renant la planche et la parachevant, la complétant. Alors
sera rendue impossible au graveur toute déviation dans l'inter-
prétation de l'original, il lui faudra bon gré mal gré s*en tenir à la
composition du maître, et renoncer d'avance à toute espèce de mo-
dification d'un style qui l'enserrera de tous côtés comme dans un
filet.
Ces expériences faites non plus in anima viliy mais sur les plus
grands héros du règne intellectuel, ont cela de précieux, qu'dles ne
se bornent pas à nous offrir des merveilles de fabrication, elles sont
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568 REVUE DES DEUX MONDES.
également œuvres de reconstitution, et par là se rattachent à l'es-
prit de notre temps. Ainsi dans ce beau livre La Fontaine revit tout
entier au plein de la société qui Ta vu naître et se former. Autour
de cette avenante et bonne figure dont Rigault nous a conservé les
traits, une ingénieuse et délicate sollicitude a réuni tout ce qui fut
la gloire et le bonheur de l'existence du poète. L'introduction, la
vie d'Ésope, chaque chapitre, chaque livre, s'enguirlandent de fleu-
rons encadrant tantôt le sujet d'une fable, tantôt le portrait de l'il-
lustre patronne à laquelle le livre est dédié et dont le blason s'écar-
tële au verso de la page : la superbe Montespan, la gracieuse
Sévigné, la tendre La Sablière, qui disait : a De toute ma maison, je
n'ai gardé que mon chat et La Fontaine I »
Homme heureux 1 C'est à qui le pensionnera, l'hébergera, ses
mauvaises rimes, ses défauts, ses vices même, on lui passe tout,
comme à Henri IV, à cause de sa bonne humeur et de sa gaillardise.
« Pourquoi, s'est demandé l'historien de Marguerite de Navarre, la
flétrissure de l'opinion ne s'attaque-t-elle pas équitablement à tous
les vices? Pourquoi par exemple la liaison d'Henri IV avec Gabrielle,
marché vulgaire de libertin dupé, a-t-elle reçu de la tradition un
caractère héroïque, tandis que les amours de Marguerite et de
Ghampvallon, tout rians qu'ils soient en efiet de passion, de jeu-
nesse et de beauté, sont demeurés iin objet de moquerie (1)? » C'est
qu'Henri IV commençait une branche royale et que Marguerite était
le dernier rejeton de la sienne. Autant on en peut dire de La Fon-
taine, qui lui de même a fondé une puissance et fait souche de
grandeur, et par là, comme par la joviale innocence de son naturel,
s'est acquis l'indulgence de tous. Que nous l'aimions aujourd'hui,
rien de plus simple, le temps ayant passé l'estompe sur les côtés
fâcheux de sa mémoire; mais ce qu'on s'expliquejtnoins, c'est cet
élan d'attachement dont furent prises pour lui les plus honnêtes
femmes du grand siècle, les Thianges, les Sévigné, les La Fayette,
et, singularité précieuse, la seule personne qui ose lejjuger avec
rigueur, c'est Ninon de l'Enclos 1 « J'ai su, écrit-elle à Saint-Évre-
mond, que vous souhaitez La Fontaine en Angleterre, on n'en jouît
guère à Paris; sa tête est bien affaiblie. C'est le destin des poètes,
le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre
amoureux pour La Fontaine; il n'a guère aimé de femmes qui en
eussent pu faire la dépense. » On n'est jamais trahi que par les
siens ; il y avait un mot sévère à dire sur La Fontaine, et c'est une
courtisane qui l'a dit.
Henri Blaze de Bury.
(1) Voyex Bazin, Margumt0 de Navarre.
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LES
MINES DE DIAMANS
DU CAP
Les champs diamantifères du Cap, que Ton exploite depuis cinq
ou six ans, sont situés sur la limite de la colonie du cap de Bonne-
Espérance et des états libres du fleuve Orange (l), à environ
1,200 kilomètres de Cape-Town, par 29 degrés de latitude sud et
23 degrés de longitude est, à une altitude moyenne de 1,800 mè-
tres. Ils appartenaient d'abord à la république de l'Orange; mais,
dès que la richesse extraordinaire de ces gisemens fut bien établie,
le gouvernement anglais se rappela tout à coup qu'il était cession-
naire des droits d'un ancien chef cafre dont ces terrains devaient
faire partie. Il s'en empara en dépit des protestations énergiques
de la république hollandaise » qui en 1871 offrait loyalement de
soumettre la question à l'arbitrage de l'empereur d'Allemagne. Le
gouvernement du Cap s'y refusa, et garda les mines malgré le ré-
sultat des arpentages, qui ne lui était pas favorable.
On ignore la manière dont ces mines ont été découvertes; les
uns en attribuent la connaissance première à des chasseurs d'élé-
phans, d'autres disent qu'un diamant trouvé parmi les déjections
d'une autruche donna la première idée de faire des recherches dans
les environs , d'autres encore qu'un propriétaire , ayant vu un gros
diamant entre les mains d'un de ses bergers hottentots, s'informa
d'où il venait, et que l'homme lui montra l'endroit où il l'avait ra-
massé sur la terre. On raconte aussi qu'un fermier, après avoir en-
duit sa cabane de boue pour en boucher les fentes, vit apparaître
des points brillans qui étaient des diamans. Ces versions et bien
(i) Oranje Vrij Staat, répnbliqae hoUandaÎBe.
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570 B£yUE DES DEUX MONDES.
d'autres ont été mises en ayant; U est probable que tous ces faits se
sont produits simultanément et ont confirmé l'existence d'un grand
dépôt de diamans dans cette région.
I.
Il y a trois routes principales conduisant aux placers diamanti-
fires. Celle de la colonie de Natal, plus courte comme distance, est
peu fréquentée à cause de l'éloignement des ports auxquels doivent
se rendre les personnes arrivant de l'extérieur; il ne s'y trouve aucun
service de transport établi ; le voyageur est dans la nécessité d'or-
ganiser lui-même tout son matériel et de se charger de ses vivres
et des rations de ses chevaux, car il ne serait pas sûr de s'en pro-
curer en chemin. Par le fait, on met plus de temps pour arriver de
ce côté, et le voyage est plus coûteux; la seule chose qui pourrait
certes compenser les ennuis de ce pénible trajet, c'est le passage
du Draken's Berg (Montagne du Dragon), d'où le panorama est si
beau, si grand, que les personnes les moins sensibles aux spectacles
de la nature ne peuvent se défendre d'une admiration profonde en
contemplant ce paysage vaste et riche, si digne d'inspirer un artiste.
La route de Port-Élisabeth est assez fréquentée et desservie par
des voitures américaines qui font chaque semaine un voyage d'aller
et un de retour qui durent cinq jours chacun. Enfin pour la troi-
sième route, celle du Gap, on trouve deux lignes de diligences ri-
vales qui ont chacune deux départs d'aller et deux de retour par
semaine, et qui font le trajet en six jours environ. Ces voitures
voyagent nuit et jour, et ne s'arrêtent que pour changer de relais
aux fermes et dans les villages, où les voyageurs pendant ce temps
prennent un repas quelquefois copieux, mais rarement appétissant.
Quoique cette ligne soit plus longue que les autres, elle est plus
suivie en raison des nombreuses stations où le voyageur peut non-
seulement se ravitailler et trouver gîte pour lui et ses chevaux,
quand il se sert de ses propres moyens de transport, mais aussi,' en
cas d'accident, recevoir assistance de tous ceux qui parcourent cette
route. Lors de mon séjour au Cap, il y a trois ans, le prix du pas-
sage par la diligence de Cape-Town aux mines était de 300 francs
par personne, et les frais de nourriture et de coucher, quand on
avait ce dernier luxe pendant quelques heures, pouvaient bien s'é-
lever à 100 francs. En somme, ce ne serait pas trop cher, si Ton
était un peu mieux nourri et mieux assis. Les diligences qui font
ce service contiennent quatorze passagers, un conducteur, im co-
cher et un porte -fouet, profession peu connue en Europe, mais
justifiée dans la colonie par le nombre de chevaux ou de bœufs qui
constituent un attelage. On concevra en effet qu'un cocher chai^
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LES MINES DE DIAMANS DU CAP. 571
de conduire quelquefois jusqu'à douze chevaux ait besoin d'un fouet
trop long pour être manié d'une main ; il a donc un aide armé
d'une formidable gaule en bambou, comme un pécheur à la ligne,
avec une lanière proportionnée, dont il se sert avec une adresse
surprenante qu'on aurait envie d'admirer, si l'on pouvait oublier
qu'il excelle à faire claquer cet abominable engin; outre ce fouet
modèle, l'aide en a un autre pluA court, en nerf de bœuf, pour les
limoniers. Les dix-sept personnes qui s'embarquent dans ces dili-
gences sont entassées, trois de front, sur des banquettes transver-
sales pouvant à peine les contenir; le dessous, fermé en caissons
pour les colis et les diamans, dont la valeur atteint quelquefois
plusieurs centaines de mille francs, empêche de remuer les jambes
et contribue à rendre la position encore plus incommode. Ces
lourds véhicules, destinés à rouler sans repos sur des routes rem-
pUes de fondrières, sont munis d'énormes ressorts rouilles par
leur passage fréquent dans les ruisseaux et les rivières, et les mal-
heureux voyageurs, encombrés de bagages, cahotés en tout sens,
heurtés au plafond et aux boutons de la voiture, privés de sommeil,
soulfrant de la chaleur l'été, du froid l'hiver, arrivent souvent à
leur destination avec les jambes enflées par le manque de circula^-
tion, et dans tous les cas rompus de fatigue. Pour éviter ces incon-
véniens, beaucoup de voyageurs préfèrent acheter quatre ou six
chevaux et une carriole à deux roues où Us empilent tous leurs ba-
gages : tentes, meublea, etc., et sous laquelle ils suspendent les us-
tensiles de cuisine dont ils se servent en route, — ce qui leur donne
assez l'apparence de marchands forains ou de saltimbanques en dé-
ménagement.
Ceux qui choisissent ce mode de voyage, beaucoup plus coûteux
et plus long, car il faut laisser reposer les chevaux faute de relais,
s'arrêtent d'ordmaire toutes les nuits soit dans les hôtels ou les
fermes, soit sur la route, où ils couchent en plein air après avoir
pris un repas, s'il est permis de donner ce nom à une grillade
faite sur un feu de fiente de moutons, accompagnée de gros pain
rassis et d'eau corrigée par quelques gouttes d'eau-de-vie. Le voyage
fait dans ces conditions dure environ trois semaines, et, malgré
l'excessive monotonie d'un terrain plat et dénudé où l'on est quel-
quefois plusieurs jours sans voir ni arbre ni verdure, il y a encore
un charme indicible à se sentir dans ces régions si peu connues, si
différentes de tout ce qui se voit dans les autres pays, si bien faites
pour frapper l'imagination, tant par leur aspect de désolation que
par les spectacles imprévus qui se succèdent sous les yeux.
Ces déserts, où le mirage se joue dans toute sa beauté, ont des
propriétaires; il y a des fermes I Je le crois parce qu'on me l'a dit,
je n'ai paus d'autres raisons. Les fermes de l'Afrique sont immenses,
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572 BEVUE DES DEUX MONDES.
les plus petites n'ayant presque jamais moins de 2,000 à 3,000 hec-
tares. Un Anglais possédait, dans les républiques de l'Orange et
du Transvaal, plus de 1 million d'hectares; mais il ne faut pas ou-
blier que ces immensités sont incultes et arides, et que les fer-
miers, pour la plupart, y vivent misérablement au milieu de leurs
troupeaux de moutons, dans des semblans de maisons où toute la
famille couche dans une même chambre et sur des matelas com-
muns. Il y a cependant, surtout parmi les Anglais, des fermiers
riches qui mènent une vie plus aisée, et jouissent d'un luxe relatif,
dû au commerce des laines, qui est leur principal revenu.
Dans ce pays où le bois et la pierre font également défaut, les
fermiers, presque tous d'origine hollandaise, bâtissent en brique
avec une simplicité vraiment incroyable; ils moulent l'argile ordi-
naire après l'avoir délayée, et la laissent sécher au soleil. Au bout
de vingt-quatre ou quarante-huit heures, les briques sont prêtes à
être employées, et sont cimentées les unes aux autres au moyen de
cette même terre détrempée. Comme on le voit, ces maisons ne sont
faites que de terre et d'eau, et, chose étrange, elles résistent par-
faitement. Néanmoins les pluies torrentielles délaient une partie de
cette matière si légèrement agrégée et obligent à de fréquentes ré-
parations, peu coûteuses il est vrai, car, lorsqu'il s'agit de remettre
la maison en état, on se contente de faire un immense tas de boue
dans lequel tous les membres de la famille, les manches retrous-
sées, puisent à pleines mains, et les jeunes filles comme les enfans,
armé^ de leurs projectiles de pâte, bombardent la maison avec un
entrain qui ne tarde pas à en boucher tous les trous jusqu'à la pro-
chaine pluie d'orage. Les fermiers riches ont naturellement recours
à des moyens plus civilisés, et leurs habitations comme leurs nuBurs
sont toutes différentes; mais une nécessité devant laqpielle tout le
monde est égal est celle du combustible, qui est invariablement
fourni par les troupeaux. Le fumier est retiré des parcs sous forme
de grandes briques et empilé pour faire à ces mêmes parcs des
murs dont on enlève un morceau de temps en temps pour le porter
à la cuisine; le feu ainsi obtenu est très chaud, se conserve long-
temps, mais n'améliore pas du tout les mets.
L'immensité des distances à parcourir et la difficulté des chemins,
rendus impraticables quelquefois pendant plusieurs semaines, for-
cent les entrepreneurs de charrois à des stations fort longues, et
pendant ces interruptions il leur faut laisser paître les dix ou qua-
torze paires de bœufs qui forment chaque attelage. Pour venir en
aide aux voyageurs, le gouvernement accorde, de distance en dis-
tance, des concessions de terrains gratuites à des fermiers qui n'ont
pas le droit d'y conserver de troupeaux pour leur compte, mais qui
sont obligés de tenir une espèce d'auberge où les voyageurs puis-
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LES HINES DE BIAMANS DU GAP. 573
sent trouver de la nourriture, quelques provisions à emporter, et
même un gîte en cas de besoin, le tout moyennant paiement, cela
va sans dire; en outre les pâturages de ces fermes sont exclusi-
vement réservés aux attelages qui passent, et qui peuvent y séjour-
ner sans aucune rétribution. Cette mesure a été dictée par l'intérêt
général, car les fermes éloignées de tout centre se trouveraient au-
trement dans l'impossibilité d'écouler leurs produits, et les villes
de l'intérieur n'auraient aucune communication avec le littoral. On
comprendra la nécessité de ces étapes, si l'on songe que, pour aller
de Gape-Town aux mines, les fourgons de marchandises mettent
quelquefois trois mois et plus. Malgré les bienfaits de ces stations,
où les animaux se reposent et se refont d'un labeur des plus pé-
nibles, le voyageur qui traverse cette contrée pour la première fois
remarque avec étonnement la quantité de carcasses de bœufs et de
chevaux qui bordent la route comme pour lui indiquer le chemin à
suivre et en môme temps l'avertir de ménager ses attelages : aus-
sitôt qu'un animal s'abat pour ne plus se relever, son propriétaire
le tue, l'écorche et abandonne la chair aux oiseaux de proie, qui la
dévorent avec une étonnante rapidité, et servent ainsi à empêcher
les miasmes pestilentiels de se répandre dans l'atmosphère.
Outre les oiseaux de toute sorte, le gibier est très varié, et l'a-
mateur trouve de fréquentes occasions d'exercer son adresse : les
belettes, les singes cynocéphales, les dindons sauvages, lés perdrix,
enfin les antilopes de différentes espèces, qui vont par troupeaux
considérables dans les pâturages où la vie leur est facile, tous ces
élémens de chasse fournissent une distraction nécessaire au futur
mineur destiné à de si rudes fatigues, et qui déjà du reste commence
l'apprentissage d'une vie assez peu confortable. Les bêtes fauves exis-
tent dans les montagnes de quelques endroits, mais ne se montrent
jamais, et laissent la sécurité la plus complète aux voyageurs; elles
s'attaquent seulement aux troupeaux de moutons, ce qui force les
fermiers qui habitent les environs de ces montagnes d'être toujours
sur leurs gardes. Je me souviens de m'être arrêté dans une ferme
riche à cinq heures de la ville de Beaufort-West, où tous les meubles
du salon, sans exception, étaient couverts de magnifiques fourrures
de panthères, de léopards, de chats-tigres tués sur la propriété.
U faut ajouter à cette faune nombreuse et variée les autruches
appartenant à des fermiers, mais vivant à l'état sauvage, que le
voyageur rencontre aussi quelquefois sur sa route. Cet intéressant
échassier fournit l'un des produits les plus recherchés du commerce
du Cap. Les fermes à autruches sont entourées, comme les lignes des
chemins de fer, d'un barrage en gros fil métallique ayant pour but
d'empêcher ces précieux oiseaux de s'échapper, — ce qui n'est pas
difficile du reste, puisqu'ils ne peuvent ni voler ni enjamber, — et
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57& REVUE DES DEUX UONDES.
leur permettant cependant de vivre à leur guise, de choisir leurs
pâturages et de faire leurs nids dans les vallées qui leur conviennent
le mieux sans être inquiétés par le voisinage de Thomme. Tous les
ans, vers l'époque de la mue, le fermier et ses aides vont à la re-
cherche des autruches, qu'ils chassent devant eux jusqu'à un enclos
de plus en plus resserré d'où elles sont obligées d'entrer dans un
endroit où on les saisit et les dépouille, pour leur rendre la liberté
ensuite jusqu'à l'année suivante. Une autruche rapporte en moyenne
1,250 francs par an sans aucun frais d'entretien et sans autre dé-
bours que l'acquisition de la ferme; les belles plumes des mâles,
atteignant près de 1 mètre en longueur et assez flexibles pour s'en-
rouler en spirale lorsqu'on les agite, se vendent jusqu'à 76 francs
pièce dans l'intérieur, et les petites plumes fines, qui servent d'or-
dinaire à l'ornement des chapeaux d'enfant, valent à peine 1 sou.
Ces plumes, assorties convenablement et expédiées en Angleterre,
trouvent sur le marché des prix allant en gros jusqu'à plus de
2,000 francs la livre pour les belles qualités, et constituent mainte*-
nant un commerce assez étendu et fort lucratif. Aussi le gouverne-
ment, après avoir longtemps négligé cette branche importante, s'est
enfin décidé à promulguer des lois sévères contre ceux qui se li-
vrent à la destruction de l'espèce, et tout homme tuant un de ces
oiseaux ou pillant un nid est condamné à une amende de 1,250 fr»,
— mesure fort prévoyante, car, outre les chasseurs qui tuaient les
autruches, tant pour le plaisir et l'émotion d'une chasse à courre
d'un gibier rare que pour l'avantage de se procurer des plumes à
peu de frais, il se trouvait bon nombre de fermiers qui visitsâent les
nids pour en enlever les œufs et les numger.
On s'imaginerait difficilement, en voyant ces oiseaux massifs et
lourds, qu'ils puissent courir assez vite et assez longtemps pour fa-
tiguer un cheval; la rapidité d'allures est cependant le seul moyen
que la nature leur ait fourni pour se dérober aux poursuites achar-
nées dont ils sont l'objet, et c'est par un instinct naturel de pru-
dence que les autruches se tiennent, à l'état sauvage, dans des
plaines, d'où leur vue perçante leur permet de voir arriver l'homme
de loin et de commencer la fuite avec une avance assez considérable
pour avoir quelque chance d'échapper. On les chasse avec des ca-
rabines à longue portée et du plus gros calibre, car elles ont la vie
très dure et ne se laissent pas souvent arrêter par une balle seule;
alors môme qu'elles sont abattues, il n'est pas aisé de s'en rendre
maître en raison de la force extrême dont elles jouissent et de
l'acharnement désespéré avec lequel elles font usage de leurs pieds
et de leurs ailes comme moyen de défense; un coup de pied d'une
autruche peut fort bien briser la jambe d'un homme, et beaucoup
de chasseurs inexpérimentés ou trop ardens ont payé cher rim{N:u«
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LES MINES DE DUMANS DU CAP. 575
dence de s'approcher de ces victimes qu'ils croyaient en leur pouvoir.
Pour l'élève des autruches comme pour toutes les autres branches
de l'industrie, le progrès s'est fait avec le temps, et les proprié-
taires commencent à comprendre qu'il est de leur intérêt immé-.
diat de soigner ces animaux utiles et de les apprivoiser, afin de
rendre plus facile la récolte des plumes, qu'autrefois on n'obtenait
qu'après des luttes acharnées contre les autruches absolument sau-
vages par leur genre de vie, et habituées à considérer l'homme
comme un ennemi contre lequel il fallait se défendre. Ces luttes en«
dommageaient les .plumes et faisaient quelquefois blesser l'animal
par la violence qu'on employait pour s'en emparer. Afin de calmer
son naturel farouche , quelques hommes de bon sens ont essayé
l'emploi de couveuses artificielles, et, sans se rebuter des nom-
breux tâtonnemens qui les attendaient, sont arrivés à voir couronner
leurs efibrts d'un succès qui a dépassé toutes leurs espérances.
La population de l'intérieur est c(HnpOsée de Gafres et de Hotten-
tots, dont les femmes présentent une particularité frappante dans
l'expansion monstrueuse des parties charnues. L'échantillon con-
servé au Musée anthropologique du Jardin des Plantes en donnera
meilleure idée que toutes les descriptions. Ces Hottentots s'em-
ploient assez volontiers sur les fermes comme charretiers ou ber-
gers; cette dernière profession paraît surtout leur plaire tant par
l'oisrveté qu'elle procure que par la facilité de voler un mouton de
temps à autre sans que le propriétaire s'en aperçoive.
Si les voyageurs couchent le plus souvent en plein air ou dans
des fermes assez misérables, ils font aussi des étapes dans des villes
charmantes, dont le séjour leur parait encore plus enchanteur après
les plaines dénudées qu'ils ont parcourues. Beaufort^West et Victo-
ria-West sont deux édens dont les grands arbres, les allées touffues,
les jardins toujours verts, les constructions gracieuses et inatten-
dues, ne manquent pas de faire une délicieuse impression par le
contraste avec ce qui les précède. Pour ma part, j'ai conservé le plus
agréable souvenir de leurs hôtels bien tenus, où la table est bonne
et abondante, — justice que je ne peux pas rendre, hélas ! à tous
les endroits où je me suis arrêté pour me voir rançonner sans pitié
ni conscience.
Mais poursuivons notre route monotone dont chaque jour res-
semble à la veille; nous voici arrivés à Boshof, la dernière station;
nous ne sommes plus qu'à une petite distance du premier placer
diamantifère, et nous touchons au terme de notre long et pénible
voyage. Déjà Ton aperçoit au loin les premières tentes de Bidt-
Fontein^ et nous foulons enfin cette terre promise où tant de ri-
chesses sont accumulées, dont la vue seule fait battre nos cœurs
d'espérance et d'émotion r Lorsqu'on arrive sur les hauteurs qui
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576 REVUE DES DEUX MONDES*
dominent le camp, à l'heure où le soleil disparaît à l'horizon, et
qu'à travers cette atmosphère d'une limpidité sans pareille, on dé-
couvre devant soi cette plaine immense dont l'œil ne peut em-
brasser l'étendue, cette ville de tentes où commencent à poindre
les premiers feux du soir, ces lumières dont le nombre augmente
à chaque instant et qui produisent l'effet d'autant d'étoiles s' allu-
mant sur la terre, on éprouve comme une crainte vague de res-
ter en route et de voir le but reculer encore. C'est qu'on a subi
tant de fatigues pour y arriver, on y a tant rêvé, que l'on se de-
mande involontairement si c'est bien là qu'on doit trouver cette
fortune attendue, et pourtant, malgré l'impatience qu*on ressent,
on voudrait presque ralentir sa marche, on a besoin de se re-
cueillir; mais les chevaux ont continué leur route, et l'on pousse
enfm un soupir de soulagement en se voyant au milieu des tentes,
parmi des mineurs qui reviennent de l'ouvrage les outils sur l'épaule.
Quelle chose étrange qu'une ville sans maisons, où les bureaux
de l'administration, les études des notaires, les cabinets des avoués
et des avocats, les hôtels, les magasins, les cantines, sont sous des
tentes, où les marchandises sont laissées nuit et jour dans les rues
sans nulle surveillance, où d'un simple coup de canif donné le soir
dans la toile d'une tefate un malfaiteur pourrait enlever tout ce qu'il
convoite! Et cependant il n'en est rien, cardans toutes les mines
du monde règne la loi de Lynch , et l'on se fait justice soi-même
avec son revolver, chacun prêtant main-forte à ses voisins. Au^
mines de diamans toutefois les choses ne se passent plus ainsi de-
puis l'installation de tribunaux et d'une police régulière.
J'ai dit l'impression que l'on ressent à l'arrivée au camp, mais
comment parler du bizarre assemblage que présentent les repas
d'hôtels? La première table d'hôte à laquelle je qpe suis assis en ar-
rivant au placer de Du Toit's Pan réunissait des échantillons de
toutes les nations, mais n'offrait qu'un seul et unique sujet dé con-
versation : les mines et leurs produits. Voyageurs , marchands de
diamans, commerçans de toute catégorie, mineurs, ne parlaient que
de ces pierres, objets de leur ardente convoitise, et l'on se passait
de mains en mains des poignées de diamans pour la plupart très
gros, car les petits ne valent pas la peine d'être montrés, sans
avoir l'air de croire à la possibilité d'une soustraction. Le mineur
qui venait ainsi de vider ses poches sur la table, et qui voyait ses
pierres distribuées entre des convives que souvent il ne connaissait
pas même de vue, attendait tranquillement que chacun eût fini son
examen et lui eût renvoyé son trésor, qu'il rattrapait en détail sans
qu'il y manquât jamais rien. Les choses ont bien changé depuis : la
civilisation y a porté ses fruits sous la forme d'aventuriers toujours
disposés à se tromper de poches. C'est la conséquence de toutes les
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LES MINES DE DIÂMANS DU CAP. 577
grandes agglomérations d'hommes de faire le mal plus facile en en
rendant la répression moins aisée. J'ai pu voir ce même soir un
magnifique diamant de 115 carats extrait dans la journée par un
mineur arrivé la semaine précédente, et qui venait d'acheter pour
la modique sonmae de 625 francs un elaim jusque-là stérile. Le
premier propriétaire y avait travaillé trois mois sans rien trouver;
découragé, il s'était défait de son terrain, dont la stérilité devait
cesser au moment même. Des faits de cette nature se représentent
presque tous les jours; on m'a cité un Irlandais qui avait acheté
25 fr. un mauvais claimy et qui après quelques heures de recherches
trouvait un diamant qu'il vendait 75,000 francs. Ces gains inespérés
racontés de bouche en bouche n'ont pas tardé d'attirer aux mines
une population considérable qu'on a estimée à A0,000 âmes pour le
New-Rtish seulement, avec beaucoup d'exagération sans doute;
mais il est sûr que le nombre des personnes qui vivent aux mines
est très élevé. On y construit maintenant des magasins en bois ou
en tôle, et même de petites maisons qui coûtent fort cher à cause
du transport, qui revient à environ 65 centimes par livre pesant,
car on ne trouve absolument rien sur les lieux, et il faut faire venir
tous les matériaux de Gape-Town ou de Port-Élisabeth. Une planche
de sapin coûte 20 francs, une solive 80 francs, et le reste à l'ave-
nant; la main-d'œuvre se ressent aussi du manque d'ouvriers, et
l'on ne peut se procurer un homme se disant charpentier parce
qu'il sait enfoncer un clou pour moins de 25 francs par jour : aussi
n'y a-t-il guère que les mineurs riches qui puissent se passer le
luxe d'une maison. Ceux-là vivent d'une manière assez agréable,
ayant bonne table, piano, chevaux et voitures, terrain de crocket,
allant aux concerts, aux courses, aux bals, aux représentations
théâtrales, car il y a maintenant tout cela, même une table de rou-
lette. Avec le sens pratique qui caractérise les races saxonnes , les
Anglais des mines ont trouvé deux moyens nouveaux d'attirer le
monde à la roulette et au théâtre. Dans la salle de jeu, il y a tou-
jours à la disposition des joueurs des cigares , des biscuits assortis
et des rafraîchissemens variés et de premier choix, même du vin de
Champagne, le tout à discrétion et absolument gratuit; on ne se
fait pas faute d'en user, sans indiscrétion cependant. Quant aux
théâtres, afin qu'il soit possible d'en jouir sans trouble, les enfans
en sont exclus par une mesure qui fixe le prix de leur place à 125 fr.
11 est probable que les membres du comité qui a pris ces mesures
devaient être des célibataires; mais il faut reconnaître qu'ils ont agi
dans l'intérêt public, et personne ne s'en plaint. Les femmes trou-
vent aux mines des modistes et des bijoutiers, les enfans des écoles,
les hommes des cercles avec tous les journaux de l'Europe; mais il
iH. — 1874. 37
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•^.T^
578 RETUE DES DEUX MONDES,
ne faut pas juger de Texistence de la masse par ces exceptions, et
croire que les plaisirs fassent partie de la vie des mineurs, car la
plupart gagnent péniblement ce qu'ils ont, quand toutefois ils ar-
rivent à le gagner, et en dehors des heures de travail la fatigue et
les exigences du climat ne laissent guère penser au plaisir.
Cependant l'immigration continue, et les hôtels, toujours combles,,
sont obligés de refuser journellement des voyageurs. Pour ce qui me
touche, je n'ai pu à mon arrivée trouver la moindre place où dormir;
la table d'hôte même avait été transformée en lit de camp où les
arrivans, moyennant 2 fr. 50 cent., s'entassaient les uns à côté des
autres tant qu'il en pouvait tenir, et j'ai dû coucher dans la rue pen-
dant trois nuits sous une pluie battante qui ne cessait de tomber et
me donnait fort à réfléchir sur les douceurs à venir. Ce n'était du
reste qu'un avant-goût de ce que je devais souffrir dans un pays oil
les puces et les mouches sont à l'état de vrai fléau, où l'on ne peut
ouvrir la bouche pour parler ou pour manger sans être exposé à y
recevoir ces insectes immondes qui voltigent en nuages autour de
chacun, se noient dans les tasses et les verres et s'attachent aux
mets sans qu'il soit possible de s'en débarrasser. On s'y fait pour*
tant à la longue au point de rire du dégoût des nouveau-venus. La
nuit met un terme à ce supplice, les mouches disparaissant avec le
soleil; mais le mineur n'y gagne pas grand'chose, car à peine est-il
étendu sur sa couche qu'une armée de puces logées dans les four-
rures et la trame des couvertures vient s'abattre sur lui avec une
voracité qui l'empêche de goûter aucun repos. Ce ne sont pas du
reste les seuls insectes ; les grosses sauterelles, qui font de fréquentes
apparitions dans le pays, se montrent aussi fort désagréables, elles
s'arrêtent sur les tentes, qu'elles rongent quelquefois comme tout ce
qu'elles rencontrent; mais en général elles sont inoffensives et cau-
sent seulement un ennui momentané en se promenant sur les lits
ou en pénétrant dans les vêtemens.
Il faut vraiment avoir assisté au passage d'une nuée de saute-
relles pour se représenter l'espace que peuvent occuper ces légions»
aussi abondantes que les sables, et dont le nombre incommensu-
rable obscurcit la lumière du soleil et projette une ombre sur la
terre; cette masse compacte, vue de loin, fait l'effet d'une mon-
tagne dont les contours seraient adoucis par la distance et qui s'a-
vancerait lentement et sans interruption. En effet les sauterelles, qui
s'abattent sur les champs pour se nourrir et se reposer, reprennent
leur vol plus tard et se mêlent de nouveau à la troupe, tandis que
d'autres à leur tour s'arrêtent pour continuer ensuite de la même
manière, établissant ainsi un mouvement perpétuel que nul obstacle
ne peut rompre. Une voiture surprise par cette avalanche est forcée
de s'arrêter, les chevaux, aveuglés et affolés, refusant tout travail,
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LES MINES DE DIAHANS DU CAP. 579
ne sachant comment se dérober aux coups multiples de ces my-
riades d'insectes incapables de diriger leur vol et se heurtant contre
tout ce qui se trouve devant eux, pour retomber épuisés sur la terre,
où ils forment une sorte de matelas mouvant et grouillant. La nuée
la plus considérable qui ait passé aux mines pendant mon séjour
commença vers sept heures du matin et ne disparut qu^à une heure
assez avancée de la journée; elle couvrait environ 8 kilomètres de
longueur^ ne cessa pendant tout le jour de s'avancer sur cette éten-
àne «n masse toujours renouvelée, et formait à Thmzon comme un
rempart se déroulant sans interruption et doanftnt l'idée de l'infini,
des nuées d'ordinaire sont accompagnées de troupes d'oiseaux insec-
tivores que l'on s'étonne de ne pas voir plus nombreux dans te pays,
au milieu d'élémens si favorables à teur existence.
Dans ces occasions^ les Cafres mettent le feu aux champs; toutes
les sauterelles que la fatigue y fût tomber ont les ailes et les pattes
grillées et leiur fournissent des repas friands et copieux. Cette sorte
de manne leur est souvent d'un grand secours lorsqu'ils entrepren-
nent de véritables voyages au long cours, ayant à marcher un mois
et plus pour se rendre de leur tribu aux mines. Ils y sont attirés en
grand sombre par la certitude de trouver un emploi qui leur assure
une existence fadte et la perspective d'avoir un fusil, car l'ambition
de tous les Cafres est de posséder une arme à feu. Ils ne travaillent
que le temps strictement nécessaire pour amasser de quoi l'acheter,
et ils se montrent alors fiers conune des héros, lorsqu'ils ont pu,
moyennant 25 ou 80 francs, se procurer un de ces fusils de rebut
•dont les canons ne sont que de vieux tuyaux à gaz un peu dérouillés
et faits spécialement pour être vendus, non pour servir. Quoi qu'il
en soit, armés de la sorte, avec une corne de bœuf pour poire à
poudre, — la plus grande possible naturellement, — ils regagnent
leur pays, convaincus qu'ils vont tuer tous leurs ennemis, et en
attendant ils tirent à toute minute des coups de fusil en l'air pour
voir si l'arme n'éclate pas, mais en prenant toujours la précaution
de détourner la tète et de fermer les yeux au moment où le coup va
partir. Cette manière de viser devrait bien rassurer leurs ennemis,
s'ils n'en faisaient autant de leur côté; mais chacun c(»npte plus sur
la détonation pour affecter le moral de ses adversaires que sur le mal
problématique qu'il pourrait leur faire. Ces Cafres s'emploient avec
les mineurs à raison de 10 ou 15 francs par semaine, plus le mais
à discrétion, la viande le dimanche, du tabac quelquefois et des
coups souvent; ils travaillent le moins possible et volent le plus
qu'ils peuvent, avec l'assurance qu'ils ne seront jamais découverts,
vu la difficulté d'exercer une surveillance active sur une quantité
d'honmies disséminés et occupés à des travaux divers dans des en-
droits différens,
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580 REVUE DES DEUX MONDES.
IL
Les concessions faites à Torigine par le gouvernement hollandais,
premier propriétaire du pays, stipulaient toutes que les minéraux pré-
cieux trouvés dans le sol appartenaient à l'état et que le titulaire de la
concession recevrait une indemnité en échange du terrain dont il se-
rait évincé, et c'est en vertu de cette loi, favorable au gouvernement,
au fermier et au mineur, que toute ferme sur laquelle on découvre
une mine est immédiatement mise sous la tutelle directe de l'état.
Celui-ci établit une police chargée de percevoir un droit de patente
de chaque mineur et de protéger les intérêts de tous ; ce droit de
patente est partagé avec le fermier, auquel il constitue un très beau
revenu. Chacun ayant le droit de chercher {to prospect)^ il y a beau-
coup de personnes qui parcourent le pays isolément et font des
fouilles là où la nature du terrain les invite à tenter fortune. Si au
bout de quelques jours ou de quelques semaines, suivant la pa-
tience du chercheur, il n'a rien trouvé qui lui fasse espérer un ré-
sultat lucratif, il démonte sa tente et va fouiller ailleurs; autrement
il persévère dans son travail. Il arrive alors presque toujours qu'un
voyageur quelconque ou im chasseur, apercevant une tente amsi
plantée au milieu de la plaine, s'approche pour ^loit ce qui s'y
passe et, le cas échéant, partager l'aubaine. Le mineur répond in-
variablement à toutes les demandes qu'il n'a encore rien trouvé;
mais le chasseur, jugeant par la grandeur du trou du temps qu'il a
fallu y employer, ne se laisse pas persuader que l'on continue à tra-
vailler sans motif dans un endroit stérile. Il prend alors des points
de repère, et va chercher à son tour des outils et des amis qui vien-
nent s'installer auprès du premier pionnier. Cette petite colonie nais-
sante, aperçue de même par d'autres voyageurs, attire encore quel-
ques personnes jusqu'au moment où chacun reconnaît qu'il n'y a
réellement rien à y faire : alors on se sépare; mais quand au con-
traire il arrive à un de ces mineurs de trouver seulement un dia-
maât, le bruit s'en répand avec une rapidité incroyable, et de tous
les points de l'horizon l'on voit accourir, se ruer, suivant l'expres-
sion anglaise [to rmh)^ des mineurs n'ayant pour tout bagage qoe
des outils, un pain et une gourde d'eau-de-vie. Il va sans dire qu'en
même temps arrivent des bouchers, des boulangers et surtout des
cantiniers, qui font les bénéfices les plus certains. Ces derniers sont
quelq[uefois les propagateurs de la nouvelle, dont ils savent si bien
tirer parti.
Lorsqu'il se découvre un nouveau placer^ chaque mineur qui y
vient choisit ou plutôt prend au hasard un morceau de terre de
31 pieds carrés, aux quatre coins duquel il enfonce des piquets de
LJiyiLi/ieu uy ■
LES MINES DE DIÂMÂNS DU CâP. 581
jardinier pour établir sa possession et en même temps ses bornes.
C'est là son seul titre de propriété, et il a quelquefois à le défendre
à bons coups de poing. En effet, les derniers venus, n'ayant plus
de place ou se voyant relégués trop loin de l'endroit où ont été trou-
vés les diamans, cherchent à s'emparer d'un daim quelconque par
la ruse ou par la force; ils attendent le moment où le propriétaire,
en allant déjeuner, emporte ses outils et laisse le terrain vide, pour
venir s'installer à sa place et soutenir après avec impudence que ce
SOTt eux qui ont posé les bornes; il s'ensuit un procès qui se décide
sur les lieux à la boxe, et le terrain reste au plus fort. Aussitôt qu'il
est bien établi que les diamans existent réellement dans l'endroit
et que la mine est appelée à vivre, les mineurs se réunissent et
nomment un comité chargé de rendre la justice et de prononcer
sans appel sur toutes les questions en litige, — celles du moins qui
concernent la propriété et le travail, car personne ne se préoccupe
des délits de la vie publique ou privée. Le premier soin de ce co-
mité est de faire un règlement pour déterminer quand un daim
peut être considéré comme abandonné. Il arrive en effet que des
mineurs, ne trouvant rien au début, se dégoûtent et vont ailleurs
sans en donner avis, puis reviennent plusieurs mois après lorsqu'ils
ont appris que la richesse du placer est constatée. Il est donc né-
cessaire de se tenir en garde contre leurs réclamations, comme
aussi d'empêcher les spéculateurs de s'emparer des terrains et de
les garder sans les mettre en exploitation. Pour ces raisons, il est
convenu que tout daim qui n'est pas travaillé d'une façon quel-
conque pendant trois jours entiers est supposé abandonné, et peut
être pris par le premier qui vient. Ce délai de trois jours, adopté
d'abord, a été plus tard fort augmenté pour faire la part de la ma-
ladie ou de toute autre cause indépendante de la volonté du mineur.
La propriété, une fois établie de cette manière sommaire, n'est
plus à la merci de la force brutale, et celui qui désire se procurer
un terrain doit l'acheter du détenteur, auquel il donne une soname
plus ou moins forte, selon la réputation du daim. Au New-Rushy
les propriétaires primitifs ont dès le début morcelé leurs daims par
quarts, par cinquièmes, etc., et ces morceaux se payaient toujours
fort cher, quoique chaque jour:^en vît diminuer la terre et par con-
séquent la richesse. Un de mes voisins, possédant un Aemi-daim
(31 pieds sur 15) déjà travaillé à plus de 15 mètres de profondeur,
était, lors de mon départ, en marché pour le vendre 100,000 francs.
C'est pourquoi il se fait maintenant si peu de fortunes aux mines.
Les débours considérables, le prix de la main-d'œuvre toujours crois-
sant en proportion de la profondeur, la nécessité de transporter à de
grandes distances les sables, qu'on ne peut plus trier sur place vu
rencombrement produit par les anciens travaux, tout cela cause
ô-^
582 R£yUB DES DEUX MONDES.
une augmentation de frais notable à la charge des nouveau-voius.
Autrefois chacun, exploitant la surface du sol ou à peu près, enle-
vait la terre dans une brouette et allait la trier à quelques pas, au-
tour du bassin diamantifère, sans avoir besoin d'appareils d'extrac-
tion ni de travaux de soutènement, et sans perdre de temps à faire
mont^ les seaux d'une assez grande profondeur. La terre n'était pas
plus riche; mais, comme on en travaillait davantage dans le mëaie
temps et à moins de frais, on recueillait plus de diamans et Von
avait un bénéfice plus certain, surtout quand on avait eu le temin
pour rien ou pour peu de chose. Ceux que le hasard a favorisés
assez pour leur permettre d'avoir un daim au New-Bush lors de la
découverte de ce placer exceptionnel ont pu s'enrichir en très peu
de temps; mais en général il ne s'y est pas fait de grandes fortunes
parce que ceux qui, après quelques seoiaines, quelques mois peut-
être, avaient le bonheur de se trouver à la tête d'un certain capital,
s'empressaiait de fuir un climat et un travail trop durs, pour aller
jouir ailleurs de leur bonne chance. Naturellement ils vendaiait en
partant leur morceau de terre, et mettaient le nouveau propriétwre
à l'abri de toute réclamation en lui transférant la patente sur la-
quelle est porté le numéro du daim. C'est là toute la formalité re-
quise; elle suffit pour assurer la libre jouissance de ce bien acquis
dans des conditions si peu ordinaires. On comprend que ceux qui,
outre leur peine et leur temps, apportent des capitaux dans une en-
treprise aussi hasardeuse ne voient pas d'un bon œil le règlement
qui autorise le premier venu à s'emparer de leur daim^ si, pendant
un temps assez difficile à constater et toujours contesté, ils ont né-
gligé leur exploitation : aussi tous les mineurs actuels, possesseurs
à la suite d'acquisitions sérieuses, sont-ils fortement opposés an
maintien de cette coutume, qui n'a pu être abolie entièrement, mais
<jui a du moins été renfermée dans de plus justes limites; le pro-
priétaire malade ou momentanément absent a désormais le temps
d'être prévenu par ses voisms et de venir par sa présence déjouer
les calculs de mauvaise foi.
Lorsqu'une mine olTre une étendue telle que les détenteurs des
terrains du milieu ne pourraient exploiter leurs morceaux sans pas-
ser chez leurs voisins, on fait des rues qui traversent le bas^ de
bout en bout, et courent parallèlement les unes aux autres. Pour
cela, chacun doit donner un espace large de 7 pieds 1/2 sur toute
la longueur de son terrain ; mais, afin de diminuer le nombre des
rues au profit de la largeur, on les adosse deux à deux; l'intervalle
se trouve ainsi plus grand et permet à l'air et à la lumière de cir-
culer librement, en même temps que les charrettes peuvent se croi-
ser sur un espace de 15 pieds. Chaque mineur place en terre, en
travers de la route, deux ou trois solives débordant sur son claim
LES MINES DE DIAMANS DU CAP. 583
de 1 mètre envircm, de manière à former avec des planches et un
rebord une sorte de plate -forme ou de caisson pour recevoir la
terre qu'on y fait monter, en attendant les brouettes ou les char-
rettes qui l'emportent à Tendroîl où se fait le triage. Chacun tra-
vaillant à sa façon et selon ses moyens , on comprend que les
daims ne gardent pas le même niveau et que les uns soient arrivés
à de grandes profondeurs quand d'autres souvent sont encore peu
avancés. Il devient alors facile de reconnaître les différentes pro-
priétés sans qu'il soit nécessaire de laisser entre elles aucun mur
de séparation. En général, on cherche à descendre le plus vite pos-
sible, d'abord pour en finir plus tôt, puis parce que la loi de Ken-
droit est que toute terre qui tombe dans un daim appartient au
propriétaire chez qui elle tombe, de sorte qu'on a toujours intérêt
à se maintenir au-dessous de ses voisins pour recevoir tout ce qui
peut s'échapper de chez eux, — non par poignées, comme on pour-
rait le croire , mais par charretées quelquefois, et même par cen-
taines de tonnes dans îes cas d'éboulemens. Ces éboulemens, très
rares à l'origine , finissent par devenir assez fréquens lorsque les
terrains ont été travaillés à de grandes profondeurs, laissant les
rues debout comme d'immenses murs non étayés et ébranlés sans
cesse par le passage des charrettes ; en outre les mineurs, avec une
imprévoyance coupable , se laissent aller à entamer les terres au-
dessous des rues, de manière que celles-ci ne représentent plus que
des pyramides renversées dont le haut conserve toujours la largeur
primitive, tandis qu'en bas elles n'ont guère plus de 1 mètre ou 2.
II arrive alors un moment où cette masse, de plusieurs centaines
de mètres de long, s'ébranle et s'abat avec un fracas épouvantable,
entraînant les plates-formes et les échafaudages , brisant tout et
remplissant les daims de débris de toute sorte. Par un bonheur
providentiel, ces éboulemens n'arrivent d'ordinaire que la nuit, aux
heures où le changement subit de la température produit une con-
traction brusque des terres. Les mineurs , en venant le matin au
travail, voient toute leur installation réduite à néant, et sont obli-
gés, avec grande perte de temps et d'argent, d'adopter un nouveau
mode d'extraction, pufequeles rues n'existent plus. Us y trouvent
quelquefois une compensation lorsque leurs daims, étant très pro-
fonds, ont reçu les terres, c'est-à-dire les diamans des voisins; mais
cet avantage est souvent annulé lorsque, parmi les terres diaman-
tifères, se trouvent beaucoup des schistes formant le pourtour du
bassin; le travail est alors des plus pénibles, et, pour quelques
charretées de bonne terre que l'on recueille ainsi , on est forcé de
déblayer, transporter et trier des tonnes de pierres. Ce sont en gé-
néral des pertes considérables, qui jettent tout le monde dans la
consternation et ruinent ceux qui n'ont pas les moyens de refaire de
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58& REVUE DES DEUX MOIIDES.
nouveaux appareils, toujours fort coûteux. Quand ces éboulemens
ont lieu de jour, ceux qui sentent la terre trembler sous leurs pieds
ou qui voient la première fissure se produire donnent aussitôt Ta^
larme, et chacun au-dessous s'empresse de fuir pour échapper aux
malheurs affreux qui en résulteraient; mais il s'en produit quand
même, car l'imprudence est excessive et l'habitude du danger fait
qu'on le craint moins : aussi dans ces cas y a-t-il souvent des per-
sonnes gravement blessées ou enterrées vives sous des masses tel-
lement énormes de matériaux que l'ardeur qu'on met à leur p(Mier
secours n'est pas toujours couronnée de succès. Ce n'est pas le seul
danger qui menace le mineur à ciel ouvert, car il arrive presque
tous les jours que des charrettes, en se croisant sur les rues, sont
forcées de passer trop près du bord , qui s'écroule sous le poids de
la charge, et charrettes, bœufs et chevaux sont précipités au fond
du claim^ où ils arrivent broyés. Toutefois, par un hasard extraor-
dinaire où l'on pourrait bien voir la protection divine, il n'est jamais
arrivé, à ma connaissance du moins, qu'un mineur ait été sériçuser-
ment blessé par la chute de ces corps; s'il en était autrement, les es-
prits seraient trop frappés pour continuer un travail qui met inces^
samment la vie en danger, et personne ne consentirait à chercha
une fortune problématique dont on n'aurait guère la chance de jouir.
Lorsque l'écroulement des voies de communication a rendu im*»
possible l'exploitation des daims du centre, on établit sur le pour-
tour supérieur du bassin des pieux solidement fichés en terre et
assujettis les uns aux autres, que l'on fait communiquer chacun
avec uu daim au moyen d'un câble en fil de fer galvanisé, sur le-
quel court une poulie armée à sa partie inférieure d'un crochet pour
suspendre les seaux de terre, et que deux hommes font monter au
moyen d'une corde qui s'enroule sur un tambour mû par une mani-
velle. Les travaUleurs du fond remplissent les seaux, et la terre,
une fois rendue en haut, est empilée pour être enlevée plus tard, ou
versée dans des caissons d'où on la fait couler dans les charrettes
qui viennent la recevoir. La vitesse avec laquelle montent les seaux
ainsi tirés est telle que le balancement produit les fait souvent dé^
crocher pour le plus grand malheur de ceux qui se trouvent au-des-
sous, et il est vraiment surprenant que malgré ces chutes jouma^
Hères il n'y ait jamais eu à enregistrer aucun accident mortel. Quand
un Gafre reçoit un seau ou une pierre sur la tête ou- même sur toute
autre partie moins délicate, il commence à tout hasard par tomber
eu syncope et par faire le mort; on lui jette de l'eau à pleins vases,
on y joint d'ordinaire quelques coups de pied dans les côtes, et le
remède est souverain pour le remettre sur ses jambes, car cette
race est dure au mal au-delà de tout ce qui peut s'imaginer, et sup-
porte avec impunité des coups dont aucun autre homme ne revien-.
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LES MINES DE DUMANS OU CAP. 585
drait. Je me souviens d'avoir vu un Cafre, pris de boisson, qui
avait imaginé de démolir à coups de tête un mur en pierre de taille,
s'élancer contre ce mur la tète la première comme un bélier, après
avoir pris un élan de quelques pas; les chocs qu'il recevait ainsi
étaient effrayans, et en apparence suiBsaient pour le tuer sur place,
ce qui ne l'empêchait pas de recommencer.
Les Gafres qui travaillent au fond des daims trouvent souvent
des diamans en piquant^ c'est-à-dire en creusant avec le pic, car
il est difficile qu'un gros diamant échappe dans des conditions pa-
reilles à un œil exercé : ils le portent alors au maître ou au sur-
veillant, qui leur donne une récompense, à moins qu'ils n'aient la
certitude que personne ne les a vus le ramasser, ce qui influe beau-
coup sur leur honnêteté. La terre diamantifère que les charrettes
ont transportée sur les lieux où elle doit être triée est d'abord
écrasée grossièrement par les hommes qui s'accroupissent en rond
armés de bûches et qui la battent à mesure qu'elle est jetée par
pelletées au milieu d'eux; cette première opération a pour but de
la séparer des pierres. On la passe ensuite à travers un tamis à
mailles d'environ 15 millimètres de côté qui retient les coraux,
que l'on rejette malgré les diamans qui peuvent s'y trouver, car
la peine qu'il faudrait se donner pour briser ces pierres ne com-
penserait pas la perte de temps et d'argent occasionnée par ce tra-
vail. La terre est passée dans un second tamis à petites mailles de
2 à 3 millimètres pour la débarrasser de la poussière et la mettre
en état d'être triée. On la verse alors sur des tables autour des-
quelles les hommes sont rangés avec des espèces de racloirs faits de
morceaux de fer-blanc ou de débris de vieux seaux; chacun plonge
9cm racloir dans la masse et attire à lui une certaine quantité de
teire, une forte poignée à peu près, que du même mouvement il
étale de manière à voir d'un seul regard s'il s'y trouve des dia-
mans. La sûreté de coup d'œil qu'on acquiert avec l'habitude finit
par rendre ce travail beaucoup moins minutieux qu'il ne parait au
premier abord, à ce point que les nouveau-venus, en voyant le
mouvement de va-et-vient continuel du bras, ne peuvent croire à
la possibilité d'un triage fait aussi vite. Cependant il est difficile
de laisser passer un diamant à moins qu'il ne soit très petit, car
ce cristal , quoique ne jetant aucun feu à l'état brut et n'ayant
aucune couleur, saute aux yeux d'une manière étonnante au mi-
liea des terres et des graviers, et, chose remarquable, il est tou-
jours pur, même dans la poussière , qui ne s'y attache jamais et
semble le respecter. Malgré ces conditions favorables, les terres re-
jetées après le triage contiennent encore beaucoup de diamans, par
la raison que les Gafres employés à ce travail sont plus occupés à
bararder qu'à regarder la table, et, par paresse ou par besoin
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'..-' l"W
586 BEVUE DES DEUX MONDES.
naturel de mal faire, trient en couches tellement épaisses que les
diamans sont enfouis au milieu des autres matériaux et échappent à
la vue. Pour donner une idée de la négligence avec laquelle ces
hommes s'acquittent de ce devoir, je dirai qu'un de mes associés,
étonné de voir que nos trois daims réunis, travaillés ensemble par
tous nos Gafres, nous donnaient à peine huit ou dix diamans par
jour quand nous pouvions en attendre vingt-cinq ou trente, puisque
chacun de nos claims fournissait ime moyenne d'environ huit dia-
mans chaque jour quand nous les travaillions nous-mêmes, eut
ridée de cacher parmi les terres qui se trouvaient sur la table un
diamant de 36 carats, c'est-à-dire plus gros que la plus belle noi-
sette, afin de voir s'il fallait accuser la fidélité des ouvriers, et, quoi-
qu'il les surveillât attentivement, toute la terre fut triée devant lui
sans que le diamant fût aperçu; il avait été rejeté sous la table, où
il fut retrouvé après des recherches. Cette même négligence nous
fut confu*mée du reste dans une autre circonstance : en déplaçant
la table pour la transporter dans un endroit moins encombré, on
trouva, parmi les sables qui avaient été triés, un diamant de 13 ca-
rats 1/2, gros comme la première phalange du doigt et qui aurait
été perdu pour nous comme tant d'autres. C'est même devenu ime
industrie nouvelle aux mines, pour ceux qui ne peuvent acheter un
daim y de repasser les terres abandonnées, ce qui est quelquefois
très productif. Un de mes amis se faisait ainsi, sans avoir risqué
aucun capital, un revenu de 250 francs par semaine, car, outre les
diamans qui peuvent échapper à la vue pendant le triage, il s'en
rencontre dans les coraux et les terres duies qui restent dans le
premier tamis, et ces terres, après avoir été exposées quelque
temps à la pluie et au soleil, se désagrègent d'elles-mêmes et
abandonnent leur trésor à celui qui a eu la patience de chercher
et d'attendre. Beaucoup d'enfans et de jeunes Hollandaises pas-
sent ainsi leurs journées à fouiller à l'aventure dans les sables, et
3ont quelquefois largement récompensés. Dans la rue où je travail-
lais, un enfant trouva, parmi des terres déjà triées, un diamant de
73 carats. Quoique des hasards aussi favorables soient une excep-
tion , il n'est point rare de rencontrer dans les rues de petits dia-
mans d'un carat et au-dessous, tombés avec la terre pendant le
transport, qui s'effectue dans des charrettes à peine jointes, ou
provenant des sables dont on se sert comme de gravier dans les
tentes et ailleurs.
Les hommes et les femmes ne sont pas seuls à se montrer avides
de ces cristaux précieux, ils ont des concurrens parmi les volailles,
qui, pour un motif plus matériel, avalent les diamans, comme les
autres cailloux, quand elles les rencontrent. Aussi les cuisiniers qui
ont à préparer un poulet ne manquent-ils jamais d'apporter les
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LES MINES DE DIAMâNS DU GAP. 587
plus grands soins à \e vider, et les maîtres y gagnent sous le rap-
port de la propreté. Dans un restaurant où je prenais mes repas,
on découvrit deux dimanches de suite un diamant dans le jabot ou
le gésier des poulets, et les journaux de l'endroit ont parlé d'un
cheval qui, en piétinant pour se soustraire à un médicament qu'on
voulait lui faire avaler, mit à nu un diamant de 7 carats, à la
grande satisfaction de son propriétaire. Ces faits, écrits par les
mineurs à leurs amis d'outre-mer,, racontés et ampliflés par ces
derniers, sont passés à l'état de l^ende, et ont entouré les mines
d'une auréole féerique qui séduit les esprits aventureux et leur
cause bien des déboires à leur arrivée.
Un des côtés les plus caractéristiques des mines est la manière
sommaire dont la justice y est administrée : aussitôt qu'un homme
de service est pris volant un diamant, il est tout d'abord rossé con-
sciencieusement par son maître et conduit au bureau du magistrat
par une escorte de mineurs. Chemin faisant, ils lui appliquent par
anticipation une correction de coups de poing et de coups de pied
pour le cas où, son fait n'étant pas assez prouvé, il serait relaxé, ce
qui est rare, attendu que le magêtrat, qui a vécu de longues an-
nées parmi ces peuples, connaît leur perversité et ne se laisse pas
prendre à leurs mensonges. L'homme est, pour ce vol, condamné
aux travaux forcés, outre la peine du fouet, qui lui est appliquée
séance tenante. Cependant, malgré la sévérité bien connue du juge,
i) arrive souvent que les mineurs se laissent aller à se faire justice
eux-mêmes, comme au temps où le gouvernement ne se mêlait pas
encore de ces questions , et dans ce cas les châtimens sont d'une
rigueur vraiment exemplaire, comme cela eut lieu pour un Cafre
qui fut frappé jusqu'à mort par ses maîtres. Les possesseurs de
daims se montrent également inflexibles pour les cantiniers qui
achètent des diamans aux Cafres, c'est-à-dire qui recèlent leurs
vols. Dès que le fait est prouvé, les mineurs se réunissent le soir en
meeting et vont incendier la cantine avec tout ce qu'elle contient, et
le coupable se trouve ainsi réduit à la misère. Malheureusement ces
exemples terribles ne produisent pas toujours l'effet qu'on en de-
vrait attendre : la tentation d'avoir un diamant pour un verre d'eau^
de-vie, jointe à l'espérance de l'impunité, séduit encore bien des
malfaiteurs, qui se laissent aller à commettre ces actes répréhensi-
Wes jusqu'au jour où la passion des mineurs les pousse à ces tristes
excès de sauvagerie, que la police locale fait de louables efforts pour
arrêter; mais que peuvent une centaine d'hommes, quoique bien
montés et armés jusqu'aux dents, contre une foule exaspérée? Je
pourrais citer encore bien des actes de sévérité barbare, je n'en
rappellerai qu'un seul. Un faux docteur fut convaincu d'avoir em-
poisonné une petite fille avec des médicamens administrés au ha-
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588 REVUE DES DEUX MONDES.
sard. Dans le premier moment d'exaspération causée par cette nou-
velle, on décida non-seulement de brûler sa tente, mais de le brûler
lui-même après l'avoir enduit de goudron et de plumes. Heureuse-
ment il parvint à se soustraire au supplice dont il était menacé.
Pour s'assurer que tous les diamans trouvés en possession des
Gafres sont bien le produit d'un vol, on ne leur permet pas d'avoir
de daims et de travailler la terre pour leur compte. S'il en était
autrement , si un seul Cafre pouvait posséder légalement un dia-
mant, il deviendrait le receleur général, et, sous prétexte de vendre
ce qui lui appartient , écoulerait le produit de tous les vols. Ces
gens trouvent assez d'occasions de tromper la surveillance pour
qu'il soit inutile, dangereux même, de leur faciliter les moyens de
mal faire. Du reste, ils avaient eu pendant un temps le droit de
posséder des daims dans une ancienne mine abandonnée et impro-
ductive, et, quoique ces terres ne pussent guère rapporter de dia-
mans, ils en avaient toujours à vendre, ce qui a fini par ouvrir les
yeux et faire prendre les mesures sévères dont il est question.
Il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails sur la vie
matérielle des ];pineurs. Tous ceux qui occupent une position
moyenne prennent leurs repas à des tables d'hôte , où ils trouvent
de grosses pièces de viande de boucherie rôtie ou bouillie, quelques
légumes communs et un dessert assez simple. Ils peuvent ainsi
satisfaire les plus robustes appétits à des prix rendus raisonnables
par la concurrence des établissemens de ce genre, — environ
2 fr. 50 par repas, sans le vin. Chacun arrive dans son costume
de travail, les manches retroussées, couvert de terre, la pipe à
la bouche. La propreté et le confort laissent beaucoup à dteirer
à ces tables dépourvues de nappes et de serviettes, où les cou-
teaux ne coupent guère plus de la lame que du manche, où les
fourchettes de fer à deux dents ne servent que trop souvent à une
foule d'usages en contradiction flagrante avec leur destination. Des
hôtels tenus avec un certain luxe relatif, et qui ont des couverts
en métal blanc et une table presque recherchée, offrent, pour
3 fr. 75, toujours sans le vin, des repas convenables, et sont fré-
quentés spécialement par l^s marchands de diamans, les voyageurs,
les nouveaux arrivés. Cependant ces deux catégories de tables
d'hôte ne peuvent suffire ni convenir à toutes les bourses et à tous
les goûts; le mineur pauvre ou économe fait sa cuisine lui-même
et se contente d'un ordinaire plus que modeste ; il passe chez le
boulanger et le boucher en quittant l'ouvrage, et porte sans honte
ce qu'il vient d'acheter. L'existence la plus agréable et la mieux
entendue sous tous les rapports est celle du mineur riche qui se
joint à quelques amis. Les tentes sont alors groupées de manière à
former un camp; on l'entoure et l'on est chez soi avec des domes-
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LES MINES DE DIAMANS ÙV CAP. 589
tiques, un cuisinier et une tente consacrée uniquement à servir de
salle à manger; ceux qui se trouvent dans ces conditions vivent à
leur guise, ayant bonne table, bouteilles nombreuses et variées,
des visiteurs toujours, cela s'entend, et en somme ne dépensent
pas beaucoup plus. Seulement chacun à son tour a l'ennui de s'oc-
cuper du ménage et d'aller au marché, où tout se vend aux enchères,
depuis le poulet jusqu'à la botte de carottes. Ce marché, qui se tient
tous les matins sur une grande place d'environ un kilomètre carré,
offre un coup d'oeil assez étrange sous le rapport de la variété. Les
comestibles de toute sorte à côté de lingeries et de vieilles
défroques, les fourgons de bois, les chevaux, les harnais, les objets
de ménage, les tentes, les troupeaux de bœufs ou de moutons, les
ferrailles, les outils, enfin tout ce qui peut se vendre y est envoyé
et y trouve un acquéreur à des prix quelquefois assez modiques,
à moins qu'il ne s'agisse de comestibles , car, excepté la viande
de boucherie, qui est abondante aux minés, tout ce qui se con-
somme est fort cher. Un cuisinier ou se disant tel, sachant tout au
plus faire bouillir de l'eau, se paie au minimum 150 francs par
mois, et à ce prix n'a-t-on généralement qu'un empoisonneur émé-
rite. L'usage des viandes saignantes et des boissons fortes, la rareté
des légumes et peut-être aussi la mauvaise qualité de l'eau, ne
tardent pas à enflammer le sang au point qu'en été la plus légère
. égratîgnure devient en quelques heures une plaie douloureuse, fait
enfler tout le membre, et peut causer de grandes souffrances pen-
dant plusieurs mois. C'est un tribut que paient la plupart des nou-
veau-venus.
Du climat des mines, je me contenterai de dire quelques mots,
ne m'étant pas trouvé dans des conditions qui m'aient permis de
l'étudier. Il m'a été affirmé que, d'après les observations faites par
un médecin anglais, pendant l'hiver de 1871 le thermomètre est des-
cendu, aux mines de rivières, à 25 degrés Fahrenheit au-dessous
de glace (envh-on 14 degrés centigrades), et que pendant l'été il
s'est élevé, à l'ombre, à 150 degrés Fahrenheit (66 degrés centi-
grades). Je peux déclarer à mon tour qu'au New-Rush, où les sai-
sons sont beaucoup moins rigoureuses qu'aux mines de rivières,
pendant l'hiver de 1872 (juin à septembre) mon thermomètre est
descendu, en plein air, à 10 et 12 degrés centigrades au-dessous
de zéro, et qu'à la fin de septembre il est monté, dans ma tente,
à 39 degrés centigrades. Jugeant qu'une augmentation de tempé-
rature ne conviendrait pas à ma santé, je suis parti sans plus
observer. 11 y a toujours une grande différence entre la tempéra-
ture des jours et celle des nuits : en été, malgré la chaleur brû-
lante des journées, les nuits sont presque toujours assez froides
pour nécessiter l'emploi de couvertures de laine ; en hiver, quel
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590 REVUE DES DEUX MONDES.
que soit le degré de froid de la nuit, le thermomètre ne reste pas,
pendant le jour», au-dessous de 6 degréa centigrades. Il se produit
donc tous les jours une variation de 15 à 20 degrés dans la tem-
pérature pendant les premières heures de la matinée en hiver, et
une variation plus forte pendant les dernières heures de la nuit en
été. Ces changemens s'expliquent par l'élévation extrême du ter-
rain d'une part, et sa nature sablonneuse de l'autre ; le rayonne-
ment est encore augmenté dans une proportion notable par les
inunenses amas de sables et de coraux accumulés autour des habi-
tations à la suite des travaux, et au milieu desquels chaque tenté se
trouve placée comme dans un foyer ardenL
Pendant tout l'été, et surtout pendant les mois de fdrtes chaleurs
( décembre à mars inclusivement), le pays est visité par des pluies
torrentielles qui font songer à cette expression de coiaracte usitée
dans les Écritures. En quelques minutes, les plaines se transforment
en lacs; 1^ plus petites sinuosités de terrain se changent en ruis-
seaux dangereux à traverser; les endroits encaissés deviennent lœ
lits de véritables torrens qui déracinent les arbres sur leur passagei^
vont grossir les fleuves, et en peu de temps les faire monter de plu->
sieurs mètres. Ces pluies, qui d'ordinaire viennent de Klip-Drift
(mines de rivières), s'annoncent par un nuage que l'on voit poindre
à l'horizon, et qui est précédé de quelques rafales; au bout d'une
demi-heure environ, le ciel entier est pris, les éclairs partent de
tous les côtés à la fois, laissant à peine aux yeux le temps de se re-
mettre; le tonnerre gronde et tombe avec des vibrations et des éclats
dont on ne peut se faire une idée sans les avoir entendus; le feu.
semble couler avec l'eau, ce qui fait dire aux mineurs que le ton-
neffe tCMnbe « comme la pluie. » Le 6 octobre 1872, quoique la
saison des orages ne fût pas encore commencée, il y eut cinq hommes
frappés de la foudre dans le bassin du New^ush seulement. Après
ces cataclysmes, le ciel se dégage en peu de temps et redevient
serein; tout se calme et rentre dans l'ordre accoutumé. Il arrive sour
vent que l'horizon entier est couvert et que le voyageur étonné vœt
briller les astres au-dessus de sa tète, alors que la ceinture de nuages
noirs qui encadre cet horizon lui présente le spectacle grandiose
de pinceurs orages éclatant simultanément sur divers points et se
répondant avec une intensité toujours croissante. Ces convulsions
de la nature frappent de terreur et d'admiration ceux qui ont la
chance d'y assister, car dans cette seule région de l'Afrique proba-
blement l'observateur peut voir une série de phénomènes électriques
assez difficiles à rencontrer réunis ailleurs : ainsi il n'est pas rare d'y
voir des étincelles remontantes, espèce de chocs en retour, allant
de la terre aux nuages avec un petit mouvement en zigzag peu ac-
centué, et pendant les forts orages les objets sont tellement^élec-
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LES MINES DE DIâMâNS DU CâP* 591
trisés, — quelquefois même malgré la grande humidité, — que les
roues des charrettes laissent échapper des auréoles de lumière; les
haches, quand on s'en sert, émettent des étincelles si fortes, qu'un
de mes hommes, occupé un jour à fendre du bois, jeta son outil et
se sauva épouvanté. Les peaux d'animaux, tigres, chacals, hyènes
et autres, dont on se sert comme de couvertures, donnent la nuit,
au toucher, de véritables éclairs, que l'on peut renouveler presque
indéfiniment, comme si elles se rechargeaient aussitôt que déga»
gées. Les chiens, même vivans , produisent un phénomène sem-
blable, mais plus faible et ne s'obtenant pas à volonté. Les échanges
de fluide sont tels entre la terre et les couches supérieures, que par
tous les temps, même les plus calmes, alors qu'il n'y a pas un ïiuage
au ciel, on voit se former de nombreux tourbillons plus ou moins
intenses, tantôt stationnaires, tantôt parcourant les plaines. S'il est
vrai, comme on l'a prétendu, que là où les diamans sont abondans
l'air est toujours fortement chargé d'électricité, ce pays doii i tre
éminemment diamantifère, et l'on aurait la chance de découvrir de
nouvelles mines en observant les endroits où ces tourbillons fc for-
ment avec le plus de régularité, comme dans la plaine située cuire
le New-Rushy Du Toit' s Pan et Old de Béeras.
Outre les pluies accompagnées d'orages, la région des mines est
sujette à être parcourue par des « tempêtes de poussière. » Le vent
souffle alors avec une violence inouie, déchirant et soulevant les
tentes, renversant tout ce qui lui fait résistance, et entraîna ni des
nuages poudreux d'une épaisseur telle qu'ils en sont littéralement
opaques. Les mineurs sont alors forcés de cesser tout travail et de
s'abriter contre ce gravier qui leur cingle le visage et le corps avec
une force incroyable, et d'attendre que cet ouragan se soit calmé,
ce qui n'a lieu qu'au bout de quelques heures. Cette poussière
rouge et fine pénètre partout, s'attache à tout, et peut être consi-
dérée comme un des plus grands fléaux de cette contrée déjà si mal-
traitée.
Un phénomène 3ingulier et inexplicable est la grandeur apparente
des astres; le soleil et la lune ont pour l'œil des dimensions cunsi-
dérables et semblent atteindre à leur lever et à leur coucher un dia-
mètre au moins double du diamètre habituel. Ce jeu d'oplitjue ne
provient pas des vapeurs et molécules aqueuses tenues en suspen-
sion dans l'atmosphère, car en mer, où l'évaporatîon est plus grande
qu'au-dessus d'un désert de sable, le même phénomène ne se re-
produit pas. Sans en chercher l'explication, ce spectacle est d'une
splendeur incontestable, et l'on comprend le respect superstitieux
dont les peuples sauvages entourent l'astre roi, lorsqu'on voit son
disque énorme descendre au milieu des brumes de l'horizon avec
des teintes d'une richesse à désespérer les peintres,
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Â
592 REVCË DES DEUX MONDES.
Je termine ces remarques sur le climat par deux obsenrations.
!• Les habitans de l'Afrique et des colonies, lorsqu'ils viennent en
Europe, souffrent moins des premiers hivers que les Européens parmi
lesquels ils vivent, de même que dans les colonies les Européens
sont moins sensibles que les créoles aux premiers étés qu'ils y pas-
sent. De ce fait parfaitement connu, il semble résulter que le sang
a la propriété d'emmagasiner le calorique pour ainsi dire, et de con-
server très longtemps une température correspondante au milieu
dans lequel il se trouvait. î"" Â température égale au tbermcmiètre,
le froid est bien moins sensible sous les tropiques que sous les au^
très zones. Ainsi on a vu qu'aux mines le thermomètre descend à
— 1& degrés centigrades environ, et cependant, malgré la rigueur
apparente de ces hivers, aucun mineur ne fait de feu pour se diauf-^
fer, peut-être, il est vrai, à cause du prix élevé du bois. Quel
que soit le motif de cette abstention, il n'en est pas moins constant
qu'une population d'une quarantaine de mille âmes de tout pays
et de tout âge, répartie entre les diverses mines, y vit en quelque
sorte en plein air, sans autres abris que des tentes, et aux mines
de rivières tous les Gafres qui allaient y chercher de l'emploi (je
parle de 1870 et 1871, ne sachant pas si les choses ont changé de-
puis) couchaient à la belle étoile et sur la terre nue sans jamais se
plaindre. Cette insensibilité relative ne provient pas de la chaleur
antérieure conservée par le sang comme dans l'observation précé*
dente, car les Anglais et les Écossais, quittant leur pays à la fin de
l'hiver boréal pour arriver en Afrique au commencement de l'hiv«
austral, — les saisons étant opposées dans les deux hémisphères, —
se montrent aussi peu frileux que les autres; elle ne vient pas non
plus, comme on pourrait le penser à tort, de l'activité donnée au
sang par les travaux manuels, puisque maintenant la plupart des
mineurs font faire les travaux durs par les Cafres et se réservent
le triage des terres, qui n'est certes pas une besogne de nature à
augmenter la circulation. Du reste, dans les montagnes de Ttle de
La Réunion, à l'établissement thermal de Salazie par exemple, où le
thermomètre descend jusqu'à 2 degrés centigrades , et où je l'ai
souvent vu à 3 degrés en 1861, les maisons, fort mal jointes, n'ont
pas de cheminées, même celles destinées aux malades, qui y voiu
précisément en hiver, et personne n'y fait de feu et n'y porte de
pardessus, sauf les Européens, qui ont l'habitude de ce vêtement;
bien plus, il n'est pas rare d'y voir des personnes prendre des bains
de rivière matin et soir à la température citée plus haut; j'en parle
par expérience personnelle. Il est vrai que là, comme aux mines,
le temps est toujours sec et calme, ce qui contribue puissamment à
en atténuer la rigueur.
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LES MINES DE DUMANS DU CAP. 593
III.
Les champs diamantifères soDt divisés en deux catégories : les
mines de rivières et les mines sèche» (<fry diggings). Aux mines
de rivières, les diamans se trouvent sur les bords et dans le lit des
cours d'eau au milieu de pierres d'une grande variété : calcédoines,
agates, divines, grenats rouges et verts, granits, feldspaths mica-
cés décomposés, tufs, schistes alumineux contenant des pyrites de
fer, micas, aragonites. Ces pierres, aux couleurs vives quelquefois,
égaient la vue et empêchent la monotonie du travail. Aux mines
sèches, les diamans gisent au milieu des sables et des terres d'allu-
vion, parmi des calcaires de toute sorte, des grenats, péridots,
schistes, micas, etc., et avec un minéral noir, toujours en petits
fragmens informes, de cassure conchoîdale, réfléchissant vivement
la lumière et rayant le verre, qu'on appelle sur les lieux du car-
bcme, — sans doute à cause de sa couleur.
Toutes les mines sèches sont situées au milieu de vastes plaines
incultes, si plates et si unies que la vue peut s'étendre dans toutes les
directions sans rencontrer autre chose qu'un horizon qui par sa ré-
gularité tranche sur le ciel absolument comme celui de la mer;
c'est à peine si de loin en loin on y aperçoit quelques arbres isolés
appartenant invariablement à la famille des mimosas; pas d'eau,
pas de terre végétale, rien en un mot qui puisse donner à penser
que ces régions, privées de toute condition d'existence, soient faites
pour être habitées par l'homme. La terre végétale, — terre à bri-
ques, rouge et fine, sans pierres, — a une épaisseur qui varie de
10 centimètres à 3 mètres, mais ce dernier chiffre est une excep-
tion. Quoique les diamans ne se montrent en abondance que dans
quelques bassins où ils ont été accumulés avec une profusion qui
rappelle les ma*veilles fantastiques des Mille et une Nuùsy il est re-
connu qu'il en existe dans toute la région située aux environs du
fleuve Yaal. Une circonstance assez étrange et invariable jusqu'ici
pour les mines sèches, c'est qu'elles se trouvent toutes sur de fai-
bles élévations de terrain, ou, pour parler plus justement, qu'elles
sont toutes accompagnées de renflemens comme si une force inté-
rieure avait soulevé la terre en ces endroits, ce qui a fait penser
que les diamans s'y trouvent par suite d'une action volcanique. Un
autre point digne de remarque, c'est que les diamans ne se ren-
contrent à l'état de mines que dans des bassins ou dans les envi-
rons d'un récif quelconque ayant pu former barrière, — bassin et
récif intérieurs qui deviennent visibles à la suite des fouilles qui y
sont opérées.
Ton m. * 1874. 38
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59& BEVUE DES DEUX MONDES.
Les mines sèches sont au nombre de quatre, situées dans un rayon
d'environ 5 kilomètres : Bult-Fontein^ Du ToiYs Pan^ Old de Beer's
et de Béeras New-Rush. Le New-Rushy la plus imposante des mines,
tant sous le rapport de sa richesse que de la régularité de sa forme
et de sa constitution, est un vaste bassin de 630 pieds anglais sur
environ 900, ayant à peu près la forme d'une poire, et se terminant
à Touest-nord-ouest par un goulot. Il est entouré d'une ceinture
de schistes qui paraissent avoir subi l'action du feu , et dont les
lames, variant d'épaisseur, mais régulièrement superposées , sont
très friables, se décomposent à l'air au bout de quelques semaines,
et se désagrègent avec une grande facilité. Cette ceinture de
schistes, tantôt gris, tantôt et plus généralement d'un brun-jaune
marbré, descend vers le fond en pente irrégulière, et donne au
bassin l'apparence d'un cratère de volcan; elle varie quelque peu
dans sa composition, offrant dans sa partie est-nord-est une pierre
dure et lisse. Du reste, en approchant du goulot, le terrain change
complètement de nature; le sable devient de plus en plus rare, tan-
dis que la terre végétale augmente jusqu'à former la totalité du sol,
en même temps que la cehiture de schistes disparaît dans la même
proportion pour ne plus laisser voir partout que la terre. En deux
ou trois endroits, dans l'intérieur du bassin, s'élèvent comme des
récifs de pierre calcaire arrivant jusqu'à la surface même du soK
Les lames de schistes qui forment le tour du bassin sont toutes in-
clinées de l'intérieur à l'extérieur, comme si ces terrains, unis au-
trefois, avaient été soulevés du centre de manière à en faire décli-
ner les bords du côté de la circonférence. Les terres qui remplissent
le bassin, — sables gris et verts, '.tufs, glaises, terres graveleuses,
coraux, terres dures comme de la pierre, d'un bleu-gris très tran-
ché, etc., sont déposées en couches parfaitement distinctes et pa-
rallèles, ou du moins suivent toutes les ondulations les unes des
autres, comme cela se voit dans les terrains rapportés par les eaux.
A 28 mètres de profondeur, vers le milieu de la longueur du bassin,
existait un lit de pierres noires ordinaires dont les angles, arrondis
ou adoucis, semblaient annoncer qu'elles avaient été roulées par les
eaux; ces pierres gisaient dans une terre brune mêlée de beaucoup
d'eau. On rencontre aussi, éparses parmi les terres, des roches de
dimensions plus ou moins considérables, atteignant jusqu'à 2 ou
3 mètres de diamètre. Les différentes terres qui remplissent le bas-
sin du fond à la surface sont distribuées sans aucune régularité, et
les couches, quoique parallèles , ne sont pas les mêmes partout à
une profondeur égale. Ainsi tel mineur qui à 10 mètres rencon-
trera une couche jaunâtre verra son voisin travailler, à la même
profondeur, dans une couche de couleur et de nature différentes;
de même l'une pourra être très riche, et l'autre ne rien contenir.
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LES MINES DE 0IABCAN9 DU CAP. 595
Ua mineur dont le daim (morceau de 31 pieds anglais carrés) ne
présentera absolument qu'une terre graveleuse et farte d'une seule
constitution se trouvera à quelques pas d'un autre dont le claim
sera composé de sables ou terres meubles en couches régulières. En
général, en arrivant à de grandes profondeurs, on rencontre des
eoucbes n'ayant aucun rapport avec celles qui leur étaient super-
posées, soit des terres grasses excessivement dures, soit des pierres
en alxmdance, soit une terre dure bleu-gris^ soit d'ordinaire une
terre calcaire a^lomérée, composée en grande partie de coraux*
Outre ces minéraux r^uliers , il se rencontre parfois des frag-
Bsens ressemblant à des morceaux de bois minéralisé, comme cela
aitvail lieu, si des sels en dissolution avaient imprégné les pores et
les cavités de débris végétaux et, après la cristallisation, en avaient
gardé la forme et l'apparence , tandis que le végétal lui-même se
déconqwsait et disparaissait. On a trouvé au New-Bush une écaille
d'bititre , un osuf d'autruche ,. un grain de collier en verre bleu et
des os d'antilope, le tout à 7 mètres au-dessous du niveau du soi.
Les àsxa. derniers objets font partie du musée de la ville du Cap.
Les diamans commencent à se rencontrer presque à la surface du
soly car^ la terre végétale n'existant pour ainsi dire pas, on arrive
immédiatement en contact avec les couches diamantifères, et les
gisemens continuent également à toutes profondeurs; lors de mon
départ des mines, on était descendu à près de 35 mètres, et les dé-
ccuvertes étaient aussi fructueuses pour ceux qui travaillaient à ces
profondeurs que pour les mineurs échelonnés à toutes les hauteurs
inteitmédiaires.
Ces diamansi, pour la plupart, sont plus ou moins cassés, et l'on
trourve autant de morceaux informes que de pierres entières; ime
règle assea générale est que le diamant est d'autant plus coloré en
jaune qu'il est plus gros; les plus beaux découverts jusqu'à ce jour,
sous le rapport du poids, sont de 288 carats, de 166, de 1&&, de
115v 6^* Aucune mine au monde n'a jamais donné une aussi grande
abondance de grosses pierres. Ainsi, avant la découverte des champs
du Cap, un diamant de A carats était considéré comme une fort
belle pierre, et au-delà de ce poids les prix ne s'évaluaient plus
d'après les calculs ordinaires, mais devenaient prix de fantaisie,
tandis que mainteuant l'abondance des grosses pierres est telle sur
tous les marchés que le prix en est considérablement réduit et de
beaucoup inférieur relativement à celui des petites/ Des diamans de
10 à 20 carats se trouvent journellement au Gap, et la richesse de
ces champs est telle que le New^Rush seulement a fourni une
moyenne de plus de 3,000 diamans par jour pendant plus de huit
mois, la plupart de grosses pierres.
Les diamans du Gap oifirent certaines particularités curieuses
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596 REVUE DES DEUX MONDES.
dignes d'hêtre mentionnées, La première, c'est que la qualité la plus
précieuse, en raison de la pureté de son eau, de forme octaèdre ré-
gulière à arêtes vives, est sujette à se briser au contact de tair.
C'est ordinairement dans le cours de la première semaine i^rès la
découverte que la pierre se gerce et se casse; cependant il est à ma
connaissance que des pierres qui avaient résisté trois mois et plus
ont fini par obéir à cette loi assez commune. Ces diamans ont les
faces excessivement unies, ce qui s'oppose peut-être à la libre cir-
culation du calorique, et empêche les couches internes de se mettre
en équilibre avec l'air ambiant, et de pouvoir se dilater ou se con-
tracter en même temps que les couches externes, d'où cette ten-
dance à éclater. 11 n'y a que les diamans de cette catégorie qui
soient sujets à ces accidens : je n*ai vu qu'une seule exception dans
un diamant octaèdre de 16 carats qui n'avait qu'une gerçure inté-
rieure lorsque je l'ai trouvé, et qui le lendemain avait craqué dans
tous les sens, malgré la précaution que j'avais prise de l'isoler par
une enveloppe de suif. 11 n'y a pas d'exemple d'un diamant jaune
ayant jamais craqué. Il n'est jamais arrivé qu'aucun de ces diamans,
une fois taillé, se soit gercé ou brisé aux changemens de tempéra-
ture. Or, pendant l'opération de la taille, le diamant est fortement
échauifé par la pression exercée contre la roue du lapidaire tournant
avec une vitesse de 1,200 tours à la minute; n'est-il pas permis d'en
conclure que, si après ce travail la pierre a perdu la propriété de se
séparer en morceaux, c'est que la chaleur développée a permis aux
molécules de se grouper d'une manière normale? On pourrait aussi
inférer de là que ces diamans ont dû être formés dans un milieu
d'une température élevée et qu'ils ont éprouvé un refroidissement
subit, une sorte de trempe. En effet, on peut fort bien supposer, en
considérant la mauvaise conductibilité du cristal pour la chaleur,
qu'une couche très mince à la surface se trouve, pour une cause
quelconque, assez trempée pour être dans un état de dilaution très
différent de celui des couches intérieures, ce qui fait qu'un change-
ment de température en produit la rupture et détermine une fissure
qui se propage dans la masse, comme cela a lieu pour les larmes
bataviques. Une autre circonstance rend plus frappante encore l'a-
nalogie d'arrangement moléculaire qui existe avec le verre trempé.
Les substances non cristallisées régulièrement ou appartenant an
système cubique sont douées de réfraction simple, — le verre et le
diamant sont dans ce cas; mais, lorsque le verre a été trempé, il ac-
quiert la propriété de polariser la lumière, de même que certaim
diamansy ce qu'on regarde dans ces deux cas comme l'effet d'un
groupement forcé de molécules dû à l'action de la trempe. Il seraii
intéressant de savoir si les diamans qyi par exception polarisent la
lumière sont précisément ceux qui sont sujets à se briser.
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LES MINES DE DIAMANS DU CAP. 597
La seconde particularité des diamans du Cap, c'est que toutes les
fois qu'on trouve beaucoup de grenats dans la terre qu'on travaille,
c'est un signe à peu près certain qu'on y rencontrera des diamans.
Les jours où les grenats sont rares, on ne trouve guère de diamans,
lés deux allant ensemble d'ordinaire. Cette observation cependant
ne s'applique pas à toutes les terres; les graveleuses sont pauvres
en grenats, tandis que les sables en sont riches. En troisième lieu,
il est très rare qu'on rencontre de gros diamans là où les petits
abondent; au contraire, les jours où l'on ne trouve pas de petites
pierres, on compte fortement sur un gros diamant, et cette espé-
rance est très souvent réalisée. Ajoutons enfin que, dans les envi-
rons d'une grosse roche ou plutôt au-dessous, on trouve presque
toujours un gros diamant.
Les diamans sont distribués dans les terres de deux manières :
l'une parfaitement régulière et mathématique pour ainsi dire, l'autre
déjouant tous les calculs et paraissant soumise à la seule loi du ha-
sard. Ainsi les terres situées contre le récif qui compose le pour-
tour du bassin sont invariablement d'une richesse immense de la
surface au fond; celles au contraire qui se trouvent dans l'intérieur
sont toujours d'un produit fort irrégulier. Parmi ces dernières, les
unes sont riches, tandis que celles qui les touchent ne contiennent
rien; chez les unes, les diamans se montrent à la surface, le con-
traire a lieu chez, les autres; dans plusieurs enfin, les filons riches
alternent avec des couchés où l'on travaille des mois sans faire ses
frais. Une qualité de terre est reconnue la meilleure dans une cer-
taine région quand, quelques pas plus loin, elle |est réputée détes-
table. En un mot, il n'y a de certitude pour l'acheteur que dans les
daims situés immédiatement contre le pourtour, quel que soit le
genre de terre qui les compose.
Abordons maintenant les hypothèses qui ont été mises en avant
pour expliquer la présence des diamans en ces lieux. Selon la pre-
mière, le bassin est un cratère, et les diamans s'y trouvent à la suite
d'une éruption volcanique par laquelle ils y auraient été jetés. L'ap-
parence de la ceinture de pierre formant le pourtour du bassin peut
justifier la première partie de cette proposition, mais l'examen des
terres qui le remplissent et la manière symétrique dont les couches
en sont disposées éloignent toute idée d'action volcanique; en outre
la présence de sulfate de chaux à l'état de cristaux, de pierres cal-
caires à l'état de coraux non calcinés, de débris végétaux minérali-
sés, enfin d'écaillés d'huîtres, d'œufs, d'os et de verroteries, in-
dique surabondamment que le produit du bassin du New-Bush est
dû à une tout autre cause.
D'après la seconde hypothèse, ce seraient de violentes rafales qui
auraient entraîné les diamans dans ces mines avec le sable, la terre
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598 EEYUE DES DEUX MONDES.
et les débris organiques. Cette opinion^ émise par un homoie venu
sur les lieux avec les connaissances voulues pour se prononce en
pareille matière, dilr-6», a trouvé grand. crédit dans le pays, — peut-
être parce qu'elle semblait promettre un lieu de dép^ qui devait
en ccnztenir une prodigieuse quantité, pour avoir pu en laisser au-
tant emporter pur le vent. D'abord les diamans se trouvant dans
tous les genres de terre diu bassin, il est évident qu'ils ont dû être
entraînés avec ces laexres; mais, comme ces terres diffèrent essen-
tiellement les unes des autres, elles ne peuvent provœir ^une
même localité. Gommeni comprendre alors que les vents généraux
aient pu faire une tournée dans le pays pour en enlever uniquement
les terres diamantifères et les- réunir toutes dans vai même bassin
sans en laisser tomber sur la route? Ensuite les quatre mines sëdies,
si elles avaient été alimentées de la sorte, auraient dû se trouver sor
la ligne droite représentant la direction des vents généraux, — ce
qui n'a pas lieu,, car elles forment un trapèze sur la carte. Enfia
une objection capitale, c'est la présence parmi ces terres de roches
dont les dimensions et le poidla sont tels qu'aucun ouragan ne pour-
rait seulement les ébranler. Ces roches, n'ayant aucun rapport avec
la nature du terrain environnant et se trouvant à des profondeurs
variables, doivent être venues en même tenqps que les terres en
question. Or, les roches n'ayant pu céder à l'action du vent, il est
de toute évidence que les terres qui les aecompt^ent n'ont pu être
amenées par une rafale*
La troisième supposition présente les diamans eonme ayant été
formés sur place par le feu, — théorie assez mal définie au reste^
et qui se contente d'une probabilité vague sans l'appuyer sur au-
cune preuve. L'action du feu laissant intacts des calcaires de toute
sorte est une nouveauté qui se juge d'elle-même, et qui n'a pas be-
soin de réfutation:.
Après avoir passé en revue les théories du vent et du feu, il reste
à envisager celle de l'eau,. — et après l'hypothèse de la formatioa
à l'extérieur, celle de la formation sur place; commençons par La
dernière. Il faut rappeler ici que le bassin du New-Ruak est pins
large à la surface qu'au fond, vers lequel les bords se dirigent eji
pente , c'est-àr-diire que ce bassin a la forme d'une inunense cap-
sule. Lorsqu'on met dans une capsule un liquide contenant des
corps étrangers en suspension ou en dissolution, ces corps se dépo-
sent toujours à l'état de précipité ou de cristaux contre les parœs
et le fond, les plus lourds et les plus gros d'abord. Or c'est préci-
sément ce qui a lieu pour les diamans. Les bords et le foùà du
bassin sont les endroits où ils se rencontrent en plus gnmde abon-
dance, — les plus gros étant beaucoup plus répandus vers les ré-
gions inférieures qu'à la surface. Cette règle, pour les derniers, est
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LES MINES DE DIABÏANS DU CAP. 599
loin d'être invariable, mais elle est assez générale pourtant. La ri-
chesse bien connue des terres situées contre le pourtour rendrait
assez séduisante la théorie de la formation sur place , d'autant plus
que d'autres faits encore sembleraient la confirmer. Ainsi il y a des
endroits où les diamans sont généralement entiers et de même na-
ture, comme s'ils avaient été produits dans des conditions iden-
tiques, ce qui n'arriverait pas s'ils provenaient du dehors, car ils
n'auraient pas eu la chance de se trouver réunis et pour ainsi
dire classés. D'autre part, l'existence presque invariable de gros
'diamans sous les grosses roches ne peut être attribuée au hasard,
et l'on est amené à supposer que ces roches, par leur abri ou leur
rayonnement, ont facilité la formation du cristal. Une autre preuve
serait fournie par les diamans doubles, soit deux cristaux parfaits,
l'un gros et l'autre très petit, attachés ensemble, soit deux diamans
collés de manière à former l'extérieur régulier d'un seul cristal ;
ces attaches fragiles n'auraient pas résisté aux frottemens et aux
chocs violens que les pierres auraient eu à subir, si elles avaient
été lancées par le feu ou charriées par les eaux pêle-mêle avec
d'autres minéraux. Enfin la règle générale qui veut que les gros et
les petits diamans ne se trouvent pas ensemble pourrait bien don-
ner à penser que la formation doit avoir eu lieu sur place, puisque
là où des circonstances inconnues, il est vrai, mais propices évidem-
ment, ont permis à la cristallisation de se faire librement, toutes les
molécules se sont réunies en un seul cristal gros et entier, et d'au-
tant plus gros qu'il y a moins de petits diamans dans les environs.
Toutes ces considérations prises dans leur ensemble feraient ad-
mettre la formation sur place d'une partie des diamans; pourtant
des raisons sérieuses peuvent aussi être invoquées en faveur d'une
formation hors du bassin, suivie d'un transport par les eaux. D'abord
la plupart des diamans sont plus ou moins cassés et portent les
traces de bouleversemens violens; puis il n'y a pas d'exemple qu'on
ait jamais rencontré deux morceaux pouvant s'adapter comme s'ils
avaient appartenu à la même pierre ; enfin les terrains dans lesquels
ils gisent sont quelquefois d'une nature complètement différente du
sol ordinaire de la localité, et ont dû arriver du dehors, comme le
prouvent du reste l'écaillé d'huître, le collier de verre, etc. Or, ces
bouleversemens ne pouvant s'accorder avec la théorie d'une action
volcanique, la régularité et la superposition des couches et la pré-
sence des pierres à angles arrondis nous forcent à reconnaître que
ce bassin a dû être rempli par les eaux à des époques successives.
Ces eaux seraient venues, selon toute probabilité, par le goulot qui
s'ouvre vers l'ouest- nord-ouest, côté d'où souffle le vent et d'où ar-
rivent toujours les orages et les pluies torrentielles.
11 ne serait pas improbable que les diamans , formés ailleurs ,
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600 REVUE DES DEUX MONDES.
n'eussent été transportés par ces eaux en même temps que d'autres
à Tétat rudimentaire ou en voie de formation, et que ces derniers^
après le cataclysme, se trouvant dans le milieu favorable à leur dé-
veloppement, n'eussent achevé de se cristalliser. Cela expliquerait
assez les anomalies que présente la coexistence en un même endroit
de pierres dont les unes paraissent n'avoir jamais subi aucun oiTort,
tandis que les autres sont dans des conditions diamétralement oppo-
sées. Si cette théorie, que je hasarde sous toutes réserves, était
sanctionnée par l'autorité d'un savant spécialiste après mûr examen
des lieux, on serait fondé à croire qu'en recherchant les traces du
torrent original et en le remontant suivant les indications des loca-
lités, on pourrait arriver au point initial d'où sont partis ces dia--
mans et les surprendre pour ainsi dire en voie de formation. On
se procurerait ainsi, outre l'éclaircissement d'une très intéressante
question scientifique , une nouvelle source de richesses incalcula-
bles. Un fait qui viendrait dans une certaine mesure confirmer cette
idée, c'est qu'aux mines de rivières, situées dans la direction du
goulot et d'où viennent tous les orages et les grandes pluies,
presque tous les diamans sont entiers, — ce qui semblerait indi-
quer que c'est à parth* de ce point ou un peu plus haut seulement
qu'ont commencé les débordemens qui ont charrié les diamans et
les ont brisés.
Si les observations qui précèdent ont été faites avec assez d'exac-
titude pour établir qu'une partie au moins des pierres ont pris nais-
sance à l'endroit même qu'elles occupent dans le bassin du New-
Rushy il demeurera acquis que la cristallisation du diamant n'exige
ni température très élevée, ni pression extraordinaire, ces conditions
n'ayant pu être remplies à la surface du sol, à 1,800 mètres d'élé-
vation et au milieu de calcaires non calcinés.
Il n'est pas inutile d'ajouter qu'en dehors des bassins diamanti-
fères il y a encore des gisemens de minéraux ayant l'apparence de
l'anthracite ou du bog-heady et parmi lesquels se rencontre du fer
sulfuré.
Quel sera maintenant l'avenir réservé aux champs diamantifères
du Gap? Tous les placers mis en exploitation jusqu'ici, étant de peu
de surface, ont été bien vite épuisés ; seuls Du Toifs Pan et le
New-Rush continuent à maintenir leur production en dépit des
quantités considérables de pierres précieuses qui en sont extraites,
et il serait téméraire d'assigner un terme à cette fécondité. Du reste
la région comprise entre le Vaal et l'Orange est si vaste qu'il se
passera encore bien des années probablement avant qu'elle ait été
sondée dans toutes ses parties; le champ reste donc ouvert aux
suppositions.
Desdemaimes-Hugon.
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POÈTES CONTEMPORAINS
DE L'ITALIE
M. aiOSUÉ OARDUOCI.
1. PottU cK Qiosui Cardueei (Enotrio Romano), Firenze 1871, Barbera. — U. Nuove PoetU di
BnoMo Romano {Gioiui Cardueei), Imola 1873, Oaleati. — lU. Opère di Poliziano, iUus-
trato da a. Cardacci. — lY. Poésie di Lorento de* Medici, prefaziono di Q. Cardacd. —
V. SCmA* letterœri, Lifomo 1874, Vigo.
Un poète qui jette des rimes dans la mêlée des partis, qui déploie
un drapeau pour y inscrire ses vers, est en France une exception
assez rare. Nous n'aimons pas que la muse se fausse la voix au
milieu des clameurs enrouées de la place publique, ni qu'elle serve
d'instrument servile aux passions violentes. L'exemple en a été
donné, mais il n'a pas porté bonheur à ceux qui l'ont essayé; ils
y ont perdu, sinon le succès bruyant, du moins la sympathie et
l'affection du public vraiment lettré. En Italie, les habitudes sont
différentes. Longtemps la poésie a été le foyer de la vie nationale :
en l'absence de tout autre moyen d'expansion, l'activité morale, les
désirs, les espérances, les regrets, les colères de ce peuple asservi
à des étrangers, empruntaient les accens de ses poètes, et durant
les périodes de son plus grand abaissement c'est encore dans les
cadences de leurs strophes que l'on pouvait compter les battemens
de ce cœur italien qui refusait de mourir.
Une longue pratique a consacré dans ce pays l'usage de plier
l'ode, la canzone^ la satire, le sonnet, à l'expression de la pensée
politique. Chacun des mouvemens sociaux de l'Italie du xix"" siècle
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602 REVUE DES DEUX M<»KDES.
a eu ses chantres harmonieux. Après 1815, partagé entre les conso-
lations religieuses qui lui parlaient d'une Providence et le désespoir
qui ne voyait dans la création qu'une fatalité • sans entrailles, ce
pays, alors malheureux entre tous, entendit les hymnes sacrés de
Manzoni et les éloquentes malédictions de Leopardi, 1821 releva les
courages et suscita le Lombard Berchet et le Florentin Niccolini :
l'un aguerrit la molle strophe italienne et lui fit exprimer la haine
de l'étranger ; l'autre continua sur des scènes souvent obscures la
tradition républicaine d'Alfieri. Après 1830, le Béranger toscan,
Giusti, travaillait avec ses satires à l'œuvre de la liberté. Quand
18A7 vit naître des espérances que rien désormais ne pouvait plus
étoufler, la vie active commença en Italie, et la poésie dut rentrer
peu à peu dans son vrai domaine. De 1847 à 1859, si M. Aleardî
engagea la lutte avec l'arme fragile des vers contre les Autrichiens
maîtres de la Lombardie, M. Prati en Piémont put se li\Ter à sa
libre fantaisie et se contenter d'être quelquefois le poète de la
dynastie constitutionnelle.
Après 1859, il semble qu'il ne reste plus de place pour la poésie
dans la politique. Son rôle est fini; elle a préparé la natioa à de
nouvelles destinées, elle a ouvert la voie aux hommes de guerre,
car les changemens les plus légitimes dans le sort des nations se
font malheureusement avec le fer. Quand l'œuvre du soldat est
accomplie, c'est à l'homme- d'état d'organiser la conquête, même
quand le peuple est son propre conquérant. Le temps des Amphions
et des Orphées est passé : on n'établit pas un gouvernement, des
chambres, un code de lois, une armée, un budget, avec des strophes.
Ne convient-il pas alors que les poètes quittent le forum et rentrent
dans leur vrai domaine, dans la retraite studieuse, où ils retrouvent
la nature et la vérité? Et qui sera le gardien de ce sanctuaire, s*il
est délaissé par ceux qui en doivent entretenir le culte?
Cependant il n'en est pas ainsi de l'autre côté des Alpes. Lyri-
ques, satiriques, dramaturges, ne s'empressent pas de quitter le
champ de bataille des partis : il en résulte ce double inconvénient,
beaucoup de poésies de circonstance et une large dose de politiqpie
rimée. Je ne crois pas que le danger en soit fort à craindre dans un
pays pourvu d'un grand sens et rompu par les siècles aux habitudes
de la docilité; pourtant la dignité des lettres en soullre, et les écri-
vains s'accoutument à faire leur trouée dans le monde par des té-
mérités, à surprendre l'attention publique avec un peu de talent et
beaucoup de bruit. Au milieu de ce conflit de stances dont on au-
rait pu se passer, il y a cependant des pages faites pour mériter l'in-
térêt. Nous trouvons des unes et des autres dans un écrivain jeune
encore qui a emporté de nombreux sui&ages et soulevé tout autant
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POÈTES CONTEBIPORAmS d'iTALIE, 603
de critiqrics. M. Carduoci est Fauteur de quatre recueils : les Juve-
niUuy juvénUes moins par Tesprit du livre que par Fâge de Fauteur,
qui a fait plus tard ses fredaines littéraires, — les Levia GraviOy
mêlés, comme il le dit, et peut-être phis qu'il ne le pense, de choses
légères au milieu de pensées graves, — les Decennali^ série politi-
que dont la prétMtion est de rappeler un poème de Machiavd pw-
tant le même titre, — enfin les Nouvelles Poésies^ qui, sauf deux ou
trois pièces violentes, accusent une certaine maturité.
I.
M. Gios«ë Carducd n'a pas eu souci du reproche adressé aux
iKmQbreux poètes de circonstance que compte la génération actuelle.
Il ne se rend pas compte des différences qui séparent notre temps
de celai de Leopardi ou de Manzoni; il ne voit pas qu'il a derrière
lui non plus une nation, mais un parti, et ce parti est précisément
le s(mci , Finquiétude, le trouble-fête de la nation. Cependant ses
écrits, tout animés qu'ils sont de la passion du moment, prouvent
un véritable talent, et de ces effusions républicaines, qui sont même
quelque chose de plus, il restera sans doute des traits de satire,
quelques mouvemens lyriques, dont le souvenir sera lié à celui
de Fbistoire de l'Italie contemporaine. L'ardeur politique répandue
dans ses écrits n'est pas le seul grirf de la critique contre M. Car-
ducd ; l'écrivain a un goût fâcheux pour les personnalités. En qua-
lité d'étranger fort désintéressé dans la question, elles ne peuvent
que BOUS déplaire, elles ne sauraient nous blesser; mais notre re-
gret est bien vif de retrouver (lans la littérature d'un peuple désor-
mais libre, d'un peuple ami, ces odieuses querelles où se reflétait
rabaissement politique d'autrefois. Et que signifie en effet de parler
d'unité, d'Italie indivisible, si le démon de la discorde est toujours
là, si les poètes se chargent de perpétuer l'esprit de cette vendMa
littéraire?
Serra est le nom de sa patrie, dans la maremme toscane, non loin
de Femplacement de la vieille Populonia, la ville étrusque, la cité
des forgerons dont parle Virgile et d'où Rome tirait le fer pour sou-
tenir son duel contre Carthage. Il se fait gloire d'être né dans ce
pays sévère, au milieu de ces plages veuves de leurs anciennes cités,
i l'ombre des vieux donjons féodaux qui du haut de leurs roches
calcinées semblent veiller sur les nécropoles tyrrhéniennes au fond
des bois. Il a entendu, dit-il, à Fheure silencieuse de midi, lorsque
tout semble dormir dans la campagne inondée de soleil, la conversa-
tion des lucumons et des augures de ses premiers ancêtres. Quand le
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-î-ç-
604 HEVUE DES DEUX MONDES.
sirocco énervant tourmente les figuiers sauvages sur les vastes ro-
chers taillés en équerre, il est monté sur les côtes anguleuses où le
précédait le marchand du temps des Tarquins, attendant les voiles
rouges de Phénicie sur la vaste mer bleue. Dante, qu'il appelle m
pontife étrusque sorti de sa tombe, a été son grand-prôtre et son
père spirituel , et il se fait conter par le chasseur la légende du
comte Ugolin revenant du combat et frappant à la porte de la toor
de Donoratico.
Il paraît que M. Carducci n'a pas conservé de l'école un souvenir
sympathique. Est-ce la noire soutane du maître, sa voix chevrotante
et le verbe amo à conjuguer sur une page usée et jaune, qui lui fai-
saient venir à l'esprit l'idée précoce de la mort? Par un beau jour
de juin, jour de soleil et de joie exubérantes que le poète excelle
à décrire, l'enfant délivrait ses regards et sa pensée des entraves
de la classe, en les dirigeant, à travers la fenêtre, sur les monts,
sur le ciel, sur la courbe sinueuse de la mer. Grands chênes, petits
arl^risseaux, nids babillards, oiseaux, insectes, faisaient un tableau
et un concert à sa jeune imagination. Tout à coup du milieu de cette
vie de la nature jaillit dans son esprit l'idée de la tombe et du néant.
Cette petite peinture, intitulée Souvenir (T école (1), n'est pas seule-
ment une de ses esquisses les plus heureuses; sans le vouloir, il fait
entrevoir dans cette figure enfantine de dix ans la physionomie dn
poète à trente ou quarante ans. « L'enfant est le père de l'homme, »
dit Wordsworth , et je ne saurais m'étonner de ce que cet écolier
qui se dérobe à sa classe pour voltiger tour à tour des pensées
joyeuses aux images funèbres continue plus tard, esprit peu docile,
à secouer tous les jougs , même parfois celui de la raison, à vaga-
bonder en imagination, à passer du rire aux larmes, quelquefms
sans motif, comme le clavier sous les doigts d'un artiste capricieux.
11 a consacré à un autre maître un honunage plus reconnaissant.
Pietro Thouar était un instituteur populaire, d'opinions qui sai-
taient la république, et un écrivain de la phalange de ceux qui, re-
nonçant aux conjurations, s^ mirent à préparer le peuple pour des
jours plus heureux. Il avait fait partie de la Jeune Italiej et, tout en
faisant sa classe, il copiait et répandait sous main les vers patrie
ques de Berchet. Ce sont là précisément les honunes qui ont donné
le signal du ralliement autour du trône national de Victor-Emma-
nuel. On comprend que de tels maîtres, qui signaient des adresses
à la royauté d'une main atteinte déjà des glaces de Tâge, devaient
laisse^* quelques écoliers moins revenus des illusions de la jeunesse.
Si M. Carducci est un échantillon fidèle de cette génération, elle est
(1) BifMmbranxa di tcuola, Nuore Poe^e, p. 65.
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POÈTES CONTEMPORAINS d'iTALIE. 605
plus démocrate que celui qui Ta formée. L'instituteur fuyait les
avances des princes et ne portait pas les décorations qui lui étaient
accordées; l'écolier fait profession de braver les grands et les riches;
il ne croit pas pouvoir honorer son maître sans déclamer quelque
peu contre les faux Gracchus, contre les Brutus satisfaits, contre les
Gâtons de comédie. Disons-le en passant, M. Carducci gâte le por-
trait de cet homme aimable et modeste par le cadre emphatique où
il l'enchâsse; il en est puni par le ton théâtral de cette pièce d'un
lyrisme peu d'accord avec la simplicité du sujet.
Un autre écrivain , celui-là plus célèbre, paraît avoir exercé sur
lui et sur les hommes de son âge et de son parti une influence sé-
rieuse. Le poète dramatique Niccolini avait marché d'abord dans la
même voie que les Manzoni, les Rosmini , les Balbo, les Giusti. Une
scission eut lieu sur la question religieuse ; Niccolini ne se laissa
pas gagner par les espérances qui brillèrent comme une aurore fu-
gitive sur les commencemens du règne de Pie IX. « Tu resteras gi-
belin, et nous resterons guelfes, mais nous serons toujours amis, »
telles avaient été, dit-on, les dernières paroles adressées à la suite
d'une discussion par le marquis Gino Capponi, qui attendait de la
papauté la revendication de la liberté italienne, à Niccolini, qui n'en
attendait que la prolongation des maux présens; cette protestation
cordiale ne fut pas réalisée. Les libéraux d'avant 1846 demeurèrent
plus ou moins guelfes, ceux d'après se firent, pour une bonne part,
gibelins; mais Niccolini cessa de donner la main à ses anciens com-
pagnons d'armes. Il changea d'amis , et M. Carducci compta sans
doute parmi ceux qui renouvelèrent l'entourage du vieux poète ré-
publicain; il grossit certainement les rangs des jeunes hommes qui
faisaient de chacune des tragédies nouvelles de Niccolini une occa-
sion de manifestations politiques contre la dynastie de Lorraine. Il
devait être au milieu de la foule qui, à la veille de l'annexion au
royaume d'Italie, battait des mains aux scènes plus virulentes que
dramatiques de la pièce d*Amauld de Brescia. Lui aussi , je pense ,
accompagnait en triomphe à son domicile le dramaturge presque
octogénaire qui venait de surexciter en beaux vers la double pas-
mn de l'unité nationale et de l'indépendance civile. Dans plusieurs
pièces de M. Carducci, nous retrouvons l'écho de ces soirées qui
«livrèrent un instant Florence et rompirent la solitude où vivait
confiné le patriardie libéral. C'est au lendemain d'une représenta-
tion de l'été de 1856, presqu'à la veille de la libération de l'Italie,
que le jeune poète enthousiaste écrivait ces strophes :
a D^où te vient, ô saint vieillard, la puissance de communiquer à de
vieux souvenirs de jeunes et vivantes colères, et d'enseigner Tespérance
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606 REVUE DES DEUX MONDES.
à nous autres, âmes abattues et muettes? Donc rét^rnelle intelligence
est encore compatissante à cette patrie, puisque tu demeures, malgré
la destinée ennemie, chantre de rUalie en ses années de servitude..*
(( Eh bien I puisque tout le reste nous est refusé, que la muse du fond
des théâtres déclare la guerre! qu'elle jette la flûte plaintive et ceigne
la cuirasse, qu'elle saisisse la lance d'une main aguerrie! Que les jeunes
reçoivent d'elle un lait qui les remplisse de courage, que Page mûr se
forme à la hardiesse, que la plèbe, point d'appui nécessaire, apprenne
qu'il y a une patrie (1) 1 »
Ces images ne sont pas toutes d'une égale fraîcheur; elles pa-
raissent d'autant plus conformes à l'école classique et toute grecque
de Niccolini. Une analogie plus remarquable se rencontre dans cer-
tains sujets traités par le poète de soixante-<tix-huit ans et par son
disciple, qui n'en a que vingt-six. La différence consiste, et sans
doute elle est notable, en ce que le premier parle des mêmes choses
en ayant les yeux sur Dante et sur Pétrarque, et le second en tour-
nant quelquefois les regards du côté de M. Victor Hugo. Le saint-père
a-t-il excommunié les envahisseurs du territoire de l'église, le vieil-
lard maudit Rome, il l'appelle « courtisane des rois, » meretrice dd
rcy il s'emporte contre « sa cupidité, » contre « sa bassesse merce-
naire, )) c'est de l'invective qui sent son xre* siècle; le jeune homme
s'attaque directement au souverain pontife et l'excommunie à sa ma-
nière en vers lyriques. M. Carducci brûle ce qu'il a adoré; il a
outragé la majesté pontificale dix ans après avoir chanté le saint
sacrement. Ici encore nous trouvons la progression remarquée plus
haut, et le disciple va bien plus loin que le mattre. Niccolini refusa
la croix de l'ordre civil de Savoie que lui donnait le roi Victor-Em-
manuel : il était au fond républicain; mais il vint, appuyé sur les
bras de ses amis, présenter une adresse au nouveau roi d'Italie. Le
vieux poète y rappelait avec complaisance des vers de sa façon où il
invoquait, trente ans auparavant, l'avènement d'un roi qui fît dis-
paraître les divisions et fermât les blessures. Celui qui prétend
marcher sur les traces du vieux gibelin, à défaut d'une autre répu-
blique, chante la république française, l'ancienne, celle des Des-
moulins, des Danton, des Robespierre. Marat lui-même a sa part,
non d'éloges, — M. Carducci est homme d'esprit, — mais de sou-
venirs et d'excuses, le tout puisé dans M. Michelet» Nos écrivains
radicaux ont pris de l'empire sur la démocratie italienne : Mazzini
est délaissé conmie mystique et amoureux de l'idéal.
Après ces réflexions, ceux qui ne sont pas au fait de rextrème
libéralisme qui règne en Italie apprendront avec surprise que ce
(1) Poésie, p. 153 et suiv.
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POÈTES CONTEMPORAINS D'iTALIE. 607
poète jacobin, que cet ennemi forcené des papes est professeur de-
puis une douzaine d'années à Bolc^e. Sans doute cette ville, en sa
qualité d'ancien cbef-lieu des légations pontificales, est un foyer
naturel de réaction démocratique; cependant de l'autre côté des
Alpes il n'y a pas à s'étonner de cette liberté ou, si l'on veut, de
cette licence : l'Italie, même sous le régime de l'unité, est le pays
de la variété. L'esprit public change d'une ville à une autre, et il y
a des courans qui portent en sens divers les Italiens que leurs inté-
rêts n'attachent pas à leur sol, ici les démocrates, là les conserva-
teurs, un peu partout les libéraux. M. Garducci est un Toscan dé-
paysé. Dans un sonnet de 1867, il accuse Florence d'indilférence
politique et de servilité, ni plus ni moins que s'il était Napolitain
ou Piémontais. Ne serait-ce pas qu'il a des saillies trop vives pour
le cahne tempérament des Florentins? Il n'est pas besoin d'une
grande sagacité pour entrevoir les divisions, les sécessions, le dé-
membrement final qui succéderaient à l'institution de la république
en ce pays. La royauté est le lien nécessaire qui retient ensemble
toutes ces parties discordantes.
De bonne heure, M. Garducci publia des vers qu'il réunit ensuite
sous le titre de Jwsenilia. Gomme il se fait une consommation per-
pétuelle de poésie, les écrivains en ce pays, Icrin de se recueillir,
lancent dans le monde leurs inspirations au jour la journée, et quand
ils les rassemblent en volumes, il n'est pas rare que ces pensées, nées
chacune en leu?' saison particulière, affectent des couleurs diverses.
Il y a un peu de tout dans ces Juvenilia. L'auteur pourrait bien être
chrétien et catholique, — il écrit des stances en l'honneur d'une
Diana Giuntini, morte en odeur de sainteté; U pourrait bien aussi
être libre penseur, — il méprise son siècle, « ce petit siècle qui
affecte le christianisme, » il secoletto vil che cristianeggia^ Peut-être
ne serait-il ni l'un ni l'autre, s'il faut prendre au sérieux sa pièce
à Phébus Apollon, où il parle en dévot du vieux culte des idoles.
Nous aussi, nous avons eu nos païens de la littérature, quoiqu'ils ne
fussent guère que des dilettanti de mythologie, des artistes jouant
des variations sur un thème homérique ou alexandrin. Il s'agit ici
d'un retour presque sérieux au polythéisme, d'une débauche de pa-
ganisme en apparence fervent, d'un retour aux dieux de Virgile et
d'Horace par je ne sais quel patriotisme autant que par tendance
littéraire. Monti, en 1825, avait épuisé tout ce que ce thème pou-
vait offrir de piquant. Son épître sur la mythologie était une plai-
santerie écrite de verve contre les romantiques. M. Garducci en fait
un article de foi et une question de drapeau. Dans un brindi$iy
~ chanson à boire, — il invite ses amis, des étudians de Pise sans
doute, à laisser la misérable famille romantique gémir, jeûner, re-
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d08 REVUE DES DEUX MONDES.
garder la lune de ses yeux affaiblis, à vider les coupes suivant le
rite héréditaire, tandis que le clairon autrichien retentit dans les
lieux où naquit Virgile, tandis que le soldat français parcourt la
Yoie^acrée. Il est entendu que, pour la dignité classique, le dainm
autrichien reçoit le nom de lituus rhétique^ et le soldat français
celui de guerrier de Brennus. Bacchus est invoqué à défaut d'Apol-
lon, que Tentâtes et Odin ont mis en fuite. Certes nos régim^ns
eussent été bien étonnés de se voir traités d'adorateurs de Tentâtes.
Ces anachronismes, datés de 1854, perdraient toute saveur, si l'on
oubliait la passion politique ou nationale qui inspirait les jeunes
buveurs.
(( Caton lui-même, intrépide, demanda sa coupe à son esclave; puis,
songeant à César, il saisit le fer romain.
(( Et, tandis que Brutus veillait sur les livres de Platon, Cassius, au
milieu des amphores de cécube, attendit les ides de mars. »
L'auteur s'efforçait de rajeunir la vieille querelle du romantisme
en y mêlant des choses étrangères. Encore aujourd'hui cette préoc-
cupation le brouille avec l'astre pacifique de la lune, la confidente
pourtant, l'amie d'un de ses maîtres vénérés, Leopardi; mais la lune,
à ce qu'il parait, a le tort d'être romantique. Sa préférence littéraire
pour le soleil, son mépris capricieux pour l'humble satellite, lui
dictent encore dans son dernier recueil une boutade qui a son origi-
nalité.
(( Bienfaisant est le soleil; il seconde le travail des hommes, et, joyeux,
il s'y complaît; par lui, la vaste moisson d'or courbée appelle en frémis-
sant la faux.
(( D'en haut, il sourit au soc humide reluisant entre les noires mottes
de terre, tandis que le bœuf descend lentement la côte toute rayée de
sillons.
<c Sous le voile des pampres, il enflamme et dore les grappes bril-
lantes, et aux derniers chants enivrés de Tautomne, mélancolique, il
sourit encore.
« Et puis à travers les toits noirs des cités il égare un de ses rayons
vers la jeune fille qui oublie au travail ses jeunes années.
(( II lui conseille une chanson de printemps et d'amour : le sein de la
pauvre artisane palpite, et dans la douce lumière un chant prend l'essor
comme Talouette.
(( Mais toi, 6 lune, tu te plais à embellir avec ton rayon les ruines et
les deuils : tu ne sais mûrir, dans ton fantastique voyage, ni fleurs, ni
fruits.
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POÈTES CONTEMPORAINS D'iTALIE. 609
(( Là où la faim s'endort dans la nuit, tu entres par les impostes vides
et tu la réveilles, afin qu'elle sente le froid et qu'elle pense au lende-
main.
(( Puis, sur les aiguilles gothiques, tu te pares de languissantes blan-
cheurs, et tu fais la coquette avec les poètes fainéans, avec les amours
inutiles.
(( Puis tu descends dans le CampoSanto : là tu rafraîchis pompeuse-
ment ta lumière fatiguée, et rivalises de lueurs froides et blêmes avec
les tibias et les crânes.
a Je hais ta face ronde et stupide, ta robe blanche empesée, nonne
libertine et inféconde, fausse dévote de la voûte des cieux (1). »
II.
Jusqu'en 1857, époque des Juvenilia^ M. Carducci, à peine âgé de
vingt-quatre ans, était pour ses lecteurs un écrivain de bonne race
et de bon langage, aux veilles studieuses, au style laborieux, aux
opinions flottantes, contradictoires peut-être. Dans les treize années
suivantes, une physionomie particulière de poète se dessina dans ses
Levia Gravia et dans ses Decennali. Le public vit désormais qu'il
avait affaire à un auteur affamé de réputation : M. Garducci ne crai-
gnit pas dans ses vers de mettre au premier plan sa personne; il
adopta un rôle qui correspondait sans doute à ses aspirations natu-
relles. Il ambitionna d'être le Tyrtée de l'Italie; mais de quelle Ita-
lie parlait-il? Non de celle que nous connaissons, qui a ses grandeurs
et ses faiblesses , mais qui s'est sagement groupée autour d'un roi
constitutionnel, qui a voulu se posséder elle-même, se posséder tout
entière, et cependant rester fidèle aux croyances, aux souvenirs de
son passé; celle qu'il invoquait, il la voyait dans l'avenir, et il l'exhu-
mait des ruines de l'antiquité. Il se taisait sur la délivrance entreprise
de commun accord avec un peuple allié; il était muet sur les grandes
batailles formidables et gardait son enthousiasme pour l'expédition
du général improvisé qu'il appelle le Thrasybule de Caprera, il gar-
dait tous ses chants pour la surprise, pour le coup de main de Sicile
et de Naples. Le frémissement de la mer Tyrrhénienne n'avait pas
bercé ses premiers sommeils, ni l'ombre et la solitude de la vieille
Populonia n'avaient protégé ses premières années « pour en faire un
poète de cour, pour l'introduire, la poitrine chargée de croix, dans
une foule aux habits dorés. » Il voulait être l'Alcée de la sainte
Italie, de la mère commune des Romains, des Samnites, des Étrus-
ques, du vieux pays de la guerre sociale.
(1) NuGve Poésie, p. 32.
TOMB III. ^ 1874. 30
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« Salut, 6 toa patrie t Q\x& cette ktlgtte ^é déâsèôhe, âl jaiflâiâ je t'ou-
blie, si j*oubIie en quel pay^ je pense et j'écris. Cé^i td, 6 sainte patrie,
qui fais jaillir de mon cœur le transport de la passion, Tennui amer, le
trait enflammé de la colère, l'élégie de l'amour.
« Censeur en démence, chanteur stupide de vieilles folles, — que les
enfans, ô Italie, me donnent tous les noms qu'il leur plaira! Je ne
serai jamais un flatteur d'affranchis sans courage et de philosophes
sans honneur I »
Voilà donc l'idéal de M. CarducCl : être le poète de la république
italienne. Que celle-ci réussisse à se faire, elle est assurée déjà
d'avoir un chantre pour la célébrer. Reste à savoir s'il n'aurait pas
plus raison qu'il ne pense, et si le bon temps de la guerre sociale ne
reviendrait pas.
En attendant, il fait mine de se confiner dans la tristesse et le
mécontentement, et de n'en vouloir sortir que pour lancer des
traits satiriques contre le présent. A ceux qui lui conseillent d'ou-
blier, de ne pas semer des épines dans le cœur des hommes, de se
souvenir que la beauté a encore des sourires^ que la vie a encore des
charmes qui né sont pas flétris, il répond en se comparant à Juvéoal
et à Dante. On le voit, ce n'est point dans l'école républicaine que les
poètes italiens perdroût les allures théâtrales qu'on s'accorde géné^
ralement à leur reprocher. Au besoin, nous aurions ici le témoignage
de M. Carducci critique contre M. Carducci poète, et il observe
quelque part que la révolution a malheureusement appris aux écri-
vains à exagérer leurs pensées et à surfaire leurs scntimens. L'au-
teur des Letia Gratin se complaît donc dans sa morosité, il fait u de
l'hypocondrie rimée. » Cette expression est d'un autre Toscan, bien
naturel celui-là et dépourvu de toute alfectation* A propos de la poé*
sie à la mode vers 1889, Oiusii se plaignait de ce que tous les échos
de l'Italie retentissaient de longues et ennuyeuses jérémiades (1). Et
en effet il ne se peut de contradiction plus choquante que celle qui
consiste à vouloir que le monde marche et à le décourager, à nier
le chemin déjà fait quand on lui montre celui qui est à faire. Enec»^
cette épidémie de découragement s*expliquait-èlle, il y a trenteMÛnq
ans, au temps de Leopardi, quand l'Italte était dans un abaissement
d'où il semblait impossible de la tirer, quand la gloire, —ne par-
lons pas de la liberté, -^ quand la gloire était un mot qui ne poa«
Tait plus avoir de sens pour elle, quand, par un retour inévitable^
elle se souvenait de ses grandeurs passées, et mesurait avec angoisse
la profondeur de sa chute. Alors le désespoir semblait permis. Que
(1) Epistolario, t. I", p. il9.
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POÈTES CONTEMPORAINS D'iTALIE. 611
dire aujourd'hui de ceux qui désespèrent après 1860 ? Que penser
par exemple du farouche accablement qui sert de conclusion à la
canzone intitulée Congedo^ « Adieu à la muse, » dans les Levia
Gravia ? A l'exemple de Leopardi, l'auteur a voulu renouveler cette
vieille forme savante de la poésie lyrique italienne. Dans ces larges
strophes de douze, de quinze, de vingt vers, il faut que d'habiles
repos soient ménagés : le plus souvent la canzone croise entre elles
un' certain nombre de rimes qui forcent l'oreille d'attendre long-
temps avant d'être satisfaite. Cette complication magistrale explique
la méprise bien naturelle d'Alfred de Musset, quand il s'imagina que
les vers de Leopardi n'étaient pas rimes (1) ; elle trahit surtout l'ap-
prôt mal caché dans les poésies de ce maître. Pour châtiées et
parfaites qu'elles soient, un lecteur exercé ne peut s'y tromper;
mais enfin Leopardi mettait son âme dans ses strophes un peu ar-
tificielles, il ne s'était donné aucun rôle à soutenir. M. Carducci
occupe un rang distingué parmi les successeurs du poète de Reca-
nati, il le rappelle souvent par l'élégante concision du style; mais
pourquoi versifier si laborieusement son désespoir patriotique? 11
y a de belles parties dans cette canzone du Congedo quand il rap-
pelle l'ancien et doux ccmimerce avec la muse, surtout la compa-
raison du poète éloigné de ses sources familières et vivifiantes avec
TArabe égaré dans le désert. On se demande pourtant ce que c'est
que ce désespoir, quand on n'est pas, que nous sachions, le poète
gobboy bossu, dont les femmes se moquaient, dont les hommes par-
laient avec une compassion douloureuse, l'écrivain disgracié de la
nature qui fuyait le monde de peur d'y être ridicule, le fils de fa-
mille que l'on abandonnait à ses propres ressources, parce qu'il n'é-
tait pas bien pensant, l'être chétif et inspiré, vieux avant l'âge, qui
avait tant de raisons de se plaindre de la nature et tant d'admirable
éloquence à répandre dans ses plaintes, quand on ne vit pas enfin
dans une patrie abaissée, asservie par l'étranger, et qui semble,
jKmr vivre tranquille, s'accommoder de sa ^servitude.
Du jour où M. Carducci s'est montré, dans les Levia Craviay sinon
tel qu'il est, du moins tel qu'il voulait être, la littérature italienne a
certainenient compté un imitateur de plus de Leopardi. A dire vrai,
la sombre philosophie de ce génie étrange ne pouvait que lui être
personnelle; on ne fait pas école avec la doctrine de l'ennui et du
dégoÂt de la vie, on en répand tout au plus la contagion mcM^le,
^i ne saurait durer, ou qui dégénère bien vite en grimace. L'au-
teur des Levia Gravia, à trente-cinq ans de distance, se rapproche
le plus qu'il peut, et sans le dire, du poète de Recanati. Il lui em-
(1) Poésiei, Àpréf une heture.
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612 REVUE DES DEUX MONDES.
prunte l'idée, le mot même qui apparaît toujours dans les médita-
tions poétiques du maître, il verOy la vérité odieuse, mortelle, que
celui-ci voit au fond de tout,
L*acerbo, indegao
Blistero délie cote,...
le mystère désolant des choses qui se dévoile, suivant lui, après la
jeunesse, c'est-à-dire l'idée du néant, l'absence de providence di-
vine, la puissance unique d'une nature indifférente, féconde et des-
tructrice, attentive à produire, non à protéger, soucieuse de l'être,
non du bonheur ni du bien de ses créatures. M. Garducci est-îl
sérieusement pénétré de la même tristesse? Ce vrai dont il parle si
souvent est-il son fantôme obstiné, comme il Tétait de Leopardi?
N'y a-t-il pas là un peu de convenu? L'ennui ne se feint pas, ne se
joue pas à volonté. Quand ce dernier poète se représentait sous le
personnage d'un pasteur errant de la Haute-isîe, quand il accusait
avec passion le vide de son existence et qu'il s'adressait aux ani-
maux repus et tranquilles dans leur muette satisfaction : « dites-moi,
pourquoi êtes-vous contens, si vous êtes couchés à terre? pourquoi,
si je suis au repos, l'ennui vient-il m'assaillir? » quand il avait de
ces cris de l'âme, nul ne songeait à douter de sa sincérité. On se
souvenait de Pascal, qui a bien connu cet ennui et l'a décrit. J'avoue
que pas une de ces idées ne traverse l'esprit à la lecture de M. Gar-
ducci : on songe à ses vers quelquefois fort beaux, à son style vigou-
reux, on ne s'avise pas le moins du monde de le plaindre. Leopardi
se croyait et il était très malheureux; il s'en faut que M. Garducci
soit assez élégiaque pour cela : n'a-t-il pas pris lui-même le soin
d'en avertir? Il ne dit nulle part que la vie est un mal, comme son
devancier, condamné à aimer sans espoir, croyait avoir le droit de le
déclarer. Nous avons rappelé l'influence de la constitution physique
de Leopardi, de l'amant discret de Nérme, de Silvie et d'Aspasie sur
k tournure de ses pensées. On sait aujourd'hui quelles étaient ces
trois figures gracieuses ou brillantes qui traversent les pages les
plus intimes du poète, les plus chères au pauvre malade : on redit
les propos qui se chuchotaient dans les sociétés où il paraissait quel-
quefois. Il s'irritait, il est vrai, qu'on attribuât sa philosophie déses-
pérée à l'excès de ses malheurs et de ses souffrances ; mais il faut
remarquer qu'il se faisait sans cesse un argument et une arme de
sa vieillesse prématurée, et qu'il revenait avec bonheur vers ses
jeunes années, vers le temps où l'amour ne lui semblait pas en-
core interdit. Non , sa mélancolie, comme sa doctrine, n'était pas
purement le fruit de sa pensée et l'œuvre de son entendement. Et
d'ailleurs son orgueil seul, un orgueil bien excusable, prétendait
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POÈTES CONTEMPORAINS d'iTALIE. 613
cacher la source secrète de cette profonde tristesse; dévoilée telle
qu'elle était, elle n'en paraît que plus humaine et plus touchante.*
Que la mélancolie de M. Garducci soit moins sérieuse que celle de
Leopardi , cela n'a pas droit de surprendre. Ce n'est pas chez lui
affaire de tempérament. Il parle beaucoup d'amour, et le plus sou-
vent sur le ton d'une satisfaction entière; il chante très souvent le
vin, et toujours avec succès. C'est à peine de la philosophie que cette
tristesse; la politique y joue le principal rôle. A cet égard, il s'é-
loigne beaucoup du maître. Leopardi était libéral et n'appartenait à
aucun parti : il rejetait sur la nature, non sur un système de gou-
vernement, la responsabilité des maux qu'endure l'humanité. Le re-
cueil de ses poésies renferme une belle pièce posthume, peu connue
en France, le Genêt ou la Fleur du désert^ où il développe largement
sa pensée sur l'existence du mal. Attiré par les soms d'un ami sous
le ciel bienfaisant de Naples, ce cœur dévoré de souffrances physi-
ques et morales, au lieu de se tourner vers les délicieuses perspec-
tives d'Ischia, de Mergellina, du Pausillipe, qui l'invitaient de toutes
parts, se complaît dans le désert de lave noire que le Vésuve a étendu
sur les campagnes riantes. Seule la ginestra^ le genêt, qui offre le
premier motif et le titre de cette méditation , mêle une douce image
et- un parfum à cette grande scène désolée. Le désert volcanique et
la pauvre fleur qui l'embaume quelques instans, voilà, selon le poète
de Recanati, l'image de la vie; cette couche de lave qui se répand
sur les travaux les plus heureux du laboureur, voilà le progrès hu-
main. Le XIX* siècle, à son avis, tourne lé dos à la vérité, qui est
implacable et qui s'appelle le mal : il flatte l'homme et lui cache
le vrai; il le trompe et lui fait voir des horizons de félicité men-
teuse.
Que prétendait donc ce poète maladif, pacifique envers tous, ir-
rité seulement contre la destinée? Ce n'était pas d'accuser les gou-
vememens, ni de changer les sociétés, c'était de remonter à la source
même du mal, qui lui semble être la nature, de coaliser les hommes
contre celle qu'il maudit partout, afin qu'ils se protègent et se dé-
fendent de leur mieux contre l'éternelle ennemie. C'est l'athéisme
des derniers siècles de l'antiquité s' emparant d'une intelligence qui
s'est dépouillée des croyances chrétiennes et de toute religion natu-
relle. Giordani se trompait en disant que Leopardi était un Grec du
temps d'Anaxagore et de Périclès : il est tout au plus du siècle et de
la génération de Lucrèce; des vers de ce dernier, il a fait son point
de départ, il en a bu toute l'amertume, qui s'est encore aigrie dans
son imagination souffrante. On voit combien Leopardi est loin du pes-
simisme politique et de la misanthropie républicaine de M. Garducci.
Au reste que le découragement de l'un s'accorde jusqu'à un certain
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61& RETUE DES DEUX MONDES.
point avec le scepticisme frondeur de l'autre, que le regret des an-
ciens temps dans le premier aboutisse naturellement à une sorte de
paganisme vague dans le second, nous l'admettons volontiers. Il est
évident que les idées de Leopardi, érigées en système philosophique
et politique, devaient produire à peu près ce que nous voyons dans
M. Garducci; il l'est aussi que fauteur de la Ginestra ne songeait
pas à faire des prosélytes, et que son désespoir sincère n'est pas
responsable des humeurs noires d'une école de mécontens.
A toutes les poésies politiques des Levia Gravia, nous préférons
sans hésiter celles qui touchent à la vie privée, aux sentimens per-
sonnels de l'écrivain. Nous ne pouvons, par exemple, relire sans
émotion les cinq ou six sonnets et l'espèce de canzone qu'il a consar
crés à la mémoire de son frère, mort par le suicide le k novembre
1857. Cet infortuné devait être de quelques années plus jeune que
lui ; aujourd'hui il repose sous la terre de Sainte-Marie-4l-Monte,
une colline qui abrite la demeure des vieux parens du poète et d'un
frère plus jeune encore; il a depuis apporté à côté de cette tombe
mie autre dépouille, celle d'im enfant qu'il a perdu ; ce lieu paisible
et doux qui renferme tout ce qu'il chéi*it, il l'a oicadré dans le meil-
leur peut-être de ses sonnets, quatorze vers charmans que nous tra-
duirions, si le rhythme et la perfection du langage étaient choses
qu'on pût traduire.
La pièce qui a pour titre Alla Memorîa di D. ,C. est toute une
peinture de cette fin douloureuse de son frère* Il était beau à voir,
ce' jeune homme, quand il pliait à sa fantaisie un cheval soumis au
frein, tantôt dessinant au galop un cercle étroit, tantôt lancé à toute
bride dans la plaine ouverte; alors ses yeux lançaient un éclair, et
sa pensée courait avec le vent d'avril dans le printemps de sa jeu-
nesse et de la nature. Quelques regards le suivaient, quelque s&lut
affectueux; peutr-être quelque jeune fille se souvenait-elle du ca-
valier dans ses rêves. Hélas I un vague souci, le souci noir du poète
antique, chevauchait en croupe avec lui : la vision de mort l'accom-
pagnait de sa froide image. Quelles idées l'obsédaient alors? L'au-
teur, qui le fait parler au moment suprême, s'e£force d'en retrouvar
la trace*
t( Ton sourire ne brille plus pour moi, soleil d'ori Voici que je force
la destinée et que je me réfugie sous la terre. 0 profonde paix où je re-
poserai libre de toute peine I 0 silence interrompu après le trooble I
Cependant lu es belle à voir, ô terrel et toi aussi, soleil, tu es beaul La
nature s'habille de vêtemens de fête pour toi comme pour son roi, et
j'entends sortir des forêts une musique ineffable que tes feux éveillent.
Mais toi, imperturbable, indifférent, ta éclaires et tu favorises d'an
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POETES CONTEMPORAINS d'HAUE. 615
même regard les rendez-vous amoureux et les tueries entre frères. En
ce moment, tu te poses souriant sur Boon front, et tu jettes un yif rayon
de ta lumière sereine sur le fer qui va rae percer la poitrine. Tu me
rappelles les souvenirs effacés de mon premier âge, et verse& le désir
de jouir dans mon cœur qui va pourtant nuMirir...
« 0 chères années où je te voyais éclater sur la mer,, quand Tonde
vaste frémissait renvoyant tes étincelles, quand le ciel illuminé de clar-
tés s'enflammait! Pas de visage d'homme, pas d'œuvre humaine devant
moi : à travers la profonde lumière, je courais haletant pour jouir de
ce haut spectacle. J'avais avec moi mon erreur, qui jetait un voile rose
sur les objets. Oh 1 qui me Ta eiUevée ? Qui m'a enseigné la vie fu-
neste? Demain, étendu dans mon sang, dans la froide horreur de la
mort, tu me reverras, soleil, détruit de ma propre main. Que mon
jeune sang fume en présence de la cruelle marâtre des hommes; souil-
lant les regards de mes parens^ qu'il atteste l'odieuse trahison de la
vie. lAÀn de la force cruelle qui serre entre ses mains le frein de cet
univers, porté sur les ailes de la mort, que mon esprit prenne sa course
vers les lieux où l'on ne souffre plus, où l'cua ne rencontre plus de ty-
rans. ))
Le suicide est entré dans la littérature italienne avœ Jacopo Or-
tisy et il s'y est montré discursif, oratoire outre mesure; le person-
nage de prédilection de Ugo Foscolo parle sans cesse de se ^tuer au
point de faire croire que la mort n'est pour lui qu'une source d'émo-
tioDS et un thème pour sa philosophie pessimiste. Le dénoûment en
sonfire un peu; il parait sans cesse ajourné, on ne voit pas pourquoi
il vient si tard, ou même pourquoi il ne serait pas retardé davan-
tage. Dans le fait, après avoir poursuivi avec tant de complaisance
l'image de la mort, après en avoir fait le texte de tant de pages élo-
quentes, Foscolo a jugé à propos de vivre, et à travers toute sorte
de misères, victinoe des événemens, de sa vanité, de sa frivolité, et
surtout de ses dettes. Leopardi a voulu vivre malgré son Briuo mi-
Twre, où. il soutient le droit de se détruire, malgré ses infirmités et
sa gène, malgré sa foi robuste dans le matérialisme et dans le
néant. Le suicide ailleurs fournit un dénoûment ou un chapitre à
un roman; en Italie, il est le sujQt même. Il arrive de plus, comme
dans Jacopo Ortisy qu'il affecte une tendance politique : les héros
italiens de la mort volontaire sont des Gâtons d'Utique.
Ces reproches ne peuvent s'adresser aux vers de M. Carducci sur
la fin tragique de son frère. Ici le sacrifice sanglant n'est que trq)
réel. Il y a de plus dans ces vers d'une harmonie funèbre l'âme
d'un frère qui pleure son sang. On s'associe au deuil du poète : on
ne se sent pas le courage de tirer de ce suicide la leçon qu'il con-
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616 REVUE DES DEUX MONDES.
tient; on lui pardonne presque les paroles irritées où s'exhale sa
douleur impuissante. Encore faut-il que son désespoir ne soit pas
injuste : nous ne voyons pas pourquoi la société serait maudite à
cause du suicide d*un jeune homme, ni ce que signifient ces pro-
messes par lesquelles Fauteur s'engage à le venger dans ses vers
d'un monde odieux.
III.
Les Decennali ou poésies de dix ans sont du même temps que les
I..evia Gravia (1860-1870). L'auteur a partagé ses vers de cette épo-
que en deux recueils, suivant qu'ils étaient plus ou moins osés, plus
ou moins forgés et trempés pour le combat. Les Levia Gravia étaient
relativement timides et ne sortaient guère du terrain philosophique;
les Decemiali contiennent les hardiesses, les sorties, les coups de
pistolet tirés pour forcer l'attention. La plus singulière de ces pièces,
destinées à faire scandale, est une espèce d'hymne a Satana^ car il
y a cette progression dans les écrits du poète : après avoir chanté
le saint sacrement, il a passé à Phébus Apollon, puis à Satan. Cette
débauche intellectuelle parut pour la première fois en 1865 avec la
date de 2618 de la fondation de Rome, sous le pseudonyme d'Eno-
trio RomanOy qu'il a gardé depuis. Que signifie un hymne à Satan
sous la plume d'un poète qui se range dans l'école de Léopard, qui
adopte son langage et ses formules, qui croit au néant? Qu'il ad-
mette le hasard, la destinée, une force occulte menant toute chose,
comme il voudra; mais il n'y a pas de principe du mal sans un
principe du bien, pas de Satan sans Dieu. Ce n'est pas tout : le Sa-
tan de M. Carducci est tout ce qui existe, la matière et l'esprit, la
chair et la pensée, l'amour et la liberté. Il est dans les yeux de la
femme et dans l'éclat vermeil du vin, dans les marbres et dans les
toiles, dans les chœurs et dans les danses; il est dans les vers de
l'auteur, s'il faut l'en croire. A ce compte, Satan est tant de choses
qu'il n'est plus si noir qu'on pensait. Il est vrai qu'il est l'ennemi
des rois, des prêtres, du Dieu que ceux-ci prêchent, et en général
de tous ceux avec qui le poète est brouillé. En revanche, ce Satan
si multiple rappelle à la vie les grandes ombres des vieux Romains
de Tite-Live ; il a inspiré les Wiclef, les Hus, les Savonarole, les
Martin Luther, ces apôtres de la réformation, qui eussent été bien
surpris de se voir glorifiés à titre d'agens de Satan, eux qui lui fu-
saient si bonne guerre. En un mot, cet hymne, qui a fait grand
bruit, est une folie relevée de bel esprit; c'est la confusion même
jetée dans des strophes artistement travaillées. De certaines pages
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POÈTES CONTEMPORAINS d'itALIE. 617
déjà confuses de M. Michelet, l'auteur a tiré des fantaisies qui por-
tent le mélange des idées jusqu'à l'absolue contradiction»
Le morceau le mieux réussi de ce recueil politique et un peu so-
cialiste des Decermali est celui qui touche le moins à la politique,
le Brindisi ou Chanson à boire. En effet le disciple du mélancolique
Leopardi en met dans chacun de ses volumes, et il est mieux in-
spiré quand il a le verre à la main que lorsqu'il promène ses doigts
sur les cordes de fer de la lyre d'Alcée. Il est vrai que le poète de
llitylène chantait aussi bien le vin que la liberté; mais, soit qu'il
exagère le diapason de l'ode patriotique, soit qu'il n'ait sur son in-
strument que l'une des cordes d'Alcée, M. Garducci n'a pas, ce
semble, la haute vocation lyrique. Nous préférons à ses élans les
plus hardis les strophes légères et franches de Giusti, qui faisait ^
d'ailleurs d'excellentes chansons à boire à l'italienne, des brindisi j
mêlés de satire politique ou morale. M. Garducci les connaît bien, H
et Ton s'en aperçoit dans ses recueils. Nous goûtons beaucoup moins
les déclamations versifiées par l'écrivain sur les fêtes des riches et
sur les privations des indigens, sur les belles dames qui meurent
entourées, consolées, et sur les femmes pauvres qui meurent sans
amis pour leur adoucir le terrible passage (est- il bien sûr que
l'homme opulent soit plus aimé des siens que le misérable?), enfin
sur les jeunes filles que le besoin contraint d'oublier leur honneur : \^^
ces sortes de sujets auraient tout au moins le tort de la banalité,
quand il ne serait pas avéré que nulle part mieux qu'en Italie les
classes aisées ne viennent au secours des classes souffrantes. 1
Entre les pièces de circonstance de ce recueil des Decennaliy
nous doutons fort que la postérité réponde à l'invocation qui ter-
mine les vers intitulés Dopo Aspromoniey a après Aspromonte. »
L'écrivain mériterait que la Justice et la Liberté ne voulussent pas
exaucer la prière qu'il leur adresse de briller sur sa tombe^ afin de |
le punir de ne pas voir qu'elles ont bien déjà jeté quelques rayons
sur l'Italie. Son nom demeurerait obscur parce qu'il a voulu être
aveugle : il serait puni par où il a péché. Nous mettons au même
rang d'autres poésies qui ont pour titre la Sicile et la révolution
dans les premiers jours de i862j la Révolution de Grèce, où le sen-
timent de la réalité, qui fait absolument défaut, est remplacé par
des déclamations plus ou moins érudites. L'auteur reproche ailleurs
aux poètes amoureux d'être des désœuvrés, perdigiomiy de perdre
leur temps : il est malaisé de perdve plus complètement ses journées
qu'en adressant du fond de quelque ville italienne des avalanches
de strophes aux Grecs, aux Serbes, aux Hongrois, pour les appeler à
la liberté, au tsar de Russie pour lui reprocher son hypocrisie de
libéralisme, au jeune roi récemment appelé au trône de l'Hellade
II
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618 REVUE DES BEUX MONDES.
pour lui dire qa'il est un enfant baiimre^ et qu^ h, muse de M. Cii^-
ducci se voile le visage afin de ae pas wîr cette «oisérable issue de
la Févolutton grecque.
Rome est natureilemeat le tex4)e favori dm eSAmm ipstniotiques
de l'écrivain. Que les Mucius Scérola de la vévoluiion BUûCABoèeQt,
ilannonoe au monde qu'une légion «entière est ^terriëre eux; s»K«Afi,
guerriers, poètes, ouvriers, se donnent la nudfi pour miner le Vaû*
can. Que dans ses loisirs de lettré il descende à tcavers l'Apennin
la TAllée profonde dm Tibre toscan, il jiette au fleuve inaissaAt des
vœux 'et des malédictioiis pour les porter dans les murs de la ville
étemelle. 'Que les héros de la cause romaine périssent les uns après
les autres dans quelqu'une des folles aventures qu'ik ont courues
avant 1670, il console leurs mères qui les ont vus pantir it l'appel
du vieux <cbef et ont dû «renoncer à la joie de préparer leurs Aooes*
1 chaque défaite nouvelle, nouveaux sermeoos deicontiuuer l'entre*-
prise : Rome est toujours dans la perspective. Certes la {;aerre était
insensée; mais, si le poète est resté fidèle à la réalité, il y avait >de8
ittï&& généreuses, des cœurs désintéressés au milieu de ces bandes
qui compromettaient l'indépendance conquise pour achever une
œuvre idouteuse devant laquelle les «âges reculaient. On peut croiffe
que l'écrivain rend assez exactement l'émotion qui s!emparait éts
italiens au moment d'une entreprise nouvelle, et rabattement jmédé
d'un peu de honte qui succédait à l'échec. uSi ^brifhmo! s'écriait te
vieux Niccolini, vadano a Bornai a Qu'ils se dépèchent 1 qu'ils aiUeat
à Romel » A tort ou à raison, les politiques eux-mêmes étaient un
peu complices des enthousiastes qu'ils étaient obligés de téprimer ;
ils attendaient une surprise et espéraient du hasard une solutions
ils l'ont eue. Voici une des pages où l'auteur célèbre un denses hé-
ros, Odoardo Corazzini, mort des 'blessures reçues dons la campagne
de 1M7,
x( Dans ratmosphère pleine de soleil et dans la riante enceinte de tes
montagnes, je ne te verrai donc plus, mon doux ami, comme aux jours
sereins d^autrefois?
« Je te^uivaisà travers le sentier alpestre, et ton fusil, de «es coups
assurés, frappait de temps en temps le >silence des vallons déserts.
a Je chantais la grande ^t noble Borne sur la rive du 'fleuve fameux
dans l'univers, et le chien, aboyant auxplumesqui tonifoaient, rompait
mon vers par le milieu;
te Ou bien, pour>t'avertir,'il sor^t impatient du sombre 'maquis. A»*
ioord^huiil grattelanerae sur ta 'fosse récente, <et il 'pleure aux rayons
de la Inné.
'«'Tristes sont les monte rmcds. avril ârvec sa codleur r6Bé6'rerienâra
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POÈTES CONTEMPORAINS d'hAUE. 619
dans ton ciel natif; il devait couronner ton déair d'une aimable guir-
lande.
a Au lieu de cela, il ramènera la joyeuse volée des oiseaux qui s'a-
battra sur les herbes hautes et profondes nées de Um cœur si îeuoe
encore.
0 Pourquoi laissas-tu , ami , tes belles collines riches de leur ven-
dange , fuyant les larmes secrètes d'amour qui coulaient sur un pur
visage?
« Pourquoi laissas-tu ta mère? Ohl quand elle s^asseyait à table, elle
regardait ta place, et, plenrant, détournait les yeux.
a Mère, pardonne I A un siçne de Uh, sa tète, sa ncdile tête s'incline;
mais Rome la grande le prie.
ff Sur les arcs de triomphe, debout, dans le del latin « il a vu la hante
image de Rome affligée...
« Austère et tendre, elle loi montrait sa face maternelle avec des
larmes dans les yeux, elle le regardait et lui tendait les bras en lui di-
sant : « Mon fils 1 »
(( Et lui, ce brigand poor lequel l'Apennin se couvre d'abondantes
pâtures et de moissons
« Qui f(HSonnent, cet homme féroce, à qui un désir secret souriait
dans le cœur, laissait pour elle son amour condamné à la solitude, pour
elle il courut à la mort (1). »
Effacez quelques traits d'orgueil ou de récrimination injuste, que
reste-t-il, sinon l'écho des désirs exaltés, mais inévitables d'une
nation redevenue maltresse d'elle-même, sinon Fexcuse de l'halie
ombrageuse, ingrate peut-être, mais entraînée par une passion qui
est commune à la généralité des classes et des conditions sociales?
Si H. Carducd n'avait jeté aux quatre vents de la politique d'autres
strophes que celles-ci, partant d'un sentiment sincère et empreintes
d'une poésie naturelle et vivante, on pourrait ne point partager sa
manière de voir, tout en reconnaissant que de telles pages méritent
de survivre au conflit bruyant des opinions.
IV.
L'Italie a-t-elle bien fait de s^établir à Rome? C'est une question
qui la regarde et qui ne doit pas troubler le bon accord entre elle et
la France. Nous en sommes sortis sans lutte, sans offense, obéis-
sant à une nécessité supérieure; nous n'avons aucun droit de nous
(1) Ponte, p. 60 et «uir.
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620 RETUE DES DEUX MONDES.
plaindre de ce qui est arrivé. Il est donc permis de chercher dans
la littérature le retentissement de ce fait singulier, nouveau dans
les annales du monde, l'entrée de l'Italie dans Rome, sans em-
brasser la cause d'aucun parti, comme on étudie un fait historique
en vue de satisfaire une curiosité désintéressée, a A Rome I à Rome ! »
criait la jeunesse italienne; il semble qu'elle devrait aujourd'hui se
tenir pour satisfaite. On n'a pas démoli le Vatican, conune le poète
l'avait prophétisé; mais le roi tonsurèy dont elle ne voulait plus, est
tombé du trône; les pieds oraés d'une croix brodée ne font plus
courber les têtes sur la rive du Tibre affranchi. De tant de gran-
deur, il ne reste que la mélancolie du convenir et le caractère indé-
lébile du pontificat. Cependant, comme si la démocratie italienne
n'était pas contente de ce qu'elle a fait, elle se plaint de ce que
l'œuvre n'est pas achevée, ou de ce qu'elle ne l'a pas été comme
elle le voudrait. Il lui fallait Rome, elle la possède, mais elle n'est
pas flattée de la manière dont elle est entrée en possession. Elle
voulait de l'éclat et de la gloire ; elle entendait emporter de haute
lutte ce que la destinée est, pour ainsi dire, venue mettre à ses
pieds. Ce triomphe ne lui parait pas assez romain , on n'a pas va
défiler le cortège des armées vaincues , des villes prises, des rois
captifs. Il y a quelque chose qui manque à ses désirs dans les con-
quêtes de l'Italie moderne, ou plutôt il y a quelque chose de trop
dans les instituions italiennes et qui déplaît à ses ambitieux sou-
venirs.
Si nous étions les ennemis de la cause italienne, nous aurions lieu
de nous réjouir à la lecture d'un morceau des Nouvelles Poésies^ der-
nier recueil publié par Enotrio flowMrno, puisque c'est là le pseu-
donyme favori adopté par M. Carducci : sous ce nom symbolique,
assez semblable à ceux qu'inventait l'érudition ingénue des acadé-
miciens d'autrefois, il a voulu représenter sans doute ses convictions
d'Italien pur et de Romain déterminé. Cette curieuse pièce est une
de ces épodes ou compositions à la fois satiriques et lyriques où
l'auteur réussit; elle porte le titre de Chant de r Italie montant au
Capitole. Sans doute, l'entrée du gouvernement italien à Rome n'a
pas eu les proportions du grand triomphe, ni même de l'ovation
moins solennelle ; mais la moquerie traditionnelle mêlant sa voix
aux acclamations n'a pas fait défaut. Grâce à M. Carducci, les
triomphateurs auront été avertis de la nécessité d'être modestes;
ceux qui ont vu avec quelque peine la promptitude avec laquelle les
Italiens occupaient la place que nous ne défendions plus trouveront
une petite vengeance innocente dans les vers de M. Carducci. Je
doute d'ailleurs que le poète ait songé à eux, et c'est ce qui rend ce
morceau plus piquant.
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^\V
POETES CONTEMPORAINS D ITALIE. 621
« Silence! silence! Quel est ce vacarme dans la nuit? Oies du Capi-
tole, silence ! Je suis Tltalie grande et une.
(( Je viens de nuit, parce que le docteur Lanza craint les coups de
soleil : il veut conserver les égards voulus dans certains cas, il veut
(( Qu'on ne tranche pas trop du seigneur et maître dans Rome au-delà
de certaines limites. Allons, ne faites pas, mes chères oies, tant de
bruit, de peur qu'Antonelli n'entende...
(( Si c'est pour Brennus, mes oisons, votre garde est en pure perte.
J'ai été assez courageuse et assez fine pour entrer quand il s'en allait.
(( Oui, je portais le sac aux zouaves, je battais des mains hier aux
turcos; aujourd'hui mes graves bambins s'habillent en uhlans.
c( Devant le chapeau rouge ou devant le casque toujours à genoux;
mais, adroite et leste, je secoue la poussière d'une adoration pour en
commencer une nouvelle.
(( Ainsi d'un pied à un autre, fille de Rome, je porte mes baisers, et
j'incline dans la fange ma chevelure couronnée de tours avec son étoile,
a Pour rattraper ce que la mauvaise fortune de celui-ci ou l'ennui de
celui-là veut bien me laisser. Ainsi j'ai pu retrouver le vieil héritage de
Troie,
« Pièce à pièce, entre un premier pas et un second; le voilà rétabli. Le
sang n'est pas de l'eau, et j'ai reçu les leçons de Niccolo Machiavelli... »
Nous ne tii'ons de ce morceau que la peinture de l'événement de
1870 : il s'est accompli fort modestement, ce qui ne fait pas le
compte de la démocratie de ce pays. L'esprit de Cola Rienzi n'est
pas mort, et il s'agit toujours pour ces républicains rétrospectifs de
rétablir de toutes pièces la ville de Romulus : politique de poètes,
de professeurs et d'archéologues! Ils se figuraient une Italie un peu
échevelée, les yeux fulgurans, le sein nu comme une amazone en-
trant à Rome sur un char de triomphe, précédée de la terreur et
de la menace. L'éclat de son cimier devait éblouir comme la lueur
sanglante d'une comète; sous les roues du char, on entendait cra-
quer les empires détruits. Telle ils se l'imaginaient au milieu du
monde ancien, silencieux et dompté, telle ils la voudraient encore,
inspirant aux nations l'épouvante (1). La puissance et le bruit dans
le monde entraient dans leur programme plus que la liberté. Effrayer
l'église, mettre en fuite le saint-siége, n'était pas pour eux une ob-
jection : ils tenteraient, s'ils le pouvaient, de réveiller de leur som-
meil séculaire les dieux du Gapitole; mais s'efforcer de vivre en paix
avec le souverain pontife, faire des concessions, concilier les entre-
prises, les conquêtes, la politique actuelle, avec les croyances des
(i) Decennali.
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622 RETUE DES DEUX MONDES.
aïeux, voilà ce qu'ils ne sauraient admettre, voilà ce qu'ils appellent
lâcheté et trahison. Leur politique est d'en revenir à l'histoire ro-
maine : l'esprit révolutionnaire compliqué d'archaïsme, c'est à quoi
se réduit le radicalisme italien.
Le mécontentement dont nous parlons s'exprime ingénument dans
les Nouvelles Poètes de M. Carducci. Il profite et même il abuse
de sa réputation acquise pour adresser des invectives à ce peuple
italien dont il se croit chéri, à ce Titan vieilli qu'il appelle lâche
et qui lui crie, à ce qu'il paraît, bravo ! Ce bon peuple, au dire de
l'auteur lui-même, s'amuse volontiers de ses vers mélancoliques (1).
« Que chante donc, disent-ils, cet homme ténébreux et solitaire ? Il
chante et il berce les monstres enfantés par son intelligence. » L'é-
crivain se plaît, je le crains, au rôle de Solon, qui, pour se faire
écouter, se donna pour fou : Solon jouait gros jeu; le peuple athé-
nien l'écouta, lui cria bravo ! mais il aurait pu le prendre au naot.
Ces moyens extrêmes ne réussissent pas à tout le monde, et M. Car-
ducci ne semble pas avoir en lui l'étoffe d'un des sept sages de la
Grèce. Il ne veut pas que sa patrie ait atteint le but, ni que l'Italie
soit relevée. Malgré l'entrée dans Rome, les âmes ne se sont pas
agrandies; le ciel est plus large, mais le génie y voltige comme un
papillon mal venu. Les héros sont morts, et il n'y a plus que la
figure de Thersite se montrant sur leurs tombes. Quelle pensée
l'Italie a-t-elle apportée aux nations, quel astre s'est allumé sur sa
tête? Avec de hautes paroles et de petites actions, avec l'empreinte
des anciennes chaînes sur les mains et surtout dans le cœur, on ne
sait pas monter au Capitole. — On le voit, il fallait être d'un cer-
tain parti pour y monter dignement, pour lancer aux nations quel-
que grande pensée, pour allumer sur le front de l'Italie l'étoile de
l'avenir, pour élargir les âmes en même temps que l'horizon. Le
gouvernement pratique et bourgeois du pays n'y entend rien.
Quelles sont donc les hautes pensées que le poète tient en réserve
pour le jour où ses amis monteront à ce Capitole, qui attend ses vé-
ritables élus? On les cherche dans les vers de M. Carducci. Certes
il a des traits de satire qui seraient amusans, s'ils n'étaient pas
entachés de personnalités choquantes; mais aussitôt qu'il parle de
son talent, et il le fait volontiers, il a des transports et comme des
bouffées de lyrisme qui lui font sans doute illusion. Il se compare
volontiers aux autres faiseurs de vers, et alors il lui semble qu'A
monte sur la cime des siècles et que les strophes jaillissent de son
front comme des éperviers : elles ont une âme; elles s'élancent dans
1& vallée conmie un torrent qui gronde, comme des cavales stu-
(1) Nw>V9 Poêsie, p. 11.
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POÈTES COKTEMPORAÎJJS d'iTALIE. 623
vages; elles portent Tépée et la trompette, Tépée pour abattre les
monstres, la trompette pour assembler les guerriers. Ces images,
nous les avons rencontrées, ce semble, dans le Mazeppa de M. Vic-
tor Hugo, qui comparaît aussi son génie à un cheval échappé.
Quoique ce soit une faute de rappeler un modèle célèbre, ces airs de
bravoure réus^ssent à M. Garducci, qaais ce ne sont que des airs de
bravoure, c'est-à^re des morceaux qui ont de i'entrain et du souffle,
en dehors de la pensée et quelquefois en l'absence d'une pensée. On
dirait souvent que Tauteur lest ^ court de motifs à enrichir de ses va^
dations. Pascal dit quelque part que si Ton était de la poésie les
siots de foudre, éà soleil, de pierreries, les poètes manqueraient de
sujets : il y a lieu de croire que la prise de fiome a prÎYé les rimeurs
d'un texte coeimode. )Sn voyant en£ore çà et là l'auteur se rejeter
sur les jeunes gens qui rêvent une miNrt glorieuse bravée pour la
liberté ou sur les tyrans qu'il faut combattre, on est ira té de penser
qu'il se trompe de date ou qu'il y a disette de thèmes palriotiques.
C'est ainsi qu'il nous fait l'bona^r de célébrer en 1871 le aoixante-
dix-huitième anniversaire de la république française, où il prend le
Parc^^iuxr^Cerfs pour un parc et VOEil-de-Bau ffour la fenêtre d'un
boudoir de Louis ÎV, peccadilles légères auprès de certaines fautes
de goût et de jugement qui compromettraient des renommées mieux
établies que la sienne. L'étrang^té même des images ou l'altération
des noms avertiraient au besoin que le poète if est pas sur son ter-
rain : on sourit quand on voit Camille Desmoulins, devenu ûemu^
lèriy « un léopard qui se lance avec l'éclair d'une arme brandie par
un bras vigoureux, et qui fait tomber la Bastille. » Danton a des
bras de tauresau avec lesquels il délace cette vigoureuse amazone^
la république^
Laissons ceae rbétoiique à une certaine école qui de l'autre côté
des Alpes aurait besoin d'uA aouveau Giuati pour la rt^peler à la
règle du bon sens e il en est du recueil opuYeau de M. iCarducci
comme des précédens; la partie personnelle, sincère, purement poér-
tique, est supérieure à tout ce qui porte le caractère de la circon-
stance et le cachet d'un T^Bfiu Toutes les fois qu'M parie de ses pre-
mlères i»mées solitaires, de sa vie a» sein de la nature, entre les
bois, les vieilles ruioes et la mer, ii est s&r d'intéresser. Uûe des
meilleures pages des ifuoi^ Peesie est assurément V Idylle de la
maremme. Au milieu de ragiiatioQ stérile de sa vie^ le coeur du
poète se neporte vers une db^nde fille qu'él a aiaiée, dont l'image
revient spootaoéanent à s» pensée fatiguée, ^^omn^e au fort de la
cbaleur le souvenir de Tuirpre. 06 estrrèlle? estneUe mariée F Elle m
dà 'tomber «a psittuge A un épous; i^e éCaU si bdUe quand <eUe jbot'-
iMt des bléB andejrtuQBB, une guidaiMle de fleuri A la jEnaîn^ iiMite
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62& BEYUE DES DEUX MONDES.
de taille et souriante, lançant un éclair de feu à travers ses longs
cils!
« Ohl comme ma vie depuis a été froide, comme elle a été dénuée
de rayons et de joie! Mieux valait t'épouser, blonde Marie!
(( Mieux valait courir cherchant à travers le bois désolé le baffle
égaré, qui saute dans le maguis, qui s'arrête et regarde,
« Que de suer après un misérable vers ! Mieux valait dans le travail
oublier sans le pénétrer cet énorme mystère de l'univers!
« Aujourd'hui, glacé, assidu à l'étude, le ver rongeur de la pensée me
perce le cerveau, d'où vient que j'écris et que je parle en gémissant de
choses misérables et tristes.
(( Malade de corps et d'àme, les moelles rongées du fléau moral qui
nous consume, je me tords de rage en. pure perte.
H Oh! les longues files des peupliers chuchotant au vent! ohl les
beaux ombrages, lieu d'asile dans les beaux jours, banc rustique,
« D'où l'on voit la plaine brune labourée, les vertes collines d'une
part, de l'autre la mer semée de voiles, et tout à côté le Campth^anto!
tf Ohl la douce conversation entre égaux sur le midi quand on se re-
pose, et le cercle resserré autour du feu dans les soirées d'hiver!
(( Oh! que c'est une meilleure gloire de raconter à ses enfans attentifs
les fortes tentatives, les chasses, les périls courus ,
(( Et de marquer du doigt les profondes blessures dans le sanglier
couché à terre... »
VIdylle de la maremme est le morceau le plus caractéristique
de l'œuvre de l'écrivain. Le talent de M. Carducci, quand il- ne le
force pas, se complaît dans une certaine mélancolie, entrecoupée
par momens de vives saillies et de traits de couleur. Le paysage
de la maremme, où il est né, s'y reflète avec sa fertilité, avec sa
chaude lumière et quelque chose aussi de son air sauvage; il n'est
pas jusqu'à ses fièvres qui ne semblent avoir passé dans le tempé-
rament du poète.
Nous avons dit que M. Garducci était professeur. Si l'on avait la
curiosité de chercher ce que peut être dans une chaire un esprit qui
se montre en poésie si aventureux, on risquerait fort de se tromper
en concluant de ses vers à ses leçons. 11 a donné des Stiuti letterari,
Études liitirairesy et d'autres opuscules d'histoire de la littérature,
avec lesquels il serait aisé de prouver que dans ce pays la prose est
plus sage que les vers. Point de système politique, point d'esprit
de parti dans ses travaux de critique, pas même de passion anti-
religieuse. On dirait qu'il réserve pour la poésie précisément ce qui
paraît le moins fait pour elle. On pourrait chercher dans ses écrits
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?0£TES CONTEMPORAINS d'iTALIE. 625
sur le développement des lettres italiennes, sur Dante, sur Politien,
sur la musique et sur les compositions chantées au xiv^ siècle, des
lumières pour se rendre compte de ses opinions : on y trouverait
surtout que le poète dit ce qu'il pense, le critique ce qu'il sait, et
que ce sont comme deux parts distinctes, l'une destinée à la popu-
larité, l'autre au public lettré. Cette dernière partie des travaux de
M. Carducci mérite l'estime par l'étendue de l'érudition et l'agré-
ment du détail plutôt que par l'originalité des recherches ou la soli-
dité des jugemens; nous n'y insisterons pas.
De cette étude sur Enotrio Romano, puisque c'est ainsi désormais
que veut être nommé M. Carducci, deux idées surtout semblent ré-
sulter. La poésie italienne, comme nous le disions en commençant,
n'a pas renoncé à se produire sur le forum quand il n'y a plus de
place pour elle au milieu des débats politiques d'un peuple libre.
Elle monte à la tribune aux harangues, fait des professions de foi,
prononce des discours de circonstance et fournit des armes à la co-
lère, au lieu de se tenir en dehors de la mêlée et d'offrir un refuge
. aux esprits fatigués de la lutte. En second lieu, et ceci n'est pas le
trait le moins inattendu pour les amis de la littérature italienne, on
savait assez que les poètes de ce pays, quand ils se prenaient au
sérieux, se guindaient volontiers comme sur un théâtre et ne se
passaient pas de mise en scène; aujourd'hui, s'il en faut juger par
celui qui a su attirer l'attention publique, ils imitent certains airs
fatidiques, certaines allures de pontifes et d'hiérophantes que nous
connaissons bien et dont certains écrivains contemporains ont donné
le ridicule exemple. 11 y a de nos jours une sorte de culte du poète
par lui-même : c'est un être de nature supérieure que nous devons
tous admirer et croire. Ses caprices sont des lois respectables devant
lesquelles le bon sens doit abdiquer et laisser la place à la foi pure
et simple. Sa parole est une révélation; elle est le verbe, et le verbe
est divin, comme dans l'Évangile selon saint Jean, car il se sert à
lui-même d'apôtre, et il se fait de sa chambre une petite Patmos.
Que M. Carducci veuille bien écouter nos avis lorsqu'il en est temps
encore : il peut rester un mortel bien doué des dons de poésie,
faire de bonnes satires, des chants lyriques non sans nouveauté,
pourvu qti'il s'arrête sur le chemin de l'apothéose. On commence
par se dire un chêne, par se comparer à Dante et à Ju vénal, on con-
tinue par des oracles, par des excommunications, on finit par se bâ-
tir de petits temples avec de petits dithyrambes. La première con-
dition pour se dire bon poète est d'être homme, d'être soi-même et
de ne pas s'imposer un rôle.
Louis Etienne.
TOME m. — iS74. 40
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DROIT ÉLECTORAL
DE L'ANCIENNE FRANCE
.'ii>i piintumi wiiii
Les recherches accomplies depuis uo demÎHsiècle avec tant d'éclat
par toute une génération d'historiens ont eu pour résultat de confir-
mer la victoire du tiers-état en njettant en lumière les titres de cet
ordre et en exposant les raisons de son triomphe. Malgré c^ travail
considérable, qui a servi tour à tour à faire comprendre les progrès
de la civilisation, Taffrancbissement des çpmmunes et Içs efforts
de la bourgeoisie pour conquérir lentement son indépendance, les
mœurs et les institutions qm lîrenjt la fojroe du troisième ordre n^
sont pas encore entièrement connues, Qup de lacunes dans l'étude
de ces faits qui tiennent en germe tout notre développement natio-
nal jusqu'en 1789! On a approfondi l'organisation des communes
du nord, expliqué la puissance des municipalités du mîdi| la situa-
tion des bonnes villes placées sous la protection royale, Je3 origines
du gouvernement représentatif, le rôle des assemblées politiques et
leur influence; mais n'y aurait-il pas lieu de rechercher les prin-
cipes qui dominaient la représentation locale? Pe nos jours, la délé-
gation des pouvoirs est le fondement aj^u de notre oi^antôatio»
politique, êans le passé, nous la trouvons en germe# Ne serait^M
pas utile de renouer sur ce point la chahie de nos traditions, non
pour engager nos législateurs modernes à rédiger des projets fon-
dés sur des mœurs vieilles de quatre siècles et à jçm^is disparues,
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LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 627
mais afin de mesurer aux diverses époques les forces relatives de
chacun des élémens qui composaient et qui ont formé la France?
Notre histoire ressemble à un grand drame où se meuvent seuls
quatre puissaos personnages, animant la scène de leurs luttes,
l'échauffant de leurs passions et demeurant presque constamment
fidèles à eux-mêmes. De la féodalité jusqu'à la révolution, l'unité
des caractères est absolue. Royauté, clergé, noblesse et tiers-état
eurent un rôle politique entièrement différent, mais qui, pour aucun
d*eux, ne varia sensiblement d'un siècle à l'autre.. Ce qui fait des
états-généraux, si rarement convoqués, une des clés de l'histoire
de France, c'est que les manifestations de ces quatre forces, plus
ou moins visibles durant l'intervalle des sessions, apparaissent su-
bitement au grand jour. Tout d'un coup elles se personnifient,
s'avancent pour ainsi dire sur le devant de la scène et occupent le
premier plan : il ne s'agit plus d'interpréter leur silence, de devi-
ner leur pensée. Il suiBt de les écouter, le personnage est vivant:
il parle, réclame, se plaint et veut. U n'est besoin que d'écrire. Je
ne connais pas de phénomène plus saisissant que cette transforma-
tion de pensées abstraites et latentes en un langage précis et con-
cret. On ne pourrait pas citer une période où la voix des trois ordres
n'ait jeté sur les faits des lumières inattendues. Les doléances ont
été en partie analysées, les discussions assez souvent rappelées,
mais les élections, qui ont provoqué des recherchés spéciales à un
temps ou à une ville, n'ont pas été examinées dans leur suite his-
torique. Pourtant l'intérêt est considérable : avec le choix des dépu-
tés, le clergé, la noblesse et le tiers sortent de l'ombre et prennent
une forme. Nous assistons en quelque sorte à la métamorphose elle-
même; la matière s'anime, et, si les premiers cahiers des villages
étaient publiés, si les harangues prononcées dans les assemblées
électorales étaient toutes découvertes, rien ne serait plus intéres-
sant que de noter au passage les premiers édats d'une voix. si long-
temps muette.
Les élections nous offrent aussi d'autres enseignemens. On a sou-
vent répété et on croit trop généralement que l'ancienne France,
divisée en trois ordres, a été à toutes les époques le théâtre d'une
lutte intestine, acharnée et sans trêve ; un examen plus attentif nous
montre en certains temps l'entente et l'union. On sent l'importance
d'une telle certitude. Il suffit que l'accord ait existé pour assurer
qu'il était possible. Or, cette paix entre les ordres, n'est-ce pas ce
qui est le plus rare dans notre pays d'ardeur et de premier mou-
vement, n'est-ce pas l'esprit de transaction, l'usage des conces-
sions mutuelles , en un mot le bon sens appliqué au gcmvemement
des sociétés, ce que' le langage moderne nomme l'esprit politique?
Un des survivans de la grande école historique dont nous pariions
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028 REYUE DES DEUX MONDES.
tout à l'heure l'a dit récemment encore dans cet éloquent récit de
nos annales où il donne aux jeunes générations de si précieux en-
seignemens : analysant « avec une fierté patriotique mêlée de tris-
tesse » les causes de nos revers et de nos déceptions, M, Guizot se de-
mande «pourquoi la France n'a pas encore atteint le but auquel elle
a toujours aspiré, auquel aspirent naturellement toutes les sociétés
civilisées : Tordre dans le mouvement, la sécurité et la liberté unies
et durables.- Deux choses, dit-il, essentielles à la prospérité poli-
tique des sociétés humaines lui ont manqué jusqu'ici : la prédomi-
nance de l'esprit public sur l'esprit de caste ou de profession, la
mesure et la fixité dans les ambitions nationales au dedans et au
dehors. » C'est bien là l'étemel secret de notre faiblesse : la di-
vision entre les classes, les jalousies collectives, et ce jugement
étroit des intérêts généraux, qui substitue aux grandes questions
de misérables querelles, qui diminue et fractionne indéfiniment les
partis, et qui fait préférer à un but clairement désigné et pour-
suivi en commun les intrigues secrètes inspirées par l'esprit de
coterie. Le récit de nos impuissances causées par les haines mu-
tuelles serait une trop lamentable histoire pour être ja;mais tentée,
mais la peinture de la division des trois ordres, les incidens intimes et
et si variés de leur lutte, sont les élémens d'une étude indispensable
de leurs caractères. Les élections ne nous font voir qu'un point de
vue spécial, mais elles offrent un trait singulier des mœurs de l'an-
cien régime que nous ne devons point négliger. Accomplies une fois
en commun, elles produisirent une assemblée admirablement unie
pour le bien du royaume; faites séparément pendant un demi-siècle,
elles aboutirent à la rivalité de plus en plus ardente des classes.
La diversité des modes de nomination rend cette tâche ingrate et
compliquée : suivant les lieux, soit qu'on étudie les bailliages, les
pays d'états ou les grandes villes, la forme de la délégation varie;
la nature des mandats n'est pas un moindre problème ; enfin les
élections municipales tiennent si intimement aux élections politiques
qu'il est presque impossible de diviser un tel sujet. Contentons-nous
aujourd'hui de suivre les élections dans les provinces de 1302 à
161 A. Les documens sur ce sujet ne sont pas si abondans qu'on le
penserait au premier abord. Dans l'année qui précéda la réunion
des états-généraux de 1789, les formes des anciennes élections ont
été l'objet des plus vives controverses; mais l'attention publique se
concentrait sur quelques réformes ardemment réclamées : les élec-
tions dans les assemblées de bailliage, le vote commun des ordres
et, par-dessus tout, le doublement du tiers, tels étaient les pro-
blèmes autour desquels se groupaient les argumens et s'entassaient
tour à tour brochures , mémoires et pamphlets. C'était une sorte
d'effervescence de souvenirs qui se produisait à la veille de toutes
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LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 629
les sessions d'états -généraux, surtout lorsqu'une longue lacune
avait précédé leur réunion. Il paraissait alors une multitude d'écrits
rappelant les anciennes formes , mais aucun ne nous présente un
résumé fidèle et complet des élections de députés depuis les pre-
miers états. A côté de documens authentiques, il y avait un plus
grand nombre de pièces publiées à l'appui d'une prétention spé-
ciale. Aussi l'bistoire ne doit-elle pas puiser indifférenmient à une
telle sourct; elle peut tout au plus y trouver les élémens d'un
tableau d'ensemble. Nous devons recueillir ici les traits épars qui
peuvent peindre la suite de ces élections, si dissemblables à l'ori-
gine des états-généraux, montrer les diiTérens systèmes et les modi-
fications qu'ils ont subies, et, sans aller jusqu'en 1789, indiquer les
principes généraux qui réglaient du xiv* au xyu^ siècle le choix des
députés des provinces.
I.
Tout d'abord devons-nous fixer en 1302 les plus anciennes élec-
tions, et faut-il admettre que les premiers députés fussent ces
représentans des bonnes villes qui , en prenant place auprès des
prélats et des nobles, constituèrent l'assemblée des trois états de
France? Pour le troisième ordre, la réponse ne saurait être douteuse,
puisque avant Philippe-le-Bel il n'avait jamais siégé dans aucune
assemblée d'états. Si des envoyés des villes étaient venus auprès du
roi, leur mission, réduite à un objet spécial, leur était conférée par
une délibération de l'échevinage, mais nullement par voie d'élection
publique. La noblesse connaissait encore moins le système des dé-
légations. C'est dans l'ordre du clergé , à l'ombre des monastères,
parmi ces communautés nombreuses et puissantes avec lesquelles il
fallait compter au xm* siècle, que se sont en réalité produites les pre-
mières élections politiques. La constitution même de l'église , ses
conciles, les formes primitives qui réglaient le choix des évéques,
tout cet ensemble de faits fondés sur une vaste hiérarchie sortie de
l'élection devaient préparer naturellement le libre choix des dépu-
tés ecclé^siastiques. Les monastères, possédant des terres considé-
rables d'où dépendaient parfois des villes entières, étaient régu-
lièrement convoqués par l'intermédiaire du bailli, qui leur adressait
les lettres royales. Accoutumées à élire leurs supérieurs, les abbayes
recouraient tout naturellement à une désignation semblable pour le
représentant auprès du roi. L'élection avait lieu dans la grande salle
du monastère, en présence de témoins ou d'un notaire appelés pour
lui donner une plus grande solennité. Tantôt les religieux délé-
guaient leur abbé et les chanoines le doyen du chapitre, tantôt ils
choisissaient de simples moines , il leur arrivait parfois de prendre
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630 BEYUE ras DEUX MONDES.
un étranger au diocèse, un jurisconsulte ou tout autre laïque. Ce
serait cependant une grave erreur de croire que , pendant la pre-
mière moitié du xir^ siècle, les membres du clergé siégeaient tous
dans les assemblées en vertu d'une véritable élection. Un grand
nombre de prélats, traités comme les grands vassaux, recevaient
du roi des lettres de convocation personnelle. Les évèques ainsi ap-
pelés avaient la faculté de se substituer un procureur qui se rendait
aux états en leur lieu et place, faculté dont ils usaient fréquemment.
Les nobles figuraient tous dans les assemblées à raison de leurs
titres ou plutôt en vertu des terres dont ces titres étaient le signe.
Le roi appelait à cette époqpie non pas un représentant de la noblesse
du bailliage, mais le comte ou le baron qui en était le premier sei-
gneur. La plupart des nid)les recevaient une lettre du prince, qui
convoquait tel ou tel personnage dont il importait de consulter l'opi-
nion ou de s'assurer les services et la fidélité; Tintérêt du royaume
l'exigeait. En un temps où la force réglait tous les différends, où
l'armée sans le concours de la hiérarchie féodale n'était rien, quelle
autorité auraient eue les décisions emportant paix ou guerre sans
l'assentiment certain des principaux chefs de la féodalité ? Les sei-
gneurs ne choisirent donc pas de députés, mais il arrivait souvent
qu'ils se faisaient remplacer par des procureurs qu'ils investissaient
du pouvoir de négocier et de traiter en lemr nom. Le dac de Bre-
tagne chargeait de cette mission de puissans seigneurs, tandis que
des nobles de moindre importance déléguaient un chevalier^ un
simple écuyer, quelquefois même un clerc ou un légiste.
Ainsi, pour les deux {M'emiers ordres, le principe était la compa-
rution personnelle; les prélats et les seigneurs se substituaient des
procureurs i^>éciaux , tandis que les abbayes et les chapitres fai-
saient choix d'un délégué qui représentait seul un être collectif.
Conmaent ce les gens des bonnes villes » assistèrent-ils aux états?
Le premier magistrat de la ville aurait pu être appelé par le roi,
mais en fait il ne parait pas que l'usage de convoquer spécialement
le maire ou le consul se soit jamais introduit. D'ailleurs, il faut le
reconnaître, dès les premiers états-généraux, l'honneur de se rendre
auprès du roi et de siéger à côté de la noblesse et du clergé tou-
chait infiniment moins les députés que la certitude d'un voyage
pénible, de périls inévitables, d'tme longue absence, et, conune
récompense de tant de fatigues, la perspective d'une profonde ingra-
titude et souvent des éclats de l'irritation publique, lorsqu'au retour
ils apporteraient la nouvelle de lourds impôts accordés au roi. Telle
est, à examiner les choses de près, une des raisons qui empêchaient
le premier magistrat d'accepter cette mission. Il faut ajouter que,
dans certaines villes, le maire ou le consul ne pouvait s'éloigner de
la cité pendant l'exercice de sa charge. Il fallait donc que la ville
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LES ÉLECnON» AUI ÉTATS-GÉNÉRAUX. 631
ftt un choix lorsqu'elle recevaii les lettres royales; mais les formes
usitées variaient sufvaAi les provinces, suivant les coutumes locales*
d'après la constitutioD même de la cité ou le caf)rice de ceux cpu
r administraient. Examinons sucoeasiremenit le iBode d'élection dans
les villes qui obéissaient dixetiemmt au jroi et dsAS celles qui possé-
daient une charte de commune^
Dans les premières» le représentant de l'anAorité centrale exerçsât
toujours une influence considérable. Om cile des villes dans les-
quelles le prévôt royal nommait seul le député. Par ua coniraste
digne de frapper l'attenlMa, c'élaii également dans des ciliés piaoées
sous radmimstration des prévôts que nous rencontrons des députés
cfaoisis par l'univecsaUté des habttaïUL Ainsi les villes prévôiales
nous montrent à la Mft hts élec^ns siçppiméas ou livrées au com«
mua peuple, sur lequel le prévôt eKevçak une Jhction décisive, hes
villes de «commîme, depuis longtemps maltresses d'€lies«dQ[i6mes«
jalouses de leurs préno^ives ^et fidèles à leurs tcadttioos» n'abdi-
quèrent jamais le droit de choisir kitrs députés^ Le plus souvent
le tnavre et les éobevins, issus eus^nômes d'une première élec-
tion, prenaient seuls part ;au 'vate. C'était en réalité un suffrage à
deux degrés. Le noiift>re des électeurs Tariait suivant les villes :
souvent un certain nombre de bouigeote, habiflndiement réunis «t
consultés dans les grandes affiures, s'adjoignaient rame échevèw^ il y
avait des villes où le corps mumotpal appelait tous les bourgeoisàex*
primer leur vote; on en cite à peine quelquesmaes oA, par uBe'excep^
tion des plus rares, tous les iÛJHtans conoouraieot à l'éléctton (1)«
Telles furent les origines diverses des députés. qw s'assemèlèrent
pendant la première 'moitié du kiv* siècle, et qin tentèrent sous le
roi Jean et sous la régence de son iih une grande réroitaion politi-
que. Toutefois il est une modification qu'il Jious faut indiquer, et que
l'abaissement momentané du pouvoir royad a dâ contribuer à faire
naître. Sous le mi lean oomparaissent deis députés qui représentent
le clergé Ofn la noblesse d'un bailUoge ou d'une province. £o lisant
les procès-vertMiux et les chrooiqttes, il paradt évident que tous les
pi élats et que tous les seigneurs «e st reodem fdus aux états pour
obéir à un ordre du pi^inoe, >que parsai eux quelque^uns>soivt ani-
iS60) et ide H. Berviea {Bewte de lfyisl(Ui<m françaite, J18.73) mi paiwamment con-
tribué à éclaircir ces difiBciles questiona. Les procurations citées permettent d^assurer
que les maires nMlurent Jamais setfis les députés : les Jurés, les échetiits, les bour-
ge«b, les pairs 4e la oommotte, Jeur étiiient totijeutsaseoeléft; 4a formoto la -plus fir^^
quMMe eatfoalkHd : •« le iimire tt ilee Uurtooii. > JKan» ilarHcardie, Ae Umum$, te
Soiasoiiiiait et la Fkiulrt« où )a r^ai^^iaiuMcijMû était im plaine ifigneur, rjU^nsaiioa
u^tée est « le maire et les échevina. > Vos ^rMU au coBtiaîre nomouient sonvent
•eols; Toici la formule inaérée en pareils cas dans les procurations ^ « le pré?6t, du
comnnui aasentioieat 'ém liibilaBfl.^
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632 REVOE DES DEUX MONDES.
mes de sentimens peu favorables au roi, et qu'ils sont prêts à joindre
aux doléances du peuple les plaintes de leur ordre. D'où vient ce
fait nouveau? La tenue fréquente des états-généraux dans les pre-
mières années de ce siècle avait produit un résultat dont l'histoire
n'a pas encore démêlé bien clairement la nature. A l'imitation des
assemblées que le roi appelait autour de lui , des réunions moins
nombreuses avaient eu lieu dans les villes principales afin de déli-
bérer sur les intérêts spéciaux de la province. Déjà certaines par-
ties de la France connaissaient ces assemblées locales, mais elles de-
vinrent plus générales sous les premiers Valois. Étaient-ce réellement
des réunions de délégués se consacrant périodiquement à l'examen
des affaires de la contrée? Ces assemblées n'avaient-elles pas, ainsi
que l'ont cru certains érudits, qui les ont nommées des états-géné-
raux fractionnés, tous les pouvoirs des assemblées tenues par le roi?
Les questions de paix ou de guerre, celles intéressant tout le
royaume, ne leur étaient-elles pas soumises? C'est là un problème
qui ne peut se discuter incidemment et encore moins se résoudre à
la légère; il suffit de se rappeler en ce moment que la première
moitié du xiv^ siècle vit naître et se multiplier les états provinciaux.
Ces assemblées, qui réunissaient tous les nobles et tous les ecclé-
siastiques, donnèrent bientôt l'idée aux premiers ordres de déléguer
quelques-uns de leurs membres aux états-généraux. Le député ré-
sumait en lui tous les pouvoirs et épargnait ainsi à la province des
frais plus considérables. Ce fut donc du sein des états provinciaux
que sortirent les députés qui représentèrent pour la première lois le
clergé séculier ou l'ensemble des gentilshommes d'un bailliage.
A cette cause locale, il faut ajouter un état général des esprits
qui devait tendre au même résultat. Le souffle d'indépendance qui
se fît sentir en 1355, et que les malheurs de la guerre rendirent si
violent après le désastre de Poitiers, n'atteignit pas seulement le
troisième ordre, mais exerça une influence puissante sur la masse
du clergé et même sur une partie de la noblesse. Dans les deux
premiers ordres, les clercs et les gentilshommes n'étaient pas fichés
de substituer aux convocations plus ou moins capricieuses du prince
une désignation directe. Si plus tard, lors de la réaction en faveur de
l'autorité royale , Charles V eut occasion d'appeler près de lui des
prélats et des nobles, ces convocations n'étaient plus qu'une excep-
tion; le coup était porté. Seules les assemblées de notables devaient
voir des membres appelés par le choix royal : ce qui demeura le
caractère des états-généraux, ce fut l'origine pleinement indép^-
dante des trois ordres; les états de Tours nous le montrent avec
une incomparable précision. Franchissons tout le xv* siècle et arri-
vons à cette grande assemblée tenue peu de mois après la mort de
Louis XI. Le mouvement commencé sous le roi Jean avait atteint son
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LES ÉLECTIONS AUx' ÉTATS-GÉNÉRAUX. 633
terme : le principe de l'élection est devenu général. Tandis qu'une
partie de la France possède des états particuliers» les provinces gui
en sont privées ont vu les électeurs se grouper autour du bailli. 11
en est résulté deux formes d'assemblées électorales d'inégale im-
portance, mais fondées sur un môme principe, — les états provin-
ciaux et les états de bailliage, — les unes et les autres composées
des trois ordres, préparant leurs doléances et choisissant librement
leurs députés.
En 1Â83, c'est aux baillis que parviennent les lettres royales :
« Nous voulons , disait le roi dans ce document adressé aux gens
d'église, nobles et bourgeois, et vous mandons que, en toute dili-
gence, vous vous assemblez et eslissez trois personnages notables
de nostre senescbaussée et non plus : c'est assavoir ung d'église,
ung noble et ung de Testât commun (1). » Les ordres du roi furent
exécutés, et les électeurs se réunirent tous ensemble pour le choix
des députés. Presque sous les yeux de la cour, qui était alors à
Blois, eurent lieu les élections de Tours; les représentans des prin-
cipales villes et abbayes se réunirent avec quelques seigneurs au
chef-lieu du bailliage, dans la ville de Tours, et choisirent en com-
mun l'abbé de Marmoutiers, le seigneur de Maillé et Jehan Briçonnet.
Les élections d'Amiens s'accomplirent dans les mêmes conditions.
Le rapport de Jehan de Sainct-Delys à l'échevinage en témoigne
formellement. A Rouen, le clergé consentit à se rendre à l'hôtel de
ville pour procéder à l'élection; enfin à Lyon, le député du troisième
ordre fut nommé dans une assemblée des trois états. Plus les choix
par les électeurs se multipliaient, plus devenaient rares les appels
directs du roi. Si quelque prélat d'un rang supérieur, si les cardi-
naux de Lyon et de Tours sont mandés aux états de lASA, les autres
évoques n'y assistaient pas comme investis du caractère épiscopal,
mais comme députés d'un bailliage. La question elle-même se sou-
leva : les évêques présens à Tours avaient voulu prendre part aux
travaux de l'assemblée. Leur requête avait provoqué les plus graves
objections. « La forme des élections, dit Masselin dans son journal
des états, réfute d'avance leur prétention. Au commandement du
roi, le clergé, la noblesse et le tiers-état sont convoqués dans leurs
bailliages et sénéchaussées. S'il plait à nos seigneurs les évêques,
ils sont libres de s'y rendre, et s'ils désirent être élus, ils ne man-
quent pas de l'être. Tous les membres du clergé, évêques ou clercs,
qui siègent ici sont cepsés tenir leurs pouvoirs de ceux qui les ont
choisis et délégués. On prétend que l'usage établi permet à tous les
(1) Lettres du 14 octobre 1483, extraites des archives de Bayonne. H. Viollet a publié
sur ces élections des docomens précieux. Voyez la Bibliothèque de l'École des Chartes,
1865.
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631 KEYUB DES BBUX HOtfDBS^
évoques d'être convoqués et de siéger lorsqu'ils en ont le désir; c'est
le contraire qui est vrai (1). » Ainsi même pour les prélats d^tés
l'idée de la délégation s'est substituée à la comparution personnelle.
Le mandat dont les députés étaient investi» était non pas un
mandat spécial à chaque ordre, mais un mandat commun; les dis*
eussions l'attestent clairement. « Il semble, dit un membre de la
noblesse dans le débat relatif aux taxes des doutés, à en juger
par le discours que vous venez d'entendre, qu'ici les ecclésiastiques
ne se soient occupés que d'aibires d'église, les nobles des affaires
de la guerre, et les membres du troisième ordre seuls des affaires
de la nation. Peut-être ces derniers s'imaginent-ils être parmi nous
les seuls et uniques représentans du tiers-état, c'est-à-dire du peuple.
Qu'ils regardent, je les en prie, qu'ils lisent d'un bout à l'autre le
contenu de leur procuration, ils verront clairement que les ecclé-
siastiques et les nobles ne sont pas moins qu'eux les mandataires
du peuple; tous les députés tiennent leur pouvoir de tous les élec^
teurs réunis des trois états, et ce n'est pas seulement de l'ordre
auquel il appartient que chaque député est censé tenir son mandat.
Lea députés des trois ordres travaillent en coounun au bieo de la
chose publique, devoir qui ne diffère pas suivant l'origine du man-
dat (2). » Peut-on récuser ce témoignage d'une si lumineuse clarté?
Jamais, avant les états de Tours, la nomination des députés n'a-
vait encore revêtu un tel caractère d'union entre les ordres. Ce
n'était pas une simple question de formes : l'accord était plus réel
et plus profond. En effet, ne nous arrêtons pas au seuil des assem-
blées de bailliage, d'où sortent ensemble le clerc, le noble et le
bourgeois, tous trois élus le même jour députés aux états. Suivons-
les dans ce long voyage, dont les fatigues créaient entre eux de
nouveaux liens, et arrivons avec eux à Tours. Que va-t-il se passer?
L'assemblée s'ouvrira sans autre distinction de rang que celui des
provinces; les ordres, animés d'intérêts divers, mus par des pas-
sions souvent contraires, ne se grouperont pas dans un fatal isole^
ment; ils demeureront fidèles à ceux qui les ont envoyés; l'esprit
provincial l'emportera sur l'esprit de caste malgré l'oppression exer-
cée par Louis XI sur les gentilshommes, oppression à laquelle la
noblesse a hâte d'échapper, malgré les soufihmces du peuple, qui
fait entendre les plaintes les plus amères. Tous ces sentimens sont
étouffés. La pensée de la province et de la France est plus forte que
les intérêts rivaux.
(1) Journal des Êtats^Généraux de 1484, par Jehan Blasselin. Docamens inédits de
l*hifttoire de France, p. 407.
(2) Journal de Matselin, p. 501.
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LES ELECTIONS AUX ÉTATS-OÉNBBAUX. 635
II.
Quelle émotion ne ressent-on pas à la vne de ce spectacle d'union
et de concorde quand aussitôt après on étudie les états divisés du
xYi* siècle! Mais ce ne sont pas les assemblées qu'il faut accuser de
cette fatale séparation des trois ordres. Le reproche atteint ailleurs
et plus haut : les institutions ne sont que des formes qui recouvrent
les nations; elles se modèlent à leur taille, et peuvent être tenues
pour Tindice et la mesure de l'esprit des hommes. Entre le règne
si longtemps regretté de Louis XII, qui nous montre la paix so-
ciale la plus profonde qu'ait connue l'ancien régime, et la mort de
Henri II, il ne passe sur le trône que deux princes, et tout est trans-
formé. Opinion des classes, anxiétés du clergé, dédains distraits
d'une noblesse alTolée de plaisirs, colères sourdement amassées du
tiers-état, passions contraires de tous les partis, voilà le trouble
profond des âmes que vont nous révéler les premières élections
faites au xvi" siècle entre les menées des Guises, les intrigues de la
reine-mère et les ardeurs des partisans de la nouvelle religion, con-
tribuant tous, à des degrés divers, à la division des ordres.
Elles nous découvriront en même temps d'autres nouveautés.
Depuis Charles VIII, la centralisation s'est faite. En 1560, nous trou-
vons une hiérarchie administrative plus précise.et mieux organisée;
nous devons la revoir semblable en 1676, en 1588 et en 1614. Exa-
minons donc à la fois les élections qui ont précédé ces quatre
grandes sessions d'états-généraux. Elles suivent la môme marche
et portent le même caractère; elles forment en quelque sorte le
droit commun de l'anci^ne monarchie. Aucune étude ne nous fera
mieux pénétrer dans le détail de nos vieilles institutions.
Lorsque la résolution de convoquer les états avait été prise, une
lettre signée du roi était aussitôt adressée aux baillis et aux séné-
chaux. Il est à peine besoin de rappeler que ces officiers ne possé-
daient plus à la fin du xvi^ siècle le pouvoir qu'ils avaient jadis
exercé. Après avoir été, à partir du xra* siècle, les représentans di-
rects et les agens presque universels du pouvoir central, ils avaient
vu leur influence décroître rapidement. Les lieutenans auxquels la
plupart des baillis avaient librement délégué, dans le principe l'exer-
cice de l'autorité judiciaire les avaient peu à peu supplantés avec
l'assentiment du pouvoir royal, de telle sorte qu'à l'avénemaoït de
François I"^ les baillis, qui avaient encore en apparence toute ^'au-
torité, n'exerçaient plus en réalité qu'une action nominale. Sous le
règne de ce prince, l'institution des gouverneurs s'était étendue à
toutes les provinces. Placés entre le roi et les baillis, ils étaient
chargés de transmettre les ordres du souverain et d'en assurer
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636 BEVUE DES DEUX MONDES.
l'exécution. Aussi le roi, tout en adressant encore les lettres de con-
vocation aux baillis, aux sénéchaux ou à leurs lieutenans, les fai-
sait-il parvenir par l'entremise des gouverneurs, qui recevaient,
avec une lettre personnelle du prince, toutes celles destinées aux
baillis de leur gouvernement. Les lettres exposaient les motifs de la
convocation, indiquaient le lieu où les, états se réuniraient et con-
tenaient l'ordre de faire assembler « ceux du clergé, de la noblesse
et du tiers-état de chaque ressort pour députer aux états (1). »
Le premier devoir de l'officier qui les recevait était de les faire
enregistrer au greffe du bailliage, puis il devait en ordonner la pu-
blication « à son de trompe et cri public à ce qu'aucun n'en puisse
prétendre cause d'ignorance. » C'est ainsi qu'était promulguée la
décision du roi dans les villes qui formaient le chef-lieu du bail-
liage. Cette formalité accomplie, le bailli ou son lieutenant- général
fixait par une sentence la date à laquelle aurait lieu l'assemblée
générale du bailliage , et adressait les invitations à ceux qui de-
vaient y comparaître. Les juridictions de second ordre, placées au-
dessous du bailli, étaient chaînées d'accomplir dans les petites villes
et dans les campagnes les mesures qu'avait prises au centre même
du bailliage le bailli ou son lieutenant.
Ces juridictions étaient d'origine et de nature très diverses. Les
unes étaient toutes féodales et avaient conservé à travers les temps
la marque de leur caractère primitif : c'étaient les officiers des com-
tés et des baronnies, prenant les titres de baillis ou prévôts des sei-
gneurs, et formant le premier degré de la hiérarchie judiciaire ; les
autres se rattachaient à l'autorité royale , soit qu'elles eussent été
constituées dans le principe par le roi, ainsi que la plupart des pré-
vôtés, soit que de seigneuriales ell^s fussent devenues royales par
l'extension de la puissance souveraine , sans toutefois changer de
nom, comme les châtellenies en Auvergne et en Bourbonnais, les
vicomtes en Normandie, les viguieries en Provence. Si les bailliages
de médiocre étendue ne comprenaient au-dessous du bailli qu'un
seul degré de juridiction, il n'en était pas ainsi de la plupart des
grands ressorts, qui étaient composés de plusieurs degrés. Entre le
bailli et les officiers inférieurs dont nous venons d'énumérer les
noms, se plaçaient alors des j.uges subordonnés portant le titre de
lieutenans particuliers ou toute autre dénomination. En résumé,
suivant la nature du ressort, le bailli ou son lieutenant-général
correspondait avec les lieutenans des sièges particuliers ou directe-
mei^ avec les officiers inférieurs. Le plus souvent ces deux cas se
(i) Lettres de convocation des 6 août 4576, 31 mai 1588, 7 juin i6i4. — La plupart
des pièces que nous allons citer ont été publiées en 178U dans le recueil, devenu fort
rare, de Lalource et Duval : Forme générale et particulière de la convocation et de la
tenue des états-généraux, Paris, Barrois, 3 vol. in-8.
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LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 637
présentaient simultanément, une partie du ressort étant simple, et
l'autre composée.
Après avoir convoqué les ecclésiastiques et les nobles à rassem-
blée générale, après avoir adressé la même convocation au maire et
aux paroisses de la ville où il siégeait, le lieutenant du bailli or-
donnait, par sentence, que les copies des lettres royales fussent
envoyées aux sièges particuliers du ressort ainsi qu'aux comtés, ba-
ronnies et châtellenies qui relevaient directement du bailliage. Les
lieutenans particuliers avaient la même mission : aussitôt les lettres
reçues, ils devaient en prescrire l'enregistrement, indiquer le jour où
se tiendrait l'assemblée de la juridiction, les faire publier, les envoyer
au maire et aux paroisses de la ville, et enfin les transmettre aux
juges qui dépendaient d'eux. Parvenues en descendant jusqu'au
dernier échelon de la hiérarchie judiciaire, les lettres royales éuient
communiquées aux « procureurs fabriciens des paroisses dépendantes
de la justice pour les faire publier au prône de la grand'messe. » En
même temps était lue la sentence du lieutenant - général fixant la
date de l'assemblée générale et enjoignant « aux paroisses de dé-
puter deux d'entre ceux des plus notables habitans de chacune
d'icelles afm de se trouver à l'assemblée et d'y apporter les cahiers
des plaintes , doléances et remontrances que chaque paroisse en-
tend faire à sa majesté et moïens d'y pourvoir, »
C'est ainsi que les plus humbles villages apprenaient la convo-
cation prochaine des états-généraux. Examinons maintenant ce qui
suivait immédiatement cette communication dans les villages et dans
les villes. Après avoir lu en chaire les lettres du roi et la sentence du
bailliage , le curé annonçait le jour, le lieu et l'heure où les parois-
siens devaient se réunir : le dimanche suivant, à l'issue de la grand'-
messe ou des vêpres, devant le porche de l'église, telles étaient les
indications habituelles annoncées par une affiche placée aussitôt
après le prône à la porte de l'église. Souvent au jour dit, il arrivait
que les habitans n'étaient pas en nombre; le juge prescrivait alors
des mesures plus énergiques : les habitans étaient assignés per-
sonnellement sous peine d'amende, et les sergens allaient les pré-
venir « de domicile en domicile. » Enfin le jour venu c'est au son
de la cloche que se réunissaient les paroissiens. Rien ne nous au-
torise à penser qu'une exception fût faite ; tous les individus de-
meurant sur la paroisse, tous ceux qui avaient assisté au prône,
étaient convoqués à l'assemblée. C'était le juge du lieu, prenant le
titre de lieutenant ordinaire, qui présidait la réunion et qui rédigeait
le procès -verbal. Dans les villages qui ne possédaient pas de jus-
tice, le notaire tenait la plume.
L'assemblée des habitans du village avait deux objets distincts,
désigner ceux qui représenteraient le village à l'assemblée supérieure
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638 BETUE DES DEUX MONDES.
et arrêter le cahier de doléances. Souvent, dès le premier dimanche,
aussitôt après que l'avis avait été donné, les habitans choisissaient
im ou deux députés chargés de se rendre à la ville, puis ils s'ajour-
naient à huit jours pour préparer et voter les remontrances. Pendant
cet intervalle, les députés, assistés des notables du lieu, recueillaient
les vœux et rédigeaient le cahier, puis le dimanche suivant lecture en
était faite devant l'assemblée, qui en approuvait les termes. Les dé-
putés, auxquels se joignait souvent le juge, étaient libres alors de
quitter le village pour se rendre à l'assemblée supérieure. La procu-
ration dont ils étaient porteurs était rédigée sous forme authentique et
contenait à la fois « pouvoir et puissance de représenter les plaintes,
doléances, remontrances et autres qu'ils aviseront être à faire par
raison, et n)éme de élire telles personnes suffisantes et capables avec
les autres paroisses. » Plusieurs cahiers de villages ont été coi^er-
vés; on en retrouve chaque jour de nouveaux. Ces compilations
mériteraient d'être publiées, et, malgré leur humble origine, elles
seraient souvent consultées avec grand profit pour l'histoire des
mœurs et des idées dans le sein des classes agricoles.
Tel était dans son ensemble, et sans tenir compte des difTérences
de détail, le travail accompli dans diaque paroisse de France pour
rechercher les vœux et découvrir les mandataires les plus capables
de les faire prévaloir. Suivons maintenant ces députés à la ville voi-
sine. Ils vont rencontrer, au jour fixé par le lieutenant particulier,
tous les délégués des paroisses du ressort. Ils trouvent en même
temps les représentans de la ville, le plus souvent le procureur-
syndic, le maire, les écbevins et quelques notables. Réunis dans
l'auditoire du juge et sous sa présidence, ils lui remettent les cahiers
dcMît ils sont porteurs, entendent les remontrances des gens de la
ville, puis ils choisissent entre eux une commission de six ou huit
membres chargés de compiler et de fondre en un seul cahier toutes
les doléances locales. Enfin l'assemblée se réunit de nouveau, elle en-
tend la lecture du cahier, le modifie et l'arrête, puis elle désigne ceux
qui seront chargés de le porter à la grande assemblée de bailliage.
Jusqu'ici nous avons vu les opérations préliminaires se poursuivre
dans \es villages et dans les plus petites villes. Dans les villes im*
portantes, le choix des électeurs et la rédaction du cahier étaient
soumis à des formes plus compliquées. C'était généralement le corps
de ville qui prenait en main la direction de ce travail : tantôt le
maire et les écbevins c<mvoquaient directement un certain nombre
de bourgeois, tantôt les paroisses elles-mêmes doutaient des re-
présentans, ainsi que les communautés de métiers; plusieurs réu-
nions étaient consacrées à recueillir les doléances dont le conseil
de ville avait réclamé Fenvoi; une coamiission était chargée de
rédiger T^isemble des remontrances, et, quand ce travail était
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LES ÉLECÎÎOWS AUX ÉTATS-CéWÉRAUX. 689
achevé, deâ délégués» étaient élus pour porter le cahier à rassem-
blée générale.
ïfl.
Arrivons donè à cette assemblée générale, tenue au cheWieu du
bailliage royal et vers laquelle tout convergeait; efest là en effet
que vont s'accomplir, à proprement parler, les élections. L'assem-
blée qui s'y réunit ne se bornera pas à choisir un électeur, elle
nommera de véritables députés, ceux-là mêmes qui iront quelques
jours plus tard siéger aux états-généraux pour y représenter le bail-
liage. C'est là également que nous allons retrouver pour la première
fois le clergé et la noblesse.
Au jour indiqué, les trois ordres se réunissaient dans la plus
grande salle du palais de justice, ordinairement appelé le palais
royal, sous la présidence du bailH, qui conservait précieusement ce
droit comme le dernier vestige de ses attributions passées. La
séance s'ouvrait par la lecture des lettres du roi et une harangue du
président sur l'objet même de la convocation. Aussitôt le discours
achevé, les trois ordres se séparaient, le clergé se rendait au palais
épîscopal, la noblesse chez le bailli, et le tiers-état à l'hôtel de ville.
Suivons d'abord les membres du clergé et entrons à leur suite
chez l'évêque. Lorsque le chef-lieu du bailliage ne possédait point
un siège épiscopal, les ecclésiastiques choisissaient un président et
se rendaient dans une église ou dans une salle de quelque cou-
vent. La séance commençait par un appel de tous les ecclésiasti-
ques du bailliage, les bénéficiers comparaissaient en personne;
non-seulement les doyens ruraux, mais tous les curés de paroisses
avaient voix délibérative. Quant aux chapitres et au clergé régu-
lier, ils se faisaient représenter par des délégués, le plus souvent
par le doyen, le supérieur ou quelque dignitaire, qui avaient été
choisis peu de jours auparavant dans une réunion préparatoire.
Aussitôt après l'appel, on procédait à l'élection des rédacteurs du
cahier. Dès que la commission était constituée, l'évêque priait les
membres du clergé de remettre entre ses mains, dans un délai as-
sez court, tous les vœux qui devaient être compris dans le cahier
de doléances, puis l'assemblée choisissait, à la pluralité des voix,
ceux qui devraient porter le cahier aux états-généraux. Le^clergé
abandonnait ainsi la rédaction définitive à l'évêque, assisté des
commissaires.
Pendant que cette séance avait lieu à l'évêché, les nobles s'étaient
retirés dans la maison du bailli et délibéraient sous sa présidence ;
tous les possesseurs de fiefs et de biens nobles y étaient convoqués;
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CAO REVUE DES DEUX MONDES.
les assignations ayant été données au manoir seigneurial, ou aux
procureurs fiscaux des seigneuries, c'était moins tel ou tel gentil-
homme qui était assigné que le propriétaire du sol. Aussi ne man-
quait-on pas d'appeler les mineurs et les femmes, qui se faisaient
toujours représenter par des mandataires. La préparation du cahier
et les élections se passaient comme dans l'assemblée du clergé,
mais, les procèe-verbaux n'ayant pas été conservés , on ne peut
donner ici aucun détail spécial sur le mode de délibération.
Les procès-verbaux du tiers-état nous permettent d'indiquer
moins vaguement les formes qu'il suivait. Nous avons dit qu'il se
réunissait à l'hôtel de ville; la présidence était ordinah*ement défé-
rée au maire. Au début de la séance avaient lieu l'appel des pa-
roisses et le dépôt entre les mains du greffier des mandats que
chaque délégué avait reçus, puis une commission était nommée
pour la fusion des divers cahiers. En réalité, au moment où s'ou-
vrait cette séance, le cahier du tiers-état était fait. Rapprocher les
vœux et leur donner l'ordre convenable, tel était le seul travail de
la commission. Tantôt elle délibérait secrètement, et les délégués
étaient ajournés au lendemain ou au surlendemain; tantôt les délé-
gués avaient le droit d'assister en silence aux délibérations de leurs
commissaires. Généralement on choisissait le cahier qui semblait
à première vue le plus complet, et un des commissaires le lisait à
haute voix, tandis que ses collègues suivaient sur les autres cahiers
et effaçaient, au fur et à mesure des admissions, les articles qui se
trouvaient identiques. A la fin de cette lecture, il ne restait plu»
qu'à grouper, dans les différentes divisions de la compilation gé-
nérale, les articles spéciaux qui n'avaient point été biffés dans les
cahiers particuliers. Il était fort rare que les commissaires se déci-
dassent à retrancher de leur propre autorité un des vœux émis
par une paroisse : leur mission était de coordonner les doléances et
non de les modifier dans leur essence. Toutefois, lorsque les com-
missaires se trouvaient en présence d'idées singulières, de demandes
manifestement opposées aux intérêts généraux du bailliage ou sim-
plement de vœux contradictoires, une discussion s'établissait entre
eux, et ils exprimaient par un vote l'opinion que devrait refléta le
projet de cahier. Ce travail achevé, l'assemblée du tiers-état se réu-
nissait de nouveau pour entendre la lecture des doléances , puis le
cahier^était approuvé et clos.
C'est alors seulement que les délégués procédaient au choix des
députés du bailliage; tantôt les délégués déclaraient à haute voix
leurs préférences; tantôt l'élection était secrète et avait lieu, soit par
la voie du] scrutin de liste, soit par une série de votes individuels.
Ceux qui avaient réuni le plus grand nombre de voix étaient aus-
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fV^i
L£8 ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 0^1
sitôt proclamés, sans que la majorité absolue fût toujours exigée»
Le nombre des députés n'était pas soumis à des règles fixes. Tel
bailliage envoyait deux députés, tel autre six ou huit. En réalité,
cette diversité n'avait aucune importance, puisque le vote dans le
sein des états n'avait jamais lieu par tête, mais se faisait par bail-
liage ou par gouvernement. Après la proclamation du vote, les élus
remerciaient l'assemblée, et déclaraient s'ils étaient prêts à accepter
l'élection. Les refus étaient très fréquens, et l'insistance des élec-
teurs obligeait les députés à exposer publiquement leurs excuses :
généralement les difficultés et les fatigues du voyage, une mau-
vaise santé , des affaires qu'on ne pouvait quitter, étaient les rai-
sons alléguées. Les embarras du choix amenèrent quelquefois des
débats singuliers à la suite desquels le député se résignait à subir
la violence qui lui était faite. Si l'élu était absent de l'assemblée,
ime députation lui était envoyée pour qu'en cas de refus i(ne nou-
velle élection fût faite avant la levée de la séance. Les pouvobrs
étaient dressés sur-le-champ et signés parle président et le greffier.
Dès que les députés étaient définitivement choisis, le clergé et le
tiers-état en avisaient le bailli, qui comprenait dans son procès-
verbal les q)érations des trois ordres. Dans certaines provinces où
s'étaient conservées les formes les plus solennelles, les délégués du
tiers revenaient en corps dans la salle où ils s'étaient primitivement
réunis, afin de signifier officiellement leurs choix au bailli. Cet
officier transmettait alors au roi une copie de son procès-verbal, ce
qui constituait la dernière opération provoquée par la convocation
royale. C'était la marche régulière de la triple assemblée de bail-
liage. Parfois il arrivait que le trouble de l'opinion publique pro-
voquait les plus violens discours. Au début des séances , le maire
ou tout autre orateur du tiers-état prenait la parole pour exposer
le sentiment qui animait le plus vivement l'assemblée.
Les élections de 1560 furent, à n'en pas douter, les plus fé-
condes en discours politiques. Les passions religieuses depuis long-
temps soulevées, les souvenirs récens du tumulte d'Amboise et la
répression sanglante qui l'avait suivi, contribuaient à soulever les
âmes. A la domination violente exercée sous le nom du roi par
les princes lorrains avait succédé tout d'un coup une pleine liberté,
dont le contraste était si absolu qu'en certaines provinces les mé-
contens y crurent voir un. piège, et appelèrent les élections une
« souricière à prendre les fols. » Mais cette défiance fut loin d'être
générale. A Blois, le discours du procureur du roi Bazin mit la ville
en feu. Prononcé le matin en présence des délégués du bailliage, il
dut être répété le soir même devant le peuple de la ville ; il avait
peint sous les couleurs les plus sombres l'émotion publique, et il ne
nu — 1874. 4i
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6A2 BETUI DES DEUX IfONDES»
dut son salut qu'à la fuite, tant ftit violente rirritation des (teisœ-
lorsqu'ils apprirent son éloquente audace (1)*
A la même époque se tenait, à Angars, la réunion du bailliage.
Une grande partie de la noblesse avait éminçasse la religion noo-»
velle. Un ministre nommé Dalbiac fut chargé par plusieurs gen-
tilshommes de dévelc^per les remontrances dans l'assemblée de la
noblesse. Il fit en réalité une profession de foi complète. Le lende-
main du discours de Dalbiac, le tiers^étaf se réunissait. François
Grimaudet» avocat du roi, élu par les délégués pour exposer les
vouiXy fit entendre les remontrances les plus précises que nous
ayons trouvées dans les discours si emphatiques de ce temps. Les
mécontens nous ont conservé précieusement ce résumé^ qui don-*
nait, sous une forme passionnée, l'esprit même du cahier qui alhdi
être voté. Tel fut le retentissement de ces deux harangues, que le
duc de Montpensier reçut Tordre de se rendre sur-le-champ en
Anjou pour pacifier les écrits. Paris ne donnait pas moins de soucis^
aux Guises. A l'assemblée de Thètel de ville, un jeime avocat da
nom de Cappd se présenta , escorté des plus notd>les huguenots,
développa les plaintes de ses coreligionnaires et requit leur inser»
tion au cahier. Les princes IcNrraîns s'alarmèrent. « Sçacbant bien
que le train que prenoit Paris estoit coustumiërement suyvi par les
autres provinces, » apprenant que la plupart des bailliages avaiexil
vu de semblables manifestations, ils firent annoncer qu'il serait
interdit aux états de parler du fait de la religion. Les élections qui
précédèrent les états de 1576, de 1588 et de 161A ne paraîsseat
pas avoir jmxvoqué d'aussi ardentes manifestations.
Nous avons vu successivement les lettres du roi parvenir aux
gouverneurs et aux baillis, puis descendre de degrés en degrés jus-
qu'au dernier échelon de la hiérarchie judiciaire, arrivant enfin aux
plus petites paroisses, portées à la connaissance de tous les habi-
tans, et laissant entrevoir l'espérance toujours si bien accueillie du
redressement des abus. A la joie de cette bonne nouvelle succé-
daient presque aussitôt les assemblées de village , où se faisaient
entendre les premières plaintes publiques. Envoyées avec des délé-
gués pour les soutenir, ces timides doléances émises dans chaque
paroisse se groupaient et se fortifiaient à la ville principale et for-
maient un important cahier, lorsque l'assemblée générale du bail-
liage choisissait le député chargé de les- défendre devant les état»*
généraux et de les présenter au roi. Dans ce travail des bailli^es
et des provinces, qui toutes à la fois sont admises à émettre leurs
plaintes, on voit la pensée des habitans naître et se multiplier, se
répéter et grandir en nombre et en force jusqu'au moment où le
(1) Regni«r de La Planche, Histoire d$ l* Estât de France, édil. Techenar, ool. Wî.
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LES ÉLECTIONS AUX éTATS-GàNERAUX* 6hi
m
cahier, compilé dans des réunions de plus en plus nombreuses,
devient l'expression vivante des aspirations d'un grand bailliage*
Ainsi descendait, du roi aux deniers babitans , la volonté souve-
raine, et renonçaient ensuite, de l'assemblée tenue sur la place du
village à l'assemblée des états, les doléances nationales*
IV.
A quelles conditions étaient soumises les qualités d'électeur et
d'éligible? Notre embarras «erait grand, s'il fallait indiquer une
règle précise. Dans les villages, nous avons vu que tout habitant
prenait part à l'assemblée de paroisse; il n'y avait donc pas d'ex-
clusi<HU Dans les villes, une telle latitude eût été périlleuse ; l'as-
semblée se composait tantôt de tous les bourgeois, tantôt d'un
certain nombre de notables aii>itrairement choisis dans chaque
quartier. Sur ce point, il faut consulter en détail l'histoire munici-
pale de chaque ville. Tous ceux qui avaient le droit de prendre part
aux élections municipales participaient aux élections ^e députés. ▲
Dijon, nul n'était électeur, s'il ne jouissait d'un revrau de A livres.
A Reims, la qualité de bourgeois de l'échevinage s'acquérait par la
naissance ou par un long domicile; partout en un mot le droit de
bourgeoisie était exigé.
Les principes qui règlent l'éligibilité sont plus vagues encore : la
possession de quelques biens-fonds, la résidence au t^nps des élec-
tions dans le bailliage, tels sont les principes que nous voy<ms rap^
pelés, mais qu'aucune sanction ne paraît garantir. Les grandes
charges ne créaient pas par elles-mêmes une incompatibilité; mais,
s'il y avait opposition entre les fonctions de l'officier et le mandat
qu'il avait reçu des âecteurs, l'électioQ elle-même était attaquée.
C'est ce qui arriva en 1588 à Châtillon-sur-Seine, où, le lieutenant-
général ayant été nommé, les échevins déclarèrent « qu'il ne pour-
roit librement présenter aux états le cahier de doléances contenant
plusieurs remontrances mxr la réformation de la justice et l'élection
^es gens du roi. d Cet abus, loin de s'atténuer, devint de plus en
plus fréquent, et souleva de vives critiques, mais aucune mesure
ne fut prise pour restreindre le libre choix des électeurs.
Eki fait, les électeurs se recrutaient, pour la plus grande partie,
éans les deux catégories suivantes : les magistrats municipaux,
maires, consuls, capitouls, échevins ou jurats, — et les juges subal-
ternes, officiers de justice portant les titres les plus différens, mais
ressortissant tous au bailli et tirant de leur compétence judiciaire
tme influence locale qui ne cessa pas de croître avec l'autorité royale
du xTf* au xvn* siècle. On est fort surpris en pénétrant dans les vil-
li^es de ne pas rencontrer, i la fin du xvr siècle, une influence sei-
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6AA REVUE DES DEUX MONDES.
gneuriale plus active et plus visible : les principaux du village, le
juge, ou, à défaut d'une juridiction, le notaire, qui en tenait en quel-
que sorte la place, semblent résumer à eux seuls la force et l'auto-^
rite; c'est de letirs rangs que sortaient tous les électeurs. L'assemblée
secondaire, composée de tels élémens et présidée par le lieutenant
particulier, donnait aux officiers du roi une prépondérance exclu-
sive, et, quand s'ouvrait la grande assemblée de bailliage, il était
à peu près certain que le lieutenant-général, le procureur du roi ou
tout autre oflQcier de justice réuniraient presque tous les suffrages.
L'élection à deux degrés tendit de plus en plus à envoyer aux
états des députés possesseurs d'offices judiciaires; en 1614, après
quatre sessions d'états-généraux tenus en un demi-siècle, le sys-
tème a produit tous ses fruits, et, sur 192 députés du tiers-état,
131 sQUt officiers du roi.
Que doit-on penser de ce suffrage à deux et à trois degrés, qui
était devenu le système unique suivi pour les élections du tiers. Si
nous le jugeons par ses résultats, il a produit en général de bons
députés, représentant fidèlement l'esprit public et prêts à traduire
au sein des états-généraux les sentimens dont la France était tour à
tour animée. La comparaison des cahiers de doléances et des pro-
cès-verbaux de session démontre que les députés représentaient
assez exactement la moyenne des électeurs. Quelques-uns d'entre
eux surent même donner à l'opinion générale une forme remar-
quable, fiodin en 1576, Bernard en 1588, Savaron en 161A, comptent
assurément parmi les bourgeois les plus distingués de leur temps.
A vrai dire, aucun système électoral ne pouvait mieux s'adapter à
la nation telle qu'elle était constituée avant 1789.
Aujourd'hui nous sommes tellement accoutumés aux échanges
rapides de la pensée que nous avons peine à reconstituer une so^
ciété privée de ce bienfait. La difficulté des communications ren-
dait à elle seule nécessaire le suffrage à deux degrés. L'influence
sur les mœurs en était si profonde qu'à certaines époques elle alla
jusqu'à supprimer l'ambition d'être élu. A bien plus forte raison ren-
dait-elle indispensable un suffirage tout local, mettant &ï présence
dans un espace restreint le candidat et l'électeur. L'assemblée de
village n'avait à s'occuper que de ses plaintes particulières, et ce
mode d'élection n'exigeait du paysan illettré et ruiné parla taille
aucun effort de calcul; il lui demandait seulement l'expression sia-
cère de ses maux. Rien n'était plus simple et plus pratique. U ne
faut pas d'ailleurs perdre de vue que la masse du tiers-état vivait en
quelque sorte encadrée dans une série de règles fixes qui consti^
tuaient à la fois une barrière et un frein ; elles l'opprimaient et le
soutenaient tour à tour. Trois grandes hiérarchies, pénétrant jus^
qu'aux moindres hameaux, maintenaient tout l'édifice : la noblesse
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LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 645
possédait directement ou par redevance une grande partie du soi ;
des ducs et pairs aux moindres hobereaux, elle formait une société
puissante contre laquelle s'aigrissaient de jour en jour les passions
du tiers-état, mais qu'il retrouvait partout, qui occupait constam-
ment sa pensée, et, tout en gênant l'essor de sa vie, contribuait à la
stabilité générale. — Le clergé, jouissant d'une ancienne autorité po-
litique et disposant de biens considérables, mettait ces deux forces
au service d'une influence qui était en décadence dans les villes,
mais qui était incontestée dans les campagnes. Entre ces deux puis-
sances auxquelles avait appartenu dans le passé tout le pouvoir,
s'était formée peu à peu celle qui émanait de la royauté et qui per-
sonnifiait en même temps le tiers-état. Autant la noblesse était peu
aimée et l'influence temporelle du clergé redoutée, autant était po-
pulaire le délégué du roi, représentant, entre le seigneur et le pay-
san, l'autorité protectrice. Le juge demeura le défenseur du serf
contre le noble jusqu'au jour où il lui prit fantaisie de s'anoblir
lui-môme. C'est entre ces trois hiérarchies, féodale, ecclésiastique
et judiciaire, que s'écoule toute l'histoire du tiers-état; c'est sous la
protection des délégués du roi que se font les élections à plusieurs
degrés. Ne nous demandons pas si cette société était bien ou mal
organisée; ne recherchons pas ici ses défauts et les raisons de sa
chute. Constatons seulement que la nature de son organisation ren-
dait pratique et fécond le mécanisme du sufirage à plusieurs degrés.
Pour qu'il fonctionne régulièrement, il faut que la vie locale soit
beaucoup plus développée que le mouvement général, et que le
corps des électeurs soit soumis à des règles strictement obéies. En
réunissant même de telles garanties, réussirait-il longtemps? La
première condition de son succès est d'être rarement consulté. Le
jour où notre première constitution l'a mis en pratique régulière, il
a été bien vite dénaturé. par l'esprit de faction. Dans \xn temps
comme le nôtre, les courans d'égalité ne rompraient-ils pas les
digues et ne rétabliraient-ils pas le niveau commun du sufirage di-
rect? Les lois pourraient-elles dresser des murailles factices, et les
électeurs ne trouveraient-ils pas mille moyens de lier leurs délégués
et de ressaisir par des voies détournées une action qu'on aurait
voulu vainement atténuer? Ce péril si redoutable de notre temps
était absolument écarté sous l'ancien régime par la rareté des ses-
sions d'états-généraux non moins que par les influences dont nous
venons de décrire la nature.
Dans le troisième ordre, la puissance était partagée entre les
corps mimicipaux et ces délégués du pouvoir souverain qui parlaient
au nom du roi, et qui avaient derrière eux, quelque humble que fût
le village où ils rendaient la justice, le parlement tout entier. Nous
IM-enons ici sur le vif le résultat direct de la politique royale :
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6i6 BETUE DES DEUX MONDES.
les corps judiciaires, instruits par elle à combattre les souvenirs des
institutions seigneuriales, sont devenus l'esprit et la tête du tiers-
état; la hiérarchie des offices s'est dressée à la place de la hiérar-
chie féodale.
Avec des députés issus d'une telle source et animés d'un td
esprit, la royauté ne pouvait plus avoir à craindre des difficultés
très sérieuses; nous ne voyons donc pas le pouvoir central employer,
après l'envoi des lettres de convocation, des moyens illégieuix ou
violens pour obtenir l'élection de tel ou tel candidat. Toutefois, pen-
dant les guerres de religion, les efforts des Guises et plus tard des li-
gueurs se manifestèrent en 1588 comme en 1560; les récits protes-
tans nous ont laissé la trace des efforts acc(miplis pour écarter les
députés de la nouvelle religion; néanmoins nous ne trouvons pas
d'indice d'une action exercée par le chancelier : tout au plus en 1483
rencontroQs-nous une lettre du roi, écrite sous l'inspiration d'Anne
de Beaujeu pour recommander deux personnages connaissant a mieux
que tout autre le fait et les intérêts de la province. » En 161A, Marie
de Médicis écrivit de nombreuses lettres, mais aucune ne contient
de recommandation directe et personnelle. Craignant avant tout le
succès des princes, elle se borne à prier les villes d'envoyer des
« gens affectionnés au service du roy. »
V.
Après avoir suivi la marche des élections générales^ en laissant
de côté les exceptions pour ne point accumuler les détails, il est bon
de dire quelques mots des usages particuliers à certaines provinces,
et surtout d'examiner ce qui se passait dans les pays d'états. Là du
moins les convocations ne surprenaient personne : les délibérations
communes étaient la forme habituelle de l'administration publique;
une délégation permanente représentait l'autorité d'états périodi-
quement assemblés. Il n'est donc point surprenant que les états
aient de bonne heure revendiqué le droit de choisir dans leur sein
les députés de la province; mais le pouvoir royal ne vit pas sans
inquiétude les bailliages destitués du droit d'élection. 11 i^-éférait
des députés issus d'assemblées électorales fractionnées à ces puis-
sans délégués parlant au nom d'une assemblée d'états et aussi ca-
pables d'apprendre aux états-généraux conunent on refusait l'impôt
que de remporter dans les états particuliers un peu de cette irrita-
tion que la fin des sessions laissait toujours dans le cœur des députés.
La royauté ne s'empressa donc pas de reconnaître aux pays d'états
le droit de députer en corps; elle s'adressa directement à ses baillisw
Nous en retrouvons à la fin du xv* siècle un frappant exemple. Le
8 décembre 1483, les états du duché de Bourgogne étaient réunis
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«
LES ÉLECnONS AUX ETATS-G^fÉRÂUX. 6A7
à Beaune pour entendre le rapport du théologien Jean de Cirey,
abbé de Cîteaux, envoyé auprès d'Anne de Beaujeu pour réclamer
du nouveau roi une confirmation des anciennes coutumes. L'ambas-
sadeur insiste dans son récit sur la nécessité de défendre les privi-
lèges de la province dans la prochaine assemblée des états-géné-
raux. Rappelant que la réunion était prochaine, et que tous les
baillis du duché avaient reçu du roi l'ordre de faire choisir les dé-
putés par bailliage, il demanda s'il n'était pas préférable d'élire les
députés dans l'assemblée des états et si l'unité du mandat ne don-
nerait pas aux représentans de la province plus de force pour résis-
ter àla pression des conseillers du prince. Cette proposition fut votée
à l'unanimité, et on procéda sur-le-champ au choix des députés. Rien
n'indique un vote séparé des trois ordres. L'abbé de Cîteaux rap-
porte, dans la relation encore inédite d'où nous tirons ces détails (1),
qu'il fut élu, non-seulement par les ecclésiastiques, mais par tous
les assistans. Ainsi dès la fin du xv* siècle nous sommes certains
par ce témoignage que le besoin d'assurer une plus grande autorité
aux députés avait conduit les provinces qui possédaient des états à
ne pas renvoyer aux bailliages le choix de leurs mandataires, comme
l'aurait souhaité le pouvoir royal.
Ce que la Bourgogne faisait quelques années à peine après sa
réunion, le Languedoc le pratiquait depuis de longues années. Sous
Charles VII, lorsque le petit roi de Bourges errait en quête de soldats
et d'argent, les états du Languedoc, assemblés à Carcassonne, choi-
sissaient les députés qui devaient porter au roi les généreux témoi-
gnages du dévoûment de la province à l'unité nationale (21 sep-
tembre 1425). Trois ans plus tard, c'est également dans l'assemblée
de Beziers que les états du Languedoc (1428) choisirent les dépu-
tés qui devaient se rendre à Chinon et voter dans un admirable élan
de patriotisme les secours qui allaient contribuer matériellement au
salut de la France par la délivrance d'Orléans.
De tels exemples nous suflSsent : au xv* siècle, les. plus vieilles
provinces comme les plus nouvellement réunies à la couronne,
quand elles possédaient des états, choisissaient leurs députés dans
le sein de ces assemblées. Cet usage, qui s'appuyait sur une si an-
cienne tradition, suivit la destinée des états particuliers. Il survé-
cut dans les pays où le patriotisme provincial avait maintenu les
états contre les efforts de la royauté. Il s'affaiblit ou s'effaça dans
les provinces qui tenaient irrégulièrement les sessions ou qui crai-
gnaient d'entrer en lutte avec le pouvoir central. La Bourgogne,
dont nous venons de remarquer la fermeté, obéit en 1560, et, si
elle députa en 1576 au nom de la province, elle ne réussit point à
(1) Manuscrit de la Bibliothèqae nationale. F. franc, n* 16,248.;
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6A8 BETCE DES DEUX MONDES.
ressaisir complètement son ancien privilège. Le Dauphinè continua,
durant tout le xvi* siècle, à députer en corps, mais le Languedoc
accepta les assemblées de sénéchaussées; il prit, il est vrai, une
double garantie qui do;inait un caractère spécial à ses élections : un
syndic élu par les états assistait à l'assemblée nationale pour y veil-
ler aux intérêts généraux de la province. En outre à aucune époque,
même au xvi* siècle , le Languedoc ne laissa périr l'ancien ac-
cord entre les ordres , qui avait donné après la mort de Louis XI
Ta^emblèe la plus unie qu'ait connue notre histoire. Daps les sé-
néchaussées du Languedoc, les délégués élus dans les villages s'as-
semblaient au chef-lieu du diocèse. Sous la présidence de l'évéque,
les ecclésiastiques et les nobles se réunissaient au tiers-état, repré-
senté par les consuls des villes principales et par les députés des
divers consulats. C'est là que les trois ordres désignaient en com--
mun leurs délégués. Ceux-ci se rendaient à l'appel du sénéchal à
Toulouse ou à Carcassonne, où les députés étaient élus par l'en-
semble des assistans confondus sans distinction d'origine. Les ordres
ne se séparaient que pour la rédaction des cahiers, qui étaient dres-
sés par des commissaires.
 l'autre extrémité de la France se retrouvait le même usage :
c'était, au nord, le seul exemple d'élections faites en commun. A
Troyes, par une tradition que nous devons rattacher au souvenir
des états de Champagne, l'assemblée préparatoire, aussi bien que
l'assemblée de bailliage, comprenait les trois ordres, et les délégués
ainsi que les députés étaient désignés par l'ensemble des électeurs,
qui écrivaient sur le même bulletin les noms des ecclésiastiques, des
nobles et des membres du tiers-état qu'ils entendaient élire.
La forme suivie pour l'élection variait suivant les états provin-
ciaux. Tantôt les députés étaient élus par chacun des ordres déli-
bérant et votant séparément, tantôt ils étaient choisis par les trois
ordres réunis en commun. Par ce dernier mode d'élection, les états
obtenaient des députés moins dociles aux passions exclusives de
leur ordre et plus animés de l'esprit général de la province. Cet at-
tachement aux privilèges locaux, cette sorte de fierté provinciale
est très sensible dans les rapports des états particuliers avec l'as-
semblée des états-généraux. Nous en avons trouvé plus d'un témoi-
gnage dans la matière qui nous occupe, mais celui que nous offi^
la Bretagne n'est pas le moins digne d'être cité. Plus attachée qu'au-
cune autre partie du royaume aux vestiges de son indépendance,
et trouvant dans la tenue régulière de ses états la meilleure garan-
tie du maintien de son administration locale, la Bretagne s'inquié-
tait peu de jouer un rôle aux états-généraux, et d'exercer sur le
gouvernement de la France une influence qui n'eût été pour elle
d'aucun profit. Elle envoyait aux états moins des mandataires que
LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. 640
des ambassadeurs chargés de garder une attitude discrète, d'obser-
ver avec soin, et de ne sortir de leur réserve que si des prétentions
imprévues venaient à menacer la province. Pour remplir une telle
mission, il fallait des députés qui fissent plier les intérêts de leur
ordre devant les intérêts généraux de la Bretagne. N'est-ce pas
ainsi que , par une étrange interversion des rôles , chaque ordre
était exclu du droit d'élire ses propres mandataires? Les 'procès-
verbaux des états de Bretagne nous montrent qu'en 1614 aussi bien
qu'en 1576 les députés du clergé furent choisis par le tiers et
la noblesse, pendant que les députés de la noblesse étaient élus
par l'église et le tiers, et que ceux du troisième ordre se trouvaient
désignés par les suffrages des nobles joints au clergé. C'est ainsi
qu'en face du reste de la France les Bretons entendaient choisir des
députés formant un corps unanimement dévoué aux intérêts géné-
raux de la province.
Il y avait des pays d'états où l'élection prenait des formes plus
solennelles. Il semble que certaines assemblées n'aient pas cru pos-
séder une suffisante autorité, et qu'elles aient jugé nécessaire d'ap-
peler en réalité la province entière autour d'elles. En Provence, il
se tenait des états pléniers. Aux états ae joignaient les plus notables
personnages de chaque ordre, qui constituaient de la sorte une as-
semblée considérable des principaux habitans de la province. C'est
dans le sein de cette nonibreuse réunion qu'étaient choisis les dé-
putés et que les doléances se trouvaient débattues et arrêtées.
La forme de l'élection influa puissamment sur les choix. Tandis
que le tiers-état réuni dans les assemblées de bailliage envoyait le
plus souvent des députés pourvus d'un office de judicature ou de
finance, dans les pays d'états le troisième ordre se faisait représen-
ter par des consuls, des échevins, des bourgeois. En 1614, les états
de Dauphiné et de Provenoejn' élurent pas un seul officier du roi.
Avec la décadence des états provinciaux, l'élection des députés
tendit à passer de plus en plus dans les assemblées de bailliage.
,Ce mouvement fut si marqué qu'avant les états-généraux de 1789,
dont nous ne cherchons point à décrire ici les élections, le roi put
donner ce mode uniforme à toute la France pour le choix des dépu-
tés. La résistance de la noblesse de Bretagne et des corps privilé-
giés sur quelques autres points du royaume n'entrava pas un instant
les élections générales, tant l'assemblée des trois états du bailliage,
dont nous avons observé les premiers exemples en 1483, représen-
tait exactement les vieilles et populaires traditions du royaume.
Ainsi, de 1302 jusqu'aux derniers états-généraux de la monar-
chie, nous avons suivi les faits, puis les principes qui dominèrent
le système de la représentation politique. Après avoir vu sortir l'é-
lection des monastères, l'avoir vue s'étendre aux villes, puis gagner
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650 RETUE DES DEUX MONDES.
enfin la noblesse, nous avons remarqué comment ce mode identique
de délégation avait amené les trois ordres à procéder simultanément
au choix de leurs députés. De là à l'élection en commun il n'y avait
qu'un pas. La fin du x?® siècle nous le montre franchi et nous atteste
que la royauté accepta sans réserve ce progrès; puis Taccord si heu-
reusement formé entre les ordres vint à se rompre pour le malheur
de notre histoire ; l'unité de l'assemblée de bailliage ne demeura
qu'une apparence : en réalité, elle se brisa, comme les états-géné-
raux, en trois parties, presque toujours séparées et trop souvent en-
nemies. En certaines provinces, l'ancienne harmonie prévalut et
parvint à se maintenir, mais ces exceptions fort rares ne servaient
qu'à faire ressortir la division des ordres, qui était entrée comme
une règle dans les mœurs publiques, et qui ne devait périr qu'au
moment où tous les principes du gouvernement seraient ébranlés.
Quel que soit l'intérêt qui s'attache à la forme du vote, ce n'est
point là qu'est l'originalité réelle des élections aux états-générauï.
L'électeur, en se rendant aux as semblées préparatoires , songeait
bien moins à la feuille sur laquelle il allait inscrire le nom du .dé-
puté qu'aux remontrances à faire voter par l'assemblée. Oublioas
donc un instant l'isolement si funeste des classes, et ne nous lassons
pas de rappeler au terme de cette étude quelles étaient les sources
de ces grandes doléances dont la rédaction collective mettait en
jeu tous les élémens qui composaient l'ancienne Fraace. Il n'y avait
pas un gentilhomme qui n'eût été convoqué au chef-lieu du bail-
liage, pas un curé qui n'y eût été appelé, pas une abbaye, pas un
chapitre sans représentant attitré. Le troisième ordre y paraissait
par une série de délégués qui tiraient leur pouvoir des assemblées
de village, où tout habitant avait eu le droit d'apporter ses vœux et
de produire ses plaintes. Dans les villes, les paroisses, les commu-
nautés de métiers, les si mples particuliers même adressaient des
mémoires et des remontrances. Ainsi de toutes parts les hat»tans,
quelles que fussent leur qualité et leur origine, étaient admis à faire
parvenir au roi l'expression de leurs sentimens.
En résumé, point de théorie sur le vote illimité, le scrutin réservé
à une élite et le droit de vœu universel, voilà les principes que nous
pouvons dégager de cette multitude de faits. En présence d'une pa-
reille franchise, qui ouvrait une si libre carrière aux prières et aux
plaintes de la nation, comment s'étonner quand on entend murmu-
rer au milieu des déceptions et des maux de toute nature cet appel
incessant à une tenue d'états-généraux qui demeura pendant quatre
siècles l'espérance de ceux qui souffraient et le cri de tous les op-
primés?
George Picot.
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LE
SALON DE 1874
Si par hasard notre civilisation venait à disparaître dans quelque
grand cataclysme, sans laisser derrière elle ni documeas écrits, ni
traditions verbales, et si la destruction s'arrêtait par miracle à la
porte de l'exposition des beaux-arts, les historiens et les archéolo-
goes qui viendraient en explorer les ruines n'auraient pas besoin
d'autres témoignages pour ressusciter la société coatemporaine, et
pour en tracer un portrait fidèle aux génératioDs suivantes. La cri-
tique moderne, si ingénieuse à reconstruire les civilisations mortes,
trouverait cette tâche comparativement bien facile, et dédaignerait
peut-être de s'en occuper. Ce ne serait point en effet sur de simples
indices, sur des renseignemens obscurs, qu'elle aurait à former des
hypothèses plus ou moins aventureuses ; elle aurait sous les yeux
la réalité même et, pour ainsi dire, la représentation vivante des
idées de notre temps. Or il est souvent plus commode d'avoir à de-
vinar qu'à comprendre, et il pourrait fort bien arriver qu'en pré-
sence de tant de témoignages minutieux et irrécusables de nos sen-
timens et de nos idées, de nos goûts et de nos mœurs, de nos vices
et de nos vertus, de nos modes et de nos ridicules, à la vue de cet
art éclectique, exotique et cosmopolite, que le besoin de la nou-
veauté ou le plaisir du scandale entraîne si souvent en dehors des
voies naturelles, les critiques de l'avenir éprouvassent quelque em-
barras à en déterminer les véritables tendances et à distinguer ce
qu'il y a d'artificiel ou de sincère dans les idées dont il est V ex-
pression.
Tel est l'embarras que nous éprouvons pour notre part en parcou-
rant le Salon. Nous y reconnaissons l'image de la société contem-
poraine; il nous semble que nous passons en revue toutes les idées
de notre temps. Seulementi lorsque nous cherchons' ensuite à ré-
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052 REVUE DES DEUX MONDES.
sumer ces impressions diverses pour en extraire une opinion pré-
cise sur le caractère de l'art contemporain ou un jugement arrêté
sur son avenir, nous tombons dans l'incertitude et dans la con-^
fusion. Au milieu de tant de systèmes opposés, de tant d'écoles
différentes, dans ce chaos de vulgarités prétentieuses et de ba-
nalités estimables, où perce à peine de loin en loin un talent
vraiment original, on se demande à qui l'on doit croire. Le bioi
et le mal se mêlent si étrangement, les traditions durent si peu
de temps, les nouvelles écoles sont si vite florissantes et si vite
frappées de stérilité, que parfois il est difficile de dire de quel
côté est la décadence et dans quel sens est le progrès. La mo-
bilité^ l'incohérence, l'indiscipline, le charlatanisme, le défaut de
fixité dans les traditions et dans les doctrines, paraissent être le
seul caractère de l'art contemporain, comme ils sont, à ce qu'on as-
sure, celui de la société contemporaine.
Ne nous arrêtons pas à ces apparences décourageantes. Au fond,
la critique d'art n'a jamais été plus intéressante que dans ce mo*
ment de crise où l'art se disperse dans tous les sens, à la recherche
d'un progrès encore mconnu. Ses entreprises même les plus infruc-
tueuses et les plus téméraires, ses tentatives de renouvellement ou
de résurrection les plus malheureuses, ses affectations exagérées
d'indépendance à côté de ses imitations serviles, ses essais de bru-
talité révolutionnaire et ses réactions froidement dogmatiques, tous
ces efforts désordonnés pour s'ouvrir des horizons nouveaux, toute
cette agitation un peu anarchique et jusqu'à présent assez stérile, y
ajoutent au contraire un intérêt de plus : elles éveillent la curiosité,
elles ouvrent la porte à l'espérance; elles montrent dans tous les
cas l'inquiétude qui travaille nos artistes, le désir du mieux qui les
tourmente et qui parfois les égare. Nous parviendrons peut-être à
démêler, par une attentive observation des faits, quelle est aujour-
d'hui celle des branches de l'art qui résiste le mieux à la mauvaise
influence des mœurs, et à laquelle nous devons attacher nos der-
nières espérances d'avenir.
I.
II ne faut pas se le dissimuler, la civilisation moderne n'est pas
un milieu favorable à l'éclosion du grand art. Il y a longtemps
qu'on se demande à quoi tient sa décadence et qu'on avise pédan-
tesquement aux moyens de le faire refleurir. On a pour cela des
recettes particulières, des procédés de culture infaillibles, et l'on
s'en!prend à l'administration, comme si elle pouvait faire des mira-
cles. Si le grand art dépérit, c'est qu'il n'y a pas de grandes idées
pour le nourrir, c'est que les dehors vulgaires, les habitudes frivoles
UB SALON DE 187i. 653
OU mercantiles, le tour d'esprit sceptique et positif de notre société
bourgeoise, n'ont rien qui échauffe l'imagination poétique, et qui
puisse inspirer aux artistes, avec l'ambition des grandes entre-
prises, le dévoûment et la conviction nécessaires pour les mener
à bonne fin.
Cette réflexion s'impose à l'esprit, lorsqu'en parcourant nos expo-
sitions annuelles on y cherche de préférence les œuvres sérieuses
et sévères. Les tableaux de style ou soi-disant tels sont assez nom-
breux cette année, et il n'est pas impossible que les encouragemens
officiels soient pour quelque chose dans cette abondance apparente.
II y a dans l'art, comme dans la politique, une espèce de parti légi-
timiste qui invoque le principe de l'autorité traditionnelle, et qui
en conserve pieusement le dépôt. Ces classiques obstinés demeu-
rent vaillamment sur la brèche, et cela est d'autant plus méritoire
qu'ils ont peu de chose à attendre de la faveur publique. Les com-
mandes de l'état sont habituellement leur seule récompense, et
l'espérance de trouver un refuge à l'Institut reste leur unique con-
solation. Il y a quelques années, les deux plus grands maîtres de
cette école, .Ingres et Flandrin , vivaient encore, et l'éclat de leur
vigoureuse vieillesse cachait la médiocrité de leurs successeurs. Où
sont aujourd'hui leurs descendans? On a quelque peine à les recon-
naître, car on ne trouve plus guère, à la place laissée vide par
ces deux grands noms, que quelques fabricans corrects comme
M. Bin, quelques habiles faiseurs d'images comme M. Lazerges,
quelques décorateurs négligens comme M. Puvis de Ghavannes, et
quelques mythologues entêtés comme M. Picou.
Est-ce M. Bin qui est aujourd'hui leur chef? On serait presque
tenté de le croire, à voir sa fécondité pleine d'assurance et ses pro-
cédés imperturbablement académiques. A coup sûr, s'il n'est pas le
chef de l'école classique, il est un de ceux qui en gardent le mieux
la tradition et dont elle a le moins à rougir. On ne saurait en effet
reprocher à M. Bin de ne pas cultiver la grande peinture. La gran-
deur est précisément son fort; nous voulons parler de ce genre de
grandeur qui réside surtout dans les dimensions. Il se plait aux
peintures colossales , aux toiles prodigieuses et cependant à peine
assez vastes pour contenir un ou deux personnages gigantesques,
qu'il baptise au hasard de quelque nom pris dans Homère ou dans
Eschyle^ M. Bin n'est pas seulement un classique; il appartient,
pourrait-on dire, à l'école cyclopéenne. Il entrevoit le génie de la
Grèce, le plus humain, le mieux équilibré, le mieux proportionné
qui fut jamais, à travers les fantaisies monstrueuses de la mytho-
logie indienne ou à travers les exagérations enfantines des contes
de Perrault. Dans son naïf désir de faire grand, il se livre à des am-
plifications démesurées, obtenues le plus souvent par des moyens
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ttd REYUX DES DEUX UQiSDiS.
mécaniques, — d'ailleurs dessinateur habile, possédant à fond les-
principes de son art, connaissant sur le bout du doigt les propor-
tions réglementaires de la figure humaine, appliquant sa scienee,
presque sans efibrt, à toutes les attitudes et à tous les sujets. G^ie
année, sans descendre tout à fait de l'olympe, il daigne re?eoir à
des dimensions plus modestes. La Venus Astétrtéy se promenant sur
les vagues et tordant ses dieyeux roux au-dessus de sa télé de se&
deux bras académiquement repliés^ manque d'élégance et de finesse
autant que de fermeté vraie; elle ne manque pas d'une eertaine
majesté pesante qu'elle doit à sa correction et à sa froideur môme.
Est-ce M. Puvis de Ghavannes que nous allons saluer dief d'é-
cole? Nous avons déjà dit ce que nous pensions de ce maître. En
fait de grandeur, il ne le cède pas à IL Bin; en fait de dessin, il est
loin de l'égaler; en fait d'invention et de compositian, il se contrite
k peu de frais, et il prend trop volontiers ses intentîoifê à peine
ébauchées pour des réalités achevées. Il n'a ni la eonsciendeuae
exactitude du falnricant honnête et laborieux, ni le génie et la coo-
vJctioQ qui se plaisent à dominer 1^ obstacles. U ne semble s'èlre
adonné à la grande peinture allégorique qu'afin d'échapper aux ezî-^
gences d'une fidèle imitation de la nature. Pour se dispenser] de
donner un corps aux ombres étriquées qu'il promène à travers ses
toiles, il les délaie dans un bad^eoa blafard où les fcmnes s'éva-
nouissent et s'éteignent. D'ailleurs le sentiment de l'action lui manque
OHume la précision de la forme; les seuls sujets qui lui convienneat
sont ceux où le mouvement languit, où la pœsée s'endort et oà
l'imagination décorative prend le pas sur l'action dramatique.
Charles Martel sawse la chrétienté à la bataille de Poitiers. A
en ji^er par ce titre, on s'attend à voir quelque magnifique mêlée^
comme la bataille de Constantin contre Maxence, ou qudque'ma-
jestueuse ordonnance triomphale, comme c^ admirable dessin de
Decamps qui représente la Prise de Jéricho. Yain espmrl Ge^n'est
qu'une grande Unie plate et brouillée, au milieu de laquelle le hé-
ros, bardé d'une armure cotonnaise, assis sur un cheval de carton
qui s'écrase de son propre poids, lève son marteau vers le del d'un
geste qui rappelle les cérémonies maçonniques; derrière lui, ses
chevaliers, pressés confusément, forment une masse lourde et pâ-
teuse qui semble fondre à vue d'œil ; en face, un groupe étriqué [de
prélats et d'h(xnmes d'église s'allonge en tranche au bord du cadre^
trop restreint pour le contenir ; au premier plan, un autre groupe
cmifus, raide et disgracieux, représente des prisonniers accroafHS-
auxquels de maigres et charitables femmes offrent pieuselhient à
boire. Non vraiment, ce n'est pas non plus M. de Ghavannes^quijre-
lèvera la grande peinture en France.
Yoici du moins un élève authentique d'une grande école ; c'est
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1
I£ SALON DE 187A. 055
H. de Vignon, qui fit jadis ses premières armes dans Tatelier de
Léon Gogûiet. Léon Gogoiet fut le dernier rejeton de cette école
académique du premier empire, qui avait de si nobles qualités au
milieu de quelques ridicules. Il en avait l'emphase dramatique, la
solennité un peu tendue, la grandeur voulue, mais réelle; on pour-
rait dire de lui que c'était un David ou un Girodet romantisé.
On sent l'imitation du maître dans l'immense toile que M. de Vi*
gnon expose sous le titre de Funérailles de Pompée; on ne la sent
même que trop. L'auteur est trop préoccupé de s'approprier cette
sobriété sévère qui donne un tel aspect de grandeur k la solitude du
Mdtrius assis sur les ruines de Carùvage. Chose triste à dire, quand
même H. de Vignon ferait revivre sous son pinceau quelque chose
du génie de ses devanciers, il trouverait aujourd'hui peu d'admira-
trars. Les contanporains de Talma sont démodés et dépaysés parmi
les auditeurs de Barbe-Bleue et de la Belle Hélène.
On s'en aperçoit à chaque pas. Tantôt c'est la Gloire posûmme
de M. Baader, oeuvre abstraite et glacée d'un artiste dont le talent
s'épuise à lutter contre l'indifférence du public T^mtôt c'est le Ua-
riage de la Vierge de H. Lek>ir, tableau harmonieux, élégant et sy-
métricpie, qu'entoure une épaisse atmosphère de convention et de
froideur. Tantôt c'est la frise où M. Ehrmann nous déroule l'histoire
de l'art dans un style de bas -relief qui rappelle celui de M. Gleyre,
son maître. Tantôt c'est M. Hennebicq, un honune de talent-, qui
taille bravement sa toile en pleine histoire romaine, et qui nous r^
présente, d'après Tacite, une Messaline sortant de Rome sur la char-
rette aux ordurea, au milieu des huées de la populace; cette toile a
de la vigueur et une certaine gravité imposante qui rappelle de loin
les grandes scènes romaines de Court et de LetÛère; mais l'action
en est languissante et d'un sentiment presque découragé. Tantôt
c'est M. Picou , qui lui du moins n'est pas accessible au décourage-
ment, et qui s'obstine à nous étaler, dans un paysage de plâtre et
de carton peint, une troupe de nymphes en papier mâché, coloriées
avec de la brique pilée et peinturlurées de draperies criardes; elles
s'enfuient en gambadant lourdement devant un petit Cupidon qui
leur décoche des flèches du sein d'une auréole jaune; ces malheu-
reuses filles ressemblent à ces poupées de carton sur lesquelles les
marchandes de modes essaient les chapeaux de femmes; on ne s'ex-
plique pas, à voir la mollesse de leurs membres ronds et engorgés^
comment elles peuvent bondir à une aussi grande hauteur; leurs
ffiouvemens sont figés comme ceux des figurantes que l'on suspend
au-dessus du théâtre, attachées à des fils de fer invisibles. Décidé-
ment la rentrée en scène de M. Picou ne sert qu'à nous présenter
en sa personne la triste image de la décadence de l'école dont il 4t
^té lui-même une des plus brillantes eq)éraiices.
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656 BEYUE DES DEUX MONDES.
Le tableau de M. Blanchard, Uyla$ entraîné par les nymphes,
contraste heureusement avec les marionnettes de M. Picou. Là du
moins, faute d'un sentiment très pur et d'une exécution très ferme,
le classique est vivifié par un naturalisme sincère et par une intel-
ligence délicate des symboles de la mythologie païenne. Au bord
d'une rivière tranquille et profonde, sous de frais et ténébreux om-
brages, le jeune homme se couche sur la berge et se penche au mi-
lieu des grandes herbes, en s'accrochant à un vieux tronc d'arbre
qui surplombe au-dessus des eaux. Tandis qu'il remplit sa crudie ou
plutôt son urne, les nymphes aux formes ondoyantes, aux yeux noirs,
profonds et perfides, sortent de leurs retraites obscures et cherdient
à l'attirer doucement en lui soufflant au visage la délicieuse fraî-
cheur de leurs ondes. Elles le séduisent par leurs caresses plutOt
qu'elles ne l'enlacent de leurs embrassemens. L'une se soulève au:-
dessus de l'eau, légèrement suspendue à une guirlande de lierre,
et elle passe doucement sa froide main sous le menton de l'adoles-
cent fasciné; l'autre, nonchalamment renversée en arrière, se laisse
flotter à la surface de l'eau comme une fleur de nénufar blanc; du
bout de sa main négligemment étendue, elle effleure à peine le
bras de sa victime, qui frémit de ce contact voluptueux et léger.
La mythologie ainsi comprise est encore de notre temps^ car elle
n'est que l'interprétation animée du langage de la nature, et elle
prête pour ainsi dire un corps au paysage, dont nous n'avons pas
encore cessé de comprendre et d'admirer les beautés.
La religion va-t-elle au moins nous ofiQrir une source d'inspira-
tions plus sincères? Gomme on devait s'y attendre, en ce temps de
réveil religieux et de réaction cléricale, les tableaux de dévotion
sont assez nombreux ; mais il y a peu de religion dans ces tableaux,
et le peu qu'ils en contiennent est tout à fait à la mode du jour. Us
ne resphrent, pour la plupart, qu'une piété bourgeoise et affadie
ou une dévotion de commande, qui dégoûte plus qu'elle n'émeut.
Malgré les miracles et les pèlerinages en vogue, il est visible que
le sentiment religieux manque aujourd'hui de profondeur; il n'a
plus ni cette énergie austère qui engendre les grands dévoûmens,
ni cette grandeur poétique et naïve qui produit les chefs-d'œuvre.
La religion, soit dit à notre honte, est pour la plupart de nos con-
temporains une convenance officielle et un moyen de parvenir. Plus
elle se répand en pratiques insignifiantes et en manifestations théâ-
trales, plus elle tourne au pharisaîsme prosaïque et utilitaire. La
plupart des hommes qui étalent aujourd'hui leurs croyances le font
surtout par intérêt ou pu: système; les plus convaincus le font pour
l'exemple et pour l'effet qu'ils espèrent produire. II en est à peu
près de même de ceux de nos artistes contemporains qui se sont
adonnés particulièrement au genre religieux. Nous ne les accusons
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LE SALON DE 1874. 657
pas d'hypocrisie, — la foi de l'esprit est inutile là où celle de l'imagi-
nation suffit, — mais ils ont respiré l'air de la société incrédule où ils
virent. Les uns sont de simples artisans qui exercent un métier, les
autres sont des médiocrités qui se gourment et des spéculateurs en
gravité pharisienne; les meilleurs se livrent à des résurrections sa-
vantes, à des imitations composites des anciens modèles. Quelques-
uns, arrivés à un rang élevé dans l'école, se croient tenus d'aborder
les sujets religieux pour soutenir leur rang, comme ces fonction-
naires ou ces seigneurs de village qui se croient obligés, pour l'hon-
neur de leur nom, de marcher en tète des processions de leur pa-
roisse. Ils prennent alors un air de parade et d'emphase à travers
lequel ils laissent percer une certaine n^ligence de manières qu'ils
prennent pour de la dignité.
Voyez par exemple les Quatre Êvangélisies de M. Monchablon :
quelle désinvolture I quelle insouciante aisance! quel style de fio-
ritures calligraphiques! — Voyez Xt^Stabat Mater de M. Lazerges :
quelle adresse banale et facile! quel superbe dédain du modèle!
quel talent de se mettre à côté de la nature et de la représenter à
peu près, sans la copier! Cette peinture blême, amollie, sans mus-
cles, sans vigueur, ces chairs de cire transparente et fondante, ce
elair-obscur à e£fet qui enveloppe la scène et fait saillir les figures,
tout dans ce tableau raconte la fabrication savante exécutée , sui-
vant un type convenu, par une main qui n'hésite plus jamais. Et le
Saint Laurent martyr de M. Lehoux? Celui-ci du moins dessine
avec une certaine vigueur et n'en épargne pas l'étalage ; sa toile
est un entassement confus de raccourcis brutaux , de gestes vio-
lons, un fouillis hurlant de jambes, de bras, de torses et de têtes
qui se contournent à grand renfort de muscles, sans harmonie, sans
style et sans dignité. — Hélas! il n'est pas jusqu'à H. Cabanel lui-
même qui, malgré ses éminentes qualités, ne mérite d'être rangé
cette année parmi les fabricans habiles avec son Saint Jean-Baptiste
maladif et étriqué, qui semble avoir subi l'influence de la Malaria
de H. Hébert. Sans doute, le jeune prophète en est à « sa première
extase; » depuis qu'il s'est retiré dans le désert, il a jeûné, il a
veillé ; le rocher contre lequel il s'est blotti doit être une couche fort
incommode, et l'expression ^arée de son regard, la mine. inquiète
et fiévreuse de sa tête brune qu'il incline languissamment sur ses
mains croisées, sont bien d'un ascète réduit à se nourrir de saute-
relles; mais pourquoi faut-il que de pareilles idées se présentent
involontairement à l'esprit du spectateur? Pourquoi l'homme de
Dieu est-il accroupi dans cette posture misérable, qui fait ressortir
les angles de sa charpente chétive et les os dénudés de sa jambe
maigre? A quoi rime en peinture cette espèce de réalisme analy-
TOMB m. — 1874. 45
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658 BEVUE DES DEUX MONDES,
tique, qui appauvrit un sujet à force de le creuser? Ce tableau
restreint, dont tout l'intérêt se concentre dans une seule figure,
exigeait, soit plus de majesté d'attitude, soit plus de noblesse d'ex-
pression; tel que le voilà, il ne sert qu'à marquer toute la distance
qui sépare, en fait d'art, les créations abstraites du raisonnement
des créatures vivantes de l'imagination et de la foi.
Nous préférons, à tout prendre, la Madeleine dans le disert de
H. Henrer. Voilà du moins un tableau simple et sans intentions
raffinées I Cette extrême simplicité, qui est son défaut, est en même
temps son plus grand charme. La pécheresse repentie est assise om
plutôt à demi couchée contre un rocher, dans une attitude un pea
raide, un peu insignifiante, mais profondément naturelle. Son corpB
blanc et nacré, ceint d'une draperie bleue, est peint de cette touche
grasse et fondue, il se modèle avec cette suavité puissante et avec
cette science du clair-obscur qui fait songer, quand on regarde les
tableaux de M. Henner, à certaines figures de Gorrége. Les mains
jointes devant elle, elle ferme les yeux et s'endort de l'air calme
et douloureusement recueilli d'une femme qui a beaucoup pleuré.
Ce n'est pas sa faute si elle a les formes un peu lourdes et vu!*-
gaires du modèle à la ressemblance duquel elle est faite. — Le Ban
Samaritain^ du même auteur, est conçu dans le même sentiment.
Peint dans une gamme discrète et pâle, presque dans le ton d'une
grisaille, les nus y ont cependant un éclat paisible et une sorte de
rayonnement lumineux. Le blessé est étendu tout de son long, dans
une attitude assez gauche, la tête renversée, les jambes en l'air, le
visage exsangue, plongé dans un évanouissement douloureux qui
ressemble à la mort. Le Samaritain se penche sur lui maladroite-
ment, entortillé dans une couverture qui parait gêner beaucoup ses
mouvemens et sous laquelle on ne devinerait pas de corps, s'il n'en
sortait un bras lourd et disgracieux. Tout rdfet du Ubleau réside
dans la figure abandonnée du mourant, qui, malgré quelques im-
perfections, notamment dans le dessin des jambes, est vraimoit fort
belle et fort expressive. Si nous osions défmir le talent de M. Hen-
ner, nous dirions que c'est un peintre de naissance plutôt qu'un
artiste accompli; c'est positivement un descendant de Corrége, moins
le génie.
Le David de M. Delaunay ne pèche ni par l'extrême simplicité
de M. Henner, ni par l'extrême subtilité de M. Cabanel. C'est un
pastiche de Dubois transposé en peinture. 11 s'avance vers le spec-
tateur, un immense glaive sur l'épaule, élevant triomphalement de
l'autre main la tête coupée de Goliath. La jambe gauche, qui reste
en arrière, semble chercher, pour s'y poser, cette tête qui n'est plus
là, et l'on ne sait trop conmient elle s'appuie sur le sol qui fuit d^-
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LE SALON DE 187A. 669
rière elle. Cette figure, quoique fermement dessinée, est d'un t^spoct
anguleux et étriqué. Le fond est meublé d'un côté par un groupe de
soldats sonnant de la trompette , de l'autre par un cayalier bardé
de £^, à moitié engagé dans un pli de terrain. Aucune pensée in-
téressante, aucune poésie pittoresque ne se dégage de cette toile,
œuvre froide et déclamatoire d'un talent qui se néglige.
Enfin voici la Saiide Famille de IL Humbert. Ici du moins nous
respirons à l'aise et nous pouvons nous arrêter à loisir. Cette t(Âle,
d'un style un peu travaillé, n'en a pas moins une franchise virile et
une fierté d'aspect vraiment magistrale; c'est incontestablement le
meilleur tableau religieux du Salon. La scène est une de ces cam-
pagnes romantiques où les vieux maîtres italiens aimaient à placer
leurs images saintes. La Vierge est, comme les madones de Pérugin,
assise sous un dais qui coupe le paysage en deux compartimens
^aux. Droite, él^ante, impérieuse, presque hautaine sous sa ciq)e
rouge et dans sa robe rouge, elle jette sur le spectateur un regard
à la fois méditatif et dédaigneux, un de ces regards devant lesquels
on s'incline, quoiqu'im ne puisse pas les rencontrer en face. De sa
main fine et noblement effilée, elle entoure et soutient son fils, qui
se dresse luinnème en souriant avec une majesté précoce et natu-
relle. Cette femme aux yeux noirs, au teint brun, à la tète sévère,
au geste superbe, n'a rien des tendresses angéliques ou des miè-
vreries ravissantes des blondes et virginales madones de Raphaël
ou de Gorr^e. A vrai dire, ce n'est pas une vierge ni une mère,
c'est plutôt une reine, et c'est un prince de sang royal qu'elle pré-
s^ite à l'adoration des hommes. Reine, vierge ou mère, elle a un
«qpect surhumain qui subjugue, et cet aspect est d'autant plus sai-
sissant qu'il est presque impossible à définir. Elle mêle à la no-
blesse florentine quelque chose de la vigueur colorée des puissantes
madones du Titien, sinon même quelques nuances de l'expression
énigmatique et froide qu'on rencontre sur les figures de Léonard. Les
maîtres dont elle descend le plus directement sont Donatello et An-
dré del Sarto; encore ne se rattache-t-elle à ce dernier que par l'in-
termédiaire de son élève, le dur et fier Pontormo. Quand on a tant
de peine à trouver l'arbre généalogique d'une œuvre d'art, on est
bien près d'y reconnaître une création originale. Insisterons-nous
maintenant sur ses défauts? Lui reprocherons-nous une draperie
qui ne fait peut-être pas assez sentir le dessin du genou, la cuisse
et la jambe imparfaites de saint Jean -Baptiste, certains défauts
d'harmonie sensibles surtout à distance, et le barbouillage noirâtre
qui, à mesure qu'on s'éloigne, semble envahir la figure peut-être un
peu brouillée de l'enfant Jésus? Nous n'en avons pas le courage;
nous sommes trop heureux de saluer une belle œuvre et d'applaudir
à un grand talent qui rentre dans la bonne voie.
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Gcx)gle
6Ô0 R£VU£ D£S DKCX MONDES,
C'est presque un tableau religieux que le Sarpédon de M. Henri
Lévy. Tandis que M. Humbert donne à sa déesse chrétienne toute
la dignité d'une reine de l'olympe, M. Lévy mêle à la mythologie
païenne un je ne sais quoi de plus sentimental, de plus modenie et
pour ainsi dire de plus chrétien. Il est vrai que le sujet s'y prête,
et le bon Homère, à, qui M. Lévy l'emprunte, donne volontiers
aux dieux les tendresses avec les colères humaines. La Mort et le
Sommeil apportent à Jupiter le corps de son fils Sarpédon, tué au
siège de Troie. Au sein d'un nuage diapré, d'une couleur sombre
et mélancolique, qui par en bas traîne sur des montagnes noirâtres,
et par en haut touche aux portiques lumineux de l'empyrée, le corps
blanc du jeune héros s'élève, assis dans les bras des deux divinités
funèbres, et sa tête renversée se présente aux portes de l'olympe,
où Jupiter lui dépose un triste baiser sur le front. Oui certes, malgré
l'aigle, malgré la foudre, malgré la couronne royale posée sur sa
tête, il y a du père éternel dans ce roi des dieux, et c'est bien
ainsi qu'on pourrait concevoir, si le dogme chrétien le permettait.
Dieu le père accueillant dans ses bras son fils supplicié pour les
péchés des hommes. D'ailleurs le jeune honune, assis, les bras
pendans , renversé en arrière sur sa couche de nuées, est d'une
beauté un peu frêle, qui n'a rien de la vigueur païenne. La Mort,
reconnaissable à sa pâleur, & ses yeux fermés et à son carquois fu-
nèbre, ressemble plus à une déesse du sonuneil qu'à la divinité de
rÉrèbe. C'est encore moins le spectre dédiamé du moyen âge ou
le squelette fantastique de la danse macabre; c'est la mort telle
que l'entendait la sagesse païenne, la mort énigmatique et glacée,
mais sans hideux appareil et sans vaines terreurs, la mort, au sein
de laquelle on se repose comme dans le silence de la nuit. Quant
au génie du Sommeil, qui s'enlève l^èrement, les ailes déployées,
soutenant de ses genoux et de ses bras le nuage qui enveloppe le
héros, c'est peut-être la figure la plus achevée qui soit jamais sor-
tie du pinceau de M. Lévy. Cette fois plus de maigreurs maladives,
plus de sécheresses du modelé , plus de cercles noirs autour des
corps brillans; les personnages sont enveloppés dans la masse, et
l'air y circule. Si M. Lévy pouvait reculer de cent ans en arrière,
les grands peintres all^oriques du conunencement du siècle der-
nier reconnaîtraient en lui leur élève , si même ils n'étaient obligés
de le saluer quelquefois comme un maître.
IL
Nous sommes déjà loin de notre point de départ. Avec H. Hum-
bert, avec M. Lévy, avec M. Delaunay lui-même, nous avons glissé
du style académique dans ce qu'on appelait, il y a quelques an-
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ir
LE SALON DE 1874. 661
nées, le style romantique, et à ce contact de la pensée moderne
nous avons senti tout à coup Tart se réchauffer et s'épanouir. Pour^
tant le romantisme lui-même, qui a exercé autrefois une si grande
influence sur le goût français, est maintenant en décadence. Au
fond, Tart romantique n'a jamais pu devenir très populaire en dehors
des artistes et des lettrés; même au temps de sa plus grande pro-
spérité beaucoup de ceux qui l'admiraient sur parole avaient quel-
que peine à le comprradre et lui préféraient secrètement des iMina-
lités académiques, qui avaient au moins le mérite d'être claires. Le
romantisme a été l'instrument d'une révolution dans le goût public,
il ne pouvait pas en être le but : ce n'était qu'un effort pour rajeu-
nir un art pétrifié et pour introduire dans son domaine l'histoire et
la poésie modemes.iÀ mesure que la grande poésie s'éteignait,
le romantisme a faib^Ii. Où sont à présent les descendans de De-
lacroix et de Decamps? Il n'est guère resté des traditions de ces
grands peintres que leurs procédés matériels, leur style d'orne-
mentation, ce qu'on pourrait appeler leur manteau pittoresque : le
corps lui-même a disparu ou s'est singulièrement amoindri. De
Ltôme qu'en littérature les coloristes, les ciseleurs de mots, les par^
nassiensy comme ils s'appellent, ont succédé à nos grands poètes ,
de même nos petits romantiques, poetœ minores y ont transporté
sur de petites toiles et appliqué surtout à de petites idées la fac-
ture et l'imagination de leurs maîtres. C'est ainsi que sont venues
au monde toutes ces œuvres tapageuses, prétentieuses et n^ligées,
ces fantasmagories extravagantes, ces all^ories laborieuses, ces
vulgarités déclamatoires qu'on a longtemps reprochées à l'école ro-
mantique, et dont le bon sens public commence heureusement à se
dégoûter.
Voyez par exemple M. Gustave Doré. C'est le type accompli du
romantique de la décadence; c'est le peintre des buveurs d'ab-
sinthe. Tout en illustrant le Dante et la Bible, il aurait dû faire
des vignettes pour les contes d'Edgar Poê. Une déplorable facilité
mise au service d'une imagination froidement délirante, nulle con-
science, nul respect de la nature, aucun souci de la logique, au-
cune autre préoccupation que celle de l'effet. En voyant les ta-
bleaux de M. Doré, on songe involontairement à certains décors de
théâtre éclairés par la lumière électrique. Les Martyrs chrétiensy
qu'il expose cette année, représentent, à la lumière des étoiles, le
cirque dégarni de spectateurs et jonché de cadavres, à travers les-
quels se promènent des lions sans doute repus d'avance, car ils ne
daignent même pas les dévorer. Des anges symétriquement rangés
en triangle descendent du ciel étoile. Ces féeries de la Porte^-Samt-
Martin n'ont plus guère de succès en France, mais il parait qu'on
en trafique encore en Angleterre.
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662 REYUE DES DEUX MONDES*
Prenons maintenant, dans un autre genre, le tableau de H. Gor-
mon, une Jalousie au sérail. Dans le clair-obscur rougeâtre et pail-
leté d'une alcôve tendue de soie et de velours, on eunuque noir
relève le cadavre d'une femme, blonde et blanche qui peadant la
nuit s'est frappée au casar. Blême et déjà raidi par la mort, le coips
délicat et nacré de la jeune femme se renverse encore dans l'atti-
tude douloureuse où elle a reçu le coup mcxtel; l'eunuque la dégage
des tissus l^ers et ensanglantés qui l'enveloppent. Cette figure est
d'une grande puissance de coloris et d'une incontestable beauté.
An-dessus d'elle, une autre femme brune» presque jaune, couchée
sur le ventre et accoudée au bord du lit, avance sa tête plate et
fine comme celle d'une vipère; de ses longs yeux fendus en amande,
elle regarde en souriant le cadavre de sa rivale avec une expressioa
de curiosité cruelle et de médianceté satisfaite. Malgré tout, la
toile de M. Cormon est encore une oeuvre subalterne, un de ces
morceaux romantiques de haut goût, où le brillant de la couleur
dissimule la médiocrité d'une imagination vulgaire et la négligence
d'une composition sans intérêt.
Le regretté Henri Regnault n'était pas lui-même exempt de cas
défauts, qu'il rachetait par une grande firanchise d'exécution et par
une grande largeur dans le coup d'œil; il oubliait quelquefois les
cfttés les plus élevés de son art pour s'abandonner, suivant sa fou*
gueuse nature, à la fantasia de la couleur. La Salaméy qui a fait
. école, est un morceau admirable d'un art un peu malsain. On se
rappelle l'invasion d'orientales empanachées qui suivit l'apparition
de ce chef-d'(Buvre. Dans son Exécution à Tanger^ Regnault nous
montrait un bourreau qui coupe une tête : voici venir à présent
H. Clairin, qui nous montre plusieurs bourreaux et toute une cor-
beille de têtes coupées. Où cela s'arrêtera-t-il7 De ce côté, nous
sommes complètement sortis du grand art, et nous ne savons plus
guère par quelle porte y rentrer.
Un louable effort a été tenté pour y rentrer par la porte du réa-
lisme. Sous l'influence des chefs-d'œuvre de l'école espagnole, un
certain nombre de peintres ont entrepris à leur tour de rajeunir en
France la grande peinture, m s'afifranchissant .tout à la fois de la
fadeur des conventions académiques et des oripeaux fanés du ro-
mantisme, pour ne demander d'inspirations qu'à la nature et pour
s'efforcer de faire des œuvres saines d'après des réalités saines.
Quelques-uns sont allés jusqu'au bout dans cette voie; rompant
brutalement avec toutes les idées qui avaient alimenté l'art de leurs
devanciers, ils se sont fait une esthétique nouvelle qui n'a servi
qu'à leur fausser le goût. D'autres, plus prudens et peut-être plus
sages, se sont contentés d'adapter le sentiment réaliste aux anciens
sujets historiques ou religieux. Parmi ces derniers, le seul qui ait
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LE SALON DE 187i. 663
réussi et qui se soit fait une place incontestée parmi les maîtres
est un artiste bien connu de nos lecteurs, M. Léon Bonnat.
Le grand défaut de l'école réaliste, défaut dont M. Bonnat lui-
même n'est pas tout à fait exempt, c'est de peindre uniforniément
toutes les parties d'un sujet, et de donner la même importance h
tout ce qui lui tombe sous le sens. Comme elle s'attache particuliè-
rement au côté matériel des choses, qu'elle affecte de ne faire au-
cune différence entre tous les objets qui frappent également la vue,
elle se préoccupe surtout de rendre chaque morceau avec puissance,
et elle ne s'inquiète pas assez de les subordonner les uns aux autres.
Elle ne veut voir la nature qu'avec les yeux du corps; elle refuse
systématiquement d'y appliquer les yeux de l'esprit, qui seuls ce-
pendant peuvent mettre chaque chose à son rang et donner à chaque
détail sa véritable valeur. Les réalistes oublient, ou plutôt ils font
semblant d'igDorer que la peinture n'est point une science exacte,
qu'elle est l'art des relations, et que cet art consiste surtout à sa-
voir ordonner les diverses parties d'un sujet en vue de l'effet et de
l'ensemble; ils s'épuisent vainement à égaler la nature, alors qu'ils
devraient se contenter modestement de la transposer sur un autre
mode ou de l'interpréter dans une autre langue. Assurément ce
combat corps à corps avec la nature a produit plus d'une heureuse
trouvaille et formé plus d'un talent vigoureux; c'est une gymnas-
tique nécessaire, qui sert à acquérir les instrumens de Fart, mais
qui n'est pas l'art lui-même, et qui ne doit pas en détourner la pen-
sée. Quand elle devient la principale préoccupation du peintre, il
en résulte un manque d'équilibre et d'harmonie, une prédominance
exagérée de certains détails, et la figure humaine, qui est le centre
naturel de toute œuvre d'art, finit par succomber à la concurrence
des moindres objets qui l'entourent; elle tombe au second rang
quand elle devrait rester au premier. Tels sont les défauts naturels
aux peintres de cette école, ou plutôt, — car il n'y a plus à propre-
ment parler d'écoles, — de cette espèce de tempérament pitto-
resque. Tous les réalistes, grands et petits, depuis M. Courbet jus-
qu'à M. Pille, depuis M. Duran jusqu'à M. Manet, font des tableaux
qui manquent plus ou moins d'harmonie. Les meilleurs peignent la
figure humaine à la façon de la nature morte, et vraiment il y a
plus d'un rapport entre la grande peinture comme ils l'en tendent
et telle nature morte d'un effet violent et dramatique, comme le
Coin de halle de M. Vollon. A voir ce chaudron sombre aux reflets
lugubres, ces poissons grimaçans dont la sinistre physionomie dit
assez qu'ils ont crevé de maie mort, on se demande en vérité pour-
quoi ce sujet n'en vaut pas un autre, et si au point de vue de Tin té-
Têt pittoresque le poisson n'est pas quelquefois supérieur à Thomme,
C'est une tragédie, et des plus émouvantes, plus émouvante peut-
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66A REVUE DES DEUX MONDES.
être que certaines compositions historiques ou religieuses de nos
réalistes contemporains.
Revenons à M. Bonnat, de qui cette digression nous a écartés. A
Dieu ne plaise que nous ayons voulu établir une comparaison in-
convenante entre les poissons morts de M. YoUon et le Christ en
croix de M. Bonnat I Cependant la première impression que cette
toile nous laisse, c*est qu'elle représente, elle aussi, un supplicié,
le juste supplicié, comme le dit la noble et calme expression de sa
tôte résolument tournée vers le ciel , du geste d'une victime qui en
appelle au souverain juge, — mais qu'enfin elle ne représente pas
un Dieu. Incontestablement l'attitude est belle; l'artiste a su donner
à cette posture rigide et ingrate d'un homme cloué sur quatre
planches un certain mouvement fier et simple à la fois. Ce grand
corps nu qui se découpe sur un ciel sanglant et sombre, brutale-
ment éclairé par un rayon d'en haut, et dont les bras étendus ont
Tair de vouloir embrasser l'horizon , ne manque pas, si l'on veut,
d'une certaine majesté tragique. Il y touche, mais il ne l'atteint
pas. L'illusion s'évanouit avant même de naître; les détails ne ré-
pondent pas à l'ensemble, et ils nuisent à l'effet général par la trop
grande importance qu'ils ont prise. C'est une très savante et très
vigoureuse étude de muscles gonflés, étirés, crispés, galvanisés par
l'agonie; mais toute cette anatomie n'a rien qui nous émeuve. Peut-
être ce tableau trouvera-t-il un milieu plus favorable dans le demi-
jour de la cour d'assises à laquelle il est destiné.
M. Laurens n'est point un élève de M. Bonnat; son remarquable
tableau. Saint Bruno reftisant les offrandes du comte de Ccdabrej
est cependant de la même école. C'est à M. Laurens surtout qu'il
faut reprocher de traiter l'histoire comme la nature morte et de
manquer d'harmonie à force de chercher la vigueur. Son ciel et ses
fonds blancs ou roses sont d'une couleur si vive et si intense qu'ils
tuent les premiers plans malgré leur dureté presque criarde. Cette
toile a les défauts habituels à la peinture de M. Laurens. C'est
un singulier mélange de lourdeur et de liquidité, d'abus du noir
dans les ombres et d'abus de la transparence dans les demi-
teintes. C'est dans la cohiposition qu'en est le principal mérite.
Il y a peu de chose à dire des envoyés du comte, qui déchargent
leurs mules dans la cour du couvent et déposent leurs présens aux
pieds du saint; tout l'intérêt se concentre sur le groupe de^moines
drapés de blanc qui s'avance à leur rencontre sous le porche de
l'église. Saint Bruno, qui marche à leur tête, se détourne en levant
les bras avec une certaine affectation théâtrale qui manque un peu
de majesté. Le moine qui baisse les yeux avec recueillement, sur-
tout celui qui les ferme en croisant les bras sur sa poitrine, sont
d'un type expressif et d'un beau caractère; cependant, à les bien
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l^^r^T
LE SALON DE 187Â. 665
considérer, ot y trouve je ne sais quoi de forcé qui frise la carica-
ture. Il vous vient involontairement à l'esprit je ne sais quelles ré-
miniscences des figures grimaçantes du Christ au milieu des doc^
teursj de M. Ribot, ce même M. Ribot qui jadis a donné de si grandes
espérances, et qui, après avoir fait pendant quelques années de mé-
diocres pastiches des maîtres espagnols, mérite aujourd'hui qu'on le
renvoie à ses natures mortes, à ses cheminées noires de suie et à
ses marmitons barbouillés de fumée.
H. Matejko, qui s'est spécialement consacré à retracer les grands
épisodes de l'histoire de Pologne, est un talent d'une espèce singu-
lière, qui ne rentredans aucune des catégories de l'école française.
Par certaines hardiesses romantiques, il fait songer vaguement à
Delacroix; par une certaine sincérité mâle, il se rapproche de Robert-
Fleury; par un certain réalisme brutal, il rappelle quelquefois Ho-
garth; par une certaine barbarie systématique, il confine à M. Gus-
tave Doré et aux tableaux humoristiques de M. Yibert, le tout
rassemblé dans d'énormes toiles de 15 ou 20 pieds de long, encom-
brées de personnages diversement costumés, pleines de détails bi-
zarres, bariolées de couleurs éclatantes qui s'entassent les unes sur
les autres, sans que l'air et la lumière puissent jouer dans les in-
tervalles. L'œil est d'abord blessé de ce tumulte, puis on y découvre
une composition originale, une grande fermeté de dessin, des atti-
tudes énergiques et franches, des types d'une brutalité saisissante.
Dans le tableau ^Etienne Baihori recevant les envoyés d'Ivan le
Terribley la figure du roi assis sous sa tente, les deux mains plan-
tées sur ses cuisses, est d'une rudesse un peu vulgaire, mais pleine
de fierté. Les types des hommes d'alise et des ambassadeurs age-
nouillés ou prosternés devant lui dans la neige sont tous empreints
de celte même trivialité puissante qui se marie, chez M. Matejko,
à de véritables débauches. pittoresques. Même à ne le considérer
que comme une curiosité archéologique et ethnologique, ce tableau
serait encore d'un vif intérêt et d'une sérieuse valeur.
IIL
Cette fois nous en avons fini avec la grande peinture, et, sauf
quelques exceptions que nous saluerons au passage, nous n'aurons
plus afiaire qu'à des œuvres d'un caractère plus modeste. Jusqu'ici
nous n'avons vu que l'aristocratie de l'art, aristocratie parfois en-
croûtée, souvent corrompue, toujours un peu déchue, qui tantôt
s'engourdît dans des traditions surannées, tantôt secoue ses préju-
gés et s'encanaille avec le siècle. Nous allons maintenant faire con-
naissance avec ce qu'on pourrait appeler la bourgeoisie de l'art,
car il y a aussi, n'en déplaise aux artistes pour qui ce mot de bour-
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666 BEVUE DES DEUX MONDES.
geoisie est synonyme de platitude, un idéal bourgeois qui exerce
sur eux une grande influence et auquel ils se conforment souvrat
sans s'en douter.
Et d'abord, pour que personne ne s'offense d'être rangé dans cette
catégorie, disons tout de suite à ces artistes bourgeois quels sont
leurs ancêtres : il y en a de célèbres, il y en a même d'illustres.
Horace Vemet, malgré son génie, était un peintre bourgeois; Paul
Delaroche eût été peut-être un grand peintre, s'il n'avait eu des
côtés bourgeois; Winterhalter, le faiseur de portraits à la mode,
était l'élégance boui^eoise personnifiée; nous pourrions en citer hi&i
d'autres. C'est à leur suite qu'il faut ranger tous ces faiseurs de
tableaux oflSciels, tous ces peintres de cérémonies et de batailles qui
font métier de couvrir d'un uniforme décent les pompes insigni-
fiantes de notre civilisation sans poésie. C'est à leur suite aussi
qu'il faut mettre ces agréables mièvreries, ces confiseries pitto-
resques et sentimentales, ces fadaises égrillardes ou mélancoliques,
ces beautés d'albums ou de keepsake^ tout cet art de boutique et
de boudoir ou même de cabinet de toilette qui aux yeux du public
bourgeois est encore le dernier mot du style.
En ce genre-là< M. Landelle et M. Bouguereau sont deux grands
maîtres; M. Emile Lévy en est un autre, et M. Hébert serait le plus
grand de tous, si son talent n'avait pas trop d'originalité et d'élé-
vation pour réaliser tout à fait l'idéal bourgeois. M. Bouguereau,
qui pendant dix ans nous a fatigués de ses Italiennes, s'adonne
maintenant aux scènes mythologiques et aux sujets classiques; il y
porte l'intelligence rapide, la merveilleuse facilité dont la nature l'a
doué et dont il abuse un peu. Son Homère avec les bergers est em-
prunté probablement à des vers d'André Chénier que nous n'osons
pas citer ici, de peur de nui^e à l'interprète, Le vieil aveugle, tou-
jours majestueux, quoique effirayé, s'appuie d'une main sur un
bâton et pose l'autre main sur le bras du jeune bet^r venu à son
secours; à ses pieds, un des chiens qui l'attaquaient tout à l'heure
gronde encore en montrant les dents; dans le fond, au bout de la
prairie, les autres bergers font de grands gestes et appellent à
grands cris leur meute irritée. Cette scène a du mouvement, mais
elle est assez mollement dessinée et d'un aspect tout à fait banal.
La Charité, du même auteur, est une femme très sèchement peinte
qui tient sur ses genoux des enfans très roses. Enfin, pour n'en
pas perdre Thabitude, M. Bouguereau expose des Italiennes à la
fontaine^ toujours fort jolies et sœurs jumelles de leurs innom-
brables devancières.
M. Landelle, qui nous fatiguait depuis vingt ans de ses femmes
égyptiennes, tombe de plus en plus dans la fadeur avec sa jeune
fille française intitulée Rêverie de seize ans. M. de Goninck, phis
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LE SALON DE 187A. 667
prudent, reste fidèle à ses chères Italiennes. M. Bertrand, peintre
iM'dinaire des suicidés romantiques, couche le cadavre de Roméo
sur le cadavre de Juliette. M. Perrault épouvante les mères de fa-
mille avec son Jeune Baigneur surpris par la marée, et il fait rêver
les jeunes filles avec son Amour rebelle. Il y a beaucoim de talent
et une véritable suavité dans V Amour et la Folie de M. Emile Lévy,
mais il y a aussi trop de mignardise. Ensuite viennent d'innom-
Inrables nudités, toutes plus ou moins relevées par une certaine
pointe d'impudicité discrète, car c'est par là qu'on évite la fadeui:
et qu'on plait au public bourgeois. C'est M. Toudouze qui met la
mythologie en rébus, c'est M. Machard qui essaie de la rajeunir
par une mise en scène prétentieuse et puérile; c'est la Gauloise £é^
tirant les bras à son réveily de M. Luminais, peinture d'un haut
ragoût bestial et d'une sensualité palpitante. Les peintres qui ne
savent pas les faire tenir debout les couchent sur des fourrures ou
sur de riches étoffes, ce qui d'ailleurs facilite le modelé et sert à
faire valoir le coloris de la chair. Quelques-uns, plus hardis, cher-
chent les tours de force et se plaisent à la difficulté vaincue. M. Ga-
rolus Duran, par exemple, va jusqu'à la ténaérité : c'est en plein
air, sans ombres, en pleine lumière, qu'il s'est donné pour tâche
de peindre sa Jeune Fille dans la rosée.
Ce n'est point là du reste une innovation sans précédons. Sans
parler d'Henri Regnault, le trop fameux M. Manet avait montré la
voie à M. Carolus Duran; mais, sans compter que M. Manet sim-
plifie ordinairement sa tâche en s'afiranchissant dé toutes les lois
du dessin, il ne peint plus guère, et pour cause, que des figures
habillées. M. Duran, qui est un honune sérieux et qui respecte
la forme, avait de bien autres difficultés à vaincre; il les a même
exagérées à plaisir en plaçant sa Jeune Fille au milieu d'un jar^
dîn, dans un déluge de tons frais et printaniers qui ne lui of-
fraient plus aucune base solide pour y asseoir une figure fermement
peinte et pour la modeler sans ombres franches, avec les seules
demi-teintes d'un jour vaporeux et diffus. Cette excesmve fraîcheur
du fond l'a contraint à faire, dans les nus, une véritable débauche
de couleurs claires, d'une tonalité rose et blanche; encore n'a-t-il
pu éviter un certain a^ct criard. Les demi-teintes, quoique sans
vigueur, paraissent grises et sont écrasées par les clairs; les clairs
eux-mêmes paraissent rougeâtres et presque lourds. Ce défaut est
surtout sensible dans les parties qui offrent peu de surface et qui
se découpent sur le fond; les bras par exemple ont ce même aspect
cartonneux que nous reprochions naguère à certain portrait équestre
du même auteur. D'ailleurs le geste est joli, le type élégant et fin,
certaines parties sont d'un modelé souple et extraordinairement ha-
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• -iWÏ'
668 REVUE DES DEUX MONDES.
bile. Si ce tableau, comme on ne peut guère le nier, doit être con-
sidéré comme une erreur du goût, c'est tout au moins une de ces
erreurs qu'il n'est pas donné à tout le monde de commettre.
Maintenant tsomment se fait-il que la Femme au perroquet y de
M. Courbet, nous revienne involontairement en mémoire? Est-ce un
pur caprice du souvenir? Cela tient-il à cette longue chevelure rouge
que la jeune fille écarte de ses deux mains et qui rappelle les boucles
luxuriantes de la femme de M. Courbet? Il faut attribuer cette rémi-
niscence à des raisons plus sérieuses; elle tient surtout à la manière
dont les artistes modernes comprennent la nudité féminine. Pour eux,
et c'est là un des côtés par où ils sont plus bourgeois qu'ils ne le pen-
sent, le corps nu est toujours plus ou moins le modèle déshabillé.
Le seul idéal corporel auquel ils s'élèvent est celui d'un bel animal,
d'un joli cheval de sang souple et bien harnaché. Qu'ils peignent la
femme nue, qu'ils la peignent habillée, ils ne l'envisagent guère
qu'au point ne vue pittoresque; les uns se plaisent à étudier les
finesses de la couleur, le grain de la peau, l'éclat du teint; les autres
s'arrêtent à la robe, au manteau, à la coiflbre; ils se perdent dai»
les rubans, dans les fourrures et dans les dentelles, fort peu se don-
nent la peine d'atteindre le type lui-même. Les portraits de fenune
les plus achevés ne sont plus que des études brillantes auxquelles
le modèle a servi de motif. Le badaud qui les voit s'extasie en pas-
sant, mais l'art sérieux n'y trouve pas son compte.
M. Carolus Duran est passé maître en cette manière, pour ainsi
dire animale, de traiter la figure humaine, même dans ses échantil-
lons les plus parfaits. Son portrait de M"* de *** est la merveille du
genre. Malgré un certain air de douairière, qui ne convenait pas i
l'éternelle jeunesse du modèle, on y reconnaît bien la distinction de
race, la beauté de choix, la femme dont c'est la préoccupation d'être
belle, et qui se considère elle-même comme nn objet d'art animé.
Les traits sont composés et dédaigneux, l'air de tête un peu théâ-
tral, comme il sied à un tableau vivant qui a conscience de sa di-
gnité. La facture est admirable, surtout celle des mains, des épaules,
et celle de ce corsage noir semé d'étoiles de diamans sous lequel se
dessine une taille élégante et fière. C'est bien là ce mélange accom-
pli de la grande actrice et de la grande dame, de la divinité et de
la bête de prix, qui est devenu depuis quelques années l'idéal du
beau monde. Les talens se trouvent toujours à point nonuné pour
exprimer les idées de leur temps, et M. Duran, qui débutait, il y a
quelques années, d'après des modèles plus vulgaires, par d'autres
portraits d'un style analogue, quoique moins raffiné, est bien le
peintre qui convient à ce genre de perfection féminine. Du reste,
l'excellent portrait de petite fille qu'il expose à côté est conçu dans
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LE SALON DE 187A. 069
le même sentiment : c'est la beauté fiëre et un peu sauvage d'un
jeune animal plein de sève qui s'épanouit au milieu du luxe d'une
civilisation raffinée.
M. Dubufe n'en cherche pas si long, il ne voit de la femme que la
toilette. Il ne la traite môme pas comme une belle béte : il en fait
un mannequin enluminé sans caractère et sans vie. M. Pérignon du
moins, ayant à représenter une actrice célèbre sous le costume de
la grande^uchesse de Gérolsteirij ne pouvait faire qu'un tableau de
bal masqué. On ne saurait non plus s'extasier beaucoup devant le
portrait assez nc^le, mais un peu mignard, de la duchesse de L...,
par M. Cabanel. Grâce à un trop grand luxe d'accessoires et à une
enluminure plus systématique que sincère, cette toile manque de
plan, de jour et d'harmonie. C'est aussi le défaut capital du très
beau portrait de la comtesse W. de L..., dont l'aspect est répulsif à
première vue, et auquel il faut que l'œil s'accoutume avant de l'ad-
mirer. La jeune femme est à demi affaissée contre un coussin, dans
une pose à la fois noble et nonchalante; elle se présente de trois
quarts, son épaule droite se relève en avant, ses mains traînent lan-
guissamment et se rejoignent à demi sur ses genoux. Le cou, les
bras, les mains, les épaules, sont de ce dessin précis et délicat dont
M. Cabanel possède le secret. La tête s'accorde à merveille avec l'at-
titude du corps; le nez est courbé, la bouche entr*ouverte, l'œil
sombre et voilé, les sourcils noirs et marqués se rejoignent presque
au-dessus des yeux; la physionomie tout entière est mystérieuse,
énigmatique, un peu inquiétante et profondément individuelle. Voilà
du moins un portrait qui représente la personne morale à travers la
figure extérieure; mais pourquoi ces indécisions blafardes sur le vi-
sage? On dirait que le modèle a commencé par se peindre luinnême
avant de se faire peindre. Cette fâcheuse impression est encore ag-
gravée par le voisinage redoutable d'un coussin rouge, d'une robe
bleu d'azur, d'une tunique violette, d'une chevelure rouge, le tout
sur un fond bleu. Ce bariolage de couleurs vives tue complètement
les chairs, qui déjà n'ont pas beaucoup d'éclat par elles-mêmes.
Est-ce le succès de M. Duran qui a gâté le goût de M. Cabanel? Lui
jadis si sévère et si discret dans le choix des moyens, il tombe à son
tour dans ce travers des colorations voyantes, qui subordonnent la
figure à la toilette et la personne humaine à ra^)ect pittoresque.
Il faut adresser le même reproche à un fort beau portrait de
vieille femme de M. Hébert, peinture peut-être un peu molle, mais
du plus noble aspect; seulement les détails de la toilette sont figu-
rés avec un si grand luxe de couleurs discordantes que le person-
nage perd toute espèce d'unité. Une figure qui au contraire se tient
d'un seul bloc et qui sort de la toile avec une rare vigueur est ce
portrait en pied de M. Henner, qui représente une femme en velours
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670 RETUE DES DEUX MONDES.
noir sur an fond vert de cobalt. Malheureusement cette figure si s(h
lidement peinte a le défaut commun des portraits de M. Heimeri
elle ne parle guère à Tesprit.
Les portraits d'hommes sont gén^alement meill^irs; on y re-
trouve pourtant la même tendance à négliger le type individiMsl
pour courir après Teffist pittoresque ou après cette espèce d'idé«[
bourgeois qu'on appelle \air distingué. C'est tour à tour le défistnt
de M"* Henriette Browne, aussi banale que jamais, — de M"* Jacque^
mart, une artiste qui était presque virile en peignant des portraits
de femmes et de vieillards, et qui devient plus que féminine en fû*
sant des portraits de jolis garçons bien habillés, — de H. Cot, on
homme de talent, mais qui a le talent d'une femme, et qui nous
présente, avec une jolie blonde en robe noire, un beau militaire
bien propre et bien ciré, -— de M. Sellier, qui racle sa toile, ooope
et repeint ses empâtemens comme un paysagiste, et se contait
dans un clair-^scur tantôt verdâtre, tantôt jaunâtre, d'un aspect
fantastique et douteux, admissible peut-être au second plan sur une
figure accessoire, dans un tableau d'ensemble, mais tout à fait hors
de propos dans un portrait, où tout doit concourir à jeter de la pré-
cision et de la clarté, — de M. Bonnegràce, dont le pinceau un peu
lourd, mais juste et sincère, s'embarrasse parfois à la recherche de
l'effet, — enfin de M. Delaunay lui-même, qui s'amuse souvent,
6(»nme cette année, à déployer sa grande halnleté jHttoresqoe et
son admirable puissance de moddé dans des toiles monochromes
qui sont plutôt des pochades que des portraits.
M. Ldebvre, quant à lui, est un portraitiste sérieux, qui ne s'ar*
rètepas aux apparences et qui creuse son sujet jusqu'au fond. Pres-
que tous ses portraits ont un type saimssant; seulement on ne sau-
rait lui demander l'impossible , à savoir de tirer de rien quelque
chose. On ne crée pas un portrait de toutes pièces; quelquefois le
modèle est tellement incolore qu'il se refuse à toute intequ-étatian
morale , à toute idéalisation intelligente. Il y a surtout pour les
jeunes hommes un certain ige ingrat où rien n'est formé dans leur
physionomie, et où leur insignifiance naturelle ra devient le prin-
cipal caractère. Plaignons les peintres obligés de travailler sur de
tels modèles I Os exi sont réduits alors, comme M« Lefebvre dans
son portrait du prince impérial, à chercher l'idéal de la nullité tà^
lescente en la couvrant du vernis d'une distinction banale. Cet en-
fant pâle et presque inanimé, qui se tient debout, en costume de
parade, dans une posture raide et gênée, fait peine à voir quand oa
songe à toutes les qualités de sincérité élégante, de dessin exact,
fin et serré, que M. Lefebvre a dépensées dans cette toile popr pro-
duire un si pauvre efiet.
Quelle différence entre cette jeunesse étiolée et le superbe por-
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m SALON DE 187A. 671
trait de magistrat exposé par M. Ldévin de Winne! C'est un vieil^
lard à cheveux blaucs simplemeot posé dans sa robe rouge, qui se
détache sur une muraille grise, les mains croisées^ le visage calme,
le regard direct, la bouche serrée sans effort avec une expression de
fermeté naturelle. L'ensemble est sobre, grave, d'un style sans em-
phase et plein de dignité, d'un pittoresque modéré, d'un effet im-
posant. Comparez à cette toile celle de M. Sellier, dont nous parlions
tout à l'heure , et qui représente également un magistrat en robe
rouge, ou cet autre magistrat de M. Lafond, figure pleine de mou-
vement, et même trop agitée pour un simple portrait; vous verrez
entre quels excès M. Liévin de Winne sait garder la mesure, et avec
quel goût accompli il sait composer un portrait.
U ne faut pas qu'un portrait soit une pétrification sans mouve-
nient et sans vie; il ne faut pas non plus qu'il représente une ac-
tion en train de s'accomplir. La rigidité académique et l'smimation
romantique sont également hors de saison dans cet art simple et
sévère. Comme les statues, il faut que les portraits posent, qu'ils
montrent le modèle à l'état d'équilibre, ou qu'ils indiquent tout au
moins un repos, un temps d'arrêt dans l'action. C'est ce que
M. Healy, un élève de Gros, comme M. Bonnegrâce, avec lequel il a
de secrètes analogies, comprend et observe à merveille. Les trois
portraits du pape, de M. Washburne et de M. Thiers se distinguent
au premier abord par quelque chose de franc, de solide et de sensé.
Le meilleur des trois est celui de If. Washburne, assis de trois
quarts, penché en avant, les mains posées sur ses genoux, dans
une attitude pleine de naturel , qui rappelle , dans un genre plus
familier, le geste de l'inimitable portrait de Beitin, par M. Ingres.
Celui du saint-père, peut-être un peu trop coloré, a la main levée
pour bénir; il est d'une ferme et solide assise, d'une expression
saine et presque souriante. Celui de M. Thiers rend assez bien la
physionomie fine, la malicieuse bonhomie du modèle; il est vivant,
mais d'une vie trop physique; le coloris de même en est trop vif
et trop frais; il rappelle trop les riches colorations de la vieille
école anglaise, dont le sang perce, pour ainsi dire, à travers cette
peinture un peu lourde. Le talent de M. Healy est de cette nature
droite et saine qui répugne aux nuances trop délicates; il va au but
sans détour et rudoie un peu la vérité en s' emparant d'elle.
Est-ce un portrait à deux personnages ou un tableau de style
que le Chemin de fer de M. Manet, toile qui nous représente une
mère assise à côté de sa fille, regardant à travers un grillage un
chemin de fer au fond d'une tranchée? Les informations nous man-
quent pour résoudre ce problème; nous hésitons d'autant plus
qu'en ce qui concerne la jeune fille ce serait tout au moins un por-
trait vu de dos. M. Manet a fait tant d'innovations que rien de sa
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672 REVUE DES DEUX MONDES.
part ne saurait nous étonner. Ce qui est évident, c'est qu'en d^it
de ses prétentions révolutionnaires H. Hanet est un peintre esseiH
tiellement bourgeois, on peut même dire le plus profondément
bourgeois de tous les peintres contemporains qui aient réussi à fûre
un peu de bruit autour de leur personne. Sans doute, il appartient
à une école qui, faute de connaître et de pouvoir sentir le beau,
s'est fait un idéal nouveau de la trivialité et de la platitude; mais
sa peinture est celle des devantures de boutique , et son art s'élève
tout au plus à la hauteur des faiseurs d'enseignes de cabaret.
IV.
Après le tableau d'inspiration bourgeoise qui garde encore des
prétentions au style, il faut placer le tableau familier emprunté à la
vie contemporaine. C'est dans ,cet ordre d'idées que l'imagination
de nos artistes s'épanouit le plus à l'aise, parce que c'est là (ju'elle
trouve son aliment le plus facile et le plus abondant. Tandis que la
grande peinture est une plante de serre chaude, d'un entretien
difficile et coûteux, le petit tableau de genre est pour ainsi dire la
végétation naturelle au climat de la société contemporaine. Aussi
aucune branche de l'art n'est-elle plus toufïue et plus florissante.
Dans ces innombrables petites toiles qui encombrent aujourd'hui
nos musées, nous ne voyons pas seulement se dérouler toutes les
petitesses et toutes les laideurs de la civilisation moderne. La mesr-
quinerie de nos mœurs et de nos idées déborde jusque sur le passé,
où nos artistes vont chercher des sujets qu'ils accommodent à notre
goût pour les mettre à notre niveau. Le petit tableau d'appartement
a étendu de tous côtés son domaine; il s'est annexé une foule de
genres qui appartenaient jadis à la grande peinture. Le tableau
d'histoire, le tableau de batailles, sont tombés dans le style fami-
lier. La poésie même s'en est retirée; elle a été remplacée par l'es-
prit comique et par un excès d'exactitude matérielle faussement dé-
Corée du nom de réalisme.
Les trois charmans tableaux exposés par M. GérOme sont un
exemple frappant de cette manière étriquée de concevoir la pein-
ture d'histoire. Déjà, dans sa Phryné devant VAréopage^ cet homme
de trop d'esprit glissait involontairement dans la caricature. Il en a
gardé une nuance drolatique qu'il ne perdra jamais. Il y a de fort
belles parties dans son tableau de VÉminence grise^ qui est, disons-
le tout d'abord, disposé avec un art exquis; mais l'intention en est
subtile à force d'être ingénieuse, et la composition en est chaînée à
force d'être parlante. La scène se passe sur le grand escalier du
Palais-Cardinal; le père Joseph, droit, maigre, sec, ascétique, im-
passible, occupe toute une moitié de l'escalier restée vide autour de
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LE SALON DE 187â. 673
lui; il descend en lisant son bréviaire, sans même daigner lever les
yeux de l'autre côté; un groupe de courtisans remontent les degrés;
ils défilent à distance respectueuse, se pressant contre la balus-
trade et s'inclinant jusqu'à terre du plus loin qu'ils aperçoivent
ce l'éminence. » Ce contraste est des plus heureux, mais il est trop
chargé; de plus ce groupe forme un entassement confus où les
plans se distinguent mal et où l'air manque entre les figures.
Évéques en camail violet, cardinaux en robe rouge, grands sei-
gneurs en pourpoint de soie et en manteau de cour, s'entassent les
uns sur les autres et ne forment qu'un seul bloc. Un jeune hallebar-
dier se tient dans un coin; plus haut, sur les marches de l'escalier,
trois figures d'un dessin très beau et très sévère, un évoque coiffé
de sa calotte et deux jeunes seigneurs, chapeau en tète, se retour-
nent pour considérer cette exhibition de la platitude humaine. La
signification morale de l'œuvre se trouve ainsi soulignée avec cette
clarté toute française qui est le propre du talent de M. Gérôme, et
dont quelquefois chez lui l'excès tourne presque en défaut.
Le Eex Tibiceriy du même auteur, n'a pas seulement le malheur
de porter un titre d'une latinité prétentieuse qui déroute bien des
gens; il a le tort infiniment plus grave de justifier ce titre préten-
tieux. Jamais le danger d'avoir trop d'esprit en peinture n'a été
mieux démontré. Le grand Frédéric rentre de la chasse, et, sans se
donner le temps d'ôter ses bottes, il exécute sur la flûte un des
morceaux brillans de son répertoire. Rien qu'à le voir s'agiter de-
vant son pupitre, on sent la furie musicale qui l'anime et on entend
presque les vocalises qui sortent de son instrument. Tout est ingé-
nieux dans ce tableau, depuis le désordre des papiers jetés sur la
table jusqu'aux bottes crottées du souverain, depuis le chapeau jeté
à terre jusqu'au lévrier couché dans le fauteuil sur l'épée du maître,
jusqu'au buste de Voltaire qui regarde son élève avec un ironique
sourire; mais quelle mesquine façon de travestir l'histoire ! Ce n'est
même plus l'histoire en robe de chambre, comme nous l'ont mon-
trée les érudits de notre temps; c'est l'histoire en costume de bal
masqué et, qui pis est, fort maigrement peinte. — La Collaboration
est d'une touche moins sèche et moins cassante; elle a même une
coloration de bon goût qui ressemble presque à de la couleur. Aux
deux bouts d'une longue table de chêne et dans des attitudes qui
rendent à merveille leur caractère, sont assis deux poètes, un vieux
et un jeune t Corneille et Quinault, travaillant ensemble au ballet
de Psyché; le premier, ime calotte noire sur la tête, en habit gris
.galonné de coupe démodée et d'antique apparence, le second en
perruque blonde et en habit de cour. Le vieux poète, penché sur la
table, lit avec chaleur à son jeune confrère un manuscrit que l'autre
TOMB lu. — 1874. 43
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d7A REVUE DES DEUX MONDES.
écoute 9 renversé en arrière , appuyé sur son coude et les Jambes
nonchalamment croisées. Cette toile est la meilleure; le lecteur re*
marquera que c'est aussi la plus modeste et celle qui a le moins de
prétentions à la profondeur.
Dans un genre encore plus familier, la Chanson de BoUmd^ de
M» Goêssin de La Fosse, est une toile aimable, d'un sentiment juste
et d'une exécution honnête. Dans la grande salle du cbftteau, de^
vant la grande cheminée, la famille se groupe autour du dais où
trônent le chfttelain et la châtelaine : le chanteur, debout devant
eux, déclame son poème en s'accompagnent d'une vielle. Le foo,
les servantes, les pages, les hommes d'armes, tous sont là, buvant
ses paroles, jusqu'au lévrier tranquillement couché, sur la tète
duquel se promène la main nonchalante du mattre* Cette scène
d'intérieur est pleine de charme; mais elle n'a de gothique que les
costumes, et, si l'on en retirait les costumes, perscmne ne la regar-
derait plus.
La peinture de batailles , elle aussi ^ a changé de caractère en
changeant de dimensions, et l'on ne saurait dire qu'elle ait perdu
au change, car elle était tombée, sous le dernier régime, dails une
décadence profonde» Maintenant nos ardstes ont vu la guerre de
près, la guerre véritable, non pas la guerre «tratégique telle que la
combine un général ou telle que la raconte un histCNTien, mais la
guerre populaire, telle que la voit un simple soldat, telle que la dé-
crit M. Brckmann-Chatrian dans le Conscrit de iSiS. k la place de
ces victoires d'apparat, que le second empire faisait fabriquer sur
commande, ils nous'donnent des scènes prises sur la vif, la Charge
de cuirassiers de M. Détaille, le Combat sur une voie ferrée de
H. de Neuville. M* Détaille, qui est un dessinateur exact et un ar-
tiste consciencieux, épris de la vérité photographique, s'est heurté
cette année aux difficultés d'un sujet mal choisi. Il a voulu repré-
senter une colonne de cavalerie venant se choquer, dons un village,
contre une barricade improvisée* Les premiers plans, d'ailleurs fort
habilement rendus, ne se composent que de (barrettes renversées
et de débris entassés en travers de la rue. C'est par-dessus ce pre-
mier plan, beaucoup itop maigre, qu'on aperçoit les cuirasners ve-
nant se jeter dans une sorte d'entonnoir où l'ennemi les fusille
à bout portant du haut des maisons alsaciennes, à grands toits et à
fenêtres étroites. Ils tombent un à un, leurs chevaux se cabrent ou
s'abattent; on sent qu'ils vont se briser contre ce faible obstacle.
Tout est vrai dans cette toile; malheureusement la perspective J
ibit complètement défaut, lea figures s'étouffaiït et manquent d'air,
bien qu'éparpillées trop au hasard. M. Détaille nous parait vainoit
cette fois encore par M. de Neuville. Celui-ci n'a peut'-être pas la
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LE SALON DE 187A. 675
facture serrée et timidement soignetise de M. Détaille; il n'est pas,
comme lui, élève de Meissonier et miniaturiste de profession; mais
il a la franchise, l'audace, le mouvement, la variété des physiono-
mies, la vérité du geste, la vérité de la couleur, le tout sans effort
visible et comme au bout du pinceau. Il a en un mot le génie de
l'action, cette qualité toute française qu'on ne saurait exiger d'im
Hollandais comme M* Détaille*
Nous sommes en hiver, à l'armée de la Loire; le ciel est gris, les
arbres sont dépouillés, quelques restes de frimas traînent encore
sur la terre gelée. Par-dessus le remblai d'une voie ferrée qui tra-
verse la scène, on aperçoit des nuages de fumée et un clairon de
chasseurs qui sonne la charge. Sur le talus gisent quelques cadavres
français ou prussiens, dans cette attitude indéfinissable de l'homme
surpris par la mort. Quelques mobiles rampent curieusement jus-
qu'au bord pour y faire le coup de feu. Dans uil coin parait une
tête de colonne qui escalade le remblai, un peu en désordre, en
glissant et en se culbutant. Le premier homme qui se risque au
dehors tombe à la renverse, mortellement atteint. Un officier, de-
bout sur la crête, le jarret tendu, penché en avant, arrête la co-
lonne d'un signe; derrière lui, ses lieutenans exécutent son ordre;
devaht lui, Un autre oflScier ensanglanté se relève à demi, à son
approche. La scène est un peu décousue, mais émouvante et claire
au-delà de toute expression. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est la
venté des types, la précision scrupuleuse des moindres détails, là
•justesse des moindres nuances, sans que cet effort d'exactitude
embarrasse en rien l'agilité de la main ou ralentisse en rien l'élan
de la pensée. La vie, c'est la qualité maîtresse de H. de Neuville.
Voyez plutôt sa Ricolte du varech : quel beau mouvement plein
' de hardiesse chez la femme cambrée, au mouchoir rouge, qui va
mettre sa récolte sur le dos du cheval! Quoi de plus franc et de
plus animé que cette autre figure de femme qui se baisse pour ra-
masser le varech? Quoi de plus fier et, qu'on nous passe le mot, de
plus crâne que la silhouette de l'enfant qui se tient debout , les
deux mains dans ses poches, à la tête du cheval 7 Le vent souffle,
la mer déferle, comme tout à l'heure la mitraille sifflait et crachait.
Non vraiment, en prenant congé d'un peintre tel que M. de Neu-
ville, nous n'avons pas le courage de parler de V Alerte de M. Pro-
taîs, alerte si calme et si froide qu'on se croirait à peine sur le
champ de manœuvres, — m de cette plate élégie où il nous repré-
sente deux mélancoliques muscadins militaires considératit au loin,
du haut d'une montagne , ime ville ensoleillée qu'il appelle Metz.
Ce patriotisme affiidi ne mérite aucune pitié. Ce n'est même plus
de la peinture bourgeoise; c'est de la peinture à l'usage des pen-
sionnats de petites filles.
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676 REVUE DES DEUX MONDES.
Après cela, nous tombons dans les infiniment petits, dans 1^
mille détails minutieux de la vie moderne. Ce ne sont plus que
petits tableaux d'intérieur, petites études de mceurs familières, pe-
tits sujets empruntés à la vie élégante ou à la vie domestique, pe-
tites peintures vernissées, pomponnées, vulgaires ou maniérées,
précieuses ou drolatiques, tantôt en costume, tantôt en habit bour-
geois, promenant le spectateur du salon à Tateli^, du cabinet de
toilette à la cuisine, de la salle à manger aux allées du parc, du
boudoir à l'écurie, de l'école primaire au casin'o des bains, de l'église
à la course de chevaux. En ce genre, les hommes de talent pullulent.
Voici M. Garaud avec ses soubrettes et ses marquises enrubannées;
voici M. Dubois avec sa Conversaiioiudans râtelier^ où deux jolies
dames pimpantes et mièvres s'exercent à poser devant le public;
voici M. Toulmouche et son Livre sérieux^ sur lequel deux jeunes
lilles se sont epdormies; voici M. Vibert avec sa spirituelle Répri-
mande^ administrée par un gros chanoine à une jolie pécheresse
fort confuse; voici M. de Nittis et ses charmantes frileuses courant
au bord du lac et piétinant pour se réchauffer en se cachant sous
leurs fourrures. Puis c'est M. Claude avec ses délicieuses minia-
tures équestres; c'est M. Goubie avec son Manège au dix-huitième
siècle; c'est M. Kœmmerer avec ses Baigneurs sur la plage de Sche-
veningèny débauche de couleurs claires et gaies, toile criarde, écla-
tante, blessante pour l'œi^à force de blancheur, et qui semble peinte
en parodie du sombre chef-d'œuvre de Ruysdaël ; c'est M. Feyen-
PeiTin avec ses étemelles Cancalaises^ vraiment trop délicates et
trop peu hâlées pour de simples pêcheuses d'huîtres; c'est M. Cas-
tres avec son cuisinier et ses marmitons assis face à face au coin
de l'âtre, en compagnie du chat de la maison, après le coup de feu
de la table d'hôte; enfin c'est H. Cabaillot-Lassalle, qui, dans son
Salon de i874y les dépasse tous en audace bourgeoise, et qui, sans
se mettre en frais d'imagination, d'esprit ni de style, obtient à ce
seul ûive un succès pleinement mérité.
Malgré la petitesse du sujet, le Prétendu^ de M. Beme-Bellecour,
mérite ime place à part dans cette énumération rapide. C'est une
charmante petite variation sur le thème connu d'Hercule aux pieds
d'Omphale, exécutée dans ce genre doux et gracieux où une nuance
légère d'attendrissement se mêle à un comique tempéré. Dans un
jardin, un ofiicier en uniforme de l'ancien temps, assis au bout d'un
banc de pierre, tient un écheveau de soie que sa fiancée dévide, as-
sise elle-même à l'autre bout. L'air doux, embarrassé, attendri et
un peu béat du soldat amoureux est rendu avec ime grande finesse.
La jeune fille aussi est fort intéressante avec son air pensif, alangui,
à moitié charmé, à moitiérésigné, mêlé de gravité tranquille et de
coquetterie mutine. Les parens, debout derrière elle, sont un peu
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LE SALON DE 187A. 077
trop des parens de comédie. La facture de cette toile est fine et ser-
rée, mais un peu sèche, comme d'habitude. Le portrait de M""* V...
est au contraire d'une facture presque grasse et surabondanmient
colorée pour ces petites dimensions. Le Matin éCèti en revanche est
d'une touche maigre et cassante, d'un coloris dur et d'un effet noi-
râtre. M. Beme-Bellecour, qui fait des progrès visibles, a encore
beaucoup à faire pour arriver à peindre comme M. Meissonier ou
comme M. Bonvin.
V École des frères^ de M. Bônvin, est un petit chef-d'œuvre com-
parable à tout ce que les Hollandais nous ont légué de plus ferme
et de plus fin. De cette salle d'école aux murs jaunes? de ces ran-
gées de pupitres où s'alignent des figures enfantines et populaires,
de cet abécédaire péniblement épelé avec une baguette, de la figure
médiocre et un peu vulgaire du mattre, de tout cet ensemble mo-
deste, de cette ordonnance ingrate et rebelle au pittoresque, l'ex-
cellent artiste a su tirer une composition claire, variée, animée,
attachante, un tableau net, plaisant, lumineux, coloré, plein d'air
et de perspective, et, qui plus est, un tableau sérieux sans l'ombre
de caricature. Les modernes peintres de genre ont trop souvent
l'habitude de donner le change au spectateur et de détourner son
attention par quelques physionomies grotesques ou par quelques
touches fantaisistes habilement jetées sur des toiles imparfaites dont
ils espèrent ainsi dissimuler les défautst Ainsi procède par exemple
le très spirituel H. Simon Durand dans son Différend conjugal de-
vant une justice de paix ^ M. Bonvin, quant à lui, n'a pas besoin de
ces artifices, et il a trop le respect de son art pour condescendre à
les employer.
Nous aurions encore beaucoup d'hoounes de talent, beaucoup d'au-
tres toiles à citer ; mais on se fatigue à voir cet interminable défilé
d'objets connus et d'idées vulgaires. Le public bourgeois, qui s'y
complaît, finit lui-même par s'en lasser; il demande du nouveau, et
l'on ne sait plus conunent lui en fournir. Il faudrait inventer quel-
que chose, et la source de l'invention est tarie. Alors, faute de nou-
veauté véritable, nos artistes en cherchent du moins l'apparence :
ils vont prendre au loin, soit en province, soit dans les pays étran-
gers, x^hez les nations encore à demi barbares, soit dMis le passé,
chez les peuples les plus antiques et dans les civilisations disparues,
des costumes pittoresques, des types singuliers, des traits de mœurs
étranges, toute sorte d'assaisonnemens de haut goût qu'ils adap-
tent, s'il est possible, à des scènes familières, pour réveiller la cu-
riosité endormie et exciter l'imagination blasée du public^ C'est
ainsi qu'on a vu se produire tour à tour le tableau breton, le ta-
bleau alsacien, le tableau italien, espagnol, monténégrin ou pidi-
kare, le tableau africain, ^yptien ou arabe, et enfin, dans ces der-
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678 REVUE DES DEUX MONDES.
niers temps, le tableau japonais ou chinois. La mode passe vite
dans ce genre exotique « et la curiosité s'épuise à mesure qu'elle est
satisfaite. Il y a longtemps que les costumes italiens, qui dispa-
raissent en Italie, n'étonnent plus personne en France. L'Orient le-
vantin, qui pendant longues années a ravi nos pères, est délaissé
pour l'extrême Orient, et voilà que l'extrôme Orient lui-même, dont
les œuvres d'art nous inondât, commence à nous être trop bien
connu. Toutes ces modes artificielles et fragiles, toutes ces tenta-
tives de renouvellement éphémère montrent combien l'art fait fausse
route en dozmant dans la curiosité pittoresque.
Quelques cintres cependant persévèrent avec succès dans ce
genre épuisé. H. Brion continue à peindre d'un pinceau franc, mais
un peu dur, ses jolies scènes de villi^e en Alsace. M, Wonns reste
fidèle à ses charmantes scènes de village espagnoles, et nous en
donne cette année, dans ses Maquignons de la province de Grenade^
un nouvel exemplaire supérieur aux précédons, M. Pasini continue
à nous éblouir par la merveilleuse coloration de ses Marchés à Con-
stantinoplè ou de ses Pertes de mosquée peuplées de mendians et
de derviches. M. Leloir, qui passe agréablement du moyen âge aux
harems des rois africains, nous représente une esclave blanche ac-
croupie qui chante aux pieds de son mattre, horrible nègre empa-
naché qui éclate de rire avec une gaité féroce; en reprenant pour
. le traiter à la parisienne le sujet d'une des plus belles aquarelles
^ d'Henri Begnault , il l'a dépouillé de la gravité triste qui en faisait
toute la poésie. H. Germak, dont le talent procède à la fois de Ro-
bert-Fleury le père et de M. Fromentin, persiste avec succès à faire
passer sous nos yeux les admirables types des populations du Mon-
ténégro et de l'Herzégovine. Ce sont deux bien jolis tableaux que
son Bendez^vous dans la Montagne et ses Chevaux à Fabreuvoir;
seulement la même figure de femme a servi pour tous 1^ deux.
Dans le premier, elle se tient debout au bord d'un précipice, à mi-
cftte d'un escarpement presque inaccessible. Droite, fière, pâle,
brune, vraiment très belle, avec son r^ard fixe et presque faroudie,
elle vient d'arriver au rendez^vous et relève son voile noir; on de-
vine là tout un drame de passion presque aussi sauvage que cette
ftpre nature. Dans Tàutre tableau, la jeune fille s'adosse d'un geste
nonchalant et gracieux à un beau cheval blanc, contre lequel elle
iq>puie la tète en jouant avec sa longue crinière. Ce tableau ftit
sooger à Briséis menant boire les chevaux d'Achille. M« Germtk
est peut-être le seul peintre contemporain qui sache encore mettre
du style dans les sujets pittoresques.
Que dire à présent de la peinture archaïque, ardiéologiqne, pseudo-
savante et ultnh-prétentieuse de M. Abna-Tadéma? Sans doute il
faut de la couleur locale dans les sujets anciens, et il ne convînt
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LE SALON DE 1874, 670
pas de placer* comme M. Rosalës, le meurtre cle Virginie dans une
chambre meublée presque à la moderne; mais il ne faut pas que les
sujets eux-raâmes soient subordonnés à la couleur locale ou h l'in-
yention wcbéologique, C'est ce qui arrive ordinairement à M, Aima-
Tadéma. Sa Dixième Pkie d'Égjtpiey toile longue et écrasée, rem-
plie de personnages accroupis et presque rampans dans une espèce
de crypte, est absolument inintelligible. Nous aurions besoin de
M, Cbampollion-Figeac pour nous expliquer cette peinture hiérogly-
phique; il nous dirait si vraiment elle peut avoir un sens raison-
nable, ou si elle n'est^ comme noua le soupçonnons, qu'une mystifi-
cation audacieuse.
Plus nous avançons» plus nous voyons l'art se corrompre* Tout ji
l'heure c'était la boutique du costumier qui en faisait le fond; à pré-
sent ce sont des énigmes, des monstruositéSi des duperiest La pein-
ture de genre devient un magasin de brioà^bra^ ou une succursale
du musée Bamum. Comment réagir contre ce ctyrlatanisme gro^
sier et contre ces raffinement de mauvais goût? U y a une école qui
répond : par le réalisme, par le choix des sujets populaires, par l'é-
tude attentive et la reproduction Odèle des réalités même les plus
triviales et, faudrait^l dire, surtout les plus triviales, Ici nous tou-
chons à ce que Ton peut appeler la démocratie de l'art. Cette démo^
cratie proteste contre les platitudes bourgeoises et contre leaf^intai*-
aies corrompues du luxe bourgeois; mais elle ne sait la plupart du
temps qu'imiter ces platitudes, et elle est souvent tout aussi mal^
saine que Tart qu'elle entend réfonner. Sa prétention est d'id^iser
la trivialité par l'excès de la trivialité même et d'échapper h la
banalité par l'affectation même du lieu^commun« D'ailleurs ceux
des peintres de Técole démocratique qui en font sonner le plus haut
la doctrine ne sont pas en général les plus convaincus. Ce ne sont
pour la plupart que des vaniteux aigris et des sceptiques blasés à
qui la prétention et l'esprit de système tiennent lieu de talent et de
travail,
Et cependant tout n'est pas stérile dans la réforme qu'ils ont ten-
tée. Halgré l'insolente nullité de la plupart d'entre eux, c'est peut-
ôtre encore de leur côté qu'il y a le plus de conquêtes et de progrès
à faire. Il y a bien des degrés dans le réalisme, et, sans parler de la
distance qui sépare M. Hanet, ce barbouilleur, de M. Courbet, ce
vigoureux peintre, auquel U ne manque que le sentiment du beau,
une école qui peut compter dans ses rangs M. Uillet et M« Jules
Breton, ces deux poètes rustiques incomparablea, H% Pille, oe prént-
phaélique d'une espèce étrange, mélange singulier de Giotlo al 4^
Daumier, et même, avec d'autres procédés de peinture^ xm» ai ec
une inspiration également populaire, l'énergique U. Munk^acsy,
cette école assurément ne mérite ni U pitié, ni la dédain* Quoi de
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680 ABVUB DES DEUX MONDES.
plus expressif par exemple que le Mont-de-Piété de M. Hunkacsy?
C'est la vie populaire prise sur le fait. Cet ouvrier en manches de
chemise, ce petit bourgeois râpé, cette ménagère pâle et maigre
avec son panier sous le bras, conduisant un gamin déguenillé, cette
vieille dame assise sur un banc avec les restes d'une opulence fa-
née, cette pauvre mère qui se tient devant le guichet avec son petit
enfant dans ses bras, cette fille publique aux cheveux rouges, assise
à côté, cet employé lui-môme, avec sa plume sur l'oreille et sa mine
indifférente, vous les avez vus bien souvent; ils vous intéressent
comme de vieilles connaissances. Dans les Rôdeurs de nuity toile
plu^ animée, plus dramatique, où le tableau est moins subordonné
à l'étude de mœurs, un groupe de malfaiteurs sort d'une ruelle
noire, poussé par deux soldats, suivi d'une troupe d'enfans curieux.
Les marchandes en plein vent lèvent la tète, les femmes se mettent
sur le pas de leur porte pour les voir passer. Que de fois vous avez
vu cela, sans même y faire attention ! M. Munkacsy vous force à
vous y arrêter et vou$ en fait, dans sa manière vigoureuse et sombre,
une véritable tragédie populaire. Seulement l'école réaliste se
trompe, si elle croit avoir rien inventé; ces orgueilleux révolution-
naires ont, qu'ils le veuillent ou non, des ancêtres. Les maîtres
hollandais et espagnols les ont précédés, sinon dépassés dans ce
genre, et M. Munkacsy procède à la fois des unâ et des autres,
comme M; Hanet, qui n'est lui-même, hélas ! qu'un détestable imi-
tateur de Velasquez.
Rien de dramatique dans l'œuvre de M. Pille, un Pardon aux
environs de Guéménée. Nulle composition : les pèlerins sont assis un
à un sur l'herbe verte et dispersés comme au hasard à travers toute
la toile, où ils forment des taches sombres; peu de couleur malgré
un bariolage sans harmonie qui, répété uniformément sur chaque
figure, donne une étrange monotonie à la tonalité générale du ta-
bleau. Les premiers plans sont trop faibles pour le fond; l'air manque
entre les personnages, qui s'entassent les uns sur les autres par gra-
dins irréguliers. En revanche, il y a d'excellens morceaux et des
types pleins de vérité, avec un sentiment grave et triste qui con-
vient à merveille à ce paysage sans air et sans soleil. La province
de l'art réaliste où M. Pille a élu sa demeure est une contrée bien
austère et bien sombre. Le ciel y pèse comme une chape de plomb,
la lumière n'y pénètre pas, la beauté ne saurait s'y épanouir, la
pensée y est tristement courbée vers la terre; les objets inanimés
eux-mêmes participent à cette résignation machinale et à cette dé-
solation sans poésie, et l'humanité s'y promène avec ennui, sans pa-
raître goûter le plaisir de vivre, conune si elle accomplissait je ne
sais quel pèlerinage inutile en attendant l'heure de la mort.
Tout le monde ne peut pas, conune H. Jules Breton, élever les
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LE SAI.ON DE i87A« 681
réalités les plus simples à l'intérêt et aux proportions du grand
style. S'il y a un maître dans l'école réaliste, c'est assurément ce-
lui-là. Ce n'est point un matérialiste comme H. Courbet, et nous le
soupçonnons fort d'être indifférent aux théories qu'on lui prête. Il
idéalise au contraire tout ce qu'il touche; sans altérer en rien la
nature, il sait la revêtir d'une suprême beauté. C'est qu'il puise
cette beauté dans les profondeurs de la réalité elle-même, dans un
sentiment presque religieux de l'harmonie paisible qui règne entre
l'homme et la nature. Son tableau de cette année, la Falaise^ ne
contient qu'un seul personnage, et c'est presque un poème. Du plus
haut sommet d'une falaise, à côté d'une écbancrure profonde qui
laisse apercevoir une plage argentée par les brisans, on découvre
un vaste horizon d'eau bleue, b(\rdé au loin par la silhouette vapo-
reuse d'une île ou d'un promontoire* Dne pauvre paysanne est là
qui contemple cette immensité. Elle tourne le dos au public et ne
se doute guère qu'on la regarde; immobile, couchée sur le ventre,
ses deux jambes nues traînant par terre, elle s'accoude sur le gazon
au bord même du précipice. Ses écheveaux de laine traînent à côté
d'elle; elle a interrompu son ouvrage pour méditer vaguement. On
ne voit pas son regard, mais on le sent; sa grosse tête carrée se
découpe sur l'horizon, coiffée d'un bonnet blanc; son visage hâlé,
aux traits grossiers, à la forte charpente, se présente de profil perdu,
largement dessiné en quelques traits rudes et primitifs, comme un
bloc de granit resté à l'état d'ébauche; son corps lourd et naïf à la
large encolure, à la carrure compacte, s'étale tout de son long dans
la posture la plus naturelle et la plus dénuée de coquetterie, sous
les plis épais d'une casaque de tricot et d'une gi*osse jupe de laine.
Peut-être quelques morceaux de cet accoutrement manquent-ils un
peu de relief et de précision; ce qu'il y a de certain, c'est que ja-
mais figure humaine de cette dimension n'a été résumée plus so-
brement, en traits plus larges et plus simples. De là vient cette
grandeur d'aspect qui surprend dans un sujet si modeste. Cette so-
briété des lignes, cette simplicité des plans, cette ampleur du mo-
delé, quelquefois défectueuj:, mais toujours imposant, nous ramè-
nent bien loin dans le passé, à l'art égyptien de l'époque primitive.
A voir cette paysanne couchée qui regarde la mer, on se prend à
songer à la silhouette colossale du sphinx qui regarde le désert.
Gomme lui, elle est le seul acteur de la scène et elle fait partie de
la nature, dont elle semble interroger l'étemel mystère.
V.
Le réalisme ainâ compris touche de bien près au paysage , et
c'est peut-être pour cela que notre école de paysage est aujourd'hui
LJiyiUiieu uy -^^J Vj vJ Vt Iv,
682 REYUB DES DEUX MONDES.
si florissante. Le paysage est le refuge naturel des idéalistes et des
rêveurs dégoûtés des vulgarités artificielles de l'art contemponin;
il est la ressource des talons honnêtes qui ne se prêtent pas w
charlatanisme et à la mode du jour. I^our échapper à la laideur et à
la médiocrité qui le débordent de toutes parts, l'artiste véritable se
jette volontiers dans le sein de la nature inanimée; il la prend pour
confidente de ses secrètes émotions et de ses pensées intimes, il
s'adresse à elle pour fuir le commerce d'une civilisation qui ne le
comprend plus.
Mais là encore nos peintres ont de la peine à dépasser les horizons
bornés de la vie bourgeoise. De nos jours, la nature elle-même se
transforme à l'image de l'homme. Partout les vastes solitudes, les
larges horizons, les aspects sauvages tendent à faire place à une
nature plus petite, plus modeste, enjolivée et morcelée par la main
de l'homme. Il se produit dans l'art un phénomène analogue : on a
une tendance chaque jour plus visible à abandonner les grandes
scènes naturelles ou les grands paysages savamment composés poor
rechercher les détails, les petits recoins familiers, les beautés in-
times, une chaumière moussue, un buisson, une haie vive, une
mare, un verger, un chemin creux, une étroite clairière au fond
d'une forêt, un carré de luzerne, un champ de blé mûr. Voilà les
sujets que préfèrent nos paysagistes modernes, d'accord en cela avec
les goûts réalistes et avec l'esprit positif de leur temps.
Ce penchant à faire petit, même dans de grandes proportions, et
à remplir des toiles souvent trop vastes avec des sujets trop res-
treints, se révèle même dans les ouvrages de ceux de nos peintres
contemporains qui ont le gçût de la grandeur et qui ont gardé quel-
que chose des anciennes traditions classiques. Le patriarche des
paysagistes, M. Corot lui-même, sembla obéir depuis quelque temps
à une inspiration plus familière; il nous semble cette année moins
grand poète que de coutume et plus visiblement préoccupé du pro-
cédé pittoresque. M. Français excelle encore à donner un dessin
précis et une forme presque académique aux caprices de la nature
végétale, sans leur imposer la symétrie architecturale d'un style
trop exclusivement décoratif; mais il se restreint de jour en jour à
des compositions plus modestes. L'aimable M. Fromentin, dont le
talent semblait s'être agrandi à l'aspect des horizons du désert, re-
vient au genre soyeux et fin de ses premières scènes algériennes,
peuplées de montagnes sans solidité et de charmantes cavalcades
multicolores. M. Harpignies, rude, anguleux, presque sauvage,
dessine toujours les rochers et les arbres avec une dureté vigou-
reuse et un style sculptural empreint d'une certaine fierté; mais les
vastes horizons lui manquent, l'air ne circule pas librement dans ses
toiles sans harmonie et sans profondeur^ Los migoifiques toilos de
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LB SALON DE 187i. 683
M. Van Marcke, peuplées de belles vaches au pelage roux et blanc,
errant dans de gras pâturages au bord de quelque ruisseau où elles
s'abreuyent, sur la lisière de quelque forêt au feuillage bruni, sont
d'un excellent élève, presque d'un émule de Troyon; mais avec
tous leurs mérites positifs elles n'ont aucun caractère individuel,
elles manquent de ces grandes échappées que Troyon ouvrait sur
la nature champêtre, de ce profond sentiment naturaliste auquel il
savait associer parfois jusqu'aux animaux des champs. Elles ne lais-
sent d'autre souvenir que celui d'un joli morceau détaché d'un pay-
sage et habilement transporté dans un tableau.
Force nous est de nous adresser à un barbare, qui est parfois un
barbare de génie, qui est toujours un homme d'une merveilleuse
habileté pittoresque; nous voulons parler de M. Daubigny père. Son
tableau des Champs au mois de juin fera sourire bien des gens; on
se demandera pourquoi ces énormes coquelicots qui remplissent de
leurs taches rouges et de leurs tiges colossales un premier plan tout
uni sans rien qui arrête le regard. Or c'est grâce à ces coquelicots
audacieux que la vigoureuse verdure des champs , qui leur suc-
cède au second plan, peut s'enfoncer dans le lointain sans rien
perdre de sa vigueur; c'est à ces co^elicots insolens que le tableau
tout entier emprunte et sa profondeur et sa tonalité puissante, re-
haussée encore par un del bleu violacé, baigné de ces lourdes va-
peurs d'été qui absorbent la lumière et la transforment, pour ainsi
dire, en chaleur visible. C'est un procédé, dira-t-on; qu'importe, si
par ce procédé M. Daubigny parvient à rendre fidèlement un des
grands aspects.de la nature ?
Encore un barbare que M. Wahlberg; on le voit de reste aux co-
lorations hardies et un peu confuses de son Port de pêcheurs dans
la Baltique. Il y a là un désordre dans l'emploi de la vigueur, il y
a des puissances de second plan, des faiblesses de premier plan qu'on
pourrait peut-être tolérer dans une aquarelle, mais qui en aucun cas
ne sont pardonnables dans une peinture à l'huile. En revanche,
quel chef-d'œuvre que le Bois de hêtres l Que d'air et d'espace dans
le demi-jour de cette futaie, sous cette colonnade de troncs mousr-
sus, sur ce brun tapisde feuilles mortes! Que de transparence dans
ces ombres mouvantes, que de franchise même dans ces paillettes
lumineuses, qui sont cependant jetées trop brutalement sur le sol!
On admire les futaies de M. Diaz, qui ne sont que des empâtemens
surchargés et des variations chatoyantes sur l'harmonie du rose et
du bleu. Ici les empâtemens sont mis à leur place et employés sans
excès; l'harmonie générale des couleurs, bien plus profonde, repose
sur deux notes dominantes plus sévères, mais plus vraies, le vert
de la feuille vivante et le brun de la feuille morte.
Tout autre est la manière de H. Emile Breton. Le paysage , tel j
68& REVUE DES DEUX MONDES.
qu'il le comprend et qu'il Taime, n'est pas le paysage libre etnrié,
ouvert à l'air, à la lumière, à tous les souffles vivifians de la nature;
M. Breton s'enferme volontiers dans un cadre étnnt et somhre où
peu d'objets peuvent trouver place; il s'eflforce d'arriver à l'effet
tragique par la grande simplicité de l'aspect. Son horizon est res-
treint, son ciel bas et voilé, ses forêts sont noires et épaisses; il
aime à couvrir la terre d'un triste manteau de frimas. La toile inti-
tulée V Automne est encore plus renfermée et plus étouffée que d'iia-
bitude; elle représente, sous un ciel noir, le lit resserré d'un r\à^
seaii plein d'herbes vertes, bordé d'arbres brunis et jaunis ; au bout
de cette espèce de ruelle encaissée dans la forêt , on apercent une
cabane de celles que La Fontaine appelait, dans sa langue juttores-
que, une a chaumine enfumée. » Le tout est d'une couleur riche
et forte, mais sans assez d'au: ni de profondeur. Le Crépuscule $om
la neige représente l'entrée d'un village, où quelques lueurs com-
mencent à paraître aux fenêtres des chaumières; à l'horizon, la
silhouette frileuse d'un clocher neigeux se dessine sur une hx&a
jaune qui perce entre des nuages noirs. Ce tableau , d^xmt facture
large et robuste, respire cette espèce de désolation puissante, qui
est le propre du talent de M. Emile Breton.
Si M. Breton fait de la tragédie, H. Daliphard fait du mélodrame.
Sans parler de la difficulté vaincue , il y a des morceaux ezcellens
et des intentions ingénieuses dans son Printemps au cimetière.
Malheureusement l'antithèse est trop bien soulignée par des cru-
dités fausses et par des contrastes un peu criards. Les pooumers
en fleurs qui ombragent de leurs rameaux blancs les croix noires
plantées dans l'herbe épaisse sont eux-mêmes un peu grisonnans,
et l'on dirait qu'ils se sont mis en deuil. C'est surtout dans la pein-
ture de paysage que la subtilité est un écueil. Pour produire une
impression forte, il faut des effets francs et simples. Voyez plutôt
le Bosquet aux chevreuils et la Route blanche de feu M. Chintreuil.
Rien ne jure dans ces deux toiles. Dans la première, le ciel blanc
et voilé qu'anime une nuance de bleu vif et frais, la f(»rte verdure
des taillis de chêne, la fine verdure du gazon, tout s'accorde au
premier coup d'oeil, tout forme un concert harmonieux que d<Hnine
la note grise des chevreuils surpris au gtte. La Route blanche est
peut-être plus saisissante encore. Les arbres, d'un veft sombre, qui
bordent le chemin, le ciel d'un bleu un peu dur, les moissons do-
rées des deux côtés de la route, opposant leur lumière blonde à sa
lumière blanche, tout s'y tient d'un seul morceau, tout concourt à
rendre l'effet brutal d'un de ces soleils implacables qui en été dar-
dent l^u^ rayons sur la campagne au milieu du jour. Ces deux ta-
bleaux, d'une mâle sincérité, nous font grandement sentir la perte
de M. Chintreuil.
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LE SALON DE 187A. 685
Les primeurs de M. César de Cock ne sauraient nous en consoler;
quoiqu'elles gardent toujours,
en leor jeune àpreté,
D*un finit à peine mûr l*aiinable crudité «
leur acidité aigrelette nous parait presque fade en comparaison des
saines et fortes saveurs de H. ChintreuiL Du reste M. de Cock se
répète trop lui-môme; il serait temps qu'il abandonnât ses dessous
de bois printaniers aux molles transparences pour affronter le grand
air et le plein jour de la campagne. Il faut en dire autant de tt. Pe-
louse, qui dépense un prodigieux talent à faire des tours de force
qui ne sont pas des œuvres d'art. Sa vaste toile intitulée A travers
bois ne représente qu'un fouillis de broussailles, presque de gran-
deur naturelle, peintes avec une habileté merveilleuse et une exac-
titude infmie de dessin et de couleur; mais naturellement les lignes
manquent, la. lumière se disperse, et cet incroyable effort de préci-
sion aboutit à un effet de confusion. H. Pelouse, comme H. César
de Cock, voit trop la nature par les petits côtés. Â force de se noyer
ainsi dans les détails et de les rendre avec cet amour minutieux, il
lui arrive ce que les Allemands expriment si bien lorsqu'ils disent
que (c les arbres empêchent de voir la forêt. »
Passe encore pour les broussailles de H. Pelouse; il a peint ce
qu'il a vu, et il ne faut pas trop lui en vouloir. Ce qui est plus sur-
prenant, c'est de rencontrer un défaut tout |)areil chez un peintre
de marine. S'il est un genre qui interdise d'être mesquin, c'est as-
surément celui-là. M. Lansyer le sait mieux que personne, lui qui
a tant de fois rendu avec bonheur la grandeur et la liberté des
hcfrizons maritimes. Le voilà cependant qui fait comme M. Pelouse
et pis encore, car la mer l'empêche de voir la côte, et la côte l'em-
pêche de voir la mer. Dans âon tableau des Brisons du Stang^ il
n'y a ni premiers plans ni horizon. C'est un tumulte incompréhen-
sible de rochers sans solidité et d'eaux sans fluidité, de sorte qu'il
est impossible de savoir si ce sont les vagues qui se brisent sur les
rochers ou les rochers qui flottent sur les vagues. M. Masure, qui,
après avoir passé des lacs italiens aux côtes de la Méditerranée, re-
vient aujourd'hui de la Méditerranée à l'Océan, pour le rapetisser
aux proportions méditerranéennes, ne donne à ses tableaux de la
côte de Granville que des premiers plans bénins et sans grande vi-
gueur; du moins il ne s'amuse pas, comme M. Lansyer, à brouiller
la terre et la mer et à intervertir les rôles entre les élémens.
C'est bien l'Océan dans toute sa tristesse et dans toute sa puis-
sance que représente le tableau de M. Mesdag, la Mer du Nord.
Les hautes lames furieuses arrivent en longues files sur une plage
basse avec des transparences jaunes et limoneuses et des crêtes
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680 EËVDB DES DEUX MONDES.
hérissées qui se déchirent en lambeaux d'écume. On est au ras de
la mer, dans le ruissellement des nappes d'eau qui s'étendent au
loin sur le sable» et Ton se sent presque sous la vague, qui s'élève
jusqu'à l'horizon. On croit entendre la monotone cadence et le nm-
flement continu des grandes lames qui viennent, l'une après l'autre,
s'écrouler et s'allonger sur la plage. Quelque» voiles ou quelques
pointes de voiles s'entrevoient du côté de la pleine mer. Le ciel est
obscurci par des masses de nuages brouillés que le vent balaie par
rafales. V Hiver à Scheveningue est encore une toile bien frappante
avec ses horizons jaunes et ses grosses carcasses de navires échoués
sur une plage boueuse à moitié couverte de neige. La Bruyère de
Drenthey avec ses dunes sablonneuses, ses bouleaux nos et ses
broussailles dépouillées, sort aussi de l'atelier de H. Mesdag; c'est
un paysage bizarre et d'tme facture un peu infonne, mais d'une
poésie triste et désolée qui serre le cœur.
Bercy en décembre^ c'est le titre d'une magnifique toile de
M. Guillemet, qui n'a pas eu besoin, comme on le voit, d'aller cher-
cher bien loin les vastes espaces et les horizons sublimes. La Sdne
entre ses deux quais, avec ses berges nues, ses lourds bateaux
amarrés sur les deux rives, des entrepôts, des hangars, une file de
maisons vulgaires qui fuit avec une perspective incomparable; au
loin, des ponts, des quais à perte de vue, la silhouette de Notre-
Dame et du Panthéon, tout le panorama de la grande ville, sous un
ciel gris, modelé sans accidens, sans artifices, trempé d'un bout à
l'autre d'une lumière uniforme, mais s'étendant bien l(Hn par-delà
l'horizon, dans une profondeur infinie, voilà tout ce tableau d'une
réalité sévère, d'une shnplicîté Imposante, d'une facture à la fois
consciencieuse et large, délicate et forte, d'un efiet d'autant plus
étonnant qu'il ne s'y môle aucun charlatanisme. M. Guillemet nous
prouve que la grandeur est partout dans la nature pour ceux qui la
sentent et qui saven^t la trouver.
VI.
Lapemture de paysage est une aimable oasis où Ton 'se repose
agréablement des médiocrités de la peinture de style et des vulga-
rités de la peinture de genre. Ce n'est pourtant point de ce côté
qu'il faut chercher l'avenir de l'école moderne. S'il doit y ^voir une
réforme de l'art, ce n'est point dans ce sens qu'elle peut avoir lieu.
Le paysage est au grand art ce que l'instrumentation est à la mu-
sique; c'^t un art de second ordre qui ne saurait fleurir tout seul.
Le véritable fondement des arts du dessin est dans l'étude de la
nature vivante et particulièrement dans celle de la figure humaine.
La peinture contemporaine nous intéresse surtout à cause des idées
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LB BÂLON DE 187A. 087
et des mœurs qu'elle eiprime; mais au point de vue de Tart, ce
qui doit nous intéresser le plus, c'est la sculpture.
La sculpture est à la fois l'art le plus réel et le plus idéal, — le
plus réel parce qu'il embrasse un sujet restreint, une réalité po*
sitive^ et qu'il est obligé d'en faire le tour pour la posséder tout
entière^ ^-^ le plus idéal, parce que, dans sa lutte avec la réalité,
il se voit obligé d'en pénétrer plus profondément et d'en exprimer
plus fidèlement le sens idéal. En sculpture, il n'y a pas de négli*
gences possibles, pas d'à-^peu^près, pas de fantaisies permises; on ne
peut point racheter la faiblesse de la pensée ou la mollesse de l'exé-
cution par l'effet décoratif ou par la magie de la couleur. Une sévère
discipline pèse sur l'artiste. Il faut qu'il soit à la fois très positif et
très abstrait, très exact et très dédaigneux des détails purement
pittoresques ou des minuties de l'exécution. Les sculpteurs qui ai*
ment les tours de force et qui veulent contraindre le marbre et le
brcnuse à rendre des effets étrangers au génie de la sculpture vien^
nent se heurter aux lois naturelles qui président à cet art sévère. Il
en résulte cfaes eux une certaine tenue, un certain sérieux dans les
études, Une certaine dignité de style, qui font de l'atelier du sculp-
teur le dernier, mais inexpugnable refuge des saines traditicms et
du grand art^
Aussi est-ce avec un vr&i bonheur que nous constatons une fois
de plus l'état florissant de la sculpture française. Elle n*est pas
irréprochable assurément; elle vit sur le même fonds d'idées que sa
sœur, la peinture de styles elle a donc beaucoup des mêmes ten-
dances et des mêmes travers. Bile se laisse aller trop aisément à
l'emphase banale, à la platitude bourgeoise ou à la vulgarité popu-
laire; elle recherche trop souvent la fausse distinction, l'expression
sentimentale, la morbidesse, la sensualité élégante; elle se plaît
môme quelquefois à des rai&nemens pittoresques, à des travaux de
bijouterie qui ne sont point de son domaine, et qui rappellent les
enjolivemens exagérés de la peinture de genre. Néanmoins ces dé-
fauts y sont atténués, idéalisés, presque ennoblis; les idées justes
y sont exprimées dans un lapgage plus sobre et plus mâle; les idées
fausses y deviennent si choquantes qu'elles se font, pour ainsi dire,
justice elles-mêmes. En somme, la sculpture française est vivante
et saine; elle témoigne d'efforts consciencieux et d'une conviction
persévérante, malheureusement peu soutenue par un public igno-
rant et dédaigneux. Raison de plus pour qu'on l'encourage; si l'on
donne encore cette année une grande médaille d'honneur, nous es-
pérons bim qu'elle sera décernée au Nardèse de H. Dubois ou au
Gkria victis de M. Merdé.
De ces deux œuvres vraiment supérieures, celle de M. Mercié est
la plus inspirée et la plus émouvante; celle de M. Dubois est incon^*
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688 REVUE DBS DEUX MONDES.
testablement la plus parfaite. Deboat au bord du ruisseau qui re-
flète sa merveilleuse beauté, Narcisse» couronné de fleurs, découvre
son jeune corps avec une sorte de lenteur et de solennité grave; il
s'absorbe avec un recueillement profond dans la contemplation de
son image. Il ne se penche point, comme un enfant curieux, sur le
miroir qui lui renvoie ses traits; en véritable artiste amoureux de
lui-même, il compose avec soin sa beauté. Toute sa personne res-
pire une langueur sérieuse et une voluptueuse fierté. Appuyé sur
la jambe gauche, il soulève de ses deux mains, d'un mouvement
souple et charmant, son manteau qui flotte de l'autre côté sur son
épaule. Sa bouche sourit à moitié, mais son visage reste calme et
pur. Son corps admirable et d'une tendresse presque féminine a
cette beauté un peu froide qui ^t le signe même de la perfection.
De quelque côté qu'on le tourne, il se présente avec une souveraine
élégance, avec le port et le geste d'un dieu. Ses jambes fines et
délicieusement modelées le portent avec une l^èreté sans rivale.
Derrière lui, un pan de son manteau traîne jusqu'à terre avec une
ampleur de lignes qui n'a rien de pesant et qui développe, sans les
alourdir, ses formes adolescentes. Voilà bien l'image de l'éphèbe
antique dont les poètes chantaient la beauté comme ils chantent
aujourd'hui celle des femmes, et que l'admiration naïve d'une race
amoureuse du beau plaçait d'emblée au rang des demi-dieux. Oui»
cette incomparable fleur humaine méritait d'être divinisée, et, si
M. Dubois était citoyen d'Athènes, le peuple lui voterait des cou-
ronnes pour l'avoir tirée du marbre de Paros.
En aurait-on fait autant pour le Gloria victis de M. Mercié? Il est
fort à supposer que les Athéniens auraient peu compris cette œuvre
admirable, mais d'un génie tout difl^érent du leur. Le glorieux vaincu
de M. Mercié n'a rien de commun avec la légende du soldat de Ma-
rathon. Ce n'est même plus, comme son Davidy une belle imitation
de l'art florentin; cette fois c'est une création tout à fait originale,
c'est la vision d'un peintre de génie réalisée par le plus audacieux
des statuaires, c'est un groupe d'un mouvement si libre et d'un élan
si hardi qu'on n'en a peut-être jamais vu de pareil. Un ange ou un
génie enlève au ciel un jeune héros tombé sur le champ de bataille.
Grand, mince, fier, le front grave et pur, la bouche sévère, les re-
gards fixés avec sérénité dans l'espace, le céleste messager s'élance
d'un mouvement facile et superbe, avec sa longue robe flottante et
ses longues ailes largement déployées, emportant dans ses bras et
soutenant sur son épaule le jeune homme qui s'affaisse, mortelle-
ment frappé. Il y a de l'amour et une sorte de colère sublime dans
le geste souverain dont il saisit sa triste proie pour l'entraîner dans
l'éternité : c'est la pensée qui prend sa revanche sur la force et qui
s'enfuit indignée vers les régions sereines de l'idéal; c'est la gloire
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LE SALON DE 187&. 689
qui couronne le sacrifice et qui recueille dans ses bras le héros con-
sacré par la mort. Le jeune guerrier lui-même semble indiquer le
ciel de son bras étendu et déjà presque défaillant; de l'autre bras, il
tient ua tronçon d'épée tpi'il agite encore; son regard mourant des-
cend vers la terre, et semble encourager ses compagnons à faire
comme lui leur devoir. 11 n'y a pas de mots pour exprimer la su-
blimité de ces deux figures : c'est un de ces poèmes en action dont
aucune analyse ne peut donner l'idée.
Ce qui étonne peut-être encore davantage, c'est la difficulté vain-
cue. Quelle habileté il a fallu pour animer cette vaste machine,
pour lui donner, au milieu de cette extrême complication de mou-
vemens et d'attitudes, l'unité d'aspect, Tharmonie des lignes, l'équi-
libre aérien, sans lequel elle ne pourrait avoir l'élan et la légèreté du
vol ! Quoiqu'elle s'élance en avant, on ne craint pas qu'elle tombe;
on sent qu'elle s'enlève et qu'elle plane. Ce merveilleux équilibre est
dû à une harmonieuse opposition entre le haut et le bas du groupe.
Tandis que la jambe gauche de l'ange sert de point d'appui , sa
jambe droite se rejette fortement en arrière, entraînant la hanche;
le buste au contraire se tourne dans l'autre sens pour embrasser le
corps du jeune homme; les ailes suivent le mouvement du buste et
servent de balancier à toute la figure. Les bras du blessé accom-
pagnent ce mouvement et le suivent sans l'exagérer, de manière à
assurer le centre de gravité de la masse entière; ses jambes parti-
cipent, de la double impulsion donnée à la figure principale. Jus-
qu'aux genoux, qui sont de niveau avec la ceinture de l'ange, elles
suivent le mouvement du buste; au-dessous des genoux, elles ren-
trent dans le mouvement de la partie inférieure du corps. Enfin la
tête de l'ange, se redressant dans l'axe intermédiaire entre ces deux
mouvemens contrariés, complète l'équilibre et donne la direction
générale, ce qu'on appellerait en mécanique la résultante de ces
deux forces. Comme on l'a dit bi^n souvent, a il y a de la géométrie
dans l'art, » et ce dicton cesse d'être banal quand on l'applique à
l'œuvre de M. Mercié.
La grande variété des aspects dans une œuvre de cette impor-
tance était un autre écueil encore plus dangereux. M. Mercié a su
aussi l'éviter avec un rare bonheur. Sauf une seule exception dans
le torse du mourant, dont la courbe, vue à quelque distance, est
d'un effet étriqué qu'augmente encore la saillie des côtes, tous les
aspects sont harmonieux et nobles. De profil, à gauche, l'entrelace-
ment des bras de l'ange et des jambes du guerrier est admirable
d'aisance et de simplicité. En arrière, ce qu'il pourrait y avoir
de gauche et de grêle est sauvé par une superbe draperie. De
profil, à droite, sur la face creuse du groupe, où rien ne rompt
Ton m. — 1874. 44
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690 REYITE DES DEUX HONDES.
runité des lignes, Tœil ne saisit qu'un seul grand plan d'un élan
inexprimable; de magnifiques draperies, tan;ôt flottantes, tantAt
collantes et moulées sur le corps, donnent de la couleur, relèvent
les grandes lignes, font saillir les points où le mouvement se brise,
et sauvent l'ensemble de toute monotonie. Le gros tampon d'éu^e
qui malheureusement les termine est au contraire d'un effet assex
disgracieux. Ce contre-poids, inutile à l'équilibre idéal du groupe,
était probablement nécessaire à son équilibre matériel.
Il y a moins d'élévation poétique, mais il y a peut-être plus de
vigueur et de solidité sculpturale dans la très belle figure allégo-
rique du Monument funèbre de M. Hiolle. C'est encore un ange aux
ailes déployées ou plutôt c'est une femme d'un type énergique et
fier, mais d'un sentiment moins calme et moins pur. Elle ne s'en-
lève pas au ciel, elle en descend. Bien qu'elle pose à peine sur le
sol, et que ses grandes ailes déployées soient prêtes à la remporter
dans les airs, elle s'affaisse sur elle-même dans l'attitude d'un re-
gret viril et d'une douleur presque humaine. Penchée en avant, à
moitié agenouillée, à moitié assise, elle s'abat, pour ainsi dire, sur
un trophée d'armes brisées que surmonte un canon renversé; elle
tient une couronne dans chaque main, et elle étend le bras pour en
jeter ime sur le tombeau des soldats morts pour la patrie. Son yisage
contracté exprime une mâle tristesse. Sa chevelure épaisse, un peu
tourmentée, comme il convient à un bronze de ces grande dimen-
sions, ombrage son front incliné et ajoute à son air de deuil. Peut-
être y a-t-il quelque brutalité dans ces détails comme dans l'aspect
de la figure tout entière , ma© le mouvement en est grandiose , et,
— qualité bien rare chez nos sculpteurs, — il concilie dans une juste
mesure ces deux élémens nécessaires de toute œuvre dVt, l'assiette
sculptm*ale et l'action dramatique.
On peut en dire autant du Rétiaire de M. Noël , ouvrage d'un ta-
lent qui grandit chaque jour. Le jeune gladiateur s'avance presque
en rampant, le dos courbé, le corps effecé, la jambe droite et l'é-
paule gauche en avant. Il tient son filet derrière lui de la main
droite, prêt à le lancer sur sa victime. Sa belle tête se relève à
demi; son regard guette les mouvemens de son adversaire avec
une expression attentive et inquiète. Il y a dans toute son attitude
quelque chose de l'allure souple et lenjte du chat qui va bondir sur
sa proie; on y sent la force concentrée, qui se ménage avec art et
qui va se déployer par surprise. Ses membres, magistralement mo-
delés, sont d'une structure robuste et fine, délicate et pleine à la
fois ; ils ont un ressort et une détente qui rappellent le gladiateur
antique, avec cette différence que le gladiateur est en action, tan-
dis que le rétiah-e de M. Noël est en arrêt devant son ennemi, at-
tendant encore le moment d'agir.
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LE SM.ON D£ là7&. 691
Le groupe de M. Granet, Jeunesse et Chimère^ annonce du talent
malgré de graves imperfections et malgré une imagination préten-
tieuse qui est moins voisine de Tantiquité ou de la renaissance que
des allégories de M. Gustave Moreau. Le jeune homme, plutôt cou-
ché qu'assis sur le monstre, le regarde d'un œil fasciné en jouant
avec les ornemens de sa chevelure; la Chimère retourne vers lui sa
tète féminine et lui adresse un sourire de sirène en Itii tendant sa
patte de dragon. Le torse du jeune homme, presque parallèle au
corps de sa fantastique monture, est d'un aspect disgracieux, sec
et contourné; mais la séduction qu'il subit est fort bien rendue. Le
modelé de cet ouvrage a d'ailleurs des qualités agréables, étrange-
ment mêlées à de grande» faiblesses.
La Ménade de M. Valette est une œuvre infiniment plus sérieuse
et plus sage. Assise, les jambes croisées, sur une panthère, d'une
main elle lui entoure le cou et lui renverse la tête, de l'autre elle
lui tend une grappe de raisin que la bête caressante cherche à sai-
sir. M. Valette n'a peut-être pas tiré tout le parti possible du con-
traste que lui fournissait ce sujet aimable et banal d'une femme
nue jouant avec une bête féroce. Sa panthère ouvre la gueule avec
un geste félin qui ne manque pas de grâce, mais elle est d'une fac-
ture un peu molle et trop fouillée ; on voit que H. Valette n'est pas
un sculpteur d'animaux. La bacchante elle-même, souriante et fa-
milièrement assise sur sa sauvage monture, est peut-être conçue,
dans un sentiment trop calme et trop froid. C'est la déesse de
l'ivresse aimable et du plaisir facile plutôt que la furie des orgies
bachiques et la compagne des tigres amoureux. Du reste le Pépin
le Bref dans tarène^ de M. Isidore Bonheur, qui est cependant un
animalier de profession, a encore moins de mouvement et de vie,
sans avoir autant de charme et de style. Rien n'est plus déplaisant
en sculpture que la représentation molle d'une action violente.
Nous pourrions signaler encore une Victoire colossale de M. Le-
roux, figure peut-être un peu banale, mais d'un beau mouvement et
d'un aspect assez grandiose, — une France en deuil de M. Double-
mard, d'un efiet trop mélodramatique, — un Persée de M. Cordonnier,
imitation très élégante et très heureuse des maîtres florentins, — un
Amphion de M. Laoust, marbre d'un style noble et correct, d'un mou-
vement ferme et sculptural, — une assez belle tête de Mercure de
H. dé Groot, morceau détaché d'un groupe colossal dont il donne
la meilleure idée, — une Bethsabée assise et fort largement conçue
de M. Moreau Vauthier, — une Prêtresse a^Éleusis de M. Lebourg,
femme nue qui souffle sur un encensoir doré, puis toute une mul-
titude de discoboles, de satyres, de faunes dansans, de danseurs
indiens, de Galatées, de Prométhées, d'Andromèdes, d'Érigones,
enfin l'antiquité et la mythologie tout entières escortées des cinq
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-n
692 REVUE DES DEUX MONDES.
parties du monde. Au milieu de cette encyclopédie générale de tous
les sujets passés, présens et à venir, il y a, comme d'habitude, une
lacune : c'est celle de Fart religieux.
Les statues religieuses sont pourtant fort nombreuses cette année;
mais les meilleures passent inaperçues, les autres ne se font remar-
quer que par leur extravagance. C'est à ce titre que nos yeux s'ar-
rêtent sur le Saint Jean-Baptiste de M. Saint-Jean. Avec sa longue
figure maigre ombragée d'une immense crinière pareille à la per-
ruque d'un lord-chancelier, il rappelle la caricature fameuse de lord
Brougham par Dantan. M. Saint-Jean aura lu quelque part que dans
certains cas de folie les cheveux se hérissent, et il fait de sa science
médicale un usage fort irrévérencieux. Une autre statue de saint
Jean, par M. Lafrance, pvésente le déplaisant contraste d'une atti-
tude ambitieuse et mélodramatique avec le corps grêle et étriqué
d'un bambin de dix ans. Le Christ au roseau^ de M. Thabard, n'est
pas une œuvre vulgaire; la douleur, la résignation, y sont bien ex-
primées, mais la divinité y manque, comme la fermeté et la beauté
sculpturales. En général, la religion chrétienne, surtout celle de
notre temps, avec ses fadeurs sentimentales ou sa poésie souffrante,
convient assez peu à la sculpture. La sculpture est naturellement
païenne, parce qu'elle est nécessairement saine et bien portante.
Elle ne s'accommode à la poésie chrétienne que dans les sujets
heureux ou triomphans, où elle peut du moins introduire quelque
veine de paganisme.
C'est ce qu'ont fait les grands maîtres de la renaissance; c'est ce
que fait aussi M. Barrias dans son Monument funéraire ^ Des quatre
statues assises qui en décorent les angles, il en est deux que nous
connaissons déjà; la troisième, qui représente sainte Sophie, est assez
insignifiante; elle a beau tenir une épée sur ses genoux et une palme
à la main, elle ressemble, avec ses cheveux ondes et sa médiocre
draperie, à une fausse impératrice romaine. La quatrième est une
figure d'ange légèrement penchée en avant, laissant tomber sur ses
genoux ses deux mains jointes, inclinant un peu la tête sur son
épaule avec un air de recueillement et de prière. Ses ailes ont une
courbe gracieuse qui suit les mouvemens de son corps. Les longs
cheveux qui lui encadrent le front, le long manteau en forme de
chasuble qui est agrafé sur son épaule, rappellent le type des jeunes
assistans du miracle de Bolsena dans la célèbre fresque d^ Raphaël;
c'est un charmant composé du jeune lévite de la Bible et de l'éphèbe
athénien du temps d'Alcibiade.
Il -y a de la noblesse et de la gravité dans le beau bas-relief de
M. Marqueste, Jacob et Vange, Pour mieux exprimer l'élan que
l'ange va prendre vers le ciel, l'artiste s'est gardé avec raison d'é-
quilibrer mutuellement les attitudes de ses deux figures et de rem-
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LE SALON DE 187&. 693
plir également les deux côtés de la plinthe. L'ensemble du relief
n'aflfecte ni la forme d'une pyramide ni celle d'un parallélogramme;
il se compose suivant une ligne oblique dans la direction du mou-
vement déjà commencé. Les pieds de l'ange ont déjà quitté la terre;
de son bras étendu il désigne le ciel, où il va s'envoler. Jacob, resté
sur la terre, s'avance vers lui les mains étendues et cherche à le
retenir en l'entourant de ses bras. Il y a un contraste heureux
entre la figure tout humaine et terrestre du jeune berger à peu
près nu et la silhouette éthérée du messager céleste, avec ses lon-
gues draperies flottantes et fluides. La facture même du relief est
simple et correcte; elle n'a rien de supérieur, mais elle n'a rien de
choquant. |En somme, c'est une œuvre qui fait le plus grand hon-
neur au talent nouveau qu'elle nous révèle.
VIL
Passons maintenant à la sculpture bourgeoise. Nous en trouvons
le type le plus élevé dans la Ceinture dorée de M. d'Épinay. C'est
une femme nue, comme de raison, et même une très jeune femme,
dont le corps virginal a encore toute la fraîcheur et toute la pureté
d'un beau marbre de Carrare, et cependant elle a déjà la physiono-
mie et le genre de beauté du métier qu'elle va faire. Debout sur la
jambe droite, elle se redresse en bombant la poitrine, et, ramenant
ses deux coudes en arrière, elle agrafe avec complaisance la cein-
ture fatale. Voilà de la poésie bourgeoise, s'il en fut jamais ! On
pourrait s'en consoler, si l'exécution elle-même n'était pas bour-
geoise et, comme on dit aujourd'hui, toute de chic. C'est l'œuvre
élégante d'un homme d'esprit, et d'esprit facile, qui a été l'élève de
Dantan, et qui s'inspire à ses heures sérieuses de la sculpture de
Ganova.
La Léda de M. Marcellin est dans le style du xviu® siècle; c'est
une imitation de Falconey, gracieuse toujours, mais pleine d'afi^é-
terie et de mièvrerie. Tout son jeune corps souple et lascif ondule
et se replie comme le long cou du cygne amoureux qui caresse une
de ses jambes. Pour que sa nudité paraisse encore plus provocante,
elle retient sur son épaule le bout d'un tout petit manteau qui
semble positivement dérobé à^une toile de Watteau ou de Lancret.
Ce petit groupe ornera à merveille le boudoir de la jeune vierge de
M. d'Épinay. Le Printempsy de M"»* Bertaux, fidèle aux femmes
mordues par une mouche, trouvera place dans la chambre à cou-
cher, et, s'il y a dans l'appartement une salle à manger égypto-
pompéio-assyrienne, on y mettra la Sémiramis de M. Emile Hébert.
La Rêverie d'enfant , de M. Chabrié, mérite de prendre place dans
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.*^:
■ # ■».
69â REYUE DES DEUX MONDES.
un intérieur plus vertueux. Ce bel enfant, à demi couché sur une
chaise, d'un air moitié triste, moitié boudeur, une jambe pendante,
un genou relevé, est trop aimable et trop bien sculpté pour aller
grossir la pacotille de la demoiselle à ceinture dorée. Rendons la
même justice à V Enfant au lézard^ de M. Bouré, sculpture d'ima-
gination pauvre et d'exécution peutr^tre un peu maigre, mais souple
de mouvement» suave et bien env^ppée. La dame du logis repous-
serait sans doute également l'Enfant au tambour^ de M. lannin,
étude vivante et sincère» mais dont Tintention est difficile à saisir,
et dont l'aspect n'a rien de plaisant. En revanche, avec quel plaisir
elle rangerait sur son étagère^ au milieu des potiches japonaises et
des curiosités cosmopolites, la Prêtresse dTJsis^ de M. Cordier, en
bronze émaillé et multicolore I II est avéré que les anciens coloriaient
souvent leurs statues; les Grecs eux-mêmes le faisaient quelquefois,
les Égyptieus le faisaient presque toujours. Ils avaient tort, mais il
est probable qu'ils auraient bien ri devant cette momie tirée de son
sarcophage et si pompeusement, remise à neuf.
Âpres la statue archéologique^ voici venir la statue moderne dans
la personne du Figaro^ de MM. Amy et Boisseau. La draperie clas*
sique fait place au vêtement,, à la culotte de velours, au pourpoint
brodé, au jabot de dentelles; les lignes se brisent, la forme dispa-
raît, la compositûm elle-même se surcharge de mille accessoires.
C'est le tableau de genre transporté dans la sculpture avec son
dessin chiffonné, ses ef&ts pittoresques et ses intentions spirituelles.
Ce Figaro n'est pas une statue, c'est une statuette de grande dir
mension. Cette guitare, ce bonnet, cette plume » cette ceinture,
ces chiffons à mille plis, ces lignes capricieuses, tout ce travail de
terre cuite s'accorde mal avec la blancheur du plâ^xe. On pourrût
presque adresser le même reproche au Lidli de M. Schœnewerlu
Cette statue ne rappelle le grand siècle que par sa lourdeur; pour
tout le reste, elle est une médiocre imitation dn xvm* siècle et de
son continuateur contemporain M.. Falguière. Quoique le costume
Louis XIY se drape plus aisément et se prête mieux à la sculpture
que le costume e^agnol, l'homme di^arait eaicore sous l'habit.
C'est là le grand écueil du portrait moderne. Les petits effets pit-
toresques, le soin et le fini des détails, le tcavail des cheveux et des
étoffes, sont souvait indispensables pour dissimuler la laideur de
nos acGoutremens mesquins* Les bustes eux-mêmes ne peuvent
guère s'en passer, à plus forte raison les statues en pied. U est gro-
tesque de représenter, comme on a longtemps essayé de le faire, un
homme moderne dans la nudité d'un héros grec ou sous la toge
d'un sénateur romain. D'un autre côté, l'habit bourgeois, comme
M. Barre en fait la triste e2q)érience dans s& remarquable statue de
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LE SALON DÉ 187&. 695
Berryer, s'accorde mal avec les formes athlétiques et les attitudes
majestueuses. L'homme moderne, en sculpture, a besoin d'être en-
nobli ou romantisé : les grands artistes parviennent à l'ennoblir,
les petits se contentent de le romantiser de leur mieux. De là le
goût et l'abus des accessoires , de là cette invasion de barbes hé-
rissées, de crinières sauvages, de chevelures savamment échafau-
dées, entrelacées de bijoux et deileurs, ces bustes d'hommes ponuna-
dés ou incultes^ ces bustes de femmes écrasées de parures, accablées
de bouillons, de rubans et de dentelles. Pour un excellent morceau,,
oonune l'Henri Uonnier de M. Moulin, largement établi dans un
sentiment gras et fin, à la façon du Yitellius antique, — pour un
portrait sincère et honnête, comme celui de M. Hanoteau par
M» Gougny, on rencontre une multitude de bustes tapageurs et
prëtentieur, comme celui de M. Chatrousse ou celui de M. Garolus
Daran. Poiur un marbre délicat et (in, comme le buste de M"''' M....,
par M. Falguière, ou celui de M"* F. B., par M. Franceschi, on a
M. Barrao, élève de M. Falguière, qui transforme une Française en
Égyptienne, avec des serpens autour du bras €t des anneaux d'or aux
oreilles, on a M. Pécron, qui rivalise avec M. Manet, — on a surtout
M. Garrier-Belleuse, un honune de grand talent qui manque de goût
et dont les fautes sont trop brillantes pour ne pas gâter en même
temps le goût du public. Son buste de M"' Croizetta, l'actrice bien
cosnue.de la Gontédie-Française, exagère ce qu'il y a de commun et
de maniéré tout à la fois dans cette beauté originale, mais un peu
vulgaire. Il la représente en déshabillé galant, une épaisse draperie
lourdement chiffonnée sur l'épaule, un paquet de roses sur le sein,
tournant de côté son visage grimaçant et l'extravagant édifice de sa
coiffure. Quoique ce buste ne descende pas jusqu'à la taille, il a
quelque chose de contourné, et pour ainsi dire de déhanché^ qui
rappelle les chanteuses de certains concerts et les danseuses de cer-
tains bals publics. Le modelé même en est lourd, décousu et tapa-
geur» N'en déplaise à M. Garrier-Belleuse, l'art du xvm* siècle était
de meilleur aloi; il avait tout au moins meilleure façon.
Le véritable héritier des traditions du xvni* siècle, c'est M- Gar-
peaux. Sa sculpture, traduite en marbre, perd bien quelque chose
de sa chaleur et de son originalité pittoresque ; elle y gagne en re-
vanche un moelleux et un fondu qui lui donnent plus d'unité. Le
buste de M"** Sipierre, quoique un peu trop chiffonné, est gracieux
et fin; celui de M. Alexandre Dumas est une merveille. Les cheveux
au vent, le col dénoué, le regard animé, la physionomie inquiète et
pleine de vie, les lèvres crispées avec une expression amère et dé-
daigneuse, c'est bien là le poète misanthrope, le moraliste chagrin,
l'écrivain à la fois mystique et trivial que nous connaissons tous. Il
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696 REVUE DES DEUX MONDES.
y a aussi une statuette d'enfant, de M. Carpeaux, qui est un petit
chef-d'œuvre, c'est l'Amour blessé. Coquet et couronné de roses, le
pauvret se laisse tomber assis d'un air éploré; il s'appuie languis-
sanunent sur sa main , ses larmes coulent , son carquois glisse à
terre, sa puissance est évanouie. Rien de plus souple et de plus
charmant que les lignes de ce corps enfantin, rien de plus fm et de
plus fondu que le modelé de ces chairs tendres et potelées. Ce n'est
qu'un aimable jeu d'esprit, un délicieux bijou d'appartement; mais
•dans ce bijou si fmement ciselé on reconnaît la main du maître.
Est-ce bien à ce genre élégant et pittoresque qu'il faut rattacher
le Moineau de Lesbie de M. Truphème? Oui, à ne considérer que
le sujet lui-même et la composition maniérée; non, si l'on en con-
sidère l'exécution brutale, assez robuste, sans rien de gracieux ni
d'efféminé. Le talent déclamatoire et un peu matériel de M. Tru-
phème appartient plutôt , comme le prouve d'ailleurs la coupe vi-
goureuse et presque grossière du buste de M"** M. M..., à cette
nouvelle école de sculpture réaliste qui réagit , depuis quelques an-
nées, contre la fadeur bourgeoise et les mièvreries mondaines. A la
sculpture bouflSe, empâtée, chiffonnée et rocailleuse du xvm* siècle,
cette école a substitué hardiment une méthode à la fois plus sobre
et plus savante; à l'exemple des Égyptiens et des Grecs, elle pro-
cède par les grands plans et par les grandes lignes extérieures en
négligeant autant que possible les détails indifférons à l'eoseinble.
Parmi les artistes courageux qui ont déclaré la guerre aux élégances
frelatées de la sculpture à la mode, il en est certainement qui man-
quent de goût et qui poussent trop loin l'esprit de révolte. Quel-
ques-uns cependant ont rendu service à l'école moderne en rom-
pant avec les procédés artificiels d'un art corrompu; faute de l'idéal
qui leur manque encore et auquel ils paraissent trop souvent avoir
renoncé, ils ont retrouvé, dans l'étude assidue de la nature, quelque
chose de la grandeur et de la solidité de la sculpture antique.
C'est M. Captier qui résume le mieux les défauts et les qualités
de cette école. N'était la fougue juvénile qui parfois l'entraîne, et
la grande exactitude qu'il apporte à l'exécution de presque tous
ses ouvrages, on pourrait dire de lui qu'il est le Courbet de la sta-
tuaire. S'il y a peu d'artistes aussi dénués d'imagination et de goût,
il y a peu de sculpteurs naturellement doués de facultés aussi puis-
santes. Son groupe colossal d'Adam et Ève^ d'ailleurs passable-
ment agencé et d'une composition plus calme qu'on n'attendrait de
cet artiste, saisit au premier coup d'oeil par une certaine lourdeur
imposante, par la grande largeur des plans et par l'extrême sim-
plicité du modelé. Adam est assis et entoure de sa main pesante la
taille épaisse de sa compagne ; Eve, debout près de lui, lui pose un
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LE SALON DE 1874. 697
bras sur l'épaule et lui remet de l'autre main la pomme fatale,
tandis qu'Adam la considère et l'interroge du regard. Mais laissons
cela de côté; la scène est pauvrement conçue, platement traitée,
peu intéressante enQn. Ce guidons intéresse, c'est l'ample facture
de ces deux corps robustes et superbes, presque beaux, à force de
puissance, dans leur héroïque bestialité. L'Adam est cousin germain
de l'Hercule Farnèse et du Boxeur de M. Courbet; l'Eve est une
sorte de Junon encanaillée, apparentée tout à la fois à la Vénus de
Milo et à la Baigneuse de M. Courbet. Son torse charnu , ses vastes
hanches, ses jambes vigoureuses, ses larges épaules, tout ce corps
de paysanne se déploie d'un seul jet, avec un modelé ronflant ^ où
la sobriété même des plans concourt à la plénitude des formes.
Du reste, aucune noblesse d'attitude, aucune grandeur d'aspect,
aucune entente des côtés poétiques de Tart sculptural. On est con-
fondu que des qualités de premier ordre puissent ainsi se concilier
avec une imagination stérile et avec un goût trivial. Dans l'en-
semble, c'est une œuvre commune , mais ce n'est pas une œuvre
médiocre; il faut la considérer au point de vue du métier connue
une simple étude. A cette condition, c'est de la grande et même de
la très grande sculpture; c'est presque de l'antique, avec l'idéal en
moins.
La vigoureuse et excellente étude de M. Perrault, la Parade^ est
conçue dans le môme sentiment positif et réaliste, avec une nuance
académique en plus; cela est naturel, puisqu'il s'agit d'un boxeur
posé selon toutes les règles de l'escrime. Le Chien de Montargis de
M. Debrie, dont le sujet est emprunté à une anecdote bien connue
d'un de nos anciens chroniqueurs, mêle à la même énergie réaliste
et à la môme vigueur d'exécution une violence d'action et d'expres-
sion qui ne convient pas à la statuaire. Sans parler de la difficulté
matérielle de faire tenir en équilibre un homme qui tombe à la ren-
verse, il a fallu beaucoup de talent pour rendre les grimaces d*un
homme pris à la gorge par un chien furieux; mais c'est du talent
mal dépensé. La sculpture n'est pas faite pour éterniser l'image des
contorsions de la douleur physique.
VOrphée de M. Tournois n'exprime du moins que la douleur mo-
rale. Avec moins de puissance que M. Captier, mais avec la môme
grandeur de plans et la môme largeur dans le modelé, il montre ce
que les statuaires de la nouvelle école gagneraient à mettre leurs
éminentes facultés sculpturales au service d'une inspiration plus
élevée et d'un goût plus sévère. Il y a bien des faiblesses dans cette
statue; les jambes et le genou droit en particulier sont traités
avec une largeur qui va jusqu'à la négligence et jusqu'à l'indéci-
sion; mais le torse est beau, la pose, un peu tourmentée, exprime
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698 BEYUE DES DEUX MONDES.
à merveille Teffort du chanteur qui cherche à faire passer tome
son âme dans sa voix. Les lignes générales, quoique un peu lourdes,
ont une certaine suavité noble qui rappelle le prisonnier de Michel-
Ange. C'est une de ces œuvres sérieuses et sincères dont les imper-
fections même témoignent d'un sentiment profond de la nature et
d'une intelligence élevée des moyens d'expression dont L'art dis-
pose.
VIII.
Arrêtons ici cette revue bien succincte et pourtant déjà trop longue
des productions de l'année, et tâchons d'en tirer la morale, si tou-
tefois il y a une morale à en tn*er. La peinture de style est d'an-
née en année plus malade; la peinture de genre est surabondante,
et s'épuise par cette abondance même; la peinture de paysage est
la plus florissante de toutes, mais, tout absorbée dans le détail,
elle a perdu le secret des grandes harmonies ; la sculpture seule se
maintient et se régénère. Dans l'une et dans l'autre branche de
l'école française, une réaction salutaire se produit contre le manié-
risme bourgeois et contre les élégances frelatées des artistes à la
mode; mais cette réaction, à laquelle est attaché l'avenir de mftre
école, n'a pas encore donné tous les résultats qu'on en doit a^ndret
elle n'a guère abouti jusqu'à présent qu'à un réalisme assea trivial.
C'est qu'il en est aujourd'hui dans l'art comme dans la Uttérar-
ture et dans la société tout entière : on y est désorienlïé, découragé,
démoralisé. Ce n'est pas le talent ni l'esprit qui manquent, ce sont
les idées, non pas les idées nouvelles, mais les idées siiK^res, sé-
rieuses, originales par cela même, les idées échauffées par une
passion vraie et pensées par celui qui les ex{»ime. On a peu de
cette élévation naïve qui repose sur le désintéressement de la peo»
sée, peu de cette chaleur communicative qui natt de l'enthousiasme
sincère et du complet oubli de soi-même. On fait de l'art comme on
fiBtit du journatisme et comme on ftiit de la politique, sms desseins
arrêtés, sans fortes croyances, moitié par intérêt, nâoitié par amu-
sement, quelquefois par gageure ou par vanité. On cherd^ avant
tout ce qui i*éusât, et l'on pense qu'avec un certain tour il n'y a
rien qui ne puisse réussir. Tantôt on explore les voies nouveHea, on
tente les entr^rises excentriques, on les poursuit jusqu'à leurs plus
absurdes conséquences avec le sang- froid arventureux àes esprits
blasés|; tantôt on se rejette en arrière, on entreprend des résurrec-
tions artificielles, des imitations platement surannées, et l'on s'ap*
puie, pour les justifier, sur ce pitoyable argument da scepticisme :
« il fimt toujours essayer. »
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lE SAION T>E l«7â. 699
Les vocations deviennent de plus en plus rares; ce n'est pas la
nature qui les produit, c'est la fantaisie qui les décide. On s'essaie
dans tous les genres, sans être porté vers aucun par une préfé-
rence naturelle, ni par un attrait passionné. C'est une aventure que
Ton tente, une entreprise que l'on fait, parfois un rôle que Ton
soutient; ce n'est pas une conviction à laquelle on cëde« Tableaux
religieux, tableaux d'histoire, tableaux exotiques, tableaux archaï-
ques, tableaux familiers, s'improvisent à la hâte et se fabriquent in-
différemment par les mêmes procédés. On passe d'un genre à l'autre.
suivant la mode, jusqu'à ce que l'on ait fait un ouvrage qui réussisse
et qu'alors on répète à profusion* Les préoccupations industrielles
priment les goûts naturels de l'artiste, — l'art est mis au service
de la personne, quand c'est la personne elle-même qui devrait se
dévouer au service de l'art. L'artiste moderne, comme l'écrivain
moderne, lorsqu'il n'est pas un pur ouvrier ou un charlatan grossier
qui spécule sur lé mauvais goût public, n'est la plupart du temps
qu'un demi-amateur, tant soit peu sceptique et blasé, qui se sent lui-
même supérieur à son œuvre et pom* qui Fart n'est qu'une carrière
ou un moyen de parvenir.
A. cela, quel remède pratique? Taut-îl le chercher, comme le
proposait il y a quelque temps un de nos législateurs, dans l'insti-
tution d'une commission de magistrats et d'évêques, spécialement
chargés de discipliner et de moraliser Técole française ? Sans aller
tout à fait aussi loin, faut-il le éhercher dans une meilleure distri-
bution des encouragemens officiels? Assurément il y a quelque
cho^e à tenter. Au lieu de faire fabriquer sur commande de mauvais
tabl eaux et de mauvaises statues , dont il impose les sujets sans
égard aux aptitudes des artistes, l'état ferait mieux d'acheter les
belles œuvres originales partout où elles se présentent; au lieu de
les disperser dans des galeries de province, où personne ne va les
voir, il devrait en faire un musée spécial, où les artistes pourraient
venir souvent s'échauffer d'une émulation salutaire que les modèles
des maîtres anciens ne sauraient leur inspirer au même degré.
Ce sont là cependant de petits moyens qui ne peuvent avoir que de
petits résultats. Pour régénérer l'école nfodeme, il faudrait pouvoir
changer le cours des idées de notre temps. L'art français est ce
qu'il doit être dans la société où il se développe. Quand cette so-
ciété sera moins frivole, moins sceptique, moins ignorante, l'art
français pourra retrouver quelque chose de son ancienne grandeur.
Ernest Buvebgier de Hauranme.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 mai 1874.
C'éuit inévitable. La lutte devait éclater, elle a peut-être devancé les
prévisions de ceux qui voyaient se former Torage, et huit jours durant
le pays vient d'assister à une de ces crises qui ne décident pas seule-
ment de l'existence d'un ministère, qui mettent en quelque sorte à nu
le fond des choses, la gravité, les contradictions, les périls, les impos-
sibilités d'une situation. Par une coïncidence singulière, cette crise a
éclaté juste aux approches du 2k mai , un peu moins d'une année après
cette journée de 1873 où des groupes conservateurs aux tendances di-
verses, mais coalisés pour la circonstance et habilement conduits au
combat, livraient l'assaut au gouvernement de M. Thiers.
A pareille époque, il y a un an, des vacances parlementaires venaient
de finir comme aujourd'hui. Les esprits étaient violemment surexcités
par les élections de Paris et de Lyon. Les députés arrivaient de leurs
provinces pleins d'ardeurs belliqueuses. Il y a un an , comme aujour-
d'hui, il s'agissait de savoir si l'on resterait dans un provisoire indéfini
dont profiteraient les partis extrêmes ou si Ton se résignerait par rai-
son, par sagesse, à organiser le régime sous lequel on vivait. Le gou-
vernement qui existait alors, qui achevait la délivrance du territoire,
qui n'avait rien négligé pour la pacification du pays après la défaite de
la commune, pour la réorganisation de l'armée, des finances, et qui
préparait, pour en finir avec toutes les incertitudes, des lois constitu-
tionnelles sérieusement méditées, ce gouvernement était accusé de
n'avoir que des majorités de hasard, de déserter les intérêts conserva-
teurs et l'ordre moral, de se faire le complaisant, « le protégé » du ra-
dicalisme. « Quelle situation étrange et sans issue! s'écriait M. le duc
de Broglie en s'adressant au gouvernement de M. Thiers. Dépendre,
pour son existence journalière, du bon plaisir des radicaux et en même
temps proposer des lois contre lesquelles le parti radical proteste I »
M. le duc de Broglie parlait ainsi, plaignant fort le gouvernement, et
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REVUE. — CHRONIQUE. 701
M. Thiers, qui n'est jamais à court de riposte, répondait à son interlo-
cuteur qu'il n'aurait pas de majorité, lui non plus, s'il triomphait, qu'il
s'exposait à être de son côté le protégé de quelqu'un, — « le protégé
de l'empire I » Une année s'est écoulée depuis cette mémorable lutte
qui se dénouait par la victoire des coalisés du 2k mai 1873, et M. le duc
de Broglie a dû plus d'une fois se souvenir de ces paroles, de celles
qu'il prononçait lui-même et decelles que M. Thiers lui adressait, quand
il s'est trouvé aux prises avec toutes les diflScultés pratiques du gouver-
nement dont il a été le premier ministre, qu'il a voulu essayer d'orga-
niser.
M. le duc de Broglie a espéré être plus heureux avec ses terribles
alliés d'une autre sorte, chevau-légers ou bonapartistes; il a cru qu'à
force d'habileté il réussirait à les contenir, à les gagner ou à déjouer
leur mauvais vouloir, et il s'est trompé. Il n'a réussi qu*à les enhardir,
à leur donner des gages en s'afTaiblissant lui-même, en affaiblissant le
gouvernement qu'il représentait, et le jour où il s'est décidé à secouer
le joug de ces. dangereux alliés, le jour où, pressé par la nécessité, il a
voulu à son tour faire quelque chose, il a échoué comme M. Thiers. Il a
été vaincu, quant à lui, par ceux-là mêmes qu'il avait trop ménagés*
dont il avait payé trop cher le concours, et tout ce qu'on peut dire, c'est
que ce jour-là du moins il est tombé sans marchander, déchirant l'équi-
voque, relevant avec fierté le défi qu'on lui lançait. Il est tombé sur la
brèche, pour avoir voulu dégager la parole du gouvernement et de l'as-
semblée, également liés par la promesse d'organiser le régime créé le
20 novembre 187S. Rien de mieux pour l'honneur ministériel de M. le
duc de Broglie; seulement à quoi aura servi cette année qui s'achève?
Le ministère est tombé, laissant les dernières chances monarchiques
perdues, la confusion aggravée dans l'assemblée, le gouvernement du
maréchal de Mac-Mahon tout aussi peu organisé qu'il Tétait, les esprits
un peu plus incertains, et le bonapartisme refleurissant par cette élec-
tion de la Nièvre, qui n'est pas un trait de lumière moins saisissant que
l'élection radicale de Paris au mois de mai 1873. C'est là en définitive
la moralité politique de cette crise qui vient d'éclater et de se dénouer
en quelques jours.
Cette crise était, à vrai dire, dans la nature des choses. Qu'elle se soit
produite au dernier moment sous le prétexte d'un incident d'ordre du
jour, peu importe; le conflit était dans la situation. 11 est bien clair
maintenant que le vote du 20 novembre sur l'institution du gouverne-
ment septennal n'était qu'un grand malentendu. Depuis le premier mo-
ment, la lutte n'a cessé d'exister entre ceux qui, prenant au sérieux le
vote de l'assemblée, se sont proposé l'organisation d'un régime destiné
à donner sept années de trêve au pays et ceux qui n'ont vu dans les
pouvoirs confiés au maréchal de Mac-Mahon qu'un acte de déférence
pour l'homme, un expédient de circonstance. L'erreur du miiiistère a
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702 REVUE DES DEUX HOICDES.
été de laisser grandir l'équivoque, de compter sur le temps, sans doute
aussi sur son habileté, pour concilier les dissidences, de s' obstiner à vou-
loir organiser les institutions qui avaient été promises avec ceux qui
méconnaissaient ces engagemens, en rejetant au contraire dans Top-
position ceux qui ne demandaient pas mieux que d'accepter la situa-
tion telle qu'elle était. Pendant qu'il épuisait tous les ménagemens,
les légitimistes attendaient le mot d'ordre de Frohsdorf, lés bonapar-
tistes allaient à Chislehurst. Qu'a gagné le ministère? Les partis ont
redoublé d'audace, convaincus qu'on ne pouvait se passer d'eux; ils
ont publiquement prévu le cas où le maréchal 4e Mac-Mahon, malgré
ses sept ans de présidence, devrait s'effacer devant la royauté tradition-
nelle ou devant l'empire. Ils ont bruyamment déûé, bravé le gouver-
nement, en lui donnant rendez-vous aux premiers jours de la session
qui allait se rouvrir, si bien que l'heure est venue où le ministère, à
bout de temporisation et*de condescendances, ne pouvait aller plus loin
sans trahir le pouvoir qu'il était chargé de représenter et de défendre.
C'était pour lui une obligation de dignité de ne plus reculer devant la
présentation des lois constitutionnelles. Certes môme à ce moment M. le
duc de Broglie mettait toute sa dextérité à prévenir le choc dont on le
menaçait. Il n'est point douteux que, lorsque, dès le lendemain de l'ou-
verture de la session, il allait lire à l'assemblée l'exposé des motifs de
la loi destinée à organiser une seconde chambre sous le nom de grand-
conseil , il comptait sur l'effet de cette lecture. C'était assurément un
spécifique conservateur de première force. Ce grand-conseil , avec ses
combinaisons savantes et «avec les commentaires qui l'accompagnaient,
semblait de nature à désarmer toutes les susceptibilités, à chatouiller
les intransîgeans eux-mêmes. Malheureusement pour le ministère, le
grand-conseil n'a rien changé; la lutte était dans l'air, et, comme il ar-
rive souvent, elle s'est engagée, non sur le vrai point de dissidence,
mais sur un détail, sur la priorité de discussion de la loi électorale
politique ou de la loi municipale. Ce n'était là évidemment qu'un pré-
texte, la véritable question était entre ceux qui voulaient aborder l'or-
ganisation constitutionnelle par la loi électorale et ceux qui voulaient
arrêter du premier coup tout ce qui conduisait à cette organisation.
Déjà quelques heures avant la discussion publique, dans une séance
de la commission des trente, M. Lucien Brun avait très clairement dit sa
pensée. M. le duc de Broglie et la commission demandaient que la loi
électorale fût mise immédiatement à l'ordre du jour; M. Lucien Brun
et ses amis entendaient s'y opposer. La question , ainsi engagée , ne
pouvait plus être résolue que par l'assemblée elle-même. Elle a été
tranchée après un court débat de quelques minutes; on sentait que ce
n'était plus le moment des paroles inutiles. Le ministère avait au scru-
tin 317 voix pour lui, 881 voix contre lui. Élevé au pouvoir, soutenu par
une coalition, il était vaincu par une coalition composée de la gaudie.
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RfiYUI. — CHRONIQUE. 703
du ceatre gauche, du groupe bonapartiste et de cinquante-deux légiti-
mistes , de sorte que c'est par le fait la défection des chevau-légers et
des bonapartistes qui a renversé le ministère. D'où est venue au der-
nier moment cette ardeur d'opposition chez les légitimistes? Elle aurait
été inspirée , à ce qu'il paraît, par des instructions de M. le comte de
Cbambord. M. le comte de Chambord est las de faire des concessions!
Il a laissé un certain nombre de aea partisax^ voter pour la prorogation
parce qu'il Fint^rétait indutntableœent comme M. Cazenove de Prar-
dines, parce qu'il comptait peut-être encore aur le maréchal de Mao-
Mafaon. M paraît que cÛa n*a pas réussi. Le prince aurait fait depuis un
devoir à 3es amis de Versailles de s'opposer à toute organisation consti-
tutionn^e, de voter au besoin contre le ministère, et il se montrerait
aujourd'hui, dit-on, très satisfait de voir ses instructions si' bien suivies,
de s'être donné à lui-même cette marque de sa puissance royale. Que
M. le comte de Chambord soit satisfait, c'est certainement d'un prince
naïf. Quelques-uns de ses amis les plus éclairés de Versailles n'éprou-
vent peu^tre pas aujourd'hui une satisfaction aussi complète. Ils com-
mencent à comprendre qu'ils pourraient bien avoir joué le jeu de l'em-
pire, et que, si les bonapartistes sont dans leur rôle parce qu'ils se
croient le droit de beaucoup espérer, les légitimistes ont déîsormais
peu de diaoces de revoir aux affaires un cabinet aussi favorable à
leur cause que celui qu'ils viennent de renverser. C'est fait, et puisque
M. le comte de Chambord est content, il n'y a plus rien à dire. M. le
duc de BrogUe peut voir maintenajat à quoi lui ont servi les sacrifices
qu'il a multipliés pour ménager les légitimistes, pour s'assurer leur ap-
pui , et les cabinets nouveaux qui peuvent se succéder sauront , par
cette expérience décisive, dans quelle mesure ils peuvent com4>ter sur
cette alliance.
La difficulté était de remplacer ce ministère tombé sous ui> coup fou-
droyant de majorité. Évidemment, si l'on eût été dans les conditions
normales du régime parlementaire , s'il y avait eu en présence deux
masses d^opinion, deux partis ayant des politiques définies et saisissa-
bles, la solution eût été toute simple; il n'y aurait eu qu'à remettre le
pouvoir aux chefs de cette majorité triomphante, cette majorité fût-elle
une coalition. Ici ce n'est pas même une coalition, c'est un amalgame,
c'est une mêlée de suffrages jetés au fond de l'urne, il fallait avant tout
interpréter ce coup de scrutin, démêler ce qu'il y avait de politique, ce
qu'il pouvait y avoir aussi de personnel dans le vote, s'efforcer de dé-
gager les élémens d'une majorité nouvelle, préciser les conditions dans
lesquelles pouvait se reconstituer cette majorité. Au premier coup d'œil,
il y avait une question qui dominait toutes les autres, celle de l'organi^
satioa constitutionnelle» origine et raison déterminante de la crise. Or
c'est justement à ce point de vue que le vote du 16 mai devait être inr-
terrogé dans sa vraie signification. Parmi ces 381 voix qui venaient de
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70A BEVUE DES DEUX MONDES.
former une majorité assez imprévue, les unes, celles des légitiimstes,
des bonapartistes et des radicaux , étaient parfaitement claires : elles
étaient l'expression avérée d'une opposition de principe ou d'intérêt
contre les lois constitutionnelles. D'autres, celles du centre gaache ei
même d'une partie de la gauche modérée, exprimaient certainement une
pensée d'hostilité contre le ministère, contre sa politique et les projets
constitutionnels tels quMl les présentait, — elles n'étaient dirigées ni
contre le principe des lois organiques, ni contre le gouvernement sep-
tennal créé le 20 novembre, ni contre le maréchal de Mac-Mahon. Les
hommes les pli^ autorisés Tont déclaré. M. Vacherot, dans un sentîmeot
de loyauté, au risque de paraître voter pour le ministère, s'est môme pro-
noncé publiquement pour la priorité de la loi électorale, qu'il avait sou-
tenue dans la commission des trente. M. Dufaure, M. Laboulaye, se sont
abstenus. Il y avait donc un certain lien entre ces fractions modérées
de l'opposition devenue pour un instant majorité et les 317 qui avaient
soutenu au scrutin la politique d'organisation constitutionnelle du ca-
binet. C'ét^ait là , si l'on voulait agir sérieusement, une sorte de fil con-
ducteur dans cette confusion. Que pouvait-^n faire? comment recom-
poser un ministère répondant aux nécessités diverses d'une situation si
complexe, s'établissant pour ainsi dire entre les partis pour les ramener
à un centre commun d'action? C'est là ce qui s'est débattu pendant huit
jours au milieu de toutes les péripéties intimes et de toutes les impos-
sibilités.
Dès la démission du ministère de Broglie, M. le maréchal de Mao-
Mahou avait eu la pensée de faire appel au président de l'assemblée, à
M. Buffet; mais l'entrée de M. Buffet au pouvoir avait pour conséquence
l'élection d'un nouveau président. C'était peut-être compliquer la ques-
tion ministérielle d'une question présidentielle, et M. Buffet, sans cesser
d'être consulté, restait en dehors de toutes les combinaisons. C'est alors
que M. le maréchal de Mac-Mahon s'adressait à M. de Goulard en lui
remettant le soin de former un nouveau cabinet. Ancien ministre avec
M. Thiers, placé sur la frontière du centre droit et du centre gauche,
vice-président de l'assemblée, connu pour la modération de ses idées
et l'aménité de son caractère, M. de Goulard était certes l'homme le
mieux fait pour être un médiateur modeste, patient et conciliant entre
toutes les prétentions et même entre tous les amours-propres. C'est donc
M. de Goulard qui s'est trouvé chargé de cette œuvre de Pénélope. Sa
première pensée était de chercher à retenir dans le cabinet prêt à se
former M. le duc Decazes, qui depuis six mois a conduit nos relations
extérieures avec un véritable tact. M. le duc Decazes hésitait d'abord à
séparer sa fortune ministérielle de celle de M. de Broglie; il cédait bien-
tôt aux instances flatteuses dont il était l'objet et qui sont justement la
mesure de la bonne direction qu'il a su donner à nos affaires diploma-
tiques. C'était déjà un commencement. A M. Decazes venait se joindre
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RETVE. — CHRONIQUE. 705
peu après M. le duc d^Audiffret-Pasquier, qui acceptait une place dans
la combinaison en faisant ses conditions. Le noyau essentiel et fonda-
mental était trouvé. Entre ces trois hommes cherchant à s'entendre pour
prendre ensemble le pouvoir, il y avait assurément de singulières dif-
férences de caractère. Au cabinet en formation, M. d'Audiiïret portait son
impétuosité et sa décision un peu tranchante, M. de Goulard sa bonne
grâce conciliante et modératrice, M. Decazes son habileté avisée; mais ce
qu'il y a de mieux, c'est qu'avec des divergences de nature ces trois
hommes poursuivaient le même but et s'étaient mis d'accord sur la po-
litique à suivre, sur la manière de reconstituer le ministère.
Ainsi , et. c'était là un des points sur lesquels M. le duc d'Audiffret se
montrait le plus inflexible, l'élément bonapartiste devait disparaître.
M. Magne lui-même ne pouvait rester aux finances; M. le général Du
Barail, qu'on avait peut-être le tort de considérer comme attaché à
Tempire, devait aussi s'en aller, et avec le général Du Barail, avec
M. Magne, M. Desseilligny disparaissait du même coup. D'un autre côté,
M. de Larcy, M. Depeyre, qui représentaient la droite dans le précédent
ministère, devaient être également remplacés. En un mot, sauf M. le
duc Decazes, le cabinet se renouvelait tout entier. La pensée qui prési-
dait à ce renouvellement était d'ailleurs parfaitement claire et arrêtée
dès le premier moment. Sans nul doute la droite devait être représentée,
on n'avait nullement l'intention d'exclure une fraction de l'assemblée qui
venait de faire campagne avec le centre droit pour la discussion des lois
constitutionnelles, et sans laquelle on se serait trouvé aussitôt en mino-
rité; mais en même temps M. de Goulard, M. d'Audiffret et M. Decazes
se proposaient de faire une place dans le ministère à quelques-uns des
hommes les plus modérés du centre gauche, à M. Mathieu Bodet, qui de-
vait entrer aux finances, à M. Cézanne, qui, en sa qualité d'ingénieur,
prenait les travaux publics, et même à M. Waddington, qui devait reve-
nir à l'instruction publique, où il n'avait fait que passer il y a un an, aux
derniers jours du gouvernement de M. Thiers. Au milieu de toutes ces
combinaisons, M. L. de Lavergne a dû un moment être au commerce,
et nul certes n'était mieux désigné pour la direction de nos affaires éco-
nomiques. Bien d'autres noms ont été prononcés, ils n'étaient pas tous
sérieux. Malheureusement dans cette mêlée des compétitions du pou-
voir il y a moins de postes à occuper que de candidats, et la place a beau
être peu enviable, il y a toujours des dévoûmens disposés à s'offrir et
à se sacrifier. Tout compte fait, après bien des conférences et des négo-
ciations laborieuses, on a été assez près du succès, le ministère n'a pas
été loin d'être constitué et vivant. C'était un cabinet toujours conser-
vateur évidemment, mais s'inspirant d'une libérale pensée de transac-
tion, ayant pour politique l'organisation constiiuiionneilc sous le nom
de la république, avec ce qu'on appelait le caractère impersonnel, c'est-
TOMB m. — 1874. 45
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706 RETUE DES DEUX MONDES •
à-dire avec la transmission régulière et assurée du pouvoir, dans le cas
où M. le maréchal de Mac-Mahon vi^drait à manquer. Celait en d'au-
tres termes la république constituée pour sept ans dans des conditions
conservatrices, avec la réserve pour Tavenir du droit de la France re-
présentée par ses assemblées.
Que serait-il arrivé de ce programme devant la chambre? U eût été cer-
tainement discuté, contesté avec passion, et il eût été aussi soui^u avec
aut(Hité au nom de cet intérêt du pays que NL \e doc de Broglie invo-
quait l'autre jour. Peut-être, sous la pression d'une nécessité impérieuse,
eût-il rallié cette majorité qu'on ne cesse de chercher; mais il n'a pas
eu le temps d'être formulé et porté devant l'assemblée. Il a disparu avec
le ministère qui a été un instant sur le point d'être constitué, qui s'est
cru peut-être déjà en possession du pouvoir. Gomment cette comb'mai-
son a-t-elle échoué pour le moment? 11 y a peut-être encore ici plus
d'un mystère. Une chose sur laquelle tout le monde est d'accord,
c'est la loyauté avec laquelle NL le président de la république s'est
prêté aux tentatives qui ont été faites pour recomposer le gouverne-
ment, sans repousser, sans contester les idées qui lui ont été soumises.
Sans doute il y a des sacrifices qui ont pu coûter aa maréchal de Mac-
Mahon. Lorsqu'on lui a proposé de renoncer aux services de M. Magne,
il n'a pu cacher, ditK)n, la peine qu'il éprouvait de se séparer d'un m^
nistre régulier, correct, qui lui offirait, en dehors de la politique, les
garanties d'une administration éclairée et sûre. Il a trouvé plus pénible
encore peut-être de se séparer du général Du Barail, qui était pour lui
un ami, un lieutenant dévoué, dont le travail et les habitudes lui plai-
saient. U ne s'est pas déddé du premier coup, il a eu besoin qu'on lui
assurât que c'était une condition pour la formation du nouveau minis-
tère; mais il n'a pas tardé à se rendre aux raisons qui lui ont été don-
nées, et il n'a plus insisté. Il ne s'est refusé ni aux concessions qu'os
lui a demandées, ni aux combinaisons qu'on lui a proposées, ni aux ten-
tatives qu'on a voulu faire pour chercher de nouveaux alliés. Tout cela
n'a peut-être point laissé d'être mêlé de petites péripéties intérieures,
de quelques vivacités ou de quelques impatiences causées par des diffi-
cultés toujours renaissantes. En réalité, et c'est là ce qu'il faut constse-
ter, M. le président de la république, quels que fussent ses seotimens ou
ses préférences, n'a rien empêché et n'a découragé aucune négociation.
L'oeuvre une fois engagée, il l'a suivie jusqu'au bout avec plus ou moins
de conviction, et il ne s'est arrêté que lorsque tout a été impossible.
L'obstacle n'est donc pas venu du maréchal, et il n'est pas venu non
plus du centre gauche, qui n'a sûrement nK)ntré dans cette occasion ni
malveillance ni exigences.
Le centre gauche, du reste, n'a été officiellement mêlé comme parti
à aucune négociation. Tout s'est borné, de la part de ceux qui conduis
salent la crise, à l'intention évidente, avouée, de créer une situation
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REVUE. — CHBONIQUE. 707
nouvelle où le centre gauche trouverait des garanties d'opinion, et où
quelques hommes de cette région mixte auraient leur place. On a dit
que M. Dufaure avait été un instant appelé à la présidence. Il n'en est
rien. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'avant tout Mv de Goulard a vu efifec-
tivement M. Dufaure, dont il a été le collègue sous M. Thiers, dont il
connaissait les sentimens de modération et de réserve , et qui a phis
d'une fois fait acte d'adhésion publique au septennat. M. Dufaure ne
pouvait entrer au ministère; il s'est prononcé pour la nécessité d'un
gouvernement définitif, et il se considérait comme trop engagé devant
le pays pour accepter le pouvoir sans mettre tout d'abord au frontispice
de son programme cet article véritablement assez simple des lois con-
stitutionnelles qu'il présentait l'an dernier : « le gouvernement de la ré-
publique française se compose d'un sénat, d'une chambre des repré-
sentans «t d'un prudent. » On n'en était pas encore là tout à fait.
M. Dufaure restait donc personnellement hors de cause; mais il ne
témoignait ni défiance ni hostilité; il n'avait au contraire qu'une en-
courageante sympathie, et, bien loin de contrarier ou d^embarrasser les
combinaisons qui se préparaient, il se montrait tout prêt à les seconder.
C'était à ses yeux un premier pas vers une solution nécessaire. Quant
aux hommes de la partie la plus modérée du centre gauche qui ont été
mêlés de plus près à ces négociations, et qui ont dû avoir un rôle dans
le ministère, ils n'acceptaient point évidemment sans avoir obtenu cer-
taines satisfactions d'opinion, sur lesquelles d'ailleurs on s'était d'a-
vance entendu; mais ils n'avaient point des prétentions démesurées.
Dans ces régions du centre gauche, on se contentait de la république
organisée et mise hors de question pour sept ans, en réservant l'avenir,
en laissant aux assemblées futures le soin de décider à leur tour du
régime politique de la France. C'était accepté, et en définitive qu'était-ce
autre chose que la régularisation de ce qui existe avec la présidence du
maréchal de Mac-Mahon, avec une situation plus fixe, moins livrée aux
contestations incessantes et ardentes des partis? Si ce n'était encore
qu'un expédient, il avait du moins l'avantage d'être le seul possible,
de mettre un terme à toutes ces querelles subtiles sur le septennat per-
sonnel ou impersonnel, en ramenant la question à l'établissement d'in-
stitutions conservatrices qu'on désire avec un nom qu'on ne peut effacer.
D'où est donc venue la diflOiculté qui a fait tout écrouler au moment
où l'on croyait toucher au succès? Il faut bien le dire, elle est venue
encore une fois de la droite. Tout semblait entendu. Dans la combinai-
son adoptée, deux députés, M. de Cumont et M. Tailhant, devaient re-
présenter la droite; les membres du centre gauche qui devaient entrer
dans le cabinet étaient désignés. M. le duc d'Audiffret devenait mi-
nistre sans portefeuille. Le général de Cissey revenait au ministère de
la guerre , où il était déjà sous M. Thiers. Le programme paraissait
accepté, lorsqu'au dernier moment tout s'est évanoui, le ministère a
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708 BEVUE DES DEUX MONDES.
disparu dans une tempête de contradictions intimes. Pendant que ces
laborieuses et délicates négociations se poursuivaient, en effet les partis
ne Testaient pas inactifs . Ils suivaient la marche de la crise, et ils
n'avaient pas de peine à distinguer la direction qu'elle prenait. Céuit
assez pour soulever tous les orages dans certaines régions. Les deux
députés de la droite qui devaient entrer dans le cabinet jugeaient-ib
utile, avant de s'engager définitivement, de consulter leurs amis, de su
faire en quelque sorte autoriser par eux en leur soumettant le pro-
gramme qui allait être adopté? La droite, même avant d'être consultée,
n'était-elle pas déjà en campagne pour contrecarrer une combinaison
qui la froissait, qui ne faisait point une part ^suffisante à ses préten-
tions?
Toujours est-il que, dans cette dernière période de la crise, un effon
désespéré était tenté pour détourner l'évolution politique qui se prépa-
rait. La présidence était assaillie de visiteurs, de conseillers, d'avocats
consultans. M. de Belcastel lui-même a eu l'honneur de soumettre son
programme au maréchal, et M. Lucien Brun a été un des adversaires les
plus implacables du cabinet en formation, auquel il a porté peut-être le
dernier coup. M. Depeyre, qui se trouvait fort à sa place à la chancellerie
et qui n'aurait pas été pressé d'en sortir, parait avoir eu, lui aussi, un
certain rôle d'excitation; il n'aurait pas peu contribué à stimuler l'ardeur
de ses amis de la droite au lieu de la contenir et de garder la réserve
d'un homme quittant le pouvoir. — Eh quoi ! la république allait être or-
ganisée pour une durée fixe ! le septennat allait devenir une institutioo
impersonnelle, avec transmission régulière du pouvoir, au lieu de res-
ter le privilège personnel du maréchal ! Le centre gauche aux affaires !
tout était évidemment perdu. Le centre gauche était modeste, il est
vrai; mais qui ne voyait les conséquences? M. Waddington conduisait à
M. Dufaure, à M. Thiers, au radicalisme, à la commune. M. de Goulard
et M. d*Audiffret et M. Decazes étaient des aveugles qui menaient la
France aux abîmes! — Ce serait faire injure à M. le président de la ré-
publique de supposer un seul instant que ces amplifications aient pu
l'impressionner; mais comme en définitive le dernier mot de tout cela
était que, si l'on allait plus loin, la droite retirerait positivement son
concours, comme on annonçait qu'au lieu de 50 voix dis^dentes il y eo
aurait alors 150, le résultat était clair, le ministère n'aurait point de
majorité. C'était dans tous les cas une lutte ouverte , pleine d'incerti-
tudes et d'incohérence dans un moment où l'on avait besoin de sâreté
pour agir avec décision.
Qu'a voulu la droite? Elle a eu un rôle étrange dans cette crise, il
faut l'avouer. Au premier instant, sous le coup du vote du 16 mai, les
hommes de la droite modérée semblaient exaspérés contre les chevau-
légers, les intransigeans, qui venaient de renverser le cabinet de Broglie;
ils n'avaient pas des paroles assez dures, assez amères pour ces cham-
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RE7UE. — CHRONIQUE. 709
pions étourdis d'une cause bien compromise, et en définitive que font-
ils autre chose aujourd'hui? Ils ne peuvent rien par eux-mêmes et ils
s'efforcent de tout empêcher. Ils s'enferment dans leurs opinions et se
dérobent aux transactions les plus simples. On dirait, à les entendre
souvent, qu'ils n'ont d'autre politique que de chercher M. Thiers dans
tout ce qui arrive, de se prémunir avant tout contre M. Thiers. Ehl
M. Thiers se borne à voir les choses, à regarder les partis s'entre-cho-
quer, se déchirer, et à songer, comme il le disait l'autre jour encore,
qu'une assemblée qui ne sait ni vouloir ni pouvoir va bien vite à une
inévitable dissolution. Les hommes de la droite ne cessent de répéter à
M. le président de la république que c'est parmi eux et seulement parmi
eux qu'il peut trouver de vrais amis, une majorité décidée à le soutenir.
Lorsqu'on les accuse de reculer sans cesse devant la nécessité d'une or-
ganisation constitutionnelle que le maréchal lui-même a réclamée, ils
protestent qu'on les calomnie. Les lois constitutionnelles, ils ne les re-
poussent pas, à la condition toutefois qu'elles soient à l'usage person-
nel et exclusif du maréchal, qu'elles forment ce qu'on appelle main-
tenant un « statut personnel. » Tout cela est fort bien ; seulement ce
ne sont que des mots. Si la droite est la majorité, ainsi qu'elle l'assure,
comment a-t-elle laissé tomber le ministère de Broglie? Si elle n'est
pas la majorité, de quel droit prétend-elle empêcher les^ combinaisons
qu'on peut essayer pour renouveler les forces du gouvernement? La
droite a cru sans doute faire merveille en rendant impossible des ar-
rangemens qui, sans lui enlever à elle-même sa part d'influence, fai-
saient une certaine place à la partie la plus modérée du centre gauche,
elle a réussi. Dès qu'elle se refusait à tout, dès qu'elle menaçait d'une
opposition déclarée, le ministère qu'on travaillait à constituer était
frappé à mort avant d'être né, et c'est dans ces conditions que s'est
formé un autre cabinet, composé de quelques-uns des membres du
dernier ministère et de quelques hommes nouveaux. Au demeurant, le
résultat de toute cette crise a été de laisser M. Magne aux finances,
M. le duc Decazes aux affaires étrangères, de transporter M. de Fourtou
à l'intérieur, de faire entrer dans le cabinet nouveau les deux membres
de la droite, M. Tailhand et M. de Cumont, qui devaient être les collè-
gues de M. de Goulard et de M. d'Audiffret. Un ingénieur de mérite,
M. Caillaux, est aux travaux publics; un homme distingué , secrétaire
de l'assemblée, M. Grivart, est au commerce, et, comme pour enlever
d'avance à l'administration nouvelle toute couleur politique, le maré-
chdA de Mac-Mahon a donné la vice-présidence du conseil à M. le géné-
ral de Gissey, fort étonné peut-être de se trouver le leader du gouver-
nement.
C'est en un mot un cabinet d'affaires que nous avons, et assurément
depuis qu'il s'est formé il joue son rôle sans bruit. Il ne trouble pas le
parlement de Ses interventions. 11 laisse l'assemblée se livrer à cette dis-
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710 REVUE J>E6 DEUX MONDES.
cussion sur les haras où M. Bocher s'est fait remarquer une fois de pins
par la lucidité de sa parole. Le gouvernement n*est même pas intervenu
dans un débat qui s'est renouvelé hier encore pour fixer Tordre du jour.
C'était le conflit renaissant entre la loi électorale et la loi municipale,
et cette fois encore les chevau-légers, les bonapartistes, la gaudie, ont
marché ensemble, la loi municipale a gardé la priorité; la loi électorale
a été évincée ou ajournée, mais le ministère n'a point été battu, puis-
qu'il n'a rien dit II a laissé se quereller M. Raudot et M. Bethmont,
M. Béranger et M. Depeyre, qui a décidément sur le cœur d'avoir quitté
la chancellerie. C'est qu'en effet les hommes qui sont au gouvememem
ne peuvent s'y méprendre. Ils dirigent les affaires, ils les dirigeront dam
le sens conservateur, cela n'est point douteux. Quant à une politique
d'initiative et d'action, ils sentent bien qu'après la difficulté de se mettre
d'accord ils auraient à vaincre cette autre difficulté de rallier une ma-
jorité. C'est un cabinet d'affaires, disions-nous, c'est évidemment anssi
un cabinet de transition. Combien de temps durera-t-elle, cette transi-
tion? Voilà justement la question qui s'impose désormais à toutes les
opinions modérées, conservatrices et libérales de l'assemblée; s'il est
une circonstance de nature à les éclairer, c'est un incident comme cette
élection de la Nièvre, signe nouveau de ce travail du bonapartisme, dont
les combinaisons de la politique ont malheureusement favorisé les pro-
grès depuis un an. Au lieu de^ se livrer à toutes les subtilités de dis-
cussion sur le septennat, de s'épuiser en divisions intestines, mieux
vaudrait assurément réunir toutes les forces pour ramener au senti-
ment de son impuissance l'ennemi qui seul profite des fautes des autres
partis. Le meilleur moyen de combattre le bonapartisme, et il le sent
bien, c'est de lui enlever la chance des surprises, de fixer le pays, de
donner à la France ces sept années de paix qui peuvent être la prépa-
ration salutaire à une organisation définitive.
Au moment où se nouent et se dénouent ces crises intérieures en
France, l'empereur Alexandre II vient de visiter l'Angleterre, où il a été
reçu avec cette large hospitalité que les Anglais aiment à offirir aux
voyageurs couronnés. Le tsar a trouvé l'occasion de dire un mot en fa-
veur de la paix de l'Europe, et c'est là sûrement une parole qui ne peut
rencontrer que de la sympathie en France. Les journaux allemands,
qui ont la plaisanterie lourde, s'amusent de nouveau depuis quelques
jours à rassembler das nuages et à nous représenter comme tout prêts
à nous jeter sur la Belgique. Les journaux allemands ont sans doute
pour parler ainsi leurs raisons que nous ne cherchons pas à pénétrer.
Ils persuaderont difficilement à la Belgique qu'elle est menacée par la
France, et ils ne réveilleront pas chez nous la moindre idée de répondre
à leurs excitations. Ce qu'il y a pourtant d'étrange, c'est que pendant
qu'on se plaît à représenter la France comme prête à dévoror la Bel-
gique, un envoyé de Beriin paraît être arrivé à Madrid, et vdlà qu'on
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REVUE. — CHRONIQUE. 7H
parle encore de mettre un prince prussien sur le trône d*Espagiae. Q\i e
rapport peut-ii y avoir entre les polémiques saugrenues des journaux
allemands et Tincident espagnol? Qu'y at-ii de vrai dans la mission qu'on
dit confiée au comte Hatzfeld? 11 serait curieux de voir M. de Bismarck,
r esprit encore tout feuneux de la victoire, s'embarquer dans cette aventure
et oflirir à l'Europe ce spectacle donquichotesque. Ainsi, au dire des nou*-
vel listes qui savent tout, un Uohenzollem irait recommencer au-delà des
Pyrénées le règne du prince Amédée. Comment finirait la nouveau règne,
les Espagnols le savent. M. de Bismarck aurait peut-être ce jDur4à rendu
un vrai service à l'E^agne en réveillant le sentiment national, en lui
donnant un but précis. Non, ce n'est pas cela, dit-on ; M. de Bismarck n'a
pas envoyé M. de Hatzfeld à Madrid pour placer un prince prussien, il
Ta envoyé pour négocier une alliance avec l'Espagne. Franchement c'est
flatteur pour l'Espagne de compter dans les calculs de M. de Bismarck;
mais c'est aussi flatteur pour la France, car enfin après l'effroyable guearre
qui a eu lieu c'est l'Allemagne qui se croirait en péril, tandis que la
France reste sûrement fort paisible. Hélas 1 elle a. bien assez à faire
pour le moment chez elle, et c'est là ce dont devraient se souvenir les
partis qui se déchirent, surtout lorsqu'ils reçoivent un écho de tous ces
bruits extérieurs. gh. de uazadb.
L'ASSAINISSEMENT DES RIVIÈRES.
L A. Boima. Êgoutt et irrigatUmi, Paris lff74» — IL A. Oénurdin, Rapport sur l'aâtérotUm^
ta eorruption et l'attainistement des rivUres, Pan* 1874{ Impiimene nationale. — UL F. Fis-
cher, Mémoire sur l'altération des ectirs d'eau', 1874.
Des eaux publiques dépendent la santé et la force (tes citoyens; en
laissant salir l'onde pure qui doit nous abreuver, on la rend perfide et
meurtrière. Les rivières corrompues sont des véhicules de maladies et
de mort, des instrumens du déclin physique des habitans, des obstacles
à l'accroissement de la population; ce sont des veines où coule un sang
impur.
L'altération des eaux courantes est invariablement due à une même
cause : elles sont infectées par les égouts qui viennent y déverser les
eaux industrielles et ménagères. Comme les capitales sont toujours bâ-
ties sur les rives de quelque fleuve, la rivière, qui est chargée de tant
d'autres services domestiques, remplit par surcroît l'office de balayeur
et de vidangeur, et il en résulte que l'eau est horriblement insalubre
en aval des grandes villes. On sait l'odeur que répand à certaines épo-
ques la Tamise, qui reçoit le sewage (eau d'égout) de Londres; la
Sprée à Beriin, la Seine en aval d'Asnières, roident des eaux impropres
à FalimentatiQu. C'est bien pis encore pour les rivières d'un faible débit
qui traversent des villes manufacturières; on peut en nommer qui sont
devenues un fléau public. La Vesle à Reims, la Mersey à Liverpool, l'Ir-
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712 REVUE DES DEUX MONDES.
well à Manchester, sont dans ce cas. Le territoire anglais se trouve dans
des conditions fatalement exceptionnelles par suite d'une accumulation
excessive d'usines de tout genre sur des cours d'eau d'une étendue trop
limitée. Il y a quelques années, l'autorité sanitaire de la ville de Wa-
keûeld reçut des habita ns une lettre écrite avec une encre un peu pâle.
« Sans lui en demander la permission, disait la lettre, on adresse à
l'autorité ces lignes écrites avec l'eau de la Galder, puisée aujourd'hui
au point où débouche l'égout urbain; on regrette que l'odeur qui règoe
en cet endroit ne puisse accompagner cette pièce comme supplément
d'information. » Et Wakeûeld n'était pas la plus mal lotie parmi les
villes où l'état des eaux publiques eût pu justifier cette plaisanterie
tristement éloquente. L'irwell , lorsqu'elle arrive à Manchester, après
avoir desservi environ dix mille fabriques de toute sorte et charrié \&
immondices des villes et villages qu'elle a traversés, est, dit un rapport
officiel , (( infecte et noire comme le Styx. »
Aussi l'Angleterre fait-elle de grands efforts pour se débarrasser du
fléau dont elle se sait atteinte : on la voit sans cesse perfectionner sa
législation sanitaire, multiplier les enquêtes, multiplier les essais; l'ex-
périence qui a été ainsi acquise est précieuse pour nous éclairer et nous
guider. Les innombrables tentatives entreprises par nos voisins ont sur-
tout mis en lumière l'étroite corrélation qui existe entre le problème de
|a désinfection des rivières et celui de l'utilisation de l'engrais que les
cours d'eau entraînent en pure perte à' la mer. On comprend désormais
que ce sont là les deux termes d'un seul et même problème, que l'em-
ploi des eaux d'égout pour l'agriculture est le moyen naturel, le seul ra-
tionnel, le seul pratique, de protéger les cours d'eau contre les consé-
quences du voisinage des villes. Cest la conclusion à laquelle ont abouti
les enquêtes entreprises par les commissions parlemientaires de 1865
et de 1868, aussi bien que celle à laquelle se livre depuis 1868 l'Asso-
ciation britannique pour l'avancement des sciences. Les rapports pu-
bliés par ces commissions renferment les données les plus précises su
l'état des rivières infectées, sur l'efficacité relative des divers procédés
d'épuration qui ont été adoptés ou essayés par les villes intéressé, enfin
-sur la valeur économique de ces procédés et notamment de celui des
irrigations. Ces documens, qui éclairent d'un jour nouveau le problème
de l'assainissement des villes et des cours d'eau, méritent d'être étudiés
par nos conseils d'hygiène et par nos agriculteurs; on les trouve repro-
duits ou résumés dans l'ouvrage que vient de publier M. Ronna sous
ce titre : ÉgovUs et irrigations,
La commission de 1865 s'est occupée plus spécialement de la Tamise
et des rivières Aire et Calder, qui baignent les districts du Yorkshire,
où prospère l'industrie des lainages; les recherches de la commission
de 1868 ontj)orté en même temps sur le bassin des rivières Mersey et
Ribble, siège principal de l'industrie du coton. C'est dans ces régions
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REVUE. — CHRONIQUE. 713
que la contamination était arrivée à un degré vraiment inquiétant. Si les
eaux de la Tamise, infectées par le sewage, ont besoin d'être purifiées
avant de pouvoir servir aux usages domestiques, celles de l'Aire et de la
Calder, en aval des villes de Bradford, Leeds, Halifax, Wakefield, exigent
une épuration préalable dans l'intérêt des industries elles-mêmes qui
les emploient , et l'on n'ose les faire servir à l'alimentation. Dans les
bassins drainés par ces deux rivières, la densité moyenne de la popula-
tion est de /»70 âmes par kilomètre carré; pour le bassin de rirwell, un
des aflluens de la Merse^, elle est même de 1,250 âmes, tandis qu'elle
ne dépasse pas 95 âmes par kilomètre carré pour la Grande-Bretagne en
général et 68 pour la France. Cette concentration des habitans a une in-
fluence funeste sur l'état des eaux; sur tout leur parcours, les rivières
sont obstruées et corrompues au-delà de toute expression. Les ma-
tières organiques s'y rencontrent en proportion aussi forte que dans la
moyenne des liquides d'égout, c'est-à-dire qu'on y trouve en dissolu-
tion jusqu'à 2 et 4 centigrammes de carbone organique, et de 3 à 7 mil-
ligrammes d'azote organique par litre. Il n'est pas jusqu'aux poisons les
plus redoutables qui ne soient introduits dans les rivières : ainsi le sul-
fure de fer consommé anhuellement en Angleterre pour la fabrication
de l'acide sulfurique renferme environ \ million de kilogrammes d'arse-
nic, qui passent finalement dans les eaux de lavage des diverses usines.
Les industriels entendus dans l'enquête n'ont pas manqué d'invoquer,
pour atténuer le mal, le phénomène de l'épuration spontanée. Un pré-
jugé très répandu veut en effet que les matières organiques mêlées à une
eau courante s'oxydent rapidement au contact de l'air, et qu'ainsi cette
eau redevient salubre à une certaine distance du point où débouche
un égout. Les recherches de la commission de 1868, dont le rapporteur
était un chimiste célèbre, M. Frankland, ont démontré qu'il n'en est
rien. On a pris des échantillons de l'eau de plusieurs rivières à l'orifice
d'un égout et à 20 kilomètres en aval, et l'analyse a prouvé que les
proportions de carbone organique et d'azote en dissolution étaient res-
tées sensiblement les mêmes. On a encore procédé à une épreuve di-
recte. Un mélange formé d'un volume de sevoagt de Londres et de neuf
volumes d'eau a été transvasé sans interruption au contact de l'air libre;
après huit jours pleins, cette eau renfermait encore les trois quarts des
matières organiques qu'elle contenait au début de l'expérience. On a pu
calculer ainsi qu'une rivière contaminée par 10 pour 100 de sewage per-
drait par l'aération à peu près le quart des matières organiques dis-
soutes après un parcours de 300 kilomètres. Un si long parcours est
donc insuffisant pour purifier une eau beaucoup moins chargée que ne
l'est d'ordinaire celle des rivières examinées. La marche d'une rivière
n'exerce en général qu'une influence matérielle par le dépôt d'une
grande quantité d'impuretés organiques ou minérales en suspension qui
gagnent le fond, surtout si le courant est ralenti par endroits. C'est
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^!Ka
71A REVUE DES DEUX MONDES.
cette clarification par dépôt qui a fait croire à ramélioration rapide des
eaux courantes; mais la matière qui est âissoiUe s'élimine très difficile-
ment, et ce qui se dépose donne à la rivière un lit de boue infecte sans
que l'eau elle-même devienne beaucoup moins insalubre. Par les temps
chauds, les matières putrescibles contenues dans le limon des rivières
peuvent môme remonter dans Teau et y apporter un surcroît d'infectioD.
Les moyens qui ont été proposés pour épurer les eaux d'égout sont de
trois sortes : les uns sont fondés sur le filtrage ou la décantation ; les
autres, les procédés chimiques, tendent à obtenir la précipitation des
matières dissoutes; enfin les procédés vraiment pratiques ont pour base
l'irrigation des sols pauvres par les eaux chargées des résidus de la vie
sociale. Avant de songer à l'épuration des liquides contaminés, on peut
d'ailleurs se préoccuper des dispositions préservatives propres à en éloi-
gner les déchets tels que cendres, poussier de charbon, bois de teinture
épuisés, balayures, etc., qui peuvent être utilisés pour le chauffage ou
autrement; mais c'est peut-être une erreur que d'empôchef l'écoule-
ment des matières fécales dans les égouts. En effet, l'enlèvement sé-
paré de ces matières, qui nécessite l'établissement d'un dépotob, est
non-seulement un moyen barbare qui soumet les ouvriers et les habitans
au « martyre de la puanteur, » mais il est prouvé que les eaux tfégout
ne sont pas en général moins dangereuses dans les villes pourvues
d'un service de vidanges que dans celles qui n'en ont pas. Il serait
donc plus simple de confier aux égouts toutes les impuretés , quelles
qu'elles soient; il s'agit seulement de savoir ce qu'on en fera.
On a d'abord essayé un grand nombre de procédés de filtration, aucao
de ces moyens n'a permis de clarifier rapidement et à bon marché des
masses considérables d'eau. On a songé à utiliser des bancs de sable
comme des filtres naturels : on perdait ainsi l'engrais que renferment les
eaux troubles, et ces eaux n'étaient pas sensiblement améliorées; les ga-
leries filtrantes de Toulouse et de Glasgow en ont fourni la preuve. La dé-
cantation ne réussit pas davantage : le repos n'améliore point les eaux
impures. On a donc tenté de les débarrasser des matières qu'elles tien-
nent en dissolution ou en suspension par des réactifs chimiques propres
à opérer une précipitation, M. Letheby en énumère soixante qui ont été
proposés depuis la fin du siècle dernier ; tous ces moyens ont été re-
connus insuf&sans. A Leicester et à Blackbum, on a essayé en grand le
traitement par la chaux; les dépôts sont desséchés et vendus aux culti-
vateurs. Une autre méthode (le trop fameux procédé ABC) est fondée
sur l'emploi d'un mélange d'alun, de sang, d'argile, de noir animal, etc.
Ce qu'on a trouvé de mieux est encore le sulfate d'alumine, qui préci-
pite une partie des matières en suspension et fournit des boues suscep-
tibles d'être utilisées comme engrais. Ce réactif a été expérimenté en
Angleterre et en Allemagne, on en a fait l'essai à l'usine d'Asnîères; en
définitive, il faut reconnaître que l'eau n'est purifiée que d'une ma-
REVUE. — CHRONIQUE. 715
nière fort imparfaite, et que l'engrais que l'on se procure ainsi coûte
trop cher.
Le vrai moyen de neutraliser le poison que les eaux impures intro-
duisent dans les rivières, ces artères de la vie, c'est de les répandre sur
les champs. Notre civilisation, vieillie et riche d'expérience, comprend
enfin la nécessité d'une stricte économie sur les élémens de production
et de fertilité : au lieu de laisser l'engrais s'en aller à vau-l'eau et se
perdre dans la mer après avoir empoisonné les riverains, il est si facile
de l'utiliser par l'irrigation des prairies, par la transformation de landes
stériles en terres productives , en jardins maraîchers. Les eaux d'égout
d'Edimbourg servent depuis plus d'un siècle à fertiliser d'immenses
terrains sablonneux. Bon nombre de villes d'Angleterre et d'Ecosse ont
définitivement adopté la méthode des irrigations en l'appropriant cha-
cune à sa situation particulière; dans l'Inde anglaise. Madras a suivi cet
exemple en 1869. L'ouvrage de M. Ronna renferme sur les résultats de
ces tentatives les détails les plus minutieux, et il faut ajouter les plus
encourageans. Les expériences d'irrigation qui se poursuivent depuis
cinq ans dans la plaine de Gennevilliers, aux portes de Paris, ont été
également couronnées de succès, et vont être appliquées sur une échelle
beaucoup plus vaste. En Allemagne, les essais (f irrigation entrepris à
Dantzig et à. Berlin ont donné des résultats qui ne sont pas moins con-
cluans. Les adversaires du système objectent que les terrains arrosés
par les eaux d'égout dégagent des miasmes; mais les rapports des com-
missions anglaises démontrent l'innocuité complète des irrigations, si
elles sont bien conduites : il faut éviter qu'avant d'imprégner le sol les
eaux sales ne circulent dans des canaux ouverts. Il faut éviter aussi de
saturer le terrain par un excès de liquide et le débarrasser du trop-
plein par un drainage convenable, comme le font beaucoup de fermes
à sewage. Dans ces conditions, les eaux d'arrosage sont dépouillées de
leurs impuretés au profit du sol, et l'eau ainsi purifiée trahit si peu son
origine qu'on la préfère souvent aux eaux des puits. Les commissaires
de 1868, MM. Frankland et Morton, sont convaincus que le succès des
irrigations est dû en grande partie à l'effet simultané de la filtration
par le sol, dont la conséquence est une oxydation ou combustion lente
qui transforme les matières organiques en acide carbonique, eau et
adde nitrique ; mais il faut que la superficie des champs d'irrigation
soit proportionnée au débit des égouts. On peut admettre comme suffi-
sante la proportion de 1 hectare par 250 habitans. Dans le cas où Ton
ne dispose pas de terrains assez étendus pour absorber le sewage, on
peut recourir au filtrage intermittent en faisant écouler le liquide sur
un terrain drainé profondément et divisé en quatre parties dont chacune
reçoit le sewage pendant six heures; 1 hectare suffirait alors pour épurer
le sewage de 5,000 habiUns. Ce système est appliqué à Merthyr-Tydfil
et à Walton, et il va l'être à Birmingham; il est plus coûteux que l'irri-
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716 REVUE DES DEUX MONDES.
galion simple, qui a l'avantage d'offrir une perspective de rendement
par les cultures qu'elle permet d'entreprendre. Il ne faut pas d'ailleurs
oublier que dans les questions d'hygiène publique la considération des
résultats pécuniaires immédiats ne vient qu'en seconde ligne; ce qu'on
gagne au point de vue de la salubrité représente un profit matériel con-
sidérable, car c'est un moyen indirect, mais infaillible, d'accroître la
prospérité (1).
Les recherches entreprises dans ces derniers temps par M. A. Gérar-
din, sous les auspices du ministre de l'instruction publique, ont beau-
coup contribué à éclaircir cette grave question de l'altération des rivières.
M. Gérardin a examiné les cours d'eau nombreux que renferme le bassin
du Groult, rivière qui se jette dans la Seine à Saint -Denis. On y trouve
réunies les conditions les plus favorables pour les études hydrologiques :
un réseau de rivières très développé, des puits, des sources minérales,
des ruisseaux d'eau chaude provenant des usines, toutes les variétés
d'eaux altérées ou corrompues. L'examen comparatif de ces liquides
divers tend à prouver que le critérium des eaux salubres ne peut être
ni la couleur, ni l'odeur, ni la saveur, ni la composition chimique. Une
eau trouble peut n'offrir aucune altération dangereuse; au contraire une
eau peut être profondément altérée sans cesser d'être limpide et sans
répandre aucune odeur. L'analyse chimique ne nous renseigne pas da-
vantage. Une eau salubre qui reste longtemps renfermée dans un flacon
s'altère, et pourtant l'analyse élémentaire donne toujoors les mêmes
résultats. En définitive, il n'y a qu'un seul moyen sûr de reconnaître
les qualités hygiéniques des eaux : c'est d'en observer l'effet sur les
organismes vivans. Une eau est saine lorsque les animaux et les végé-
taux supérieurs peuvent y vivre; elle est infectée lorsqu'elle fait périr
les êtres vivans, sauf les infusoires et les cryptogames. Les poissons qui
peuplent une rivière la garantissent.
Dès que les eaux s'altèrent, on voit les poissons remonter à la surface
à demi pâmés; ils s'attroupent dans les endroits où arrivent quelques
filets d'eau pure, el, si on les chasse de ces stations, on les voit mourir.
Au mois de juillet 1869, l'altération de la Seine ayant augmenté brus-
quemeni; le poisson mourut de Saint-Denis à Chatou. Vers Argenteuil,
les poissons morts formaient sur les deux rives un banc de 2 mètres de
largeur sur une longueur de 5 kilomètres, et les communes riveraines
durent faire enlever ces innombrables cadavres pour les enterrer. La
plupart des mollusques périssent également dans les eaux infectées; dès
que l'eau s'infecte, ils remontent le long des herbes, s'y cachent sous
les feuilles, et attendent pour redescendre que le danger ait disparu;
en juillet 1869, les limnées restèrent ainsi cinq jours hors de l'eau.
(1) En comptant 1 décès pour 30 cas de maladie d'une durée moyenne de 20 Joors
et causant une perte de 2 francs par jour, une diminution de la mortalité de 4 poor
1,000 représenterait une économie d'environ 5 francs par an et par habitant.
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REVUE. — CHRONIQUE. 717
Les plantes aquatiques sont aussi des réactifs pour les qualités de
Teau, mais des réactifs d'une sensibilité très inégale. La plus délicate
parait être le cresson de fontaine, dont la présence caractérise les eaux
excellentes. Il y a quelques années, une féculerie établie à Louvres
ayant laissé écouler ses eaux dans le Groult, en amont des cressonnières
de Gonesse, en quelques heures tout le cresson périt; il s'ensuivit un
procès, et le tribunal défendit que l'eau de féculerie fût envoyée à la ri-
vière. Les cressonnières ne tardèrent pas à refleurir. Les épis d'eau et
les véroniques ne poussent également que dans les eaux de bonne qua-
lité; les roseaux, les patiences, les menthes, les joncs, les nénufars, s'ac-
commodent des eaux médiocres; les carex sont encore moins sensibles;
enfin la plus robuste des plantes aquatiques serait, d'après M. Gérardln,
une espèce de roseau, Yarundo phragmites, qui résiste dans les eaux les
plus infectes. Parmi les mollusques, la physa fontinalis ne vit que dans
des eaux très pures, la valvata piscinalis dans les eaux saines, tandis
que d'autres supportent les eaux médiocres; aucun mollusque ne vit
dans les eaux entièrement corrompues. Les végétaux phanérogames et
les mollusques esquissent ainsi à grands traits les caractères des diffé-
rentes eaux; mais les infusoires et les cryptogames, et en particulier les
algues, peuvent aussi servir à les juger par les modifications que leur
fait subir Taltération de Teau. Ces organismes inférieurs survivent après
la dispariiion des poissons, des mollusques et des herbes vertes.
Quand l'altération de l'eau fait des progrès, la rivière perd sa limpi-
dité, l'eau devient opaline, et cette couleur grise résiste à la filtration.
La surface se couvre d'écumes, et l'eau dépose une vase noire, fétide,
d'où se dégagent des bulles de gaz. Bientôt apparaissent les sulfures,
surtout l'hydrogène sulfuré, et les émanations de la rivière noircissent
l'argenterie et la batterie de cuisine qui y sont exposées. Dans ces con-
ditions, Teau a un goût très désagréable et détermine des tranchées,
quelquefois de véritables symptômes d'empoisonnement. A Gonesse, en
1869, un enfant tomba dans une fosse remplie d'eau de fabrique ; on
le retira aussitôt et dans les premiers momens son état n'inspira au-
cune inquiétude, mais le lendemain il était mort. Un ouvrier de Stains,
qui tomba dans le Rouillon et réussit à sortir de l'eau, succomba quel-
ques heures plus tard.
L'analyse chimique et l'épreuve hydrotimétrique, appliquées au Groult
et à ses affluens, attestent la présence d'une quantité notable de ma-
tières organiques, mais il en est de même iK)ur les puits artésiens de
Saint-Denis, et pourtant ces puits sont beaucoup moins insalubres. G'est
à l'examen microscopique des boues qui couvrent le lit de ces rivières
que M. Gérardin demanda des informations plus sûres. Lorsqu'il com-
mença ses observations au mois de septembre 1868, la campagne des
féculeries et des sucreries venait de s'ouvrir. Le Groult était couvert
d'écumes blanches, persistantes; l'eau, blanchâtre, avait un goût de
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718 REVUE DES DEUX MONDES.
vase prononcé et une odeur repoussante. La vase était noire, très lé-
gère, avait 1 mètre d'épaisseur, et se couvrait d'une pellicule blanche,
muqueuse, qui se déposait aussi sur les vannes, les barrages, les pi^r^
de niveau. En les examinant au microscope, on trouva que ces crasses
blanches n'étaient autre chose que des beggiatoa Ma, algues de la fa-
mille des oscillariées. Ces cryptogames foisonnaient dans la rivière jus-
qu'au mois de mars, où se termine la saison du travail des usioes. Â
partir de ce mois, on voyait l'eau se charger de crasses noires qui mon-
taient à la surface : c'étaient des heggicUoa en décomposition, au mi-
lieu desquelles apparaissait une autre algue, VosciUaria naians. Gela
durait jusqu'au curage, qui a lieu pour le Croult et le Rouillon dans la
deuxième semaine de juin. Après le curage, Teau coule noire pendant
plusieurs jours, puis elle se clarifie, la rivière s'assainit. Vers le milieu
d'août, les travaux reprennent, et avec eux les plaintes des riverains.
L'infection de la Molette ressemble à celle du Groult, seulement elle
reçoit souvent les eaux de la voirie de Bondy, et la vase noire y est peu-
plée des larves blanches de Térislaie gluant, aillées conmimémeot
vers à queue de rca, qui affectionnent les mares putiides. Le m de Mont-
fort, dans la plaine de Saint-Denis, reçoit les eaux d'une caFtonoerie et
celles d'une boyauderie. Ges eaux, claires et limpides en sortant des
usines, sont chargées de matières putrescibles; celles de la fabrique de
carton d'Aubervilliers forment des dépôts blancs composés de bactéries,
celles de la boyauderie donnent naissance à des euglèûies reages et verts
qui tapissent le lit de la rivière en aval de l'uaoe. Ges infusoires carac-
térisent donc l'eau infectée par des matières animales, tandis que les
algues blanches trahissent les eaux de féculerie. Dtans les eaux moins
profondément altérées, on voit apparaître des algues vertes. — Pendant
la guerre de 1870, les berges du canal de FOurcq ayant été rompues par
l'ennemi, les eaux du canal s'écoulèrent dans le Groult. Plus tard, Us
rivières furent ramenées dans leur cours normal , mais les beggiatoa et
les osciUaria natam ont cédé la place à des xggnema et des spirogyra.
Au cours de ces études, M. Gérardio a fait une antre remarque inH
portante. Lorsqu'une eau renferme la preportion normale d'oxygène db-
sous, elle peut entretenir la vie des poissons et celle des herbes; dès
lors elle est saine et probablement bonne. Quand l'oxygène dimiaoe,
les animaux k respiration active disparaissent les premiers, pu» ceux
dont la respiration est lente; c'est ainsi cpie la sangsue noire peut vivre
dans des eaux où la crevette meurt instantanément. Ce^ diminotiim
de l'oxygène dissous influe aussi sur les plantes, et elle a pour cause
l'oxydation des ntatières organiques qui salissent l'eau. Une eaa cor-
rompue est dès lors celle qui e^ dépourvue d'oxygène dissous, une eau
amplement altèrke en renferme encore, mais moins qu'une eau nor-
male. Gette remarque se vérifie par l'expérience; on ne trouve aucune
trace d'oxygène dissous dans les eaux notoirement infectes. La salubrité,
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EFVUE. — CHRONIQUE. 719
l'altération et la corruption des eaux sont donc liées à la présence ou
à l'absence de Toxygène dissous, et la proportion de ce gar que les eaux
renferment doit donner la mesure exacte de leurs qualités hygiéniques.
Le dosage de l'oxygène par les procédés qui étaient en usage jusqu'à
présent est une opération difficile et compliquée , inapplicable à des
liquides qui s'ahèrent rapidement et ne peuvent se conserver en vases
clos. Il fallait trouver un réactif qui permît de faire ce dosage in-
stantanément à l'aide d'une liqueur titrée. M. Qérardin a reconnu que
cette condition est remplie par Thydrosulfite de soude, dont on doit la
découverte à M. Schûtzenberger. On obtient le dosage de l'oxygène patr
la quantité de liqueur titrée qui amène la décoloration de l'eau, légère-
ment teintée par le bleu d^aniline. U. Oérardin s'est trouvé ainsi en
possession de trois méthodes pour apprécier le d^ré d'infection des
eaux : l'observation des herbes vertes et des mollusques, — l'examen
microscopique des algues et des infusoires, — le dosage de l'oxygène
dissous. Pour en constater l'accord, il en a fait l'application à la rivière
de Vesle, de Reims à Braisne, en 1873. A mesure que l'eau de cette ri-
vière est souillée par les déjections des usines et des villes, on voit en
effet disparaître à la fois les êtres vivans et diminuer l'oxygtee, qui en
amont de Reims, au mois d'avril, s'élevait à 11 cent, cubes par litre,
pour descendre à moins de 1 cent, cube à Saînt-Brice , et revenir à la
proportion normale un peu avant Braisne.
Il paraît donc prouvé que les matières organiques en décomposition
privent l'eau de l'oxygène, et y rendent ainsi la vie impossible à des
êtres doués d'une organisation supérieure. Elles réduisent les sulfates,
les transforment en sulfures, et sont la cause des émanations d'hydro-
gène sulfuré. Si, au lieu d'abandonner les eaux industrielles à la fer-
mentation putride dans des fosses de décantation , on les divisait pour
les aérer sur une large surface, les matières organiques s'oxyderaient à
saturation, et l'on pourrait ensuite sans danger faire écouler ces eaux à
la rivière. G* est ainsi qu'autrefois les pécheurs des Vosges transportaient
les truites vivantes par toute la France dans des caisses dont l'eau était
sans cesse battue par une roue à palettes que faisait mouvoir une corde
enroulée sur l'axe d'une des roues de la voiture. Par l'agitation à l'air,
l'eau reprend facilement de l'œcygène.
Pour assainir les eaux industrielles, M. Gérardin recommande donc
de les répandre sur un terrain préalablement drainé. Répandre les eaux
sur la terre ne suffit pas quand l'espace manque. Une féculerie de Go-
lombes dirige ses eaux sur une prairie où elles s'infiltrent dans un sol
sableux ; elles y brûlent le gazon et font périr les artoes qu'elles attei-
gnent par accident. De plus le sol est bientôt étancbe, et il faut souvent
changer le lieu d'absorption ; les eaux cheminent dans la terre et vont
corrompre des puits éloignés, ce qui prouve qu'elles ne s'améliorent
pas dans leur trajet souterrain. Il est donc indispensable de compléter
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720 RETUE DES DEUX MONDES.
ce procédé par le drainage, qui non-seulement permet de diriger la
marche des eaux, mais qui surtout est un moyen d^oxydation énergique.
M. Gérardin en a fait d'abord Tapplication à la féculerie de Gonesse,
qui envoie au Groult chaque jour 150,000 litres d'eaux de fabricatioQ
et de jus de pomme de terre. En répartissant cette massé sur un terrain
argileux de 2,000 mètres de surface, préalablement drainé, on a con-
staté que les eaux étaient absorbées facilement, que la terre restait
belle, parfaitement saine, et que l'infection du Groult, en aval de la fa-
brique, était notablement diminuée. Il résulte de cet essai que les eaux
de féculerie, à la sortie de Tusine, sont inoffensives pour la végétation,
et ne deviennent nuisibles que par la fermentation dans les fosses.
L'amélioration de l'eau du Groult, après l'épuration de l'eau de Tusine
de Gonesse en 1869, était également manifeste au printemps de 1870;
les herbes vertes avaient reparu dans la rivière, et les poissons s'y
montraient de nouveau. La féculerie de Gonesse avait été la cause prin-
cipale de l'infection de l'eau; aussi l'état général du Groult est devenu
beaucoup plus satisfaisant malgré la présence des autres fabriques, dont
une seule, une sucrerie , a suivi l'exemple. — Beaucoup de personnes
croyaient encore que l'épuration des eaux de Gonesse était simplement
due à la filtration. Le propriétaire de la féculerie du Bourget essaya
en 1872 de faire écouler les eaux -sur un terrain drainé de 500 mètres;
mais le sol fut infecté, et les eaux conservaient leurs propriétés nuisi-
bles. L'année suivante, on les dirigea sur un terrain vingt fois plus
grand, et aussitôt le succès fut complet. Au Bourget comme à Gonesse,
on distribue l'eau par des gouttières en filets très minces, afin de les
répandre sur tout le terrain. On obtient ainsi une oxydation suffisante,
tandis qu'en amenant l'eau par des ruisseaux ou des rigoles on ne par-
vient pas à l'oxyder. Des expériences analogues ont été faites en 1871
à la cartonnérie d'Âubervilliers, et le ruisseau du Vivier a été assaini;
les bactéries en ont disparu.
La conclusion qui se dégage de ces recherches, c'est d'une part que
les causes d'insalubrité qui résultent de la concentration des popula-
tions dans les villes et de la multiplication des fabriques sont plus graves
qu'on ne le soupçonnait autrefois, et de l'autre qu'il est possible d'y re-
médier d'une manière efficace. Dès lors rien ne peut excuser l'incurie
qui laisse le mal s'aggraver et attend, pour prendre un parti, l'inter-
vention du législateur ou le terrible avertissement d'une épidémie. L'ar-
gent qu'on dépense en travaux d'assainissement, on le retrouve au cen-
tuple en bien-être et prospérité. N'est-ce donc rien que de constater la
diminution de la mortalité générale et une augmentation sensible de
la durée de la vie moyenne? Or c'est là la réponse de la statistique aux
objections d'une écocomie mal comprise. a. radad.
Le directeur-gértmi, G. Buloz.
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CHARLES SUMNER
Les grandes révolutions politiques sont précédées par des révo-
lutions morales; mais les initiateurs des grandes réformes sont
rarement ceux gui les accomplissent. L'abolition de l'esclavage en
Amérique n'a pas été l'ouvrage des abolitionistes, pas plus que Ta-
brogation des lois sur les céréales en Angleterre n'a été l'ouvrage
des premiers libre-échangistes. Les réform'ateurs sont des apôtres,
ils luttent contre les préjugés populaires, ils parlent à l'imagination
autant qu'aux intérêts, et leur prestige est d'autant plus grand qu'ils
se montrent plus indilTérens à ce qui agite le commun des hommes.
L'œuvre, avant tout morale, philosophique ou religieuse, de ceux
qu'on pourrait nommer les précurseurs risque toutefois de demeurer
stérile, s'il ne vient point, à une heure donnée, un politique qui
transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouver-
nement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et
du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du pos-
sible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités,
d'esprit plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires,
moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les États-Unis et le sénat américain viennent de perdre un de ces
hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui res-
tera toujours attaché à la victoire de la cause abolitioniste dans le
nouveau contment et aux grands événemens qui l'ont préparée. Nous
vivons si vite, notre esprit se jette- chaque jour en tant de lieux
diiférens, qu'à peine donnons-nous une pensée aux acteurs qui
quittent cette scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pour-
tant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme
un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure
qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race,
et avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union américaine. On ne
TOMB m. — 15 JOUI 1874. 46
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7S2 RETUE Dfg mm. MONBBS.
peut s'empêcher parfois de sourire en lisant dans Cicéron les éloges
qu'il s'accorde à lui-même avec une fierté presque candide. Nous
admirons à travers les siècles l'orateur qui a soutenu si souvent
l'assaut des factions; mais, tout près de nous, quels acteurs nou-
veaux de guerre civile ne pouvons-nous contempler, quelles luttes
de la parole et de l'épée, quels triomphes chèrement achetés, quelles
âmes robustes, saisies et comme garrottées par des dangers impré-
vus et formidables, et qui ont su conserver leur calme et leur force,
quel sénat vraiment romain usant la fortune et lui arrachant la
victoire I
Pendant cette lutte d'oà dépendait le sort d'un continent et d'une
race, on peut dire sans exagération que Charles Sunmer fut l'âme
de ce sénat. Tout reposa un moment sur les épaules de trois
hommes : l'ironie du destin condamnait deux d'entre eux à des
tâches pour lesquelles ri^ ne les avait préparés; M. Seward, quand
tout le sud était debout, se flattait encore de réprimer la révolte en
trois mois; M. Lincoln, d'humeur si paisible et si compatissante,
se vit bientôt entouré d'armées comme un César et contraint d'or-
donner les plus terribles sacrifices humains. Sewiu*d représentait
l'Dnion au dehors, la défendait contre l'Europe incrédule ou contre
des ennemis tout prêts à se déclarer; Lincoln en étaii l'image do*
mestique pour ainsi dire, il la personnifiait aux yeux du peuple; fan
rallier avec les moindres ressorts de la politique américaine, il sut,
bten qu'il eût été amené au pouvoir par un parti, rattacher à lui
tom ceux qui pouvaient servir la cause nationale. Sunm^ s'était
réservé l'action législative : il tournait contre le sud non pas seule-
ment des armées , mais des lois ; mais, pour bien compr^idre la
grandeur du rôle que la guerre civile lui attribua à cette époque, il
faut retourner en lurière, raconter ses premières luttes, ses longs
et patiens efforts contre l'oligarchie des maîtres d'esclaves.
Charles Sumner est né à Boston le 6 janvier 1811 ; son père,
Charles Pinkney Sumner, avait été shérif dans la capitale du Massa-
chusetts; sa mère était la, fil le d'un riche fermier de Hanover; son
grand-père, le major Sumner, avait servi dans l'armée révolution-
naire. Il sortait, comme on voit, de la souche de la vieille Angle-
terre, il respira dès l'enfance l'atmosphère de la ville qu'on a quel-
quefois appelée la nouvelle Athènes; il y acheva ses études clas^ques
et y commença l'étude du droit sous la direction du cél^re juge
Story, qui devint et resta toujours son ami* Simple étudiant, il écri-
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UN HOMME DETâT AMERICAIN. 723
vit des articles qui furent remarqués dans la Revue trimMrieUe de
jurUprudence de Boston. Il entra bientôt, pour se £aBiUiariser avec
les détails de la procédtn^ dans l'étude d'un avocat de Boston^ et
alla^ passer un liiver à Washington pour étudier les a&ires qui res-
sortissent à la cour suprême. Marshall, qui était alors chief-^jus^
ticey l'accueillit avec beaucoup de bonté et devina son grand mente.
Sumner prit ensuite pendant trois ans la directHm de la JBe9me ée
jurisprudence américaine.
Nous le voyons ensuite inscrit au barreau de Worcester, ^ms le
Massachusetts; il n'avait que vingt-trois ans, et déjà il passait pour
un savant légiste. U ouvrit une étude, ce qu'on noBoiae wax l^tats*
Dnis un office j car le même mot sert poiir le marchand et pour l'a-
vocat. Son esprit sérieux, sa profioiMle connaissaDce des lois, lui
donnèrent du premier coup ime grande cUratèle. Il fut nommé rap-
porteur de la cour de circuit des États-Unis et piddia tpois yolumes
de décisions du juge Story, qui sont encore connus sous le iMm
de Rapports de Sunmer^ et fréquemment consultés par les hommes
de Icn. On lui fit de toutes parts de brillantes propoaitHx» pour le
déterminer à entrer comme partenaire dans de grandes maisons,
menées par des légistes énnnens, car ma États-Unis, ainsi qo'«n
Angleterre, on admet des raisons sociales et des sociétés en partici-
pation pour les afiaires litigieuses comme pour les ai&irés ordinaires;
il refusa, il gagnait lui-même tout ce qu'il voulait, et il tenait à sa
liberté. U fut pendant trois ans le suppléant du juge Story dans la
chaire de droit du collège de Harvard. Il s'iqppliqua surtout à «ette
époque à l'étude du droit international, qui devait rester sa sdenœ
favorite. On lui offiît une chaire au collège de Harvard, il la refusa.
Il ne voulait pas se lier à l'université, il achevait d'ailleurs un gnmd
ouvrage, un Traité de la jurisprudence de rmmrauii. Cet ouvrage
avait été commencé par Dunlap, atteroey de district des États-Unis,
qui était mort, laissant son ceuvre inachevée : Sumner la compléta*
l'enrichit de notes et de commentaires, et ce travail d'Hercule achevé,
avant qu'il eût vingtHS^ ans, il partit, comme un écolier délivré,
pour r£ur(q)e«
L'Europe exerce sur les Américains une attraction d'autant plus
irrésistible qu'ils ont reçu une éducaticm plus parfaite. C'est sur notre
vieux continent que l'heiiBiie cherchera toujours ses titres de no-
blesse : ce n'est pas seulement le complément de l'éducation que
l'Américain y vient demander, celle qui se fait devant les monum^is,
dans la société polie, parmi tant de races diverses; il y cherche cette
poésie qui sort du passé, ces puissances d'iimaginatioa qui s'atta-
chent aux souvenirs, aux noms, anx ruines, aux traditions; il jouit
du {daisir qu'éprouve le naturaliste en découvrant des faunes
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72& REVUE DES DEUX MONDES,
ciennes; il retrouve sous la civilisation d'hier, la seule qu'il con-
naisse, des civilisations accumulées, belles encore dans leur scmi-
mml éternel. On devine ce que pouvait être une première visite en
Europe pour un homme tel que Sumner, nourri de Tantiquité clas-
sique, ne connaissant encore que par les livres cette contrée que la
Nouvelle-Angleterre r^ardera toujours comme une mère, véritable
pèlerin de l'histoire, des grands souvenirs parlementaires, des lettres
et des arts.
Il resta longtemps en Angleterre, et y contracta quelques ami-
tiés qui lui furent toujours fidèles. Il assista fréquemment aux dé-
bats du parlement : les juges de Westminster l'accueillirent concune
un confrère; en Allemagne, il vit le prince Mettemich, Humboldt,
l'historien Ranke, le géographe Ritter, Savigny, Thibaut, Hitter-
maier, les grands jurisconsultes du jour. Pendant qu'il séjournait à
Paris, en 18S9, une querelle éclata entre l'Angleterre et les États-
Unis au sujet des frontières canadiennes. Le général Gass pria Sum-
ner d'écrire un mémoire sur la question; ce court mémoire fut
publié dans le Messager de Galignani, et le juge Story déclara que
Sumner avait du coup épuisé la question en litige, qui fut peu après
soumise à l'arbitrage du roi des Belges.
Revenu en Amérique, Sunmer ne reprit point la profession d'avo-
cat; il se remit pourtant au travail et publia une édition américaine
des Rapports de Yesey en vingt volumes, enrichie de notes très
nombreuses. Le juge Story mourut sur ces entrefaites. Il avait tou-
jours espéré que Sumner lui succéderait comme professeur à Cam-
bridge, tout le monde s'unissait à ce vœu; mais déjà la politique
l'attirait, il ne voulait point emprisonner son ardeur entre les li-
mites étroites d'une université. Il ne s'était laissé attirer jusque-là,
pour ainsi dire, que par le travail du cabinet, par les études abs-
traites; nous allons le voir entrer dans la lutte. Depuis longtemps, il
cherchait un ennemi digne de lui; il l'avait enfin trouvé, l'esclavage,
ennemi qui semblait alors invincible, car il n'avait pas seulement
avec lui tous les états du sud, le gouvernement de Washington, le
sénat, la cour suprême; il avait des alliés dans tous les états libres,
et nulle part peut-être d'aussi fidèles ni d'aussi ardens que dans
cette société riche et él^ante de Boston, dont Sumner avait tou-
jours respiré l'atmosphère; il était l'enfant gâté de cette société
polie, fermée, raffinée : ses amis abhorraient les aboHtionistes et
faisaient semblant de les mépriser. Garrison avait failli être égorgé
dans les rues de Boston par une multitude où il n'y avait pas seule-
ment des gens du peuple. Les apôtres de l'émancipation ne faisaient
point à l'esclavage une guerre voilée, modérée, comme les prédica-
teurs à la mode; c'étaient des trouble-fête : ils faisaient honte au
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UN HOMME d'État américain. 725
nord de sa longue complicité avec des marchands d'esclaves, de ses
compromis, de l'humilité de ses représentans à Washington; ils
traitaient de pharisiens les ministres de l'Évangile, dont l'esprit de
charité ne protégeait plus que des oppresseurs. Sans doute quelques
fanatiques vulgaires étaient mêlés à leurs rangs, mais ce groupe, si
peu nombreux au début, compta pourtant bientôt dans son sein
quelques-uns des noms les plus honorés dans la Nouvelle-Angleterre;
Sumner entendait l'écho de leurs prédications, il entendait aussi les
rires ironiques, les éclats de colère de leurs ennemis. Il n'était pas
de ceux qui portent sans efforts le joug léger de Mammon; il était
comme ces jeunes Romains, encore éblouis par la Rome ptuenne et
secrètement touchés par la grâce douloureuse de la nouvelle foi. Il
hésita longtemps; il avait sous les yeux des exemples de vies non
pas simplement mondaines, mais embellies, honorées par les lettres,
en même temps que soustraites à la rudesse et aux violences des
partis, n était dans le port; il en sortit quand la tempête s'annon-
çait et qu'il pouvait rester paresseusement à l'abri.
Il n'alla pas se ranger pourtant parmi ceux qui faisaient à l'es-
clavage une opposition plutôt religieuse que politique. Il resta sur
le terrain de la constitution, et à cette époque la constitution ga-
rantissait encore les droits des maîtres d'esclaves. Les abolitio-
nistes étaient des agitateurs, des moralistes; ils parlaient une langue
qui n'était pas celle du congrès ou du sénat. Sumner, qui les hono-
rait et s'insphrait de leurs enseignemens, resta pourtant un poli-
tique; n^ais il marqua bientôt par sa conduite qu'il obéissait à d'au-
tres voix que celles qui étaient alors les maltresses de l'opinion. En
18&5, le h novembre, il assista k un meeting présidé par Charles-
Francis Adams, qui devint sous M. Lincoln ambassadeur des États-
Unis à Londres. Les résolutions^ c'est ainsi qu'on nomme en pays
anglo-saxon les propositions soumises à l'approbation d'une réunion
publique, furent présentées par M. Palfrey, un historien éminent qui,
né en Virginie, avait émancipé ses esclaves à l'époque de sa majorité
et était venu se fixer dans la Nouvelle-Angleterre. La question qui
agitait alors les partis était l'annexion du Texas. Charles Sumner
avait rédigé les résolutions, et il les commenta avec une. grande
éloquence. Il protesta contre l'admission du Texas comme état à
esclaves, il dénonça le plan de ceux qui, non contons de maintenir
l'esclavage dans les anciens états du sud et dans les limites autre-
fois convenues, voulaient lui ouvrir des territoires nouveaux, enva-
hir tout le continent et assurer ainsi leur suprématie dans les con-
seils de Washington. Il protesta « au nom de Dieu, du Christ et de
l'humanité, » et invita son état natal, le Massachusetts, à rester en
tête de la croisade libératrice.
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720 lETUE DES ÙECX MONDES.
Les whigs virent avec regret Sumner prendre une attidtt(k anasi
décidée, ils ne purent le retenir dans leurs rangs; Sumn« se mêla
au parti qui prit le nom de « la terre libre {free soil)^ » pour indi-
quer que les terres nouvellement organisées en territoires et en-
suite en états devaient rester vierges de la souillure de l'esclavage.
Il alla, à la mode américaine, soutenir les principes et les caadidats
de ce parti dans les villes du nord; ses efforts lui valurent rhomieur
d'être nommé en 1851 par le congrès de Massachusetts sénateur à
Washington. Il devint dès ce moment dans la capitale le rqfyrésen-
tant le plus éminent des principes et des sentimens du nord, et en-
tra dans la pleine lumière de l'histoire.
Washington était en effet le point où des forces rivales commen-
çaient à entrer en lutte ouverte. Le premier discours important que
prononça Sumner devant le grave auditoire du sénat avait trait à la
loi sur les esclaves fugitifs. C'était la prétention des maîtres d'es-
claves de mettre tous les agens de la confédération au service de
ceux qui allaient rechercher des nègres en fuite jusque sur les
confins du Canada, à Boston, dans toutes les villes du nord. Ils
exigeaient cette atroce loi d'extradition contre des femnes, des
enfans, irritant ainsi et insultant la conscience des populations
religieuses du nord, outrageant comme à plaisir les sentimens les
plus profonds de la nature humaine. Tous les efforts furent vains;
le sud triompha, il était le maître et usait sans scrupule et sans
merci de sa force. A Washington, tout pliait devant l'arrogante aris-
tocratie des grands planteurs, les députés, les sénateurs du nord y
faisaient petite figure, la plupart se faisaient pardonner leur pré-
sence incommode par leur mollesse et leur complaisance ; ceux qui,
tels que Sumner, avaient conscience de la grandeur de leur mis-
sion restaient solitaires et presque méprisés.
Sumner avait une éloquence raisonneuse, nourrie de laits, un
peu trop riche peut-être, alourdie de citations, de textes, d'ar-
gumens pressés et débordans : il savait toutefois résumer ses km-
gues harangues dans quelque trait concis, qui pénétrait comme
une flèche dans l'esprit populaire et passait rapidement dans la
langue politique. Dans la longue lutte qu'il soutint pour défaidre
les territoires nouveaux contre l'esclavage, il opposa l'une à l'autre
les deux théories du nord et du sud dans ce court aphorisme : « la
liberté est nationale, l'esclavage est provincial, » voulant exprimer
ainsi que la liberté était de droit, qu'elle suivait partout le drapeau
étoile, et que l'esclavage n'était qu'un privilège, une institution
locale. A peine aujourd'hui se souvient-on du compromis du MiS'
souri. Cette mesure législative, sorte de traité terapwaire, prohi-
bait l'esclavage au nord du 36^ degré de latitude; M. Douglas dé-
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UN H<»ofE d'État américain. 727
nonça ce traité au nom de la dérisoire souyeratseté des territoires,
et proposa que des prorinces nouvellement colonisées, demandant
à être admises dans l'Union, y fussent reçues, qu'elles eussent ou
non accepté l'esclavage dans leur constitution particulière. Le bill
de M. Douglas fat voté par les deux chambres et ratifié par le pi*é-
siéent. Les dernières barrières opposées par une prévoyance trop
timide à l'ambition du sud étaient brisées. Le bill du' sénateur Dou-
glas avait été présenté à propos de l'organisation du vaste terri-
toire de Nebraska et de Kansas que les Indiens avaient cédé par
traité. Les émigrans de l'ouest et du nord y entrèrent bientôt en
lutte avec les gens du sud, qui venaient en bandes armées du Mis-<
souri prendre part à toutes les élections. Une véritable guerre civile
éclata, et le gouvernement mit les troupes fédérales au service des
flibustiers, qui régnaient déjà par la terreur dans le Kansas.
Le sénateur de Boston prononça à cette occasion un de ses plus
courageux discours, qu'il fit imprimer sous ce titre : le Crime contre
le Kujuag. Il devait payer cher son audace. Il avait adressé quel-
ques critiques à la Caroline du sud. La séance terminée , la salle
déjà vide, un rq)résentant de cet état au congrès, M. Brooks, voyant
M. Samner occupé à écrire des lettres, le frappa par derrière à plu-
sieurs reprises avec une lourde canne sur la tête et l'étendit sans
connaissance. Deux députés avaient accompagné M. Brooks pour
empêcher que quelqu'un pût se jeter sur lui. Cette lâche agresàon
remplit tout le nord d'indignation et de fureur. Le sud au contraire
applaudit à la conduite de M. Brooks : pendant que sa victime était
en danger de mort, on lui vota des remercimens, il fut l'objet de
ridicules démonstrations; il avait donné tout de suite sa démissiiM),
ses électeurs le renvoyèrent au congrès. Le remords saisit toutefois
ce jeune fanatique, qui appartenait à une des meilleures familles
du sud; il eut honte de lui-même, et tomba dans une mélancolie
qui, dit-on, abrégea ses jours.
On craignit un moment que la belle intelligence de Sumner n'eût
reçu des atteintes irréparables ; le repos le plus absolu lui fut or-
donné, son système nerveux était profondément ébranlé. Les coups
avaient dû être terribles; Sumner, qui avait la taille et la force d'un
géant, en se relevant, avant de tomber, avait arraché du parquet le
pupitre sur lequel il écrivait. Il vint se faire soigner à Paris; c'est à
cette époque que je le vis pour la première fois. Il habitait l'hôtel
de la Paix situé dans la partie de la rue de la Paix aujourd'hui dé-
molie; sa vie était alors un vrai martyre, car on lui appliquait des
moxas le long de l'épine dorsale, et il ne voulut jamais prendre de
chloroforme. Dans les intervalles de ces cruelles opérations, j'avais
souvent l'honneur de le voir; son affection pour des personnes qui
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728 RETUE DES DEUX MONDES.
me touchaient de très près noua entre nous des liens qui devaient
toujours aller en se resserrant. Les premières impressions sont d'cff-
dinaire les plus vives : je revois Sumner à cette époque, de haute
taille, la tête chargée d'une riche chevelure, imposant, souriant vo-
lontiers malgré ses souffirances; ses traits avaient de la noblesse, sa
voix était grave, lourde, lente; toute sa personne donnait l'impres-
sion d'une grande force au repos. Il me sied à peine de parler de
son exquise courtoisie, de sa bonté; son esprit était insatiable, il
voulait tout savoir, les hommes, les choses, non pour satisfaire une
curiosité stérile, mais en homme d'état qui ne dédaigne rien et qui
observe sans cesse. Sumner partagea le temps qu'il passa en Europe
entre la France et l'Angleterre; il reçut dans ce dernier pays l'accueil
le plus flatteur. La haute aristocratie caressa en lui une sorte de
martyr, trouvant ainsi un moyen facile de faire éclater son zèle pour
la cause de l'émancipation. Il n'y a pas au monde ime société qui
puisse et sache entourer de séductions plus variées ceux qu'elle veut
gagner et, pour ainsi dire, faire siens, qui mêle plus savamment des
desseins politiques à ses plaisirs, à ses amusemens et jusqu'à ses
émotions véritables. Il n'y en a peut-être pas non plus qui sache
mieux discerner l'homme sous l'homme d'état et mettre une estime
réelle à la place d'hommages d'abord calculés, quand elle trouve
quelqu'un qui vaille cette estime. Le bruit des ovations devait pas-
ser, la popularité s'évanouir; quelques amitiés lui restèrent toujours
fidèles, même quand il fut contraint plus tard de dénoncer daiis le
sénat américain la conduite de l'Angleterre en des termes que la
désillusion, l'admiration et la confiance trompées rendaient encore
plus amers.
En France, la société impériale attira peu H. Sunmer; ses idées
politiques, en même temps que ses goûts littéraires, l'entraînaient
plutôt vers les anciens parlementaires, H. Guizot, M. de Montalem-
bert, le duc de Broglie, M. de Tocqueville; il aimait mieux les der-
niers reflets de ces pures renommées que l'éclat des fortunes nou-
velles. L'empire ne lui paraissait qu'un accident , une aventure; il
s'étonnait pourtant de voir le parti vaincu si désespéré, préférant, si
cela peut se dire, ses regrets à ses espérances, parfois aussi le sou-
venir de ses fautes au souvenir de ses victoires. Il s'étonnait de voir
les forces libérales semblables à un faisceau défait que nulle main
n'avait ni la force ni même le goût de renouer, tant de qualités, de
vertus, usées dans une triste solitude fermée à la jeunesse, au souflle
des temps nouveaux, à l'espérance. Tandis que la plupart de ses
compatriotes ne venaient à Paris que pour jouir des splendeurs d'une
capitale que le nouveau souverain transformait comme avec une
baguette magique, il aimait à descendre sur les bords de ce Styx
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UN HOMME d'État américain. 729
politique où erraient quelques ombres qui fuyaient les bruits im-
portuns d'un monde frivole, enivré de plaisir et de servitude. Son
œil profond sondait l'avenir et apercevait déjà les ruines de cette
fragile prospérité.
Pendant plusieurs années, les médecins lui commandèrent le re-
pos. Il fut néanmoins réélu sénateur, à l'expiration de son mandat,
par la législature du Massachusetts; il alla peu après reprendre
enfin sa place à Washington, et, bien que l'insolence du parti domi-
nant n'eût fait que s'accroître, il dénonça avec une énergie nou-
velle les empiétemens et les coupables ambitions du sud. Le moment
approchait où les fautes de l'oligarchie des maîtres d'esclaves et du
parti démocratique allaient trouver leur châtiment. L'élection de
H. Lincoln amena les républicains au pouvoir. Le programme de ce
parti était bien modeste, il n'aspirait qu'a « préserver les nouveaux
territoires de l'esclavage par des moyens constitutionnels et lé-
gaux; » mais ceiix qui pendant longtemps avaient tenu le sceptre
politique à Washington se préparèrent à la révolte. En vain l'on
balbutia de nouveau le mot de compromis. H. Sevrard, M. Lin-
coln, tendirent l'oreille aux propositions de M. Crittenden; ils
étaient prêts à toutes les concessions honorables pour éviter la
guerre civile, la rupture violente de l'Union leur paraissait le plus
grand des malheurs. Sumner, devenu le chef du parti républicain
dans le sénat, s'opposa au compromis de M. Crittenden, il refusa
de sacrifier les principes qui venaient de triompher dans les élec-
tions, il savait que tout sacrifice serait vain, que la trahison était
ouvertement préparée, que les arsenaux du nord avaient été vidés
par le ministre de la guerre, que la lutte ne pouvait plus être évi-
tée. Les sénateurs du sud quittèrent leur poste l'un après l'autre,
et dans cette enceinte où si longtemps il n'avait fait entendre que de
vaines protestations, Sumner se trouva bientôt le représentant le plus
puissant de l'Union, à la fois le conseil et le juge du pouvoir exécu-
tif, l'âme de la lutte engagée contre l'esclavage. Il fut nommé pré-
sident du comité des affaires étrangères; cette dignité, la plus haute
que confère le sénat, faisait de lui le collaborateur le plus constant
et le plus intime du secrétaire d'état, M. Seward, en même temps
qu'elle lui permettait de tourner au profit de l'état les amitiés qu'il
avait depuis longtemps nouées dans le monde diplomatique.
II.
A partir de ce moment et pendant toute la présidence de H. Lin-
coln, la biographie de M. Sumner se confond avec l'histoire même
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730 lUBTUE DES DEUX HONI»fi.
des États-Unis. Au début de la guerre civile, il se produisit un inci-
dent d'où pouvait naître la guerre étrangère. Les deux commis
saires du sud envoyés par les états confédérés en Eurqpe avaient
été arrêtés sur un bateau à vapeur anglais par le capitaine Wilkes,
de la marine américaine. L'Angleterre les réclama et ne cacfaa point
qu'un refus serait considéré comme une déclaration de guerre. U y
a des momens où les peuples, enflammés et comme enivrés par la
lutte, se jettent volontairement au-devant des périls; mais le pouvoir
exécutif aux États-Unis est défoidu contre les passions populaires
et contre le caprice des assemblées par la durée fixe de son mandat,
par l'indépendance et le secret de ses conseils. L'afiaire du Trenl
fut résolue par H. Lincoln, M. Seward et H. Sumner; ce dénier dé-
fendit dans le sénat la conduite du gouvernement, qui avait refusé
de communiquer les pièces diplomatiques pendant la durée des né-
gociations; les commissaires remis en liberté, il prononça un de
ses plus beaux discours pour justifier la conduite du président. U
raconta tous les outrages que l'Angleterre avait faits autrefois à U
liberté des mers, l'entêtement avec lequel elle avait résisté naguère
aux revendications de la France et des États-Unis; les avocats de la
couronne, dont le gouvernement anglais avait invoqué l'opinioii,
n'avaient pas déclaré la prise des commissaires illégale, ils avaient
condamné la conduite d'un officier qui s'était érigé lui-même en
juge et qui n'avait point amené sa prise devant une cour d'ami-
rauté. En protestant contre une procédure internationale viàeuse
plutôt que contre la violation d'un droit, l'Angleterre n'entrait pas
moins dans la voie que lui avait montrée depuis longtemps l'Amé-
rique; Sumner ne craignait donc pas, en face du patriotisme améri-
cain irrité, de représenter la reddition des commissaires américains
comme une véritable victoire pour les États-Unis et pour la civili-
sation. Dans cette longue harangue, qui fut écoutée de tout le
corps diplomatique, à l'exception de lord Lyons, Sumner ne ca-
chait point la douleur que lui causaient les sentimens que l'Angle-
terre avait laissés éclater depuis le commencement de la guerre ci-
vile. Elle était bien plus vive chez des hommes tels que Sumner,
Motley, dans le Massachusetts, chez les abolitionistes si longtemps
consolés par les sympathies de l'Angleterre de l'indifférence de leurs
concitoyens, que chez des politiques tels que Seward, qui nourris-
saient une défiance traditionnelle contre la Grande-Bretagne, ou chez
les hommes de l'ouest, tels que Lincoln, qui, vivant au centre du
continent, n'apercevaient pour ainsi dire pas l'Europe dans leur ho-
rizon. Où il avait désiré, cherché, rêvé des alliés, Sumner voyait
désormais des ennemis; les événemens lui arrachaient plus que
des illusions, ils meurtrissaient ses amitiés et dissipaient, omune
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UN HOMME d'État américain. 731
un vent froicU bien des mensonges dont il avait trop goûté la dou-
ceur.
Mous ne pouvcms suivre ici H. Sumner pendant toutes les péripé-
ties qui remplirent ces années terribles de la présidence de Lincoln.
Deux partis se disputaient l'influence; le premier avait pour devise
« rUnion, telle qu'elle était, la constitution telle qu'elle est. » M. Se-
ward eut longtemps des complaisances pour les politiques qui vou-
laient, une victoire obtenue, recommencer le passé, comme si la
guerre n'eût été qu'un mauvais rêve. Sumner au contraire, et les
abolitionistes avec lui, poussaient le président à l'émancipation. Ils
ne voulaient pas que tant de sang eût été versé en vain. Les ennemis
des États-Unis en Europe répétaient à l'envi que le nord et le sud
ne se dilataient que l'empire du continent. C'était le moment où
M. Gladstone félicitait publiquement M. Jefferson Davis d'avoir fait
une armée, une marine et une nation : le président Lincoln hésita
longtemps, il se décida enfin le 22 septembre 1862 à lancer la pro-
clamation où il donnait la liberté à tous les esclaves dans les états
rebelles. Depuis le début de la guerre, après chaque défaite, chaque
fois que M. Sumner trouvait Lincoln assombri, pliant sous le poids
de sa redoutable responsabilité, il lui conseillait de prendre cette
grande mesure. U savait que cette parole libératrice vaudrait des
années à l'Union. Il lui répétait sans cesse que si, comme président,
il ne se croyait pas le droit d'abolir l'esclavage, conmie commandant
en chef des armées il pouvait, il devait porter à la rébellion les
coups les plus propres à l'abattre. On donnait des armes à tous les
nègres fugitifs : ceux qui avaient porté l'uniforme du soldat pou-
vaient-ils reprendre la livrée de la servitude?
Lincoln se laissa enfin convaincre, il frappa le grand coup qui de-
vait ébranler jusque dans ses fondemens l'édifice de la nouvelle
confédération. Sunmer commenta la proclamation d'émancipation
dans un discours fait à Boston, a On a prétendu quelquefois, dit-il,
que l'objet de cette guerre est de rétablir la constitution telle qu'elle
existe et rUni(m telle qu'elle existait. C'est là une erreur, si, par la
première de ces expressions, on entend le droit de garder et de
poursuivie des esclaves, si par la seconde on veut revenir aux jours
où le scrutin était violé dans le Kansas, où la liberté de discussion
était violée dans le sénat, où l'on tendait des chaînes autour du tri-
bunal de Boston pour garder un esclave fugitif. Cette iguerre n'a
pas été entreprise pour détruire l'esclavage, elle a été entreprise
pour vaincre une rébellion; mais il se trouve que cette rébellion ne
peut être vaincue, si l'esclavage ne l'est pas. » Puis, s' adressant à
l'Europe, il s'écriait : a Dira-t-on encore de l'autre côté de l'Atlan-
tique que l'esclavage n'a rien à faire dans cette guerre, que toutes
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732 REVUE DES DEUX MONDES.
les idées généreuses se trouvent du côté des rebelles, que la séf^
ration est inévitable et que notre temps assistera au démeaibremeat
de cette république? Nous pouvons tranquilliser les hommes d'état
de l'Europe : Tépée de Washington conduira encore nos armées
à la victoire, et notre drapeau ne couvrira plus de ses plis que la
liberté. »
 peine la session du congrès était-elle finie, H. Sunmer retour-
nait à Boston. C'est là que je le revis d'abord quand j'allai vî^*
ternies États-Unis pendant la guerre. Ha première visite fut pour
lui : il habitait une petite maison dans Hancock street, sur le re-
vers de la colline qui porte le palais de l'état. Il me reçut dans
ime petite chambre dont les murs étaient couverts de portraits gra-
vés de Nanteuil. Après quelques instans, M. Wilson entra; il était
alors le deuxième sénateur du Massachusetts, il est aujourd'hui
vice-président de la république; bien qu'il eût été artisan dans sa
jeunesse, son bon sens, sa grande intégrité et son ardent patrio-
tisme l'avaient conduit jusqu'au sénat. Il revenait du Maine, où il
avait été travailler à la réélection de M. Lincoln; il serait, di-
sait-il , inutile de rien tenter contre Lincoln, qui avait trouvé une
place dans le-cœur de la nation.
Le lendemain devait avoir lieu une convention du parti républi-
cain à Worcester. H. Wilson demanda à Sumner s'il fallait nommer
M. Everett électeur présidentiel (l'élection du président est à deux
degrés). Celui-ci, avant la guerre, s'était laissé nommer par le parti
démocratique candidat à la vice-présidence de la république, il était
considéré comme un adversaire des abolitionistes. M. Sumner re-
marqua que, la guerre civile commencée, M. Everett n'avait pas eu
un moment d'hésitation. Son patriotisme lui avait montré le droit
chemin et l'avait élevé au-dessus des partis. Il n'y en avait plus, à
vrai dire, que deux, les amis, les ennemis de l'Dnion. Il ne doutait
pas que M. Everett donnerait sa voix à M. Lincoln, et, en raison de
sa grande influence, il appuya sa candidature.
Sumner me conduisit ensuite au palais de l'état, me présenta au
gouverneur, qui travaillait jour et nuit à l'équipement et au recrute-
ment des régimens du Massachusetts; il me fit voir la première
charte de la colonie, les premiers traités avec les Indiens, une copie
des tombes des ancêtres de Washington qui reposent dans un cime-
tière du Northamptonshire , que lord Spencer lui avait offerte et
qu'il avait donnée à la ville de Boston. Nous visitâmes ensemble les
belles bibliothèques publiques de la ville, Faneuil Hall, une salle
célèbre dans les annales de Boston, où se tiennent toutes les grandes
réunions populaires. Puis-jjs oublier les promenades faites plus tard
avec Sumner aux environs de Boston, les vieux collèges de brique
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UN HOMME d'État américain. 733
rouge de Cambridge, ombragés de beaux ormes séculaires, ce parc
sans fin qui s'étend de colline en colline, et où la rudesse d'une terre
de granit est cachée sous une riche végétation et la grâce de mille
coquettes habitations?
La liberté de la campagne encourageait la liberté des discours, et
Sumner se plaisait à raconter tout ce qu'il avait vu depuis le com-
mencement de la guerre, ses émotions, ses doutes, ses angoisses,
ses espérances. Je vis dès lors percer avec quelque regret le germe
des défiances qui devaient plus tard le séparer du gouvernement.
Il n'y a pas de vertu plus difficile aux politiques qui ne sont point
animés d'ambitions vulgaires que de savoir se contenter : les âmes
délicates, nobles, éprises du bien, sont sans cesse froissées dans
la mêlée des affaires publiques. Il y avait même alors, dans la con-
duite de Lincoln et surtout dans celle de M. Seward, des choses
qui pouvaient inquiéter Sumner; mais Sumner ne tenait peut-être
pas assez de compte des difficultés qui s'attachent, comme une robe
de Nessus, à l'exercice du pouvoir. Il donnait et retirait en même
temps sa confiance, bien qu'en politique il soit non-seulement né-
cessaire, mais encore prudent de sembler accorder la confiance
même quand on ne l'éprouve pas. M. Seward était sans cesse hanté
par la crainte de la guerre extérieure , en même temps que jaloux
de ne jamais tenir un langage indigne de son grand pays. Lincoln,
soutenu au pouvoir par tous les bons citoyens, ne pouvait blesser
inutilement leurs passions. Autour d'eux s'agitait cette tourbe
d'hommes qui, dans les pays démocratiques, remplacent les cour-
tisans, valets aussi avides, serviteurs aussi fourbes, décidés à bâtir
leur fortune sur les faiblesses des hommes et le caprice des événe-
mens. Sumner vivait à des étages si élevés qu'il ne pouvait ad-
mettre un instant qu'on se servit d'instrumens vils, et pourtant sa
candeur le livra plus d'une fois lui-même à des intrigans qui le
nourrissaient de grandes paroles. Si la fortune l'avait mis à ce mo-
ment critique au faite du pouvoir, il eût sans doute parlé et agi
parfois autrement que Seward et Lincoln; nous doutons s'il eût été
plus utile à son pays. Peu de jours après, j'allai avec lui voûr Gar-
rison au bureau de la société abolitioniste. Nous entrâmes dans
une salle encombrée de journaux, de pamphlets. De temps en
temps, un homme de couleur entrait, sortait, venait prendre des
ordres. Garrison arriva bientôt. Il voulut bien m'accueillir comme
une vieille connaissance; je fus frappé d'un grand air de douceur
sur la figure pâle, amaigrie, de cet homme si longtemps regardé
comme un fanatique. Sa sagesse politique me toucha. Je fus heureux
de lui entendre dire devant Sumner ces paroles : u notre plus cher
désir, à nous autres abolitionistes, c'est de disparaître, de devenir
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\
7ik UTtrS DES DEUX HOfiillES.
inutiles, de dissoadre notre société; nous ne croyons pas encore
pouvoir le faire, parce que tous les esclaves ne sont pas encore
libres de fait; mais nous approchons du terme. » M. Sumner fit
allusion à un discours récemment prononcé par M. Seward à Au-
bura, d'où on aurait pu coQclure que toutes les mesures dites de
guerre cesseraient d'avoir leur effet, la paix une fois rétablie.
« Seward, dit Garrison, a toujours afané l'équivoque, mais je ne
vois dans sa déclaration qu'un truisme. Il est bien clair que, dès
que la guerre cessera, tout rentrera dans Tordre; mais ce qui est
fait est fait, et rien ne peut le défaire. J'ai pleine confiance dans
rhonnèteté de M. Lincoln, et son honneur l'oblige à être fidèle à
la proclamation d'émancipation. Sans nul doute, le président a tou-
jours déclaré qu'à côté du sien il y a un autre pouvoir, celui de la
cour suprême; mais, croyes-le, l'esclavage est frappé au cœur, et
la cour suprême ne pourrait, si elle le voulait, lui rendre la vie.
Dans les états loyaux, nous le voyons mourir* Le liaryland vient
d'abolir l'esclavage, et les propriétaires de noirs n'ont demandé au-
cune compensation. J'ai vécu assez longtemps pour voir accomplir
les vœux de ma vie entière. »
Garrison disait vrai; il se hâta de dissoudre la société abolitio-
niste qu'il avait fondée; il cessa de publier son journal U Libéra-
teur ; il rentra dans le repos et prononça son nunc dhmitis Do-
miné^ donnant ainsi un exemple que peu de réformateurs out su
donner. Son âme modeste, pure et bienveillante choxha le port au
lieu de rester dans les orages. Sumner était par momens tenté de
suivre cet exemple : il servait le gouvernement de M. Lincoln , à la
tribune, dans le sénat, partout où sa voix était entendue; mais il le
servait en maître, s'il était permis d'user de cette expression, il était
impatient, défiant. La longue habitude de l'opposition donne aux
esprits les plus gtoéreux des plis incommodes à eifacer ; elle détruit
la confiance, la bonne humeur, la netteté des vues. Une culture trop
raffinée est aussi propre peut-être à débiliter les hommes politi-
ques, car. elle accumule ti*qp de pensées et de doutes sur la route
de la force et de l'action.
Me sera-t-U pefmis de parler des heures les plus heureuses pas-
sées avec Sumner dans la compagnie du poète Longfellow, son ami
le plus intime, d'Emersoa, d'Oliver Wendell Holmes, de James Lo-
well, d'Agassiz, et de quelques autres membres du club littéraire
de Boston? Je trouvais dans ce cercle choisi quelque chose de l'en-
tHousiasme de nptre ancienne pléiade poétique, des ao^itiés sans
trace de jalousie, la curiosité la plus vive à l'endroit de l'Eure^,
moins de ses hommes d'état et de ses souverains que de ses écri-
vains, le calme le plus grand parmi les remuemens de la guerre
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UN B(MME d'État amkbicain. 7S5
civile» un patriotisme des plus chauds pourtant, une émotion p^ve
et contenue qui n'ôtait rien au charme de la plus aimable hospita-
lité. Tous ces liommes avaient le sentiment qu'ils travaillaient à un
bel ouvrage; ils façonnaient la pensée d'une iMUîon jeune, éblouie
de ses propres espérances, assez fière déjà pour priser les gran-
deurs de l'esprit plus que celles de la matière. Ce sentiment respi-
rait dans la gravité presque auguste d'Emersoo, dans l'olympienne
douceur de Longfellow, dans la grâce de Lowell, dans l'esprit de
Holmes, dans l'ardeur d'Agassiz, qui avait apporté à l'Amérique,
avec l'art d'observer, une passion sientifique insatiable.
Sumner était l'objet d'un grand respect dans ce cercle, où il ai-
mait à dérober quelques heures à la politique; mais la campagne
présidentielle était commencée, ^ le sénateur du Massachusetts ne
pouvait pas ne pas y prendre sa part. Je l'entendis parler un soir à
Faneuil Hall devant 2,000 personnes. U compara les programmes
du parti républicain et du parti démocratique, évitant de parier des
personnes et se tenant dans les idées générales. Il y avait des noirs
dans l'assistance : ils étaient suspendus à la parole de celui qu'ils
regardaient comme leur libérateur, leurs yeux vitreux suivaient tous
ses gestes, ils écoutaient, comme des enfans, sa parole grave, qui
semblait Crappo- des coups répétés et retentissans.
Quelques semaines après, je retrouvai H. Sumner à Washington;
c'est lui qui me conduisit chez M. Lincoln, à la Maison-Blanche et
chez M. Seward. Je restai i^sez longtemps dans la capitale pour me
convainore que le président avait pour le sénateur du Massachusetts
les sentimens d'une grande déférence. Il ne se laissait pas volon-
tiers aller devant lui à ces saillies qui au reste ne lui servaient
d'habitude qu'à fermer la bouche aux indiscrets et aux importuns.
Il laissait voir plutôt la tristesse, qui était le fonds naturel de son
caractère; son bon sens un peu inculte demandait des leçons en
même temps qu'il donnait des conseils. Sumner, est-il nécessaire
de le dire? avait des ennemis nombreux et ardens; M. Lincoln ne
se livrait pas au plaisir dangereux d'affaiblir un des soutiens de sa
cause. Sa bonté finit par fondre les premières craintes de Sumner;
Leur ton d'esprit était tout différent, mais leur alliance, fondée sur
un respect réciproque, devint enfin ime véritable amitié. M. Seward
était d'humeur un peu ironique; lorsque Sumner me fit l'honneur
de me ccmduire chez lui, nous le trouvâmes, comme d'habitude, en-
veloppé d'un nuage de fumée. La conversation, d'abord un peu
gênée, s'anima bientôt; elle tomba sur le chapitre de YAlabamay
et des lettres publiées sur ce sujet dans le Times par Historicus.
Sumner s'étendit longuement sur les précédens cités par cet écri-
vain et (q)posé8 aux États-Unis. « Il est quelquefois Ixm, lui répondit
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786 RETCE DES DEUX MONDES.
M. Seward, de n'en pas trop saroir. Au reste, si on nous enfonce
dans les précédens, j'en trouverai toujours autant à fournir contre
l'Angleterre qu'elle en peut fournir contre nous. » A rencontre de
M. Sumner, M. Seward conservait toujours l'espoir de ramena Na-
poléon m à la cause de l'Union. Il revenait sans cesse sur ce sujet,
répétant toujours : « Ah I si je pouvais voir l'empereur I » Il ne pou-
vait comprendre qu'un souverain démocratique n'eût pas fait comme
l'empereur de Russie, qui avec quelques bonnes paroles avait gagné
le cœur du peuple des États-Unis. « On ne sait donc pas à Paris
ce que nous sommes! » Son esprit hardi et fertile en combinaisons
faisait des plans grandioses et aurait voulu y associer la France. Il
s'irritait de trouver tant de froideur où il aurait voulu de l'ouver-
ture et de la confiance. Il avait accepté les services des princes d'Or^
léans, mais il n'avait aucune antipathie pour les Bonaparte. Sum-
ner affichait ses sympathies pour les libéraux, et les républicains
français; Seward les regardait avec quelque dédain et considérait
notre nation comme plus jalouse de gloire et d'égalité que de liberté.
Il se lamentait pourtant sur l'instabilité de notre politique : il cher-
chait les rivaux traditionnels de l'Angleterre, et il lui paraissait que
nous n'avions plus même la tradition de la haine. Tandis que Sum-
ner rêvait le triomphe des principes parlementaires dans toute r£u*
rope, Seward cherchait seulement deux ou trois politiques capables
de grands desseins, il lui importait peu qu'ils fussent ou non des
philanthropes. Sa façon de servir l'humanité était de servir son
pays. Il ne croyait pas aux abstractions, il avait toujours à la bouche
des noms propres. Personne mieux que lui ne connaissait les grandes
forces qui emportent les nations modernes; il s'indignait moins des
mauvais desseins de l'Europe que de l'ignorance qui les inspirait;
il avait une foi robuste, impérieuse, emportée, dans l'avenir des
États-Unis. A la fois téméraire et prudent, fécond en expédiens et
tenace en ses projets, le génie en un mot le plus souple et le plus
dur, il différait profondément de Sumner, plus ignorant des passions
humaines, rempli de grandes pensées, parfois de chimères, esprit
d'un vol toujours droit et élevé. Je m'étonne que les étrangers
qui voyagent en Amérique ne recherchent pas davantage le séjour
de Washington : dans cette ville, toute publique, sont réunis les re-
présentans les plus intelligens de tous les états; le sénat, le gou-
vernement, la cour suprême, le congrès, renferment toujours des
hommes éminens; New-York, Boston, Philadelphie, ont encore quel-
que chose de provincial; Washington est vraiment capitale, et les pe-
tites grandeurs de province y sont éclipsées par la grandeur nationale.
Les fonctions de M; Sumner le mettaient en rapports constans avec les
membres du corps diplomatique; on le recherchait pour la sûreté
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UN HOMME D'iXAT ABIÉftlCAIN. 737
de son commerce, rintérét de sa conversation, et il avait trouvé
des amis véritables parmi tous les ministres qui avaient résidé
quelque temps en Amérique. Sa vie était des plus laborieuses; il se
levait de grand matin, donnait des audiences, écrivait ses rapports,
et chaque jour on le voyait à sa place au sénat, soutenant les projets
de loi qu'il avait préparés. Il était sans cesse occupé à cette époque
des mesures de détail qui devaient suivre l'abolition de l'escla-
vage; ce n'était pas assez de donner la liberté aux noirs, il fallait
leur donner un état civil, des droits électoraux, le bienfait de l'édu-
cation publique. L'opposition dans le sénat n'était plus très nom-
breuse depuis la défection des sénateurs du sud, mais elle était
ardente, d'humeur presque rebelle. Un jour, je causais dans l'en-
ceinte même du sénat avec M. Sunmer et M. Reverdy Johnson, qui
était parmi les mécontens. Un sénateur du Kentucky, ancien gou-
verneur de cet état frontière, s'approche de Sumner et lui dit : a Eh
bien ! quand accepterez-vous les vingt-cinq nègres que je vous offre
depuis trois mois? Je paierai leurs frais de voyage. Votre loi (on
discutait en ce moment une loi relative aux femmes et aux ^fans
des noirs enrôlés dans l'armée fédérale) va faire de nouveaux mal-
heureux. Quand en aurez- vous fait assez? Vous perdez ce pays. Vous
êtes bien bon de parler encore de la constitution. Foulez-la franche-
ment aux pieds. Les argumens constitutionnels dont vous vous ser-
vez comme sénateur vous feraient rire comme avocat; tous vos avo-
cats de Boston en riraient avec vous. » Il continua ainsi longtemps
avec une sorte de familiarité irritée et farouche. Sumner l'écouta
sans répondre un seul mot. « Vous les voyez, me dit-il, voilà ce que
j'ai enduré pendant des années; à la façon dont on nous traite main-
tenant que notre parti est au pouvoir, vous pouvez deviner ce qui se
passait ici autrefds. »
Quand je quitt&i Washington pour me rendre à l'armée devant
Richmond, Sumner voulut bien me donner pour le général Grant
une lettre qui m'assura la réception la plus hospitalière. Je ne rap-
pellerais point ce souvenir sans un incident qui se rattache aux
premiers rapports du sénateur du Massachusetts et de celui qui de-
vait devenir le président de la république. Le général Grant est un
homme froid et silencieux; il m'avait fait donner une tente à son
quartier-général, mais je ne le vis jamais pendant mon bref séjour
qu'à l'heure du dîner, qui était aussi court que frugal. À peine un
mot était prononcé devant lui; je me souviens qu'un jour un des
officiers d'état-major parla d'une attaque préparée à l'embouchure
d'une rivière, et dit que la barre à marée basse avait seize pieds
de profondeur; Grant releva la tète : u dix-huit pieds, dit-il, » et
tout le monde se tut. Quand je fus prêt à partir, j'en donnai avis
lu. — i874. 47
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7S8 RETUE DES DEUX HONDEB.
la veille, comme c'était la règle; ce jour-là^ après le dîner, le gé-
néral, qui d'ordinaire rentrait tout de suite dans sa tente, me fit
l'honneur de me demander de faire avec lui une petite promenade.
Le soir était presque venu, on était an mois de janvier. « Vous
m'avez appwté une lettre de Sumner, me dit-il; je ne m'occupe
point de politique, mais on écrit dans les journaux que j'appar-
tiens au parti démocratique. Vous pouvez dire à Sumner que je
suis avant tout le serviteur de l'Union et du gouvernement, que je
n'ai pour ses amis et particulièrement pour lui que de l'estime. Il
fait sa besogne au sénat, je fais la mienne, comme je puis, ici, et
bientôt, je l'eqpère, nous entrerons dans Richmond. • Le parti dé-
mocratique fondait alors de grandes espérances siir (kant et médi-
tait de l'opposer quelque jour à Lincoln. Ces quelques mots, pro-
noncés avec la plus grande simplicité, me touchèrent plus qu'ils ne
me surprirent; j'étais confus de recevoir une marque de confiance
d'un homme si avare de paroles. D'abord froid, avec une sorte de
timidité contractée dans les solitudes de l'ouest, austère dans sa vie,
dans son costume, l'infatigable, l'impassible Grant est rei^ dans
ma mémoire avec tous les signes du commwdement, comme une
volonté vivante, tenace, inexorable, un de ces hommes sans faiblesse
et sans plis qui sont faits pour terminer une guerre civile, trop
profondément imbu des sentimens de sa race pour songer i la ter-
miner autrement qu'au profit de la loi. L'heure du triomphe appro-
chait; mais la victoire même ne pouvait plus efbcer dans V&me
naturellement bénigne de Lincoln le souvenir de tant d'angoisses,
de tant de douleurs, de sang versé; la mort vint le délivrer et le
prendre sur ce sommet où l'avait porté la fortune. Dès que Lincoln
fut frappé, on alla chercher Sumner; il assista à h lente agonie, et
peut-être regretta-t-il d'avoir quelquefois douté de celui qui avait
été choisi pour être le martyr de l'Union.
Sumner se fit dans le sénat l'exécuteur testamentaire de Lincohi;
il devint, pour ainsi dire, le chef du parti républicain, et son in-
fluence, alors prédominante, triompha de celle de Johnson, élevé de
la vice - présidence au pouvoir suprême. Ses efforts se concentrè-
rent sur deux points après la fin de la guerre, la ré(M*gamsation des
états du sud, les négociations avec l'Angleterre. Les états du sud
étaient occupés militairement, leurs constitutions particulières na-
turellement mises à néant; la constitution fédérale avait été révi-
sée suivant les formes indiquées par cette constitution même, et
l'esclavage avait été à jamais aboli. Il s'agissait de ramener les états
vaincus de la condition de territoire conquis à celle d'états fédéraux,
jouissant de tous les droits constitutionnels, capables d'être repré-
sentés au sénat et au congrès, dotés de constitutions particulières
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UN H0M3IE d'État abiémgain. 739
discHtées et votées par les électeurs dans chaque état. Le sud, rési-
gné à accorder aux noirs des droits civils, répugnait à leur donner le
droit électoral. Sumner lutta contre cette tendance, et travailla de
toutes ses forces à effacer dans toute la législation le privilège de la
couleur. Ce n'était pas toutefois chose facile que de faire passer
cette ^lité dans les constitutions et dans les codes particuliers des
états du sud; ce travail s'est opéré lentement, di£Scilement ; le nord
n'a pu rendre au sud ses libertés qu'au fur et à mesure que le sud
faisait lui-même l'abandon de ses anciras privilèges.
Le gouvernement avait une autre tâche qui put sembler un mo-
ment presque aussi ardue. Le commerce des États-Unis avait été
miné pendant la guerre par les corsaires sortis des ports de l'An-
gleterre : les revendications du cabinet de Washington ne s'étaient
pas fait attendre. Sunmer prononça sur ce sujet un discours qui jeta
le plus grand émoi en Angleterre. Suivant lui, l'Angleterre avait
violé le droit des gens dès le début des hostilités; elle était non pas
seulement responsable des dommages directement infligés par les
corsaires, mais des dommages indirects causés au commerce amé-
ricain par hi reconnaissance hâtive des états confédérés en qualité
de belligérans, par les encouragemens donnés à la rébellion, et en-
fin par les déprédations des corsaires. L'évaluation de ces dom-
mages indirects était, on le devine, des plus difficiles, et restait for-
cément trop arbitraire; Sunmer eut le tort de donner un chiffre pour
les représenter, mais au fond nous lui avons étendu dire à lui^
même que, si le chiffre était chose indifférente, le principe des
dommages indirects ne l'était point. Il est certain que rembourser
simplement les armateurs dont les navires ont été brûlés ou coulés
en pleine mer, ce n'est point indemniser tous ceux que la crainte
des corsaires a contraints à vendre leurs vaisseaux à vil prix et à in-
terrompre toutes leurs opérations commerciales. Un premier traité
avec l'Angleterre avait reçu la signature de lord Clarendon et du
négociateur américain. M. Sumner n'eut pas de peine à déterminer
le sénat à refuser sa ratification à un traité qui non-seulement con-
sacrait l'abandon des dommages indirects, mais qui n'assurait pas
sérieusement les revendications les plus légitimes, et qui ne ren-
fermait pas la moindre trace d'un regret ou d'une réparation mo-
rale.
III.
En 1860, le parti républicain porta le général Grant au pouvoir,
et ici commence la partie la plus pénible, sinon la moins instruc-
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7A0 BEYUE DES DEUX MONDES.
tive de notre tâche. Il n'y a pas de spectacle plus douloureux que
le déchirement d'une union que tout devrait resserrer et que tout
vient détruire, — la métamorphose et comme l'empoisonnement
lent de l'amitié, de la confiance, de l'estime. En prenant possession
de la présidence, le général Grant appela à la secrétairerie d'état
H. Hamilton Fish. M. Sumner et H. Fish étaient alors en parfaite
harmonie. En envoyant H. Motley comme ambassadeur à Londres,
le général Grant honorait un ami personnel de Sumner, en même
temps qu'un serviteur éminent de l'Union. Le président attachait
beaucoup d'importance à ce choix à cause de la nature particulière-
ment délicate des questions pendantes entre les deux pays. H. Sum-
ner eut aussi part au choix de M. Bancroft Davis, nommé assistant
secrétaire d'état (c'est le titre donné au fonctionnaire qui assiste le
secrétaire d'état, ministre des affaires étrangères). Il ne resta pas
étranger à la rédaction des instructions données à M. Motley en
ce qui concernait VAlabama. Le secrétaire d'état et le président
du comité des affaires étrangères échangèrent longtemps leurs
vues sur tous les sujets. Les fonctions de M. Sumner et la nécessité
de faire ratifier par le sénat tous les choix diplomatiques et tous les
traités conféraient à M. Sumner une sorte de patronage ou tout au
moins de contrôle sur l'administration. Abusa-t-il un peu de l'auto-
rité qui lui était dévolue, autorité plutôt morale qu'officielle? Il n'y
a rien de si difficile que de s'amoindrir, de s'effacer, de se contenter
des réalités sans les apparences. Le général Grant pouvait se consi-
dérer moins comme l'élu du parti républicain que de la nation tout
entière et de la fortune; il apportait au pouvoir quelques idées sim-
ples et justes; moins il était disposé à jeter le poids de sa préroga-
tive entre les partis, plus il était enclin et décidé à faire respecter
son avis quand il jugeait à propos de l'émettre. Il n'avait pas l'hu-
meur accessible, la patience infatigable, l'ouverture de H. Lincob,
et Sumner sentit bientôt comme une main invisible qui le séparait
d'un président silencieux, d'humeur réservée, habitué à quelques
figures familières, ennemi de toute discussion. Ce ne fut pas sans
doute sans effort qu'il se laissa entraîner jusqu'à l'opposition dé-
clarée.
Cette opposition éclata à propos d'un traité relatif à Saint-Do-
mingue. Le président était très désireux d'annexer une des Antilles
à la république; il croyait avoir trouvé une occasion très favorable
à Saint-Domingue. Toute sa vie, Sumner avait combattu la doctrine
des annexions; le sud voulait s'emparer des Antilles, comme il s'é-
tait emparé du Texas, pour étendre le domaine de l'esdavage. Les
représentans du nord n'avaient pas cessé de dénoncer ces ambitions,
aussi bien que les fourberies et les viola:ices qu'elles avaient encou-
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UN HOMME d'État américain. 741
ragées. L'esclavage détruit, il était permis de considérer d'un autre
œil une question qui devenait plutôt nationale. L'Espagne, l'An-
gleterre, la France, le Danemark, avaient de vastes possessions ou
du moins un pied dans les Antilles. Quelques-unes des lies étaient
devenues pendant la guerre les arsenaux et les centres de ravi-
taillement des rdl)elles. On ne saurait ôtre trop surpris si le prési-
dent Grant prêta l'oreille à ceux des habitans de Saint-Domingue
qui vinrent le solliciter et lui offrir un site pour un magnifique
port militaire dans la baie de Samana. Sumner attaqua ce projet
avec une grande violence. Il ne se contenta pas d'en indiquer les
dangers lointains : il montra que, la république dominicaine une
fois annexée, Haïti serait absorbé fatalement par les États-Unis, qu'il
faudrait admettre ces territoires insulaires dans l'Dnion, qu'on en-
trait ainsi dans une voie où l'on ne pourrait plus s'arrêter, et qu'on
soumettait à une épreuve trop dangereuse les principes tradition-
nels du gouvernement fédéral. C'était déjà une besogne assez diffi-
cile de ramener les anciens états du sud à la vie constitutionnelle;
l'Union devait se recueillir, se corriger, panser ses plaies plutôt que
de songer à étendre indéfiniment ses limites. Sumner ne se con-
tenta pas malbeureusement de ces argumens généraux; il dénonça
la conduite, les motifs des négociateurs dominicains, il accusa le
président de soutenir par l'appui de vaisseaux de guerre américains
celui qu'il nommait l'usurpateur Baez, de se rendi*e ainsi le com-
plice d'un homme qui voulait vendre son pays.
L'éloquence la plus chaleureuse doit savoir s'imposer des règles :
le président avait fait auprès de H. Sumner, pour le ramener à son
avis, des efforts personnels qui lui avaient peut-être coûté; il ne
pouvait lui en vouloir de le trouver ferme dans sa résistance, mais
il fut justement offensé d'une attaque si directe et si personnelle.
H. Sumner entraîna le sénat, mais Û avait trop triomphé, il n'avait
pas su mesurer ses coups. On ne doit pas corriger ses partisans
comme ses ennemis, il faut savoir reconnaître ce qui est dû au chef
de l'état, et ne point diminuer de ses propres mains l'autorité qu'on
a contribué à élever; Sumner s'était mépris d'ailleurs sur sa force,
non qu'il eût médité la lutte de l'homme d'état contre le chef d'état,
qui finit parfois par le triomphe de l'homme d'état, il n'avait point
un tel dessein, mais il croyait que le sénat resterait toujours rangé
derrière lui et qu'il pourrait guider le pouvoir exécutif. Il reconnut
bientôt que ceux qui avaient voté avec lui ne voulaient point parta-
ger sa disgrâce. Comme tous les hommes qui ne sont point habitués
aux débats parlementaires, le président avait cru voir dans le dis-
cours de Sumner plus que celui-ci ne voulait y mettre; il avait ac-
cepté la bataille avec une décision militaire quand on faisait mine
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7A2 KETUE DES DEUX MOMMS.
de l'offrir plus qu'on n'avait d'envie de la livrer. M. Motf ey, qui était
à Londres, fut extrôm^ient surpris d'être rappelé, et M. Stonar
put croire que l'ambassadeur des États -Onis était la victime de
l'amitié qu'il lui portait. Il se plaignit avec plus d'amertume qu'il
n'eût fait sans doute, s'il s'était agi de sa propre personne; la nqh
ture entre le président et lui devint complète. Il se laissa glisser et
tomber de plus en plus dans l'opposition, et s'étonna bientôt de ne
plus être suivi que par quelques partisans. Il se retrouva dans ce
sénat, où sa voix avait été pendant quelques années la plus écoutée,
presque seul, séparé de ceux qui avaient longtemps combattu à ses
côtés, aigri, souvent injuste et se croyant victime de l'injustice, dé-
chu dans le triomphe des siens, n'ayant que la lie et l'amertume du
pouvoir sans en avoir le miel. Ce qui lui restait de ce pouvoir lui
échappa enfin , et un vote des sénateurs républicains lui enleva
la présidence du comité des affaires étrangères. 11 affecta dès ce
moment de considérer le parti républicain comme l'instrument d'un
gouvernement personnel, nouveau aux État^-Onis. 11 lança de ces
mots qui sont des flèches qui ne peuvent sortir de la plaie^ oea dire
à ses anciens amis : « Au lieu de républicanisme, il n'y a jrius ici
que du grantisme (1). » Il jeta sur l'avenir de la démocratie un re-
gard désespéré, montra les partis semblables à autant de machines
mues par quelques artisans d'intrigues, la corruptkm croissante, le
peuple mené par des politiques serviles, les généraux heureux suc-
cédant aux grands citoyens , et dans l'obscur avenir le césarisme
européen transporté dans le Nouveau-Monde. 11 ne faudrait point
croire qu'il souffrît, après une vie si laborieuse consacrée au service
de son pays, de n'avoir aucune part directe au gouvernement : il
avait le droit de dédaigner les honneurs; il était de ceux quiles
distribuent et n'en gardent rien pour eux-mêmes ; il avait repoussé
l'offre de l'ambassade de Londres, qu'on le pressa un moment d'ac-
cepter quand son opposition menaçait de devenir incommode. 11
souffrait de l'isolement, de l'ingratitude des hommes, de ce travail
à rebours qu'il était réduit à faire, des fatigues d'une lutte qu'il
sentait sans espoir, des nouvelles alliances auxquelles il était con-
damné. Il n'avait plus pour retremper ses forces, pour enraciner sa
volonté, une grande cause à défendre, comme l'émancipation; son
horizon s'était rétréci. 11 avait encore des échappées de générosité,
il plaidait volontiers pour les vaincus, pour les états du sud, ré-
clamait pour eux les libertés qu'ils avaient perdues ; il était toujours
le paladin du droit, mais il ne pouvait pas se persuader à lui-même
que le droit souffrit de mortelles injures. 11 voyait le pays reprendre
(1) Discours du 31 mai 1872.
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UN HOMME d'État améeigain. 7&3
ses forces sous le gouvernement de celui dont il était désormais sé-
paré comme par une barrière insurmontable, les finances prospères,
les lois respectées, les états de l'Europe jaloux d'eilacer par leurs
empressemens les souvenirs de leurs anciennes froideurs. Il y avait
bien des taches dans ce brillant tableau, mais si elles disparaissaient
déjà pour l'Europe, elles devaient assurément disparaître pour l'his-
toire. Il se condamnait au métier de censeur à un moment où la
censure était non plus la fière et retentissante protestation de la jus-
tice, mais un murmure vain perdu dans le bruit d'un monde oc-
cupé, prospère et joyeux.
Les négociations avec l'Angleterre avaient été reprises, et elles
aboutirent enfin au traité de Washington. Sumner avait fait rejeter
le projet de traité de lord Glarendon, mais il ne put obtenir que
dans le nouveau traité on reconnût le principe d'une indemnité
pour les dommages dits indirects* L'Angleterre avait tenu ferme
sur ce point; elle avait cherché à apaiser les ressentimens des
États-Unis en exprimant ses regrets sur les déprédations commises
par YAlahama^ elle avait non-seulement accepté certaines règles
internationales, qu'elle avait jusque-là rejetées, mais elle avait
consenti à ce que ces règles eussent, en ce qui la concernait, un
efiet rétroactif et fussent appliquées dans l'arbitrage qui devait
suivre le traité. L'abandon des dommages indirects causa un grand
chagrin à Sumner, il lui parut que son pays était trop {uressé d'ef-
facer toutes les traces du passé, qu'il se contentait à trc^ bon
marché, et il ne trouvait pour l'avenir aucune garantie sérieuse
dans des règles internationales déjà contestées dans le parlement
anglais, que rien n'obligeait à soumettre à la sanction des grandes
puissances, et dont l'utilité pouvait se trouver épuisée aussitôt
après la fin de l'arbitrage.
L'opinion publique se séparait de plus en plus de cette petite
phalange des républicains qui avaient pris, avec Sumner, le nom de
républicains libéraux, et qui avaient fini par se coaliser avec le parti
démocratique. Elle accueillait le traité de Washington et l'arbitrage
de Genève comme une satisfaction; quelques abus, quelques désor-
dres administratifs la laissaient indifférente, elle approuvait l'atti-
tude prise par le général Grant vis-à-vis du sud. A la suite de la
guerre civile et de l'émancipation , la plupart de ces états étaient
complètement désorganisés ; des aventuriers du nord (on les nom-
mait les carpet-baggersy porteurs de sac de voyage) étaient venus se
jeter sur les provinces reconquises comme sur une proie, ils entraî-
naient les noirs au scrutin, nommaient des conventions, bâclaient
des constitutions; souvent des législatures rivales, ainsi improvi-
sées, se disputaient le pouvoir et l'influence dans le même état;
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*■ y:- M
7AA BEVUE DES DEUX MONDES.
l'AIabama, la Louisiane, d'autres états encore, vivaient daais un
désordre pareil à celui des petites républiques de rAmérique du
Sud. Le général Grant avait demandé au congrès et avait ob t
pouvoirs suffisans pour réprimer les désordres les plus scandaleux;
il offrait aux législatures légalement élues l'appui des régimens fé-
déraux, et pouvait évoquer devant les cours des États-Unis des
causes qui en d'autres temps eussent été réservées aux cours pro-
vinciales. Les démocrates criaient à la tyrannie, mais les anciens
planteurs eux-mêmes préféraient la protection du pouvoir exécutif à
l'anarchie ou à l'omnipotence de petits gouvememens de hasard,
d'autant plus violons qu'ils étaient plus faibles. Le gouvernement
central était devenu une sorte d'arbitre au milieu des factions, et le
président, qui n'était qu'un citoyen dans le nord, redevenait quel-
quefois un général dans les anciens états rebelles. L'histoûre inté-
rieure de ces états pendant les années qui suivirent la guerre civile
est fort peu connue; mais, quand on lit les actes d'accusation dressés
contre Grant pendant la campagne électorale qui suivit sa première
présidence, on ne trouve aucun fait qui dénote de sa part l'intention
de substituer sa volonté aux lois. Qu'il fût l'exécuteur rigide de ces
lois, c'était son droit, et c'était son devoir; ces lois étaient Tœuvre
du congrès et du sénat, non la sienne.
Quand le terme des pouvoirs présidentiels approcha, Sumner se
laissa entraîner dans le camp de ceux qui combattaient la réélection
de Grant. Les républicains du Massachusetts furent extrêmement
irrités contre lui, ils l'accusèrent de trahison, la législature l'avait
déjà censuré solennellement parce qu'il avait demandé qu'on n'in-
scrivit pas sur les drapeaux des régimens les dates des batailles
livrées pendant la guerre civile. Que les temps étaient changés!
Sumner, jadis objet de l'horreur des démocrates et des planteurs,
était devenu presque leur favori ; il avait plaidé pour les noirs, il
plaidait maintenant pour les vaincus. Sa générosité naturelle l'en-
traînait du môme côté que son irritation contre le parti républicain,
qu'il accusait de froideur, de mollesse et de servilité. Pourtant il
ne voulut point prendre part à la campagne présidentielle; il pré-
texta de l'état de sa santé pour venir en Europe.
Le parti démocratique , coalisé avec les républicains dissidens,
n'avait chance de lutter avec quelque succès contre le général
Grant qu'en portant son choix sur quelque personnage considérable,
inspirant confiance au pays, d'une sagesse éprouvée, supérieur pour
ainsi dire aux partis, capable de servir d'arbitre entre tous et de
représenter la grandeur et les intérêts nationaux. II n'y avait qu'un
nom qui, à ces titres divers, pût être opposé à celui de Grant; c'é-
tait celui de M. Adams, fils et petit-fils de présidons, qui avait si
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UN HOMME d'état AMERICAIN. 7A5
longtemps tenu une place honorable au congrès, qui pendant la
guerre avait fait respecter à Londres la dignité du ministre des
États-Unis, et n'avait pas commis une seule faute dans les circon-
stances les plus critiques, qui enfin venait de prendre part à la
conférence arbitrale de Genève* La convention démocratique lui pré-
féra H. Greeley, l'éditeur de la Tribune y qui avait scaridalisé le
monde financier par des théories sur le papier-monnaie contraires
aux principes de l'économie politique, homme estimable, mais d'es-
prit faux, sans énergie, jouet plutôt que conducteur de son parti.
M. Sumner ne conserva pas beaucoup d'illusions sur le résultat de
la lutte; il était à Paris, entendant à peine l'écho de la lutte loin-
taine; j'étais quelquefois le confident de ses tristes pensées. Il se
plaignait beaucoup de sa santé ; il était diiBcile d'imaginer que cet
homme si grand, presque un colosse, encore droit et fort en aj^a-
rence, fût obligé d'hésiter devant le moindre efTort, devant une pro-
menade, ui^e visite. Il était plus changé moralement que physique-
ment; à travers sa douceur inaltérable, on sentait je ne sais quelle
lassitude et quel désenchantement profond. La distance opère comme
le temps, elle met un brouillard devant les honmies et les événe-
mens, et ne laisse plus paraître que les linéamens les plus impor-
tans des choses. Sumner repassait de loin, dans la solitude, les
années récemment écoulées, et se demandait peut-être s'il avait
toujours choisi les meilleurs moyens pour arriver à ses fins, s'il
n'avait pas trop guerroyé sur des détails, s'il n'avait pas été trop
sévère pour les uns, trop indulgent pour les autres. Il ne se plai-
gnait pas, il n'y avait pas d'amertume dans ses discours; mais il
souffirait certainement d'une rupture qui n'eût jamais ému sa fierté,
s'il avait pu véritablement refuser une sorte d'admiration et d'es-
time à l'homme qui avait rompu avec lui.
Il y a des maux sans remède, des chemins qu'on ne peut tra-
verser qu'une fois; Sumner le savait, il n'évoquait pas volontiers
certains souvenirs; il ne critiquait pas souvent devant ses amis
français le gouvernement de son pays. Il leur parlait plus volontiers
de la France; il avait éloquenmient plaidé la cause de notre pays
aux États-Unis dans un discours qui avait été imprimé sous ce titre:
Le Duel de deux nations. Il avait blâmé la folle déclaration de
guerre faite à l'Allemagne, mais flétri , comme une iniquité et un
abus du droit de conquête, l'annexion de l'Alsace et d'une partie
de la Lorraine. Selon lui , l'Allemagne victorieuse, contente d'une
fiwrte indemnité pécuniaire, pouvait inaugurer en Europe une ère
nouvelle. Il caressait volontiers le rêve d'un arbitrage applicable à
toutes les querelles nationales. La science de Grotius était restée
son étude favorite, et il se flattait que le droit des gens trouverait
un jour des règles fixes et une sanction efiicace.
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7i6 UTUE DES DEUX IfOWDBS.
Sumner n'avait jamais aimé l'empire, il avait blâmé la gaerre de
Grimée; si l'expédition d'Italie avait flatté ses passions libérales et
jusqu'à ses pencbans de lettré, la guerre du Mexique avait aiguisé
son instinctive aversion pour le gouvernaient impérial. A l'époque
où les derniers parlementaires français vivaient dans l'ombre, luMrs
des rayons des victoires de Sébastopol, de Magenta, de Soiferino,
loin des splendeurs d'une cour qui attirait les yeux de toute VEa-
rope, oubliés par un peuple affamé de gloire, de richesse et de
plaisir, ils étaient toujours à ses yeux les représentans de la France.
Il avait reçu, protégé des réfugiés français, confme ses ancêtres
eussent accueilli des huguenots proscrits, et parfois sa générosité
s'était singulièrement égarée. Il voyait volontiers des héros chex
tous ceux qui se disaient les victimes de la liberté. U regarda Sedan
comme le châtiment du 2 décembre. U trouvait la France vaincue,
Paris portant encore les traces d'un double siège. U se faisait cou-
duiro devant les ruines qui bordaient les deux rives de la Seine, et
méditait tristement sur la folie des nouveaux iconoclastes. Les
hommes qu'il avait le mieux connus autrefois, qu'il avait vus unis
dans une lutte entreprise au nom des idées libérales, il les trouvait
séparés , mécontens les uns des autres, s'accusant mutuellement de
désertion. Il était surpris de l'isolement de ceux qu'il admirait le
plus, du vide fait autour de certains noms, de l'inaction et de la
langueur de quelques-uns. Il s'affligeait de nos divisions, il ne com-
prenait pas nos terreurs, et ne voyait pas tout ce qui s'ét^t écroulé
avec les murs de nos forteresses et de nos palais incendiés; mar^
chant sur les cendres d'une invasion et d'une guerre civile, il avait
les yeux encore tournés vers un idéal de gouvernement populaire,
pacifique, tolérant. Le mouvement tumultueux des affaires publi-
ques, où la parole avait repris la première place, lui cachait le moih
vement invisible et profond des instincts nationaux blessés. Il vit
M. Thiers; il l'avait quitté, représentant encore actif de la monar-
chie constitutionnelle, il le retrouvait devenu l'e^ir et le soutien
du parti républicain. Suipner rêvait pour la France une république
libérale et généreuse, où les princes de l'ancienne famille royale
eussent trouvé une place éminente, et qui eût ajouté à la force ma-
térielle de la démocratie les puissances d'imagination qui sortent
de l'histoiro. Il fut surpris de sentir, partout où il mit le pied, des
barrières invisibles, de respiror partout la méfiance, la colère et
souvent la haine. Il admira l'ardeur infatigable de M. Thiers , cette
liberté d'esprit qui lui permettait de passer d'une discussion sur la
constitution américaine à un parallèle entre le mythe allemand de
Faust et le mythe latin de don Juan;. il fut surpris de trouver cette
intelligence à peine ployée par les malheurs de la patrie et triom-
phante dans la défaite universelle.
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UN HOMME d'État américain. 7A7
Ayant de partir pour les États-Unis, Sumner avait voulu visiter
Chantilly. Le duc d'Aumale, qui Tavait ccmnu en Angleterre, lui fit
lui-même les honneurs de ce beau lieu; il le promena en voiture à
travers les grandes écuries désertes, sous ces berceaux épais où les
ombres des grands arbres jouent sur le marbre des statues, le long
de ces eaux qui disent leur étemel murmure autour d'un château
touché de la mort; il lui montra dans le château cette galerie des
batailles de Gondé, où il scgoible que Condé aille entrer, tant on y
respire Tau- des temps passés. Familier avec notre histoire natio-
nale, Sumner était capable de goûter le channe de tant de souvenirs,
qui sont déjà des énigmes pour plus d'un Français. On ne sait pas
quel attrait puissant le passé exerce sur les nations encore jeunes
qui commencent à peine leur histoire. Elles regardent avec une
sorte de piété et d'envie mille choses auprès desquelles passe notre
indifférence égoïste et lasse. Sumner allait jusque dans les bou-
tiques des libraires chercher les vieux missels, les reliures de Gros-
lier, les livres rongés du temps, les estampes. U n'était ni collec-
tionneur ni bibliophile, il amusait ses yeux et sa p^[isée, et voulait,
si on excuse le mot, voler quelque chose à l'Europe pour en faire
don à l'Amérique.
II souffrait d'une maladie étrange qui le jetait par momens dans
des angoisses très alarmantes. Il éprouvait comme l'impuissance de
vivre; cependant son corps restait robuste en apparence, et sa faculté
de travail semblait toujours la même. Le repos ne lui faisait aucun
bien, car il le remplissait de rêves, de pensées pénibles, de retours
douloureux sur le passé, de sombres pronostics. U avait traversé
successivement l'âge du labeur tranquille, puis l'âge héroïque des
victoires achetées par le courage; il était arrivé aux années où la
vie se décolore et où les ombres de la mort commencent à s'étendre
sur la pensée. Le parti auquel il avait prêté plutôt que donné l'appui
de son nom allait subir une défaite presque honteuse. Il fallait re-
tourner à Washington, non plus suivi des longues acclamations po-
pulaires, mais en vaincu, sans ardeur, sans espoir, presque sans
but. Des chagrins d'une nature très intime, dont je ne soulèverai
pas le voile, contribuaient encore à l'assombrir. La main douce et
généreuse qui aurait pu fermer les plaies de ce cœur ulcéré lui
manquait; il n'avait pas d'enfans, il n'avait plus de femme.
Le dernier voyage que Sumner fit en Europe contribua à calmer
Tardeur de son opposition; il avait vu l'Anglet^re, la Russie, la
triomphante Allemagne, rechercher à l'envi l'amitié de son pays; le
tableau des États-Unis lui semblait moins sombre auprès de celui
de TEurope armée jusqu'aux dents, agitée de*haines inexorables,
et prête à je ne sais quelle nouvelle guerre de cent ans. Il avait vu
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7A8 RETUE DES DEUX If ONDES.
bien d'autres faiblesses, d'autres folies et d'autres misères que celles
qui le blessaient à Washington, des gloires plus mensongères, des
grandeurs plus factices, des ressentimens plus jaloux, des abtmeà
plus profonds. Il revint apaisé, plus disposé à reprendre sa besogne
législative. Il reprit sans bruit sa place au sénat : ses anciens amis
n'eurent pas besoin de lui ouvrir leurs bras, il se retrouva dans
leurs rangs comme s'il ne les eût jamais quittés, non qu'il songeât
à partager avec eux le pouvoir que la nation venait de leur rendre
pour quatre ans; mais ses blessures étaient cicatrisées, il D*aviit
plus de colère et en reprenant son rang dans son parti il jouissait
de ce plaisir, qui n'est donné qu'à peu, de servir encore ceux qui ne
pouvaient plus le servir. La législature du Massachusetts revint,
par un vote solennel, sur le blâme qu'elle avait deux ans auparavant
infligé à son sénateur; cette réparation fut la plus douce pour Siun-
ner, car il aimait le Massachusetts comme le Breton la firet^^e, et
il aurait pu lui dire : Et tu quoquCy quand il en avait reçu un coup
si sensible à son patriotisme.
Il mourut peu de jours après, le 12 mars 187i, dans une crise
de la maladie qui le tourmentait depuis des années {angina pecîo--
ris). Cette fin inattendue provoqua dans toute l'étendue des états
comme une explosion de reconnaissance et d'admiration. Le peuple,
capricieux et léger comme bien des princes, avait presque oublié
Sumner : il semblait que son nom appartint déjà au passé; mais
quand il disparut de cette scène qu'il avait si longtemps remplie, un
grand vide se fit tout d'un coup. On se demanda si l'on avait assez
reconnu d'aussi longs, d'aussi grands services, si ce dévoûmaat
exclusif aux intérêts publics, ce labeur sans relâche, cette incor-
ruptibilité antique que pendant trente ans le soupçon même n'avait
jamais pu effleurer, avaient reçu des récompenses dignes d'une
grande nation, à millions de noirs pleurèrent celui qu'ils regar-
daient comme leur libérateur; les cloches de Charieston sonnèrent
le glas pour celui qui avait si longtemps été détesté dans les Ga-
rolines. Les plus belles fleurs du sud furent envoyées à Washington,
car c'est la mode en Amérique de parer le mort de fleurs, et amon-
celées sur le cercueil de Sumner, sur le siège qu'il occupait au sénat
et qui avait jadis été baigné de son sang. Le voyage de ce cercueil
de Washington à Boston fut un long triomphe funèbre; partout les
villes sollicitaient l'honneur de le garder quelques heures, et les
populations se pressaient pour apercevoir ce qui restait d'un grand
serviteur de l'Union.
Avec Sumner disparaissait un des représentans de cette forte gé-
nération d'hommes d'état qui ont porté l'Amérique au degré de puis-
sance où le monde l'aperçoit aujourd'hui , et qui ont été les guides
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UN HOHUE d'État ÂHiBiGAirc. 749
plutôt que les serviteurs de la démocratie. Pénétrés de respect
pour Tœuvre de leurs pères , ils l'ont pourtant corrigée en effaçant
les traces d'une institution qui menaçait de la corrompre. Sumner
honorait le peuple et méprisait h popularité; il était orateur, non
tribun , ne parlant jamais que pour un but, dans l'intérêt d'une
cause et non pour le plaisir vain des applaudissemens. Réformateur,
il n'avait rien de chimérique dans l'esprit, tenant bien plus de Gro-
tius, de Montesquieu, de Blackstone, que de Rousseau ou des socia-
listes. En demandant la liberté pour les noirs, c'était leur droit à la
famille, leur droit à la propriété qu'il réclamait. Il n'avait pas d'hor-
reur instinctive pour les aristocraties, pour les vieilles dynasties, il
ne détestait que la tyrannie, mais il savait que la tyrannie sait
prendre les masques les plus divers. Le trait le plus frappant de son
caractère était un respect sincère, instinctif et plein pour l'intelli-
gence; ses amis les plus chers étaient des poètes, des historiens, des
penseurs. Il ornait sans cesse son esprit par la lecture des grands
écrivains de tous les pays. La collection de ses discours, qui sera
bientôt publiée, formera plus de dix volumes; on y trouvera, au
milieu des matières souvent les plus arides, des échappées fré-
quentes sur le monde heureux des muses. Il y avait par momens
une grâce singulière mêlée à son éloquence, d'ordinaire un peu
lourde, à Ba logique écrasante, à sa science trop exubérante. Dans
un pays à la fois avide et prodigue, enflé de sa force et de sa ri-
chesse, Sumner restait comme un type des anciens temps; simple
de moeurs, désintéressé, délicat et raffiné dans ses goûts, vivuit sur
les bords du fleuve qui charriait les ambitions et les convoitises
vulgaires, les yeux toujours fixés sur quelque chose de noble et de
grand. On peut dure enfin de lui qu'il sut servir à la fois, ce qui est
parfois malaisé, son pays et l'humanité, qu'il défendit toute sa vie les
intérêts des États-Unis et ceux d'une race opprimée, et réussit à
confondre les deux causes qui lui étaient le plus chères, celle de
l'émancipation et celle de l'Union.
Auguste Laugee.
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LES
FILLES DE LOUIS XV
»' APRÈS DES DOCmnCfS HfÉDITS ET DE 7I0TIVELLES PCBLICànORS.
Naguère encore ils étaient peu nombreux, ceux qui se souve-
naient des filles de Louis XV. Mesdames Inlante et Adél^Mkie excq>-
tées, on ne savait plus que des noms. Les {MÎncesses reposai^it
dans une ombre discrète, sur de blanches couches vii^ales toutes
pénétrées d'odeurs légères. On se ri^pelait vaguement l'étrange
destinée de Victoire et d'Adélaïde, mortes à Trieste aux demieis
jours du xvm* siècle, après avoir longtemps erré sur la terre, con-
templé de loin la fin d'un nKHide, l'échafaud de Louis XVI et de Marie-
Antoinette, les funérailles de la vieille France. La mémoire d'Hen-
riette et de Sophie avait laissé dans quelques imes con^ae une
traînée lumineuse, et c'est dans cette douce et pure lumière que
volontiers on évoquait le chœur funèbre des six sœurs. Unies dans
la vie, elles avaient été réunies dans la mort : elles dormaient avec
leur père et leur frère dans les caveaux de Saint-Denis. On avait
oublié le dur réveil, l'ouverture sinistre des cercueils, sorte de ju-
gement dernier de la révolution; on se disait que ce n'était là peut-
être qu'un mauvais rêve, puisque les cendres des princesses fugi-
tives avaient été rapportées en France et rendues aux sépulcres des
rois.
Elles semblaient donc dormir leur sommeil étemel, ces filles de la
maison de France, et l'on aurait pu croire qu'on les laisserait en
paix dans la poudre d'un autre âge du monde avec les sceptres
vermoulus et les lis en poussière de leurs grands ancêtres* Il n'en
a point été ainsi : les tombes des princesses ont été violées une se-
conde fois, leurs blancs linceuls déchirés, et, tandis que les uns
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LES FILLES DE LOUIS XT. 751
cherchaient sur l'une d'elles les stigmates de la sainte, les autres
croyaient retrouver la trace d'incestes et d'immondes luxures sur les
pauvres corps d'Henriette, d'Adélaïde et de Victoire.
Ce déchaînement de passions contraires suscita quelques livres
d'allure peu élevée, mais judicieux et sincères, qui mirent au jour
de nouveaux documens (1). De bons esprits se rencontrèrent, esprits
moyens, mais honnêtes, qui ne craignirent point de répondre aux
pamphlets de M. Uichelet contre ces princesses, comme aux naïves
apologies de la dernière des six sœurs, de Madame Louise, par
H. le comte de Ghambord (2), par les religieuses carmélites, par
les pères de la compagnie de Jésus. Ce n'est pas que la vérité môme
ait la vertu de persuader les croyans dans un sens ou dans l'autre.
On n'osera plus renouveler les singulières fantaisies de M. Michelet :
les lourdes afiirmations des gens de foi, les anecdotes de sacristie,
l'éloquence des panégyristes chrétiens, ont désormais le champ libre.
Tout ce nmide-là est bien décidé à ne jamais se soucier de la réa-
lité des faits : il ne connaît pas l'histoire. Heureusement l'histoire
le connaît et l'étudié avec curiosité.
Nul doute que la catholicité n'apprenne bientôt que le ciel chré-
tien cmipte une sainte de plus. Si Louise-Marie de Bourbon, en
religion mère Thérèse de Saint-Augustin, n'est pas encore entrée
dans les célestes milices, ce sont les événemens politiques qui en
sont cause, la fameuse lettre d'octobre de M. le comte de Gham-
bord et le septennat de M. le maréchal de Hac-Mabon. Peut-être
est-il piquant de noter que V€mge de Madame Louise de France au
monastère de Saint-Denis, c'est-à-dire la religieuse qui l'initia à
la vie et aux mœurs des carmélites en 1770, fut la sœur Julie, dans
le siècle Julienne de Mac-Mahon, une fille de cette noble famille
d'Irlande dont l'un des descendans retarde aujourd'hui , sans le
T(Hiloir assurément, la béatification et la canonisation de la fille de
Louis XV. Voilà en €^t bien des mois que cette cause a été introduite
à Rome par Pie IX. On conçoit que le chef de la maison à laquelle ap-
partenait cette princesse ait pu voir dans Madame Louise a un gage
certain du retour des divines miséricordes sur la France. » Nous
n'avons point mission de dissiper ces iouchantes illusions, mais à
coup sûr il n'est plus permis à un historien de bonne foi de croire
encore avec le dévot prince à la « profonde humilité » et à « l'esprit
de mortification » de Madame Louise. G'est là une légende dorée
qui a fait schi temps. Le souvenir de la future bienheureuse n'est
pas non plus précisément ce qu'on appelle « une douce mémoire : »
(i) Edouard de Barthélémy, Mesdames de France, /Wiw de Louis XF(1870}; —
Honoré Bonhomme, Louis XV et sa famille (1873).
(2) Lettre de Henri au saint-père, Frofasdorf , 17 mars 1810. — Cf. une lettre du
même à M. réféque d'Amton, 5 Jantkr 1850.
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752 REVUE DES DEUX MONDES.
à la cour, comme dans le cloître, loin de ne laisser que des exem-
ples des plus éminentes vertus, elle a maintes fois donné le spectacle
le moins édifiant.
1.
Tout a été dit sur Louis XV. La publication de correspondances
et de mémoires inédits ne manquera pas de modifier quelques traits
de ce caractère indéfinissable : dans son ensemble, il restera tel
qu'on le connaît aujourd'hui. Depuis dix ans, c'en est fait du
Louis XV de la tradition, des romans, des historkns qui n'ont point
connu ou voulu connaître la correspondance secrète, la politique
occulte des vingt dernières années du r^e. Le peuple n'a guère
le sentiment des nuances : il se figure à son image les quelques rois
bons ou mauvais dont il a gardé la mémoire. Il ne conçoit que des
caractères simples et tout d'une pièce. On est Marc-Aurèle ou Né-
ron : point de milieu. Les Claudes ont le pire destin, ils passent
pour les auteurs de tous les maux qu'ils n'ont pu conjurer, et on
leur fait un crime de la bonté de leur cœur, de la clairvoyance de
leur esprit désabusé, de l'impuissance finale où ils se laissent aller
quand ils ont acquis l'expérience des hommes, reconnu l'inutilité de
la lutte.
Le fils du duc de Bourgogne fut une de ces natures très com-
plexes dont on peut dire tout le bien et tout le mal pos^le, parce
qu'elles réunissent en soi les extrémités du vice et de la vertu. Elles
manifestent d'une façon éminente les défauts de leurs qualités, les
qualités de leurs défauts. On est d'abord plus frappé des uns que
des autres; un peu d'attention permet de démêler ce qui est néces-
saire de ce qui ne l'est point dans ces manières d'être d'un Louis XV.
Quand on a suivi le développement de ses passions et de ses pen-
sées, soumis à l'analyse psychologique son humeur et ses penchans,
décomposé ce qui paraissait simple dans sa constitution intellec-
tuelle , classé ses notions en groupes définis, subordonné les unes
aux autres ses diverses familles d'idées, noté la puissance des forces
vives ou latentes de son âme et surpris le jeu des plus secrets res-
sorts, on se trouve devant un organisme merveilleux, d'une délica-
tesse infinie, mais dont tous les actes sont solidaires, s'influencent
réciproquement, et sont liés entre eux comme les anneaux d'une
chaîne, si bien que, l'un des anneaux venant à se briser, il n'y au-
rait plus que des tronçons, en d'autres. termes des pensées et des
actions incohérentes, une rupture d'équilibre de toutes les forces de
l'âme, une destruction complète de l'organisme. De là la vanité du
blâme ou de l'éloge en histoire, du moins à l'ancienne manière. Le
mérite et le démérite ne sont point supprimés dans les annales bu-
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LES niXES DE LOUIS XT. 753
maines : on pénètre seulement plus ayant dans le monde mysté-
rieux de la conscience. Grâce à ses méthodes particulières d'analyse
et de synthèse, Thistoîre fait revivre les êtres qu'elle a préalablement
soumis à une sorte de dissection morale. Partie des infiniment pe-
tits, des documens ignorés ou obscurs, elle arrive à se donner le
spectacle de ces résurrections grandioses de peuples , de héros ou
de rois qui s'agitent dans les profondeurs de notre mémoire, et
mettent en une intime communion l'Européen du xa* siècle avec
les plus proches comme avec les plus lointains ancêtres de notre
espèce. Ajoutez que l'hérédité, dont les lois commencent à se déga-
ger d'innombrables observations, est pour l'historien une sorte de
réactif : dans certaines circonstances favorables, par exemple dans
la présente étude oïl les six filles de Louis XV, sans parler du dau-
phin, sont groupées autour du roi et de la reine, la nature des pa-
rons se manifeste dans les rapports qu'ils ont avec chacun de leurs
enfans. Le caractère de Louis XV, si insaisissable en sa mobile
unité, si fuyant en ses métamorphoses, se fixe, pour ainsi dire, à
divers états dans chacune de ses filles. Elles reflètent toutes d'une
manière plus ou moins accusée quelques traits à peine entrevus,
souvent imperceptibles, du roi leur père.
En dix ans, Marie Leczinska avait donné dix enfans à Louis XV ,: le
dauphin et ses six sœurs survécurent seuls. Les deux aînées, Elisa-
beth et Henriette, sœurs jumelles, ont dans les portraits de Nattier
une ampleur de forme et une richesse de tempérament vraiment
exubérantes. On les dirait déesses, mais d'un plus vieil olympe que
celui d'Homère. Ce sont les sœurs des Titans, à peine sorties du
chaos hésiodique et encore à l'état d'ébauche. Nulle harmonie dans
les lignes, rien de la sérénité lumineuse et calme des déesses grec^-
ques : les traits sont gros, lourds et sensuels, comme ceux des en-
fans sujets aux convulsions. On est frappé de la bouffissure malsaine
de ces chairs molles, aux larges pores, et qu'on croirait gonflées de
sucs laiteux. On se rappelle ces déplaisantes maladies de la peau,
ces cuisantes affections dartreuses qui, toute la vie, sans relâche,
ont éprouvé les deux princesses, tué l'une d'elles. Nul rayon sur
ces faces au teint plombé; aucun mauvais instinct, une tendresse
calme et profonde, presque uiimale. Elisabeth connaîtra les joies
de la maternité, les fièvres de l'ambition, les passions de l'intrigue
politique ; un éclair de vie intense luira dans ses yeux, animera ses
traits brunis par le soleil d'Espagne. Henriette, aimante et passive,
brisée de langueur maladive, sans nerf, exsangue, lymphatique,
cachera ses pâleurs sous une épaisse couche de rouge.
Le dauphin et Adélaïde sont tout autres. Avant même de les bien
connaître, on devine, à les voir, qu'ils tiennent de leur mère.
TOMi m. — 1874. 48
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7Bi RETITE DES DEUX llOm>Bft.
Louis XV en a^ahd^ fait lar remarque- r d&ns ledtii^in, c'est le
caractère polonais qui dominev H andt celle hunrar Tire et chas-
geantev c^^ indokote paresse, ces brillaotes saillies, que l'on re-
trouve exagérées jusqu'au déUne chez sa sceur Adélaïde, sorte et
garçon manqué, aux allures masculines, à k voix de basseHaille,.et
qui n'eut qu'us printemps ou deux la grâoe et le d)anDe de la
femme. Il est vrai qu'alors elAe fut vraimeot belle, d'une beauté
éotatante et dangereuse, qui rappelait le type bcmrbonniieD avec une
rare élégance. Daifô le tal>ieau de Heinsius, avec ses grands yeuoL
noirs aux chauds et doux rayons, elle saisit et subjugue, sans vie^
laice aucune, par l'expression atanguie et saave cksa figure. EUe
n'est point simstre, comme on Ta dit, non plus qu'aux portraits de
Naittier : on peut seulement trouver en toute s» personne qud^o
chose d'étrange, de légèrement égaré.
Cette dernière impression était certainement plus vive daa& la
réalité. Jtaiais femme ne présenta d'aussi brusqua contraatea
qu'Adélaïde, un tel manque d'équilibre dans les facultés, un si vkh
lentdécbatnement de fantaisies bizaites. Ibus les enfans de Marie
Leczînska ont hérité, à divers degrés^ des terreurs qui avaient hanté
le berceau de la fille de StanMas^ et qui la suivirent à YersaflleS'
inéme, dans le palais de Louis XIT. La retne^ on le sait, était sou-
vent prise de peur subite, craignait les revenaas, se relevait la nuit
et courait dans sa chambre. Le roi , se& femmes, rien n'y faisait. U
fallait l'endormir comme un enfant qu^on berceaux récits de quel-
que histoire ; sa main reposait dans la main d'une de ses daines^
afin de n'être pas seule quasid un vague effiroî la faisant se dresser
sur son séant, l'oTeille tendiie, r<Bil hagard. Pks tard, après la'
naissance de ses dix enfans, des infirmités graves vinrent encore
compliquer* cet état maladif. Lorsqu'on en. Ut le déta^ (dans Argen-
son, on n'est point surpris que le roi se dérobe. Ce n'était pas seu-
lement parce qu'elle ne lui donnait plus que des filles. Sans avoir-
jamais aimé Bfûîe Leczinskai, Louis XY montrait pour elle de l'af*
fection et une sincère estime. Il y^ avait pourtant dans cette Bolo^
naîse un grain dlmmour qui n'allait pas à; son bon sens tout fran*-
çais*, il n'a sûrement pas goûté la fine ironie, Thumeur fantasme,
nullement d'une sainte, que révèlent les portraits de la reine.
n n'y a pas jusqu'à la bonne Victoire, gracieuse et fraîche enfant
naïvement sensuelle, déjà d'us», embonpoint fleuri, qui, en dépit
d'une imagination infiniment moins désordonnée que celle d'Adé-
laïde, n'ait connu les terreurs paniques dont nous parlons. Dans ht
suite , on ne manquera pas dis dire qu'elle les avait gagnées à Fon-
tevrault, dans les caveaux funèbres de l'abbaye, où parfois les reli-
gieuses l'envoyaient en pénitçnce; mais la connaissance comparée,
si j'ose dire, du caractère des six sœurs rend superflue cette expli-
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LES FILLES DE LOUIS X?. 7S5
cation particulière. Chez Sophie, la plus vertueitse des princesses, la
moins connue aussi , car die vécut cachée comme une violette, la
timidité a quelque chose de maladif et, dès qu'un orage éckte, la
frayeur va jusqu'à l'épouvante. !!■• Campan, qui Ja connaissait hîen,
a laissé d'elle un portrait fort curieitx. « Je n'ai jamais vu per-
sonne avoir l'air si effarouché; eUe mardiait d'une vitesse extrême,
et, pour reoonnattre sans les regarder les gens qui «e rangeaient
SUT son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la ma-
nière des lièvres. Cette princesse était d^rnse sî gnc^ timidité qn'il
était possible de la voir tous les jours, pendant des années, sans
l'entendre prononcer un seul mot*.. Il y avait pourtant des occa-
sions où cette princesse, si sauvage, devenait tout à coup ^able,
gracieuse, et montrait la bonté la plus commanicative; c'était lors-
qu'il faisait de l'orage; elle en avait peur, et tel était m/a effix^i,
qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables,
elle leur faisait mille questions obligeantes. Voyait-elle un éclair,
elle leur serrait la main : pour un coup de tonnerre, elle les eût
embrassées; mais, le beau temps revenu, la princesse repreuait sa
raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde
sans faire attention à personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vint
lui ramener sa peur et «on affabilité. »
Quant à Louise, « Madame dernière, )> aurait dit Louis XV le jour
de ^ naissance, oelie-là même dont la catholicité attend la béati-
fication, c'était un être débile, chétîf, manifestement rachitique.
Triste fleur d'hiver, elle avorta , ne s'épanouit jamais. Marie Lec-
zinska était comme un sol épuisé; elle n'enfentait plus que la mort
ou la difformité. Rien n'est moins certain que l'accident arrivé à
Fontevrault par lequel tm rend compte ordinairement de la déviation
de l'épine dorsale , que la princesse appelait sa bosse. Biographes
et historiens font paraître ici une singulière créduHté. Il y a dans
les mémoires du duc de Luynes un texte d'une précision terrible en
sa naïve simplicité : « Madame Louise est fort petite, écrit-il (elle
avait treize ans), mais elle a beaucoup de physionomie et parait
vive et fort gaie, mais ht tète un peu grosse pour sa taille. » Ge
sont là, avec Tétat avéré de maigreur et de faiblesse générales, les
caractères bien connus du rachitisme. Le développement précoce de
rioielligenoc , le volume considérrf)le de la tête, ont, à cet âge et
dans ces circonstances, une signification particulière. Les portraits
de Madame Louise témoignent du vice de «a constitution. En dépit
de sa laideur, la tête est intelligente, Tœil vff, la mine éveîîlée,
Kul vestige de bonhomie bourbonnienne. On devine vm esprit sec
et positif, étroit et borné, ambitieux et singulièrement retors. C'est
une nature ingrate, mal venue, inquiète, qui, humiliée et froissée
-dans le milieu où se sont développées ses sœurs, se replie solitaire
LJiyiUiieu uy -^^ — ■ ^^^ ^^ Vt l V,
756 RETUE DES DEUX MONDES.
sur elle-même, jette à la dérobée des regards d'envie sur le cloître,
médite des projets d'évasion. De son père elle tient sa dissimula-
tion, de sa mère quelques saillies d'esprit baroques. Sans vulgaire
méchanceté, elle ignore pourtant ce que c'est que la bonté. Le fond
de son caractère est un composé de petites passions mesquines , de
vanité blessée , d'ambition inassouvie. La dernière des filles de
France à k cour, elle sera dans un monastère la première des car-
mélites de la chrétienté. Elle sait qu'elle ne peut être Adélaïde; elle
peut encore moins se résigner à la vie molle, innocente et facile de
sa sœur Victoire. Jour et nuit, sa tête travaille, s'ingénie, subtilise.
On la verra devenir casuiste; elle fut toujours intrigante.
Lorsqu'en 1739 le roi déclara le mariage d'Elisabeth avec le troi-
sième fils de Philippe V, roi d'Espagne, cette princesse avait douze
ans, ainsi que sa sœur Henriette, le dauphin en avait dix, Adélaïde
était de trois ans moins âgée : c'étaient les seuls enfans de France
qui fussent à Versailles. Victoire, Sophie et Louise étaient pour bien
des années encore à l'abbaye de Fontevrault, où le cardinal Fleury,
par raison d'économie, avait décidé qu'elles seraient élevées. Les
cérémonies d'un très grand caractère qui eurent lieu à Versailles, les
fêtes magnifiques que Paris et la France donnèrent à la jeune infante,
sont racontées dans les mémoires du temps. L'impression qu'on
emporte de l'éblouissant spectacle de ces fiançailles n'est point des
meilleures. Le cardinal-ministre n'est pas seul à considérer d'un
œil chagrin ce faste et ces dépenses si peu en rapport avec Vétat
des finances du royaume. Le peuple se réjouit par tradition : c'était
et c'est encore son habitude lorsque les cloches sonnent à toute vo-
lée et que l'on doit tirer le feu d'artifice. Cependant, depuis les der-
nières années du règne de Louis XIV, un esprit nouveau ou plutôt
im réveil du vieil esprit gaulois travaille le populaire: les têtes fer-
mentent; on raisonne dans les cafés, on lit les gazettes, on chan-
sonne chacun et toute chose, dans la rue et dans les salons, sans
épargner la cour et la religion ; bref, à Paris, c'en est fait déjà du
prestige de l'autorité sous toutes ses formes. Or sans ces « cordes
d'imagination » dont parle Pascal, sans les préjugés séculaires, sans
le respect inconscient et inné qui pendant mille ans avait assuré
l'empire de la noblesse conquérante et de la dynastie capétienne
sur notre pays, il était impossible que l'ancien ordre de choses
subsistât. Une révolution politique et sociale était imminente : on en
parlait à Versailles même, bientôt on en discourra tout haut à quel-
ques pas du roi, dans l'entresol de Quesnay; le marquis d'Argen-
son a prononcé le mot, pressenti, annoncé la catastrophe; Louis XV
enfin, qui avait une assez claire conscience que les choses ne du-
reraient guère après lui, Louis XV, dans une lettre au duc de Choi-
seul, parle de « la multitude républicaine : » il la voit déjà étendre
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LES FILLES DE LOUIS XV. 757
la main sur son sceptre, s'il meurt sans laisser un successeur qui soit
un homme.
Certes en cette année 1739, qui s'ouvre pour la France dans les
splendeurs d'un mariage quasi royal, on voyait déjà venir de sombres
nuées sans trop songer à l'orage. Le roi n'était encore ni le bien-
aimé, ni le bien-haî : ses peuples ne le connaissaient guère. Le roi
chassait, s'occupait fort de ses chiens, avait de petites maisons où il
faisait des excès de table et ne se mêlait de rien dans le gouverne-
ment : voilà tout ce qu'on en savait. Le scandale commençait à
peine dans la famille royale avec le règne des quatre sceurs. De-
puis un an seulement, Louis XY avait pour toujoui-s délaissé Marie
Leczinska. On lui avait amené une bonne personne, vive, rieuse,
enjouée, point du tout ambitieuse, quoique fort pauvre, une folle
tête d'amoureuse qui l'adora bourgeoisement, lui donna tout ce
qu'elle avait d'âme, de tendresse, de larmes aussi, et pensa mou-
rir de douleur quand elle fut renvoyée. Cette douce créature,
M"' de Mailly, était alors maltresse en titre; l'adultère était public.
Plus scrupuleux, plus véritablement chrétien que le grand roi son
aïeul, Louis XV refusa d'écouter les pères jésuites qui, forts de
l'exemple de Louis XIY, s'efforçaient de le persuader qu'il pouvait
et devait toujours s'approcher des sacremens : le roi déclara qu'il
ne ferait pas ses pâques.
La petite infante quitta Louis XV au Plessis-Piquet. La sensibilité
exaltée du dauphin et de ses sœurs se montra pour la première fois
dans cet adieu. La tristesse du roi était profonde. Jamais cœur de
père ne fut plus tendre. Je ne crois pas que l'espèce de froideur, de
contrainte, de malaise qui régna plus tard entre le roi et le dauphin
ait nui à l'affection que le père ressentait pour le fils. Une plus pé-
nétrante analyse des deux caractères ferait voir qu'ils ne furent
peut-être jamais plus unis que lorsqu'ils parurent le plus éloignés
l'un de l'autre. Ces caractères doux et timides, caressans et irréso-
lus, ont d'étranges délicatesses, des pudeurs exagérées, de fausses
hontes indéfinissables, qui ressemblent à de la dissimulation, à de
la lâcheté; ils rougiraient d'avouer qu'ils aiment, de se livrer, de
tout dire; ils n'osent lever les yeux sur l'être qu'ils chérissent le
plus au monde, ils fuient son regard, ils évitent de lui parler
d'une manière trop directe, de lui donner tout haut le nom qu'ils
se répètent au fond du cœur avec délices. Un temps viendra où le
dauphin, chef du parti dévot à la cour, adversaire irréconciliable
des maltresses, austère et muet censeur des mœurs paternelles,
n'abordera le roi que comme un courtisan , et pendant vingt ans,
lorsqu'il lui parlera, tournera ses phrases de manière à ne jamais
dire ni « sire, » ni a mon père. » Le roi était bien plus libre avec
ses filles : la première enfance passée, celles-ci se trouvèrent tou-
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756 RETUE DES 0ECX ICONDES.
jours à leur aise en sa ^société. II était incapable de coatrarier en
rien ses enfans. Comme le remarque le comte de Mercy-Argeotem
dans une lettre à Timpératrice Marie-Tliérèse, le roi était homme à
supporter plutôt ce qui lui eût déplu dans ses enfans que de leur
faire la moindre représentation directe. Devait-il parler d'un sujet
délicat, avait-il quelque chose à coeur, il ne pouvait vaincre sa timi-
dité, prenait le parti d'écrire. Il en usa toujours ainsi non-seule-
ment avec ses enraus, mais avec ses ministres, avec ses maîtresses,
même avec la Du Barry.
L'aînée des filles de Louis XY, Elisabeth, la seule qui fut jamais
mariée, était devenue Madame Infante : Henriette fut dès lors af^pe-
lée Madame à la cour de France. Elle avait le cœur gros, pleurait
encore à chaudes larmes au souvenir de l'absente, que déjà le dau-
phin et Adélaïde, toujours extrêmes, l'entraînaient éperdue* dans le
tourbillon des fêtes et des mascarades. Tout ce petit monde chan-
tait, dansait, frétillait sous l'or et la soie, à la clarté des lustres, et
ne songait qu'au plaisir. Gouverneur et gouvernante des enfans de
France partageaient avec le roi la commune all^esse. Ce n'étaieni
que bals masqués et costumés donnés par le dauphin et par ses
sœurs. Marie Leczinska descendait à ces bals, qui ne finissaient qu'à
deux heures du matin, quelquefois au jour. Louis XV y dansait, in-
triguait sous le masque. On a peine à concevoir comment d'aussi
jeunes enfans (l'atnée avait treize ans] résistaient à la fatigue des
veilles et à la ccwitention d'esprit qu'exige en de telles fêtes la re-
présentation. Ces petites personnes en effet étaient tenu^ d'être
graves en public, de reconnaître les gens qu'elles recevaient, de ne
danser qu'avec certaines personnes, de conserver toujours un main-
tien digne. En outre elles dévident assister aux cérémonies, aiu
promenades, aux spectacles de la cour. Après la musique et la co-
médie, le jeu de la reine commençait; on jouait jusqu'au souper;
après le souper, on jouait encore très tard. Ce jeu de la rdnc était
une chose terrible. Les plus intrépides étaient bientôt sur les dents.
Dé'laissée, sans crédit, presque étrangère à la cour, où elle était
pourtant forcée de paraître, la reine n'avait pas trouvé de meilleure
contenance que de jouer; elle n'avait rien à dire, «t elle était bien
aise d'éviter au roi ou aux courtisans la peine de l'entretenir. D'ail-
leurs point de cour sans jeu. Tous les soirs, à la même heure, avec
la régularité fatale d'un automate, Marie Leczinska prenait place à
la fameuse table de cavagnole, où, à en croire Voltaire, l'ennui ve-
nait à pas comptés s'asseoir entre deux majestés. C'esl trop d'unel
Louis XV n'y paraissait guère. Il n'en était pas ainsi des filles de la
reine : elles eussent été mal venues à prétexter quelque vapeur pour
ne pas venir; aussi bien elles n'avaient pas l'âge de s'ennoyen Elles
y allaient de si bon cceur qu'elles perdaient plus de 4,000 louis en
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LES FILLE9 DB COmS TV. 7B9
une seule année. Or lau reine, en bonne mère, lès Crâait Tolontiera.
g^ner.
On s^àccorde à reconnattne qnfà cette époque de sa vie, vers dixr-
sept ans, Madame Henriette n'avait rien de déplaisant en toute sa
personne. Elle n'était pas belle et' soufihiit quelqaefei» do même
mal que rinftmte : le printemps, la bonne chère, TouUi votootaire
des ordonnances de Bcmillac, prescrîvaot un régime rafraîchissant,
faisaient éclater maints boutons, apparaîtra certaines gourmes fâr
cheuses sur la blanche peau de la princesse; mais sa figure était
noble et pouvait même passer ptrar agréable lorsqu'elle avait du
rouge. G'ëtaat* une douce personne; mmple et vraie, pleine d'atten-
tion et de politesse pour tout le monde. Bien que moins gaie que
Adélaïde, elle riait beaucoup plus* Il fautt se bien garder de voir en
die je ne sais quelle héroïne sentimentale de Walter Scott. Ge n'é-
tait pas une sylphide romantique qu'Henriette de France; les
Bourbons ont le goût classique. Le marquis d'Argeoson recueille
bien, dès avril 1737, le bruit d'une alliance de cette princesse avec
le duc de Chartres, flls du duc d'Orléans. Elle n'avait que dix ans à
cette époque : le mal d'amour n'est point mortd à cet âge. En mai
17Â0, le mariage de a Madiame seconde avec le duc de Chartres »
semble très certain à notre chroniqueur; malgré le cardinal Flenry,
qui haïssait la famille d'Orléans, Louis XV ragaitlait déjà le duc de
Chartres comme* son second fils. Cependant, quelques mois plus
tard , le jeune homme classait avec le roi dans je ne sms quelle
forêt. Fort bien stylé par son père, il crut le moment favorable
pour faire, de cheval à cheval, sa petite: harangue à Louis XV:
« Sire, j'avais une grande espérance. Votre majesté ne l'avait pas
ôtée à mon père... Je contribuais^ au bonheur de Madame Henriette,
qui serait restée en France avec sa majesté. M'est-il permis encore
d'espéi-er? » Le roi se pencha vers le^ïrince et lui serra tristement
la main par deux fois; il refusait. Il' parait qu'en retournant vers
son gouverneur le pauvre garçon « étouffait et crevait; d il n'en
épousa pas moins, trois ans jdus tard, la fille du prince de Conti.
Quant à Henriette, les ennemis du' cardinal ne manquèrent pas de
répéter qu'elle adorait en secret le duc de Chartres, qu'on avait
laissé les deux jeunes gens s'aimer d'enfance, qu'on faisait le mal-
heur de leur vie. C'est ainsi, disait-on, que les romans commencent.
ISh hieùi non, il n'y eut pas de roman,. et^ pourrèver tant de belles
choses, il fallait se méprendre étrangement: sur la nature toute pas-
sive, presque végétative, de la princesse.
Certes il n'en eût pas éçté ainsi avec Adélaïde. Cette petite per-
sonne montrait déjà une vivacité, ime ardeur d'imagination peu
commune. Rien de la grâce* fme et enjouée des enfans qui ont
grandi, non sans précocité, dans une société toute mondaine. Elle
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760 BEYUE DES DEUX MONDES.
a l'humeur altière, la repartie sèche et dure, l'esprit quelque peu
égaré. Dans une lettre au grand Frédéric, Voltaire a raconté très
agréablement, mais non avec la précision et la sûreté d'informa-
tions du duc de Luynes, qu'un matin, avant le réveil de ses femmes,
Adélaïde sortit de son appartement, et déjà était dans une galerie
du palais lorsqu'elle fut arrêtée. Elle s'était habillée sans bruit,
avait pris quatorze louis dans sa poche, et allait se mettre à la tête
de l'armée : la princesse avait résolu de battre les Anglais, d'a-
mener leur roi aux pieds de son père. Pour écuyer, elle avait jeté
les yeux sur un garçonnet de douze à quinze ans qui gardait les
ânes, sur lesquels montaient parfois les princesses dans le parc de
Lagny. La gouvernante. M"** de Tallard, très vexée au fond, feignit
de rire avec le roi de cette escapade. L'opposition aux desseins
d'Adélaïde, loin de la calmef , l'exalta. Elle rêva des Anglais nuit
et jour, au cavagnole de la reine ;comme aux heures d'étude où
elle lisait l'histoire sainte. Le personnage de Judith lui révéla les
moyens d'accomplir sa mission : ce fut le premier fruit de son édu-
cation chrétienne. Elle confia donc qu'elle avait trouvé le moyen
de détruire les Anglais. Lequel? « Je demanderai aux principaux de
venir coucher avec moi; ils en seront sûrement fort honorés, et je
les tuerai successivement, d Le duc de Luynes assure qu'elle n'en-
tendait pas ce qu'elle disait (elle avait onze ans), et qu'on ne jugea
pas à propos de le lui faire entendre davantage. Les croyans de la
décadence qui l'entouraient allèrent jusqu'à taxer de bassesse et de
cruauté un pareil sentiment, d Cela intéresserait ma conscience, »
fit en se redressant l'enfant de France.
Le roi mena bientôt ses filles à l'Opéra. Elles y parurent pour la
première fois le 7 janvier 1744 avec leur père; à côté d'elles , dans
une autre loge, étaient M"« de Châteauroux et sa sœur. Le public fut
choqué du contraste; on le comprendrait aujourd'hui, on le com-
prend moins à cette époque. Outre que M™* de Châteauroux n'était
pas une créature de l'espèce de la Pompadour, pour ne pas des-
cendre jusqu'à la Du Barry, il est bien connu qu'alors les plus hon-
nêtes gens, je ne dis pas seulement les gens du bel air, ne fusaient
point difficulté de se montrer en public avec leurs maltresses. Sur
ce chapitre, Louis XV, qui savait son monde, ne prit jamais la peine
de rien cacher à ses enfans. Marie Leczinska évitait de laisser pa-
raître son déplaisir et ne souffrait point que le dauphin ou ses sœurs
manquassent d'égards ^ la favorite. L'honnête marquis d'Aigenson
lui-même ne s'élève contre les maltresses royales que parce qu'elles
se mêlent de vouloir diriger l'état. Dès qu'il ne s'agit plus du roi ,
il prêche une morale douce et facile qui , en quelques mots assez
naïfs, en apprend plus long que bien des livres sur le xna^ siècle :
« que les particuliers se confient à une maltresse qu'ils croient
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LES FILLES DE LOUIS XT. 761
affectionnée à leur domesticité, je le veux, cela fait peu de scan-
dale, et même c'est édification et honnêteté, suivant le radoucisse-
ment des mœurs présentes, qui se rapprochent de plus en plus de
la nature. »
IL
Les années d'enfance d'Henriette, d'Adélaïde et du dauphin n'é-
taient plus qu'un riant souvenir. Avec l'âge, les goûts avaient
changé ; plus de joie bruyante, plus de fêtes de nuit prolongées jus-
qu'à l'aube, plus de bals ni de mascarades dans leurs appartemens.
Ce n'est pas que la raison des princesses fût mûrie par la réflexion
et par l'étude. Le dauphin, qui avait une instruction assez étendue,
bien qu'irrémédiablement faussée par une étroite orthodoxie reli-
gieuse, ne pouvait faire qu'Henriette se prit d'une belle passion
pour les livres, ni qu'Adélaïde demeurât un quart d'heure appli-
quée. Sans ses conseils et ses exhortations, les princesses auraient
été d'une ignorance honteuse. Les autres sœurs, élevées à Fonte-
vrault, ne seront guère plus avancées quand elles reviendront à la
coor. Ces filles de France étaient loin de posséder les élémens de
l'instruction qu'on donne aujourd'hui aux plus pauvres enfans des
écoles primaires. Plus d'une grande dame lettrée du xvi* ou du
xvu* siècle aurait souri de compassion. En dehors des arts d'agré-
ment, elles n'ont jamais rien su. Plus tard, elles firent des entre-
prises de grande lecture, se mirent à la tâche, et vinrent à bout,
dit-on, de lire des parties considérables de V Histoire ecclésiastique
de Fleury, de Y Histoire d^ Allemagne du père Barre, bref des mon-
tagnes d'in-quarto. Qu'importe? C'étaient de purs caprices de filles
désœuvrées, car elles n'entendaient sûrement point ces ouvrages.
De lacune médiocrité d'esprit, une débilité d'intelligence qui les
livra aux pratiques mesquines d'une dévotion* peu éclairée, aux
intrigues du clergé ultramontain, aux entreprises et aux menées des
jésuitesr. L'ennui surtout pesa d'un poids immense sur ces existences
mornes et stériles. Tous les matins, elles allaient voir le roi à son
lever, lui baisaient la main, puis l'embrassaient; elles se rendaient
encore chez lui lorsqu'il revenait de la chasse ou de la chapelle les
dimanches et fêtes. Dès 17i6, Henriette et Adélaïde chassent le
daim avec Louis XV, tous les .cinq jours à peu près. Ce qu'on ap-
pelle leur éducation était terminé : la duchesse de Tallard avait
remis Mesdames entre les mains du roi, à la grande joie des prin-
cesses, qui haïssaient leur gouvernante. Celle-ci les traitait avec in-
décence, les faisait attendre, si elle avait en tête quelque revanche
au piquet, écrit Argenson^et laissa paraître à la fin une âme basse
et cupide. Les jours où elles ne chassaient point, les princesses .
762 REVUB DIS DEUX JIOMSffiS.
passaient chez elles ieur journée, ne voyaient personne» onliiTaîaQit
quelques fieurs, fusaient de la musique, venaient ch^ fai leîne pour
le cavi^ole, puis se coucfaaient de bonne heure.
Telle était Tuniformité et la monotonie de cette vie que, Mesdames
étant allées chez leur père, le 22 juin 1746, à cinq heures après
midi, c'est-à-dire à un moment de la journée où elles n'avaient pas
accoutumé d'y aller, ce fut un événement a extraordinaire » qui mit
toute la cour en émoi. Le dénoûmeat d'une trsgi-eoiBédie appro-
chait. On apprit tout À coup qu'une^ des dames attachées aux prin-
cesses, la charmante M*^ d'Audlan, allait: être envoyée à k Bastille,
puisqu'elle avait reçu l'ordre de partir pour Strasbourg. Or cette
jeune femme toute gradeuse, élégante, spfaîtiielle, était fort. aimée
d'Henriette et d'idélaîde, qu'elle cuirait itonjQms à la chasse; c'é-
taient elles pourtant qui étaient cause de sa dx^gr&ee. Deux mois au-
paravant, le mercredi saint, Adélaïde avait tenu entre ses mains» re-
gardé, feuilleté et certainement parcouru, non sans un trouble btm
naturel, certain livre qu'on ne lit plus guère, mais qu'on lisait beau-
coup eu dernier siècle, et dans le meilleur monde. Avec la lé^reté
d'esprit et de causerie de la société d'alors, quand les femmes les
plus polies se vantaient d'être es^ts-forts, et que le relacheoieat
des mo^irs dans les couvens défrayait l'innooente gatté des homiâtes
gens, un tel livre n'était qu'une amusante historiette de moinerie, un
peu gauloise sans doute, mais tout à fait propre à chasser les vap^irs.
Il s'agit du Portier des Chartreux y illustré, comme ou sait, de.g^rar
vures très libres. Certes ce n'était pas un ouvn^e à mettre entre les
mains d'une vierge de quatorze ans, quelque précocité qu'elle eftt
laissée paraître dans son admiratioo pour Judith. Hais H*^ d'AndUu
était-elle coupable, l'était^eUe autant qu'il semblait? Curieuse et
espiègle comme on la connaît, Adélaïde u'^t^lle pas plutôt pris le
livre par manière de badinage, et après mille baisers et folâtreries,
dans la poche même de sa gentille dame de compagnie? GelJe-cî peut
ne s'en être point tout d'abord aperçue; eût-elle, en rougissant un
peu, redemandé son livre, le dépit et la colère devaient rendre si jo-
lie la mine de M"°* d'Audlau que la maligne enfant se sera mise à. rire
en protestant qu'elle ne savait ce qu'elle avail pu faire du petit vo-
lume. Elle l'avait caché; l'intérêt croissant de sa lecture l' empêchait
de le rendre. C'est l'avis du duc de Luynes, qui mieux que per-
sonne était en état de savoir le fin des dhoses. « Ceux qui connus-
sent M"^^ d'Andlau, écrit-il, ont bien de la peine à se persuada
qu'ayant tant d'esprit et d'usage du .monde elle ait pu faire Tex-
trême imprudence de donner un pareil livre. » Quoi qu'il en seit,
du 6 avril au 22 juin environ, le livre put être lu et relu 4 loisir
dans la jeune famille de Louis XV. iHeijriette i'eut après sa sseux,
puis <:e fut le tour du dauphin et de la daupfaine : Téiat de mariage
LES FI1XE9 DB LOUIS XY. 763
avait fait du frère le chef de ce petit monde; ses sœurs Toulurent
peut-être avoir son sentiment. Le dauphin parla du livre à quelques
personnes. Bref, on Ait bientôt informé de tout, même à l'armée.
H"* d'Andlau, effirayée, toute tremblante à l'idée de la colère du
roi, sropplia les princesses d'assoupir cette aflaire. L'aînée, Madame
Henriette, eut la simplicité de consulter sa dame d'honneur sur la
c(mduite à tenir. La vieille maréchale de Duras n'eut garde de lais-
ser échapper l'occasion de perdre la fringante dame de compagnie;
elle déclara qu'elle dirait tout au roi, si Henriette ne le faisait eile-
même. De là la visite des princesses diez leur père dans Taprès*
midi du 22 juin. La bruyante disgrâce de M*"^ d'Andlau, son exil,
furent à tous égards d'une maladresse insigne. Sans un tel éclat,
jamais nous n'aïuîons connu toute cette affaire; le public l'aurait
ignorée, nul n'en aurait fait de chanson, tandis que pendant l'an-
tourne et l'hiver, à la cour comme à la ville, on fredonna certain
couplet où il était fort question de cette, dame et de son livre,
Qail faut suivra, •
Pour bien vivre
En parfait chartrem. *
ReHgieiir;
GBovre util»
ÂjUflUe
De ces lieux (1) I ^
jEnfin les apologistes de Mesdames de France, des historiens naïfs
et de peu de critique comme M. de Beauchesne, pour qui les
princesses sont des vierges douloureuses, de saintes et pures vic-
times inclinées sur le monde, expiant dans les prières et dans les
larmes les hontes du roi et les crimes du siècle, auraient sans doute
eu moins de peine à nous persuader qu'elles n'ont soupiré que des
psaumes ni regardé d'autres images que celles de leurs livres
d'heures.
La mort de la première femme du dauphin (juillet 1746) rappro-
cha le frère et les sœurs. A Choisy, où était la cour, Adélaïde fut
reprise d'un goût furieux pour le violon : dès Tâge de onze ans, elle
en jouait vraiment fort bien; Henriette dessinait, peignait en mi-
niature , jouait de la viole ; elle n'avait* pas de voix. Adélaïde au
contraire avait celte « voix de basse étonnante, » presque aussi
forte que celle de son frère, ce qui n'était pas peu dire. Celui-ci,
grand musicien, très habile sur le violon, l'orgue, le clavecin, s'a-
musait à contrefaire les basses-tailles de la chapelle du roi. Il fit
tant qu'on répéta et qu'on finit par croire dans le public qu'il chan-
tait vêpres du matin au soir, en vrai bigot. Dès novembre 1746,
(i) Bibliothèttus MtHophUù-facétimue, éditée par le» frèrer Gébéodé (iS56), m, m.
.,y,u.edby Google
76& REVUE DES DEUX MONDES.
son mariage avec Marie-Josëphe de Saxe fut déclaré. Il riait et pleu-
rait à la fois. Il avait d'abord paru peu affecté de la perte de la dau-
phine; maintenant il se sentait mordu au cœur par le souvenir de
l'absente et sanglotait des jours entiers. Morte, il la chérissait cent
fois plus qu'il ne l'avait aimée vivante. Tout entier à sa funèbre
passion, il rendit d'abord assez malheureuse la pauvre daupbine.
Cette excellente personne, bonne et compatissante, d'une douceur
de cœur infinie, vraie mère de Louis XVI, s'attendrissait volontiers,
pleurait de voir pleurer son époux, n'avait point de haine pour sa
rivale d'outre-tombe. Loin d'être touché, le dauphin dissimulait i
peine son aversion, la renvoyait brusquement, s'enfermait avec
Adélaïde, la laissait de longues heures avec Henriette. Une étroite
affection unit bientôt cette princesse avec la jeune femme. Dès le
premier jour, elles s'aimèrent comme deux sœurs. C'est grâce aux
soins d'Henriette que le dauphin finit par accorder son amitié à la
dauphine. Aussi Marie-Josèphe de Saxe témoigne-t-elle, dans une
lettre écrite à sa mère (1), qu'elle devait à cette princesse le bon-
heur de sa vie. Les commencemens du mariage avaient paru un
mauvais rêve à cette étrangère instruite et cultivée, d'un esprit ju-
dicieux et d'un goût exquis dans les choses de l'art. Non-seulement
le dauphin et ses sœurs ne voyaient personne; ils ne parlaient que
de mort et de catafalque. Elle les regardait danser, à la lueur d'une
bougie jaune, dans une antichambre toute noire. Quand ils ouvraient
la bouche, elle les entendait murmurer avec délices : « Nous somuies
morts I » Au printemps de 1747, lorsqu'on tendit de noir le château
pour la mort de la reine de Pologne, mère de Marie Leczinska, le
dauphin envoya quérir ses sœurs et sa femme, et tous quatre, sous
le dais funèbre, les rideaux tirés, à la lumière vacillante des cierges,
jouèrent à qua Mlle dans la même salle où, quelques mois aupara-
vant, le corps de la défunte dauphine avait été exposé.
Victoire revint de Fontevrault l'année suivante. Selon le désir
du roi, la maréchale de Duras mit du rouge à la jeune fille pendant
le voyage, si bien qu'elle parut devant son père comme une petite
déesse d'un olympe couleur de rose où l'abbé de Bemis eût été
Apollon, le duc de Richelieu l'agile Mercure, Soubise un Mars peu
farouche, et la marquise de Pompadour une Cythérée d'opéra. Dès
sa première visite au roi, elle l'entretint trois quarts d'heure durant.
Adélaïde ne cacha pas son dépit, mais ce léger nuage se dissipa
bientôt. On s'aperçut que Victoire n'avait pas le moindre génie po-
litique. Le dauphin et ses sœurs déclarèrent qu'elle n'était qu*uD
enfant, et un enfant dont les manières n'étaient pas moins simples
(i) Uawricê^ comte d$ Saxe, et Marie-Josèphe de Saxe, lettres etdocumens imâdUs
4§s archives de Dresde, pubUés par le comte Vittthum d'Eckataed; Leipiig 1857, in-a».
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LES HLLES DE LOUIS XV. 765
que rintelligence. Les religieuses ne lui avaient guère appris à lire;
elles ne lui avaient pas davantage enseigné Tart de faire la ré-
vérence et de se bien tenir dans un palais, elle marcbait même
très mal; elle n'avait pris d'abord tant de liberté avec le roi que
parce qu'elle manquait de l'usage des cours. Bref, ce n'étais qu'une
jolie et très piquante brune de quinze ans, aux beaux yeux doux et
caressans, assez grande et bien faite, encore qu'un peu grasse, d'un
esprit vrai et enjoué, sans finesse ni saillie, sans autre ambition que
celle de plaire et de se tenir l'âme en joie. Il semble qu'elle ait de-
viné d'instinct l'heureuse sagesse de l'Ecclésiaste, et qu'elle ait in-
cliné à croire que rien sous le soleil n'est meilleur à l'homme que de
manger, boire et se réjouir. Dans quelques années, lorsqu'elle aura
perdu les manières un peu brusques qu'elle apporte de Fontevrault,
Madame Victoire sera jusqu'à sa mort la plus aimable, la plus gra-
cieuse et charmante femme de France. C'est à peu près tout, il est
vrai, ce qu'on pourrait dire d'elle. Ces natures molles et volup-
tueuses, sans mélancolie toutefois ni vagues tristesses, ont à peine
une histoire. Les courtisans retrouvaient dans la figure de Victoire
quelques traits de ressemblance avec celles du roi, du dauphin, de
Madame Infante, d'Adélaïde elle-même. En tout cas, si la princesse
tenait de son père un cœur tendre et pitoyable , elle n'eut pas l'oc-
casion d'être ambitieuse comme l'infante, elle ne vécut pas ainsi
qu'Adélaïde pour la seule domination, et ne connut jamais l'humeur
sombre et fantasqife de son frère.
Arrivée à Versailles en avril 1748, Victoire commença dès juillet
à courra le cerf avec ses deux sœurs. Les trois princesses étaient
souvent des voyages du roi, parfois de ses soupers, et assistaient
aux spectacles des petits cabinets (1). Malgré tout, la vie redevenait
monotone, lorsque Madame Infante, l'absente tant aimée, la sœur
jumelle d'Henriette, revint pour la première fois en France dans
les derniers jours de l'année. Partie de Madrid en novembre, elle
avait trouvé à Bayonne les carrosses de la cour et des chevaux de
poste; elle revit son père à Villeroy, Henriette et le dauphin à
Choisy, la reine à Versailles, a L'enfance » était toujours si grande
chez le dauphin, la tendresse si vive et si exaltée dès qu'il triom-
phait de sa timidité native, qu'à la vue d'Elisabeth il ne se connut
plus, se jeta à son cou, embrassa tout ce qu'il vit, même les camé-
ristes. Depuis dix ans, la petite infante était devenue une grande et
(1) M"** de Pompadour avait transformé une galerie da palais de Versailles, puis la
cage da grand escalier de marbre, en un véritable thé&tre; on Jouait l*o,jéra et la comé-
die. Les acteurs étaient de grands seigneurs ; les actrices n'étaient pas toutes de grandes
dames; la favorite tenait les premiers rOles. Les spectateurs étaient spécialement dési-
gnés par le roi. La reine, le dauphin [et surtout Mesdames assistaient quelquefois & ce
spectacle, qui prit le nom de Théâtre det petUs cabimU.
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760 REVUE DES DiEXrL MONDES.
foirte femme au imti bruni. Avec une couronne et un mantean de
reine au d'impératrice, s«tr un trôiîe,au milieu d'une cour fastueuse
conune avait été celle de Louis XIV, son air eût paru noble, majes-
tueux même : dans Tétat de dénûment où elle était, avec sa suite
d'Espagnols faméliques, l'ampleur \m peu exubérante de ses formes
lui donnait l'air commun. « Madame Infante était foit'mal en habits
et mènae en linge, » écrit le marquis. d^ÂrgensoQ. On renouvela sa
garde --robe pour la première fois depuis soa départ de France. Le
roi s'empressa de lui fure une pefision de 200,000 livres et la logea
dMB l'appartement de la comtesse de Toulouse, placé au-dessous
du siea, avec lequel il communiquait par un escalier intérieur. Cet
appartement^ qui avait été autrefois celui de M'"' de Hontespazi,
pourrait fournir le sujet d*an long poème héroî - comique. Après
avoir été au dernier âècle l'objet de luttes furieuses de la part des
princesses et des favorites, il devait encore inspirer à M. Michelet
le plus singulier roman qu'on puisse imaginer; nous n'accorderoas
pas tant d'importance à un escaliei\
La fille de Louis XV avait d'abord été fort bien accueillie en Esr-
pagne : tout Madrid célébra son air gracieux et sa bonne mine; mais
bientôt l'âpre soleil de la péninsule^ le xérès, les aUnotens d'une saveur
acre et brûlante, avaient fait reparaître, au bout de quelques m<»s
de séjour, sur le corps et au visage de l'infante, ces pustules et ces
gourmes demi ou n'avait jamais pu la guérir à Versailles, n 6n nous
a envoyé une galeuse, » répétait la belle-mère, la fameuse Elisabeth
Famèse. Son dépita sa mauvaise humeur contre le cardinal Fleury,
qui SCTiblait ne se point souvenir de toutes ses promesses, lui fai*
saient iesnx ces discours. La politique plus encore que la nature
fut donc cause de la précoce disgrâce de l'infante. Au moins il ne
paraît pas qu'elle ait déplu à son jeune ^ux, joli garçon de vingt
ans, âme molle et vulgaire, qu'elle ne traita jamais qu'en enfant. Un
coup d'œil lui suffit pour deviner la médiocrité et la suffisance de
don Philippe ; elle apprendra avec indifférence que ce jouvenceau a
les vices d'un Italien; elle le saura lâche, et n'en éprouvera point
d'indignation; elle le verrait s'avilir sans ressentir aucune pitié, s'U
n'était le père de ses enfans. Don Philippe ne sera jamais son maître.
Dès les derniers jours de 1741, lorsqu'il part pour l'Italie, elle met
au monde une illle. Déjà pour son enfant elle rêve un archiduc, elle
qui n'a encore ni royaume ni principauté ! Ce rêve se réalisera ^ la
petite-fille de Louis XV épousera un frère de Marie-Antoinette; mais
il faut que la France et l'Espagne aident l'infant à conquérir un
trône. Pendant sept ans, de 1741 à 1748, 100,000 hommes périrent,
a écrit Lacretelle, pour que don Philippe régnât sur 2 ou 300,000. Il
n'eut ni la Lombardie ni le Milanais : le traité d'Aix-la-Chapelle loi
concéda un maigre établissement en Italie, « un trou, » disait Tin-
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LES FHXES »E XOUIS XV. 7«7
fyaie^ — le daclié de Parme, Plaisance ettGuaslalla..DoQ Philip^ n'en
avait pas mmos acquis le droit de dormir sur ses lauriers : il possé-
dait un état et des sujets. U était, il «et vrai, saas ressources; il
avait un palais, et point de meubles, un palais ducal sans portes ai
fenêtres, d'où Von avait laut emporté, màne les lesealîers! C'est au
milieu de ces ruines princîëres, dans cette indi^;ence magnifixpie,
qàt YinSmt attendait l'infante, sans grand empressement toutefois.
Depuis huit ans qu'il ne l'avait revue, il était devenu maussade et
très dismlu. Dans les camps, ses goûts s'éuient pervertis et comme
égarés : c'était txmjours un gentil cavalier, un dameret élégaoït «t
aeoorte, très t^dre faa paroks arec une éme fort sèche, mais de
monrB équivocpies et peu sâi^es.
Madame Infante de son côté ne montra pas plus d'empressemrast.à
revoir l'infant; elle passa par Versailles avant d'aller- à Parme. Les
t^ruits fâcheux qui eouraiest de par le monde sur don Philippe ne la
touchaient guère. Sa belle-mère, la reine Elisabeth Fanièae, et la
marquise de LMe, sa camavera mayor, avaient fait 4ion éducation :
rkifante n'avait poiitt de préjugea. Elle n'était qu'excellente mère
et fille du roi de France. Assurer la fortune de ses en£uis et servir
les intérêts de sa maison, telle fuit jusqu'au dernier jour la plus
grande, l'unique passion de sa vie entière. Tout le reste lui était as-
sez indifférent. Si l'on songe que l'ambition fut presque sa seule
religion, qu'elle n'evt d'autre dieu que son père, et <pie même la
mort lui eât été douce, si en s'immolent elle avait pu procurer
qneïqxte bien aux siens, on ne s'étonnera point qu'à l'occasion elle
n'»t pas été arrêtée par de vulgaires scroputes. £Ile n'était point
ienme k joindre au mari le ragoût d'un galajut : elle eut pourtant
plus d'une aventure et ne passa Jamaîs pour prude. Bien qu'elle
ne fût pas belle, il est notoire qu'elle tourna la tÉte à deux ambas-
sadeurs au commencement et à la fm de sa carrière politique, :sans
parler de l'abbé de Bernis. On peut croire que Madame InCante eut
du goût pour les diplomates. Le premier, IL de VauréaL, évêque de
Rennes, fut arnubassadeur de France à Madrid pendant les sept ou
huit ans d'absence de dnn Philippe. Disgracié, il reçut l'ordre de se
rendre à son évôché sans venir à Versailles. « U passe pour constant,
écrit Argenson en mars i7A9, que ce prélat a voulu conter fleurette
à Madame. » Si l'on en croyait une chanson du temps, le roi d'Es-
pagne aurait même, fût expier bi^n plus cruellement encore à
l'évéque de Rennes son renom de galant; mais cette dfôgrâce ar-
riva fort tard^ à une époque où l'infante avait quitté Madrid et
pouvait se passer des bons offices de l'ambassadeur de France, le
dernier amoureux , l'abbé de Bernrs toujours excepté , est un mar-
quis de Crussol, eiwoyé de France à Parme, qui perdit à ce point
la^ tête qu'on le barricada dans sa chambre; son cousin, le duc d'Ai-
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768 BETTE DES DEUX MONDES.
guillon, fut mandé en tonte hâte pour le venir chercher et le faire
renfermer en France. Que Tinfante ait attiré dans ses filets ces paur
vres oisillons pour les plumer ensuite, ce n*est pas impossible, et
c'était même un peu son droit; elle en tira tout ce qu'elle put. La
nature l'avait faite femme : elle usa, abusa peut-être de l'intrigue.
La fin justifiait assez les moyens. D'ailleurs toutes ces galanteries ne
tiraient pas à conséquence; on n'en saurait douter, l'infante n'eut
jamais le loisir d'être amoureuse.
Pendant son séjour à la cour de France, « la pauvre duchesse »
étonna le vulgaire des courtisans par sa constante implication aux
affaires, par son éloignement pour les concerts, les bals, les spec-
tacles et autres amusemens. Le marquis d'Argenson, qui manque
assurément de finesse, mais non de clairvoyance et de judiciaire,
avoue qu'il n'a point vu de princesse ayant plus d'envie de jouer un
rôle politique. Elle ne devait guère rester à Versailles, elle le savait;
elle eut donc l'art de ménager tous les partis et de s'en faire bi^
venir. Toute de cœur avec le dauphin et avec ses sœurs, elle sut ne
^'aliéner point la Pompadour. Enfermée dans son cabinet, elle man-
dait les ministres et travaillait une grande partie de la journée. Le
soir, elle jouait gros jeu : c'était alors une source ordinaire de re-
venus, de ruine aussi. Une fois, à Marly, elle gagna plus de
2,000 louis; « voilà, dit-on, de quoi meubler sa maison en Italie. »
En octobre, il fallut se séparer. Le moment de l'adieu fut hor-
rible, rappela les scènes des convulsionnaires. Jamais peut-être on
ne s'est aimé avec la violence que les sœurs et le frère montrèrent
à la dernière heure. Henriette s'était évanouie plusieurs fois la
veille. Cette personne de mœurs si douces, d'apparence si calme,
avait d'afireux accès de désespoir. Quelques années avant, à la nou-
velle de la maladie du roi, alors à Metz, on la vit se rouler par
terre, pousser des hurlemens. Cette fois on eût dit qu'elle avait un
vague pressentiment de sa mort prochaine, et que jamais plus elle
ne reverrait sa sœur jumelle. Quand le dauphin donna la main à
l'infante pour monter en voiture, ses larmes l'étoufilaiient; il éclata
en sanglots, jeta des cris. Louis XV, concentré dans sa joie comme
dans sa douleur, souffrait plus que tous. Il avait mis en ses enfans
toute son affection , car il serait naïf de croire qu'il ait véritable-
ment aimé ses maltresses, et il en fut chéri comme jamais père ne
l'a été. Ses filles n'avaient guère d'autre conscience que la sienne;
elles ne lui cachaient rien, lui avouaient tout, même leurs incom-
modités : la reine n'apprenait ces choses que par le roi. Il la lais-
sait donc partir, cette infante chérie, mais enrichie, comblée de
présens : huit carrosses, vingt chaises de poste, neuf fourgons ren-
fermant un mobilier complet, suivaient la duchesse de Parme.
 cette époque , Louis XV se plaisait fort dans la société de s^
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LES FILLES DE LOUIS XT. 769
enfans. Ce n'était plus M""' de Pompadour, c'étaient ses filles qu'il
emmenait à l'Ermitage; elles étaient des voyages de Ghoisy et de
la Muette, suivaient les chasses, soupaient en tête-à-téte avec leur
përe. La favorite, déjà usée, séchait de dépit. Elle craignait pour
« sa place, » elle sentait que, le jour où la vie de famille suffirait au
roi, elle serait perdue, chassée, rendue à son mari, H. Lenormant
d'Ëtiolles. Mesdames àlnées désiraient beaucoup d'avoir l'apparte-
ment au-dessous de celui du roi, afin de profiter des visites de leur
père; la marquise le savait, elle remua ciel et terre pour l'emporter
sur les princesses. Celles-ci cherchaient des consolations dans la
dévotion, surtout dans une existence facile et quelque peu sensuelle.
Réunis en conciliabule chez la reine , le frère et les sœurs soute-
naient la résistance du clergé contre l'impôt du vingtième, encou-
rageaient le refus des sacremens aux catholiques qui n'acceptaient
pas la bulle UnigenituSy et faisaient casser par la cour les arrêts du
parlement. Adélaïde stimulait le saint zèle d'Henriette, fort entou-
rée par les jésuites. Après avoir si bien mérité du ciel , les prin-
cesses s'enfermaient, tiraient de leurs armoires des jambons, des
mortadelles, des daubes, des vins d'Espagne, et mangeaient à toute
heure. Elles commandaient aussi des petits soupers dans leurs ca-
binets, se mettaient à table à minuit, se crevaient de vin et de
viande, comme parle Argenson. Le dauphin, plus ultramontain que
jamais, devenait lourd de corps et d'esprit : il était alors d'une
grosseur et d'une épaisseur monstrueuses.
Les deux dernières filles de Louis XV, Sophie et Louise, revinrent
de Fontevrault vers la fin de 1750. Sophie était alors une grande
fille de seize ais, maigre, sérieuse, timide, fort mal habillée, avec
les manières embarrassées d'une pensionnaire qui arrive de la pro-
vince. Le 'bas du visage manquait d'agrément; la bouche était
plate, le menton un peu long. Elle ressemblait pourtant à son père,
surtout de profil. Un grand fonds* de bonté, d'affectueuse ten-
dresse, luisait doucement dans ses beaux yeux au regard vague et
furtif. Malgré tout, à cette époque, Sophie passait pour jolie. On
n'en pouvait pas dire autant de Louise, petite et contrefaite, bossue
avec une grosse tête, la peau très laide. Bien qu'elle n'eût que
treize ans, elle raisonnait, discourait, prenait toujours la parole.
L'établissement des princesses à la cour avait déjà causé des dé-
penses considérables : elles allaient être encore augmentées. Le
marquis d' Argenson estime à 2 millions par an cette augmentation.
Le duc de Luynes savait aussi que chacune des princesses dépensait
1 million par an. De pareils témoignages veulent être considérés
sérieusement avant que d'être contredits. Tous les élémens de cette
étude se trouvent dans les cartons et registres des archives de la
lOMB iu. -^ 1874. 40
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770 BBTOl DES DEUX MONBES.
couronne, conservés aux Archives j^ationales (i). Jkprès «voir
miné avec soin les états des maisons de Mesdames, inelevé les chif-
fres des sommes payées aux officiers^ anx diapeUina, aux dames,
à ta boudie, "aux écEries, etc., on sera Bunns encUn.à taxer d'exa-
gération un témoin aussi vrai, aussi bÔBninfismé qve le duc de
Luynes.
Les cinq princesses passëvent €œ»idUeramiéeLdel7&l. Dès ie
oommencement de février de l'année snivacEte, Benrieiteaomba ■»-
iade, ou du moins n'eat plus la fonte de cacher lemsl qui depuis
longlemps la minait. 11 parati que rinfantBioi avaiclaissé quelque
ongnent pbur ftdre passer les du'iares auxquelles étaîentsujeites les
deux sœvrs jumelles : la drogue aumk pénétré dans le sang, em-
poisonné la princesse. Ce qui est certaia, c'est que les plus célèbres
médecins, Dumoulin, Faleonnet, Senac, Quesimy, la déclarèroat at-
teinte d'une fièvre putride. Saignées rodouUées, émétiipie, rien
n'y fit; Henriette n'avait aucune illusion sor aon état; éïlé demanda
son confesseur, le père Perusseau. Le jeudi iO février au mado,
l'agonie commença. 'Le roi regardait mourir sa fille bien^aimée; le
jésuite continuait ses exhortations et ses priières de la dernière
heure. Soudain une idée lui traversa l'esprit comme un éclair : il
s'écria que la suppression de V Encyclopédie serait sans doute un
moyen d^obtenir la grâce divine. La prinoesse râlait misérabiemenc.
Louis X?, qui pensait d'ailleurs comme le père sur le Lévialhan
philosophique, accorda tout. Vers midi, Henriette expira. la cour
partit pour Trianoa, sur l'ordre de la dauphine, ipii avait dwiandé
au roi où il voulait aller. « On n'a qu'A me mener où l'en voudra, »
avait-il répondu. •
Cependant an palais de Versailles on songeait à transporter à
Paris le cadavre de la princesse. Il se trouva qu'on était au jeodi
gras, et, bien que Madame ne fût ni roi, ni héritier présomptif» ordre
fut donné d'arrêter tous les spectfu^les de Raris, même ceux de la
foire, et de feimer le bal de l'Opéra. A mie heure après minuit,
elle fut mise sur un matelas, dans des draps, et des gardes du corps
la descendirent dans un grand carrosse. On la plaça au fond sur
son séant; un suspensoir passant sous ses aisselles la tenait en écpii-
libre, l'empêchait de ballotter. Elle était en manteau de lit, cotffiàe
en négligé et avec du rouge. Deux femmes de chambre, assises sur
le devant du carrosse, lui faisaient face; ses dames TaccompagnaioBt
dans un carrosse de suite. On arriva aux Tuileries. Le mardi gras,
elle fut exposée sur un lit de parade dans un -petit appartement du
rez-de-chaussée, tout tendu de blanc ainsi que la chapelle ardente,
)e vestibule et le devant de la porte qui s'ouvrait sur le Carronsel.
(i) Cotes Qi 374W784 («irtout les cartons 3765-3784).
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LES WLLES DS LOUIS XY, 771
Point de masques dans les rues ce jour-là, on fit cesser les violons
chez les ti*aiteurs et dans les cabarets (1). De retour à Versailles
avec toute la cour le lendemain de la mort d'Henriette, Louis XY
avait voulu être seul; il avait chassé deux fois, mais sans parler,
sans rien voir ni regarder. Le mercredi des cendres^ le dauphin et
les princes du sang, puis Victoire, Sophie et Louise avec les prin-
cesses du sang, vinrent jeter de l'eau bénite. Seule Adélaïde ne
parut pas; on avait craint, non sans raison, l'efTet de ce spectacle
sur son esprit^ alors entièrement exalté par la douleur. Le jeudi, à
sept heures du soir, un nombreux cort^e précédé de gens à che-
val, entouré de pages et de valets qui tenaient des flambeaux, porta
le cœur d'Henriette à l'abbaye du Val-de-Grâce. Le corps fut des-
cendu le samedi dans les caveaux de Saint-Denis. Le convoi partit
des Tuileries, passa par les rues Saint-Honoré et de la Ferronnerie,
par la rue et le faubourg Saint-Denis, au milieu d'une grande al-
fluence de peuple et de carrosses sur tout le parcours. Treize mille
flambeaux avaient été distribués aux personnes de la suite. On pense
bien que tous les pages^ valets et. gardes n'avaient pas l'âme en
peine sous leur livrée de deuil. Point de grande cérémonie funèbre
au dernier siècle, surtout dans les dernières années, où la valetaille
n'ait affiché une impudeur, un cynisme révoltant, signe manifeste
d'une profonde démoralisation. Des mousquetaires se comportèrent
d'une façon indécente, jetèrent au* milieu de la foule des torches
allumées et brûlèrent quelques perruques; il y eut plusieurs scènes
tumultueuses. Cette princesse de vingt-quatre ans eut phis de cour-
tisans à l'abbaye de Saint-Denis qu'au palais de Versailles. Beau-
coup affectèrent devant le roi une douleur qu'ils étaient loin d'é-
prouver. Il y ei|t foule autour du catafalque; à la vérité, celui-ci
était d'une extrême galanterie, en blanc, couleur de rose et céladon».
Louis XV reporta toute son afHaiction sur Adélaïde : elle eut le fa-
meux appartement de la comtesse de Toulouse, avec l'escalier dé-
robé; plus tard elle habita dans l'appartement même du roi. u II pa^
rait ne vouloir plus faire sa société que de sa famille, en patriarche
et en bonhomme, » écrit Argenson. La cour était en deuil; la mé-
lancolie habituelle du monarque était devenue afireuse. Il avait
beaucoup de goût pour la dauphine , aimait cette longue figure
maigre où l'on ne distinguait que deux grands yeux d'une infinie
douceur. Il causait avec ses enfans et se décidait par eux sur bien
des choses. Naturellement c'était surtout l'ainée, Madame Adélaïde,
qu'il consultait. Certes mieux eût vaïu pour le roi de France se di-
riger d'après le vol ou le chant des oiseaux. Il connaissait au moins,
lui, la géographie, s'il ignorait l'état actuel du monde et l'esprit da
(i) V. Barbier (V, 158 et fiiiv.}i ^ <pù do«8 emprontons Uns ces détails si précis*
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nSTUJa MFMJO A^JUWJk jNLX^J^^«^JU»7«
siècle; mais elles, ces pauvres filles de France, simples échos de
iWchevêché, que savaient-elles? Plus impérieuse que jamais, vio-
lente, emportée, fière de sa faveui* naissante, et comme étourdie
par la chaleur de son sang de vierge qui lui montait au cerveau»
Adélaïde ne dira bientôt plus au roi : a Vous plaît-il que cela soit,
sire? » elle dira : « Nous ferons ceci ou cela ! » Tous les matins, avant
d'aller à la chasse, Louis XV descendait chez elle avec son café, qu'il
faisait lui-môme. Adélaïde tirait un cordon de sonnette pour avertir
Victoire; Victoire à son tour sonnait Sophie, et Sophie sonnait Louise.
En quelques instans, les quatre sœurs étaient dans les bras ou sur
les genoux de leur père. Louise, la pauvre infirme, dont l'apparte-
ment était le plus reculé, traversait en courant un grand nombre de
chambres, arrivait, tout essoufflée, la dernière. Peut-être le roi
donnait-il déjà à ses filles les singuliers petits noms d'amitié que
l'on sait. Il ne déplaisait pas à la bonne et grasse Victoire de s'en-
tendre appeler Coche. Adélaïde, qui dans une lettre se nomme elle-
même madame Torchon^ avait été baptisée LoquCy Sophie GrailUy
Louise Chiffe. Tous les soirs à six heures, au retour de la chasse, au
déboîté du roiy nouvelle visite des princesses à leur père, mais cette
fois avec une sorte d'étiquette. « Les princesses, dit M"* Campan,
passaient un énorme panier qui soutenait une jupe chamarrée d'or
ou de broderies : elles attachaient autour de leur taille une longue
queue, et cachaient le négligé du reste de leur habillement par un
grand mantelet de tafletas noir qui les enveloppait jusque sous le
menton. Les chevaliers d'honneur, les dames, les pages, les écuyers,
les huissiers portant de gros flambeaux, les accompagnaient diez
le roi. En un instant, tout le palais, habituellement solitaire, se
trouvait en mouvement : le roi baisait chaque princesse au front. »
Telle était la vie ordinaire des filles de France dans ce grand palais
de Louis XIV, qui déjà devenait désert et d'où la vie se retirait. Dès
le 8 mars, la reine avait repris son éternel cavagnole. En juillet, So-
phie commença de suivre les chasses à' cheval. Peu à peu le souve-
nir de la morte tant aimée fuyait, s'évanouissait comme une blanche
nuée dans l'azur d'un ciel de printemps. ,
A Parme, la « pauvre duchesse » ne pouvait oublier si vite. Avec
Henriette, avec sa sœur jumelle, elle sentit qu'une partie d'elle-même
avait cessé d'exister. Elle écrivit à son père la lettre la plus tou-
chante, dit qu'elle voulait mourir en France, reposer près de sa
sœur, dans le même caveau de l'abbaye. Elle revenait; en sep-
tembre, elle revit tout ce qu'elle aimait sur la terre. La situation
d'Elisabeth n'était guère meilleure que lorsqu'elle était arrivée de
Madrid quelques années avant. C'était toujours cette « fille mal ma-
riée, » humiliée, indigente, qui tirait au roi de grosses sommes
d'argent, sollicitait de nouveaux secours ou un établissement meil-
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leur. Don Philippe, magnifique et misérable comme l'Espagnol
classique, ne savait pas mieux gouverner que combattre. Ce grand
enfant, mou et vicieux, mangeait en quatre mois les revenus de son
petit état. L'infante vécut à la cour de France pendant un an comme
à son ordinaire, c'est-à-dire sans montrer aucun goût pour les spec-
tacles, la musique ou le jeu. n Elle s'ennuie de tout, comme on est
dans le reste de la famille, écrit Argenson. Eîle ne tire de plaisirs
que de son cœur, aimant son père et sa famille, et ceux qui l'ap-
prochent. Le roi est à peu près comme elle, mais les impressions
sur le cœur et sur l'esprit passent plus vite chez lui. » A cette
époque, pendant le séjour même de sa fille, le caractère de Louis XV
baisse beaucoup, la volupté l'envahit, détend tous les ressorts de
son âme et le livre sans force aux habitudes de froide et cynique
débauche. La Pompadour, qui plus que jamais tenait à a sa place, »
faisait déjà consulter les théologiens en Sorbonne, affectait une dé-
votion hypocrite, intriguait pour devenir dame du palais de la reine,
et entre temps s'initiait à sa nouvelle charge de surintendante des
plaisirs du roi. Après le Murphy viendra M"« de Romans, puis le
petit sérail du Paro-aux-Cerfs. Ce serait pourtant ne pas connaître
Louis XV que d'imaginer, avec le vulgaire, qu'il ait cherché ou
trouvé quelque plaisir en ime telle vie. Puisqu'on l'y poussait, il
suivait la pente de sa nature, il s'abandonnait à ces joies mornes
et désespérées dont l'arrière-goût donne des nausées. Le matm, le
roi travaillait avec une certaine allégresse, il lisait les dépêches,
écrivait aux agens de sa politique secrète, prenait connaissance des
secrets de la poste, déjeunait chez Adélaïde, causait avec ses filles.
Bientôt sa tète s'alourdissait, il avait de«aoires vapeurs (comme on
disait alors), il était triste, mélancolique et paresseux, quelque
chose en lui défaillait; il se sentait faible, mol à la tentation, se
laissait aller sans illusion aux énervantes délices d'une sorte d'éva-
nouissement voluptueux.
C'est pendant le court passage au ministère de l'abbé de Bernis,
Tannée même de l'attentat de Damiens, que la duchesse de Parme
revint une troisième et dernière fois à Versailles. La guerre de sept
ans avec l'alliance autrichienne, si funeste à la France, commen-
çait. L'infante arriva le 2 septembre 1757 à Choisy. Elle était en
bonne santé, mais encore engraissée. Elle écrivait le 22 août à don
Philippe : a Je me porte à merveille, et ris à mon ordinaire de ce
qui ferait pleurer les autres. » Sa tète était plus que jamais pleine
de projets. Après avoir rêvé Milan, les Pays-Bas, la Pologne, les
Deux-Siciles, elle n'était toujours que duchesse de Parme; avec
la guerre, sa malechance allait finir. Certains articles secrets du
traité d'alliance entre la France et l'Autriche, dans lesquels l'infant
n'avait pas été oublié, semblaient gros d'avenir. Puis elle songeait
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HbTUA VHO MJMAJJL MU£lliCOè
à rétablissement de sa fille atûée« U fallait être à Versailles pour
profiter des éTénemens, faire ses affaires soi-même^ voir les minis-
tres tous les jom's^ se défier des défaillanoes du roi^ et dicter à don
Philippe ce qu'il devait dire ou écrire. Ces négociations , dont les
documens existent aux archives des afibires étrangères, nous eo-
traineraient trop loin. Pour cette dernière période de la vie de Mb*-
dame Infante^ je veux dire pour ces deux années de séjour à la
cour, où elle mourut le 6 décembre 1759, oncitera seulement qudr
ques fragmen» empruntés aux lettres inédites (1) qu*dle écrivit alors
à don Philippe.
Ce qui dans ces lettres a trait à ses sœurs et au reste de sa fa-
mille a paru surtout digne d'intérêt pour ce travail. Voici commeant
l'infante raconte un accident arrivé à la princesse Sophie : u Fon^
tainebleau, 19 septembre 1757... A propos, que diras-tu de l'adresse
d'imagination de Sophie? Elle commencerait à marcher d'hier y d
elle n'avait pas peur. Lamartinière dit qu'il vaut mieux qu'elle ne
marche pas, l'intérieur de la plaie n'étant pas encore fermé. Je se
sais si M. de Saint- Vital t'a bien expliqué cette histoire. Elle vour
lait, étantdebout, couper un morceau de paia de chocolat,, et mit le
pied sur une chaise pour l'appuyer sur son genou; le couteau glissa
malheureusement, et coupa tous ses jupons et sa cuisse tnLs près de
la veine-cave. On dit qu'il aurait fallu, lui coup^ la cuisse, sî cette
veine eût été atteinte; cela fait frémir. La plaie est plus longue que
le couteau n'était large, ce qui prouve la force de l'incision. Ce-
pendant, avec deux jours de diète pour tout remède, elle en a été
quitte. » L'infante entre sur la santé de ses sœurs en des détails inr
times où l'on ne peut toujours la suivre.
Elle venait en quelque sorte pour assister à la naissance de ce fils
du dauphin dont la légèreté devait être un jour si funeste à M^ie-
Antoinette, et qui , roi des Français, s'appela Charles X. « Je suis
arrivée un peu avant six heures chez Pepa (la dauphine Josèphe de
Saxe); ses douleurs étaient très légères; aux trois quarts, elle a été
de son pied dans sa chambre; à la quaranter<îinquième minute, elle
s'est couchée sans aide sur son lit de travail. A sept heures, le ccmue
d'Artois était arrivé. Elle n'a crié qu'à la dernière douleur. Il est
petit, mais bien fait pour vivre, et paraît fort, du moins à sa voix
(9 octobre 1757). » On voit l'infante dans le petit appart^oaent du
château de Versailles où elle étouffe en été et se pâme en hiver. Les
(i) Ce recueil de lettre»-, presque toutes antegnipbes, a été acquis réoemment par la
Bibliothèque nationale (fond» français, nouv. acq^ n° 1979). Ni IL Éd. de Barth^
Icmj, ni M. H. Bonhomme ne se sont servis do ces lettres lorsqu'ils ont écrit leur his-
toire de Mesdames. Depuis M. Éd. de Barthélémy a connu ce manuscrit et en a fait
quelques extraits : nos citations sont souvent différentes; dans les passages où nous
nous rencontrons , j'ai tenu à rétablir l'intégrité du texte.
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LES FILLES JDE LOUIS JLV. 775
Toyages de la cour étaient, on le sait» continuelsu « Nous allons ce
aiatiû à Belieyue , où le roi s'est purgé; nous y retoamerons sans
donte tantôt, car ce matin c'est avec la reine. Voilà neuf heures qui
sonnent, et je suis déjà coiffée et en grand habiL » Les dévotions
lui prennent uâ temps précieux qu'elle préférerai! employer à ses
correspondances, mais il ne lui est pas mésœ permis de manquer
au salut a sans une espèce de scandale, ou sans donner matière à
bien des raiscmnemens à éviter, n Du reste, elle déteste le maigre,
mange « à crever )> comme ses sœurs, et, dans une missive à don
Pfailippe, ajoute en forme de post-êcriptum : a .Dis à M. Rûé que son
marascfain est excellent pour le goût, mais qu'il n'est pas assez fort. 3)
Elle aime toujours peu le spectacle, elle oublie la comédie, manque
une représentation de l' Orphelin de la Chine où l'on avait fait jouer
pour elle M"* Clairon. Puis il y a le jeu de la reine, i'inévitabie
cavagnole, où la bonne daupbine elle-même envoyait maintenant à
sa place une de ses dames, u J'allais l'écrire tantôt, mande l'infante
à don Philippe, quand on est venu savoir de la part de la reine si
je venais jouer; elle n'avait personne. J'ai donc été obligée de m'ha-
biller et d'y aller. Je comptais que cette belle action me porterait
bcmbeur, mais je me suis trompée, j'ai perdu. »
Quant aux chasses, elle n'avait garde d'y manquer : non qu'elle
y trouvât quelque contentement, mais elle savait qu'il n'y avait pas
de meilleur moment pour faire sa cour au roi. « J'allai vendredi à
la chasse, j'y pensai périr d'ennui, d'autant qu'il faisait un diaud
afireux, et que nous fûmes toiyours dans les, plus vilaips endroits de
la forêt, où nous pensâmes verser, et où les rochers augmentaient
encore la chaleur du soleil. Nous les plantâmes là hien vite, et au
retour nous vîmes les plus beaux endroits du monde, où j'aurais
bien voulu que tu pusses te trouver transporté par enchantement i
quel plaisir j'en aurais ressenti !^Le roi prit trois cerfs ce jour-là. »
A Versailles, l'infante paraissait vivie de la vie commune : en réa-
lité, elle demeurait étrangère à ce qui l'entourait. Une idée fixe do-
minait ses jours, hantait son sommeil, la suivait à sa table couvei;te
de dépêches, galopait avec elle sur son cheval pendant les heures
de buissons creux des chasses royales. Elle rêvait un « établisse-
ment honnête » pour don Philippe et pour ses enfans. Elle se croyait,
non sans apparence, quelque aptitude aux choses de la politique.
Les circonstances l'ont fort mal servie; elle.n'en a pas moins montré
jusqu'à la fin une rare activité d'esprit, un sens droit, une raison
pratique fondée sur un'certain nombre de notions exactes et justes.
« L'abbé m'a dit, avoue-t-elle en parlant de Bemis, que je serais un
bon ministre des affaires étrangères. »
Les temps étaient ^mauvais. L'alliance auti*icliîenne ne nous por-
tait pas bonheur. L'infante mande à don Philippe la nouvelle du
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776 RETUE DES DEUX MONDES.
désastre de Rosbach : « Je me suis éveillée à sept heures pour dé-
crire, mon cher; tu sauras, avant de recevoir ma lettre, la bataille
de M. de Soubise, et la honte dont nos soldats s'y sont comportés;
cela fait une mauvaise nouvelle, et qui fait tenir ^e bien mauvais
propos ici, parce qu'on y joint de la personnalité surtout; c'est
pourtant le premier échec fâcheux de cette guerre que nous ayons
eu. Ce qu'il y a d'afireux, c'est que depuis la première nouvelle
nous n'en avons point eu de cette armée... Le roi est admirable; il
a été fâché comme il devait l'être , mais nulle altération de crainte
n'a paru dans son air; pour toutes les femmes de la cour, [elles] se-
raient à faire rire, si on le pouvait (Versailles, 15 novembre 1757). »
Après Soubise, Richelieu : « Notre retraite est affreuse, nos affaires
sont dans le plus mauvais état; la honte est entière. M. de Riche-
lieu, en six mois, a perdu une des plus belles armées et déshonoré
toute la nation; il crie justification sur les voleries; il prétend prou-
ver son équité. Je trouve bien humiliant d'en être là. Pourquoi a-t-il
donc laissé voler? Tout cela ne répare rien. Aussi cela n'occupe que
les caillettes de la cour et de la ville ; le peuple le déteste. Il faut
se soumettre, tâcher de titrer le meilleur parti pour le présent
et pour l'avenir^ quoique reculé ; ce serait au moins pour nos en-
fans. »
Ses enfans I elle n'a pas une pensée qui ne soit à eux. Elle ne
s'occupe pas seulement de chercher une gouvernante française pour
sa fille cadette , elle trouve un précepteur pour son fils. C'est à
l'abbé de Gondillac qu'elle confie l'éducation du prince de Parme.
Naturellement ce n'est pas parce qu'il avait publié V Essai sur F ori-
gine des connaissances humaines ou le Traité des sensations , mais
quoiqu'il eût écrit tel « livre un peu métaphysique, » que l'abbé fut
agréé. La chose fit scandale. « Nous n'aurons, je crois, mande-
t-elle en mars 1758, nous n'aurons rien à nous reprocher sur ce
choix ni en ce monde ni en l'autre ; mais il faut que je te prévienne
que les jésuites ont été abasourdis de perdre encore chez nous. Ils
n'ont pu» d'abord se plaindre, le choix étant loué aussi générale-
ment, mais enfin ils commencent tout bas à parler de ce livre. Noire
fils doit être bon catholique et non pas docteur de l'église ; toutes
les controverses lui seraient inutiles à étudier. » Il faut savoir que
l'infante, bonne catholique sans doute, ne fut point ultramontaine
comme on l'était dans sa famille. Elle ne se gène pas à l'occasion
pour dire son fait à la « prôtraille. n
Elle songeait toujours au mariage de sa fille Isabelle avec un ar-
chiduc; il était temps qu'elle parût à Versailles. « Notre mariage va
mal, écrit l'infante le 19 septembre 1757 ; il y a de plus anciens
engagemens; Staînville les rompra, s'il est possible, mais la fidélité
de notre alliée me fait trembler là-dessus. » Cette alliée est l'im-
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LES FILLES DE LOUIS XV, 777
pératrice Marie-Thérèse; M"* Elisabeth met tout son espoir en
Ghoiseul. Les négociations furent longues et laborieuses. Enrm, le
30 avril 1759, elle s'écrie : ccJuge de ma joie de la tienne, mon
cher, car je ne saurais te la mieux exprimer. C'est un grand bon-
heur pour nous que l'établissement de notre fille, et surtout celui-
là. •• L'impératrice est charmante, d Le mariage est arrêté; Marie-
Thérèse exige encore le secret. Ce n'est que le 13 août 1759 qu'il
est question des lettres de l'empereur et de l'impératrice demandant
officiellement à Louis XV sa petite-fille pour l'archiduc Joseph. L'é- *
poque n'était pas encore fixée; l'infante va en écrire à sa fille,
(f H. de Stahrenberg au sortir de chez le roi étant venu chez moi,
et ayant dit lui-même publiquement cette affaire , il serait de mau-
vaise grâce de le cacher à notre fille, outre que l'on paraît désirer
qu'elle apprenne l'allemand. » Puis elle s'occupe de la parure de la
fiancée, des perles et des diamans que son enfant portera le jour de
son mariage. L'écrin n'était pas des plus brillans; mais Madame Eli-
sabeth était de trop bonne maison pour cacher sa pauvreté. Elle ne
veut pas qu'à cette occasion don Philippe, toujours magnifique, fasse
montre d'une opulence qui n'en imposerait à personne. « Quant à
ma fille, on n'ignore pas notre situation. La France donne trop à
l'impératrice pour qu'elle puisse exiger des chiffons. Qu'elle soit
honnêtement; voilà, je crois, ce qu'il faut, et le comte de Choiseul
saurait bien empêcher qu'ils y trouvent à redire... Il faut penser à
nous, non aux Autrichiens, à qui reviendrait tout le faste et la fu-
mée. Elle (l'impératrice) a dit elle-même au comte de Choiseul qu'il
n'y avait que les petits princes qui dussent s'occuper des ostenta-
tions; elle ne pourra donc pas blâmer que, nous conduisant suivant
elle et notre naissance, nous ne nous ruinions pas en pompons. »
Cette lettre est du 5 novembre 1759. L'activité, la puissance de
travail de l'infante ne faiblissait pas. Haï servie par le roi et par les
ministres, déçue dans tous ses projets d'échange du duché de
Parme contre la Toscane ou quelque établissement en Flandre , en
Lorraine, etc., elle songeait maintenant à la Corse, ce Notre état ici
est affreux ! » écrit-elle. Elle ne manquait ni de courage ni de vo-
lonté, mais elle sentait que sous elle quelque chose se dérobait,
qu'elle avait beau lutter et se débattre, qu'après tant d'efforts elle
retomberait brisée au fond du « gouffre, » comme elle appelait son
duché. Peut-être eut-elle à cette époque, dans une heure de déses-
poir, quelque pressentiment de sa fin. C'est certainement alors qu'elle
rédigea et écrivit de sa main quelques pages touchantes qu'on lit
dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, sorte d'enseignement
de la duchesse de Parme à son fils Ferdinand. Voici les premiers
mots de ce document : « La vie est incertaine, mon fils, et mon ca-
ractère trop sincère pour me vanter ou affecter même une parfaite
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778 RETUE DBS DEUX MORDES»
indiflërence sur la durée de la mienne; mais je sens que l'enTie de
vmis voir, de ypus laisser digne da nom que vous portez dans^ ce
inonde, tel que je vous désire enfin, est un des liens qui m'atta-
chent le plus à cette vie, et une des raisons peuf-étre qui abrégera
le plus la mienne par les tourmens continuels que ce désir et la
crainte de n'y pas parvenir me causent. L*aveu de mes sentimens
me sera une grande constriation à pouvoir vous lai^er, si je meurs'
avant que vous ne soyez en état de le lire; si je vis, ils me sern-
ront de plan pour vous former, et dans Tun et Tautre cas ils tous
seront toujours une preuve de ma tendresse, de l'occupation où j'ai
été de votre bien dans un âge où bien des gens ne le connaissent
pas encore. » Vers la fin de novembre, l'infafnte*, toujours éprouvée
p«r le mal qui avait tué se sœmr Henriette, tomba tout à fkit ma-
lade; une flèvre terrible avec transport au cerveau se déclara; les
pustules de la petite vérole apparurent ; elle expira le 6 décembre.
De même que pour Louis XV la putréfaction commença avant la
mort; on se hâta d'ensevelir le cadavre; les capucins qui l'empor-
tèrent n'en pouvaient soutenir l'infection.
III.
La mort; le cloître, l'exîl, di^rseroot bientôt déms lé temps ou
dans Fétenrité les restes de la famille royales Senac, médecin du
roi, ayant ordonné lès eaux de Plombières à Mesdames Adélaïde et
Victoire, dont la santé était alors très altérée par les excès de table que
l'on sait, les princesses partirent avec une suite nombreuse pour les
états de leur grand-père Stanislas Leczinski. Les relations du voyage
de Mesdames en Lorraine ne manquent pas; on y voit qu'il res-
semble fort à tous les voyages officiels de princes et princesses de
France. Pendant lès quatre mois que duira leur absence, de la fin de
juin à la fin d'octobre 1761, les princesses SofAie et Louise vinrent
à Paris pour la première fois, entendirent la messe à Notre-Dame,
visitèrent Sainte-Geneviève, se promenè*rent sur les boulerards;
bref, elles reçurent des Parisiens tous les honneurs qu'on avait ren-
dus naguère à Victoire. Réunies, lei^ quatre sœurs recommencèrent
à vivre de la vie un peu monotone que nous cconaissons : elles s'en-
nuyaient seulement un peu plus qu'autrefoisi. Pourtant à cette
époque elles avaient un maître de musique qui ne répandait point
autour de lui la mélancolie, je veux parler de Beaumarchais. L
jeune horloger, devenu contrôleur (sans contrôle aucun) delà
maison du roi, possédait, entre bien d'autres^ talens, une prestigieuse
habileté de harpiste. On a dit avec quelle furie Adélaïde jouait du
violon; Victoire était aussi une grande musicienne : outre le cla-
vecin et le violon, elle avait appris la musette, la guitare et la basse
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LES FILLES DE LOUK XT, 779
de viole. Depuis ]e cor jusqu'à la guimbarde, on jouait de tous
les instrumens de musique dans la famille de Louis XV; on ne sa-
vait pas eiKore jouer de la harpe; on prit des leçons de Beaumar-
chais. Un concert de famille fut organisé, auquel assistèrent chaque
semaine le roi, ht reine, le daujriiin et nn petit nombre de per-
sonnes.
Beaumarchais, qui affectait auprès des princesses l'air dégagé et
les belles manières d'un homme de qualité, fut pris au piège qu'il
avait tendu lui-même. On le traita en homme de qualité , il fut
chargé de satisfaire toutes les fantaisies musicales de Mesdames.
Presque chaque jour les dames des princesses lui firent l'honneur
de lui écrire pour le prier d'acheter une musette, un tambourin,
une harpe, que sais-je? D'argent, il n'était point question. Quand le
malheureux Beaumarchais, déjà ruiné au point de n'twoirplm le^ol
par les voyages de Paris à Versailles, osait présenter son mémoire,
on ne manquait jamais de le renvoyer /lux calendes grecques avec
les autres fournisseurs de la maison de France; mais aussi qu'était
allé faire dans ce vieux monde le jeune Figaro? Ce qu'il fit toute sa
vie : il intriguait, s'il ne plaidait. Grâce au crédit de Mesdames, il
obtint, non la charge de grand-maltre des eaux et forêts, mats celle
de lieutenant-général de chasse aux bailliage et capitainerie de la
varenne du Louvre. Ce n*ét»it guère; il pesta contre les préjugés
des nobles qui souriaient en s'enquérant de son fief, et se promit
bien de tirer plus tard un meilleur parti de la connaissance de Mes-
dames. Il fit tant et si bien qu'au cours d'un de ses innombrables
procès il se présenta au public, dans un mémoire, comme le pro-
tégé des filles de France : il publia une lettre qu'il s'éiait fait écrire
par la dame d'honneur de Victoire. C'est alors qu'il s'attira cette
déclaration, signée Adélaïde, Victoire et Sophie : « Nous décla-
rons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais et à son
affaire, et ne lui avoir pas permis d'insérer dans un mémoire im-
primé et publié des assurances de notre protection. » Figaro avait
menti, c'était son moindre défaut. Il est même probable qu'il ne fat
que médiocrement humilié. Certes c'étaient de très petits et très
médiocres esprits que ceux de Mesdames : la hauteur et la délica-
tesse de leur caractère étaient cependant quelque chose de trop raffiné
pour Beaumarchais. Il ne comprit pas, ne fut ni moins fat ni moins
impertinent. On savait qu'il avait été chassé de Versailles; M. de
Saint-Florentin lui avait envoyé l'ordre de n'y plus reparaître. De
bonnes âmes s^étonnaient de sa disgr&ce, demandaient les raisons
et les causes, — à quoi Beaumarchais, avec une désinvolture ad-
mirable, répondait en pirouettant : « Jeune comme je suis, point
mal de figure et partagé de nombre de petits talens qui sont les dé-
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780 RETUE DES DEUX MONDES.
lices des femmes, il n'est pas étonnant qu'on ait craint que tout
cela ne montât au bonnet de Madame Adélaïde (1). »
I Ne dirait-on pas que Figaro en sait long sur le chapitre de la prin-
cesse? Il ne pouvait paraître, il est vrai, en savoir moins que le pu-
blic, lequel jasait beaucoup sur le compte des princesses, d'Adélaïde
surtout. Les propos défavorables à Mesdames avaient fait le tour de
l'Europe. Étonnée de les voir persister à Vienne, Marie-Thérèse en
écrivit un jour au comte de Mercj pour savoir le vrai. Le comte ne
cacha pas à sa souveraine qu'une tendresse plus que fraternelle
aurait existé, disait-on, entre le feu dauphin et Adélaïde, et qu'en-
suite cette princesse aurait eu du goût pour l'évèque de Senlis, pre-
mier aumônier de Louis XV. Madame Victoire passait pour avoir
eu un enfant de son père (2). D'autre part, dans une publication
étrange, ne visant évidemment qu'au scandale, qui parut en 1790,
à l'imprimerie royale, sous le titre de Livre rougcy ou liste despenr
sions sea*ète$ sur le trésor public^ avec les noms et qualités des
pensionnaires, l'état de leurs services, des observations sur les mo-
tifs qui leur ont mérité leur traitement, Beaumarchais est noté
comme ayant reçu 60,000 livres « en considération de la discré-
tion sur les couches de Madame Adélaïde. » La discrétion de Figaro!
Quel gouvernement assez abandonné des hommes et des dieux a
jamais pu s'y fier? Déshonoré, flétri parles tribunaux, réduit au rôle
d'agent de police secrète, Beaumarchais n'avait jamais été moins ca-
pable de supprimer un pamphlet : il était infiniment plus capable
de l'écrire. Il n'en imposa qu'à Paris. A Vienne, on ne daigna même
pas sourire de ses tours pendables. Il ne paraît pas, à dire le vrai,
que Beaumarchais en ait su plus qu'on en sait aujourd'hui sur Adé-
laïde, si bien qu'en bonne critique il faut encore s'en tenir, après
un siècle, aux paroles du comte de Mercy-Argenteau : « parmi une
nation aussi légère , il ne m'a pas manqué de moyens d'approfon-
dir de pareils faits, et je puis dire que mes recherches ne m'ont pns
procuré d'indices qui donnassent la moindre lueur de probabilité à
ces afireux propos. »
On doit pourtant prendre garde, en pareille matière, de trop
affirmer. C'est bien assez de croire pour soi : il serait téméraire de
prétendre amener les autres à notre sentiment. On lit dans les SofUr
venirs de la marquise de Caylus que M. de Lussay, un peu trop en-
têté de son opinion sur la vertu de M"* de Main tenon, s'attira cette
rejf^artie de madame sa femme : « comment faites-vous, monsieur,
pour être si sûr de ces choses-là? » N'oublions pas qu'un asseï
(i) Cf. Collé, Journal (Janvier 1767), IH, 123, édition de M. Hon. Bonhomme.
(2) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Meixy^Argemtêtm
publiée par MM. d'ArneUi et Geflfroy, t. II, p. 178 et 186.
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LES FILLES DE LOUIS XY. 781
grand nombre de mémoires du dernier siècle, des plus curieux
sans doute, ne sont pas et ne seront peut-être jamais publiés. Pour
tout remettre en question, il suffirait d'une lettre inédite. Qui sait?
Puis, quoi qu'on en dise, on ne découvre jamais tout. Dans l'état de
nos connaissances, accuser d'inceste les filles de Louis XV, c'est les
calomnier. Gela ne veut pas dire que la tendresse du père ne se
soit pas quelquefois égarée. Rappelons-nous que vers 1749 le roi
avait pris l'habitude de faire revenir Mesdames le soir dans les ca-
binets pour une espèce de retour de chasse. Sans songer nullement
au duc d'Orléans ni à sa fille, la duchesse de Berry, il est permis
d'imaginer que la tenue des convives parut quelquefois libre aux
valets; mais on s'aimait d'un cœur si vrai dans ce petit monde, avec
tant de joie et de jeunesse, qu'on ne pensait seulement pas à mail
Ces charmantes familiarités entre les pères et les filles ont beau ,
n'être plus dans les mœurs, elles sçnt dans la nature. Qu'on aille
au fond des choses, on reconnaîtra ici en dernière analyse un cas
particulier de la grande loi d'affinité qui rapproche, attire les sexes
différons. Si la sœur ne voit pas sans déplaisir l'affection de son
frère pour une autre femme, si la mère pardonne rarement à l'é-
pouse de lui avoir ravi le cœur de son fils, comment le père ne se-
rait-il pas jaloux de sa fille f A en croire M"'* Du Hausset, qui rap-
porte une conversation de la Pompadour, « il n'y avait point de
supplice auquel le roi n'eût condamné un homme qui aurait séduit
une de ses filles. » Adélaïde, on l'a dit, eut un éclair de beauté : à
cette époque, paralt-il, un seigneur osa lever les yeux sur elle. La^
colère du roi fut terrible; le seigneur reçut l'ordre de s'éloigner de*
la cour pour quelque temps. Le récit de M"*' Du Hausset est sans
doute identique avec celui que fait Argenson (mars 17521 : il s'agit
d'un jeune garde du roi « très beau et bien fait » auquel Adélaïde
avait envoyé une tabatière avec ce billet : « ceci vous sera précieux;
on vous avertira bientôt de quelle main il vient. » Le ieune garde
était une âme simple et candide : c'était en vain qu'il avait respiré
l'air de la cour la plus polie. Il courut porter la tabatière au duc
d'Ayen, son capitaine. Instruit de l'aventure, le roi envoya son garde
au bout du royaume, avec une pension de 4,000 livres; la princesse
avait alors vingt ans, et l'on était au printemps. Déjà en» 1748* quand
Adélaïde eut la petite vérole « à quatre ailes, » les assiduités du
prince de Conti, qui s'était enfermé avec elle, donnèrent lieu à des
propos que le duc de Luynes déclare « absolument faux. » Quelles
qu'aient été les intentions du prince, il parait n'avoir pas été bien
traité: il passa dans le parti de la Pompadour. Pour é{fuiser la
chronique foit peu scandaleuse, on en conviendra, de Madame Adé-
iMde, il resterait à parler des amoureux bizarres qui l'adorèrent
pour avoir vu son portrait et n'hésitèrent pas à demander sa main.
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782 RETUE DES DEDX MONDES.
Les excentricités de la princesse devaient provoquer de véritables
cas de folie. L'un de ces amoureux fut un marchand de deoCeUes quL,
retiré du commerce, avait, comme Beaumarchais, acheté une chaîne
à la cour; il pria Louis XV de lui accorder uee audience; seul avec
sa majesté, il lui avoua qu'il chérissait sa fille et la lui ismênda, en
mariage. On ne dit pas, mais il est probable qu'il eut le sort de ce
chanoine de Luzarches, près de Chantilly, qui, inmiduit devint
Adélaïde, se jeta tout à coup à ses genoux, lui confessa que, ne pou-
vant résister à sa passion, il avait résolu de la lui déclarer, nais que
ses vues étaient d'un galant homme et qu'il avait dessein de répoo-
ser (1). Il prétendait descendre des rois de Jérusalem. Dans le cro-
trat, qu'il avait eu le soin de dresser d'avance, et qu'il déroula noB
sans fierté aux yeux d'Adélaïde, il prenait le titre de « très haut,
très puissant seigneur, monseigneur Alexandre César, néophyte de
Lusignan, etc. » Il semble bien que ce bon prêtre, qiii se nommait
François-Nicolas Perrier, avait la judiciaire brouillée : on le fit
transporter « dans une honnête maison de fous » à Charenton.
A part ces aventures romanesques ou burlesques, la vie d'Adé-
laïde semble avoir été aussi unie, aussi pure que celle d'Henriette,
de Victoire ou de Sophie. le ne parle pas de Madame Louise : sa
laideur et sa difformité n'ont jamais permis à personne de soup-
çonner sa vertu. Il se trouva cependant à Versaillee un pauvre
huissier, fils de suicidé, fou luinmême, pour murmurer un jour 4
ToreiUe de cette princeœe « qu'elle était bien jolie, » et lui passer
. la nmin sous le menton en la reconduisant dans son appartenaenc
Outrée, la petite bossue courut à toutes jambes se réfugier auprès
du roi et dénonça Faudacieux. L'huissier fut mis en prison (2). Mal-
gré l'innocence de leurs moeurs, les princesses étaient très libres
en paroles. Le dauphin et ses sœurs ne nommaient jamais entre ^2X
la Pompadour que d'un vieux mot gaulois qui ne s'écrit ph». On a
telle lettre,d' Adélaïde dans laquelle les gaillardises de langage, je
n'ose dire le iibertinage de l'imagination, sont d'une piquante fan*
taisie :
« Ce 12 août iieo.
(c Des dïaifes de ia dernière importance, ma chère Bisi (5), m'ont em-
pêchée de pouvoir vous écrire jusqu^à ce moment II s'agit d'un malbon-
reux procès contre M. le marquis de tsuadouchon, ancien militaire, qui
fut blessé à la bataille de Malplaquet d'un boulet de canon qui^ passant
entre la selle de son cheval et son derrière, loi emporta oe que vous
(1) Correspondamie setrèêe mr Lohu JTF/, MarU'ÀJikiometU, la cemr 0t U wHU,
puhUée par M. de Lescure, I, 80. *
(2) Argenson, t. VI, p. 444.
(3) La comtesse de Ori^c, dame d'atour d'Adélaïde.
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vous imagiDerez aîaémeni et que la pudeur d'cme filler bien élevée em-
pèdie de dire, pins le jeta aur les aroilesr deson-cberal^ Leijuel ehevaU
tromant celte aigrede trop iocammole, d^an coup de tète fit tembef le
pauvre Mv Gôadooehon sur fe ventre par terre en syncope. Cependant
depuis îl s^-est' marié et a en, je ne sais ooinmenty vingt^rois enfans :
dix ntâiles, buit: femelles et: cioqi.», etc. C'étaient mes cousmsi germains.
AyaaU-fart mécontenté lem^ père par leur mauvaise conduite, 0 les a
déshérités et a fait un testament en ma faveur, par leqiieL îl m'a. laissé
tout son bien mmutnit à 3001,000 livres de, rente.. Tous ces enfans m'ont
fait on procès pour avoir learinen, maïs ils ont perdu à foroe de peines
et de soins de la part de M. de KaiO^co^ mon beau-frèreL Ce sont lès
cinq petits derniers^ qui étaient les frfus aigres; autant* qu& )e pui& m'en
ressouvemr. Ussi'appelaient des noms de terre : Hisuna, tlérfh)y, Herdi^
Hertc et le oinquèma HèmMiierfFoybevdiberte;
(( Mais voilà assez vous parier de mes affatres; je pourrais à lia longue
voœ ennuyer» Il ne me rester plus qw^ vous prier de vouloir bien m-
cevDir mes excuses el m'aocorder le pardon iqne 'jà mérite par d'aussi
bonnes raisons..
« Adieu, mon cœur. Ma paresse ne m'empêche pas de vous aimer de
tout mon cœur» En vëcité, ai vons ne le croyez :pia, vous na me rendez
pas de .jasIiccL le vous embrasse de tout mon cœer. MAW'-ABffudDBjn
On connairlegoât des yieiltes filles pour les e]^res8ioBs d'une cer-
taine crudité qu* brûlent tes lèvres, font roi^; elles leur trouvent
une saveur et comme nn avœt^goât du fruit défendu. Bien que ce
frano-parler fût moins choquant alors qu'aùjoanfboi, surtout chez
des princesses, le comte de Mercy-Argenteau ne laisse pas d'en
écrire àf Marie-Thérèse : c Mesdames se permettent sonvent des
propos pour le moins indSiscrets, quelquefois même trop gais. » La
jeune dauphine, Marie-Antoinette, alors à la cour de France, s'y
livrait, les répétait : on voit d'îci la naïve impudeur de cette petite
Autrichienne, d^aîlleurs si chaste.
Cest à cette époque, en 1770, que MiMlame Louise entra au ibo-
nastëre des carmélites de Saint-Denis^ Un matin d'avrilv elle monta
en carrosse avec une dame â*bonneur et un éeuyer, et dit : A Saint-
Denis. Elle portait une robe de soie unie sous un grand mantelet
noir, et était çoiflée â*un bonnet haut orné d'une fontange rose. A
Saint-Denis, elle dît : Aux Carmélites. Le grille du cloître s'ouvrit;
la princesse disparut. Bientôt elle manda au tour la princesse de
Gbistel et M. d'Haranguier de Quincerot pour leur montrer le con-
sentement et l'ordre du roi. Cette aventure avait été cpnduite
avec tant d'habileté et de mystère que personne ni à la cour ni à la
ville n'en avait rien su. l^e roi, Tarcbevêque de Paris,, le confesseur
de Madame Louise et le supérieur des carmélites de Saintr-Denis
étaient seuls dans le secret. Dès février, Louis XY avait fait con-
naître son sentiment à la princesse, mais il n'avait rien confié à ses
autres filles. On imagine quelle fut la colère d'Adélaïde, doublement
trahie ! Quant à Victoire, H""'' Campan lui ayant demandé si elle ne
ferait pas quelque jour comme Madame Louise, la princesse l'assura
qu'elle aimait trop pour cela les commodités de la vie. « Voici un
fauteuil qui me perd, » fit-elle en montrant la moelleuse bergère
dans laquelle elle était étendue. Adélaïde, Victoire et Sophie écrivi-
rent le même jour à Louise. Victoire, la plus affectée sous son ap-
parent égoïsme sensuel et raffiné, adressa aussi une lettre à la mère
prieure et une autre à la maltresse des novices : elle les pria, avec
une sollicitude vraiment maternelle, de lui donner très souvent des
nouvelles de Louise, d'entrer dans les plus petits détails sur sa santé,
de ne lui rien celer, car sa sœur <( est très faible, d'une complexion
*très délicate, elle a une mauvaise poitrine et crache souvent le
sang. » Madame Louise n'était guère attendrie : elle n'avait que des
nerfs et de l'intelligence ; — point ou peu de cœur. Fière d'avoir
échappé à la domination d'Adélaïde, elle triomphait, goûtait déjà le
fruit de ses témérités.
Nul doute que la vocation de Madame Louise n'ait été l'œuvre du
clergé ultramontain. Ce n'est pas que sa nature répugnât à l'état
religieux; elle ne pouvait jouer aucun rôle dans le monde, il était
naturel qu'elle désirât d'en sortir. La dernière des filles du roi à la
cour, elle pressentait qu'au cloître elle gouvernerait la religion en
France. C'était là sa destinée. Elle le comprit de bonne heure et elle
n'était point femme à manquer sa vie. On veut trouver des signes
de cette vocation dans son enfance, on nous parle de l'édification
qu'elle donnait déjà à Fontevrault, de l'existence quasi monastique
qu'elle menait à Versailles, du cilice qu'elle portait sous la soie et
l'or, etc.; ce sont là de pieuses historiettes renouvelées de toutes
les vies de saintes princesses. Ni l'abbé Proyart, ni la carmélite
d'Autun (1), ni le père E. Regnault (2), n'ont écrit l'histoire de
Madame Louise : ils ont composé une vie de sainte, une l^ende
dorée à l'usage des croyans. C'est là un genre tout à fait inférieur :
la simplicité de ces auteurs dépasse de beaucoup la créduUlé des
anciens hagiographes ; mais qu'est devenue l'illusion d'amour,
l'éclair de poésie qui répandaient un charme si étrange sur les an-
tiques légendes chrétiennes? La grâce naïve des premiers siècles de
(i) Vie de la révérende mère Thérèse de Saint- AugueUn, par une religiease de sa
commaBanté, 3« édit., 1867, 2 yol.
(2) La vénérable Louise^Marie de France, Lyon 1873. — Cf. Madame Lowee d^
France, fiUe de Louis 27, par M""» la comtesse Drohojowska, 1868; — The life o( Ma-
dame Louise de France, daughter of Louis XV, by the aathor of Taies o( Kirkbech
Rivingtona 1869.
LES FItLES DE LOUIS XV. 785
foi». Taustëre et rude génie des saints visionnaires, la sincérité ab-
solue de la jeunesse et de l'amour, sont choses évanouies et qui ne
refleuriront jamais dans notre littérature sacrée. A lire ce fatras in-
digeste, ces lourdes compilations d'une fadeur écœurante, on croi-
rait voir et entendre un déplaisant personnage à la tête chenue, à
la mine pouponne et vieillotte, à la voix chevrotante, qui, pour ra-
conter une histoire, affecterait de prendre le tour d'imagination de
l'enfance et babillerait en zézayant.
Ce n'est pas dans ces auteurs de vies de saints qu'on apprendrait
à connaître Madame Louise. Il est juste sans doute que l'église ca-
tholique montre sa reconnaissance à la maison de Bourbon en cano-
nisant presque tous les membres de cette famille : après Madame
Louise de France, Louis XVI et ses sœurs Glotilde et Elisabeth; après
tt l'ange du Carmel, s'écrie le père Regnault, l'ange des Tuileries
et du Temple I » Il n'y a pas jusqu'à Mesdames Adélaïde et Victoire
qui n'aient été des « saintes, » au moins pour Chateaubriand. On
dira que l'illustre auteur de V Itinéraire n'est pas un père de l'église.
A la bonne heure; il est pourtant la preuve qu'un bon catholique ne
saurait admettre qu'une fille de la maison de France meure sur la
terre étrangère sans avoir mérité la pakne des martyrs. Combien
de temps encore des écrivains comme M. de Beauchesne nous don-
neront-ils pour des livres d'histoire des contes moraux et édifians?
Je ne sais, mais l'art enfantin des hagiographes modernes n'enlèvera
certes pas un trait au portrait de Madame Louise, à ce portrait que
nous avons tracé d'après les mémoires du temps. ^ A Fontevrault,
c'était une enfant rachitique, moqueuse, volontaire, orgueilleuse; à
la cour, elle fit connaître que dans son corps débile et chétif il y
avait un esprit de peu de portée sans doute, mais mobile et subtil
comme la flamme ; elle suivait les chasses avec les autres prin-
cesses; plus qu'aucune, elle prenait plaisir à manier un cheval,
s'adonnait avec fougue aux exercices violens. Bien que la table de
Mesdames fût renommée dans tout le royaume, jamais Madame
Louise ne trouvait la chère assez délicate. Voilà en réalité com-
ment à la cour elle se préparait à la discipline et aux macérations
du cloître.
Madame Louise était trop de sa famille, elle avait trop du ca-
ractère d'Adélaïde et de feu son frère le dauphin pour ne pas
chérir les extrêmes. Elle vécut sans nul doute de la dure vie des
carmélites; elle s'ingénia à se nourrir de choses qui lui répu-
gnaient, coucha sur une paillasse, ne voulut dans sa cellule qu'une
chaise, un banc servant de table, un bénitier, une croix et quel-
ques images de papier collées au mur. Qu'importe? Le roi, les
princes. Mesdames de France, les ministres, les ambassadeurs, les
TOME m. — 1874. 50
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-évéques, les archevêques, tous ceux que rafTection ou le respect
ramène déjà eu foule mi GOUYCint de Saint-Denis, y viendront bien-
tôt Ëûc-e leurflour àia âoeuriHkévèee de Saint-Augustin et prendre
•Ib inot d'ordrie ide la>politi,<|ue.du jour. Dès le jeudi de Pâques
A9 avril, 1^ quatre soeurs gei retrouvèrent ensemble : Adélaïde, Vic-
toire et Sophie, voulurent servir les religieuses au réfectoire. <( Ma-
dame Adélaïde. ayant manqué à un point du service, dit une rela-
tion inédite que j'ai sous les yeu2(, l^dame Louise lui fit baiser la
.terre, aelon o^s. usages .en pareils manquemens, et le tout se passa
avec la satisfaction possible de part et d'autre. » Le dauphin, qui
. allait épower dans quelques jours ftbrie-Antoinette, les comtes de
cProvence et dlArtoiâ, les princeisses Glotilde et Elisabeth vinrent vi-
rsiter teur .tante. iitotttioe.mwde. était gai et fort bruyant. Louis XY
iparutleA mai.
« Le il du mois, sa majesté nous honora encore de sa visite, écri-
vait le 22 mai 1770 une religieuse carmélite de Saint-Denis à une autre
de la rue Saint-Jacques dans une lettre inédite que nous publions (1). Il
arriva à deux heures moins un quart. Le roi était accompagné de mon-
seigneur le dauphin et des trois dames de France, avec une seule dame
d'honneur, car ce jour-là comme les autres le roi ne permit à personne
d'entrer. Dès que sa majesté (ut entrée dans le dedans, il demanda la
communauté, à laquelle il parla avec un air de bonté dont nous fûmes
enchantées. Je crois que. nous .aurions eu le temps de Tentendre plus
longtemps, si les dames n'avaient averti de l'heure du dîner. Toute
l'auguste famille sortit pour se mettre à table dans l'appartement de
M. notre supérieur, à qui Madame Victoire avait demandé la veille un
dîner aux carmélites pour la famille royale : le dîner avait été préparé
par vingt-cinq cuisiniers de M. Bertin, ministre, et la magnificence du
repas surprit le roi. Ce fut M. l'abbé Bertin et deux de ses neveux qui
servirent à table. Il y avait onze couverts pour le roi, monseigneur le
dauphin. Mesdames et les dames d'honneur; dans une autre chambre
à côté étaient les seigneurs; dans une autre les écuyers, et une qua-
trième table dans le jardin qui était au dehors pour les gardes-du-corps.
Le roi entra dans toutes les chambres ; il y rencontra notre confesseur,
il lui demanda ce qu'il était; ayant appris qu'il était confesseur, il lui
dit : « Qu'est-ce qu'on vous dit en confession ? » Le confesseur lui ré-
pondit que c'était lettre close. Monseigneur le gouverneur de monsei-
gneur le dauphin dit : « Les péchés des carmélites seraient les ver-
tus de la cour. » Le roi eut fini de dîner le premier, et il vint frapper
seul à notre porte. Monseigneur "le dauphin et Mesdames suivirent de
près, et toute l'augiisie famille entra, passant dans le cloître. Il lut les
(1) &iljik>lhùquc nationale, maimBcrit frinçiLis, n^ li^iT. Copier.
tombes des sœurs, il entra dans le réfectoire, ensuite dans la cuisine,
où il fut surpris de ne point voir de feu ni d'apparence de souper»
On répondit à sa majesté qu'on le commencerait à cinq heures pour le
servir à six heures. On le conduisit au chapitre, où^ voyant par une fe»
nètre l'abbaye de Saint-Denis, il dit : « Voilà mofi dernier gîte. » Il par-
tit pour Compiègne en nous promettant de revenir le mardi et de nous
amener Madame la dauphitie, qu'il allait Chercher.
« En effet, sa majesté arriva le 15 à six heures du soir; il demanda
qu'on fît venir les religieuses, que je leur fisse voir Madame la dau-
phine. C'est, ma révérende mère, une princesse accomplie pour la
figure, la taille et les façons, et, ce qui est i&fii}iiiiien.t plus prédieux, on
la dit d'une piété émidente. Sa> physionomie a tout à la. fois^ un air de
grandeur, de modestie et de douceur. Le roi, Mesdames^ et surtout
monseigneur le dauphin^ en parais^nt enehantés. Ils se disaient à
Tenvi : « Êllç est incomparable. » La visite ae fut qwe d'uiie demi-
heure. La ciour partit pour Versailles. — Madi&me AdélaMe est ventie'
vendredi soir voir son illustré s^ruV: die lui dit qiuô dimanche en sor-
tant d'ici pour aller à Compiègne elles avaient rencontré à Goiïessele
très saint sacrement que l'on portait à un malade^, que non^sedlement.
le roi et toute l!a cour étaient sortis de carrosse', mais qjue sa majesté
avait accompagné le très saint sacrement, et qu'il seQrait- entré che2 le
malade, à qui on avaiit porté Noti^-^Seigneurs si OO' ûe l'eût empêché... »
La cérémonie de^ la vfttiire de Madame L(Aiise au monastère de
Saint-Denis fut une des plus magnifiques du- siècle. Avant, de se-
prosterner d^ns 1& poudre, vêtue d^3 la buredU' Carmel, 1» princesse
apparut au milieu d!é d& nfiaison dans des splendeurs d'apotUéose;,
couverte de perles et de diamans, dont les feux l'entouraient d' une-
sorte de nuée lumineuse, wairaent fiU'e de roidans sairt)be.(fe cour
lamée d'argent et parsemée de' fleurs d^or, Ge fut la jeunîe dauphinei^
qui lui remit le scapulaife, le manteau et le voile religieoxy tout
mouillés de ses larmes. On reconnaît ici la sensibilité un peu ner-
veuse de cette « gentille Antoinette, » qui vit sans- doute les? deux
s'ouvrir et l'Esprit-Saint descendre sur sa tante la carmélite* L'illu*-
sion ne dum guère : la fille de Marie-lSiérèse caractérisera bientôt
cette même tante d'un de ces mot^ terribles et ft*appés aubon^ coin
qui, en regard des montagnes de papier dte apologistes-, ont la
durée et l'inflexible sévérité d'une médaille de bronze antique. Quam
à Mèidame Louise, on ne peut s'étonner qu-elle ait si vite oublié
l'affectueux souvenir qu'elle devait garder à^oelleq»! l'aitait assistée
en ce jour; elle eût' immolé le genre humain & la religion (entendes
aux jésuites), en cela de tous points semblable à l'archevêque dé
Paris, Christophe de Beaumont, ce <( Bon grœ garçoUi borné, entêté
comme tous les sots, » écrivait l'abbé Baudeau en sa Chronique se-,
crête. Malheur à qui lui semblait tiède pour la sainte cause! Si ses
sœurs, sa ctiair et son sang, avaient mal pensé, elle les eût pour-
suivies comme une furie. Par ce qu'elle aurait fait contre ses sœurs,
qu'on juge de ce qu'elle a osé entreprendre contre Marie-Antoinette,
lorsqu'elle a cru que la reine encourageait l'impiété en France! Après
Madame Adélaïde, le comte de Provence et le duc d'Orléans, nul n'a
plus contribué que Madame Louise à perdre Marie - Antoinette. Ce
n'est pas de la malveillance , c'est de la haine qu'elle voua dans
son cœur à l'Autrichienne.
On sait combien Madame Adélaïde était contraire au mariage du
dauphin avec une archiduchesse d'Autriche. Hostile à Choiseul et à
son parti, pénétrée d'une façon plus ou moins inconsciente des
principes traditionnels de la politique française, entêtée des préju-
gés séculaires et très patriote à sa manière, jamais elle n'approuva
l'alliance de la maison de France avec la maison d'Autriche. Certes,
quand on lit certaines lettres de Marie-Thérèse, quand on se rend
à l'évidence sur la conduite politique de Marie-Antoinette à l'égard
de la France , on constate que les rapprochemens entre ces deux
puissantes maisons n'ont guère amené cette union de vues et d'in-
térêts rêvée par Louis XV, poursuivie par ses ministres. C'est sur-
tout parce qu'elle n'était guère capable de réfléchir qu'Adélaïde eut
cette intuition très juste. Elle n'en fit pas moins bon visage d'abord
à la petite Antoinette. Marie-Thérèse avait remis à sa fille des lettres
pour Mesdames : alors elle célébrait leurs vertus, vantait leurs ta-
lons, exhortait son enfant à mériter leur amitié. Deux mois après,
en juillet 1770, le comte de Mercy-Argenteau, d'ailleurs endoctriné
par le duc de Choiseul, ne manque pas de signaler les inconvéniens,
les périls même, d'une intimité trop étroite de la dauphine avec
ses tantes. Il reconnaît que ces princesses sont respectables, qu'au-
cune société ne convient mieux à l'archiduchesse, mais il redoute
leur exemple et leurs conseils : déjà elles la rendent timide, l'éloi-
gnent du roi. L'envahissante influence d'Adélaïde est surtout notée
avec défaveur. « Le refus de porter un corps de baleines, la répu-
gnance à tenir le cercle et le jeu..., un peu plus de timidité con-
tractée vis-à-vis du roi, tout cela et bien d'autres circonstances sont
reflet des conseils de Madame Adélaïde (19 septembre 1770). » So-
phie, subjuguée par sa sœur aînée, est enveloppée dans le même
blâme : on leur oppose Madame Victoire, « la meilleure des trois
sœurs; » cette bonne princesse en effet traita la nouvelle dauphine
comme feue sa sœur Henriette avait traité Marie-Josèphe de Saxe;
elle la guida en toute franchise, la conseilla sans arrière-pensée, lui
fit peut-être entendre d'une façon discrète qu'une conduite unie et
simple, un éloignement décidé pour les cabales de la cour, une ap-
parente approbation de ce qu'on réprouve intérieurement, assure-
raient son repos et lui vaudraient l'affection du roi. Malheureuse-
ment l'âge et le caractère différaient trop : la jeune dauphine ne
profita guère de ces fmes maximes de sagesse pratique. Tant de
modération l'étonnait, surtout en présence de la Dii Barry, « la plus
sotte et impertinente créature qui soit imaginable. » Elle goûtait
infiniment plus les maximes hautaines et absolues d'Adélaïde. Celle-
ci, désireuse de conserver l'empire qu'elle avait pris sur sa nièce,
montrait une grâce charmante à lui procurer les amusemens de la
jeunesse. Ainsi, malgré les instantes prières de sa mère et en dépit
des assurances un peu hypocrites qu'elle lui donnait, la dauphine
brûlait du désir de suivre à cheval les chasses royales. Adélaïde se
chargea d'obtenir la permission du roi; un complot hardi fut foimé.
« IL avait été décidé qu'un des premiers écuyers de la petite écurie,
et le seul admis dans la confidence, tiendrait un cheval prêt dans
un endroit marqué de la forêt, qu'on y enverrait aussi les ânes,
mais que Madame la dauphine, arrivant au rendez-vous, monte-
rait sur le cheval, et que les autres montures seraient renvoyées
(16 novembre 1770). »
L'intimité de la dauphine avec Mesdames avait de plus graves
inconvéniens. C'est peu de noter la faiblesse d'esprit, la légèreté
de paroles des princesses : elles manquaient de tact et de clair-
voyance à un point qu'on ne saurait imaginer. « M. le dauphin lui
avait promis d'aller coucher dans son appartement le surlende-
main, c'est-à-dire le 20 septembre, écrit Mercy en parlant de la
dauphine. M"* l'archiduchesse, fort aise de cette promesse, n'avait
rien eu de plus pressé que d'en aller faire confidence à Mesdames
Adélaïde et Sophie et à la comtesse de Narbonne. Celles-ci, de leur
côté, le copfièrent à tant de monde que cela devint la nouvelle du
jour. Madame Adélaïde voulut de plus joindre à cette indiscréti(Hi
celle de faire des exhortations à M. le dauphin, et il en fut si effa-
rouché qu'il manqua tout uniment de parole à M*"' la dauphine. Il
avait renouvelé une semblable promesse pour le 10 de ce mois; elle
fut confiée à Mesdames ainsi que la première, et M. le dauphin ne
l'a pas tenue plus exactement (20 octobre 1770). » Faire certaines
confidences à Mesdames n'était pas, on le voit, sans danger. Conmie
leurs bonnes intentions ne sont pas douteuses, on reste confondu
de tant de naïveté. Sans les périls très réels où courait la dau-
phine, Mercy n'aurait pas toujours été « sur la brèche, » Marie-
Thérèse n'aurait pas écrit à la fin une de ces grandes lettres qui
frappaieat comme la foudre l'entendement, sinon le cœur, de sa
fille. 0 ••• Ce qui m'a fait de la peine, dit l'impératrice, et m'a con-
Ûe
790 REVUE DES MUX MONDES.
vaincue de votre peu de volonté de vovbs en corriger, c'est lesii
entier sur le chapitre de. vos tantes^ ee qui) étfait poonianl 1er poiii
essentiel dl3 ma lettre et qui esl cause: de tous vos lauxrpasw Qanrlt
resîte, c'iest sur ce point, ma chère fille, que vous me devez suivre et
me mettre au fait. Est-ce que mes conseils, ma tendresse^méritest
moins de retour que la leur? Tavonte^ cette réflexion me perce le
cœur. Comparez^ quel, rôle, quelle approitation osalnelles eue âfios^le
monde? Bt, cela me coûte à le dire, qud estt-oe que j'ai joué î ^owe
devez donc me croire de préférence quand je vous préviens eu; conr-
seille le contraire de ce qu'elles font. Je ne me coisaipare nuUenent
avec ces princesses respectables, que j'estime sur leur iméri^nr et
qualités solides, mais je dois répéter toujours qu'elles ne as: aaot faît
ni estimer du public ni aimer dans, leur particulier. A fiircedè buité
et coutume de se laissa gouverner p«r quelques-uns, efles^ se stnt
rendues odieuses, désagréables et ennuyées pour ellâSHflénes, et
l'objet des cabales et tracasseries. Je vous vois prendm le mteie
train, et je dois me taire (31' octobre 1771)? » La dauphinc oiivrit
enfin les yeux sur les défauts de ses tantes. Dès: le coBumenoemait
de 1772, elle secoue le joug de Madame. AdélaSde,. timidement
d'abord : elle la craint.
lu lieu de passer toutes ses stoirées chez Mesdames,, elle vaioh^
le comte et la comtesse de Provence. Elle daigne: adresser vme:
parole k la favorite : les tantes se bornent à- un peu de boudesie..
Lors de l'inauguration duipont de Neuilly (oet(^el772),.àJaqiMUe
la dauphioe devait assister avec Louis XY et la comtesse Du. Bacry,
elle déclara à ses tantes, qui désapprouvaient ce projet^ «^ qu'elle
jugeait cenvenable d'aller partout où il s'agissait de se tcouv^au*
près du roi; » On en vint, parai t^il,. k des propos piquans de part et
d'autre : tout Versailles le sut Mentôct. Quand Mercy entra diez l'àiv
chiduchesse, il la trouva très irritée, u Si maman me voyait dans^œ
momentr-civ s'écriait-elle, elle saurait que je ne suis pas du parti de
mes tantes. » Enfin le iôf décembre de la même année Mency éed-
vait à l'impératrice : m La tutelle de Mesdames a cessé. » Pki&dTki--
timiténi de confiance, du moins avec Adëlafdje et SopMe^ car Vis^
toire continuait à bien traiter la dauphine..ILs'en failaiL de beaucoup^
que la faveur d'Adélaîdô fût alors ce qu!elle avait été. Ua baron de
Montmorency, son chevalier d'honneur,, hii; déplaisait; elle supplia,
le roi àid l'en délivrer : soutenu par l&&vorite^ le baron garda San
titre. Quand (m forma la maison da comte d'Artois, Adélaïde, qui
avait surveillé l'éducation de sœi. neveu,, comptait disposer éea
places ài donner : lai Du Barry. renversa tous ses projetait L'aitfèare
princesse avait aloiS'de mi^nifiquea colères; elle s'efforçait d*^asaa-
cier à sa cause toute la fàmilè royale, voulait que la dauphinepor-
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3£6 «FILLES J»£ LOUIS XV.. 791
tÙtiL BBS(do\émGeB au pied in trône; mais celle-ci se dérobait tou-
tJDurB.iLa tante linsistaitHeUe, moatrait-*eIle de rhumeur ;au point de
«^MibHec, l^arcbiducheflse »lui répondait avec un^^caïul âai^-tfroid,
ul-nn iffli fferme et sec.
Xdtetétàk la siluation aas« dfaoée de MâsdamesÀ la/cour de
ifraiBse, loesqneila mcnrt de leur , pèse et Tavénement derleur jieveu,
le roi lantîs XYI, leur ireaifiiient pour un moment tout irtéclat de
ileor ancifinneifaTeui:. Ootsaitile touébant dévouaient des princesse^,
— BTOuinriracieod'amaurJ — qui toutes trois rs'enferœèrent.avec leur
pèfedàs ^pAB la petite nérole fut déclarée^: le doux ressouvenir des
ibolles années ide llear ijeunesse, rimltérable iidélité d'une aflection
nskpia, se révteillëffeiit dans llâme.de ces .pauvres délaissées, qui.se
xuDinmt .à tinter vcoaune lOn n'aûne plus, comme on ne doit peut-
-être pasJaimec.SeuieBpeadaEt.lesnuitsdans cette chambre empes-
sfee, -preMéesisous iles^ideaag du lit loyal où gisait cecoirpsitout
(OiRivectode pastntes, isuffinpiées ipar Tair dbaud et mal odorant,
:attBndes^dëjà dumal derrible^ielles songeaient sansd&ute, œs tristes
iUes de firance, à ceux qu'elles avaient aimés et qui les iavaient
.quittées jiour touloufs^ àteurs sœurs Henriette et ËUsabeib, À lejur
frère, àilenr mèce. Nul .doute qu'alors elles ne fussent résignées à
œ BOtftîr de cette chambre où elles ^veillaient.que pour aller avec
leur père dans^les caveaux de Saint^fienis. Oh ! .ces affectionsexclu-
sives, silencieuses et tenaces, ces amours infinies, doucement im-
placablas, pbfôiGBles que la.moct nsème, qui les scrutera sans trem--
faleineni?
Il ne Mbit pas moins ^^ ce spectacle tragique pour arracher les
princesses A leurs nrasquinos intrigues de tous les Jours. Quelques
mois aiiparavaxit, le chancelier et l'itrchevéque de Paris, de concert
.avec Afadane Louise, avaient formé le projet de transférer à Ver-
aalHesile couvent des carmélites de Saint-Denis pour s'emparer de
lai diveotion spirituelle diinroi k ila moindre velléité de Tepentance;
il |iaxElt mfime que la carmélite, poussée par le duc d'Aiguillon,
[devait demander au pape de dissoudre le mariage de la Du Earry :
Loons M aurait liait de ^tte fille une Maintenon. Enfin, si Tabbé
:MandoiK confessa le rbi, c'est que la religieuse de Saint-Denis ne
put parvenir i l'éloigner. Encore malades de la petite vérole, Mes-
dames allèrent 4 Choisy avec la cour. Adékude, surexcitée par la
fièvre, parle en souveraine, nomme les ministres, l'emporte sur la
Twine, confond 'le parti de Caioiseul et fait rappeler Maurepaa, saint
homme dont le Recueil de petits vers est plus célèbre que la fer-
Y^ir religieuse, mais qui pourtant conmiuniait très régulièrement
chez les carmélbes de Saint-ltenis.
Cependant Marie-Antoinette avait juré qu'elle serait reine et que
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la domination de ses tantes finirait. Quand elles replairurent n très
maltraitées de la petite vérole et encore fort rouges, » la fille de
Marie-Thérèse les accueillit avec une grâce un peu sèche, leur laissa
voir que le temps de leur règne était passé : c'est du moins ce que
Mercj-Argenteau mande à l'impératrice (2 juillet 1774). Quelques
jours plus tard, il note que Mesdames a se tiennent dans un état de
tranquillité qui ne leur est pas trop naturel ; » il constate qu'Adé-
laïde perd son empire sur le roi; il dément, mais il rapporte le bruit
alors très répandu de la retraite des princesses en LoiTaine. Madame
Adélaïde devait avoir le titre de gouvernante de cette province. « Dn
beau présent à lui faire, écrit l'abbé Bandeau en juillet 177&, serait
de lui donner par-dessus le marché la carmélite, afin que nous res-
tions tranquilles. » Le comte de Mercy semble avoir été trompé par
les apparences : rien n'était moins sûr que cette « tranquillité n des
tantes. C'est à cette époque, entre autres griefs, qu'au mépris de
toutes ces traditions de l'étiquette qui étaient une seconde religion
pour Adélaïde avait lieu l'innovation des soupers où les hommes
étaient admis à la table de la reine : comment Mesdames seraient-
elles demeurées impassibles ? Louis XYI avait très longtemps hésité;
il voulait en écrire à Madame Victoire, c'est-à-dire à Madame Adé^
laïde; on prévint l'arrivée des tantes, et on les invita pour le troi-
sième souper de ce genre qui eut lieu le 2 novembre. Elles se
vengèrent comme femmes se vengent.
C'était un plaisir pour la reine d'aller en cabriolet au Petit-
Trianon (qu'elle avait baptisé le Nouveau-Vienne) et de conduire
elle-même : on dit au roi que ces courses faisaient scandale ; il ne
le cacha pas à Marie-Antoinette, insinuant que les usages de France
n'étaient pas ceux de la cour de Vienne. La reine sentit que « les
vieilles tantes » lui avaient encore joué ce tour-là; elle pleura, de
colère sans doute. Ses conversations, ses jeux, ses promenades, sa
toilette, ses gestes, ses paroles, tout était épié, dénoncé à Mesdames
et à Maupeou : à Bellevue comme à Brunoy, au Palais-Royal comme
à Versailles même, on lisait de petits vers sur l'Autrichienne, on
fredonnait des couplets satiriques, on se passait d'odieuses cari-
catures, d'ignobles libelles. Mercy pouvait-il ignorer alors qu'on
tirait « à boulets rouges » sur la fille de sa souveraine? Ne savait-il
pas qu'avant d'être galamment tournées par les beaux esprits, tels
que le comte de Provence, le marquis de Louvois ou M. de Champ-
cenetz, les satires contre la reine avaient été élaborées dans les
pieux conciliabules du chancelier et de Mesdames? Quoique sans
portefeuille, Adélaïde était toujours une espèce, de ministre : elle
faisait maintenir aux affaires ses créatures, Maupeou et Terray, elle
présidait les comités qui se tenaient chez la carmélite de Saint-Denis
LES FILLES DE LOUIS XT. 793
et chez Tarchevêque de Paris : c'est de là que partaient les calom-
nies les plus envenimées, les plus sûres d'atteindre la reine, d'em-
poisonner sa vie, de salir sa mémoire (1).
Ce n'était pas toujours assez au gré de sœur Thérèse de Saint-
Augustin : elle se jetait alors sur sa plume, et, parlant à la fois le
langage d'une fille de France et d'une fille de l'église, elle écrivait
à l'Autrichienne quelqu'une de ces lettres fanatiques et impérieuses
dont parlent les contemporains. Ne s'agissait-il point de « sauver
la religion , » toujours menacée par le parti de Ghoiseul, cet an-
teehrist? Naturellement les tantes n'en faisaient pas moins bon vi-
sage à leur nièce : elles l'invitaient à dîner en leur château de Bel-
levue, elles allaient avec la cour à Fontainebleau ; Madame Victoire
sollicitait des places d'ambassade. Madame Adélaïde demandait des
évèchés et des abbayes pour ses bons amis, Madame Sophie osait
réclamer un régiment pour quelque petit écuyer de sa maison, mais
la plus infatigable solliciteuse et quémandeuse était Madame Louise.
« Voici encore une lettre de ma tante Louise, s'écriait souvent Ma-
rie-Antoinette : c'est bien la petite carmélite la plus intrigante qui
existe dans le royaume (2). » Quand on songe que la sœur Thérèse
de Saint-Augustin, à bout de calomnies contre sa nièce, ne fut
pas moins ardente qu'Adélaïde pour la faire renvoyer dans sa fa-
mille, que Maurepas dut se décider à dénoncer au roi l'odieuse
comédie, et que la reine n'ignorait rien de tous ces beaux projets,
on avouera qu'elle n'a pas caractérisé en termes trop vifs la car-
mélite, et que, pour un apôtre de l'antechrist, elle pratiquait assez
bien la plus chrétienne de toutes les vertus, la charité.
Des quatre dernières filles de Louis XV, Sophie mourut la pre-
mière au commencement de mars 1782. Dans une lettre écrite le
lendemain. M"*® de Bombelles, dame d'Elisabeth, racontait que la
princesse avait ime hydropisie de la poitrine. « Elle est morte
étouffée, de la môme mort à peu près que l'impératrice. » On possède
son testament : elle y demande que son corps ne soit pas ouvert,
sinon aux pieds, que des prêtres et des filles de la charité le gar-
dent vingt-quatre heures, qu'il soit ensuite porté à Saint-Denis, sans
pompes ni cérémonies, pour être réuni à ceux de ses père et mère
conune une marque de son respectueux attachement à leur per-
sonne. En 1776, elle avait acquis avec Adélaïde l'un des plus beaux
domaines de Champagne, la terre de Louvois, que Louis XVI érigea
pour ses tantes en duché-pairie : tous les documens relatifs à cette
affaire, qui fut un événement considérable dans la vie de Mesdames,
(i) L*abbé Bandeau, Chronique S0crit» de Paris sous le règne de Louis XVI, dans
U Revue Rétrospective, t. UI, p. 281-385.
(2) M«* Campan, t. lU, p. 89.
TOk' REVtJE DES DEUX flORDS.
sont conservé? aux Archives, adnei queF-deux^petU&'cafaîeGS sus lesf
qaels la princesse a de sa main écrit! lea comptes d& sa macBOtt ror
n'est pas ici le lieu d'insister. QaeIqiies*moÉsd'iiae lettrgjxnnhuiae»,
adressée par Sopfafie' à Louis SVI, ajaulantiuoLderniwtnait^ comme
une douce lueur d'ouire-tombe àpceti» pbyâooomi&'étvaDget nBifjrari
vaguie et fuyante V mais bosne- et tendre': (aNe'soyeapas}effiH|ié^.
mon cher neveu, de toutes^ ee»^ dfesnttâesj; penses. ^arvmn ga-
gnerez encore Beaucoup à ma mort; psnsesL'ausBi, je vousipriev.it
ramitié dont je me suis toujours flattée. que vousf^aviez.pwvrmDi^,
mais plus encore à celle que favais pour v(ms^qui.étaitifaièai\innlhQ.
je vous assure; »
Madame Louise ne survécut guë^er à sa aamff: iiini<iiie;€Btte.Hi0i!i:
Tait affectée plus quil convenait à une tella ohfétâeauae;: eUeUran-
cassait plus que jamais la cour au non du deL, sudvsBt te aM^ds
là petite maréchale de:Mirepoix; elle dénonçait^ au l!autonté? ateic»
Hère les attentats de l'incrédulité,, les outragestà là.rdigi«^laili^-
cence de la presse. De la petite cellule du mdi&atànsfdeâûnti-DeBisb
s^en allaient à chaque heure des^ courriers qui piHlaientiSiirpreacpier
tous les points du noyaume de» exhc»:tatioDa3et.des^aTertiasemeiBt
aux princes de l'église. L'infatigable prieuce lesi caaj^sdiii mut er.
jour d'arrêter les progrès de Vimpiété philosogfaiqite.et^du/ déboiH
dément des mœurs. Ayant peut-ôtre eu vent que tévéque de Glfanp-
mont mollissait au sujet de la stricte observance du naaigEe pendant.
le carême (je dispeut-dtre, car elle avait à.peine; besoin d'«n^t«xt8:
pour faire un sermon) : « Ah! mon père, sfôcsiee^helfe;, aDutBO»!
l'église et l'esprit dé l'égKse; ne vous laissez poiot estratao' à xnut
fausse compassion. L'abstiiience dii carftme une fois lâcfaàa'De&aeDra
plus rétablie : il en a été ainsi de 1* usage dca/omffiu^^.Ii en sem de;
là suppression du. maigre à Glermont comme da celle, des fètar ai
Paris. M. de Beaumont s'est laissé gagner il y x trois mis, et sans
en a ôté quatorze, soua la promesse que la police tiendirait l».nniir>
à l'observation des autres. Tous les abus ont recommencé: aaraat La-.
première année expirée, et hier, fête* des Rois, les. boutiques^ dèr
Paris étaient ouvertes, et l'on criait tout dans les nues, n GUe na
veillait pas d'un œil moins jalous sur la conduite, du clergé: rér
gulier. Les religieux carmes de Charenton étaient déchus de leur
première ferveur; elle obtint un bref' du pape et fit refleurir. daBS*
ce couvent la règle primitive. Quandil'empeiîeun Joseph H, bèas^dB:
Marie-Antoinette, supprima dans ses états cent et quelques monaff»
tères, Madame Louise Ût venir en Fiance! les religieusestaénularisàhS'
des Pays-Bas et reçut à Saint-Denis toute la communauté des car-
mélites de Bruxelles. « Si mon cher neveu impérial me lisait, écrit-
elle à la prieure de Bruxelles, il aurait peut^rêtre envie de me faire
tordre le cou; mais mon neveu de 'France me défendrait, puisqu'il
veut bien tous ouvrir un asile dans son royaume. ^ En effet, le
comte de Vergennes, ministre d'état, avait été mis par Louis Wfl
auxordi^es de sa tante. A cette époque, elle trace d'elle-^môme un
portrait.quî, pour n'être pas flatté, n'en est pas moins exact : « ¥otre
çervanrle est fort petite, grosse tôte, grand front, sourcils noirs,
yeux bleus-gris-brun, nez long et crochu, menton fourchu, grosse
comme une boule et bossue. On dit cep^daat que, depuis qu'elle
est revêtue de l'élégant habit du Carracl,'sa bosse ne parafe. que
peu. » Mais, entre tant de passions qui la consumaient, la plus ar-
dente était-peut-être celle des reliques. Elle avait une soFte d!amour
maladif pour les corps saints : sans trêve m mero^, elle en réclamait
au pape, aux cardinaux^ aux ambassadeurs, à tout le monde. Pour
sainte (Phérëse, il fallut bien se contenter d'un « fragment considé-
rable de chair, » mais quant au commun des saints c'étaient des
corps entiers qu'on lui adressait de tous côtés : le monastère de
Samtr-Denis en était à la lettre encombré. M. de Mao-Mahon, parent
de Julienne de Mac-Melhon , qui, on l'a dit, a%^it été Vange de la
princesse, lui ^t la gracieuseté d'envoyer de Rome un corps de
sainte qu'il mit dans une « caisse à son adresse. » Bien que l'abbé
de Landen n'eût rien négligé pour faire « emballer » la sainte (je
me «ers des expressions de la carmélite), on rannonçatt toujours et
«tle ne paraissait jamais : grande inquiétude à Saint^iyenis ; enfin
sainte Justine arri\'a après six semaines de aéjour « à la douane, )>
encore « le ballot » manqua-t-il d'ôdre ouvert par les douaniers, fort
curieux de savoir ce qri'il neiâermait.
Ceserait même à ce goût pour les reHqmee qu'il conviendrait d'at-
tribuer la cause de la mort tragique, ânmaHj/re de la carmélite.
Le mot ^tait déjà dans l'abbé Proyart, mais on pouvait le prendre
pour une métaphore. Suivant l'opinion des contemporains, c'était
î'édit rayai de novembre 1787, rendant l'état dvil aux protestans,
qui avait aaranoé les jours de Madame Louise : la pureté de la foi
lui semblait mise en péril par te rappel des hérétiques en France.
Que des réprouvés méritasse&t d'ôire traités comme des hommes,
voilà ce qu'il lui répugnait d'admettre. Après avioir consacré sa rie à
la défense de l'église romaine, au triomphe de la plus pure ortho-
doKie ultramontaine, eHe se sentit frappée deux fois à mort par cet
édkt doublement sacrilège, puisque c'était un fils de saint Ijodîs qui
l'avait signé. Elle se rappelait certaine maxime tirée des Ensei^
gnemetuàvi saint poi à son (îls, 'qu'en sa jenmesse elle avait tran-
scrite pour l'avoir toujours présente : « chassez-en (^de TOtre état)
les hérétiques (1)« ))Que les temps étaient changés! La <SŒur Thérèse
(1) Méditations eucharistiques, par Madame Louise de France, dédiées à Madame
Adélaïde (Paris 1789), p. 257. Oe précepte des Enseignemens est authentique.
796 REVUB DES DEUX MONDES.
de Saint-Augustin ayant adressé à son royal neveu une véhém^ite
épltre de huit pages contre les protestans, Louis XVI avait fait à sa
tante une réponse « très dure ; » c'est la douleur qu'elle en avait
ressentie qui l'aurait tuée. Toutefois ses dernières paroles, rappor-
tées par le roi lui-même, auraient moins été d'une sainte que d'une
écuyère; dans les rêves délirans de l'agonie, elle se revit sans doute
avec ses sœurs au milieu des chevaux, des piqueurs et des dûens,
chassant le cerf dans la forêt de Fontainebleau, et elle s'écria :
« Au paradis, vite, vite, au grand galop I » Telle était la version du
xvm* siècle.
Aujourd'hui on n'hésite plus, on affirme tout net que Madame
Louise a été empoisonnée par les ennemis de la religion (1). Elle
sortait du parloir lorsqu'on lui remit un paquet portant ces mots :
« saintes reliques. » Elle déchira une première enveloppe et lut sur
une autre : « reliques du père étemel. » Elle rompit le sceau et
aperçut un gros paquet de cheveux couverts de poudre. Aussitôt
elle se sentit fort mal d'avoir respiré cette poudre, et jeta les a re-
liques » au feu. Tout critique non prévenu ne verrait sans doute
dans cet événement qu'une plaisanterie de mauvais goût : les car-
mélites y ont découvert un empoisonnement, et voilà comment Ma-
dame Louise de France, en religion sœur Thérèse de Saint-Augustin,
mourut martyre de la foi. Inutile d'ajouter que les guérisons de ma-
ladies incurables et autres grâces surnaturelles dues à sa médiation
ont été et sont plus que jamais nombreuses dans les monastères de
l'ordre du Carmel. Quelle martyre ne fait des miracles?
Adélaïde et Victoire restaient seules des filles de Louis XV. Éloi-
gnées de la nouvelle cour, sans pouvoir sur l'esprit, timide et irré-
solu du roi, pénétrées jusqu'au fond de l'âme par le regard froid et
acéré de Marie-Antoinette, elles se consolaient de leur disgrâce en
menant une grande existence à l'Hermitage, à Choisy, à Bellevue.
La foule considérable de prélats, de dames, d'écuyers, de femmes
de chambre, de valets, d'huissiers, d'officiers de toute sorte atta-
chés à leurs maisons, formaient une autre cour de France où du-
chesses, marquises et comtesses possédaient les plus nombreux, les
plus authentiques quartiers de noblesse. Adélaïde avait vu lui échap-
per l'éducation des enfans de France; elle n'avait même pu réussir
à faire donner un régiment de cavalerie à ce comte Louis de Nar-
bonne qui passait pour son fils; elle assistait avec stupeur à la fm
d'un monde, ne sortait de ses noires rêveries que pour remplir Ver-
sailles des éclats prophétiques de sa colère. On la laissait eirer et
vaticiner dans le palais de ses pères, où elle était devenue comme
une étrangère. Elle eut en 1787 plusieurs longues conférences avec
(i) Vi» de la révénnde mère Thérèse de SairU-AugusHn, t. H, p. 303 et tuiv.
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Louis XVI : il en sortait pensif et très sérieux. Un jour, la reine entra
tout à coup : (( Vous n'êtes pas de trop, madame, dit Adélaïde, il est
question de sauver l'honneur du roi, le vôtre, et la nation du dan-
ger qui les menace. »
La bonne princesse Victoire avait des mœurs infiniment plus
douces : elle se promenait dans les allées anglaises du parc de Bel-
levue, elle causait avec ses dames, caressait ses chiens, et s'assou-
pissait légèrement pendant qu'on lui faisait la lecture. Elle avait
aussi une bergerie, une laiterie, ime ferme, une basse-cour, et elle
prenait un plaisir extrême à regarder traire les vaches ou à écouter
le bêlement des agneaux : aussi bien c'était la mode alors. Pourtant,
si elle ne le disait elle-même, on n'imaginerait jamais en quelles
aventures romanesques la poétique du temps jetait une personne
d'aussi grand sens.
«... Vous savez que j^ai passé toute la nuit du jeudi au vendredi
dans le jardin, écrit-elle à la comtesse de Ghastellux le 7 août 1787.
Oh ! que le soleil était beau à son lever, et quel beau temps I Je me
suis couchée cependant à huit heures du matin, après avoir déjeuné
avec une soupe à Toigoon excellente et une tasse de café à la crème.
Je n'ai ressenti aucune incommodité de cette jeunesse. Ohl comme tu
m'aurais grognée! M"** de Mesmes y a été d'une humeur charmante;
je me suis réellement amusée du beau temps, de la belle lune, de Tau-
rore et du beau soleil, ensuite de mes vaches, moutons et volailles, et
du mouvement de tous les ouvriers qui commençaient leur ouvrage gai-
ment... Victoire. »
La révolution fut le coup de tonnerre, précurseur de l'orage, qui,
comme dans les idylles, dispersa moutons, bergers et bergères
jusqu'aux grottes prochaines, mêla le fracas de la foudre aux grêles
sonneries des vaches effarées, et d'une pastorale de Florian fit une
tragédie de Marie-Joseph Ghénier. Les journées d'octobre décidè-
rent Mesdames à quitter la France; elles ne pouvaient qu'aller à
Rome. Dans les conversations de la vicomtesse de Bemis, nièce du
cardinal, elles avaient appris à connaître un peu l'Italie et surtout
la ville sainte; on leur avait vanté la douceur du climat, l'aménité
des caractères, l'agrément de la société. Gomme au bon temps, l'an-
cien abbé de Remis faisait toujours sa cour aux princesses: de Rome
il leur adressait des agnusy des reliques, de superbes chapelets de
jaspe sanguin montés en or; elles savaient avec quelle magnificence,
digne de l'ancienne cour, elles seraient accueillies par le dernier
favori de Madame Infante.
Le récit des troubles très graves que le bruit du départ de Mes-
daines causa en France, leur fuite fundye de BelleMue dans la noit
du 19 février 1701, et les bidisuses scëoes de désordre qui suivirem,
l'agitation des sections de Paris, la lettre du roi à l'assemblée tou^
chant le voyage de ses tantes, le soulèvement des populations sur
leur passage, leur arrestation à Moret, puis à Arnay-Ie^fiuc, le dé-
cret de rassemblée qui leur ^permit d'aller, comme à toute « ci-
toyenne, )) où bon leur semblait, étendraient outre mesure tes
limites de cette étude -purement psydiologique. Tous ces faits
appartiennent bien plus à Tbistoire de ia révoluUon française qu'à
celle des filles de Louis XY ; ils sont trop généraux, partant tcep
vagues, et n'apporteraient aucune lumière sur le caractère des
princesses. Il faut «n dire autant de deux derniers écrits, qui nous
fourniraient quelques reoseignemens, d'ailleiurs dénués de touie
critique (1), sur le séjour de Mesdames à Rome, et sur leur nou-
velle fuite devant l'envahissement de l'Italie entière par les ar-
mées et les idées de la révolution, à Âlbano, à Caserte, dans le
royaume de Naples, à Monfredonia, dans tout le sud de la pénin-
sule; elles s'embarquèrent à Brindisi sur une frégate russe qui les
conduisit à Corfou, puis à Trieste (19 mai 1799).
Les princesses avaient beaucoup souffert pendant cette lamen-
table odyssée, Victoire surtout; elle périssait du même mal que
Sophie, éprouvait de continuelles nausées , sentait venir l'angoisse
suprême. Dix- huit jours après être arrivée à Trieste, elle s'étei-
gnit doucement, ainsi qu'elle avait vécu, ^sans colère ni rancœur. 4u
milieu de sa petite cour d'évêques, de prêtres, de dames et de vieux
gentilshommes qui l'avaient suivie jusqu'au fond de l'Adriatique,
Adélaïde demeurait seule debout comme une statue voilée sur un
sépulcre. Dure et hautaine dans le palais de.Loui3 XIV, possédée du
sombre esprit des voyans au château de Bellev.ue, VeUl^ l'aUiSiété
douloureuse, le désespoir, la h^ine, l'avaient rendu^e Xarouche. £Ue
passa huit mois encore sur la terre aprè3 Victoire, puis ell& di^-
rut; on ne sait rien de ^a nK)i:t qu'ujoe dat^ : 18 févjcier 1800.
i[]U^ SOURY.
(1) Mémoire kisk>rHfiuH M Mnçlanm AMa4^ et Victoire de France, Boavdlc
édition, par M*** T**% Paris ad-v (1803), 2 vol. — Relation du voyage de Mesdames
tantes du roi de Caserte à Trieste, par le comte de Chast^llux, Paris ÎS 16.
L'EMPIRE M5 TSARS
ET EES^ RU^ES
VIT^
m.
LA CASTB SACERDOTALE ET LA EÉPORHB ECCLlS^IASTIQUE. — Lï CLfiRGrK
NOIE ET LE (TLERGÉ BLANC. ~ MOIRES ET P0P1SS.
En Russie, le clergé n'est pas seulement un corps, c'est une
classe; jusqu'à ces derniers temps, ce n'était pas seulement, comme
en France avant la révolution, un dès ordres dé l'état, cViait une
caste fermée, héréditaire. Le rôle de cette caste n'est pas moins
important au point de vue social qu'au point de vue religieux. Outre
son influence directe par ses fonctions, ce clergé, pourvu de famille,
a par ses enfàns, par les hommes qui sortent de son sein, une sé-
rieuse influence sur la société civile. Le. clergé russe, qui furme
une des quatre ou cinq, classes entre lesquelles se divise toute la
nation, se partage lui-même en deux groupes, en deux classes dif-
férentes et souvent rivales : les popes et les moines, le clergé sécu-
lier, paroissial, et le clergé régulier monastique, ou, selon Tijxpres-
sion vulgaire, le clergé blanc et le clergé noir. Cette dèsig[iation ne
répond point à la. différence des costumes. Si les moines sont tou-
jours vêtus de noir, les popes ne le sont pas de blanc; ils rnélent
seulement au noir des couleurs brunes ou foncées. Moines et popes
portent également une longue barbe et de longs cheveux; le prin-
(i) Voyez la Revue des 15 août, 15 septembre, 15 octobre 1873, 15 janvier, 1^^ mars
et 1« mai 1874.
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il
cipal insigne des premiers est le grand voile noir, qu'ils laissent
pendre en arrière sur leur coiffure.
Entre ces deux clergés, la distinction fondamentale est le mariage.
Le clergé noir est voué au célibat, le clergé blanc, celui qui forme
proprement la caste, est marié. Cette opposition, cette sorte de dua-
lisme du sacerdoce se rencontre dans toutes les églises d'Orient,
chez les Orientaux unis à Rome comme chez les autres. Il n'y a,
croyons-nous, d'exception que chez les Grecs melchites de Syrie,
où, selon l'esprit de Rome, le clergé célibataire a fini par évincer
le clergé marié et par le supprimer. Chez quelques peuples ortho-
doxes, on pourrait un jour voir un changement inverse. Dans toutes
ces églises, la tradition réserve l'épiscopat au célibat; c'est là le
principe de la domination du clergé régulier, de la dépendance et
parfois de la jalousie du clergé marié. Partout où près du sacerdoce
ordinaire s'est formée une milice religieuse spéciale, il y a eu des
rivalités entre le gros de l'armée ecclésiastique et ces corps d'élite.
L'église russe, où tout l'avancement, tous les honneurs étaient le
privilège du corps monastique, ne pouvait toujours échapper à de
telles compétitions. L'antagonisme y est d'autant plus naturel
qu'entre les deux fractions du sacerdoce le contraste est plus grand,
et le passage de l'une à l'autre plus difficile. En Russie, le mariage
pour le pope est presque aussi obligatoire que le célibat pour le
moine. Entre l'un et l'autre, la femme est ime barrière qui n'est
renversée que par la mort ou rarement par la séparation volontaire
des deux époux. Chez les deux clergés ainsi séparés, la diversité
des intérêts a produit la diversité des vues et des tendances. Les
divergences sont réelles, elles ne doivent point être exagérées. Le
clergé noir veut maintenir sa domination, le clergé blanc cherche à
s'en affranchir : entre eux, c'est une lutte d'influence, une compéti-
tion sourde, souvent inconsciente, non une hostilité ouverte et dé-
clarée. Du terrain matériel des intérêts et du pouvoir, la rivalité a
naturellement passé dans le domaine spirituel, dans la sphère reli-
gieuse proprement dite. Ces deux clergés sont, par^ leur situation
même, involontairement attirés vers les deux pôles opposés du
christianisme, l'un plus porté vers la tradition et l'autorité, l'autre
vers les innovations et la liberté. Ainsi que nous l'avons montré
dans une de nos précédentes études (1), il y a là pour l'église russe
le cadre de deux partis, il y a là un germe de dualisme qui plus tard
pourrait amener des conflits semblables à ceux du high church et du
low church au sein de l'église anglicane. Cette époque est du reste
encore éloignée, pendant longtemps encore le poids de la tradition
et le besoin d'union en face d'adversaires communs empêcheront
(1) UOrthodoxie orientait et le culte grec en Russie, dans la Revue da i** mars 1874.
toute lutte ouverte, toute scission; pendant longtemps, ces deux
clergés vivront côte à côte sans que le triomphe de l'un soit assez
complet pour amener la suppression de l'autre. De ces deux émules,
Tun est plus important par le pouvoir, par la science, par son rôle
traditionnel, Tautre par le nombre et par son rôle social; l'un a
derrière lui un plus grand passé, l'autre a peut-être devant lui un
plus long avenir. Nous commencerons par le premier, par le plus
élevé, le clergé noir.
I.
Les monastères et les moines ont longtemps tenu une large place
dans l'existence de la Russie; aujourd'hui encore ses vastes couvens
sont les plus remarquables monumens de son histoire. Dans aucun
pays, le rôle des moines n'a été plus considérable; il n'a pas tou-
jours été le môme qu'en Occident. Le monachisme orthodoxe orien-
tal n'a point eu de branches aussi multiples, d'inflorescence aussi
complexe, que le monachisme catholique latin. Au lieu de se ra-
mifier en une foule de congrégations et d'ordres divers, il a gardé
à travers les siècles une simplicité archaïque; il est à beaucoup
d'égards demeuré primitif. Comme toutes choses, l'esprit monas-
tique a eu moins de mobilité, de variété, de fécondité en Orient
qu'en Occident. Les Russes et les Grecs n'ont connu que les pre-
mières phases du monachisme, celles qui chez nous correspondent
à la première moitié du moyen âge, antérieurement à saint Ber-
nard ou au moins à saint Dominique et à saint François. Des deux
grandes directions de la vie religieuse , la vie active et militante,
la vie contemplative et ascétique, les moines d'Orient ont tou-
jours préféré la seconde, sans doute la mieux adaptée à l'esprit
oriental; c'est pour la pénitence et l'ascétisme ou pour la prière et
la méditation que se sont fondés la plupart des couvens ortho-
doxes. Ce n'est ni le besoin de grouper ses forces pour la lutte, ni le
zèle du bien des âmes, c'est l'amour de la retraite, c'est le renonce-
ment au monde et à ses combats qui ont jadis peuplé les couvens de la
Russie. Le moine russe n'avait point en vue telle ou telle branche de
l'activité intellectuelle ou religieuse, telle ou telle œuvre de charité
ou de propagande. Pour lui, l'idéal du religieux est encore l'anachor-
rète du désert; c'est le stylite sur sa colonne ou le gymnosophiste
chrétien, uniquement vêtu de sa longue barbe, que l'on aperçoit sou-
vent dans les peintures des couvens russes; ce sont les saints ense-
velis vivans dans les catacombes de Kief. Les noms des monastères
rappellent la Thébaîde, les plus grands portent celui de laure {lavra)^
les petits celui de skite ou de disert {poustynia). Les catacombes
lOHi m. — 1874. 51
802 REVOB DES DEUX IKMIDESa.
oiu cryptes de quelques ocmyens russesioe sent pointv.aimmB. cdles
de nOcddent, les'tombear âès^rmnrt8;:a!éttit la demeure d'aBÔen
anœfaorëtes retirés^ dans des grottes^ svmteirainesj à* Texemple des
ptoes du désert. Le'goût de la^eidtermherifest'p» encore étemt
dans'le peuple; sirétat n'enaulorifle'plusilaifbDâatioD, lossectaires
dissidens' ^érigent' parfois enoQveidèf'ennitti^esdaDsrd»^
écartées.
Avec de telles tendances, une seule règle monastique^ ^iffiMt;
comrtie en Occident a longtemps suffi le seul ordre de Saint-Be-
noit. En Russie , ainsi que dans tout l'Orient , règne la règle de
saint Basile, dont les dispositions moins précises, moins systéma-
tiques, ne se peuvent comparer aux*siatut90tf^aux constltotion» sa-
vanmient eoonlbnnées de^ lar plbpnrt dte x)râf er oo dès congrëgaUcnK
ciftfaoliques; Cette règle, qui ne fkitt guère'queîpowr les bases de
la vie monastique sans TënBeirer dans d^étroitesobser^aiRes» a reça
vers le ix^sièote de la<m«iD deHiébdone Stodite âe9flK)dIfioatioii&
ou complénvens adinis en un* certain' non^ire de couvens tubks.
Pour la vie religieuse* comme pour la fôi^ latlbisstt n^a^riea ajomé à
ce que Itii' apportèrent' les Grecs :• eile^ n'eut aucun ordre qui Itir
fût propre. Gomme Gheznee^bénédlotins^ lesmenaatërearrusses ont
quelquefois été descolonies et par- suite des' dépendanoes lés-oar
dès autres, mais' de' ce groupement ^ aujourd'hui di^aru n?est sortie
aucune puissante congrégation: Qa vieinonastique a ainsi maiiqaé à
lafbisde variété et- de concentration, de diversité et' d'unité;. Par là
les moines n'ont pu donner à Iïm société' et^ à 1^ civilisation' ni les
mômes secours ni les mômes embarras qu'en Oèoidfent.
Pour avoir été moins-variée; ^influence des- monastères en Rtesie
n'a' pas été moins profonde. Les coûtons ont eu daan^ laibFmatioa
de la nation et de la culture russe un rôle analogue k oetoi des
moines de Saint-Calomban oudé Sainti-Bènott dhnsrEorope catbe-
lique. De mêhfie qu'en Gaulé er en ffennanie, les moines ont été les
pionniers de la civilisation ainsi que»du christianisme : conrertissafit
les tribus barbares et défrichant' les landes ou les fbrôts, ils ont sur
leurs pas attiré la pK^ulation ef la nationalité' russe au fend'dbs-so-
litudesdunord et'de l'est. Là- aussi les cou vens'-onr été Tàsilfe d^
lettres et des connaissances- apportées de Byzance par les moines
grecSi Peu de nos abbayes se pourraient à œt égard comparer à
Petchersfci de Rief, où écrivaient IWestoret^ies premiers anmalistes.
S'il est un pays qui aitélé fWt par les moiiies, c'est là Russie. Les
couvens^ y ont un caractère plus natiowal que partout ailleurs^ Dans
la vie monastiquecommeen toute^clrose, lare*rgion s'est davantage
identifiée avec le peuple. Pendant 'les luttes contre les Tàtars, contre
lœ Lithuaniens et les Polonais^ les monastères ont été le principal
rempart de la nationalité dont, par la diffusion du christianisme, ils
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LA RUSSIE £T LES RC6a£5. 803
avaientété lîun des pr mcipsujc fouiefora. L'histûineile la {lu$6ie rmt
presque toutteatiëre d^nfideWfgrabdQsJat^rétf./iPQtchei^i^ Je cou-
vent des.oataaoœbes des jbords ,du lûoieper, syinJ^oUee etjrâaumeia
première ipérkide ,de Teiustence Datkmale, Tâft>îts{i la iaeoûude* Pe-
toherski personnifie il*Age de.file£, Tcoït8ar$ge<de Moscou. Les^mo-
nustères de JAuesie étaient des âtadeUe3 qui le plus souvent (gap-
deot enoore leurs imursûUes crénelées ; .ce sont les chàteaux-forte^dju
moyen âge russe. Les plus grands sont de vraies villas contenant.de
nonbreusQS iégUses eu chapelles : Tr(tftsa en a iA, Solovetsk 7» Si-
monof et Doiiski(»[ de Moscou 15 ou 6.
'Beaucoup de e^s maisons religieuses réuniseent l'intérêt pitto-
resque à fintérét thiatorique. En Russie comme partout* les moines
ootoboisi les.pk» JMauxaites : les ermitages se sont bâtis au j>0):xl
d'un fleuve ouid'un lac, 'parfois dans mne lie, les cénobites ont oc-
xopé les fpks ^belles clakiëFes des forêts ou 1^ oasis boisées dçs
st^pes. Tioîtsa élève au bofà d'un ravin ses grosses tours de bri-
ques rouges, qui ont arfièié les Polonais, inaUves de Moscou, et
servi d'abri à Pierre le Grand contre les sirelùz en révolte. Dans
ont de nos visites à ceaaneiuaire national, le moine qui nous fai-
eaitvfaire le towr .des nuM» nous montrait par les embrasures l'em-
-plaesment des tentes si 4e8 canons polonais auxquels répondaient
les canons du loenaalèEe (1609^1009). A Petcheridd de Kief, le site
est iplua grandiose, les smvNinirs iplus sombres et plus mystérieux.
iGe cQunrent, qui fut le point de dépi^ de tous les moines russes, le
«Bèioixr deaaints innombrables et •destpremiersttironiquesurs natio-
Qau&9 est construit jsurune des collines de la rive droite du Dniqper;
au pied du monttsièiie, de i'amre côté du|;rand fleuve« s'étend un
paysage aussi plat et aussi vaste que la mer; au-dessous sont les
noires catacombes où vécurent les vieu^^ anachorètes, où leurs corps
reposent deboiut. Dans ces. galeries souterraines, aussi étroites que
celles. des catacombes ramainefs, se presse au matin la foule des pè-
lerins* Dirigés par les i«M)ines^ ils s'y enfoncent en langues files
chacun un cierge à la jqimn:;.de Ja.nicbe .dont ils font leur tombeau
après tan avoir ^t kur demeufe^ les saints asjrëtes murés dans la
paroi tendent une .miin ^desséchée aux baisons 4es fidèles^ D'au-
tres imooaastères A peine na(ÂnsiUi]fôtres,:Sifflooof, Donskoî et Novo-
paski, dont les mmrs ont arrêté les Tatars aux portes de Moscou,
SainMîeorge 4e Novgorod, l'Assomption de Tver, la nouvelle Jé-
rusalem qui, à quelques lieues de Moscou, i^produit les lieux saints
de Palestine, Solovetek,d»r la Mer-Blanche, rappellent aussi deglo-
rieux souvenirs et ;attiiieftt de nombreux pèlerins. Ces sanctuaires
rehaussent aux yeux du peuple les contrées ou les villes qui les pos-
sèdent. Pierre (e Grand,, malgré son peu d'amour des moines , ne
voulut pas laisser sa nouvelle. capitale sans cette sorte de consécra-
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80Â RETUE DES DEUX MONDES.
tion. Pour rattacher à la sainte Russie le sol à demi finnois de sa
ville au nom allemand, le réformateur fit porter de Vladimir à Pé-
tersbourg les reliques du saint Louis russe, d'Alexandre Nevski, qui,
par sa victoire sur les Suédois au bord de la Neva, pouvait sembler
le précurseur du vainqueur de Charles XII, Autour du tombeau du
saint national s'éleva aux portes de la capitale un vaste couvent qui,
pour les richesses et les privilèges, fut mis au rang de Troltsa ei
de Petcherski.
La population de ces cités monastiques n'est plus aujourd'hui ce
qu'elle fut autrefois. Le peuple y afflue encore en pèlerinage, les
moines qui s'y enferment sont relativement en petit nombre; sa-
vent ils semblent n'être plus que les gardiens de ces citadelles re-
ligieuses, jadis habitées par des centaines de moines. La décadence
graduelle du monachisme est déjà indiquée par la répartition géo-
graphique des monastères. A cet égard, une carte de la Russie mo-
nastique serait instructive. Le nombre des couvons est en rapport
non point avec la densité, mais avec l'ancienneté de la population.
La plupart se groupent à l'entour des vieilles capitales ou des
vieilles républiques, de Kief ou de Moscou, de Novgorod ou de
Pskof. Dans les régions de colonisation récente, dans la terre noire
ou les steppes du sud et de l'est, les couvons sont rares. Les Russes
en établissent cependant toujours quelques-uns dans les contrées
nouvellement colonisées, ainsi en Grimée, dans le Caucase et en
Asie. Chaque évécbé en possède au moins un , dont le supérieur
est membre de droit du consistoire diocésain. Il y a aujourd'hui
dans l'empire environ 500 couvons , contenant un peu menus de
6,000 moines, un peu plus de 3,000 religieuses (1). Le petit eut
romain, à la veille de la suppression des moines, en comptait presque
autant. En Russie, le nombre des religieux est, il est vrai, plus que
doublé par celui des frères lais et des novices, mais le total même
n'a rien d'alarmant pour un état de plus de 80 millions de sujets et
pour 60 millions de fidèles. Il n'y a là rien de comparable au spec-
tacle offert naguère par l'Espagne ou l'Italie.
En Russie plus qu'ailleurs peut-être l'âge monastique est à son
déclin. En y conservant plus de prise sur la masse du peuple, la
religion y entraine moins de fidèles dans ses cloîtres que dans b^u-
coup de pays catholiques. Ce n'est pas seulement que les foncions
sociales jadis remplies par les moines ont passé à l'état et aux laï-
ques, c'est qu'en Orient la vie religieuse ne s'est point, comme ch«
nous, successivement adaptée à toutes les évolutions de la société
pour les seconder ou les arrêter; c'est qu'elle ne s'y est point renou-
(1) Selon le compte-rendu du procureur-général du saint-synode pour Tannée «7i
il y ayait en cette année 3S3 couyens d*homnies avec 5,810 moines et 5,617 frères coo-
ve», 140 couyena de femmes avec 3,280 nonnes et 11,258 sceurs converses.
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velée par la charité. En outre les deux grands faits qui dominent
rhistoire ecclésiastique de la Russie moderne, le schisme ou raskol
et l'institution du saint-synode, ont été presque également défavo-
rables aux monastères. Le raskol a éloigné d'eux la portion la plus
fervente du peuple, le synode les a tenus dans une dépendance peu
propice à la vie religieuse, La faveur qu'à son origine le schisme
rencontra dans plusieurs d'entre eux, à Solovetsk par exemple,
amena l'église et l'état à soumettre les couvens à une surveillance
plus sévère, à un joug plus étroit. Leur sourde opposition à la ré-
forme de Pierre le Grand fut une autre cause de leur décadence. Le
pouvoir s'appliqua à diminuer le nombre, la richesse et l'influence de
ces refuges des idées anciennes. Toutes les restrictions qui se peu-
vent apporter à la vie monastique sans abolir les monastères, Pierre
et ses successeurs les imposèrent. Un homme ne peut prononcer de
vœux qu'à trente ans, une femme qu'à quarante. On ne peut entrer
dans le cloître qu'après s'être libéré de toute obligation envers l'é-
tat, la commune ou les particuliers; le moine doit renoncer aux
privilèges de sa classe, à toute propriété immobilière, à tout héri-
tage. Un instant, Biren, le favori protestant d'Elisabeth, ne permit
la prise du voile qu'aux prêtres veufs et aux soldats en congé; les
vocations ne furent admises qu'avec l'autorisation du saint-synode.
En 1742, il y avait encore 732 couvens d'hommes; ils furent réduits
de plus de moitié. On s'attaqua non pas seulement au nombre et aux
biens des moines, mais aussi à leur domination, à leur influence re-
ligieuse. Le règlement spirituel^ tout en les encourageant à l'étude
des Écritures, leur défendit, sous peine de châtimens corporels, de
composer des livres ou d'en tirer des extraits. Il leur fut interdit
d'avoir dans leur cellule encre ou papier sans autorisation de leur
supérieur, attendu, dit le règlement de Pierre le Grand, que rien ne
trouble plus la tranquillité de la vie des moines que leurs insensés
ou inutiles écrits. Les religieux ne durent avoir qu'un encrier com-
mun enchaîné à une des tables du réfectoire et ne s'en servir qu'a-
vec la permission de leur supérieur. C'étaient là de singulières ré-
formes : en cela comme en beaucoup de choses, Pierre le Grand
risquait de compromettre le but par les moyens. Si de semblables
procédés ne pouvaient relever les moines, ils réussirent à leur en-
lever toute influence. Le bas peuple continua seul à regarder les
couvens avec faveur, si ce n'est avec respect. Par un singulier con-
traste, ces moines tant abaissés ont conservé toutes les hautes di-
gnités ecclésiastiques. Le maintien de ce privilège en de telles con-
ditions serait une aberration, s'il s'appliquait réellement à la plèbe
monastique. Ce qui l'explique, c'est que le plus grand nombre des
religieux n'y ont aucune part, qu'il est réservé à une élite qui sou-
vent n'a du moine que le nom et le costume.
de
LA RUSSIE ET LES BUSSES. 8U7
et le moine sans le savoir se réveillant' tonsForé et yétiude l^hadsiitmow.
nastique. Ce fait se passait à racadémie de'MtiBcau, sonsfle xaévto^
poli te Platon, au comm^icenîeiiti dw siècle. Quand; i!» seraiBZttl
authentiques, de pareils traits appartiennent àrun monde déjài ém^
noui. D'ordinaire il n'est pas besoin de tant de ruses ou dfbfTorlB^'
Tamour-propre et les misè^res de la vie du pope suffiseant à dé£aut da
la piété pourfàire prendre rhabit\r8ligieuxaux:8fij6t8<qu'eniflnl6plafi
d'inttérét à en revêtir. Une fb» ses vcBfuxfpronoHoés^.iiBnrdcipIusyfhH**
cile, de plus rapide, que la carrière du séminariste davenu moine; Lai
loi n'admet lès hommes aine vœux moiiastiquesiqo^tceiileran9;;Q0iir
Télëve des académies, la limite légale s'abadsseeàf vii^-oînq a»;;
pour lui, il n^Y a point de noviciat;. SesF études terminéesv. il*^ esti
nommé inspecteur ou professeur de sémiuBire; iLdeTielltreDmlite;8u*
pé^iéu^ ou recteur, et' de fonctions -en fcoictions il peut, parvenir ài
Tépiscopat avant méïne d'avoir atteiiit la maturité; de l'âge;. Gea^gni^
vilégiés arrivent parfois aux hautes dignités sans avoir jamais rnsnéi
la vie du cloître, sans presque y aîvoir vécu. As^propremant parier,,
ce sont moins des religieux que des; prêtres veuôs au célilial. et et
Tabstinence, et ils ne sont comptés comme moines que panoe qir'ea^
Russie le célibat n'est d'ordinaire admis* que aou» Ifëgide^. da ré-
gime monasticpie.
La plèbe des moines a un genre dévie tout différent.. Bonr eme,.
point de carrière, une existence monotonevle plus soufrent: remplie:
de pratiques minutieuses. L'entretien de leurs coirrenso^ le service!
de leurs églises, le chant des longs offlces du rite grec,, voilàda prin-
cipale occupation de leur vie; le travaildes* bras^ ow de la- tête n-y
tient encore qu'une place secondaire. Jusqufài ces- deiTOecsÉ tempa^.
le régime de la communauté était rarre parmi les moine» xmssesv;
plusieurs patriarches ou métropolites s'étaient em vain efforDéSr de:
le répandre. La plupart des cou vens étaient une néunion d/hoannes^
vivant sous le même toit sans pour celaivivre en commun. On priait,
ensemble, d'ordinaire on mangeait ^semblevmai&cbacun^avait.soni
pécule, sa part des revenus du monastère-, et en disposait i ài soni
gré. Aujourd'hui le saint-synode a l'intention d'introduire dan&tou9>
les monastères le régime de la communauté avec une discipline pkis
sévère. C'est l'autorité ecclésiastique centrale; et. par suite le gour
vernement, que regarde la réforme monastique. Les ccutYcna en
Russie ne sont point des établissemens- particuliers : c'est une instii-*
tution nationale, une sorte de service public. Dans un. gouverne:*»
ment autocratique, de pareilles associations^ nie peuvent vivce qu'ai
la coiidiltftn d'accepter la tutelle guuvernemeuiale.. Ile là. en partie
Tabrogation des couvens des autres cuitest Comme l'église domi-
nante, la vie monastique a été sountise par le pgavoir à la régle-
mentation bureaucratique. Loin d'être» comme en Occident, de libres
corporations plus ou moins indépendantes de Tautorité ecclésiasti-
que ordinaire, les couvens russes ont perdu le droit de nommer
leurs supérieurs. Ils sont placés sous l'absolue domination du saint-
synode; sans l'autorisation synodale, on ne peut fonder un couvent;
sans elle, on ne peut admettre un novice à prononcer ses vœux.
Jusqu'à la réforme actuelle, c'est le synode qui nommait à toutes
les dignités monastiques. Les postes d'bégoumène ou d'archiman-
drite étaient devenus conune des grades et des degrés de la car-
rière ecclésiastique. Les monastères étaient souvent donnés à des
évoques ou à des aspirans à l'épiscopat; de là un ordre de choses
qui n'était pas sans analogie avec les bénéfices et les commandes de
l'ancienne France. La réforme projetée doit mettre fin à ce r^me.
En soumettant les monastères à une vie plus sévère, il est question
d'y introduû'e une administration plus libérale : en appliquant à la
plupart des couvens le régime de la communauté, on parle de res-
tituer aux religieux l'élection de leurs supérieurs. Dne telle mesure
ferait honneur à l'église et au gouvernement, elle serait en harmo-
nie avec les grandes réformes du règne d'Alexandre II. Comme
toutes les classes de la nation, les moines y retrouveraient sous
l'autorité publique une partie du self-govemmeni qui est l'âme des
institutions monastiques. Reste à savoir si une telle innovation est
assez en rapport avec la constitution actuelle de l'église et de l'état
pour être sincèrement pratiquée et réellement profiter aux monas-
tères et au clergé.
Les couvens russes sont officiellement divisés en deux catégories,
les couvens ordinaires ou subventionnés et les couvens extraordi-
naires, qui ne touchent rien de l'état. Les premiers sont les plus con-
sidérables et les plus nombreux : la subvention qu'ils reçoivent du
gouvernement est une indemnité pour les biens dont ils ont jadis
été dépouillés. Dans ces monastères, la loi détermine le nombre des
moines; ils se partagent en trois classes, en dehors desquelles sont
encore les plus illustres monastère de l'empire. Quatre ont reçu
l'antique nom de laure : ce sont les trois grands sanctuaires des trois
âges de la Russie, Petcherski de Kief, Troïtsa au nord de Moscou et
Alexandre Nevski à Pétersbourg , enfin Potchaïef en Yolhynie, le
principal monastère des Grecs unis ou Ruthènes. Au-dessous des
laures, qui d'ordinaire dépendent du métropolite voisin et lui ser-
vent de résidence, viennent sept ou huit maisons portant le titre de
stavropigies : ce sont les seules dont les supérieurs doivent rester à
la nomination du saint-synode. Après les stavropigies^ qui compren-
nent les plus vastes monastères de la banlieue de Moscou, se placent
les couvens de première classe, qui comptent encore de célèbres
sanctuaires comme Saint-George de Novgorod. Le nombre des moines
est généralement en rapport avec le rang du monastère. Dans les
jua stuooAJb &x mjoo nuoojCio»
laures, le chifire légal est d'envii-on 100 religieux, les novices et les
frères lais non compris, ce qui double en réalité l'effectif monas-
tique. Dans les stavropigies et les couvens de premier rang, le
maximum légal descendait à 33 professes. D'après la réforme en
projet, la limitation du nombre des moines serait abandonnée pour
les couvens des campagnes et pour les principaux des villes. Dans
les autres, le nombre des religieux serait restreint de manière à ne
plus garder que ce qui est nécessaire au culte. Les couvens de
1'* classe n'auraient plus que 18 moines, ceux de 2« 18, ceux de
3* 10. Le but de cette réforme est, en diminuant la population des
monastères, d'en alléger le budget. Les maisons religieuses étant
astreintes au régime de la communauté, l'excédant de leurs reve-
nus serait employé à l'augmentation du temporel des évêques, en
secours aux pauvres du clergé, à la création d'hospices ou d'écoles.
On entend encore en Russie parler des richesses des couvens : il
faut savoir ce qi^ sont ces richesses. Les monastères russes ont
perdu la plupart de leurs terres, ils ont conservé les objets mobi-
liers, les présens, les ex-votOy amoncelés dans leur sein depuis des
siècles. Rien en Italie ou en Espagne ne peut plus donner une idée
de ces splendeurs; l'or et l'argent revêtent les châsses des saints et
y iconostase de l'autel, les perles et les pierreries couvrent les ome-
mens sacrés et les images. A Troïtsa, dans la sacristie ou vestiaire
{ritsina)^ on a de tous ces dons sans emploi, joyaux, vases précieux,
étoffes tissées d'or et de perles, objets d'art de toute sorte, formé un
musée qui en Europe n'a d'autre rival que la sacristie patriarcale
de Moscou. Outre ce trésor, les caves de Troïtsa contiennent encore,
dit-on, des amas de perles et de gemmes non montées. Ces richesses
incomparables appartiennent aux images et aux églises : les moines
n'en èont que les gardiens, et peuvent vivre pauvres au milieu d'elles.
Jadis les couvens possédaient de vastes domaines : les terres et les
villages s'étaient accumulés dans leurs mains aussi bien que les
pierres et les métaux précieux. Dans la sainte Russie comme par-
tout, l'état dut de bonne heure chercher à contenir l'extension des
biens ecclésiastiques. Les derniers princes de la maison de Rurik
avaient déjà posé des bornes à la propriété monastique. Le tsar
Alexis en retira l'administration aux couvens, Pierre le Grand en re-
tint une partie des revenus, Catherine II s'en fit concéder l'abandon
par le clergé. Les biens incamérés par la tsarine en 176& comptaient
près d'un million d'âmes, les femmes non comprises, selon le sys-
tème de dénombrement russe. Les deux tiers appartenaient aux
moines : Troïtsa seul avait 100,000 paysans mâles. Les villages des
couvens leur furent enlevés; on leur laissa des biens sans serfs, des
moulins et quelques terres labourables, des prairies ou pâturages,
des étangs et des pêcheries, surtout des forêts. La faculté de recevoir
oogle
.dfis dons ou des Içg8 leur ayant été laissée, ou 1* autorisation leur en
•ayaat été souvent accordée,. plusieurs couvons sont redevenus j>eo-
q[)riélaires .de vastes immeubles. Ge sont ces débris de leur ancienoe
iortune ou ces .récentes itCquisiâoRs dont beaucoup de Jtusses vou-
draient enlever aux monastèn'es.la jouissance pour en faire profiter
Jabienfaisance .ou rinstruction publique. L'omploi des^bieos ou des
tiessouFoefi des ceuvens n'était .pas Jusqu'ici à l'abri de tout re-
proche. La distribution en était inégale, une part démesurée était
somment attribuée au supérieur aux dépens des moines. A Saint-
George de Noygai-od, Tarchimandrite touche, assure-t-on, 8,000 rou-
bles (22^000 (francs). Dans d'autres couvens de première classe, les
iseivsnusidu ^supérieur dépassaient le double et le tniple Ce cette
•somme. C'est à ces inégalités que doit remédier la réforme en prépa-
j»liim.au.pro(k.de6 monastères en mdme temps que du public.
Les hkeasqai leur ont'été laissés et .la subvention qu'en échange
des autires kur alloue rétat>ne formentd'ordinaire que la moindre
partie ^das .ressources des • couvens. Ils onx conServé la poncipale
iuranchedosnevânjus monastiques, les oirrande&. Les moines se sont
mminl^Dus sn possession de la, plupart des reliques et des images
imiraouleuses de la Russie. Ge double avantage attire de tous côtés
à ieuESi églises des pèlerins et dôs.aun^ônes. Le pèlerinage est en-
core «en gnand honneur cbez le peuple russe : c'est un des traits de
.sesimœurs.quirapfatellentle plus l'Orient et le moyen âge. Il est.peu
idepayaansiqui n'iaient.l'ambiiion de visiter Troïtsa ou Petcherski :
^ enfaîestine môme, les pèlerins russes sont plus nombreux q\ie tous
oeuxides autres inattmis ensemble. A certaines époques., il part
id'Qdfissa pour Jaffa «ou le Carmel, ou pour le mont Âtbos, des ba-
tBMuoL ipresque .uniquenient chargés de .mougikâ. Les lois qui l'en-
.cfafiiînent.àilaiterre etrà la commune imettent seules des bornes au
goût du paysan pour les pieux voyages. Aucune distance ne l'ef-
iraie : on ta vu ^s femmes et des .vieillards, auxquels les règle-
mens Tendsnt d'absence moins difficile qu'aux jeunes gens, aller
ainsi il pied de .Sibérie à Kief, et des bords du Don ou du Dnieper
A oeux'de la iM«r-£laiicbe. Dans les grands sanctuaires, à Troitsa et
à -Petcherski, les pèlerins se comptent annuellement par centaines
de nmille, qni»tousi>rûlent un cierge «t laissent une obole. Lors de
certaines fêtes, ces agglomérations d!bommes deviennent même un
danger pour 'la santé publique, et Gomme dans les grands pèlerin
•nages de l'Jnde, de la Pense ou de l'Antbie, le choléra semble avoir
parfois pris son point de départ en Europe, à Kief, parmi les |^_
lerins.
£a dehors lie ces grands pèlerinages, il est peu de teawens cjul
n'attirent des visiteurs aux pieds d'une image vénérée : si tous ne
peuvent venir à elle, l'hnage va aurdevant des fidèles. Les Vierges
LA BUSSIE ET LES RUSSE*.. 811
miraculeuses dont chaque monastère est là demeure font chaque an-
née des^ tournées dans les cacmpagnes voisines^ Conduites par. les
meinesy elles vont en procession de village en viU^g^, On se. presse
sur leur chemin, on se dispute l'honneur de les bîâser, de les por-
ter, de lesi hébergée la nuit. C'est là pour les- meines l'occasion
d'abondantes collectes. Gbe^ le peuple russe, si passionné pour les
images,. il en est dont la propriété suffît à la fortune d'un- couvent.
Il n'est pas de voyageur qui n'ait remarquée Moscou une petite
chapelle adossée à la principale ponte de l&P/ar6-£oii^^, la. place
qui sépare le Kremlin, du bazar. Cette chapelle,, devant laquelle, peu
de Russes passent sans se signer, contient l'image de Notre-Dame
d'Ibérie, une des plus vénérées de Moscou. Comme à Rome leBam^
bina dé VAra-Cœli, la. Vierge d'Ibérie va. parfois visiter les malades
à domicile, et possède à cet e(Iet chevaux et voitures*. Cette image
rapporte, dit-on, 250,000 francs par im : une partie est prélevée
par le métropolitain,, le reste revient au couvent propriétaiiie de
l'icône. Les reliquesr et les images miraculeuses sont pour le clergé
noir une sorte de monopole; il ne souffre paa volontiers qia'en cette
matiëie de simples p(^es lui fassent concurrence.. De. ee double
avantage, les^ oouveos en tirent, un autre, presque égal^nent lucratifs.
Les Russes aiment à se construire dest tombes auprès! du tombeau
des* 9sints,.et,Ja^modeaj^anti suivi. la piété, les monastërestsontde^
valus les Ueux de sépulture les. plus aristocratiques ^ lies plus en
vogue* Longtemps ohj Russie comme en. Occident,, ce: fut! peur les
princes et 1^ boaars une coutume de prendre., à l'apptiocher de la
mort, l'habit monastique,, et de se faire en tenter dans les monas-
tères. Aujourd'hui les habitans de Pétersbourg se disputent à prix
d^or une place dans le cimetière de Saint-Âlexandre; Nevski, ou à.
sou défaut dans celui du couvent de SaintnSecge, pcès de Strelna^.
au bord du golfe deFinlaude.,
Dans beaucoup de couvens, les moiâes semblent n'avoir d'autre
mission que d'être des gardiens de reliques et dîimages, ou. des colr-
lecteurs d'aumônes. Leur principal travail est. souvent de donner à
leurs offices une msgesté particulière. Ils. y mettent parfois beaur
coup d'art; quelques monastères, comme Saint-Sei^e de Stcelua,
sont célèbres par leurschants, ce qui n'est pas unpetit mérite, dans
un pays où la musique sacrée est en grand, honneur,, où. elle est
demeurée entièrement distincte de La musique pnofane^ et possède
encore ses compositeurs spéciaux. Ailleurs les religieux; onty selou
les traditions byzsmtines, à côté des écoles de cbazit, conservé des
ateiia*s de peinture^ ailleurs encore ils pratiquent une des vieilles
occupations monastiques , la. copie des livres : seul^nent llimprir-
merie a remplacé les manuscrits. Les presses de Petcberski de Kief
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fournissent un grand nombre de ces livres liturgiques slavons qui
pénètrent jusque parmi les Slaves de la Turquie. Quelques monas-
tères doivent à leur position des occupations spéciales : Solovetsk,
placé dans une île de la Mer-Blanche, a des moines matins et trans-
porte ses pèlerins sur ses propres bateaux à vapeur. Les grandes
laures sont le siège des académies ecclésiastiques; beaucoup de cou-
vens possèdent des écoles, quelques-uns des hôpitaux. S'ils ne ren-
dent pas toujours à la société des services immédiats, on voit que les
monastères russes ne sont pas toujours oisifs et inutiles. L'opinion
forcera l'église et l'état à être pour eux de plus en plus exigeans,
si toutefois on laisse subsister assez de moines pour leur permettre
des loisirs en dehors du service du culte.
Nous ne dirons que quelques mots des couvens de femmes. Moins
nombreux que les couvens d'hommes, ils sont d'ordinaire plus peu-
plés : au premier abord, les statistiques oflicielles semblent indiquer
deux fois moins de religieuses que de religieux; à y bien regarder,
on voit que dans les cloîtres le nombre des femmes égale et dépasse
celui des hommes. La loi ne les admettant aux vœux monastiques
qu'à quarante ans , la statistique ne compte comme religieuses que
les filles ayant dépassé cet âge. Les règlemens qui interdisent
aux jeunes filles la profession monastique ne leur défendent pas
l'entrée du cloître. Elles y vivent comme novices ou aspirantes
et restent libres de rentrer dans le monde et de s'y marier. Beau-
coup, préférant cette liberté, vieillissent au couvent sans faire de
vœux. Ces novices ou sœurs laies sont ainsi plus nombreuses que
les religieuses professes dont elles partagent la vie. Il peut sembler
bizarre d'exiger pour des vœux monastiques quarante ans d'un sexe
alors qu'on n'en demande que trente à, l'autre. Indépendamment
du désir de laisser la vie de famille toujours ouverte aux jeunes
filles, il y a là vis-à-vis de la femme, de ses engouemens et de sa
mobilité, une précaution d'autant moins excessive que l'église or-
thodoxe n'a point de couvens admettant des vœux temporaires.
L'état y supplée en imposant un long noviciat; c'est pour des rai-
sons semblables que dans l'église catholique la cour de Rome
accorde aujourd'hui plus difficilement son approbation aux congré-
gations de femmes qui exigent des vœux perpétuels.
Par leur défaut de spécialité et de groupement, les couvens russes
des deux sexes ont une naturelle analogie; par leur composition et
leur mode de recrutement, ils présentent un remarquable contraste.
Le clergé, qui fournit plus de la moitié des moines, ne donne guère
que le demi-quart des religieuses. La noblesse et les classes libé-
rales apportent aux couvens de filles un contingent presque aussi
élevé que celui des familles sacerdotales. La raison en est simple :
LA RUSSIE ET LES RUSSES. 813
pour les filles du clergé comme pour les autres, le monastère n'est
qu'une retraite; pour les fils de popes, c'est une carrière. En tenant
compte de cette différence, on voit qu'en Russie, comme partout de
nos jours, c'est sur les femmes que le cloître exerce le plus d'at-
traction. Dans les couvons de femmes comme dans ceux d'hommes,
la Russie compte peu de maisons entièrement occupées du soin des
pauvres, des malades, des vieillards, des enfans. Cet admirable es-
sor de la charité, qui dans l'église catholique, en France particuliè-
rement, a rajeuni la profession religieuse et l'a sous tant de formes
adaptée à toutes les misères humaines, ce mouvement de fraternité
chrétienne, qui est une des plus pures gloires de notre siècle et de
notre pays, n'a encore qu'effleuré l'église orthodoxe de Russie. Déjà
cependant se manifeste chez elle une sorte de pieuse contagion. Les
religieuses se sont toujours dans leur intérieur occupées d'œuvres de
charité. En outre il y a déjà des sœurs vouées au soin des malades
et des pauvres; en général, elles ne sont pas regardées comme des
religieuses, ce titre étant réservé aux femmes qui mènent l'ancienne
vie monastique. Il s'est même formé quelques congrégations chari-
tables spéciales, par exemple les sœurs de Johann Illinsky à Mos-
cou. Comme tout en Russie doit commencer avec un but patriotique
et national et sous la protection du pouvoir, ces sœurs, placées sous
le patronage de l'impératrice, ont été instituées pour soigner les
blessés militaires , et en temps de paix les malades des hôpitaux.
Ce mouvement charitable pourra s'étendre, et, pour les femmes au
moins, renouveler en partie la vie religieuse. Les lois ou les habitudes
et la réglementation bureaucratique de l'église ne peuvent laisser
à la charité chrétienne la même spontanéité, ta même latitude, par-
tant la même variété et la même fécondité qu'en Occident. En cela
comme en toutes choses, rien d'important ne peut se faire en Russie
sans l'initiative de l'autorité laïque et ecclésiastique. Avec elle ce-
pendant beaucoup de bien se pourrait faire, d'autant plus que, par
ses penchans affectueux , aucun peuple n'est plus que le peuple
russe naturellement propre aux œuvres secourables. Quant à la part
qu'en d'autres contrées les couvens ont récemment prise à l'ensei-
gnement, il est douteux que les pays catholiques trouvent de long-
temps de ce côté des imitateurs en Russie. Le gouvernement encou-
rage la fondation d'écoles dans les monastères, il est peu disposera
laisser s'établir des congrégations d'hommes ou de femmes pouvant
donner à la nation une éducation animée d'un esprit particulier.
A côté ou au'-desfsous du clctrgé noirr se tfoove le- clergé Uaiie, le
clergé séculier ei marié. C'est lui qui, à proprement parler, form^
cette classe sîBtcerdotale quiijttsqu'à^ces dernières année» était une
coiporation héréditaire,. une Vraie oattte: fenftéei tiiie sort^ de tribu
vouée au service de l'autel. Ce sioguliefr système, s'était éis^ll pen.
à peu : le lévitisme était la oonséquenoe du ser%«ige et de laoon-
stitutien de la société civile* Le serf> lié- à< la' terre ne pouvait efl*
tmr dans l'était ecd'ésiastique sans frustrer son^ seigdeur; le noble,
propriétaire de serfs, ne pouvait devenir prêtre sans^ renoncer à- ses
serft 6t> aux privilèges de sa classe. DIan» dé telles conditions,, le re-
crutement du clergé ne pouvait se faire que pttr lui-niéffie^ Il dut y
avoir une classe attachée à' l'autd^ comme il y en avait- une attikcbée
à la terre. C'^t ce qui advint; les fils de popes furent obligée de
fréquenter les écoles destinées à Ir prépanatioti du» clergé, et les
emplois ecclésiastiques furent réservés aux élèves de ceséooles. La^
couttune ayamt rendu le mariage dcfs^ popes obligaume, il fiUl^t
lemr assurer des femmes, è leurs: ^les iU fallait assurer un établisse*
ment. Les filles de popes furenti destinées aux olercs^ et les clercs
aux filles de popes. AtixiflUes comme aux.fils du.clërgé> U fallut une
autorisation spéciale poursoitir de la olasse sacerdotale et se ma^
rier en dehors d^elle. Ain^ par le fiait mèmia: des besoins de la so-
ciété, le clergé rosse^avea ses fennnes et ses eofan», se trouva
constitué en vérita^ble caste. Bn dédommagemeiit de cette sorte de
servitude sacrée, il reçut certainst avsmtage»:. on le compta «a
nombre des classes privilégiées. Il fiit exempt du. service militaiie^.
exempt des impôts personnels^ exempt de ohâtimens^corporels^.pré'
cieusçs prérogatives, si dles avaientr tbojrois été respectées- Cette
constitution du clergé tenait à Tétait de cboses^ sorti* du servage, elle
devait cesser avec lui. En ISOA:» trois aoas après h^. loi d'émancipa-
tion des serfs, Tempereur Al exairdreliiabrogeaf la voaste sacerdotale;
l'accès du sanctuaire fut ouvert àiteutes les". olasses, et toutes les
carrières furent ouvertes aux enfacs du dergé;.. Celle émancipation
du corps ecclésiastique e|t.une'dbsngr«iâe8nréfbmies d^un règne qui
en compte tant ; elle n'entrera vrawnemi dans le domaâiie des faita,
elle ne produira ses oonséquene^ss que :âanliiUttteBfips asseï; éloignée
Si la loi permet au clergé de:^se reoruterr en: dehors .de lui-môme, les
mœurs le lui rendent encore difficile. Tant que les autres classes de
la nation, le noble, le marchand, le paysan, seront, par leur éduca-
tion ou par des liens civils, retenus en dehors du sacerdoce » le
clergé restera dans le peuple une classe à part.
La GQiiâtitnticm/lévitiqiiejâu clergé d'avait.ainailéià desiiabitades
qui Depeuuent(jt0imi!âttiei€a:quefa]UQS années. A Jaiftvâurjde.UI^
redite du fiagoerdoce, ten&it ià /ScéliaJdlir rhâréflité ides fooxuiûûs» fit
des »Bnplois ecclésiastiquttSL Le pope cborchaLt jiaturéllemeiit ^
transmettre sa paroisse à Tun de ses enfans ; la cure du père élait
l'héritage du ifite, plos^sduwentieUe létait la .dot de iladQlle. Lespa-
ixHsses tendaient aioai il devenir une sorle de'fiefqfirivé, de pm-
priété'destprètres.Ils'entfelluttde peuque lecle^géneselfit recon-
naltre oe drcit de succession:: 'plusieurs des principaux prélats de >la
Russie «n combattirent vainement l'exercice au XTin^Biëcle (1). La
coutume était pour les préteotions. du clergé. IVordinaire^pour en-
trer en possession d!uBe omna, le oandidat devait épouser une des
filles de son pirédécesseur.nsoiltQU retiré; ie pins £ouiv»nt Tévêque
ne le nommait qu'àccatteioandiliim. U y :aYatt:poiiri cela .deux sai-
sons. En perdant son ichef,.la fismlUetjd'am pope tondstii; le j)lus
souvent à kdhaige de iréglnet eit.de l'état, qui s-'en Aédiscgoaient
volontiers sur' le nottveiiixiiré.£asuitB peu deipreshytères ^pane-
naient à la commune^Duà'J^église; ily avaîtiun cbamp .itlTecté .aux
besoins du pope, mâis.hLimaisonrqu'il ty construisait i était :Son i^ien,
elle faîsaiupartie de sa isuccesscon; pour en :prend(e ipossession, le
nouveau^yenu devait se'mettre'd'jaccord'avesc k famille de son pré-
décesseur et (lui proposer ;ud dédonunageatent. L'arrangement le
plus -simple était, lentenitant dans ila .maisoa, d'entcer dans la ia-
. mille . Le second imariage étant interdit aux femmes île popes< comme
•aux popes eux-mêmes, et, ^oeux-ni ne poumnt épouser cpi'june
vierge, il n'y avaitipointà^BODger à orne union avec: la- jveuve du dé-
funt. C'était donc par^unimariegeavecune des filles et une.pension
à la veuve ou laux autres «enfans que .se réglait le; plus «souvent la
transmission des aires. On évitait ainsi les querelhs et ias procès,
et, pour y couper court, l'aiatorité. avait .enfiOui::agé ce;genre de so-
lution. Les séminaristesm'étant promus.au sacecdoae qu'après leur
'mariage, c'étaitavant lem*>oiidination' qu'ils devaientfS'assufer.d' une
fiancée en même temps ^ae<d'une parcmse. Aussi le principal but
des jeunes gens désireux d'entrer dans le clergé séculier était-il de
cbercber une faéritière;doiirt la main kur pût apporter une église. La
coutume d'arriver auxcures par un mariage ou un marché était si
générale qu'il a fallu une ioi pour .défendre d'en! faire une obliga-
tion. Ce n'est qu'en 18C7 qu'il a été interdit d'exiger pour la colla
iion d'une cure que le candidat entrât dans la famille de son prédé-
cesseur ou lui servit une pension. Cette loi est excelknte; elle ne
(i) Voyez Ht' Philarète de Tdienugof, ist^ma rousskoï ttÉrh/i , y' période iVAd-
wnistration ecclésiastique, 3° la Hiérarchie et les éparchies»
Ûe
suffit point à changer d*un coup des habitudes séculaires. Pour que
la collation des cures cesse d'être compliquée d'affaires de mariage
et de succession, il faut mettre les veuves et les orphelins du clergé
à Tabri du besoin, il faut assurer à chaque pope une demeure pa-
roissiale.
L'hérédité ne s'était pas seulement introduite dans les fonctiœis
de curé et de prêtre, elle était descendue jusqu'aux derniers em-
plois de l'église. La classe sacerdotale comprend non pas seulement
les prêtres et les diacres ayant reçu les ordres, mais aussi les chan-
tres, les sacristains, les bedeaux, les sonneurs , tous les employés
et tous les serviteurs de l'église. Le clergé compte en Russie environ
600,000 âmes (1) ; sur ce nombre, les hommes en service actif, les
prêtre^ en particulier sont peu nombreux. Le clergé blanc est en-
core moins homogène que le clergé noir ; il se divise en trois ou
quatre clergés dont chacun forme une classe dans la classe, une
sorte de sous-caste séparée des autres par le genre de vie ou l'édu-
cation, et en général ne se mariant que dans son propre sein. C'est
d'abord le prêtre, vulgairement appelé pope; les paroisses ordi-
naireâ en ont un, les plus importantes deux. Il y en avait en 1872
37,600, dont 1,160 portant le titre d'archiprêtres. C'est ensuite le
diacre, qui assiste le prêtre dans les cérémonies et peut le suppléer
dans quelques-unes, ainsi dans les enterremens; chez lui, la qua-
lité la plus prisée est une belle voix de basse. Comme il n'est point
essentiel à la liturgie, toutes les églises n'en ont pas, et les pa-
roisses qui en possèdent en ont moins que de prêtres. On en compte
13,250. Us étaient deux ou trois milliers de plus il y a trente ans;
cette diminution montre dans l'église une tendance à l'économie et
à la simplification du culte. Ensuite viennent le sacristain et le be-
deau, le chantre ou le sonneur, les assistans du culte ou serviteurs
de réglfse. Ce bas clergé correspond aux ordres mineurs de l'église
latine, et en exerce les anciennes fonctions au lieu de les abandon-
ner à des mercenaires laïques. La plupart des paroisses ont deux de
ces assistans; selon le procureur du saint-synode, ils étaient 58,866
en 1872.
Les trois clergés entre lesquels se partage la classe sacerdotale
sont jusqu'à présent demeurés très distincts. Au lieu d'être les
degrés successifs d'une même carrière tour à tour parcourue par
le même homme, les ordres mineurs, le diaconat et la prêtrise res-
taient d'ordinaire isolés, exercés pour la vie par des clercs &pé^
ciaux. Le diacre demeurait diacre , comme le pope demeurait pope,
(1) 580,000 en Europe, : uoins la région du Caucase, — StatistUcheschi Vrémenmk,
1871.
LA BUSSIE ET LES RUSSES. 817
et Tun n'avait guère plus de chance de s'élever à la prêtrise que
l'autre à l'épiscopat; grâce à Tintroduction de l'hérédité, les géné-
rations étaient même souvent rivées au même degré de la hiérar-
chie. Entre ces familles cléricales vivant côte à côte dans la même
paroisse, il y a peu d'alliances. Chaque classe se marie dans son
propre sein : sacristain , diacre ou pope épouse la fille d'un de ses
pareils. Il est rare que l'un ou l'autre s'élève au-dessus ou des-
cende au-dessous de son rang; souvent même il ne suffisait point
pour une union entre deux familles sacerdotales qu'elles eussent le
même titre hiérarchique, il fallait qu'il y eût entre elles une cer-
taine parité de situation. Pour l'éducation comme pour l'aisance, le
pope des villes est d'ordinaire bien au-dessus des popes des campa-
gnes; aussi y a-t-il peu d'alliances de famille entre le clergé rural et
le clergé citadin. L'élite du clergé blanc est formée des protopopes ou
archiprêtres, premiers prêtres d'une paroisse qui en a plusieurs. Ces
prôtopopes sont souvent chargés des fonctions de blagolchinnye ^
sorte de doyens ou inspecteurs du clergé paroissial. Un arcbiprètre
marié peut monter au plus haut emploi où puisse être appelé Té-
vèque, à un siège dans le saint -synode. Entre ces sommités du
clergé blanc et le pope ou diacre des campagnes, il y a ainsi un in-
tervalle presque égal à la distance qui, dans le clergé noir,. sépare
le moine revêtu de la dignité épiscopale du novice réservé aux plus
humbles services du couvent.
Dans le clergé marié comme dans le clergé célibataire, l'intelli-
gence et le travail ne sont point étrangers à cette diversité de des-
tinées. Aux plus mauvais jours de l'hérédité et de la routine, le
niérite avait encore sa part dans la répartition des emplois ecclé-
siastiques. Pour la prêtrise et le diaconat, il y a une gradation de
connaissances et d'examens. On n'arrive au sacerdoce qu'en passant
par deux ou trois épreuves successives; le candidat qui s'arrête à la
première est relégué dans le diaconat, celui qui n'a pu obtenir au-
cun diplôme n'a, pour conserver les privilèges du clergé et n'être
point pris comme soldat, d'autre refuge qu'une place de chantre ou
de sacristain. Les emplois ecclésiastiques se trouvent ainsi mis à une
sorte de concours. Les écoles du clergé sont partagées en trois ca-
tégories : écoles de paroisse et de district, séminaires et académies,
correspondant à peu près à nos trois d^és d'instruction primaire,
secondaire et supérieure. Les clercs inférieurs sortent des écoles
élémentaires, le plus grand nombre des popes des séminaires diocé-
sains, et l'élite des deux clergés des quatre académies qui tiennent
lieu de facultés de théologie. De ces académies, les trois plus an-
ciennes sont près des trois métropolites de Pétersbourg, de Mos-
cou et de Kief , la quatrième est à Kazan aux confins du monde
Tom in. — 1874* 52
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SIS RSf^B DBS DBVX iC0IQ>E6«
mosulman. Toutes ces écoles soBt, comme Tëglise ^o-nème, forte-
ment centralisées; à leur tète est la direction centrale de rimtrme^
tien ecclêsiastiqucj administration dépendante du synode et de son
Iwtit procureur. Dans son séminaire, conmie dans son conststoîre^
Téréque est sous la surreillance de l'autorité synodale, et le clecgé
sous la tutelle de l'état.
L'enseignement des séminaires russes n'est point ce qu'oe se
figure à l'étranger* En peu de pays, les connaissances demandées
8u clergé sont aussi variées : c'est ié slayon liturgique, puis le lalin
et le grec, puis les élémens de rbâ[)reu , sans lequel il ne peut y
avoir d'exégèse biblique. L'élève n'est point borné aux langues an-
ciennes et aux lettres sacrées : une langue vivante, le français ou
l'allemand à son choix, doit lui ouvrir l'accès du nronde moderne et
les sources des cultes dissideas. Dans ces programmes, les lettres
ne font pas tort aux sciences, ni les études Uiéoriques aux études
pratiques. A la géométrie, à l'algèbre, à la physique, s'ajoute pour
le futur curé un peu de botanique, d'économie rurale et parfoia
même de médecine. Le tout est couronné par l'histoire, la ^îloao-
pbie, k tbét^ogie, dont chaque branche a son enseigœment spécial.
Il serait difficile de concevoir pour des ecclésiastiques un plus large
système d'enseignement. L'inconvénient est, comme dans toutes
nos écoles modernes, que les matières enseignées se pressent dans
un temps trop limité, en sorte que l'ampleur des études prend trop
sur leur profcmdeur. Un vice plus funeste, qui m^heureusement n'est
pas non plus propre aux séminaires russes, c'est l'imperfection des
méthodes, la routine et l'emploi de livres ou d'auteurs snram^,
c'est l'isolement du monde extérieur, de la marche des sciences et
des idées; c'est par-dessus tout l'absence d'esprit critique, d'esprit
scientifique. Fondées aux deux derniers siècles i l'imitation de celles
de rOccident, les écoles ecclésiastiques russes ont en élaigtssaot
leurs programmes gardé bien des défauts de leurs modèles. La Rus-
sie y ajoute les siens, la rareté et le peu de science des professeuis,
l'instabilité du professorat. Dans le personnel enseignant des sé-
minaires et des académies, les laïques et les prêtres séculiers se
mêlent aujourd'hui aux moines. Malheureusement pour la phipart,
pour les plus distingués surtout, l'enseignement est moins une pro-
fession que le premier échelon d'une autre carrière. Souv«it œs
places sont occupées par des jeunes gens qui passent presqae subi*
tement du baxic de l'élève à la chaire du maître, sauf à bîentât
quitter celle-ci potir de plus hautes ou plus lucratives Sanctions ci-
viles ou ecclésiastiques. Avec toutes ses lacunes, l'instructioQ of-
ferte dans les séminaires et les académies a l'avantage en même
temps que l'inconvénient d'être moins spéciale, mdna exclnsive-
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LA HUSSIE ET LES RUSSES. 819
ment ecclésiastique qu'en d'autres pays. Les programmes seraient
remplis que le clergé russe serait le plus instruit et le plus éclairé
du monde. S'il ne l'est point, il n'est guère inférieur à certains
clergés de FOccident, il est supérieur à la plupart des clergés d'O-
rient unis ou non à Rome. Les connaissances du plus grand nombre
des prêtres les mettent encore au-dessus du milieu où ils vivent, et
si la plupart en tirent peu de parti, la fante en est moins k l'ensei-
gnement du séminaire qu'au poids déprimant de la vie du pope.
L'instruction des diacres et des clercs inférieurs est plus faible;
beaucoup de ces derniers savent à peine lire le slavon et récitent
leur office par cœur. Il fut un temps où le patriarche Nîkone se fit
taxer d'exigence en prétendant que tous les clercs sussent lire :
encore aujourd'hui tous les sacristains le savent-ils en Occident?
Dans son ignorance, ce bas clergé en sait assez pour son service
ecclésiastique : si on lui demande davantage, c'est moins pour les
besoins religieux que pour l'employer à l'instruction du peuple.
L'ignorance n'est point le principal mal du clergé russe, c'est la
pauvreté ou plutôt le manque de moyens d'existence indépendans,
c'est encore plus l'isolement social. Le clergé paroissial n'est point
salarié ou ne l'est que d'une façon insignifiante. Le plus grand
nombre reçoit à peine 100 roubles par an (1). Les provinces où les
cultes étrangers ont de nombreux adhérens sont les seules où les prê-
tres orthodoxes reçoivent un traitement sérieux. Dans ces régions,
la politique, qui unit Tratérêt de l'orthodoxie à l'intérêt national, em-
pêche Tétat de laisser le pope à la charge de son troupeau; alors
même le curé russe ne reçoit guère plus de 300 roubles : avec une
famille et un tel traitement , il se trouve encore souvent dans une
situation inférieure à celle des ministres des confessions rivales,
qui d'ordinaire sont, eux aussi, salariés par l'état. Les défiances
mêmes du gouvernement contre les cultes hétérodoxes l'engagent à
en payer le clergé pour le mieux tenir sous sa main. Il le fait du
reste au moyen d'une taxe spéciale appliquée aux membres de cha-
que confession, en sorte qu'il n'est que l'intermédiaire obligé entre
les différentes églises et leurs ministres. Avec le clergé orthodoxe,
il n'est pas besoin de tels moyens; l'état le tient sous sa tutelle par
assez d'autres liens. Cet exemple montre l'erreur de ceux qui ne
font consister la séparation de l'église et de l'état que dans la sup-
pression du traitement du clergé. Peu d'églises reçoivent aussi peu
du gouvernement que l'église russe, et peu lui sont aussi étroite-
ment unies. Chez un p^ys riche où l'initiative individuelle a été
(i) Le rouble au taux normal vaut 4 francs ; sous le régime du coora forcé, le
change le fait osciller entre 3,*30 et 3,75.
Iligitizedby
mûrie par les libertés publiques, où le sentiment religieux est sti-
mulé par la rivalité des différens cultes, le clergé peut trouver plus
de liberté et de dignité à n'avoir d'autre soutien que la piété de ses
fidèles; il en est autrement dans un pays pauvre, habitué à se repo-
ser de tout sur l'état. Le clergé dont l'entretien est abandonné au
zèle privé y perd en considération et en indépendance^ souvent
même en moralité. En étant à la charge de ses paroissiens, le prêtre
tombe à leur merci. C'est ce qui se voit en Russie , au moins dans
les campagnes. Â-t-il affaire aux anciens serfs, le pope a peine à
leur arracher la nourriture de ses enfans. Compte-t-iî sur sa pa-
roisse quelque riche famille, il n'y en a d'ordinaire qu'une, celle
des anciens seigneurs, en sorte que la générosité est sans ému-
lation, et que la reconnaissance, n'ayant point à se partager, se
change en dépendance et en servilité. Au temps du servage, le pope
vivait surtout des bienfaits du seigneur local : à force d'être son
obligé, il devenait son homme, sa créature, il était comme l'aumô-
nier ou le chapelain du propriétaire, et cet état de choses n'a pu
disparaître en un jour avec l'émancipation.
L'église russe a, comme ses couvens, perdu la plus grande partie
de ses terres. Dans chaque paroisse, le pope possède encore la
jouissance d'un champ de 30 arpens au moins, et souvent de plus.
C'est une petite ressource dans un pays peu peuplé, où la terre n'a
souvent de valeur qu'autant qu'on la peut cultiver soi-même. Les
paysans prêtent d'ordinaire au pope un travail gratuit, mais fré-
quemment insuffisant. Parfois le prêtre est réduit à mettre lui-même
la main à l'ouvrage; chez les clercs inférieurs, le travail des champs
est habituel. La principale ressource du clergé n'est pas là, elle est
dans les cérémonies religieuses, dans le casuel. Il y a dans chaque
paroisse deux, trois, quatre familles, souvent vingt ou vingt-dnq
personnes, à vivre de l'autel. Tout ce monde pourrait encore trouver
là un revenu suffisant, si le produit de chaque église était abandonné
à son clergé. Or il n'en est point ainsi : certaines aumônes, certaines
taxes ecclésiastiques, parfois les plus productives, sont réservées
aux caisses du diocèse ou du synode. Dans les églises orthodoxes,
chez les Grecs comme chez les Russes, une des branches de revenus
les plus régulières est la vente des cierges : cette vente se peut com-
parer à la location des chaises et des bancs ou pews en France ou
en Angleterre. Les orthodoxes, qui ne s'assoient point pendant les
offices et prient d'ordinaire debout, n'entrent guère dans leurs
églises sans acheter à la porte un petit cierge qu'ils brûlent devant
une image, les dévots en allument à la fois devant plusieurs saints.
Le produit de cette vente alimente la caisse ecclésiastique, dont l'au-
torité diocésaine ou synodale dirige l'emploi, et qui sert particuliè-
tA RUSSIE ET LES RUSSES. 821
rement à l'entretien des écoles et du clergé. Le pope doit chercher
ses ressources ailleurs. }\ ne peut guère compter parmi elles les
honoraires de ses messes; on en dit bien pour les morts , surtout
aux anniversaires funèbres , mais l'usage n'est point d'en multiplier
la répétition. Les dispenses de jeûne et de carême ne sont non plus
d'aucun secours pécuniaire pour le diocèse ou les paroisses. L'or-
thodoxie orientale a quatre carêmes; pour aucun , elle ne donne de
dispenses, chacun les observe suivant sa conscience; au jeûne, elle
ne substitue point l'aumêne. L'église gréco-russe a d'autres sources
de revenus. Obligée de faire vivre de l'autel un clergé pourvu de
famille, on comprend qu'elle en soit arrivée à faire argent de tout,
et qu'aucune de ses cérémonies, aucun de ses sacremens ne soit gra-
tuit. Tout se paie, la confession comme le baptême, la conununion
comme le mariage. Dans les campagnes, on donne peu de chose :
pour les principales cérémonies, à peine quelques francs; pour les
plus petites et les plus fréquentes, parfois un kopek (A centimes).
La multiplicité de ces redevances peut seule dédommager le clergé
du faible produit qu'il en retire; aussi n'en néglige-t-il aucune. Il
tend à se transformer en agent fînancier,*en collecteur d'impôts.
Tout se paie, et rien n'a de tarif; les préventions du peuple s'op-
posent à la tarification des choses sacrées. La misère besoigneuse du
pope doit souvent le disputer à l'avare pauvreté du mougik. Pour
une cérémonie, un mariage ou un enterrement, on négocie parfois,
on marchande comme on ne marchande plus qu'en Russie. On a vu,
dit-on, des fiancés venir à l'église et s'en retourner sans être ma-
riés pour n'avoir pu se mettre d'accord sur le prix avec le curé.
On a vu des paysans enterrer clandestinement des parens pour
échapper aux exigences du prêtre. De telles habitudes ont fait ac-
cuser l'église orthodoxe de simonie. Le reproche serait plus juste
en Turquie, où les hautes dignités ecclésiastiques s'achètent de la
Porte ou des pachas, et où le clergé est obligé de rançonner les
fidèles pour payer ses maîtres musulmans. En Russie, il n'y a rien
de pareil, le troupeau n'est mis à contribution que pour l'entretien
du pasteur. Le clergé, qui vit des offirandes de ses paroissiens, ne
peut leur faire remise d'aucune des redevances qui sont l'unique
pain de ses enfans; il ne reconnaît point aux indifiérens ou aux
dissidens la liberté de se soustraire aux taxes de l'église, ce serait
frustrer ses ministres ou accroître les charges des paroissiens fidèles.
S'il ne veut profiter des cérémonies orthodoxes, le raskolnik en doit
au prêtre la rançon. De là ces compromis pécuniaires entre les curés
et les sectahres de leurs paroisses. Le clergé lève les droits qui lui
reviennent sans tenir compte des opinions de ceux qui les lui doi-
vent « à peu près comme en d'autres pays l'état fait contribuer aux
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822 BBTUB DES DEUX JH>1IDE6«
frais des cultes leurs adversaires comme leurs partisans. La mo*
dkité de ses ressources défeud »m pope ^'esi rien s^andonner; k
Yeiidrait-41 qu'il ne le pourrait guère. Il a «a fenuiie et ses entam
tpii le poussent à ne rien omettre de ses droits, il a ses collègues on
ses 0QDirèi*es du clergé, le diacre et les clercs inférieurs, qui, vivant
sur les mêmes gratificati(ms, se trouvecaieai victimes de scméésinté*
ressèment. Le casueU qui fait la principale ress(Mirce du clergé, doit
en eUet être partagé entre les différens membres de la classe. Pour
éviter les abus ou les querdles, il a fallu soumettœ cette répartition
à des règles officielles. D'après les ordonnasces de 1869 et 1871,
le prêtre a trois fois, le diacre deux fois plus que le chantre. Si dans
les campagnes la part du premier est peu considérable, on conçoit
ce que doit être celle du dernier.
Pour le mieux partagé, ces redevances seraient inBnffisantes, ai
en dehors des sacremens et des cérémonies imériemnes de Fégltse
l'usage et la piété du peuple russe n'offraient au cleigé d'autres
sources de profits. En Russie, la religion tient encore ime grande
plaœ dans la vie domestique, dans la fiunille, dans les affaires.
Pour tout événement important, pour une lète oa un anniver-
saire, pour un retour ou pour un départ, lors d'un emménagement
ou d'un voyage, au début ou à la conclusion de tome entTq)rise, le
Russe demande la bénédiction de l'église et de ses ministres. Le
clergé trouve là une de ses fonctions les plus fructueuses. On l'ap-
pdle dans les maisons pour chanter des Te Dewn et bénir les fêtes
de famille; c'est pour lui une occasion de réjouissance et de bonne
chère en même temps que de profit. Le pope n'attend pas toujours
d'être invité. Il y a des Coques, à Noël, k l'Epiphanie, à Pâques,
où il est d'usage que le clergé aille bénir las dem^ires de ses pa-
roissicfis. Une coutume s^nblable existe encore k Rome et dans
quelques pays catholiques. Dans la ville comme dans la campagne,
le prêtre et le diacre en habits sacerdotaux, suivis dea clencs infé-
rieurs, s'en vont de maison en maison chanter un allelma. Introduits
dans une salle, ils se tournent vers les saintes images, qui sekm
l'usage oriental occupent un des angles de la pièca, its réciteot
rapidement leurs prières, donnent aux aaststans la croix à baiser et
s'en vont reoammencer ailleurs. 11 est des maisons où en les £aîi
parfois recevoir dans l'antichambre par des domestiques, et où, cm
leur remettant la gratification d'usage, on les dispense du chant des
prières. Dana les campagnes, ces tournées périodiques donaent quel-
quefois lieu à des scènes bizarres ; on a vu des paysans fermer leiics
cabanes et prendre la fuite à l'approche du pope, an risque d'êlve
poursuivis et ramenés par les femmes et les enfans du dergéu
Pour mettre fin k leurs exigences ou à leurs importunités, le^j^node
a du défendre aux popesses et à lears eoiana d'aocompagner leura
loaris dans ces qpiétes à domieile. D'a^U^ea iois lepaysan refuse l'of-
frande halâtueUe» et aloira s'engage&t entce le pr^e et lui de re-
grettables diseusfiîoas. On raconte que, ae pouvant obtenir d'un pay-
san le salaire des prières qu'il venait de réciter sur sa dexaeure, un
pope imagina de retirer les bénédictions fu'on refusait de lui payer
et de les remplacer par des inprécaiions^ La superstition triompftua
de ravariee du mougik , effirayé des parera du prêtre comme des
sortilèges d'un magicien.
Ces tournées paroissiales, qui se réipëtent plusieurs fois par ao,
sont une des causes de la déconsidération du clergé, noins pour
cette sorte de mendîcîité solennelle que pour les drconstaoses qui
raccompagnent. Daas de telles yisitea, le clergé, celui des campagnes
surtout, e»t souvent victime d'une qualité nationale, de Tbospitalité
russe^ qui garde encore <|aelqne chose de primitif. Il n'est si pawvse
mougik cpiÎB'offFe ea ces jours de fête un verre de vodka à son curé;
le moins généreux se blesse, si le prêtre ne boit cbez lui. Un refus
est, par la plupart des paysans, considéré comme un outrage; le
prêtre est alors ua orgueilleux qui méprise le pauvre monde , et les
paysans se vengent de lui en lui refusant leurs services pour la
culture de soa champ (1). Le phis pmdenl: est de se soiunettre, et
l'honneur accordé à l'un ne se peut dénier à l'autre. Le clergé
s'en va ainsi de maison en maison en habits sacerdotaux et portant
la croix, distribuant partout ses bénédictions et recevant en ^haoge
un verre d'eau-de-vie et quelques kopeks. Les suites sont aisées
à deviner. A la iBn d'une telle journée , le prêtre est facilement
hors de son bon. sens. Les paysans s'en scandalisent peu, sur le mo-
ment au moins; on en a vu soutenir le pope enivré et le coaduire
avec précaution de porte en porte jusqu'au bout de sa toucnée*
Naturellement de tels spectacles sont peu faits pour ramener les
dissidens. 11 y a dans la galerie d'un riche raskolnik de Moscou un
tableau représentant une scène de ce genre. Le pope chanoelle, la
croix à la main, et le diacre ivre souille les ornemens sacrés. De
tels acddens ne peuvent inspirer de respect au paysan qui les pro-
voque, et, avec la contradiction habituelle au peuple, il se moque
le lendemain de ce qu'il encourageait la veille. Pour un pope, le
plus avantageux est d'être en état de supporter la boisson, et, pour
ne pas s'exposer à l'ivresse, d'être bon buveur. Les occasions de
le devenir ne lui manquent pçint; aux repas de noces des paysans
(1) Opisanié SeUkago DoMiowntsva, p. 00 et suiv., révélatioos d*un pope publiées
il y a quelques années à Leipzig et à Paris. L'auteur anoDyme, découvert par les au.
torités ecclésiastiques, ne dut qu'à de hautes protections d*échapper aux rancunes de
tes supérieurs.
r
oogle
comme en ses tournées paroissiales, le curé doit rendre raison à
tous ceux qui boivent à sa santé. Avec de telles habitudes, on s'ex-
plique sa réputation de buveur ou d'ivrogne, d'autant plus que par-
tout le peuple attribue volontiers au clergé le goût du vin et de la
bonne chère.
L'existence du clergé russe explique sans peine son peu de con-
sidération et son peu d'influence. Le respect que le Russe, le mou-
gik surtout, porte à la religion rejaillit peu sur ses ministres.il
ne se fait pas faute de se moquer du prêtre dont il baise dévote-
ment la main. Dans son exagération même, cette distinction entre
Téglise et le prêtre fait honneur au sens spirituel du peuple russe;
sa religion n'est point si grossière qu'elle lui fasse confondre l'église
et le pope, et rendre l'une responsable des fautes de l'autre. C'est
là une des raisons pour lesquelles le clergé russe ne peut de long-
temps avoir d'influence sociale ou politique. Il se peut rencontrer
dans quelques cercles une sorte de piétisme plus ou moins sincère;
ce qu'ailleurs on nomme cléricalisme, pour nous servir d'un mot
qu'aucun autre ne remplace, est tout à fait étranger aux Russes.
Sur le paysan, le prêtre a peut-être moins d'empire qu'il n'en a
dans nos campagnes de France, où d'ordinaire il en a si peu. Sur
les hautes classes, il n'a pas l'influence que lui donnent ailleurs
l'éducation et les femmes. Nulle part l'église et ses ministres ne
tiennent moins de place dans ce qu'on appelle le monde. Si dans
les campagnes les propriétaires ouvrent parfois leur porte au prêtre,
c'est pour une fête ou une cérémonie, et sans intimité conune sans
considération. Les hautes classes n'ont pour le clergé ni respect ni
sympathie, et ne sentent pas le besoin de lui en témoigner pour
rehausser la religion aux yeux du peuple. Plus rapproché du pay-
san par le genre de vie, le prêtre lui est trop supérieur pour se ra-
baisser sans souffrance à son niveau. Moralement séparé de toutes
les autres classes, le pope se sent mal à l'aise parmi elles; sa
position a quelque chose de faux, et par là prête souvent au ri-
dicule en même temps qu'au mépris ou à la pitié. Chez ce peuple
si plein de respect pour ses saints, le clergé est l'objet des raille-
ries populaires. Dans les dictons nationaux comme dans l'art et la
littérature, le pope et tout ce qui lui appartient, sa femme, ses en-
fans, sa maison, son champ, sont souvent tournés en dérision,
u Suis-je un pope pour dîner deux fois? » dit un proverbe qui n'est
pas le plus méchant de ce genre. .La superstition , qui semble-
rait devoir profiter à la considération du prêtre, tourne elle-même
parfois contre lui. Dans certaines régions, il passe pour avoir le
mauvais œil; on craint la rencontre d'un pope comme celle d'un
mort, c'est un augure de malheur.
LA BUSSIE ET LES BUSSES. 825
Méprisé des uns, isolé de tous, le pope des campagnes est dans
la dépendance de chacun. Il dépend du paysan, qui cultive son
champ; il dépend du propriétaire, qui souvent Ta fait nommer et
peut le faire révoquer; il dépend de l'évoque, du consistoire et de
toute la bureaucratie ecclésiastique ou civile. L'évèque, le vladykUj
c'est-à-dire le souverain, le maître, est moins le père et le protec-
teur de ses prêtres que leur chef et leur juge. Les dignitaires ecclé-
siastiques sortis du clergé nohr laissent voir souvent eux-mêmes
pour le clergé des campagnes un dédain peu fait pour le relever
aux yeux de ses paroissiens. Le pope est rarement admis en présence
de son évèque, et il en redoute vivement les visites diocésaines.
Écrasé sous le poids des préoccupations et des intérêts temporels,
il ne songe qu'à la vie matérielle; il ne voit plus dans le sacerdoce
que l'accomplissement des rites et de la liturgie. La mission du
prêtre se rabaisse pour lui à un rôle tout extérieur, tout cérémoniel;
la misère et la dépendance du clergé introduisent ainsi dans l'or-
thodoxie une nouvelle cause de formalisme et de corruption. Dans
une pareille existence, la science et l'étude sont superflues, aucun
espoir de s'élever au-dessus de cette situation ou de servir plus uti-
lement l'église ne stimule le curé de campagne. La patience et l'hu-
milité sont les vertus de son état. Exposé à être révoqué, parfois
même à être dégradé et enrégimenté comme soldat ou colonisé au
loin, sur la dénonciation d'un ennemi, le pope de village a pu long-
temps être regardé comme le paria de la Russie. S'il en est ainsi du
prêtre, qu'est-ce du diacre, qui près de lui est un subalterne, qu'est-
» ce de tous les clercs inférieurs? Devant tant de causes de misère et
de démoralisation, si quelque chose doit étonner, c'est qu'après
plusieurs siècles d'une telle existence le clergé russe ne soit pas
plus avili.
Le poids sous lequel s'affaisse ce clergé, c'est le mariage, c'est la
famille. La politique et la religion peuvent trouver certains avan-
tages au mariage des prêtres; au point de vue économique, quand
le sacerdoce est devenu ime fonction spéciale exigeant tout le temps
et tout le travail d'un homme, un clergé pourvu de famille est cher.
Le prêtre marié convient à deux ordres de société : à un peuple pa-
triarcal où, toutes les fonctions étant encore peu distinctes, le prêtre
n'a pas besoin d'appartenir exclusivement à l'autel, — à un peuple
riche, de civilisation avancée, capable de rétribuer largement toutes
les spécialités. Dans une situation intermédiaire comme celle de la
Russie actuelle, le clergé ne peut faire vivre sa famille d'un travail
manuel, et le pays n'est pas assez riche pour que le sacerdoce suf-
fise aux besoins de toute une famille. Le prêtre n'est plus, comme le
curé maronite, un paysan donnant la semaine au travail des champs,
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826 REVUE DES DEUX MOITDES.
le dinmehe 4 l'église; ce n'est pas encore, comme le pae9te«r an-
glais ou américaiB, un homme instruit, un docteur recevant d'one
société opulente et cultivée un traitement bonOTable. Si Ton ana-
lyse toutes les dépenses d'une famille de pope de campegne, on ^
éUwné de findnstrie qu'il )ui faut pour vivre. Noue avons ce Jbudgel
traoé par un prêtre russe (i) : 1^ différens chapitres de dépenses,
la noumtui*e, le vêtement, la toilette de la femme et des filles^ la
pension des fils a» séminaire, ferment pour sept ou huit peismnes
le modeste total d'environ 600 roubles (2,400 francs). Les receUies
demeurent souvent bîpen en-deçà. Pour mettre ce maigre hadget ea
équilibre, l'auteur anonyme supprime on à im feus les obj^s de
luxe, le saciie, le thé, puis la vîonde et la feriae de froHWDt, puis
l'eflEitretien de 1& vache. Avec ces retraodiemens sur te Bonrrîture
et l'éducation des enfans, il en vient à wêl maadmura irrédcctible
de i.07 roubles (1,600 jbrancs) pour toute une feaiile obligée à une
existence décente.
Le malaise matériel et moral d'une telle situatian retombe sur la
famille du prêtre et dégrade en elle la profession sacerdotale. Jetons
un coup d'4Bil sur les différens membres de xsette maison qui doivent
perpétuer \e clergé 4m transporter avec eux dans la «ociété civile
l'esprit de la ^caste cléricale. C'est d'abord la femme du prêtre, la
popesee. Elle a d'ordinaire une grande infaence dans k presby-
tère; c'est souvent par elle que le pope a obtenu sa cure, et, s'il
perd sa femme encore jeune, le curé est exposé à perdre du même
coup son église. « Heureuse comme une popesse, » dit un proverbe
par allusion aux soins qui doivent entourer une femme de ia vie de ^
laquelle dépend tonte la carrière du mari, friste bonheur souvent 1
si le pope a «Eicore quelques boas jours, quelques faonneurs ou
quelques réjouissances, sa popesse y a rarement part. Son éducation
et le poids des soins domestiques lui permettent encore moins de
seconder ou d'encourager le pî^tre dans les travaux de son minis-
tère, dans les oeuvres de piété et de charité. En^e elle et lui se \mt
rarement cette sorte d'union oiu de coopération religieuse qui se
rencontre souvent parmi les ménages de pasteurs protestans, et
qui, feisant de la femme l'aide et l'associée du mari^ double les forces
et les facultés de l'un de celles de l'autre : entre le pope et sa
femme, pour peu que le premier ait rapporté quelque instruction da
séminaire, il n'y a point d'intimité morale ni d'karmonie intellecr-
tuelle, ou, s'il y en a, c'est que le mari s'abaisse au niveau de la
femme. L'infériorité de l'éducation des femmes est une des grandes
causes cte risolement social du clergé : telle maison qui pottrraîit
(1) Opimnié SHêkagê De»kh09mma,'p, ISS.
LA RUSSIE ET LES RUSSES. 827
recevoir dan» Tintimité le prêtre mstruit n'y peut adirottre 80a
igtm-ante eomp^oe. Chez tw dergé comme celui de France, sorti
d'ordinaire des classes inférieures, k dignité sacerdotale peut sup-
pléer à la naksaace^ et rinstraction à l'éducatian; il en est tout mor
trement pour un clergé starié. Entre ia société et lui, la femme
élève une barrière, et le mariage devient pour te prèlare un prin-
cipe d'isolement. iW relever le clergé^ il &ttt relever réponse du
prêtre. Quel maris^ peol exigw d'une femme phis d'élévation^ de
noblesse et de hautes vertua? Il aemUe qu'il y faille une sorte de
vocation^ U existe des écûles pour les filles des popes : on s'est sou*
vent moqué de ces pensiomiats pour les demoiselles dti dergéj il est
cependant difficile de s'ea lasser. Dans l'état des mœurs, il faudra
bien des aninées pour qu'en dehors de sa classe le prêtre pvisse
trouver d'autres compagnes que d'ignorantes filles de paysan ou
d'artisan. Il y a là une difikulté à laquelle on ne reoiédiera qu'en
améliorant k portion matérielle du prêtre, l'aisance peut seule
ouvrir à sa famille l'accès de l'instruction , elle seule peut donner
aux jeuniCB filles te go&i et le respect de la profession sacerdotale^
Après la femme vienneot les enfans du pope. Là est un autre des
embarras du régime actuel. Filles et garçons ne peuvent tous de*
-meurer dans la classe sacerdotale; aujourd'hui qu'on leur en a faci-
lité la sortie, un grand nombre en profitent. Parmi les millieis de
jeunes gens étevâ ea vue de l'autel, beaucoup ne veulent pas en»
trer dans une carrière dont ils ont de trop près aperçu les souf-
frances; au sortir du séminaire ou de l'académie, beaucoup détour-
nent la tôte du cdice que leur présente l'église. A ces fils du clergé
qui rejettent le froc et la soutane, la vie n'offre pourtant que d'assez
sombres perspectives. Leur éducati(m les met en dehors 'du monde
de l'artisan ou du paysan, et dans les carrières libérales la route
leur est barrée par la pauvreté, te manque de relations et les pré-
jugés sociaux, peu favorables aux gens de leur classe. Ce triple
obstacle en retient la majorité dans les emplcHS inférieurs de la bu-
reauoratie. A force de ténacité cependant un assez grand nondire
^ de fils de prêtres, de iétmnêoristes^ comme on tes appelle en Russie,
parviennent à un rang honorable. Il s'en rencontre dans presque
toutes les carrières, dai^ celles surtout qui demandent du savoir
et du travail, dans te professorat , la médedne , la presse et te bar-
reau, parfois même dans les affaires et dans l'armée. Ils ont pour sti*
muler leur ambition l'exemple de Spéranski, qui sous Alexandre V
s'éleva des batncs de l'académie ecclésiastique aux plus hautes di-
gnités de l'empire. On a r^narqué dans les pays protestans que
d'aucune classe de la sodété il ne sort autant d'hommes distingués,
autant de savans surtout, que des familles de pasteurs. Gela se co»-
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prend , ces fils de pasteurs tiennent de leur éducation deux grands
élémens de supériorité , l'instruction et la moralité. Avec une édu-
cation analogue, les fils de popes fourniraient à la Russie une classe
aussi précieuse. Pour le moment, avec toutes les diflScultés de leur
origine, ils forment déjà dans la société russe un élément important,
doué de qualités propres.
En entrant dans les diverses professions, ces enfans du clergé pas-
sent ofiiciellement dans les diverses classes entre lesquelles est ré-
partie la nation, ils ne se confondent point pour cela avec le milieu
dans lequel ils entrent. Dans toutes les carrières et à travers tous
les degrés du ichincy ils restent une classe à part, ils gardent une
physionomie et des tendances particulières. Cn séminariste, un po-
pavitch se reconnaît partout; au milieu de la société laïque, l'em-
preinte cléricale demeure indélébile. Cet esprit porté dans le monde
par les élèves des séminaires, cette marque distinctive de la classe
d'où ils sortent n'est point ce qu'on attendrait des fils de l'église. C'est
un esprit libéral, parfois révolutionnaire, un esprit de dénigrement
et de jalousie contre les positions acquises et les hautes classes. Ces
penchans, en apparence incompatibles avec leur origine et leur édu-
cation, en sont le résultat; ils sont la conséquence des souffirances,
des misères, des dédains reçus et pour ainsi dire accumulés dans
la classe sacerdotale. Le clergé blanc lui-même n'a point d'opinion;
affaissé par le double fardeau de la vie matérielle et de l'autorité
religieuse, il n'en peut guère avoir. Raisonnées ou non, ses ten-
dances sont différentes de ce que sont aujourd'hui dans la plus
grande partie de l'Europe les tendances du clergé. Au lieu d'être,
par ses privilèges et son éducation, attaché aux intérêts aristocra-
tiques ou conservateurs, le clergé russe, le clergé blanc au moins,
a des instincts populaires et démocratiques. A cet égard comme à
beaucoup d'autres, il y a entre les popes et le haut clergé monas-
tique un naturel contraste. Les premiers n'ont pas assez lieu d'être
satisfaits de l'ordre social pour redouter les innovations dont s'ef-
fraient les chefs de l'église. Ce qui chez le prêtre n'est qu'un in-
stinct devient chez ses fils une conviction, une doctrine calculée.
Le contraste entre la haute vocation et l'humble position du prêtre
choque de bonne heure le jeune séminariste, les obstacles qu'il
rencontre au début de sa carrière blessent son orgueil, les préjugés
qui le poursuivent à travers la vie l'irritent. De là l'esprit démocra-
tique et novateur, quelquefois radical et révolutionnaire, des fils de
popes. Ils ne gardent souvent pas plus d'affection et de respect pour
l'ordre religieux que pour l'ordre social ; en sortant de ses écoles,
ils se révoltent contre l'église, qui pour eux et leurs pères n'était
qu'une marâtre; ils se raidissent contre la compression spirituelle
AUk. nWOk7«.Jb U& MJXâiJ ëM.WOMMJ •
de leur éducation. Dans ces esprits ulcérés et impatiens de toute au-
toritéy la réaction contre les doctrines traditionnelles va parfois jus-
qu'aux dernières extrémités. On a remarqué qu'au xvii« siècle les
philosophes les plus téméraires et les plus violons révolutionnaires
étaient sortis des écoles du clergé : en Russie, le séminariste libre
penseur, athée ou nihiliste, niveleur ou socialiste, est un type fré-
quent, rendu par le roman presque banal. On a souvent parlé des
prétendus périls sociaux de la Russie, de la révolution qui gronde
déjà au-dessous de l'autocratie; si elles ne sont chimériques, ces
craintes ou ces espérances sont singulièrement prématurées. Veut^
on cependant découvrir en Russie une classe de mécontens natu-
rels, une classe révolutionnaire, rêvant par situation le renverse-
ment de l'ordre social, c'est parmi les fils de popes qu'il faudrait
la chercher. Dans ce pays, où il n'y a point encore de prolétariat
ouvrier, ils forment une sorte de prolétariat intellectuel. Parmi eux
se rencontrent à la fois des déclassés et des parvenus animés d'une
même antipathie contre les anciennes supériorités de naissance ou
de fortune. C'est à ces fils de popes, nombreux dans l'administration
inférieure, qu'il faut en grande partie faire remonter l'esprit radical
et niveleur qui anime souvent la bureaucratie comme la presse russe.
Singulière situation où l'existence du pope a fait aboutir l'église !
ses séminaires sont devenus un foyer de radicalisme, et les fils de
ses prêtres les apôtres de la révolution.
III.
Le bien de l'état et le bien de la religion réclament également la
réforme de l'église et une meilleure situation du clergé. Le gouver-
nement a montré le prix qu'il attachait à cette œuvre en suivant
pour elle une marche analogue à celle qu'il avait adoptée pour
l'émancipation des paysans. Dès 1862, il formait dans ce dessein
une commission composée des membres du saint-synode et de quel-
ques hauts fonctionnaires. Le programme indiqué était vaste; les
recherches devaient porter sur quatre points principaux : améliora-
tion de la situation matérielle du clergé, augmentation de ses pré-
rogatives, accroissement de sa participation à l'instruction popu-
laire, ouverture à ses enfans de toutes les carrières civiles. Pour
faciliter les travaux, il fut créé dans chaque diocèse une sous-com-
mission encore en fonction. Ces études, poursuivies pendant plus
de dix ans, n'ont pas encore produit tout ce qu'on en avait espéré :
elles n'auront cependant pas été sans résultat. Il en est sorti d'im-
portantes mesures dont plusieurs commencent à entrer en voie
d'exécution.
r
Ûe
Alors que d'autres pays en discutent la siqppression, la Russie in-
cline au salariat des cultes. Chez un peuple en effet où Téglise est
liée à l'état, le salariat du clergé offre à tous deux plus d'avantages
que d'inconvéniens. Pour que le prêtre ait profit à se passer des
subventions du gouvernement, il faut qu'il soit libre de sa tutelle.
Dépendre à la fois de l'état par l'administration ecclésiastique et
des fidèles par les besoins pécuniaires, c'est pour un clergé une trop
lourde servitude. Pour qu'il n'en soit pas écrasé, il faut que l'une
de ces deux dépendances l'affranchisse de Tautre. Dans un pays en-
core pauvre comme la Russie^ subventionner le prêtre serait le meil-
leur moyen de le relever aux yeux du peuple. L'obstacle est dans
les finances. Chacune des réformes de l'empire vient temporaire-
ment au moins peser sur son budget; cette considération est une
de celles qui ne permettent pas l'application immédiate de tous les
progrès projetés. Le chapitre du culte orthodoxe est déjà un de ceux
qui ont le plus grossi dans un budget dont tous les chapitres se sont
singulièrement enflés. L'allocation du saint*synode a décuplé depuis
une quarantaine d'années : en 1833, elle n'atteignait pas 1 million
de roubles; en 1872, elle était d'environ 10. Pour un clergé qui
n'est pas salarié, c'est là un gros chiffre. L'administration bureau-
cratique de l'église russe est naturellement dispendieuse. Sur ce
budget d'une quarantaine de millions de francs, la part du clergé
paroissial est faible, et l'état ne peut guère l'augmenter que par des
économies sur d'autres branches du service, sur les chancelleries
ou les couvons par exemple.
Pour accroître les ressources du clergé sans augmenter les
charges de l'état ou des fidèles, on a mis en avant un moyen que la
France pourrait avec profit appliquer à son système adîaiinistratif
ou judiciaire : c'est d'élever les revenus de la classe en en rédui-
sant le personnel. On se propose de diminuer le nombre des pa-
roisses, de diminuer le nombre des serviteurs de l'église. A ce
projet séduisant et déjà en voie d'application s'oppose un obstacle
particulier à la Russie, l'inunensité du territoire. D'après les comptes-
rendus du procureur du saint-synode, il y a en Russie moins de
39,000 églises, auxquelles s'ajoutent 3,360 petites chapelles : sur
ces églises, beaucoup ne sont point paroisses , beaucoup sont grou-
pées dans les villes ou autour d'elles. En se bornant aux campagnes^
on trouverait qu'avec un territoire dix fois plus vaste la Russie
d'Europe a notablement moins d'églises, de paroisses que la Fraace.
Ce rapprochement donne une idée de la grandeur de certaines pa-
roisses russes. Si le nombre en peut être réduit, ce n'est que dans
les contrées les plus peuplées et surtout dans les villes, dans les
vieilles cités russes, où, comme en Occident avant la révolution, la
quantité des éâffices religieux est en proportion de la piété des an-
cèdres et non de la population vivante. On a posé en pirincipe qwe
chaque puroiBse devût avoir environ un millier tf aines, toujours
^ans compter les femmes, selon le système aôs en usage par le ser-*
vage. On calcule que «èaque âme mâle pourrait 6tre assujettie à
-donner au pope 1 rouble, ce qui lui ferait un revenu de 1,000 rou-
bles (&,000 fr.). Dans im état où des cootrées ne comptant que
35 habitans par kilomètre carré figurent parmi les régions les phis
peuplées, de» paroisses de 2,000 âmes seront toujours bien vastes.
Que serait-ce des provinces du nord ou de l'est, où certaines paroisses
dépassent en étendue nombre de diocèses d'ftalie ou d'Orient ! Au-
jourd'hui déjà les paroisses russes sont en général formées de plu-
sieurs villages souvent fort éloignés les uns des autres. La religion
et Té^t ont intérêt à ne point laisser le paysan à trop de distance
de son église. L'élargissement démesuré des paroisses rurales met-
trait le culte officiel hors de la portée d'une j^ie du peuple; par
là même, il tournerait au profit du raskol, au profit surtout des
sectes qui se passent de prêtres, de^ bezpopovisi.
La réduction du dergé revêtu du «acerdoce présente les mêmes
inconvéniens que la réduction ées paroisses* L'emipire ne compte
point 10,000 prêtres orthodoxes : pour un tel territoire ou même
pour une telle population , ce n'est point tr(sp. C'est sur les clercs
inférieurs, sur les diacres, surtout sor tes chantres et les sacris-
tains, €[ue peut porter la réduction. Ces serviteurs ecclésiastiques
foment aujourd'hui la masse de la classe sacerdotale; ils en sont
la portion la plus ignorante et la moins morale. Par leurs vices ou
leur misère , ils avilissent tout le clei^ dont iis sont membres,
et, tout en demeurant individuellement dans la pauvreté , ils sont
pour l'égKse et le pays une lourde charge. JjO plus simple serait
de supprimer ces rangs inférieurs du clergé, et, comme dans l'é-
glise latine, de prendre pour chantres ou sacristains des laïques
vivant d'un autre métier. Le respect des habitudes religieuses et
les préventions populaires ont fait préférer un terme moyen : au
lieu d'être licencié, le personnel des serviteurs d'églises sera ré-
duit; dims certains gouvememens, la naduction a d^ porté sur
des centaines de clercs. Ceux qui sont conservés verront s'ouvrir
devant eux une double carrière. Ils seront employés à l'inslruc^
tion populaire, l'école leur offrira des fonctions et des ressources
nouvelles; en même temps, au lieu d'être pour toujours attachés
à des postes infimes, ils pourront s'élever au diaconat, même à la
prêtrise. En facilitant à ces parias du sanctuaire l'accès des de-
grés de la hiérarchie, la réforme exige d'eux l'achèvement de leurs
études. Ces humbles emplois, ayant cessé d'être l'asile de l'igno-
de
:
j*ance et de la paresse, deviendront une sorte de stage pour le can-
didat à la prêtrise ou d'apprentissage pour l'instituteur primaire.
De cette classe jusqu'ici encombrante et dédaignée, on espère fiure
une pépinière d'honnêtes instituteurs. C'est par elle surtout que le
clergé pourra servir à l'instruction de la nation. Gonune les offices
rendent parfois difficile le cumul de l'église et de l'école, il faudra,
souvent choisir entre elles. Aux séminaristes qui quittent le service
de l'autel pour se vouer tout entiers à l'enseignement, les privilèges
du clergé demeureront assurés. Quelques personnes songent à ou-
vrir la même carrière aux filles du clergé; il existe à Moscou une
confrérie pour en former des institutrices. Les relations de l'église
et de l'état excluent en Russie toute crainte d'opposition et de dua-
lisme entre les écoles ecclésiastiques et les laïques. L'unité de di-
rection dans l'enseignement national et l'emploi du clergé dans l'in-
struction populaire sont aujourd'hui favorisés par l'union sur la
même tête des fonctions de haut-procureur du saint-synode et de
ministre de l'instruction publique.
Ce n'est pas seulement dans l'école que le clergé doit contribuer
à l'instruction du peuple, c'est aussi dans l'église. La participation
à l'enseignement scolaire ne lui doit pas faire délaisser son mode
propre d'enseignement, la prédication. A ce point de vue, il y a
beaucQup à faire dans les pays orthodoxes ; le prêtrey a presque
abandonné une de ses plus importantes fonctions : le pope ne prêche
point ou prêche peu. L'institution par laquelle le christianisme a
peut-être le mieux servi le progrès de la moralité, l'église grecque,
qui dans son premier âge eut tant de grands orateurs, l'avait aux
derniers siècles laissée tomber en désuétude. Cet abandon n'est pas
uniquement imputable à l'ignorance du clergé gréco-russe ou au
génie des gouvernem jns ; il est en partie la conséquence de l'esprit
même de l'église. Tandis que la réforme, appuyée sur le libre exa-
men et l'interprétation individuelle, faisait du prêche la principale
fonction ecclésiastique, l'orthodoxie orientale , étroitement attachée
à la tradition, laissait ses ministres renoncer à l'exposition de la foi,
comme si en la livrant à leurs commentaires elle eût craint de la
leur voir défigurer. La chaire, qui, dans le temple protestant, tend
à s'emparer de la place de l'autel , est généralement absente des
églises orthodoxes. L'Orient, fatigué de ses nombreuses hérésies,
finit par prendre en soupçon la parole vivante , la parole originale
et libre. L'initiative individuelle, l'inspiration, l'improvisation ex-
cita ses défiances dans la parole comme dans l'art, dans la repré-
sentation orale de la foi comme dans ses représentations figurées.
Ainsi que la peinture, la prédication fut enfermée dans des lignes
rigides et mortes. A l'invention, à l'imitation même, l'église préféra
la reproduction, la copie servile des modèles consacrés; sans pro-
hiber la prédication, elle lui préféra la lecture des pères et des
livres autorisés. La parole n'est rentrée dans l'église russe que sous
l'influence de l'Occident et de Kief, à l'époque de Pierre le Grand;
encore se trouva-t-il des gens pour se scandaliser ou s'inquiéter
de cette importation étrangère. Introduite alors dans les hautes
r^ons ecclésiastiques, la prédication n'a point encore pénétré les
couches inférieures du clergé paroissial. Chez le clergé noir, l'élo-
quence est un moyen de distinction, un titre À l'avancement; aussi
les principaux orateurs sacrés de la Russie ont-ils été des prélats, ce
qui rappelle l'âge de l'église où la prédication était restée une des
fonctions de l'évêque. Quelques-uns y ont acquis une grande re-
nommée : ainsi M^' Philarète, de Moscou, et M^^" Innocent, de Khar-
kof, naguère comparés aux Lacordaire et aux Ravignan. Cette élo-
quence excelle surtout dans le panégyrique; la raison en est
aux institutions politiques. Les prédicateurs russes, Philarète par
exemple, ont cependant parfois montré devartt les tsars le même
genre de courage que Bossuet ou Massillon devant Louis XIV. On
a fait dans ce siècle des efforts pour introduire la prédication dans
les habitudes religieuses; on a été jusqu'à ordonner au pope ayant
achevé ses études de prononcer chaque mois un sermon de sa
composition. La pratique, croyons-nous, ne s'en est pas encore
établie. La prédication est peut-être le meilleur signe de la valeur
d'un clergé : c'est le côté par lequel celui de Russie est le plus au-
dessous de ceux de l'Occident, et cette infériorité est un des motifs
pour lesquels la religion n'a point sur le peuple russe l'influence
moralisatrice que lui devrait assurer la piété populaire.
La réforme en voie d'exécution améliore la situation matérielle
du clergé paroissial : à ses membres et à leu^ enfans, elle ouvre
au profit de l'instruction nationale de nouvelles branches d'activité;
peut-elle faire davantage? peut-on ouvrir au pope l'accès des digni-
tés ecclésiastiques, jusqu'ici réservées au moine? Quelques Russes le
pensent. Pour cela, il faudrait renverser la barrière qui sépare le
prêtre de l'épiscopat, ce qui ne peut se faire que de deux manières :
en permettant le célibat au pope ou en permettant le mariage à l'é-
vêque. A ces deux innovations s'opposent de sérieuses difficultés. Il
semble aisé de rendre pour le clergé paroissial le mariage facultatif
et non obligatoire : avec la discipline en usage dans l'église orientale,
ce n'est qu'une apparence. D'après les lois établies par la tradition,
l'homme marié peut être admis au sacerdoce, le prêtre déjà consacré
ne l'est point au mariage. L'ordination devant suivre et ne pouvant
précéder, les clercs qui ne veulent pas faire vœu de célibat doivent
recevoir la bénédiction nuptiale avant l'ordination sacerdotale. De là
Tom m. — 1874. 53
)gle
Tttsage^ au fteaàer abord étraiige, de ne eonférer le ncronent de
Yordre fiit'à un clerc uni à une iemme. C'est que, s'il ne l'est aivtnt
son ordinaliofi, le prAtre ne sera jamais marié. Tant qneee point de
discipline en vigueur dans tous les pays or^odoxes ne sera point
abrogé, le célibat facultatif ne pourra faire dispardtre la distance
qui sépare les deux clergés; tout au ]dus en créerait-il un troisiëme
intermédiaire. U f ajurait ainsi dans le clergé paroisBtai deux ealégo-
ries de prêtres presque aussi s^arés par la YOcadon ^ei te genre de
Tie qu'aujourd'hui le meine et le pope. A des Irammes aussi diffé-
^ rens, il serait difficile de conûer des fonctâons identiques. Ce n'est
\ pas à dire que le prêtjre russe d(Hve toujours âtre oUîgé de choisir
entre le mariage et ie couvent. Il y a d^ eu quelques exemples
d'hommes admis au sacerdoce sans être manés et sans être moines.
à II pourrait y en avoir davantage, mais de tds prêtres, placés en de-
hors des autres par l'obligation du célibat » ne serviraient point à
i relever le clergé marié.
\ L'introduction du célibat facultattf ne serait (fu'un leurre, à moins
qu'il ne préparât le célibat obligatoire, &nt aucun Russe, aucun or-
thodoxe ne souhaite rétablissement. L'abrogatÎM de l'usage qui
n'admet à rQrdiiàaii(m que des hommes mar^ serait un pas vers
le catholicisme; U abandon de la discipline qui refuse le mariage
au prêtre ordonné serait un pas vers te protestantisme. Getle derr
nière révolution, peut-être plus conforme aux tendances de l'esprit
public, rencontre deux graads obstacles : k l'extérieur le besoin
d'union avec les autres pays orthodoxes, à l'hiliérieur la cramte du
raskol et l'attachement du peuple hisse aux traditiiws. Les mêmes
barrières avec la même discipline s'opposent à une autre imiova-
tiôn réclamée par certains esprits, au second mariage des popes. Le
prêtre vraf ne peut convoler à d'autres noces ; Im ouvrir l'accès
d'un second mariage serait encore vioter les canons et alla* même
contre certains textes de l'Écriture. Peut-être te courant de l'écrit
public emportera-4-il un jour l'église russe au-delà de ces règles
traditionneltes; le moment en est encore éloigné, et, comme en re-
ligion de telles réformes vont rarement seules, l'orthodoxie sera ce
jour-là sortie de sa vote séculaire. Ce qui serait facile, ce que Von
commence à mettre en pratique, ce serait de laisser le pope veaf à
l'exercice de ses fonctions. Le clergé blanc serait par là afTrancbi
d'une des servitudes qui pèsent sur lui; sa vocation, mise à l'abri
des coups du hasard, ne dépendrût plus que de sa vertu et non de
la vie d'une femme.
Les entraves que la tradition apporte au libre mariage des prêtres,
elle les met au choix des évêques parmi les prêtres mariés. La dis-
cipline ne permet point la promotion d'un honmie marié à Tépisco^
pat. S'il n'y avait là qu'une habitude, elle serait vite abandonnée;
il y a ufie loi disciplinaire, et, quels qu'en soient les iDcorwéniens
pratiques, Tétat et le pays s'y soumettent. On voit par cet exemple
qu'avec leur apparente suprématie l'état et rantocratie sont, en
matière religieuse, maintenus en de certaines bornes, et que, même
en dehors des croyances, ils ne se permettent pomt de modifier
tout œ qui les gène. La coutume de n'admettre à l'épiscopat que
des célibataires n'est pas im dogme, ce n'est qu'une tradition dis-
ciplinaire. Ceux qui la défendent s'appuient, il est vrai, sur un texte
de l'Écriture, mais ce texte semble en contradiction avec la loi en
faveur de laquelle on l'invoque et ne se réconcilie avec elle que par
«ne subtile interprétation (1). S'il n'y avait d'autre barrière entre
le clergé blanc et le siège ^piscopal, on l'aurait bientôt franchie; il y
a les canons, la tradition, la pratique générale des églises ortho-
doxes, et jusqu'ici on les a respectés. Cette règle aboutit assurément
à des conséquences bizarres; en forçant à prendre les dignitaires
ecclésiastiques parmi les moines, elle a donné à l'état monastique
une direction tout à fait opposée à l'esprit de son institution. Au
lieu d'une vie de renoncement et d'humilité, elle en a fait ime car-
rière d'ambition : le vœu de pauvreté est devenu la porte de la
fortune. Tandis^ que les premiers moines refusaient tous les hon-
neurs, souv^t jusqu'au sacerdoce, l'élite des moines gréco-russes
est en possession de tous les avimtages matériels de l'état ecclé-
siastique. Pour résister aux attaques de certaines classes de Ut so-
ciété russe, il faut au clergé noir, avec l'appui de la tradition, la
vénération et l'appui des classes populaires. Les reproches dont ils
sont l'objet n'empêchent pas les moines d'être encore un rouage
important dans l'église : ils lui servent de frein sur la pente où
l'esprit public pourrait l'entraîner. C'est le clergé noir qui, de-
puis l'introduction de la foi chrétienne à Kief , a personnifié en
Russie la tradition orthodoxe; c'est 'lui qui, vis-àrvis des autres
églises orientales, représente le mieux le côté oecuménique, catho-
lique de l'orthodoxie. Abandonnée au clergé blanc, sans doute plus
exclusivement national, plus accessible aux influences du siècle et
du pays, l'église russe serait plus ouverte aux innovations, plus ex-
posée au relâchement de l'unité de la foi.
La discipline de l'église maintient au clergé noir le monopole de
l'épiscopat. Pour les autres dignités ecclésiastiques, rien n'empê-
chait d'en ouvrir l'accès au clergé blanc : aussi a-t-il récemihent pé-
nétré dans la plupart des fonctions jadis détenues par les moines.
Sa plus importante conquête a été le haut enseignement ecclésias-
(1) • n convient que révoque soit irréprochable et qii*ii n'idt été marié qu*aneroi8. »
(r* épitre k Timothée, m, 2.) L'épltre à Tite (ii, 6) dit la môme cliose du prêtre à
pou près ta mfimea termes. Selon les interprètes, la première épouse de Tévèque éunt
régUse, il n*en peut avoir d'autre.
i
tique, que les moines s'étaient jusqu'ici réservé avec un soin jaloux.
Un pope marié a été appelé au rectorat de l'académie ecclésiastique
de Pétersbourg, longtemps la citadelle du haut clergé monastique.
Cette nomination excita beaucoup de rumeurs; c'est en effet une
sorte de révolution dont à la longue les conséquences peuvent être
considérables. Placé à la tête de l'enseignement ecclésiastique, le
clergé blanc pourra introduire dans l'église un esprit plus moderne,
plus libéral. C'est en même temps pour les plus distingués des
prêtres mariés un débouché important : avec le haut professorat,
avec les grandes aumôneries, avec l'accès même du synode, on ne
peut plus dire que le clergé blanc soit sans avenir et sans carrière.
Il a déjà enlevé à son rival presque tout le ministère actif. L'épi-
scopat et les dignités monastiques sont à peu près seuls restés aux
moines. Il est diiBcile de les dépouiller davantage sans les enfer-
mer dans les murailles de leurs couvens et les isoler entièrement
du monde et de la nation.
Délivré de la misère et de la dépendance de ses paroissiens, qui
pèse plus lourdement sur lui que la domination du haut clergé mo-
nastique, le clergé séculier ne sera définitivement relevé et mis à
la hauteur de sa mission que par l'extension de ses libertés et des
libertés publiques. Comme toutes les classes de la nation^ c'est dans
l'émancipation morale, par une participation à son propre gouver-
nement, qu'il retrouvera sa force et sa dignité. Cet affranchissement
sera en partie effectué par la réforme actuelle. Aux moines, la ré-
forme promet l'élection de leurs supérieurs, aux prêtres de paroisses
l'élection des blagotchinnye, sorte de doyens ou d'inspecteurs ayant
sur leurs confrères un droit de surveillance et servant d'inteimé-
diaires entre l'autorité diocésaine et le clergé paroissial. Déjà on a
institué des conférences locales où le clergé est appelé à débattre
ses propres intérêts. En tout pays, de telles mesures seraient dignes
d'éloges : en Russie, la réforme ecclésiastique ne sera achevée que
le jour où l'église dominante aura été mise en état de supporter la
concurrence des dissidens du dehors et du dedans. C'est là, nous
devons le répéter, le but imposé au gouvernement et à la nation.
Ce n'est qu'à ce prix que la Russie sera devenue un état vraiment
moderne; c'est par là seulement qu'elle obtiendra la diffusion d'un
esprit sérieusement religieux, d'une intelligente moralité parmi ce
peuple rongé de sectes grossières et où couve encore un paganisme
latent. La religion est toujours une desf bases populaires de la ci-
vilisation russe; le relèvement matériel et intellectuel de son clergé
doit rendre à l'église le rôle pondérateur et civilisateur qui lui ap-
partient, que rien n'interdit à l'orthodoxie orientale.
Anatole Leroy-Beaulieu.
L'ORIGINE DES ETRES
I.
LA VARIABILITÉ DBS B8PBGBS BT LA LUTTB POUR L'EXISTENCE.
Comme uoe prodigieuse énigme s'offre à l'esprit humain Tappa-
rition des êtres à la surface du globe. II fut un temps où les condi-
tions de la vie n'existaient pas sur la terre. Le jour est venu où ces
conditions ont été réalisées; la terre s'est couverte de v^étatîon et
s'est peuplée d'animaux; l'homme a été créé. Cette vérité, conforme
au sentiment général manifesté chez les nations dès l'antiquité, se
démontre par la structure de Técorce terrestre et par la présence des
débris organiques. Maintenant, si l'on cherche à se figurer la nais-
sance de la vie, à saisir la manière dont elle s'est produite, tout effort
de la pensée demeure stérile. Les merveilleuses découvertes de la
science permettent de tracer avec certitude une partie de l'histoire du
monde dans les âges reculés, de rendre ime sorte d'existence aux as-^
pects de la nature pendant des périodes successives, elles n'apportent
aucune lumière sur l'origine des êtres. Les magnifiques résultats ac-
quis par les investigations modernes font prévoir encore d'immenses
progrès dans la connaissance des surprenans phénomènes dont notre
planète a été le théâti-e; ils n'autorisent pas à espérer que l'on ap-
prendra un jour de quelle façon les êtres ont surgi. Le commence-
ment semble devoir rester à jamais impénétrable pour l'intelligence
humaine*
L'ardeur qui pousse certains esprits à s'inquiéter de l'origine des
êtres parait néanmoins le signe d'une noble ambition, — malavisés
ceux qui voudraient la condamner 1 Dans les élans pour entrevoir
le monde à son début et comprendre les causes de la multiplicité
des formes végétales et animales, la pensée s'élève parfois en raison
de la grandeur du sujet qui l'attire. Les tentatives pour faire jaillir
la lumière sur la création à l'aide de la science auront pour dernier
résultat de mieux assurer la reconnaissance des vérités. Après avoir
séduit ou égaré la foule, les interprétations audacieuses, les fantai-
sies de l'imagination perdront tout charme en présence des faits
bien appréciés. Lee engouemcns irréfléchis passent; avec l'étude
profonde, les erreurs disparaissent.
Des idées sur l'origine des espèces déjà un peu anciennes et long-
temps assez dédaignées, tout à coup rajeunies par une exposition
habile et les apparences d'une science solide, ont provoqué des en-
thousiasmes. M. Darwin a occupé l'opinion; il est devenu presque
-populaire. Les investigateurs en général ont montré peu de goût
pour des hypothèses fondées sur des notions vagues, incomplètes ou
inexactes et souvent contredites par les faits; au contraire des gens
qui ne songent guère la plupart à s'appliquer à des études longues
et pénibles se sont passionnés pour une doctrine. La variabilité au
sein de la nature, la variabilité dans l'état de domesticité, la lutte
pour l'existence, la sélection naturelle, puis la sélection sexuelle,
ont ravi les âmes simples. Les transformations indéfinies, l'évolu-
tion incessante, les perfectionnemens continus, ont donné des émo-
tions comme autrefois la croyance que le vil métal pouvait se chan-
ger en or pur. A considérer la foi naïve de beaucoup de lecteurs de
l'ouvrage sur tOrigint des espèces (1), surtout il y a quelques an-
nées, un homme arrivant d'un long voyage se serait persuadé qne
M. Darwm avait ouvert une fenêtre d'où l'on voit clairement les
formes végétales et animales toujours se diversffîant et toujours se
perfectionnant depuis la première apparition de la vie jusqu'à Té-
poque actuelle» Le livre a eu des apologistes, et les détraclenrs n'ont
pas manqué; mais, chose étrange, de part et d'autre on s'en est tenu
à des généralités; pour le grand nombre, c'était une affiedre de seaûr
ment« Dans une circonjStance, la valeur et la portée des assertions du
naturaliste imglais ont été discutées en France sans autre préocca-
pation que la vérité scientifique; la discussioti eut lieu dans une
enceinte close. Louis Agassiz, l'observateur plein de sagacité, le
penseur profond, le savant illustre, se proposait de ramener l'at-
tention publique sur les faits qui éloignent absolument l'idée d'one
évolution perpétuelle; il est mort, ayant dicté à peine quelques
pages. Heureusement on ne perd jamais l'occasion d'appeler tCMis
les yeux à voir la réalité, — et fort simplement nous allons exami-
ner ce que l'observation et l'expérience des siècles et ce que la
science moderne nous apprennent au sujet de la vie des êtres en
remontant le plus loin possible dans le passé.
(1) Darwin, 21^ Origm of $p$em <tnd. en françaii par M. Hralnué).
x'miginb des êtrbs. 830
I.
A Umte& les époques et dans tous les pajs, les hommes accordant
au noi&s par nécessité ime attention superficieHe aux plantes et aux
animaux ont eu Fidée des distinctions d'espèces. Le sauvage des
lies de la mer du Sud, cueiRant les fruits du cocotier, ne doute pas
de la nature propre de Tarbre. Le vieux Celte, errant sous les
fourrés des sombres forêts, n'imaginait certainement pas qne les
chênes et les hêtres fussent d'une essence commune. A la vue d'une
plante ou d'un animal dont les individus se font remarquer en plus
ou moins grande abcmdance, chacun par instinct se persuade qu'à
lontes les générations l'espèce demeure à peu près pareille. L'inves-
tigation scientifique a commencé sous Tempire de ce sentiment;
d'une manière très générale, elle a été poursuivie sans faire dranger
la croyance primitive. N'ayant nul souci des origines, les observa-
teurs occupés de l'inventaire de la nature constatent les différences
entre les êtres; ils déterminent, ils décrivent les espèces. Le travail
est en voie d'exécution depuis deux siècles; personne n'en prévoit
l'achèvement prochain.
Chaque région du monde qu'on explore fournit en quantité des
végétaux et des animaux qui n'existent pas laHeurs. Dans les pays
où les récoltes des naturalistes ont été incessantes, les êtres de pe-
tite taille ou de peu d'attrait longtemps négligés, venant à être re-
caeillis par des' amateurs de sujets nouveaux, s'offrent encore en
ncMnbre prodigieux. Botanistes et zoologistes d'un certain ordre se
réjouissent de voir tant de richesses; avec une patience inaltérable,
ils continuent à distinguer et à décrire les types. D'un autre côté,
en présence de myriades de plantes et d'animaux qui , parfois dans
les mêmes genres, témoignent d'une singulière parenté, des savans
ou des philosophes é'étonnent. Entraînés soit par une forte répu-
gnance à s'inquiéter de minutieux détails, soit par des vues plus ou
moins scientifiques, ils se refusent à croire qu'une telle diversité
soit originelle. Paraissant compatir à la peine que se serait donnée
le créateur, ils n'hésitent pas à se prononcer pour la simplicité au
point de départ. Les espèces du même genre ou de la même famille,
laborieusement étudiées par les classificateurs, descendraient d'une
souche unique : un organisme sans doute très imparfait, — on ne
s'est jamais nettement expliqué à l'égard de ces organismes ima-
ginaires. Si l'hypothèse était fondée, il n*y aurait pas d'espèces
dans le sens qu'on attache à ce mot. Façonnés et modifiés de mille
■nnières selon les circonstances, les êtres changeraient de forme»
de couleurs et d'aptitudes comme les peuples changent de cos-
tume. Les partisans de l'idée des transformations indéfinies citent
Digitized by VjOOQiC
avec bonheur les incertitudes des naturalistes au sujet des carac-
tères de bon nombre de plantes et d'animaux; ils rappellent avec
joie les fautes commises; ils insistent sur les variations individuelles
et supposent que ces variations doivent être sans limites. On sera
fixé sur tous les points, si l'on considère un instant la marche de la
science, et si l'on arrête l'esprit sur les faits le mieux constatés.
Les erreurs se produisent et les incertitudes subsistent lorsque le
savoir est très borné, elles disparaissent dès que l'observation et l'ex-
périence ont été suffisantes. L'étude des distinctions d'espèces n'est
pas toujours facile. Parfois le mâle et la femelle présentent d'étranges
contrastes; au premier abord, on sépare ceux que la nature rap-
proche, dans le monde des oiseaux et des papillons, chacun le sait,
il y en a de nombreux exemples. Souvent aussi les enfans du même
père et de la même mère sont loin d'être pareils; on prend des frères
et des cousins pour des étrangers. Par suite de l'influence du climat
ou de la nourriture, des espèces disséminées sur de vastes étendues
se sont légèrement modifiées sous le rapport de la taille, de la cou-
leur, de l'aspect; en voyant quelques individus tirés de pays éloi-
gnés, on méconnaît leur intime parenté. De telles fautes sont inévi-
tables au début des recherches. Dépourvu des moyens d'information
nécessaires, l'observateur le plus attentif, doué de l'esprit le plus
pénétrant, demeure incertain ou tombe dans l'erreur. Aux difficultés
naturelles du sujet s'ajoute le trouble provenant de l'inhabilité ou
du défaut d'application d'une foule d'investigateurs. Le travail est
libre, et partout les bons ouvriers sont rares. N'est-ce pas d'ailleurs
la règle générale que la vérité ne se dégage qu'après avoir été long-
temps voilée?
Au siècle dernier et même au commencement de notre siècle,
les beaux oiseaux et les magnifiques insectes recueillis dans les
contrées lointaines excitaient à la fois surprise et admiration. Au
plus vite, des amateurs traçaient la description •des brillans animaux
et attribuaient des noms aux espèces. L'opération ne coûtait pas de
longues peines; les mâles, les femelles, les jeunes sujets distingués
par les couleurs étaient comptés comme autant d'espèces. A l'exa-
men superficiel, succéda l'étude; peu à peu, on apprit à connaître
dans chaque groupe du règne animal les signes particuliers de l'un
et de l'autre sexe; on fut avisé par des voyageurs que des individus
fort dissemblables avaient été rencontrés en état de mariage ; les
fautes des premiers naturalistes étaient effacées. De nos jours, les
méprises occasionnées par les différences sexuelles sont devenues
rares. Les variations individuelles peuvent encore être la source
de fréquentes erreurs; mais, après avoir considéré de quelle façon
la lumière s'est faite à l'égard d'une foule déplantes et d'animaux,
on acquiert la certitude que toute obscurité finira par se dissiper.
I vTAta^^&xiaj «^jbti^
Maintes fois, en présence de quelques sujets, les observateurs ont
pris pour des espèces distinctes de simples variétés; un peu plus
tard, les comparaisons portant sur une masse considérable d'indi-
vidus, il a été facile d'apprécier exactement le caractère des diffé-
rences. Dans nos musées d'histoire naturelle, ici un mammifère ou
un oiseau, là de rares insectes apportés de terres lointaines, attirent
l'attention par une physionomie un peu singulière; peut-être ne par-
viendra-t-on pas à les bien déterminer jusqu'au moment où du pays
d'origine viendront d'autres représentans des mêmes races. Pour
bien connaître une espèce, il faut l'étudier chez une multitude d'in-
dividus, la suivre dans son aire géographique, l'observer dans son
organisation, ses mœurs, ses habitudes, ses instincts à toutes les
phases de la vie, et souvent encore recourir à des expériences. Un
pareil travail est prodigieux; déjà poussé loin pour bon nombre des
être* qui habitent l'Europe, doit-on s^étonner de le trouver à peine
commencé quand il s'agit des légions de créatures répandues dans
le reste du monde? Présenter les doutes qui proviennent de l'igno-
rance comme une preuve de l'instabilité des formes végétales et
animales est une pensée malheureuse.
Nulle définition de l'espèce n'a pu satisfaire tous les naturalistes,
répète M. Darwin. Rien n'est plus réel, seulement il convient d'a-
jouter que sur aucun sujet l'entente ne s'établit d'une manière aussi
complète entre les auteurs. Personne sans doute ne sait dire à quels
signes généraux on distingue les espèces, et néanmoins, instruit par
l'observation et l'expérience, le classificateur demeure convaincu,
avec Linné, que « le semblable engendre toujours son semblable, » —
avec Cuvier, que l'espèce est représentée par les êtres a nés les uns
des autres ou de parens communs, et de ceux qui leur ressemblent
autant qu'ils se ressemblent entre eux, » — avec la plupart des in-
vestigateurs, que l'espèce est assurée par la fécondité qui se perpé-
tue, enfin qu'elle est une forme organique primitive. Depuis beaucoup
plus d'un siècle, des centaines de zoologistes et de botanistes dissé-
minés dans toutes les villes du monde où la science est plus ou
moins en honneur travaillent à cet édifice colossal qu'on a nommé
l'inventaire de la nature; sans exception, ils se conforment au plan
que Linné a tracé. Par un phénomène dont l'explication nous man-
que, des partisans de l'idée des transformations illimitées, piis du
goût de faire connaître de nouveaux types, les décrivent absolu-
ment comme les autres naturalistes; dans la circonstance, l'idée
est mise en réserve.
Ceux qui s'en tiennent à des formules peuvent croire que tout
est vague ; au contraire, ceux qui s'instruisent par une pratique in-
dispensable sont également saisis par l'évidence des faits; un pareil
concert ne s'établit pas sans fondement solide. La dispute s'élève
Ûe
tant que les infornmiioDS demeureni trop restreintes; tel &uteuf,
s' appliquant sur un groupe d'individus à Texamen de petites par-
ticularités , se croit en poBsessioD de plusieurs espèces , tel autre
se persuade que ce sont des variétés de la même espèce^ mais
dès r instant que les faits acquis permettent de se prononcer avec
ceriitude, à tous les yeux la cause est gagnée d'une manière dé-
finitive* Un oiseau jeune» apporté de loin, n'a pas le plumage des
adultes, on le cite comme un oiseau particulier; que Tobserv'ation
se poursuive» Terreur est de courte durée, A présent encore, les
caractères de certains végétaux de notre pays, les églantiers ^ les
ronces, les épenlères/ donnent Heu à des controve-rses, Téiude
comparative de ces plantes ne suffit pas à dissiper les doutes; des
expériences seront entreprises ; on ira semer les graines des uns
dans le terrain oii poussent les autres, et la lumière jaillira pour tout
le monde, A une époque assez récente^ de curieux animaux marins
étaient regardés comme des types de la classe des cmsfacés; on
vient à découvrir que ce sont des crabes et des langoustes dans \c
jeune âge; la démonstration faite, l'erreur des anciens jours est à
jamais effacée. Ainsi avec lenteur, mais avec sûreté, se réalise le
progrès dans la connaiseance de la création.
Il,
La variabilité dans la nature fournit à M, Darwin un beau sujet
pour ouvrir la carrière à rimaginatioo. Les différences plus ou moins
prononcées que chacun remarque entre les individus nés des mêmes
parens seraient Torigine des espèces dont les naturalistes forment
des genres et des familles, U s* agit tout simplement de supposer
que de légères déviations du type se transmettent à la descendance
et acquièrent une sorte de fixité. L'observation constante d'une
multitude de créatures ne semble pas permettre qu'on s'arrête un
instant à une semblable hypothèse, mais l'aimable rêveur ne s'en
embarrasse nullement; il accorde que d'innombrables générations,
que des milliers d'années sont nécessaires pour amener la diversité.
Après cela, il attend avec confiance qu'on apporte ta table généalo-
gique de nos espèces depuis quelques cent mille ans. La suite le
montrera; on tient au moins des lambeaux de cette table.
La variabilité n'affecte pas au même degré toutes lea espèces;
presque insensible chez les unes, elle est saisissante chez les au-
tres. On s'étonnerait volontiers ici de ne voir que des individus tou-
jours pareils, là, de ne jamais rencontrer deux individus à peu près
semblïibles; la cause de la tendance à la variation plus ou moins
prononcée qui se manifeste chez les plantes et les animaux nous
échappe dxms la plupart des circonstances. Par une longue appUca-
l'oBIGINE des iTRES. 8A8
tion sur les caractères des êtres, on arrive à se convaincre que les
plus grandes limites de la variabilité d'une e^èee sont encore fort
circonscrites. La taille et les couleurs ont souvent trompé les obser-
vateurs; c'est ce qui change le plus, ce qui frappe davantage les yeux
et ce qui a le moins d'imp(H*tance. Des systèmes de coloraticm se
modifient avec une extrême facilité. Les tadies et les rai^ noires
ou brunes sur un fond blanc, jaune, fauve ou rouge, de même que
les marques de nuance claire sur un fond obscur, ont peu de fixité;
les mouchetures du plumage des oiseaux de proie, ou du pelage de
plusieurs mammifères du genre des chats, en ofDnent des exemples.
Lorsque deux couleurs se trouvent entremêlées, il est fréquent de
voir l'une tantôt gagner, tantôt perdre sur Tautre. Chez des ani-
maux qui vivent sous des climats divers, l'origine des individus nés
dans les pays chauds est quelquefois tralûe par l'intensité des tons,
et pourtant sur la parure de beaucoi^) d'oiseaux et d'insectes on
chercherait en vain à découvrir l'actioa faible ou puissante du soleil.
C'est encore un graad secret que la condition du développement des
couleurs. A une époque, la pensée des teintes sombres des bêtes
nocturnes et des vives nuances des belles créatures des régâons tro*
picales nous portait à faire honneur à la lumière de ce qu^il y a de
mdeux peint dans le monde. Cne expérience ne pouvait^^Ue pas
amener une révélation? Tout le inonde connaît le charmant papiHon
de nos jardins et de nos campagnes, qi*e de son nom vulgaire on
appelle le paon de jour; on le choisit pour l'expérience. De faunes
chenilles prises au moment de la naissance furent élevées dans une
complète obscurité; dles se trsoiaformèrent en chrysalides^ et Fé-
closion des pagpillons s'effectua dans une nuit profonde; les ailes
des paons de jour n'avaient en rien changé; elles étaient aussi flrai--
ches que chez les individus développés en pleine lumiève. Nous
songions bien à profiter des centaines de milliers d'années que
TJL Darwin nous aurait accordées; mais nos papillons refusèrent
obstinément de contracter mariage avant d'avoir été se duauffer
au soleil; l'expérience se trouva donc fatalement arrêtée.
Sous l'influence de la lumière Ueue, verte, jaune ou rouge, tout
se passa comme dans l'obscurité; aucune nuance ne fut modifiée. La
production des couleurs chez les êtres reste donc un phénomène ines»
plicable. Par l'examen d'une multitude d'espèces qui vivent sous des
climats très divers, on reconnaît que même cette variabilité des cou-
leurs est contenue dans des limites bien étroites, et qu'elle se mam*
leste surtout dans la répartition des teintes juxtaposées ou dams une
faible altération de nuance comme le passage du bleu au vert ou au
violet, du rouge au jaune, du noir au brun, ou encore dans la dégé-
nérescence dont l'albinisme est l'exemple le plus évident. La taille et
les couleurs saisissent au premier regard; elles ne sont jamais les si-
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8Aft BETUE DES DEUX MONDES.
gnes d'une modification dans les caractères essentiels de l'espèce.
Les autres variations sont également très superficielles. Le poU des
mammifères est plus ou moins touffu; personne ne juge que l'animal
change de nature parce qu'il est mieux vêtu l'hiver que l'été ou dans
la jeunesse que dans la vieillesse. Des parties secondaires qui se ré^
pètent avec une sorte d'uniformité varient dans une certaine mesure;
le nombre des rayons des nagaoires chez les poissons n'est pas con-
stant, moins encore celui des écailles; sous ce rapport, on reconnaît
que des différences existent presque toujours entre les individus
provenant de la même ponte et qu'elles ne se fixent en aucune ma-
nière par voie d'bérédité. Les stries, les cannelures, les ponctua-
tions, les sculptures, qui ornent le corselet et les élytres chez une
infinité d'insectes peuvent être plus ou moins prononcées; on a par
mille observations l'assurance que ces détails décoratifs ne coïnci-
dent avec aucun changement appréciable dans l'oi^anisme. Que
M. Darwin s'inquiète des légères particularités individuelles que les
anatomistes constatent à l'égard des dents, des muscles, des ar-
tères ou des veines, soit chez l'homme, soit chez les animaux, c'est
vraiment trop de bonne volonté pour découvrir des indices de la mu-
tabilité des êtres (1). Entre deux coups de cognée, le pauvre bûche-
ron lui-même affirmerait qu'en accumulant les millions de feuilles
des chênes de la forêt, on ne parviendrait point à en trouver deux
exactement semblables. Tout dans la nature en effet nous montre
l'existence de formes nettement définies, sans possibilité de ren-
contrer nulle part l'identité absolue.
La dissémination des êtres s'est opérée dans le monde d'une fa-
çon fort inégale. Telle espèce demeure confinée dans une petite
région, telle autre existe sur d'immenses étendues; — pareille di-
versité est faite pour instruire. Vient-on à explorer un pays d'un
accès diflicile, où l'état primitif n'a. point été troublé, les espèces
végétales et animales qu'on observe ne sont pas la plupart celles
des contrées voisines. Des exemples de ce genre semblent attester
que les naturalistes ont raison de distinguer des centres ou des foyers
de création. Par des causes diverses, la distribution des plantes et
des animaux s'est modifiée sur la terre. Â la faveur de la configuration
du sol et des courans de l'atmosphère, se sont rapprochés des êtres
qui à l'origine vivaient éloignés les uns des autres. Les travaux de
l'homme ont beaucoup contribué à la dissémination de certames es-
pèces. Nous avons un jour indiqué ce résultat en signalant le curieux
caractère de la flore et de la faune du Thibet oriental que le père Ar-
mand David fit connaître, il y a peu d'années (2). Avec le progrès de
(t) Th$ DescerU ofMan, t. !•'.
Vo3rez let Réc$nt0t explorations de la Chine, dans la B^Wêê du 15 Juin 1871.
l'origine des êtres. 8A5
la civilisation, des passages ont été pratiqués, des obstacles abattus,
de vastes espaces couverts de cultures semblables; une sorte d'uni-
formité r^a dans les lieux où le magnifique désordre de la nature
sauvage empêchait autrefois toute créature de parcourir un long
chemin. Aussi en Europe, plus encore que dans les autres parties du
monde, des végétaux et des animaux se sont répandus de proche en
proche. La mer n'est pas toujours une barrière infranchissable; des
graines entraînées par le flot iront peut-être germer sur une plage
bien lointaine, des insectes légers, comme des papillons, pouvant
se maintenir dans l'air, se trouvent parfois des rivages d'un conti-
nent jusqu'à la côte d'une lie fort distante emportés par le vent; des
oiseaux ont assez de force pour accomplir d'immenses voyages.
Néanmoins l'extension de toutes les espèces a des limites larges ou
étroites; le climat et d'autres conditions physiques ne permettent
pas que les êtres se confondent sur le globe entier. Chacun le con-
state en voyant que ni les animaux ni les plantes apportées de divers
pays ne parviennent en général à s'acclimater (1). Qu'on abandonne
les végétaux cultivés dans nos champs et dans nos jardins, au bout
de peu de temps, pour le très grand nombre, on en cherchera inu-
tilement la trace.
Quelques espèces seules, s'accommodant aux circonstances ou
rencontrant des conditions analogues à celles du pays d'origine, se
sont naturalisées. Notre terrible chiendent s'est implanté sur plu-
sieurs des lies de la mer du Sud, le robinier faux-acacia paraît se
comporter sur notre sol comme nos arbres indigènes; une plante de
la famille des composées, l'érigeron du Canada (2), a trouvé une
nouvelle patrie sur nos terrains rocailleux ; un crucifère , le lépidie
de Virginie (3), se répand beaucoup en France; une herbe aquatique
de l'Amérique du Nord (A) a envahi les mares et les canaux de notre
pays. M. Alphonse de Gandolle a montré de quelle manière a eu
lieu l'extension de diverses plantes européennes (5). De nos jours,
l'abeille d'Europe travaille en pleine liberté au milieu des forêts
des États-Unis; les chevaux, issus d'ancêtres échappés des mains
des conquérans du Nouveau-Monde, parcourent en grandes troupes
les pampas de la Plata. Les bêtes qui se nourrissent de matières
organiques sèches trouvent la vie facile dans presque toutes Jes
régions du monde; les rats s'accommodent des reliefs qui abon-
(i) Acclimater ne doit 8*entendre qw dee êtres pourant Yivre et maltiplier d'une
manière indépendante sur une terre étrangère. Les animaux domestiques et les régé*
taux cultlTés ne sont pas acclimatés.
i%) Erig^nm canadinse»
(3) Lspt<iitMii virginioum,
(4) Elodêa canademis.
(5) Géographie botanique, Paris 1865.
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dent dans les endroits habités; certaines espèces de kakerlacs fort
avides de nos denrées se propagent à peu près indifTéremment sor
toutes les côtes où un navire les a transportés^ si la nourriture ne
vient pas à manquer. En changeant de climat, ces plantes et ces
animaux, qui se sont disséminés sur d'immenses espaces ou qui ne
meurent pas sans postérité quand ils sont jetés sur uae tanre étraa-
gère, ne se transforment en aucune façon; les uns restent abaohi*
ment pareils de la zone glacée à la zone torride, les autres ne se
modifient que sous le rapport de la taille, de la couleur, de l'épais-
seur de la fourrure» L'obseirvation et l'expérience portent sur des
milliers de créatures.
Si l'on s'en rapportait à une assertÎQn de M. Darwin, ks espëees
ayant une très large distriiH^ion géographique présenteraient plus
de variaXicHi que les autres; mais on s'abuserait en croyant le phé-
nomène général. Aussi bien que de chétifs insectes, de grands mam-
mifères semblent bien peu affectés par l'influence du milieu. Le lion
habite l'Afrique entière du nord au sud, l'Asie-MineureY la Verse,
la partie occidentale de l'Inde, et iL est toujours le lion. Les natu-
ralistes ayant beaucoup étudié le magnifique animal veulent re-
connaître des races, ou, en d'autres termes, 'des variétés locales que
distinguent des particularités constantes. Ces particularités se bor-
nent à la nuance du poil et à l'ampleur de la crinière. En Barbarie,
le lion a le pelage d'un fauve brunâxre et la crinière superbe plus
ou moins teintée de noir; aa Sénégal, avec la crinière moins belle, il
est plus jaune; au Cap^ il a une crinière presque fauve et médio-
crement prolongée sux le dos; au Da^four, il est d'un faseve doré,
au Sennaar d'un ton plus rouge; en Perse, d'une nuance isabelle
assez pâle avec une longue crinière mêlée de noir et de fauve; aux
environs de Guzarat, il a la crinière très courte. Persomie ne juge
que des honuneset des fenunes s'écartent notablement du type de
la race parce qu'ils ont une chevelure riche ou pauvre, variant du
noir au châtain. Les lions n'ojQrent rien de plus extraordinaire;
comme ils ne sont pas cantonnés par groupes sur d^étiniits es-
paces, on peut tenir pour vrai qu'il enste d'ins^isibles passages
dans la nuance du poil et le volume de la crinière. D'ailleurs les
individus de la même contrée n'ont pas tous k parure également
befte. Le tigre royal vit dans les jongles de Javai, de Sumatra, de
Ceylan, de l'Inde : autrefois on supposait le grand carnassier propre
aux régions les plus chaudes de l'Asie;. mais en réalité il est ré-
pandu au nord de la Chine, dans la Mongolie^ sur les flancs du
Caucase, en Sibérie jusqu'au lac Baïkal. Soumis à des températures
extrêmes, environné de créatures fort différentes, selon le pays qu'il
habite, le tigre varie bien faiblement; au nord, le poil est plus long
et plus touffu, et d'autre part on observe que Les bandes noires ne
L'OBi&IHE DES ÊTUSS» SI?
sont pas deffîimiées d'âpre un modèle unifonne. « Le Icmp et le
renard sont pareils depiiitis la zone torride jusqu'aux régions gla*
cées, » disait Guvier, il y a ub demi-sîède; Tillustre zook^iste avait
d(E»né grande aitentu» aux earactàres de ces animaux. Un natu-
raliste très eadin k coœidéf er et même à exagérer les dfets du
dimat croira rectifier rassertion en écrivBat : « A mesure qu'on
s'avance vers le nord, on voit le renard acquérir une feumn'e plvs
longue, plus abondante, plos fine, et en même temps sa taille gran--
dir;... le loap anssi est frtus grand dans le nord et plus vehi. » Par-
reille remarque, motivée par l'mtentîon de faire ressortir l'étendue
de la variation, indique assez dans quelles étroites limites se modifie
un mammiière par les conditions d'existence.
De noaiiareux oiseaux sont disséminés sur une grande partie de
l'ancien HBU)nde* Le balbuswd et d'autres rapaces habitent à la fois
l'Europe, l'Airique et l'Asie; le coucou n'est pas moins coani^olite,
OB le rencontre jusque dans l'Ile de Madagascar; notre beau loriot
se trouve au Sénégal , en Gbiae et dans l'inde; ils n'acotsent nulle
part une tendance à se transformer. Au Ji^on, en Gbine, dans l'^e
centrale, des oiseaux du groupe des mcûneaux ou de la famille des
fauvettes ressemblent à tel point à ceux d'Europe qu'on les distingue
tottt juste par cte légères Âflérenoes dans les teintes du plmnage.
Sans doute, dans plus d'un cas, les ornithologistes auront noté
comme espèces particulières des variétés locales ou des races; le
fait démontré par la connaissance complète de l'aire géograj^ique,
on n'en sera que mieux assuré à l'égard des véritables caractères
des espèces. Selon l'abondance de la nourriture, les poissons ac-
quièrent des (femensians très variables; selon la nature des eaux,
ils prennent des colorations qui sauvent trompent les observateurs.
La plus simple des expériences conduira toujours à reconnaître ce
que l'observation ne p^met pas de décider. Ne suffirait-il pas en
effet de faire vivre les uns où vivent les autres pour apprécier exac-
tement l'influence du milieu?
Les insectes sont vraiment intéressans à consid^er lorsqu'il
s'agit de notions gé(^rapfaiques, de conditions de la vie, d'influences
extérieur». Le nombre de ces créatures est formidable, et avec le
nombre s'élargit le champ des comparaisons; dans ce monde, la di-
versité des formes, des i^itudes, desins^cts, est extrême, et avec
la diversité s'accroissent les élémens de toute généralisation. Cer-
tains insectes 9& déplacent peu; d'autres, pourvu de {Miissans
mojrens de locomotion, mettent à profit une précieuse faculté. Plu-
sieurs coléoptères so^ comnrans à la fois aux environs de Paris,
de Moscou et de Pékin , les voyages ne les ont pas changés. C'est
mieux encore pour les lépidoptères. Le grand porte -queue ou^-
pilio machaon que l'enfant poursuit dans nos campi^nes habite
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818 REVUE DES DEDX MONDES.
TEurope presque entière, le nord de F Afrique, TAsie- Mineure, la
Sibérie, la Ctiine, le Népaul, et l'entomologiste le plus exeité ne
parviendrait pas à distinguer l'individu pris à Cachemire de cdm
de France. Notre flambé ou papilio podalirim^ ^[alement très cos-
mopolite, mais qui n'existe pas au centre de l'Asie, paraît être l^è-
rement affecté par le climat; on reconnaît les individus d' Andaiou-
sie et d'Afrique à des particularités de la coloration des ailes. Dans
l'Europe centrale et dans l'Amérique du Nord vit la belle vanesse
si connue des jeimes amateurs sous le nom de tnorio; européen oo
américain , c'est bien le même insecte. Un très petit lépidoptère
dont la chenille mange les graines du baguenaudier n'est pas rare
en Europe, et nous le retrouvons tout pareil dans les plus chaudes
régions de l'Inde et de l'Afrique (1). La liste de ces espèces qui vivent
dans les milieux les plus dissemblables sans éprouver de change-
ment serait longue. Que faut^il donc pour modifier ces êtres si /râles?
Longtemps M. Darwin négligera de le dire. Certes beaucoup d'in-
sectes varient, principalement sous le rapport de la taille et de la '
couleur; plusieurs lépidoptères ayant une aire géographique fort
large sont un peu plus grands et de teintes un peu plus riches au
Japon et sur le continent asiatique qu'en Europe. Un papillon très
répandu dans l'Inde et [dans l'archipel de la Malaisie (2) a les con-
tours et Les dessins des ailes infiniment variables. Aux mêmes lieux
voltigent des individus qui frappent par la dissemblance, mais,
jeunes, ils étaient pareils. Une observation a suffi pour apprendre
qu'on ne devait pas se fier à la couleur. Ainsi des espèces gardent
sous tous les climats une étonnante uniformité, d'autres se montrent
très légèrement affectées par la différence des milieux, d'autres en-
core n'ont pas besoin de quitter une patrie *pour revêtir des aspects
multiples.
Des conditions fâcheuses amènent chez les êtres capables de les
supporter la diminution de la taille. De même que parmi les
hommes, il y a des nains parmi les animaux et les plantes. Repré-
sentans amoindris d'un type, ils en conservent les caractères essen-
tiels. Un simple changement de régime rendrait à ces nains ou à
leur descendance les proportions normales. Des mollusques marins
condamnés à vivre dans l'eau saumâtre restent chétifs. Des escar-
gots de la plaine se retrouvent sur les Alpes; la végétation de la
montagne les nourrit mal, ils sont tout petits. Ayant moins que les
animaux une individualité déterminée, les plantes varient davantage
et subissent plus manifestement l'influence des agens extérieurs.
L'étude sera plus longue; elle n'en aura pas moins pour dernier ré-
(i) Lycœna bœtica.
(2j PapiUo pammon.
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sultat de mettre en évidence les limites précises de la variation des
espèces. Toutes les recherches, toutes les observations, toutes les
expériences le prouvent : la variabilité des êtres au sein de la na-
ture s'accuse à des degrés fort divers, mais dans ses plus surpre-
nantes manifestations elle demeure contenue dans un cercle infran-
chissable. Si des plantes et des animaux se sont fort disséminés, ne
l'oublions pas, la vie, pour la plupart d'entre eux, n'est possible
que sur une zone.
Diverses espèces revêtent plusieurs formes nettement caractéri-
sées; suivant l'expression aujourd'hui consacrée dans la science, ce
sont des cas de dimorphisme, de trimorphisme, de polymorphisme.
Il y en a des exemples à la fois parmi les plantes et parmi les ani-
maux. Les défenseurs de l'hypothèse de l'évolution perpétuelle
croient trouver dans ce fait une preuve de l'instabilité des êtres, et
pourtant lorsqu'on s'arrête à certains cas particuliers, on est saisi
d'un sentiment bien opposé. En rappelant que parmi les abeilles il
existe des femelles de deux sortes, on est sûr de ne rien apprendre à
personne; il y a les femelles fécondes, — les reines, — et les femelles
stériles, — les ouvrières ou les nourrices. Chez les fourmis également,
on compte des individus ayant en partage la mission de perpétuer
la race et la foule de ceux dont le rôle est de donner des soins aux
jeunes et de travailler pour la communauté. Êtres des mieux doués,
les abeilles et les fourmis, déployant une industrie qui ne cesse
d'émerveiller les hommes, montrent par mille détails de Ja vie com-
bien chaque espèce est pourvue d'une constitution strictement dé-
terjniuée. Dans certaines sociétés de fourmis de même que chez les
ierinites, les individus stériles sont de deux sortes; les uns remplis-
sent les fonctions ordinaires d'ouvriers et de nourrices, les autres,
fortement armés, veillent à la sûreté générale et combattent pour la
défense de la cité, ce sont les soldats. Une organisation si complexe
et si parfaitement réglée ne saurait se modifier sans être presque
aussitôt anéantie. Isolé, chaque membre du corps est condamné à
périr.
Le phénomène du polymorphisme se manifeste sous de nom*
breux aspects, et dans plusieurs circonstances il est difficile de pé-
nétrer le dessein de la nature. Un voyageur anglais, M. Alfred
Russel Wallace, qui a exploré les îles de la Malaisie au grand avan-
tage de la science, cite un curieux cas de dimorphisme chez un lé-
pidoptère (1) ; M. Darwin n'oublie pas de le rappeler. Il s'agit d'un
superbe papillon fort répandu dans les lies de Java, de Sumatra,
d'Anoboine et sur le continent asiatique, le papilio memnon des
(i) The Malay Archipêlago, London, 3« édit 1872.
Tom m. — i874« 54
entomologistes. Le m&le a des aiks postérieures arronties e4 ornée»
de lignes et de croissans d'un bien pâle sur «n fond noir, il yarie
p«a; au oontraire la femelle se montre airec des parures fort dtrerses,
tantôt elle ressemble au mâle par la ooupe des ailes et se discingoe
simplement par des taches de nuances vives, tanl(6t avec une ook^
raticHi partîculiëre, die a des ailes postérieures qui se proloagoat
en forme de queue, elle imite alors la physionomie de papittoBS
d'une autre espèce. Toutes les mères donnent naissance i des fittes
qu'on ne prendrait jamais pour des sœurs si l'observatien m'avait
éclairé. Qu'on se figure, dit M. R. Wallace, un Anglais rôdant siff
une tie lointaine, marié avec deux femmes, une indienne aux che-
veux noirs et à la peau cuivrée et une négresse à la tète laineuse et
à la peau couleur de suie, et qu'au lieu d'enfians mulâores il ait des
garçons à la peau blanche et aux yeux bleus oxnme lui^nème et
des filles ofirant tous les caractères de la mère, cela semblerait
étrange. Pour nos papillons, ajoute l'explorateur de la MaJaisie, le
cas est plus extraondinaii^e; non-secdement une mère a des fils sem-
blables au père et des filles pareilles i elle-même, mais encore des
filles pareilles à l'autre épouse. On le sait, beaucoup d'animaux af-
fectent des aspects qui trompent les êtres dont ils peuvent devenir
la proie; M. Wallace pense que la diversité des formes du pa^loB
memnon (k)it conduire à cette fin : des oiseaux insectivores ne se-
raient tentés que par l'une ou l'autre des deux sortes d'individus»
La variabilité aurait donc ici pour résultat de mieux assurer l'es-
pèce contre les chances de destruction.
Sans aller jusqu'aux îles de la Sonde ou des Molnques, on peut
(Server parmi les lépidoptères un cas de polymoq)hisme asaex si»-
gulier. Dans nos grands bois, près des ruisseaux courant sous te
futaie, une première fois aux jours du printemps, une seconde ioîs
aux jours de Tété, voltigent de charmans petits papillons du gecoe
des vanesses, comme le vulcmn et le paon du jour ; de son nom
vulgaire inspiré par les fines rayures des ailes, l'espèce s'appelle la
carte géographique (1). Au mois de mai, les petits papillons étalent
des ailes fauves; ceux qui paraissent au mois de juillet ont des ailes
noires. Aux yeux des premiers observateur, il y avait deux espèces^
le doute semblait impossible; en cette occasion, on allait acqué-
rir une preuve de la nécessité de pénétrer dans l'intimité de la vie
d'un animal pour le connaître. Les mignonnes vanesses aux ailes
fauves déponent leurs œufs; les chenilles naissent et, demeurait
groupées en familles, elles rongent les orties; elles se transforment
en chrysalides, les papillons éclosent, tous ont des ailes moitB^ Lee
chenilles de la nouvelle génération n'achèvent leur croissance qu'à
(i; Vanmsa prorsa do son nom sdantiCcnie.
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mL£«SI JVA^O
VMpprocke de rautomne; les chrysalides passent Tbivar, et les pa*
pyioQs qat en sortent ont tous les ailes fauves. Ainsi l'alternattce
s'efiectne avec une admirable régularité, de telle façon que les en*
fias ne sont jamais semblables à leurs parons. Ji»qu'ici la raison
du pfaéDomëne nous échappe ; mais en T^ité on ne saurait admettre
que la vanesee carte-géographique ait tiré son origine d'un autre
insecte, parce que tour à tour elle a des ailes fauves ou noires.
Lorsque par hasard la dialeur est forte et soutenue pendant les
mois de septembre et d'octobre, quelques papillons éclosent avant
le terme ordinaire. Ceux-ci offrent le mélange des deux couleurs;
n'apparaissant que d'une façon très acddentelle, ils meurent sans
postérité, la rigueur de la saison ne laisse pas aux larves le moyen
de subsister.
Cette année môme, l'Académie des Sciences accorde un de ses prix
à Fauteur d'une intéressante découvCTte : une sorte de dimorphisme
bien étrange dont on ne citait pas encore d'exempl^. De petites
bétes du genre de la mite du fromage : des acares, qu'on nooune
des tyrofflyphesy et d'autres acaresy qu'on appelle des hy popes ^
ne frappent l'observateur attentif que par des dissemblances. Les
naturalistes avaient beaucoup étudié les caractères de ces êtres, et
nul n'aurait soupçonné une relation entre les tyroglypbes et les
hypopes; on vient de nous apprendre que les deux formes appar-
tiennent à chaque espèce d'un groupe zoologique tout entier (1).
Sur des champignons vivent certaines espèces de tyroglyphes;
lès individus se comptent par milliers ou plutôt ne se comptent pas
tant ils sont nombreux. Il y en a de tous les âges, les générations
se succèdent avec une étonnante rapidité; au milieu de la micro-
scopique population, on ne voit toujours que des tyroglypes. Le mo-
ment arrive oà le champignon qui fournissait la pâture aux petits
êtres est épuisé. Les pauvres acares, mal protégés par des tégu-
naens assez mous, très imparfaitement doués pour la locomotion, ne
peuvent se porter à distance, jeunes et vieux périssent; mais dans
le nombre survivent des individus assez avancés dans leur dévelop-
pement, sans être encore adultes. Ceux-ci ne tardent pas à muer;
alors ce ne sont plus des tyroglyphes. Acares solidement cuirassés,
n'ayant qu'un appareil buccal rudimentaire, parce qu'ils ne doivent
jamais manger, privés d'organes reproducteurs, parce qu'ils doivent
demeurer stériles, munis à la face inférieure du corps de petites
ventouses, parce qu'ils ont besoin de rester fixés sans efforts péni-
bles, ce sont des hypopes. Ces acares s'accrochent au premier ani-
mal, mammifère ou insecte, passant à leur portée, et de la sorte ils
voyagent aussi longtemps que la saison le commande ou que la ren-
(1) M. Hégnin.
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contre d'une station favorable se fait attendre. Arrive la rencontre,
les hypopes abandonnent l'animal qui les portait. Les voilà sur un
champignon; ils se cramponnent avec les griffes, leur peau se fend,
et de chaque dépouille sort un tyroglyphe; la propagation de l'es-
pèce va recommencer (1). Ainsi des êtres ne se métamorphosant que
dans des circonstances déterminées revêtent une forme et acquiè-
rent des aptitudes particulières pour une existence transitoire; ils
vivent pendant un temps sans possibilité de croître et de se rej^o-
duire, — le changement ne s'opère qu'en vue de la conservation de
l'espèce. En réalité, loin de paraître un indice d'instabilité, le poly-
morphisme semble un signe de perfection.
III.
Les personnes qui s'occupent des qualités de nos animaux domes-
tiques ne comparent guère les races de chevaux et dQ bœufs, les
races de pigeons et de poules, sans jeter un cri de triomphe. On
exalte volontiers la puissance de l'homme, qui aurait à son gré pro-
duit des aptitudes et varié les types parmi les auxiliaires de la civi-
lisation. Des résultats dus à des soins particuliers sont en effet assez
remarquables pour justifier le sentiment d'orgueil, mais on s'a-
buse parfois sur la nature des changemens que les espèces réduites
en esclavage ont éprouvés. Chez les mammifères et les oiseaux que
l'homme a soumis, les différences individuelles paraissent énormes,
les variétés se distinguent par des signes plus frappans que les
caractères de beaucoup d'espèces sauvages, et de l'impression res-
sentie naît l'idée de modifications profondes. En réalité, les modi-
fications sont moins considérables qu'on ne suppose; de la plupart
des animaux domestiques, seuls les traits superiiciels sont dfectés,
et si l'organisme est fortement atteint, on découvre des anomalies
comparables à celles que la culture détermine jsur les végétaux. Les
aspects deviennent alors multiples, et pour se fier trop aisément à
l'apparence, on s'écarte de la juste appréciation des faits. Isidore
Geoffroy Saint-Hilaire (2) et d'autres naturalistes ont cru que les va-
riations dont les animaux domestiques offrent de curieux exemples
pouvaient éclairer à l'égard des effets qui dépendent des causes na-
turelles; certes elles doivent éclairer, mais c'est à la condition de
n'en point méconnaître le caractère. Souvent on a répété que les
particularités des races domestiques les désigneraient comme des
espèces distinctes, si Ton n'avait assisté à leur formation; rien de
plus inexact. Les animaux de nos domaines portent l'enipreinte de
(1) Nom dtona ces faits curieux sans presque dianger les termes du rapport lu à
rAcadémIe des Sciences sur les recherches de IL Mégniu.
(3) Bistoiri tuUurtlle générale des règnu organiques, %. Ul.
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l'origine des êtres. 853
la domesticité, de môme que les plantes de nos jardins portent les
marques évidentes de la culture; les naturalistes ne s'y trompent
pas. H. Darwin aimerait qu'on s'y trompât afin dd s'attribuer le
mérite de nous préserver de l'erreur ; cherchant le moyen, il s'est
donné une grande peine dont nous allons profiter pour faire ressor-
tir une vérité (1).
En plusieurs endroits de l'Europe, et surtout en Angleterre, des
sociétés d'amateurs de pigeons se sont constituées. Il s'agit de gar-
der et de propager les nobles races, d'obtenir des sujets toujours
plus remarquables par la taille et par la singularité ou l'éclat du
plumage, de produire des variétés nouvelles. L'amateur n'a pas
d'autre ambition; au contraire, M. Darwin, se faisant admettre dans
les cercles où l'on discute sur le mérite des volières, se flattait d'at-
teindre un important résultat scientifique. Dans son attachement à
l'idée des transformations indéfinies, le célèbre auteur n'a pu con-
templer l'étonnante diversité des pigecms domestiques sans croire
qu'il tenait l'occasion de montrer de quelle manière, avec du temps
et de la patience, se façonnent les espèces. Il s'est mis à l'œuvre et
il a produit un ensemble d'observations d'un intérêt très réel. Le
travail a reçu beaucoup d'éloges, et c'est à juste titre. On avait dé-
signé par des noms et l'on avait décrit les nombreuses variétés de
pigeons de volière et de colombier. M. Darwin s'est efforcé de suivre
les transitions, il a croisé les races, et ne se bornant pas, comme
la plupart de ses devanciers, à l'examen des particularités exté-
rieures, il a scrupuleusement comparé la charpente osseuse de ces
oiseaux que les soins de l'homme ont tant diversifiés. Enfin, contre
son gré, et certainement contre son avis, il a mieux que tout autre
accumulé des preuves qu'une espèce ne saurait être transformée,
qu'on n'arrive qu'à la déguiser. La belle étude du naturaliste anglais
se trouve exactement appréciée un siècle avant d'être mise au jour.
(( Si quelqu'un, a dit Buffon, voulait faire l'histoire complète et la
description détaillée des pigeons de volière, ce serait moins l'his-
toire de la nature que celle de l'art de l'homme. » Cette histoire
étant faite, nous devons en recueillir les enseignemens.
Le biset ou pigeon de roche, columba livia de son nom scienti-
fique, est la souche de toutes nos races de pigeons domestiques,
ont écrit les zoologistes. A cet égard, M. Darwin n'avait pas d'autre
pensée, mais il a eu besoin de plusieurs années d'études pour affer-
mir sa conviction. Il déclare trèl nombreuses les variétés qui re-
produisent fidèlement le type; on en avait compté 122 (2), il en
ajoute de nouvelles. A classer tant d'oiseaux qui se touchent par
(1) Tk9 variation of Animais and Plants under domestication, 1868.
(2) Boitird et Gorbié, Us Pigeons de volière et de eolonU>ier, Paris 1824.
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des gradationfi insensibles, on risque fort de s'embrouiller; Faoteiir
envisage la situation avec calme, et se tire de la difficulté par fat re-
connaissance dans lennonde des volières et des colombiers de onze
races, qu'il répartit dans quatre groupes. Tiennent ensuite les soos-
races et les variétés qui ne sont pas dignes de la même considéra-
tion. En vérité, c'est un gentil monde que celui de ces pigeons éle-
vés pour le charme des yeux. Nous ferons honneur aux repr^entsns
des onze races de M. Darwin, l'intérêt de notre plaisir nous y co&vîe
et l'intérêt de notre instruction l'exige. Voici les gros^e^-gorges an
corps mince, fièrement campés sur les pattes; ils ont une gorge vo-
lumineuse, et ils semblent trouver bonheur à l'enfler comme un
ballon. Chez ces oiseaux singuliers, sans changer de caractère, le
jabot est devenu plus large que dans les antres pigeons. Les meê^
sagers^ aux pattes massives, au plumage ordinairement de cou-
leur foncée, dressent un cou long et mince, ils ont un grand bec;
autour des yeux et des narines, une peau caronculée a pris un
développement énorme , — l'indice d'une anomalie surv^ue par
suite de l'état de domesticité est évident. Les ruiU$j également
qualifiés de pigeons bagadais et de pigeons romains, échappent,
paraît-il , à toute description précise , tant il est impossible d'ob-
tenir une couvée dont les individus se ressemblent; parfois les
runts diflferent à peine des messagers. Les barbes ou pigeons polo-
nais sont encore du même groupe; un bec court et large les dis-
tingue. Arrêtons-nous afin d'adinirer les pigeons paons; on en voit
de tout blancs, d'autres de nuances variées, chatoyantes à ravir. Ils
marchent péniblement, la poitrine en avant, le cou rejeté, en arrière
et comme agité de mouvemens convulsifs, la queue énorme, étalée
à la manière d'une roue redressée jusqu'à toucher la nuque. Ils
sont vraiment beaux, mais de la beauté des roses et des œillets de
nos jardins. De môme que les pétales sont devenus nombreux au
point de rendre la fleur stérile, les grandes plumes de la queue se
sont multipliées au point de rendre l'oiseau fort inhabile à voler.
Chez les pigeons et les colombes sauvages de toute espèce, la queue
porte douze de ces grandes plumes qu'on appelle les rectrices; le
pigeon paon en a bien davantage, la quantité est un titre de gloire
dans l'opinion du maître de la volière; un individu a 18 ou 20 rec-
trices, il est peu prisé , un autre en étale de 30 à 35, il est tenu
dans une haute estime, un autre qpfin en montre 42, le chiffre qui
n'a jamais été dépassé, on le cite parmi les merveilles. Pauvre
oiseau qui ne saurait vivre libre, le pigeon paon est comme la rose,
un monstre charmant. En continuant la revue des volières, nous
apercevons les turbits^ pigeons à cravate ou pigeons hiboux. Mi-
gnons et jolis, une sorte de fraise placée sur le cou et la poîtrûie
les signale à l'attention ; cette parure est faite de plumes diveiv
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l'muoine dés êtres. 8&&
gentes. Voici les €ulb9dtms à la face courte, au bec toat petit et co-
nique, les malbeumux sont si mal conformés qu'ils perdent l'équi-
libre en volant; on les vok à chaque minute tourner sur euxHoièmes
et parfois faire de telles culbutes qu'ils tombent à terre et se bles-
sât. Maintenant c'est le friU-back indien, le pigeon à dos frisé;
celuiH:i a toutes les plumes renversées et contournées, — un aetre
genre de monstruosité. Viennent ensuite lesjec&binsy dont les plumes
du cou relevées forment un capuchon; puis les tambmtrs aux pattes
emplumées, portant à la base du bec une touffe de plumes bouclées,
de loin, ils se font reconnaître par un roucoulement singulier. Enfin
on nous livre, comme représentans de la onzième race, tous les pi-
geons qui diffèrent à peine du biset sauvage, c'est-4ir^re les jugeons
de colombier jouissant d'une sorte de Uberté.
Les descriptions achevées, M. Darwin se montre tout fier; il semble
qu'une victoire est remportée. « Les pigeons que j'ai examinés, dit-
il, fie constituent pas moins de onze racœ; s'il s'^it agi d'animaux
sauvages, on aurait attribué une valeur spécifique aux caractères
que nous avons signalés. » Avec une bonne foi pleine d'ingénuité, il
ajoutera encore : « Les genres admis par les ornithologistes dans
la famille des colomhides (i) diffèrent peu les uns des antres; il
n'est pas douteux que pinceurs de nos formes domestiques trouvées
à Il'état sauvage n'eussait donné lieu à l'établissement d'au moins
cinq genres. » Une telle croyance doit tourner à la confusion ée
Fauteur. Les pauvres oiseaux tenus captifs, privés de l'usage des
membres, volent mal et marchent avec peine; plusieurs d'entre
eux, soumis à une alimentation qui n'a point permis au bec 6e
prendre par l'exercice le développement normal seraient embar-
rassés pour saisir des graines dures. Il est aussi étrange dlmaginer
un ornithologiste capable de méconnaître les signes de la domesti-
cité chez les pigeons paons, les pigeons à cravate ou les adbtaanSy
que de supposer un botaniste inhabile à dÎKemer les effets de la
culture sur les roses, les œillets ou les dahlias. Les races çle pigeons
ne se maintiennent que par le choix persistant des sujets où les
aaomalies sont le plus fortement accusées, car, par suite des efforts
de l'oiseau pour revenir à l'existence particulière & son espèce ,^ les
anomalies tendent toujours à disparaître, a Un jour, voyant de
beaux pigeona, rapporte un compatriote de M. Darwin, je m'infor-
nud près de l'heureux propriétaire s'il ne laissait pas voter au ds-
hors ses culbutons à courte face. — Si je lui avais demandé la bourse
ou la vie, continue le narrateur, il n'aurait pas été plus éton&é.
— Les laissa s'envoler! s'écria l'amateur, vous savez certainement
(i) Cosi kl nom de k gnuide fluoifle éoéh^jkpt qai comprend tomes les esj^es
de pigeons.
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ce qui arriverait? — Devant l'expression d'une ignorance absolue,
il reprit avec un sourire qui trahissait la conscience de sa supério-
rité : — La porte ouverte, ils retourneront tout de suite à l'état de
nature; au bout de quelques semaines, les jolis petits becs seront
aussi longs et aussi durs que ceux des oiseaux ordinaires. » Mille
fois répétée à l'égard des animaux domestiques, l'expérience est
concluante. On ne parvient du reste à saisir les traits caractéristi-
ques des races de pigeons que par l'élimination d'une foule d'indi-
vidus; l'auteur du livre sur r Origine des espèces le prouve en signa-
lant des passages insensibles entre les formes qu'il a décrites. Ailleurs
il démontrera encore, à son insu, que la race domestique ne saurait
subsister sans les soins de l'homme; il n'ignore pas que les aUbu-
tans à petit bec périssent dans Tœuf faute de pouvoir briser la co-
quille; l'amateur doit épier le moment de l'éclosion afin de d^ivrer
les nouveau-nés. Abandonnant toujours la réalité pour le rêve, le
philosophe anglais voit en imagination de jeunes poussins triomphant
de la difficulté, et avec lenteur le petit bec devenir apte à remplir
son office (1).
Nous l'avons dit , dans l'étude comparative des pigeons de vo-
lière, M. Darwin a été plus loin que ses devanciers, il s'est occupé
de la charpente osseuse; un curieux travail a été produit, une sin-
gulière faiblesse de connaissance en ostéologie a été dénoncée. On
nous montre des crânes et des becs déformés, des membres atro-
phiés, des vertèbres et des côtes hypertrophiées, et sérieusement
on nous affirme n'avoir pas aperçu de différences aussi manifestes
entre les squelettes de plusieurs espèces de pigeons sauvages qu'entre
ceux des races domestiques. Gomme à la fois les pattes restent pe-
tites et le bec faible chez les pauvres oiseaux condamnés à l'immo-
bilité et à la privation des bonnes graines dont ils sont friands, on
parait s'enorgueillir de la'^découverte d'un remarquable phénomtee :
la corrélation décroissance. Jamais la science n'avait été aussi cruel-
lement ipalmenée. En aucun cas des altérations de l'organisme,
rendues plus ou moins héréditaires, les atrophies des membres ou
d'autres parties du corps provenant du défaut d'exercice, ne sont
comparables aux particularités qui distinguent les unes àe& autres
le^ espèces du môme genre ou de la môme famille. Les os polis,
ayant presque l'aspect de l'ivoire chez les bêtes sauvages, demeu-
rent poreux et de laide apparence chez les animaux nés et nourris
dans la captivité.. Maintes fois le développement est arrêté avant le
terme ordinaire; les déformations et môme les maladies des os sont
fréquentes, surtout parmi les pigeons tant choyés des amateurs. Les
(1) C. R. Bree, An EœpmtUm of fallaeiss in th$ hypoihêtit of M. Darwm, p. M.
London 1872.
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l'origine des êtres. 857
effets de la vie sédentaire, déplorables pour la constitution de la
charpente osseuse chez les jeunes sujets, se font apercevoir très
vite même sur les animaux adultes. Il est parfaitement su dans les
musées qu'on n'obtient jamais de beaux squelettes avec les h6tes
anciens des ménageries. H. Darwin, qui cite très fréquemment de^
personnes dont il a tiré des avis ou des renseignemens, a oublié de
s'entretenir avec un préparateur d'anatomie.
Après avoir montré d'une façon habile à quel point un animal
peut être déformé sous la main de l'homme et avoir fourni des
preuves sans nombre que l'espèce soumise à la domesticité depuis
plus de trois mille ans revient toujours à sa nature primitive, et ne
semble perdre son caractère originel qu'en offrant tous les signes
de la monstruosité, M. Darwin essaie encore de livrer un combat
bien inutile. II tient formellement à établir un fait reconnu de tous
les zoologistes, — une prétention qui a sa formule dans le langage
vulgaire. « Les éleveurs de pigeons de fantaisie, dit-il, croient que
les races domestiques proviennent de plusieurs souches sauvages»
tandis que la plupart des naturalistes les regardent comme la des-
cendance du biset ou columba livia. » L'opinion des amateurs de
pigeons a juste la même portée que celle des amateurs de roses;
quant aux naturalistes, ceux-ci n'ont pas attendu l'auteur de l'ou--
vrage sur l'origine des espèces pour savoir la vérité. Les purs clas-
siiicateurs, nullement préoccupés des particularités de l'organisa-
tion des êtres, mais doués du tact que donne la longue habitude de
considérer les formes extérieures, ne se sont jamais abusés. Tem-
minck , Charles Bonaparte, d'autres encore, ces ornithologistes qui
ont tracé les descriptions des espèces de pigeons du monde entier
aOinnent sans hésiter que la columba livia^ le pigeon des rochers,
sauvage en Europe, au nord de l'Afrique et en Asie jusqu'à l'Inde,
est l'ancêtre de toutes les races domestiques. H. Darwin s'en étonne
et laisse deviner une impression de mauvaise humeur. Pourquoi
l'avoir privé d'un triomphe lorsqu'il aurait si volontiers excusé l'er-
reur? Dans ses efforts pour instruire de ce que tout le monde sait,
le naturaliste anglais insiste sur la fécondité des pigeons issus des
types les plus différons; il a multiplié les épreuves avec tjp plein
succès. Le détail doit être noté, car ailleurs, pour le besoin de la
cause, M. Darwin ne croira pas absolument nécessaire de compter
avec la stérilité des produits de deux espèces distinctes.
Au sujet de certaines idées relatives à la mutabilité des êtres, il
fallait accorder aux pigeons de volière une sérieuse attention. Mieux
que tous les autres animaux domestiques, ces oiseaux d'une douceur
proverbiale se prêtent à l'esclavage. Parce qu'ils peuvent vivre con-
finés et ne pas se montrer trop exigeans sur le choix de la nourri-
ture, ils éprouvent des variations dans la plus large mesure dont^on
8&S REVUE DES BEGX MMOIBS.
ait rexeoiple. Aixiai au miliea de ce petit monâe se révèle dans sa
plus complète nanifestatiou l'effet de l'aetioB de rbormne sur «le
espèce animale. Mous comiaissons à présent cet e0et; nous Tobser-
verons encore sur les autres races domestiques^ où il est en général
moins prononcé.
L'espèce gaUine se présente sous une forme ordinaire très ré-
pandue, et elle a des variétés jolies ou singulières très {nnsées ées
amateurs. La souche primitive est bien connue des naturalistes; c'est
un oiseau al^te, de proportions gracieuses, au plumage lisse et
hrillant, qui vit à l'état sauvage au milieu des forêts de l'Inde ; le
ffallus bunkiva. Les coqs et les poules dont on n'entrave guère la
liberté dans les campagnes diffèrent à peine du type originel. Par-
fois, aux abords d'une ferme, le zoologiste admire un coq; c'est que
l'animal à la démarche fière et pleine d'él^ance paraît n'avoir nul-
lement souffert de la captivité; beau comme ses frères Kbres, il en
conserve les vives nuances; — ni le climat, ni le genre d'alimenta-
tion^ n'ont exercé d'influ^ace appréciable. Le coq de combat paré
d'une crête simple et droite représente encore très noblement Toi-
seau de la jongle indienne. Dans la basse-cour champêtre, la d^-
nérescence de Tespèce galline est très médiocre; elle affecte d'abord
la couleur, le noir et le blanc remplacent les belles teintes vertes et
rouges, surviennent ensuite de légères variations dans la taille, i
peine se modiOe la conformation générale. Les coqs et les poules se
donnent beaucoup de mouvement, mais ils ne volent ^presque ja-
mais; les os des ailes et la carène pectorale se trouvent un peu af-
faiblis par suite du défaut d'exercice, tandis que les pattes, con-
stamment soumises à la fatigue, sont plus ou moins alourdies. L'état
de domesticité, tempéré par une sorte d'indépendance, n'a donc que
faiblement touché la race galline. La malheureuse sélection et l'es-
clavage ont donné des monstres plus ou moins réussis.
R^ardons ces coqs et ces poules de la race dite cochinc&ÎDOîse;
bêtes disgracieuses, recherchées parce qu'elles sont de forte taille;
elles ne peuvent plus du tout voler, les pattes sont affreusement
massives et les ailes raccourcies, les pennes dénotent les signes
d'une ayrophie. D'autres se recommandent par une laide monstnM-
sité : la présence d'un doigt supplémen-taire; c'est la race dorking.
Yoici maintenant la race espagnole : des poules qui ont perdu l'in-
stinct de couver; puis les poules huppées : sur la tété, les pluBKS
ont pris un développement énorme, elles aveuglent l'aninaal. Ckez
ces pauvres oiseaux, la voûte du crâne, înomiplétemeBt ossifiée,
afiecte de bizarres contours , le cerveau fait hernie. En même temf»
qu'une portion de l'organisme se trouve attânie, les instincts «rdi-
naircs de l'espèce, assurent les éducateurs, disparaissent. Gonme
s'il exktait une loi de la nature pour éteindre d'affreuses dUKinm-
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L'OUGIfiS DBS ÊTBE&. &69
tés, les poules portant la huppe refusent de couver « Ce n'est pas
touit eacore, nous avons les poules oaixiesi très agréables d'aspect :
k race àan/ow, que l'on attribue au goût et aui soins des Japonais,
les poules Irisées et les poules soyeuses, renurcpiables par une vi-
laine dégénérescence du plumage, puis le& poules dont le croupion
est avorté. Que tout cela ressemble donc peu aux particularités qui
caractérisent les espèces!
Les races galUoes que signalent les traits les plus frappans ou les
anomalies les plus singulières : les races pures , selon le langage
des amateurs, reviennent avec une étonnante facilité au type du
gallêts bankiva sauvage. Le fait a été souvent signalé; avec raison,
IL Darwin le cite comme une preuve de l'origine de nos oiseaux de
basse-^our, et il ne semble pas s'apercevoir qu'une telle preuve est
la condamnation de la croyance à la mutabilité des espèces. S'il fal-
lait m ce moroent une autre démonstration, elle nous serait aussi-
tôt apportée par le célèbre naturaliste. On connaît à l'état sauvage,
rappelle-t-il, plusieurs espèces de coqs; mêlées à nos poules do-
mestiques, elles donnent des produits, mais ces derniers demeurent
stériles, i^Qirment les expérimentateurs. Seul le coq bankiva, dans
les mêmes circonstances, peut être l'ancêtre d'une interminable
suite de générations (!)•
Après les pigeons et les poules, les autres oiseaux domestiques
fourni:: sent l'occasion de constater la persistance des caractères pri-
mitifs; moins martyrisés, ils offrent moins d'anomalies. Les canards,
issus de l'espèce sauvage commune en Europe {anas boschas) , ont
peu changé, et parfois les volatiles mal apprivoisés, renonçant à la
vie sédentaire sur une mare fangeuse, profitent du passage d'une
troupe de l'espèce pour adopter la vie vagabonde. Captifs, les ca-
nari^ ont un peu gagné sous le rapport de la taille et perdu sensi-
blement de la beauté du plumage. Les variétés méritent à peine
une mention; ici c'est une difformité du bec, là des détails de colo-
ration. L'oie, dont on porte loin les siècles de domesticité, est demeu-
rée, au milieu de tous les champs de TEurope, presque identique à
son ancêtre sauvage. La pintade et le paon, qu'on élève dans les
parcs, dans les jardins, dans les cours depuis Tépoqué des Grecs et
des Romains, n'ont pas varié d'une manière appréciable malgré
l'influence des climats. Chez la pintade, la teinte générale est un
peu plus ou un peu moins intense ; chez le paon, les altérations des
riches nuances, la tendance 4 l'albinisme , ne s'accusent que d'une
façon accidentelle. Vraiment, après de telles expériences, il faut
une foi aveugle pour se figurer que les animaux se transforment
(1) n ne tkut pas oublier qu^antôrieurement aux écrits de M. Darwin Isidore Geof-
froy Saint-Hilaire a publié l'histoire de nos animaux domestiques : Acclimatation et
dom^ttication des animaux fMês, et tiiêtoiré généfxUê dts règn^ •rgamiquêi, U m.
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860 BEVUE DES DEUX MONDES.
par Taction de rhomme, du r^ime ou des conditions atmosphé-
riques; Isidore Geoffroy Saint-Hilaire » qui s'exagérait beaucoup
l'importance des modifications subies par les races soumises à l'es-
clavage, prouve clairement néanmoins a qu'il n'est aucun de nos
dix-sept oiseaux domestiques dont l'origine zoologique ne puisse
être exactement déterminée. »
Dans l'état de domesticité, les manunifëres éprouvent des modi-
fications comparables à celles des oiseaux, — fort médiocres lors-
que les animaux ne sont pas privés d'exercice, très notables au
contraire lorsqu'ils subissent une captivité rigoureuse. Empriscmné
dans une misérable cage dès la naissance, le lapin o£frira donc se-
lon toute probabilité les plus grandes anomalies. Si Ton en avait
douté, l'étude intéressante de M. Darwin ne laisserait plus d'incer-
titude (1). Pourtant ce naturaliste évite de parler des i^ections des
os, si fi*équentes parmi les habitans des clapiers. A l'état sauvage,
le lapin abonde dans notre pays; rien de plus simple à contrôler
que les efiets de la servitude et de la sélection. La couleur change;
apparaissent le noir et le blanc, premiers signes de la dégénéres-
cence. Chez l'animal n'ayant pas la liberté des mouvemens et tou-
jours repu, le corps augmente de volume. Par la sélection, on
obtient des races, mais, pour les conserver, des épurations conti-
nuelles sont indispensables; la tendance vers un retour an type
primitif manque rarement de s'accuser au milieu d'une famille.
Gomme exemple de coloration remarquable transmise par voie d'hé-
rédité, on cite la race bimalayenne : de jolies petites bêtes blanches
avec le museau, les oreilles, les pattes et la partie supérieure de
la queue d'un brun noir. Comme exemple de race bizarre, on montre
des lapins à oreilles pendantes qui dénotent à un haut degré les
signes d'une monstruosité; — des muscles affaiblis cessent d'agir.
Dn zoologiste ne se méprendra jamais sur le caractère d'une telle
anomalie. Le lapin domestique fournit une preuve de l'impossibilité
de dénaturer une espèce; l'indépendance ne le met en aucun em-
barras, très vite il reprend les habitudes et la physionomie des in-
dividus sauvages. Abandonnés sur des terres lointaines, des lapins
se sont multipliés : sur les îles Malouines, à Porto-Santo, l'une des
Canaries, et en d'autres lieux; on croit pouvoir les distinguer des
nôtres tout juste par une nuance dans la teinte du poil. A Porto-
Santo, les lapins ont pris sur le dos et la queue une couleur rousse;
les oreilles manquent de la bordure foncée, ordinaire parmi les la-
pins d'Europe. Plusieurs de ces animaux, dit M. Darwin, furent ap-
portés au Jardin zoologique de Londres; quelques années après, la
fourrure ne différait plus de celle des individus des garennes d'An-
(!} Tk» Variation ofanhnalt and plants und9r domestication.
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l'origine des êtres. 861
gleterre. L'expérience n'est-elle pas instructive? Elle donne la me-
sure de l'eiïet des climats, une légère variation de couleur; elle
montre que des milliers d'années ne sont pas nécessaires pour aper-
cevoir l'action des agens physiques.
Notre dessein n'est point d'examiner toutes les races de mammi-
fères domestiques; à des degrés divers, elles reproduisent les phé-
nomènes dont nous venons de signaler de nombreux exemples. Sur
l'espèce chevaline, l'art de l'homme s'est exercé de temps immé-
morial de la façon la plus heureuse et la plus brillante. Répandu
dans l'univers presque entier, l'animal a pris suivant les lieux, l'ali-
mentation.et les soins, des formes tantôt sveltes, tantôt massives, il
a gagné des défauts ou acquis des qualités. De proportions particu-
lièrement belles et gracieuses en Arabie, le pays d'origine d'après
l'antique croyance, le cheval est devenu énorme sur les riches pâ-^
turages de certaines contrées de l'Europe, de taille exiguë dans des
régions très humides, comme les tles Shetland, l'archipel de la Ma-
laisie, les parties méridionales de Tlnde. Par le choix incessant des
reproducteurs, on a obtenu l'amélioration des races, néanmoins il
ne faut pas perdre de vue que fatalement les types s'altèrent bientôt
en changeant de territoire. Il n'a sans doute pas été possible de
conserver des chevaux de haute stature à Java ou à Timor. Qu'on
mette le cheval du Perche dans une autre province, disait dernière-
ment; un membre de la Société centrale d'agriculture (1), et il ne
sera plus le cheval percheron. C'est qu'il s'agit simplement de va-
riations de volume ou de dégénérescences qui se produisent sous
l'influence de l'alimentation et du climat. Si l'on vient à comparer
quelques chevaux des races les plus distinctes, au premier abord on
sera surpris des différences; en rapprochant de nombreux individus
de^tout pays, on s'étonnera peut-être de l'impossibilité d'une dé-
marcation quelconque. Malgré les efforts de l'homme, malgré les
conditions d'existence infmiment variées, les races de chevaux n'af-
fectent nullement les signes d'espèces particulières. Chacun en juge
aisément : le cheval et l'âne sont deux espèces très voisines du
même genre; jamais des chevaux n'ont offert de dissemblances com-
parables à celles qui existent entre les deux espèces.
Les bœufs qui travaillent et les bœufs qui ne travaillent pas n'ont
nîjla tête, ni les membres également développés. De même qu'en
voyant un forgeron et un danseur, personne n'impute à l'origine
chez le premier la force du bras et chez le second la vigueur des
jambes, [le zoologiste ne saurait se méprendre sur la nature des
modifications qu'il observe entre le magnifique taureau de la Cam-
panie et la^bête de Durham, outrageusement déformée pour la plus
(1) M. Gayot<
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862 REVUE MS DEUX MONDES.
grande gloire de Tindustrie agricole. Plus on étudie les animaux
domestiques^ plus on apprend que les e^>èces s'écartent peu du
type primitif. Un accroissement ou une diminution de volume, soit
de la masse entière du corps, soit de quelques parties, desd^^né-
rescraces, des anomalies de l'organisme, font les variations si ap-
parentes qui ont parfois une importance considérable au point de
vue économique. Dans l'état actuel de la science, il est vrai, l'em-
barras est extrême au sujet de l'animal que l'homme s'est le plus
attaché. Relativement au caractère des différences que présentent
les chiens règne la plus grande incertitude. Tour k tour, le fidèle
compagnon de l'homme a été regardé comme im loup appriv(Msé
et cité comme ayant le chacal pour ancêtre; maintenant l'opinion
la plus générale veut que les diiens descendent de plu^eurs es-
pèces sauvages distinctes. Cette dernière présomption s'appuie sur
des faits d'une valeur très réelle; mais ni les bètes sauvages ni les
bêtes domestiques n'ont été soumises à des observations suffisam-
ment approfondies pour que la lumière soit faite. Une recherche
longue et difficile appelle les investigateurs.
IV.
Dans l'opinion de l'auteur du livre sur r Origine des espèces, la
lutte pour l'existence doit amener chez les êtres des modifications
considérables. Le mot réveille le sentiment d'une pénible réalité; il
a fait fortune. La lutte pour l'existence, c'est la loi du monde.
Hommes sauvages ou civilisés connaissent le besoin d'aller à la
peine; animaux courageux ou timides sentent la nécessité de dé-
fendre leur vie. On ne l'ignorait pas avant M. Darwin, on parlait de
l'instinct de conservation, mais le naturaliste anglais dénonce un
résultat fort inattendu qui réclame examen.
Les périls dont chaque créature est menacée se renouvellait sans
cesse, la lutte est donc perpétuelle. Contre les attaques des bêtes
carnassières, ayant en partage la force et les armes puissantes, les
êtres faibles opposent l'adresse, la ruse, la vigilance. L'inoffensif
papillon que poursuit la libellule du rivage ou l'oiseau de la forêt
trompe quelquefois le chasseur en changeant d'allure. A la vue du
faucon , la colombe tremblante essaie d'un stratagème pour se dé-
rober. Aussi bien que l'antilope ou la gazelle cherchant son salut
par la rapidité de la fuite, l'homme est exposé à devenir la proie
des plus redoutables animaux. Si de nos jours l'Européen s^inquièie
rarement du voisinage des ours et des loups, l'Africain vit dans la
crainte du lion, et l'Asiatique dans la terreur du tigre; ce sont tou-
jours des combats à livrer. Les ardeurs d'un soleil trop brûlant, les
froids excessifs, des pluies torrentielles, des inondations, causent la
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l'ougisb des iriuBS. 863
perte de iniHiers d'êtres, mais contre le fléau réagissent les forces
mises au service de la créature; tons les individus d'une espèce ne
périssent pas. La disette et la famine font des victimes sans nombre; la
subsistance n'est souvent obtenue par l'homme ou f animal qu'au prix
d'efforts énergiques, de ruses inouies, de batailles terribles ; cepen-
dant il y a toujours des heureux. Fort inégale selon les êtres de di-
verses sortes, la lutte pour l'existence n'apparatt point nécessaire
au même degré pour tous les individus de même origine. Par cer-
tain concours de circonstances, les uns ont la vie facile, la souffrance
est ignorée. Les antres ne rencontrent que difficultés, ne connais-
sent que la nrnsère; malades par suite des intempéries et des pri-
vations, à peine parviennent- ils à se procurer quelques alimens.
Une activité dévorante, un courage indomptable excités par l'instinct
de conservation peuvent devenir însuffisans; les forces s'épuisent,
la mort frappe, des centaines, des milliers, des centaines de milliers
de créatures succombent. Telle est, dans tous les temps, l'histoire
sur la terre.
Un jour, en un coin du monde, deux bêtes carnassières que la loi
de nature a rapprochées se trouvent dans une abondance extraor-
dinaire; les herbivores à peii près sans défense sont nombreux. Nos
amateurs de chair fraîche vivent grassement; les jeunes prospèrent
& merveille, ils grandissent et bientôt ils multiplient, comme si leur
race était privilégiée entre toutes. Tant de bonheur n'est pas du-
rable. Peu à peu le gibier devient plus rare, la bête féroce a des
semaines de jeûne; elle laissera ses petits mourir de faim, faute
d'une proie capable de les rassasier. Alors les pauvres êtres naguère
pourchassés, qui sont parvenus à se soustraire à la voracité de dan-
gereux voisins, retrouvent la tranquillité, et après peu d'années ils
se montrent de nouveau en grandes troupes. Des herbivores jouis-
sent-ils de l'abondance, leur population s'accroît avec rapidité, tous
les membres de chaque famille ont la vigueur et la santé des créa-
tures qui ne connaissent ni la souffrance ni les privations. Il n'est
point donné par la nature à une espèce de prendre trop de place
dans le monde. Propagés d'une manière excessive, les herbivores
favorisent le développement de la gent carnassière; la nourriture
manque, le soleil a grillé rherbe et le feuillage, l'inondation couvre
la terre, on ne saurait compter les victimes. Seuls, quelques indivi-
dus, servis par l'adresse, par une robuste constitution ou mieux en-
core par le hasard, échappent au désastre; mais ils languisse t peut-
être, ils auront une progéniture faible. Parmi les représentans de
tous les groupes du règne animal, on remarque des individus d'une
beauté exceptionnelle annonçant une existence passée sans trouble
et des individus cbétifs portant le signe de la misère qu'ils ont
éprouvée. La rigueur ou Tappauvrissement |Aysique va-t-il se
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86i REVUE DES DEUX MONDES.
perpétuer comme l'imagine M. Darwin? L'observation apporte la
preuve du contraire. Si les circonstances favorables dont certains
animaux ont profité ne se renouvellent pas, les produits d^énè-
rent; si les conditions malheureuses qui ont été nuisibles à d'au-
tres viennent à s'améliorer, les jeunes sujets réparent bien vite le
tort occasionné par la pénurie des anciens jours, et chez la descen-
dance il ne subsiste nulle ti*ace d'affaiblissement physique*
Sur les mammifères et les oiseaux, l'effet du bon ou du mauvais
régime frappe les yeux de tout le monde; il est autrement prononcé
sur les animaux à sang froid, capables de supporter l'abstinence
pendant de longs mois. Parmi les reptiles, les poissons, les insectes,
on observe des différences énormes dans la taille des individus de
la même espèce, et pourtant aucun caractère essentiel de l'espèce
n'est affecté soit chez les plus beaux, soit chez les plus chétifs. Une
expérience instructive a été souvent renouvelée sur des insectes.
Les amateurs de lépidoptères aiment à rencontrer des variétés;
beaucoup d'entre eux ont fait des efforts inouis pour en produire.
Des chenilles étant'maintenues dans une atmosphère chaude, avec
un degré d'humidité convenable, et toujours séduites par une nour-
riture appétissante, acquièrent un développement magnifique; elles
donnent des papillons d'une taille un peu supérieure à celle des
individus ordinaires. D'autres chenilles de la même espèce, soumises
au jeûne autant qu'elles peuvent le subir, s'arrêtent tôt dans leur
croissance, les papillons sont tout petits, mais les caractères spéci-
fiques ne sont pas altérés.
Rien de plus curieux comme exemple de concurrence pour la
vie que les relations de certaines espèces. Tous les insectes sont
exposés aux attaques de nombreux parasites. Ces parasites sont
principalement des ichneumons et des chalcides, hyménoptères,
nous l'avons dit ailleurs, formant l'armée qui dans la nature a pour
fonction d'empêcher la multiplication excessive dès espèces phyto-
phages. A l'aide d'une tarière, l'ichneumon pique soit une chenille,
soit un autre insecte, et sous la peau de l'animal vivant, introduit
un ou plusieurs œufs : les larves bientôt éclosent, se nourrissent de
la substance de la victime et finissent par l'anéantir. Les progrès de
la culture ont singulièrement favorisé la propagation de certains in-
sectes. L'abondance extraordinaire d'une sorte de plante sur une
même partie de territoire explique l'apparition de ces myriades de
petites bêtes qui dévorent la vigne, les céréales, les colzas, les bet-
teraves. Souvent le fléau atteint des proportions effrayantes; les
ravages deviennent prodigieux; on croirait que toute la végétation
des champs va disparaître. Pendant une, deux, trois années le mal
augmente; tout à coup il semble diminuer, il diminue réellement, l'in-
secte nuimble, naguère si répandu, est rare maintenant, l'œuvre des
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. L*0RI6DiE DES ÊTRES. 865
hyménoptères parasites est accomplie. Dans les conditions qu'offre
la nature sauvage, Tichneumon déposant un seul œuf dans le corps
d'une chenille ne parviendra sans doute pas à rencontrer cinquante
ou soixante chenilles pour assurer le dépôt de tous ses œufs, il périt
alors, laissant une postérité bien restreinte; au contraire dans les
circonstances où les individus qu'il recherche se trouvent rassem-
blés sur un point, presque aucun de ses œufs ne sera perdu. Un
ichneumon frappera mortellement une légion de chenilles.
L'année suivante, les parasites seront si nombreux qu'on verra
la desti-uction de l'espèce nuisible s'accomplir avec une étonnante
rapidité. A présent, les insectes préjudiciables à la végétation sont
rares, et les ichneumons abondent. Ceux-ci, n'ayant plus la possi-
bilité d'assurer le dépôt de leurs œufs, périssent la plupart sans
laisser de postérité, et les individus de l'espèce phytophage, désor-
mais moins exposés aux atteintes d'ennemis recloutables, multiplient
jde nouveau. Ainsi se produisent dans une multitude de circonstances
les apparitions et les disparitions successives de certains insectes.
Au milieu de ces perpétuelles conflagrations où des milliers d'êtres
succombent, est-il donc possible d'apercevoir une cause capable
d'agir sur les formes des espèces qui tour à tour perdent l'avantage
et le reprennent? Les partisans des transformations indéfinies ne
Tont pas découverte.
Examinant les résultats de la lutte pour la vie, M. Darwin rap-
pelle que certaines plantes viennent tout à coup envahir un terrain
sur lequel croissaient d'autres plantes; l'ancienne végétation dispa-
raît, une nouvelle la remplace. On en connaît certes plus d'un
exemple. IVotre chardon commun s'est prodigieusement répandu,
assure-t-on, dans les plaines de la Plata et dans d'autres pays, il a
fait périr une foule d'herbes. £n France , une plante de la famille
des scrofulaires est assez commune (1); depuis plusieurs années,
remarquent les botanistes, une plante du même groupe, ayant un
port presque semblable, mais originaire de l'Amérique septentrio-
nale (2), s'est beaucoup multipliée dans le bassin de la Loire, et
elle gagne le bassin de la Seine. Dans les lieux où elle prospère,
l'espèce indigène cesse d'exister (3). Très fréquemment on nous
informe que, dans un canton où vivait tel oiseau, im autre oiseau l'a
chassé; on affirme qu'en Australie une petite abeille inoffensive
particulière à la région (A) a disparu des localités où l'abeille d'£u-
(1) Lind^mia pyxidaf*ia,
{% Hlysanthes gracilioïdes,
(3) Ces remarques nous ont été fournies par M. Bureau, professeur au Hosénni
ïi'liistoire naturelle.
(4) Une abeille sans aiguillon, c*est-à-dire une mélipone.
TOME m. — 1871. 5j
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866 REVUE DES 0EUX IfORDES.
rope a été introduite. Tmit le monde a entendu parler des rats noirs
qui s'étaient établis dans nos villes du xvi** au xvn^ siècle; le gros
rat brun, le surmulot pour les zoologistes, est venu à une époque
plus récente, et les premiers envahisseurs ont été aziéantis.
Le spectacle de véritables combats pour l'existence a été doomé
par les deux sortes de rongeurs; rats noirs et surmulots ont de bons
rapports de voisinage dans les lieux où la nourriture s'offire en
abondance; dans les endroits où la disette se fait sentir, les plus
forts égorgent les plus faibles. Par suite des luttes entre les êtres,
il arrivera donc quelque changement à l'égard de la flore et de la
faune d'une contrée; — pourtant on ne voit guère d'espèces détroiles
sur une portion de territoire cesser d'être représentées dans la nir
ture. Ce n'est pas au reste la question qui nous occupe; il s'agit
toujours de ces transformations imaginaires et nous ne voyons pis
qu'elles prennent une apparence de réalité lœ-squ'un chardon o«
une ortie vient occuper la place d'un autre v^étal. Personne ne
doute que des plantes et des animaux puissent disparaître du monde
vivant, les débris organiques arrachés à la terre sont des témoi-
gnages sûrs; en songeant seulement aux temps actuels, on n'ouUie
pas que l'homme a consommé la destruction de grands mammifères
et d'oiseaux remarquables (1).
La vie des êtres se trouvant fort inégalement menacée, si la fa-
culté de propagation était peu différente, la fin des combats aorait
été prompte. Dans la nature entière, il existe un merveilleux rap-
port entre la fécondité de la créature et les dangers qui l'envirc»-
nent. Ainsi qu'on l'avait remarqué avant M. Damin , toute espèce
tend vers l'accroissement; déjà très prononcée chez les êtres le
mieux doués, cette tendance devient extraordinaire parmi les orga-
nismes inférieurs. Tombant plus ou moins au hasard, poussées par
les vents, les graines ont la même destinée sans avoir le même sort.
Due part énorme appartient aux oiseaux et aux insectes; une part
semble devoir rester inutile. La plante croît et multipifc dans uoe
autre proportion que Fanimal qui la ronge; en générai la bête her-
bivore est plus féconde que la bête carnassière, l'espèce de petke
. taille plus que l'espèce de grande dimension. Entre les représentans
du même genre ou de la même famille , pareille diversité est mani-
feste selon que les conditions d'existence offrent plus ou moins de
périls. Certains êtres sont doués d'une faculté de procréation ex-
traordinaire, qui se révèle seulement dans des circonstances excep-
tionnelles. Les mouches, dont les larves dévorent les cadavres, en
(1) Voyez les Animaux disparus depuis les temps historiques, dkat It Mtmm èà
!•' noTembre 1870.
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|,'«Bi6ett BBS ÈTUft» 867
fournissent l'exemple le plus saisissant. Au jour d'un désastre, ces
insectes apparaissent en quantité formidable, et bientôt les matières
corrompues se trouvent anéanties. Les vers parasites n'arrivent que
par une sorte d'accident dans le milieu où ils peuvent vivre; ils
sont d'une fécondité prodigieuse.
En voyant la multitude des œufs dans le corps d'un poisson, on
s'étonne volontiers par l'idée de l'innombrable postérité que peut
fournir v^ individu. Il y a quelques années, des amateurs de pisci-
ciiUure, trompés par cette abondance d'oaufs et séduits par Tex-
tréme facilité d'obtenir l'éclosion des jeunes sujets, crurent tout
simple de repeupler les rivières en jetant à l'eau des centaines de
milliers d'alevins; ils n'ataient songé ni à la quantité d'alimens né-
cessaire, ni aux chances de destruction absolument fatales. La po-
pulation des mers est intéressante à considérer à ce dernier point
de Tue. Les animaux carnassiers dominent par le nombre; beaucoup
plus que sur terre, l'un mange l'autre. Vers, crustacés, mollusques,
en général très voraces, se livrent de terribles combats, mais aussi
les enfans remplacent vite les mères. Rien de plus instructif que de
comparer la masse des œufs chez des poissons d'espèces diffé-
rentes dont on connaît le genre de vie ; la quantité des œufs dé-
note l'exacte mesure de la puissance de l'espèce ainsi que des dan-
gers qui la menacent. Les féroces requins n'ont pas à la fois plus de
deux ou trois petits. Une observation curieuse est facile pour tout le
monde; les crustacés portent longtemps les œu/s attachés à la face
inférieure du ventre; sur les marchés, on les voit chargés de la sorte
à certains momens de l'année. Le homard a des œufs assez gros et
en nmnbre médiocre; la langouste en a de tout petits, en quantité
incroyable. Pourquoi donc la langouste a-t-elle une fécondité autant
supérieure à celle du homard 7 L'explication est aisée ; les jeimes
homards, presque pareils aux parens lorsqu'ils naissent, se tiennent
entre les rochers; ils grandissent à l'abri des attaques de beaucoup
de bêtes carnassières; les langoustes, pendant le jeune âge, nagent
en pleine eau et même en haute mer; elles deviennent la proie
d'une foule d'animaux. En vérité, au milieu des combats pour la
vie, tout parait se compenser d'une façon admirable. On imagine
avec peine des modifications dans les caractères et les aptitudes des
espèces» mais H. Darwin déclare ne s'occuper de la lutte pour l'exis-
tence qu'afin de bientôt faire ressortir l'importance de la sélection
naturelle. Ainsi un autre ordre d'idées nous appelle.
ÉMU.E Blanchard.
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LA
RÉNOVATION DU CADASTRE
ET LA PÉEÉQUATION DE L'IMPOT ÏOHCIBB
I. Harqnis d*Aiidi(Aret, Syttime financier de la France, 18M. — IL Da PayBOdt, De te
Monnaie, du Crédit et de l'imfdt, 1808. — III. Bochio, Du Cadagtre dam m rapporte «Me
la propriété foncière, 1878. — IV. Koizet, Dm CadaHre et de la déHmiiatkn det hériia^eê, 188S.
Bien des efforts ont été faits à l'assemblée nationale deptns trots
ans pour réaliser ce desideratum de tant d'états modernes : Féquî-
libre du budget; la tâche cependant n'est pas encore accomplie, le
budget de 1876 va tout à l'heure avoir des exigences prévues dès
longtemps, qu'il faudra satisfaire. A quelle source essaiera-t-oo et
puiser? Nos représentans s'engageront-4l8 dans l'inconnu des taxes
nouvelles? Ne préféreront-ils pas une fois de plus s'adresser aux
anciennes, à celles qui ont fait leurs preuves? N'adopteront-ils pas,
après bien des recherches, la solution à laquelle l'admaustFatiao
paraîtrait favorable, l'augmentation de l'impôt foncier?
Sans doute, on ne manquera pas d'insister sur les mérites de cet
impôt. Rentrant à échéance fixe, d'un produit assuré, d'une per-
ception peu coûteuse, ne semble-t-il pas destiné à constituer la res-
source suprême des momens difficiles? Et cependant, si sédtnsame
que soit cette solution des difficultés présentes, on peut à coup sàr
prédire qu'elle aura de nombreux adversaires ; les A5 centimes de
1818 sont un fantôme encore vivant dans beaucoup d'esprits, et ce
souvenir provoquera peut-être bien des hésitations.
Nous avons grandi par l'agriculture ; nos progrès industrie ne
nous en ont pas dégoûtés. Menacée dans ses intérêts, la terre trouve
toujours chez nous d'ardens défenseurs : on fera le compte de tous
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LA BÉNOVATION DU CADASTRE. ' 869
les impôts qu'elle paie directement ou. supporte indirectement; on
essaiera de démontrer qu'elle est surchargée; n'a-t-on pas aflSrmé,
chifires en main, qu'elle fournit les 2/3, les 3/A de nos ressources?
A cet égard, on peut le prévoir, l'entente ne se fera pas, — s'est-on
jamais entendu dans les questions de chiffres? — mais il est un autre
terrain sur lequel l'accord sera moins difficile. L'impôt foncier, per-
sonne ne le conteste, est très inégalement réparti; charge sur cer-
tains points insignifiante, il prélève tout à côté des tributs consi-
dérables. Le mal est signalé depuis longtemps; combien ne serait-il
pas vivement senti dans le cas où l'on demanderait à la terre de
nouveaux sacrifices! Plus la charge serait lourde, plus les inégalités
de la répartition deviendraient choquantes. Le contribuable est par
tempérament disposé à se croire maltraité; ses instincts de justice,
en môme temps que son intérêt froissé , se révoltent contre un far-
deau dont le poids est inégal. Il faut donc s'y attendre, toute pro-
position ayant pour objet l'augmentation de l'impôt foncier ramè-
nera fatalement avec elle une question bien vieille , la révision du
cadastre. Sans prétendre résoudre d'un trait de plume un problème
devant lequel ont échoué tant d'efforts, il n'est pas sans intérêt
d'en examiner les différens aspects et d'en méditer les données.
l.
S'il est un impôt qui à première vue semble d'une répartition
facile, c'est assurément l'impôt foncier. Vanté au début du siècle
par d'illustres hommes d'état, il aurait, à les entendre, l'incompa-
rable mérite de se proportionner aisément aux ressources du contri-
buable. Quoi de plus simple en apparence que de dresser un état
général des immeubles, d'en faire connaître les revenus, d'établir
un vaste inventaire présentant la description physique des proprié-
tés et donnant au trésor les renseignemens les plus précis au point
de vue des revenus territoriaux? Cet inventaire , la France le pos-
sède : le cadastre, on le sait, est un registre descriptif des terres
et des propriétés bâties. Trois élémens le composent : la description
graphique du sol, la classification des propriétés, l'estimation des
revenus. Chaque parcelle de terrain ayant, par son propriétaire ou
le mode d'exploitation, une individualité propre a été arpentée, des
plans ont été dressés. Le cadastre a divisé les terres par cultures :
terres arables, prés, bois, vignes, etc.; il a attribué à chacune un
revenu fixe, invariable, et il embrasse toute la superficie du terri-
toire.
A considérer ce travail dans son ensemble, sans en examiner de
près les élémens, on ne saurait imaginer une base plus simple et
plus équitable pour la répartition de l'impôt foncier; que de plaintes
"lOOgle
LJiyiLi^eu uy ■
ftTO B£TCE DBS BETO IIOIQD£S.
cepeadattt ne se font pas çatendrel Depuis quatre-vingts ans, la
GFÈtique ne a'esi jamais lassée; à peine pourrait-on signaler dans
nos annales parlemeniaires une session où le cadastre n'ait été
plus ou moins violemment attaqué. À une époque récente » sous
Tempire, nombre de pétitions ont demandé la péréquation de l'im-
p6t foiicier, et ont été favorablement accueillies au sénat. Lors de
la grande enquête agricole de 1866, c'a été une véritable explo-
sion de doléances; enfin cette année même l'bonorable M. Feray a
proposé à la chambre la révision des évaluations cadastrales; un de
ses collègues, M. Lanel, a déposé un projet d'une portée plus res-
treinte, qui , malgré de vives oppositions, a été adopté; à cette ocr-
casion , les plaintes formulées depuis si longtemps ont été repro-
duites, et le mal n'a pas été contesté.
La terre bénéficie tous les jours des découvertes de la science,
des progrès de l'industrie, le cadastre reste immobile, étranger à
tout ce qui se fait; c'est un monument d'un autre âge. Le» plans
n'ont pas été tenus au courant des changemens qui se produisent
sans cesse dans la conGguration des parcelles; circonst^mce plus
grave, l'évaluation des revenus fonciers dans beaucoup de localités
n'a jamais été modifiée, et l'on peut trouva des communes où elle
remonte à quarante, cinquante ans et plus. Que de faits ont dû, pen-
dant ce long espace de temps, fausser complètement ces anciennes
évaluations! L'agriculture a presque partout changé ses procédés,
les cultures industrielles ont été introduites dans beaucoup de pays;
la fabrication du sucre de betterave, s'il est besoin de citer des
faits, est devenue pour la terre, dans quelques-unes de nos pro-
vinces, la source de bénéfices considérables. L'influence bienfaisante
du capital, la découverte de certains amendemens, une culture plus
savante, ont sur certains points augmenté dans des proportions
énormes le rendement des propriétés. Ici, de vastes marais antre-
fois peu productifs sont devenus de riches prairies; là, ce sont des
forêts entières qui ont été défrichées, de maigres pâturages conver-
tis en précieux labours. « J'ai contribué personnellement , disait
M. Baudot dans la séance du ô mars 197Â , à la mise en culture de
terrains communaux' qui avaient été estimés presque à rien au ca-
dastre, qui payaient, je crois, 40 ou 50 centimes par hectare... Au-
jourd'hui une grande partie de ces terrains a été convertie en prés,
et dans ce moment les propriétaires en retirent de 100 à 150 fr.
par hectare; ils ne les donneraient pas pour 5,000 francs Thectare.»
Gardons-nous de croire que ce sont là des faits isolés^ d'une por-
tée limitée : des causes générales font sans cesse varier la distri-
bution de la richesse, et la terre n'échappe pas à c^ influences.
Faut-il parler des modifications profondes qu'ont subies d^MÛs
trente ans les débouchés de l'agriculture 7 faut- il n^pi^ler que
p Digitized by V-j^^'»^ -^ i-»^
LA B^OTATION DU GADASTBE. 871
hemconp de contrées autrefois à peu près priyées de moyens de
transport sont aujourd'hui traversées par des canaux et pourvnoes
d*mn magmfiquç réseau de chemins vicinaux? La construction ré-
cente encore de nos lignes de chemins de fer n*a-t-elle pas eu pour
conséquence une véritable révolution économique? Les vins éa
midi, qu'autrefois on brûlait pour les convertir en eaux-de-vie mé-
dtocres, se transportent à présent sur nos principaux marchés, et s'y
vendent à des pris élevés. Plus de 100,000 hectares ont été, paraît-
^1, dq)uis l'ouverture de la ligne du Midi, plantés en vignes dans les
contrées qu'elle traverse, et l'on y trouverait beaucoup de terres
qui rapportent plus aujourd'hui annuellement qu'elles ne valaient
autrefois en capital. Par un triste retour de fortune, ces pays, de-
venus si riches, sont actuellement menacés d'un fléau qui va peut-
être leur imposer de dores épreuves : le phylloxéra étend tous les
ans ses ravages. L'agriculture a ses revers, aussi terribles souvent
que ceux de l'industrie : les progrès eux-mêmes de la science tour-
nent quelquefois à son détriment. Tout récemment encore n'est-on
^ pas arrivé à fabriquer par des procédés chimiques ces belles cou-
leui-s que naguère on tirait de la garance? Le seul département de
Vaucluse obtenait de cette culture un revenu annuel de plus de
12 millions qui va peut-être lui échapper. Pour la terre, comme
pour les autres propriétés, à côté du progrès la décadence!
Richesse industrielle et richesse agricole sont donc soumises à la
même loi, la loi du mouvement; combien cependant sont différentes
les charges qu'elles supportent! Attentif à suivre l'industrie et le
commerce dans tous leurs déplacemens, ne les perdant jamais de
vue jusque dans leurs moindres mouvemens, le trésor, par une sorte
de contradiction, demande à la propriété foncière des redevances à
peu près fixes, dont la répartition ne varie jamais. Cherchons à pré-
ciser les résultats de cette étrange fixité. Un travail officiel fait en
IftM a démontré que certains départemens payaient à cette époque
9,07 pour 100 de leurs revenus alors que d'autres ne supportaient
que J,74 pour 100; ces chiffres n'étaient que des moyennes, pme-
qH^ils avaient pour base les contingens départementaux; en com-
parant entre elles des cotes foncières prises sur différens points du
territoire, on eût sans doute reconnu des écarts bien plus considé-
rables, e'est un fait positif qu*il existe aujourd'hui des terres payant
cinq et six fois plus que d'autres terres d'un revenu égal.
Au reste, l'inexactitude des évaluations cadastrales n*est pas con-
testée; mats on a soutenu qu'elle est indifférente au point de vue du
GOQtribuable. La fixité de Tirapôt fonder a été défendue comme un
principe économique ayant un caractère absolument scientifique.
Modifier la répartition des taxes immobilières serait, smvant leau-
oo«p d'écrmitt», commettre une injustice; ce serait presque porter .
• LJiyiLi/ieu uy -v — ■ ^^^ ^^ Vt l V,
872 REVUE DES DEUX MONDES.
atteinte à la propriété. « Une remarque essentielle en ce qui concerne
l'impôt territorial, dit M. Passy, c'est qu'il finit par ne plus être
constitué à titre véritablement onéreux pour ceux qui l'acquittent.
Cet effet résulte des transmissions dont la terre est l'objet. Sur
chaque fraction du sol pèse, par l'effet de l'impôt, une rente réser-
vée à l'état : acheteurs et vendeurs le savent; ils tiennent compte
du %it dans leurs transactions, et les prix auxquels ils ^aitent entre
eux se règlent uniquement en vue de la portion du revenu qui,
l'impôt payé, reste nette, c'est-à-dire affranchie de toute charge;^
aussi le temps arrive-t-il où nul n'a plus droit de se plaindre d'une
redevance antérieure à son entrée en possession, et dont l'exist^ce,
connue de lui, a atténué proportionnellement le montant des sacri-
fices qu'il a eu à faire pour acquérir... C'est la fixité qu'il faut à
l'impôt foncier plus qu'à tout autre; jamais il n'est bon d'en modi-
fier le chiffre général , ni surtout la répartition. Ce n'est pas que
dans sa marche le temps ne finisse toujours par déranger les rap-
ports primitivement établis entre les revenus tirés de chaque frac-
tion du sol et la portion qui en revient à l'élat. Des routes qui
s'ouvrent, des foyers de population qui se forment,... rien dans ces
faits inévitables n'autorise à changer la répartition des taxes. »
Impossible d'exposer en termes plus nets une doctrine plus ab-
solue. Des économistes illustres, les Mac-CuUocb, les Ricardo, les
J.-B. Say, l'ont appuyée de toute l'autorité de leur talent, et n'ont
rencontré qu'un petit nombre de contradicteurs. D'éminens finan-
ciers, comme M. de Yillèle, M. le baron Louis, l'ont soutenue à plu-
sieurs reprises devant nos assemblées délibérantes, et elle est' en-
core acceptée sans restriction par beaucoup de publicistes. A les
entendre, l'impôt foncier n'existe plus, pour ainsi dire, que virtuel-
lement : il a disparu, ou du moins il s'est transformé.
Il est des argumens qu'on repousse par instinct, bien qu'il soit
parfois assez difficile de les réfuter. Comment contester en effet que
l'impôt soit un des élémens dont il est tenu compte dans toutes les
transactions, comment ne pas reconnaître qu'il s'incorpore en quel-
que sorte à la matière imposable, qu'il en soit une charge insépa-
rable, et cependant faut-il se laisser entraîner à conclure que les
transactions font disparaître cette charge, qu'au bout d'un certain
temps elle n'est plus sentie? Un propriétaire, qu'il tienne sa terre
d'un héritage ou qu'il l'ait acquise à deniers comptans, se lais-
sera-t-il jamais persuader que l'impôt foncier ne tombe pas à sa
charge, — que ce soit une rente dont le capital a été déduit du prix
d'acquisition? Admettra-t-il que le trésor puisse aujourd'hui sans
injustice lui demander cinq ou six fois plus qu'au propriétaire voi-
sin? A cet égard, personne ne se laissera convaincre; tous les argu-
mens ne feront rien devant la réalité : le fait matériel du paiement
LA RENOVATION DU CADASTRE. 873
les détruira tous le jour où paraîtra cet autre argument moins théo-
rique, Tavertissement du percepteur.
Modifier la répartition de l'impôt foncier, diminuer ici la charge
pour l'augmenter à côté serait, on l'assure, une véritable spoliation,
ce serait en définitive s'attaquer au capital, porter atteinte à la pro-
priété. — Mais alors quel parti prendre? où s'arrêter? Il faut en-
chaîner le législateur, lui interdire non-seulement de modifier la
répartition de l'impôt foncier, mais encore de toucher à d'autres
taxes qui tombent directement sur la terre, lui défendre par exemple
d'augmenter les tarifs qui frappent les mutations immobilières. Les
jiroits de mutation, aussi bien que l'impôt direct, ne sont-ils pas un
des élémens dont l'acheteur tient compte avant de faire ses offres?
Les transactions nivellent, dit-on, les inégalités de l'impôt foncier.
Les taxes mobilières échapperaient-elles à cette loi? et pourtant,
si elles étaient imposées sans proportionnalité, irait-on jusqu'à dire
qu'au bout d'un certain temps le mal n'existe plus?
La mobilité des évaluations cadastrales et de l'impôt ne serait pas
seulement, au dire de beaucoup de théoriciens, contraire aux prin-
cipes fondamentaux de l'économie politique, elle aurait de graves
inconvéniens au point de vue de la richesse publique. Après la jus-
tice, on invoque l'intérêt général. Placer le cultivateur sous la me-
nace d'une augmentation d'impôt, ce serait décourager ses efforts.
Quoi! l'agriculteur s'imposerait de durs sacrifices, s'épuiserait en
pénibles travaux pour améliorer sa terre, et le jour où elle le paie-
rait de ses peines, le fisc tendrait la main et lui arracherait le prix
de ses labeurs! La mobilité de l'impôt foncier serait une « amende
à l'industrie, » une « prime à la paresse. »
L'objection mérite qu'on s'y anête, elle a le don d'émouvoir beau-
coup d'esprits, et cependant résiste-t-elle à l'examen? Le législateur
a-t-il jamais cru décourager l'industrie en la frappant de nouveaux
impôts, un fabricant a-t-il jamais reculé devant la perspective de
voir ses bénéfices atteints dans une plus large mesure? Cette con-
sidération l'a-t-elle jamais empêché de modifier son outillage, d'é-
tendre ses relations, de chercher des débouchés nouveaux? Dne de
nos grandes industries, celle du sucre, — et bien d'autres sont
dans le même cas, — s'est développée au milieu de remaniemens,
d'impôts pour ainsi dire incessans; comment croire que l'agriculture
serait plus peureuse, qu'elle fuirait le progrès, renoncerait à aug-
menter ses bénéfices dans la crainte que le trésor ne voulût un jour
prélever sa part? Consacrer le principe de l'immobilité, même en
matière d'impôt, ce serait nier le mouvement et la vie qui modifient
sans cesse l'économie des nations; ce serait aussi condamner les
efforts qu'ont faits tous les gouvememens pour améliorer l'assiette
des contributions. Le sentiment public, l'instinct de tous pour ainsi
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87Â RBTUE DES DEOX MONDES.
dire est depuis longtemps ea cootradictioD avec des théories qat
les faits démentent tous les jours. Des réclamations qui persisteDC
depuis un demi-siècle répondenl, il faut bien radraettre, à des be-
soins réete.
Aussi la plupart des adversaires d'une rénovation cadastrale aban-
donnent-ils volontiers les argumens théoriques pour insister seule-
ment sur les difficultés de l'opération. Suivez, disent-ils, le cadastre
depuis son origine; voyez les hésitations, les tâKMineHiens de notre
administration, les déboires de nos assemblées, les pànibles travaux
auxquels il a fallu se livrer, les sE^écomptes qui les ont suivis de si
près. Allez-vous nous a^gager dans une voie hérissée de tact d'ob-
stacles, prétendez-vous que nous serons plus heureux que nos de^
vanciers? Manquaieat-dls de savoir ou de courage, et, s'ils n'ont pas
réussi, n'est-ce pas plutôt que la confection d'un bon cadastre est
un problème sans solution, une utopie à laquelle ne s'arrêtent que
des esprits chimériques? On invoque les leçons de l'expérieûce, rien
de plus légitime; il ne faut pas s'aventurer sur le terrain périlleux
des réformes sans demander au passé les enseignemeos k défaut
desquels on marcherait à l'aveugle*
IL
L'histoire du cadastre en France se perd dans les ténèbres du
moyen âge. La révolution, en cette matière, n'a fait qu'exécuter des
réformes tentées bien avant elle. Dès le règne de Gharks VU, un
projet de cadastre général du royaume avait été conçu, et l'idée,
dans les temps qui suivirent, n'en fut jamais abandonnée. An
xvm* siècle , les philosophes , les écrivains , qui jetaient les pre-
mières assises de la science économique, voulaient que la terre fût
la seule base de l'impôt, comme elle était d'après eux l'unique source
de la richesse, et, sous l'influence de ces idées, beaucoup de pro-
vinces furent cadastrées. L'établissement d'un cadastre général fut
l'une des réformes que poursuivirent avec passion, sous l'ancieaiie
mcMiarchie, d'illustres hommes d'état, les Colbert, les Tui^got; leurs
efforts malheureusement vinrent toujours échouer devant l'opposi-
tion d'intérêts puissans.
Réunie pour mettre un terme à des embarras financiers pleins de
périls, l'assemblée nationale renonça tout d'abord à réformer les
anciens impôts : imbue des théories qu'avaient propagées les pby-
siocrates, elle tenta d*édifier un système nouveau, et résolut de de-
mander à la terre la plus grosse part, sinon la totalité des ressources
nécessaires. Pour réaliser cet idéal, un cadastre devaiait indi^ieB^
sable^ aussi, dès le mois de nov^embre 1790, était-il ^récUmé^avec
insBstanoe par le comité des im^sfiitious.
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LA KÉ!«0TATI0N BU <:âI>ASTBE. S75
Quelques jours après, le 1^ décembre 1790, la contribotion foa-
ciëre était établie, et le montant fixé pour la première année à
300 millions, y compris 5 sols additionnels poiff livre, €'ét«it une
somme considérable à cette époque, et Y où manquait d'élémens
pour la répartition. L'assemblée ne connaissait ni retendue super-
ficielle des départemens, ni le nombre des maisons, ni l'impcMlance
de chaque culture. Force était d'adopter une base d'assiette, quelle
qu'elle fût. Le comité des finances de l'assemblée constituante fit,
avec les mcfyens imparfaits dont il disposait, le relevé de la part
d'impôts de toute nature payés par chaque localité, et la contribu-
tion foncière fut répartie entre les départemens au marc la livre des
anciennes impositions. Cette première répartition se trouva de la
sorte entachée d'une partie des inégalités qui affectaient les anciens
impôts, et ces inégalités, on le sait, étaient considérables. La répar-
tition individuelle de Timpôt foncier ne fut pas établie sur des don-
nées plus équitables que celles adoptées pour fixer les contingens
départementaux. On s'en rapporta pour la contenance des parcelles,
la nature des cultures, les revenus des terres, aux déclarations des
propriétaires.
Profondément défectueuse à tous les degrés, l'assiette de l'impôt
foncier souleva dès les premiers mois ds 1791 de vives réclamations.
Un grand nombre de municipalités, opposant une résistance d'iner-
tie aux vices de la répartition, ne procédèrent pas à l'établissement
des rôles. Celles qui se soumirent dissimulèrent une partie de leurs
territoires et de leurs revenus. La contribution foncière, dès le dé-
but, rentra difficilement. 11 fallait remédier au mal. L'assemblée
reculait encore devant la grosse difficulté du cadastre; hésitant à
l'aborder de front, elle tenta de la tourner : dans un décret en date
du 28 août 1791, destiné à régler la procédure des demandes en
décharge , une disposition en quelque sorte incidente fut insérée,
autorisant les communes à faire cadastrer à leurs frais leurs terri-
toires. Sans adopter aucune mesure générale, aucun plan, on parais-
sait se flatter que les conseils municipaux prendraient l'initiative
d'une opération que l'état n'osait encore entreprendre. On semait
un g.?rme dont on espérait voir naître un travail d'ensemble, em-
brassant toute la surlace du territoire.
Les espérances de l'assemblée devaient être déçues. Peu de
communes profitèrent de la faculté qui leur était accordée; cette
indifférence fut encore favorisée par l'incroyable désordre qui ne
tarda pas à se produire dans les finances publiques. Malgré son
chiiTre élevé, la contribution foncière devint bientôt, pour la pro-
priété, une charge à peu près fictive. Le paiement en nature, admis
par décret du 2 ^rmidor an m, donna lieu à des abus scandaleux,
et la dépréciation du papier-monnaie devint telle que les versemens
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876 BETUE DES DEUX MONDES.
des contribuables ne produisirent presque plus rien. Dans ces con-
ditions, la charge des impôts, les vices de la répartition, devaient
être assez peu sentis.
Le directoire abolit en Tan iv la faculté de s'acquitter en nature
ou en papier, et l'impôt ne fut plus payable qu'en numéraire. Dès
lors les^aintes, qui s'étaient quelque temps assoupies, se réveillè-
rent plus vives que jamais. On voulut les apaiser en diminuant les
contingens des départemens dont la surcharge était trop évidente..
La pente était glissante, ces dégrèvemens successifs dépassaient
déjà en 1799 le chifiDre de 50 millions.
L'année suivante, en 1800, le premier consul ayant insisté au
conseil d'état sur l'intérêt qu'il y aurait à entreprendre l'exécution
du cadastre, le conseiller d'état Bigot de Préameneu souleva les
objections les plus vives. Le consul Lebrun intervint dans le débat
pour déclarer qu'un cadastre général serait une « œuvre monstrueuse
qui coûterait 30 millions, et exigerait au moins vingt ans de tra-
vail. » II fallait cependant prendre un parti, l'opinion publique ré-
clamait de promptes mesures, et le trésor, pour satisfaire aux récla-
mations, était entraîné à de continuels sacrifices. Une commisâon,
composée d'agens supérieurs des contributions directes, fut chargée
d'étudier de nouveau la question du cadastre et de présenter un
projet. Après de longues recherches, elle proposa de procéder à des
arpentages et à des évaluations par masses de cuttures identiques.
Ce travail lui-même parut trop considérable, et l'on se résolut à ne
l'exécuter que dans un certain nombre de communes, qui durent
servh: de termes de comparaison pour les autres évaluations.
Ce système, à première vue, était ingénieux, il avait l'avantage
de n'entraîner que des dépenses relativement peu élevées; par mal-
heur, sous bien des rapports, il était défectueux. Pour que le cadastre
de quelques communes par arrondissement pût servir à déterminer
les forces contributives des autres, il aurait fallu que la dissimula-
tion des contenances et des revenus dans les matrices dressées par
les municipalités fût proportionnelle dans chaque circonscription;
mais il en était tout autrement : aussi dès 1803 se vit-on conduit à
faire les opérations d'arpentage et d'expertise dans toutes les com-
munes. Deux années s'étaient à peine écoulées, qu'on apercevait de
nouvelles difficultés. Les déclarations des propriétaires concernant
leurs parcelles ne cadraient jamais avec les résultats collectifs des
expertises pour l'ensemble des cultures. L'opération ne fournis-
sait pas en définitive de données équitables au point de vue de la
répartition individuelle. Le cadastre par grandes masses n'avait
qu'une utilité très restreinte. On se trouvait entraîné , pour ainsi
dire, malgré soi vers la confection d'un travail plus considérable.
Dès cette époque, un certain nombre de conseils municipaux,
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LA RÉNOVATION DU CABASTBE. 877
reconnaissant le caractère défectueux des opérations entreprises par
l'état, avaient usé de la faculté qui leur était accordée dans la loi
du 28 août 1791, et avaient fait exécuter dans leurs communes des
arpentages et plans parcellaires. L'opinion publique réclamait éner-
giquement l'adoption de ce système, et le compte-rendu des finances
de 1806 ne dissimulait pas qu'à cet égard les vœux des conseils-
généraux étaient unanimes. A son retour de Tilsit en 1807, l'empe-
reur se fit exposer les travaux du cadastre. Pénétrant avec sa mer-
veilleuse lucidité les défauts de la méthode adoptée, il n'hésita pas
à déclarer que l'on faisait fausse route. « Les demi-mesures, dit-il,
font toujours perdre de l'argent et du temps; le seul moyen de sortir
d'embarras est de procéder sur-le-champ au dénombrement gé-
néral des terres dans toutes les communes de l'empire, avec arpen-
tage et évaluation de chaque parcelle de propriété. »
Le système du cadastre par masses de cultures fut abandonné à
la fin de 1807, et l'exécution du cadastre parcellaire fut arrêtée en
principe dans l'exposé des motifs de la loi de finances du 15 sep-
tembre 1807. Comme en 1791 cependant on prit le parti d'aban-
donner l'opération à l'initiative des communes, et de leur en faire
supporter la dépense. Les préfets furent engagés de la façon la plus
pressante à éclairer les conseils municipaux sur les avantages d'un
travail qu'on espérait les voir entreprendre. L'illusion ne fut pas
longue, et l'on put bientôt se convaincre qu'abandonnée à l'initia-
tive locale la confection du cadastre resterait à l'état de projet.
En 1808, on se résolut à faire un pas décisif. Dérogeant à celle
de 1791, la loi des finances autorisa l'addition à la. contribution
foncière d'un trentième destiné à faire face aux dépenses cadastrales.
L'exécution du cadastre parcellaire allait entrer enfin dans une phase
d activité. Avant la fin de 1809, les travaux étaient en cours dans
plus de 5,000 communes, et pendant quatre années ils furent pous-
sés avec la plus grande activité. En 1813, 9,000 communes, com-
prenant près de 12 millions d'hectares, avaient été cadastrées.
Le gouvernement était impatient d'utiliser les résultats obtenus
pour la répartition de l'impôt entre les circonscriptions territoriales.
La loi du 20 mars 1813 ordonna qu'il serait fait une péréquation
entre tous les cantons cadastrés du môme département. Cette déci-
sion souleva tout d'abord de nombreuses réclamations. Malgré tous
les soins qui avaient été pris, les évaluations de revenus se trou-
vaient inexactes; la proportion de ces évaluations au revenu réel
variait de commune à commune, et la vérité, toujours faussée.
Tétait dans ime mesure extrômement variable. En présence de ces
in^lités, on renonça dès 181A à persister dans la voie où l'on
Avait tenté de s'engager, et les cantons cadastrés reprhrent pour
i815 les contingens qu'ils avaient eus en 1818.
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S7S BETUE DES BEITX MOHUEE.
Interrompus pendant quelque temps à la suite de nos revers» les
travaux recomnnencèrent vers 1817 avec une activité nouvelle* D
lallait à tout prix obtenir des évaluations de revenus plœ^ pré-
cises. Un arrêté ministériel du 1^ avril 1817 prescrivit aux inspeo-
teurs-généraux du cadastre de réunir chaque année sur différens
points les directeurs des contributions, de discuter avec eux, et et
comparer entre elles les évaluations des différens départeoMas,
enfin de recueillir tous les documens propres à en constater Vex^o-
titude ou à les rectifier. On espérait, grice k ces mesures, arriver '
enfin à des résultats assez précis pour qu'ils pussent servir de base
à une péréquation de l'impôt. La tentative faite en 1813 pour utili*
ser à ce point de vue les données du cadastre fut renouvelée en
1818. On entreprit d'appliquer ces données dans les limites re^
treintes de l'arrondissement. Cet essai ne fut pas plus heureux que
le précédent; il fut suivi de plaintes si nombreuses et si justifiées
qu'on ne tarda pas à l'abandonner. En 1821, la loi des finances dé-
cida que le cadastre ne servirait désormais de base qu'à la réparti-
tion individuelle entre les contribuables.
Aussi lasses que l'administration des obstacles qui paralysaient
sans cesse les efforts les plus patiens, nos assemblées semtblai»t
s'intéresser de moins en moins à des travaux dont l'avantage deve-
nait chaque jour plus contestable. En 1821, les dépenses du ca-
dastre furent laissées à la charge des départemens. Le pjblic néan-
moins persistait dans ses espérances. Pendant les vingt et quelques
années qui s'écoulèrent encore jusqu'à l'achèvement des opérations,
des écrits innombrables furent publiés, critiquant les procédés en
usage; des réformes furent à diverses reprises sollicitées par les con-
seils-généraux, et l'administration plus d'une fois satisfit aux vœux
de la presse et des départemens. Chaque année apportait avec cUe
son contingent d'expériences et d'efforts. En 18S7, le cadastre était
terminé dans vingt-sq)t départemens.
Trente ans s'étaient écoulés depuis le commencement des opéra^
tiens. Après bien des épreuves, on avait renoncé à demander au
cadastre une base de répartition entre les circonscriptions lerrit^
riales : c'est à peine s'il était possible de conserver encore quelque
illusion sur les résultats qu'on pouvait attendre àêns Ta venir. On
avait en effet reconnu qu'au point de vue même de la répartitk>n
individuelle de l'impôt les travaux effectués ne présentaient aucim
caractère de durée. Dès 1835, on s'aperçut que les plans n'étaient
plus en harmonie avec l'état du sol, et que tes anciennes évaluations
avaient été faussées par mille circonstances. L'administration mil à
l'étttde la question de la révision du cadastre, et cette révision Ht
enireprfôe à titre d'essai dans plusieurs communes de la Manche et
de la Seine. Cette première épreuve ne ftâ pas oncoongeante : même
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LA BÉirOTATIOll DU CADASTRE. 879
avec l'aide d'indicateucs, les géoaiètres arrivaient diSkUemeiit à
retreurer sur le terrain les anciennes parcelles et à constater les
changemens qu'elles avaient subis. Les plans ne leur étaient d'au-
cim secours; si l'on voulait nwdirier les évaluations de revenu, et
l'on y était fatalement entraîné, il faUait violer la loi du 15 sep*
temlMre 1807, laquelle avait décidé en principe (pie les revatius ca-
dastraux seraient immuables. Devant de si graves difficultés, la
teotative fut abandcmnée.
Deux ans après, en 1837, la question de la révision du cadastre
lot de nouveau soumise à une commission composée des hommes
les plus éminens de la pairie, de la chambre des députés et de l'ad-
ministration : cette conunission se prononça en faveur d'une mesure
ûnmédiate, et ses conclusions, soumises aux conseils-généraux, fu-
l'eut l'objet d'une approbation à peu près unanime; l'administration
parut néanmoins concevoir des doutes, car au mois de juillet 1838
4e ministre annonça l'intention de se livrer à de nouvelles études
avant de présenter à la chambre un projet de loi conforme au vœu
de la commission. Ces études, si elles furent entreprises, n'amenè-
rent aucune résolution. En 1845 , la réforme du cadastre était de
nouveau demandée avec une telle insistance que le ministre s'enga-
geait i présenter l'année suivante des propositions. Un projet fut en
effet soumis à la chambre en 1840, aux termes duquel le cadastre
devait ôtre renouvelé, et les évaluations révisées dans toutes les
cmnmunes cadastrées depuis plus de trente ans; cette révision
devait être entreprise à l'expiration de chaque période trentenaire.
Gonmie celui de 1837, ce projet fut encore approuvé par la plupart
des conseils- généraux. Essayée à nouveau dans vingt-cinq com-
munes, la refonte du cadastre y fut menée à bonne fin : le projet de
ISiO allait sans doute être converti en loi quand survinrent les
événemens de 18&8, qui en firent ajourner la présentation.
Toutes les tentatives de révision semblaient destinées à échoua,
comme avaient échoué jadis pendant si longtemps les projets de ca-
dastre parcellaire : l'opinion publique cependant souhaitait la re-
fionte des andens travaux tout autant qu'elle en avait autrefois
désiré la confection. Beaucoup de conseils municipaux avaient dès
1838 pris l'initiative d'une mesure qu'ils étaient fatigués d'attendre,
et chaque année des communes opéraient à leurs frais la rénovàticfi
de leur cadastre; le nombre s'en élevait en 1850 à près de 1,800.
On ne se contentait pas, lors de ces opérations, de modifier les
plans, on procédait à de nouvelles évaluations, ce qui, nous l'avons
dit, était peu légaK En 1848, un propriétaire de bois du départe^
ment de la Côte-d'Or, ayant vu son impôt plus que doublé par le
renouvellement du cadastre dans sa commune, réclama contre cette
surtaxe; sa demande fut favorablement accueillie parle ooineii d*état
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880 BETUE DES DEUX MONDES.
Abandonné dans les projets de loi de 1837 et de 18i6, le prin-
cipe de la fixité des évaluations se trouvait ainsi confirmé par la ju-
risprudence. Dès lors il n'était plus permis aux conseils munidpaux
d'entreprendre de nouvelles révisions; on était engagé dans une im-
passe dont il fallait sortir. Dans le projet de budget de 1851, le mi-
nistre proposa une disposition portant que, dans toute commune
cadastrée depuis trente ans au moins, il pourrait être procédé au
renouvellement des opérations, sur la demande soit du conseil-gé-
néral, soit du conseil municipal, à la charge pour le départemrat
ou la commune de pourvoir aux frais de l'entreprise. Ce projet ne
fut pas accueilli favorablement dans la commission du budget; oa
reconnut avec le ministre que l'intervention du législateur était
nécessaire; mais beaucoup de membres critiquèrent les procédés
employés jusque-là et voulurent qu'on profitât de l'expérience ac^
quise pour en adopter de nouveaux.
Sans repousser néanmoins le projet du ministre, l'assemblée lé-
gislative s'efforça de restreindre la faculté que ce projet accordait
aux conseils locaux; elle décida que, seuls et à l'exclusion des con-
seils-généraux, les conseils municipaux pourraient prendre l'ini-
tiative d'une refonte cadastrale dont la charge dans tous les cas
pèserait tout entière sur les communes. A la séance publique du
à août 1850, le rapporteur de la commission du budget, M. Gouin,
ne dissimulait pas la pensée qui avait inspiré cette décision. « C'est
avec intention, disait-il, que nous n'étendons pas plus loin cette fa-
culté, car la commission croit qu'il est ipdispensable que le gouver-
nement s'occupe le plus tôt possible de la loi qui doit régulariser
enfin le travail du cadastre. » — Les souhaits qu'exprimait en J850
la commission du budget n'ont pas été réalisés. Depuis 18A6, aucun
plan de réforme cadastrale n'a été présenté à nos assemblées. Des
opérations isolées ont été faites, un certain nombre de conununes
ont révisé leur cadastre, mais aucune mesure générale n'a été pro-
posée par l'administration.
Quels sont les enseignemens qui ressortent de ce rapide exposé?
Après bien des hésitations , bien des tâtonnemens , bien des tenta-
tives, on se résigne en 1808 à entreprendre le cadastre parcellaire;
à deux reprises, l'administration essaie d'utiliser pour la péréqua-
tion de l'impôt les premiers résultats obtenus; elle l'essaie sans suc-
cès. L'œuvre est à peine terminée sur un tiers du territoire , et Ton
s'aperçoit qu'elle est défectueuse et caduque; on cherche à la con-
solider, à la reprendre, les commissions succèdent aux commissions,
les projets aux projets, des brochures, des mémoires, des écrits de
toute sorte sont publiés par centaines, — vains efforts! Le cadastre
ne peut être amélioré, il est à refaire.
C'est légitimement, on le voit, que les adversaires d'une râiova-
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LA RÉNOVATION DU CAI>ASTRE. 881
tien cadastrale nous ramènent en arrière pour nous faire apprécier
toutes les difficultés de l'entreprise. Beaucoup d'esprits éclairés ce-
pendant, à la chambre, dans la presse, ne veulent pas renoncer à
leurs espérances. A les entendre, il serait aisé de corriger les dé-
fauts du cadastre actuel ; sans recommencer toutes les opérations,
on pourrait réviser les évaluations cadastrales., opérer un nouveau
classement des parcelles; il serait possible d'utiliser les anciens
plans, et, sans entreprendre de nouveaux arpentages, il y aurait
moyen de faif e disparaître les inexactitudes des évaluations de re-
venus. Dans ces termes, la révision du cadastre serait une opéra-
tion assez simple; mais on se laisse aller à d'étranges illusions. Sans
doute, si les anciens plans avaient été tenus au courant, s'ils étaient
en harmonie avec l'état du sol, on pourrait sans trop de difficul-
tés réviser le classement des terres; malheureusement il en est
tout autrement. Suivons^ par la pensée les classificateurs dans les
opérations qu'ils auraient à faire. Munis des anciens plans, ils se
transportent sur le terrain et recherchent une parcelle pour en
constater le revenu actuel et modifier le classement; si, par bon-
heur, les anciennes limites peuvent être reconnues, seront-ils tirés
d'embarras? Que de difficultés ne vont pas surgir I Cette parcelle
formait autrefois un tout homogène; elle a été morcelée, divisée
entre plusieurs propriétaires, les dilTérentes portions sont soumises
& des genres de culture très divers : plantée jadis en bois, elle a été
défrichée, une partie est cultivée en vignes, une autre est convertie
en prairies artificielles, une autre peut-être en terres labourables.
Ces diverses portions sont aujourd'hui'de qualités très différentes,
donnent des revenus très inégaux; ne faudrait-il pas en constater
l'étendue respective et les ranger dans des classes distinctes? Il
sera donc la plupart du temps indispensable de refaire des arpen-
tages, de dresser des plans nouveaux; on s'était flatté de rectifier
V ancien classement^ on se verra contraint de repasser par toute la
filière des opérations cadastrales. — L'expérience d'ailleurs est là
pour justifier ces prévisions. En 1835, l'administration a tenté sur
plusieurs points de réviser le classement; partout les agens ont été
entraînés à refaire en définitive l'ancien travail tout entier.
Dans une discussion récente, le ministre des finances, l'honorable
H. Magne, donnait à ce sujet, avec la clarté qu'il sait apporter au
milieu des discussions les plus obscures, des explications catégo-
riques. « J'ai été tout à l'heure, disait-il dans la séance du ô mars
187A, un peu surpris d'entendre un homme aussi expérimenté que
l'honorable M. Raudot déclarer qu'il suffirait de prendre la matrice
du cadastre, d'examiner quelle était l'étendue de telle parcelle non
imposée, parce qu'elle était alors inculte, et de lui appliquer, sui-
TOMB m. — 1874. 56
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662 fosvm DES dgux hmdbs.
vsnt cette éFtendue» la taxe affésmte àilacdasse & laquelle elle :de«st
dorénavant appartedii:; fnais, mesaîencs^ rhoDorable M. Raudat^
parti ^mï povit 'qui n'est paeconforflie à te réalité des fa(its«.Il
a supposé^e toutes lee pai^celks tacubesqui ont élé nises en csd-
ture l'ont été dans toute leur étendue; or cela ii'«ist paa. Dne fÊS^
celle , un bois par CTempie qui a 5, 10 beetares , aura été défi»*
obé dans Téteoidue d'un hectare. On terrain kicuite, qui a^ailA^u
6 hectares d'étendue « aura été déflîché'et'^niis'en ouHuze peur um
naoité, un tiers^ un quart de «on étendue; ah bien! jfe vous la 4^
mande» ooœment le saurez-vous? Comment pomTez^^ns détarim*
ner, sur une parcelle dont l'étendue >sepa portée en hkc sur la aor
trioe cadastrale , la partie resiée ^en fridive ^t la partie mise en
culture? Comment pourve&'vyws fixer i'élendae delà partie ifoi aura
été défrichée, si vous ne la mesui^ez pas? I^ «onséquest 4» am
beau #»ire, 'on aura beau dire, on aura beau «désirer ^foe cela ae
soit pcHnt, l'opératvM dVpentage devient absolument inévitable, o
Il ne faut pas-espéi^er améliorer rinstrument que nous possédons*
le rajeunir en jqo^ique sorte; ies essaisdeiiévisionique l'en taMreit
aujourd'hui seraient oertafineHieRt aussi iofruotueuK qu*^ T^nt été
jadis; les paroles du premder consul «ofnt Viii|}ouis ^?mes, les demi-
mesures en pareille matière font p^re du temps ei de Targem*
III.
Si l'on ne peut toucher à l'édifice sans le repreaflre par la base,
le restaurer sans le reconstruire à neaf, sentit-âl poesibie du monis
d'en utiliser l'^arcbîteotra'e ? S'^l iieMit reoemmeneer le cadastre, p9ffi^
rail- on le refaire utilement' sans modifier profeadénient les an-
ciennes noéthodes? Acet égard, lé «doute n'est pas passièle^^B ap-
pliquant les anciens procédés, on referait à grands frais une aeceode
opération lout aussi d^ctueuse que la premièFe. Bien des imérftts
sont en jeu dans la question, aussi éUe fie laisse pas qae d'être foit
compliquée; essayons d'en préciser les données.
Justeihei^ attaqué oomnoe instrument de répartition par les par*
tisans d'une péréquation de l'impôt foncier, le cadastre n*«l pas
moins vivement critiqué au nom d'intérêts très diffiSrens. Givcon-
stance digne de remarque, les hommes qui désirent le plus arden»^
ment peut-éte'e une refonte cadastrale sont pour la plupart opposée
à tout remaniement de l'impôt fonder, adeptes fidèles du prmefpe
de la fixitéy ils ne veulent voir dans le cadastre qu*un titre de pro-
priété. Ils y cherdient des garanties puissantes pour la terre, des
fadlités nouvelles pour les transacticms dont elle est l'objet, enfin
une base solide pour le crédit agricoïe. A cet égard, les représe»-
tans les plus autorisés de l'agriculture sont unaninoes dans leurs
L-'iyiLi^eu uy ■
LA RIKOVATMM» DU CADASTRE. 88S
désira ; quelques-uns cependant hésitent à les exprimer. La refonte
du cadastre ne facilitfrait-elle pas l'augmentation de l'impôt fon^
cier? C'est là une crainte que beaucoup ne dissimulent pas. « Sou-
venez-vous, s'écriait dernièrement à la Société des agriculteurs un
des membres de cette assemblée « souvenez -vous de la fable de
l'homme et du clieval : quand l'administration sera chez nous, elle
y restera. »
Ces sentimens de défiance ne sent pas toutefois assez puissans
pour qu'on ferme les yeux devant l'intérêt évident du propriétaire.
En iSSO, un juiiscnnsulte plein de talent, M« Decourdemanche, si-
gnalait, dans un ouvrage remarquable, les dtfants du cadastre au
point de vue de la propriété foncière. Tout récemment,^ en 1&78, la
même question faisait l'objet, à la Société des agriculteurs de France,
d'un rapport plein de faits curieux, et les conclusiona de ce travail,
sollicitant des mesiff es immédiates, étaiœt aâ(^tées à peu près una- ^
nimement. Les voeux exprimés à cette occasion soât d'ailleurs bien
anciens, ils datent du siècle dernier. En 1790, le député Dauchy,.
parlant au nom du comité des impositions, disait dans la séance du
h novembre que « seul le cadastre pouvait assurer à chaque dtoyea
la jouissance complète et paisible de sa profNriété. » En 1807, l'em-
pereur déclarait nettement que le cadastre parcellaire serait le com-
plément de son code an ce qui concerne la possession du sol. « Il
faut, disait-il, que les j^ans soient assez exacts et assez développés
pour servir à fixer les limites des propriétés et empêcher les prOf*
oës. )) S'inspirant encOTe de cette pensée, le ministre des finances,
dans le compte-rendu de 1806, annonçait que le cadastre parcel-
laire <c aurait le grand avantage de fixer d'une manière incontes-
table les limites des diverses prc^iétés et de tarir par là la source,
d'une foule de procès ruineux pour le propriétaire. » Enfin quelques
années plus tard, en 1810, un document officiel, le Recueil méOuh-
dique des instructiom relatives au cadastrej allait jusqu'à prétendre
q«ie ce but était atteint et que les vœux de la prc^riété étaient sa-
tisfaits. « Les avantages que le cadastre ofire aux propriétaires, dit le
Eeeueily sont, en assurant l'égalité de la répartition de la contribution
foncière, de déterminer les limites de leurs propriétés, de manière à
prévenir les contestations et les procès qui se renouvelaient sans
Qttsse... Le cadastre termine et prévient pour l'avenir une foule de
contestations entre les propriétaires sur les limites de leurs proprié-
tés, contestations qui occasionnent des frais dont le montant, difficile
à calculer, s'élevait peut-être diaque année à une somme deux ou
trois fois plus forte que celle à laquelle se montent les centimes sA^
ditionnels temp<»aires imposés pour la confection du cadastre. Le
cadastre peut et doit même nécessairement par la suite servir de
titte en justice pour prouver la propiîété. »
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884 REVUE DES DEUX MONDES.
Circonstance singulière, en même temps qu'elle publiait ainsi des
afiinnations aussi positives, l'administration ne prenait aucune me-
sure pour assurer à ses travaux une certaine valeur au point de vue
des questions de propriété; les arpentages étaient faits partout
d'après la jouissance, sans que jamais la légitimité de cette jouis-
sance fût examinée. Nulle part ils n'étaient précédés de délimitations
Régulières des parcelles;' les propriétaires n'étaient même pas tenus
d'assister aux opérations. « Deux ou trois propriétaires, dit le Be-
cueil méthodique^ suflisent souvent pour fournir au géomètre beau-
coup de lumières; mais, aucun propriétaire ne se rendit-il sur le
terrain, le géomètre doit toujours procéder aux opérations, n
Comment se flatter qu'exécuté dans de pareilles conditions le ca-
dastre pût jamais devenir pour la propriété foncière un titre incon-
testable, la base immuable de toutes les transactions futures? Com-
ment vouloir, en l'absence surtout d'une disposition formelle de la
loi, que les tribunaux reconnussent quelque valeur à des travaux
faits sans le concours des intéressés?
Au reste, les espérances de l'administration n'ont pas tardé à se
trouver déçues; toute illusion s'est bientôt évanouie devant les déci-
sions de la jurisprudence. Les tribunaux se sont constamment re-
fusés à voir autre chose dans le cadastre qu'un document adminis-
tratif sans autorité au point de vue des questions de propriété :
plusieurs fois la cour de cassation s'est prononcée formellement à
cet égard. Même à titre de renseignement, les anciens travaux de
l'administration ne peuvent guère être utilisés dans les contestations
des limites; les plans ne sont presque jamais en harmonie avec l'état
réel du sol ; souvent impossibles à consulter pour les propriétaires,
ils sont d'un usage difficile pour les agens eux-mêmes de l'adminis-
tration. A l'enquête agricole de 1866, M. Lefebvre, président des géo-
mètres du département de la Seine, constatait que, sur 1,S00 par- .
celles recherchées dans la commune de Saint-Ouen-l'Aumône pour
l'établissement du grand cimetière parisien , il y en avait iOO ne
ressemblant en rien sur le plan à ce qui existait en réalité.
Sans caractère de certitude, sans portée légale, les données du ca-
dastre ne sont donc aux tribunaux d'aucun secours, et la justice n'a
pour s'éclairer dans les contestations de propriété que des titres
quelquefois incomplets, trop souvent obscurs; parfois même les titres
font défaut, et les juges n'ont d'autre ressource que de recourir à
des expertises coûteuses pour les parties.
Les procès de limites malheureusement sont fréquens en France.
Il est peu de pays où la terre soit plus morcelée, il en est peu où le
paysan ait pour le sol une passion plus ardente. Aussi la propriété
mobilière n'est-elle pas seule en butte à des entreprises coupables;
la propriété foncière n'y échappe pas. Qu'on lise l'intéressant ou-
LJiyiLi/ieu uy ■
Là RÉNOVATION DU CADASTRE. 885
vrage de M. Noizet, du Cadastre et de la délimitation des héritages^
et Ton sera surpris de tous les artifices, de toutes les ruses, aux-
quels ont recours certaines personnes pour dissimuler leyrs empié-
temens. « Quelquefois, dit ce savant magistrat, la contenance des
propriétés est exagérée dans les actes, on profite de ce que souvent
il n'y a pas de titres anciens, ou bien de ce qu'il y en a d'irréguliers,
pour se dispenser dans les actes d'aliénation d'établir l'origine de
la propriété et de relater les titres antérieur^. Par là on se met fort
à Taise pour l'indication de la contenance. •• Tantôt la fraude est
l'œuvre du vendeur seul, qui, portant dans l'acte une contenance
supérieure à celle à laquelle il a droit, régularise ainsi une usurpa-
tion antérieure et s'en fait payer le prix... Tantôt au contraire l'ac-
quéreur, pour consolider par anticipation une usurpation qu'il pré-
médite, fait porter dans l'acte une conlenance supérieure à celle
qui a été vendue en dispensant de garantie le vendeur, qui grâce
à cette clause n'a pas intérêt à s'opposer à une fausse énonciation.
L'usurpation ne manque pas d'avoir lieu bientôt après, et au bout
de dix ans elle est légalement consolidée. Tantôt enfin l'exagération
de contenance est le résultat d'un honteux concert entre le vendeur
et l'acquéreur, qui s'en partagent le bénéfice. » On ne saurait ima-
giner jusqu'où peuvent aller ces empiétemens, si l'énormité n'en
était attestée par de nombreux témoignages. En août 1775, rap-
porte un géomètre de Dijon dans le Journal des géomètres y une
parcelle avait été reconnue par arpentage judiciaire contenir 3 ares
62 centiares; en i78A, elle fut vendue par acte authentique pour
une contenance de h ares 28 centiares, et revendue enfin en i8A2
pour 5 ares 51 centiares. Cependant aucune portion des parcelles
voisines n'y avait été légitimement réunie. Quelquefois, qui le croi-
rait? ces usurpations vont jusqu'à fak*e disparaître petit à petit
des parcelles entières. « Bien souvent, dit M. Noizet, un proprié-
taire, par le jécolement fait sur les lieux d'un lot de terre composé
de plusieurs parcelles éparses sur un territoire, s'aperçoit avec éton-
nement de la disparition d'une ou plusieurs de ses parcelles sans
qu'il en reste aucune trace. »
Il faudrait écrire un volume pour donner la nomenclature des
procédés auxquels ont recours des propriétaires ou des fermiers
peu scrupuleux afin de s'étendre aux dépens de leurs voisins et de
se garantir contre des revendications toujours difiiciles. De l'avis
des hommes les plus compétens, la propriété foncière est insuffi-
samment armée contre ce danger. Tout propriétaû*e peut, aux
termes du code civil , réclamer de ses voisins un bornage à frais
communs; mais c'est là une opération coûteuse, délicate, entourée
de difficultés devant lesquelles échouent trop souvent les efibrts les
plus patiens. Consultons encore à ce sujet U. Noizet, auquel sa
"ioogle
L-'iyiLi^eu uy ■
BBTUE KS DECX MOHBBft.
qoalité d'ancien iBagialcat dl^nne tant d'aut^té ra ces nurtiërea.
Tantôt un de» riverains ne se^pnésente pasv ou l'on ne peui obtenir
de lui qu'il produise ses titces; t'opposition d'un seul suffit,, si l'on
n'a reoours* auiD voies judickiiresv poiu' qua l'opéiftUen reste incM^
plètc et irréguUère. Tantôt,, l'accord ne sfétabliBflaût.pa&aiHr la. coor-
tffliance dfune pnipriété, Tune, d^s^puijfi» se pliûgnaut d'épKHiver
uo défichi» il ftoit^ pour retrouva' le t^Baic^ perdu, réclamer de.
proche en proche le concours de nombreux piiepriéftaiffea; menaaés;
de restituer du terrain, beaucoiup refusent, d'intervenir.. Il ne reste
alops d'autre alternative que de Fenonear k l'opération ou de.s'ar-
dresser aux tribunaux, et beaucoup de'persoooes reculent d^ai^ œ
parti.. « En supposant Facte de délimitation régulier et wUde aut
point de vue de la forme, les efiets en sont bien lestseintâ-et mAoe.
souvent nuls. Les propriétaires voisins, sinon les propriétaires lim^
trophes, pourront toujours réclamer une déUtnilatÎQQ eolieetiva, et
dans ce cas, d'après une saine doctrine comme d'^ntëa la juri^ru-
dence, de» opérations, isolées ne pourront leur ôtre opposèesv
Yoilà bien des difficultés qui peuvent survenir^ Daîia le eas même,
osk aauiune ne se sera pioduii^v dans le cas où le boma^ dlune t^rra.
amra été menéà bonne fin, c'est à p^e skie propriétaire pQUxrai se.
ûsâlBtr &étr% garasiti eonire liss empiétemens^de see voisifia^ Il n'est,
pas toujours possible en eiSst de rattacher ks.boirneis à des peints. d&
rqyère fixes qui permet4ttiitd!efii i^etrmivec reaqplaaenaoQtw U est.&-
(âk de liss déplacer, trè& malaisé: d0 {Hroujver le dâUt lesaqui'U est
découvert. Malgré k perspectiire dfune répression sévère,, cette;
fraude est soiFrent pratiquée. Le dai^r est réel\, démontré par una
kmgue expérience; quelquies— unes- de^ nos andenizes coutumes,
avaient cherché à le eomlnttre.. M. BËehelet,, dans sou Otfigine du,
droit français^ rapporte* que Tés opérations do bornage étaient, au
meiyen âge , accompagnées de formalités biaanes. a On £sîsait,p
ditnilv venir des.enflins, on leur pinçait l^oveilles on leur donnaitr
des^ soii^ts^ pour leur imprimer le- souvenir dis ce qu'ils avaient
vu. » De B06 jours, la plupart des é^aÈB det l'Allemagne! ont reooura
à des procédés moins primitifs, et, il faut l'^péner, plus efficaces*.
Bans (Âaque commune, desi commisaures ont peur missiesi de bor-
ner les prqiriétés et de rattacher les bornes à des peiote de repài»^
Eb FrasEce^,. les bornage ne reposent pas sur des giasanties aussi
sérieuses, et des faits nombreux attestent qu'ils ne sont pas une
sauvegarde absolue; Bnfm: œs opérations entraînent des dépenses
assez considévablte : clestlà une: conaidérotian devant laqudlejBcii-
tent rarement lies grands' prc^étairea; mais par»! les petîlsettllî^
tntsurs^ si nomi)reux en France, qui possèdent] seulement quelques
ares'de terrain, combien se résignent, mâme pour de sérieux avan^
tages, àt supporter des ibats assez Hmnds?. Des. habitudes de puH
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LA HERO^ATICK BU CADASTRE. H8^
.OMnciiie dégséfiécant BO^veni len agrarica, rignoraoce èe la ioi« h
•aaime id'âtre iléaés^ réndeleDce, èîfisi'4';au:tres(iimiifiB CDDorarem à
les détourner d'une opération coAtansB. Bans beauoonpdeidépact»-
mens^xù U «eirc est morcelée pour.Masi dire à l'infini, te bonoage
des «îiamps est excQfrtiamiiel*, rjoeeriitttâe d» limites |MBmtt «être
i'étiKt nwiDal de la propriété, iiussi quelle multitude de coEtestar-
tioosjoe fticbenx étatde obos^ifeit naltroiea d^rancel fiais uiie seule
«imée, «n 1869, plus de llâ^OOO acéiens pûsêessm^ei ont été déf&-
FéefltauK j«ges*âe paix, et^esjoentakies portées ea appel devant les
inbunanx ^rviis. A ^ndlea soEHnea >e doivent pas se monter les
^ËraÎB'de ces nomlifeQX litiges^ Les pédacftevrsdu Recueil méthedifue
len estimaient le diiffnedeuK ton trois lois plus fort >que celui 'des
oentiioes imposés pour la confeotimi da cadastre; cette estimation
'fi[it-eUe exagénée, il 'n':en>idemBiiBe pas moins iacontestatUe que la
terre dépense d»fiie annéedes sommes i»pomantes en frais )udi-
tâaires* On ne saundt dasagioier gusqu'oi pevt aller dans certains
CBB rentôtement'des paities. « Jlai'ifv , tlisait IL Boojexn au sénat '
^B-18M,tie6^fm«ès 'dont les frais, peur tune parcelle 4e liDO francs,
;se Dftontent à pins de 3,000 ^feancs. q»
InsttiDsamnmit fprolégée dam ses limthes, la propriélé fiaiiciëre
Boafiï^ d'un mal fdus^rave pent*étre : les transactions «dent elle est
robjert reposent 9«r des actes trop sav?ent incomptets, irpéguliers
^sns la forme, if^feant fms au' crédit 4igriGole les garanties i^lil
réclame. Adirés déjà far les placemens d lucnatife «de TiAdustne,
les «capitaux se détournent de ia terre; 'cUe ne leur ofire qu'on in-
térêt modiqnie, «t^ne pouiraît les retenir 'que par l'appât d'un gage
certain, d^une solidité andiscotable. Malbevreusement la valeur de ce
gage est presque toujours difficile à fixer, bien souvent elle^et soa-
'ceptible de^ooDteMftions^
Le Crédit foncier, cet établissement sur leqod on avait fondé de
si grandes espérances, est depuis vingt ans sanB^ce^e attaqué. On
^\m reproché éià ne pas remplir sa mission. On n'a pas craint d'affir-
mer qu'il va oontreson but, que, km de répandre le crédit dansées
-campagnes, il absoibe les épargnes 4u cv^vateurpour commën^
diter des entreprises n'ayant rien d'agrioole. Certains fadts sendi)le-
raient justifier ces critiques, et cependant on ne peut le méoo»-
"Bsltre, le Crédit foncio^ nli rien négligé pour se créer paraii les
fl^oulteurB une vaste •dientfele. Dans une ceitaine mesure, il y e«t
parvenu, el, s^il ne peut toujours «ecueiUir lesBollicttations de Tagri-
culture, on ne saurait l'accuser dcmauvais vouloir. DèfS 18S&, M: Wo-
lowski, ^irecfteur de cet établissement, insistait devant l'wsQmblée
<}es aotrânnaires sur les difficultés auxquelles on s'était beurté dès
les premiers pas* « C'est, disait-il, un fait à la fois mportant et trisie
à c<»nst«ter. La 'majeare partie des^immeiibles^situés dans les<lëpaF-
.,y,u.edby Google
888 BEVUE DES DJEUX MONDES.
temens sont dépourvus de titres conformes aux exigences de la Um.
A cet égard, la propriété repose bien plus sur la tradition et la con-
fiance que sur le code Napoléon. »
En 1855, M. Fremy signalait les mêmes obstacles, a Quant à
notre sévérité, lit-on dans le rapport annuel, c'est la situation de
la propriété qui la commande, c'est le peu de soin avec lequel ses
antécédens sont déterminés qui l'exige. Le nombre des contrées ^i
France où l'on ne possède que de fait et pas de droit est considé-
rable. Sur dix établissemens de propriété, certaines provinces ne
nous en envoient pas un seul de régulier, d'accessible à notre cré-
dit. » Que dans de pareilles conditions les capitaux restent sourds
quelquefois aux sollicitations de la terre, que souvent ils lui fassent
payer cher leurs services, on ne peut s'en étonner, le mal est évi-
dent; mais comment en rendre responsable un établissement qui
ne peut prospérer que par la prudence de ses <q)érations7
A l'idée de faire précéder les opérations cadastrales de délimita-
tions collectives et forcées, d'adopter des procédés qui permissent
d'attribuer à ces opérations une autorité plus ou moins absolue dans
les questions de propriété, l'administration s'est toujours effrayée;
toujours elle a reculé devant la perspective des contestations que
pourraient faire nattre ses recherches. Dans une note explicative
qui précédait le projet de loi de 18A6 , le ministre des finances ne
dissimulait pas ses craintes, a Quant à une délimitation générale et
forcée des propriétés, disait-il, elle ferait naître des procès intermi-
nables. Si elle a été exécutée dans quelques communes, c'est sur la
provocation des propriétaires et en vertu de conventions q)éciales
qui ne pourraient avoir lieu partout, et que la contrainte légale ne
procurerait jamais. »
Les difficultés dont la perspective effrayait tant chez nous n'ont
pas été partout jugées aussi graves. Plusieurs pays voisins ont, en
établissant leur cadastre, pris des mesures pour lui assurer une
valeur au point de vue de la propriété. L'ouvrage de M. Noizet
nous fournit sur ce point de précieux renseignemens. £q 18&&, le
canton de Genève a renouvelé son cadastre, qui datait de l'occupa-
tion française. Les opérations ont partout été précédées de délimi-
tations générales et forgées; nulle part elles n'ont soulevé de diffi-
cultés. Le nombre des procès n'a pas* augmenté, et, d'^rès des
témoignages irrécusables, il n'y en a pas eu un seul depuis que les
travaux sont achevés. Depuis lors la propriété foncière jouit de
l'inappréciable avantage d'être préservée de toute dépréciation, de
tout empiétement, et la plus grande sécurité règne sous ce rapport
dans tous les esprits. Dans le canton de Yaud, dans les provinces
prussiennes du Rhin et de Westphalie, dans la Hesse-Darmstadt,
dans le pays de Bade, dans la plupart des éuts de l'Allemagne, les
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LA RÉNOVATION DU CADASTRE. 889
opérations cadastrales ont été précédées d'enquêtes destinées à fixer
les droits de chacun ; presque partout les géomètres ont reçu, soit
de l'administration, soit des propriétaires, la mission de procéder à
la délimitation des terres. Des procès-verbaux constatant ce travail
ont été signés par les intéressés. Des commissions composées d'ha-
bitans de chaque commune ont été chargées de concilier les diffé-
^ rends qui sont survenus sur les limites : ces efforts, assure M. Noi-
zet, ont obtenu partout plein succès, et nulle part les délimitations
générales qui ont précédé le cadastre n'ont engendré de procès.
Dans ces pays, les contestations entre voisins sont devenues rares;
toutes les difficultés sont tranchées par l'application des plans et des
livres cadastraux qui sont, à proprement parler, la loi des limites.
En France, même, l'initiative locale a fait sur quelques points ce
que l'état n!avait pas osé entreprendre. Dans plusieurs communes,
les opérations du cadastre ont été, 'à la demande des propriétaires,
précédées de délimitations collectives : l'exemple de la commune de
Valleroy (Doubs), qui en 1846 a révisé son cadastre, est de tous le
plus ancien et le plus curieux peut-être à examiner. Avant le com-
mencement des opérations, les propriétaires se sont concertés pour
la délimitation de leurs terres, ont nommé trois arbitres pour statuer
en dernier ressort sur les difficultés qui pourraient survenir, enfin
les arbitres et le délimitateur ont signé un traité dont les disposi-
tions finales méritent d'être rapportées. « Nous soussignés, arbitres
et délimitateurs, en vertu des pouvoirs qui nous ont été donnés par
le traité ci-dessus, déclarons avoir délimité selon notre conscience
et conformément audit traité toutes les pièces de terre de la com-
mune de Valleroy. » — a Le géomètre chargé de la rénovation de
notre cadastre ayant soigneusement relevé les dimensions données
entre chaque parcelle et chaque borne pour les établir sur les plans,
il en résultera que lesdits plans seront la conséquence de notre
opération et les seuls titres de propriété à V avenir. » Ainsi dès 1846
un essai de cadastre, reposant, non plus sur la jouissance, mais sur
les résultats d'une délimitation contradictoire, était fait avec plein
succès. L'exemple de Valleroy a, paraît-il, été suivi par un assez
grand nombre de communes; 144, d'après M. Noizet, ont fait opérer
sur leur territoire la délimitation des propriétés. On pourrait induire
de ces résultats que l'administration s'est exagéré chez nous les
résistances qu'elle rencontrerait dans une voie où tant d'intérêts
semblaient devoir l'entraîner.
Quoi qu'il en soit, le jour où l'on songerait en France à refondre
le cadastre, il ne semblerait pas possible de négliger les vœux una-^
nimes de la propriété; sans doute nos représentans voudraient mé-
diter l'exemple des pays voisins, certainement ils ne trancheraient
pas à la légère cette grosse question pendante depuis si longtemps :
LJiyiUiieu uy -^^ — ■ ^^^ 4j Vt l V,
860^ HETUE DES DEUX MONDES.
le cadastre doit-^il âtre secdenisnt unt document admimstralîf mp»^
sant sur les'doimées apparente de la jouiaaance? Ne coDvtent^lipas
de lui assurer une utilité pins la^g^^ d'eu fiaire ust valable livre,
terrier, garantissant daim ses droits la {^-opciété foncière^ l'aiBraD-
chissant de dépens» improductWes,. lui. assurant enfin le crédit gui;
lui manque? Primer* pioblèmB.qui>n'e8t pas le moins difficile à se-
soudre.
L'intérêt' du propriétaire examiné^ resterait: àioonsidérer celai du
contribuable. Le 9]^tërae auquel on s'est ari^: jadis pomr déler-
miner les revenus cadastraux semble oondamné par l'expérience:
qu^on en a faite; quelle méthode C(mviendraiti41 d'adepto^afin d'ob-'
tenir des résultats plus satisfaisans'? Ai ^inégalité présente risque-
rait-on de suiwtituBrunef inégalité nouvelle? Faudraiir-il renoncer à
faire évaluer les revenus, classer les^ paoceilea par des. conseils de.
répartiteurs choisis parmi! les propriétaires^, se croyant toujours!
plus ou moins intéressés à dissimuler la vérité?' Faudrait-il recru-
ter un nombreux personnel d'experts échappant aux^ influences lo*
^ales? Au point de vue même du répairtement individuel daaschaqne
commune, faudrait41 continuer à grouper les terres par classes sulr-
vant leurs qualités et d'après la> nature des cultures, ou sarait^il
possible de trouver nn système donnant des résukats plus précis?
Dans quelle mesure tirerait-on parti des baux, des actes de vente
et de partage soumis à l'enregœtrenxent? Par quels proeédés, en un
mot, se rapprocher de Tidéal dont on est toujours resté st loin :
faire du cadastre un bon instrument de répartition à tous ks èe*
grés? Autre question soissi délicate que la précédente. Reste encore
à compter avec le plus gros de tous les problèmes : comment se
résigner à refaire le cadastre sans adopter en même temps des
mesures pour lui conserver son utilité? Il ne suffirait pas de fotce
un bon cadastre; si l'on n'adoptait des procédés pour le comemoTy
le maintenir constamment en harmonie ayec^ L'état réel de la pro-
priété, avant peu d'années il ne pourrait, manquer d'être aosaî dé-
fectueux que celui dont on se pkiot à si juste titre aujourd'hui^
Sous ce rapport encore, les exemples que nous pourrions cb^^
cher dans te passé ne seraient.pas encourageans. Bien des essaôsde
conservation cadastrale ont été faits chez, nous et toujours «ans sue-
ces. Pour la première fois en 1828, Fadministration tenta de ré-
soudre la question et fit a^pél aux lumtères de ses agens. Les plans
devaient être petit à petit corrigés de manière à être mis en har-
monie avec l'état do terram , mais on ne voiriait les modifier que
successivement et seulement à mesure que de nouveaux ahange-
mens appelleraient l'attention sur ceux qui s'étadrat produits^ antér-
rieurement. Reconnue impraticable à. bien des égiards^, cette mé*-
thede ne fut pas adoptée. De IBSO à 1886, l'administration ne.
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LA BHKOVATIOM DU CM>ASTRE. SM.
jnéunit'pas moins de quadre commissions qui s'oocopërent de la con-
servation du cadastre; enûn le 6 juin IftSë une cinquième commis-
sion entreprit Texamen des propositions formulées jusque-là, ainsi
qae Tétude du règlement qui 3^nait d'être rédigé en Belgique. Un
nouveau système fut disouté^et mis à l'épreuve, mais sans plus de
succès que par le passé.
Le projet de loi de 1M6, dont l'objet fnûicipal ét^t la révision
ûa cadastre, visait également à en assurer la i^onservation; desdis-
positions furent proposées à cet effet et mises. à l'essai dans douie
«communes 'OÙ leicadastse avait été terminé l'année précédente. Cette
nouvelle tentative donna icomme les premières de médiocres résul-
;tats, les agens se «trouvèrent à«cbaque instant dans l'impossibilité
de concilifir les données des anci6ns4>Ians avec les résultats de leurs
opénrtions; on vit naître chaque jour des difficultés provenant de
ce que, dans le cas&équent où une parcelle se ^Iroiivait divisée, les
nouveauK aipoatages dœnaient 'rarement les mômes contenances
que celles du cadastre. £n présente ide si grades obstacles, l'admi-
nistration ne persista pasidavantage exi iSAê dans ses essais qu'elle
•ne l'avait fait en iSA7.^
Les tentatives faites ichez nons .à diverses reprises pour conserver
(le cadastre n'oot donc jamais véussl; plus^re de nos voisins ont
*éié plus beureuK. Iteas beaucoup de pays, des systèmes de con--
servation cadastrale :SODt pcatiquéB, et quelques-uns paraisseirt
donner d'excellens résultats. A Genève, dans les deux pl-ovinces
prussiennes du fiUn et de Westpbalie, :«i Bavière, dans le duché
4e iNassafO, dans les gmds^duchés.de Besse-^Daranstadt et de Bade,
l'état nouveau des.pasceUes est àichaoune de leurs modifications
jseproduit sur les plaxis avec la plus scrupuleuse ^eKactitude, et, les
X)pération$ cadastrales ayasbt.été précédées dedélirnîtattons oontra-
.^ctoirâs^ les plans et le :terrain sont toujours «en parfaite harmonie.
Tant que nous n'imiterons pas ces exemples, tla refonte du cadastre
restera dans notre pays ce qu'elle a toujours été, uno entreprise
condamnée d'avance à l'insuccès. Très certainement nous pourrions
faire aux systèmes en usage à l'étranger de précieux emprunts; en
tout cas, nos représentans, nous le voulons croire, ne se résigne-
raient pas, pour un résultat éphémère, à grever le budget de lourdes
dépenses. En refaisant un travail qui a demandé quarante années
d'efforts, ils voudraient ilmi assurer une iquaiité sans laquelle il ne
présente plus d'intéiftt^ — la durée.
La que^ion du cadastre se présente* tm le voit, sous des aspects
tr^s divers» Le cadastre doit-il être établi d'après la jouissance ou
d'après la propriété? Par quel système le maintenir en harmonie
avec les faits? Quelle méthode adopter pour obtenir des -évahiations
de rev.enus exactes ou tout au moins pnoportionnelles entre elles?
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g92 REVUE DES DEUX MONDES.
Voilà un vaste champ d'études, voilà bien des points à examiner,
bien des obstacles à surmonter; il en est un plus redoutable.
La confection du cadastre parcellaire a coûté des sommes consi-
dérables; elles ont dépassé le chiffre de 150 millions. Pourrait-on
se flatter de réformer à meilleur compte'J'ancien travail? On évite-
rait, il faut l'admettre, tous les faux frais de l'opération primitive,
on profiterait de l'expérience acquise; on arriverait peut-être à am-
plifier les travaux d'arty à trouver des améliorations qui tendraient
à dhninuer la dépense. Que de circonstances, par contre, auraient
pour résultat de l'augmenter! Les salaires se sont accrus depuis
cinquante ans dans des proportions énormes; le nombreux person-
nel qu'il faudrait employer devrait être rémunéré plus largement
qu'autrefois. La terre, depuis le commencement du siècle, n'a cessé
de se diviser, de se morceler presque à l'infini; les arpentages se-
raient plus multipliés que jadis, entraîneraient par conséquent des
frais plus considérables. A cet égard, M. Bochin, dans son rapport
à la Société des agriculteurs , donne de précieux renseignemens.
En 1870, les opérations cadastrales dans le département de la
Savoie ont coûté 5 fr. 30 cent, l'hectare; en 1872, elles sont reve-
nues dans le Nord à 2 fr. 69 cent., et en Corse à 3 fr. 20 cent, par
hectare. En prenant comme base d'estimation la moyenne de ces
prix de revient, on trouverait pour la dépense d'un cadastre nou-
veau un chiflre supérieur aux 150 millions qu'a coûtés l'opération
primitive.
Si malaisé qu'il soit de se rendre un compte exact des frais qu'cai-
traînerait la réforme du cadastre, on ne peut se dissimuler qu'ils
seraient considérables; il faudrait nécessairement procéder avec
lenteur pour répartir la dépense sur un grand nombre d'années,
et l'on est bien obligé de reconnaître qu'on n'obtiendrait pas des
résultats immédiats. Est-ce à dire cependant qu'il n'y ait rien à fsdre
dès à présent et qu'il faille se résigner longtemps encore à voir sub-
sister toutes les inégalités de l'impôt foncier? Si l'on ne peut guérir
immédiatement le mal, n'y a-t-il pas moyen dans une certaine me-
sure de l'atténuer?
lY.
La répartition individuelle dans les limites de la commune est la
seule, on l'a vu, qui soit basée sur le cadastre; à côté d'elle, au-
dessus d'elle, il est des degrés supérieurs de répartition qui pré-
sentent les mêmes inégalités, les mêmes anomalies; ne serait-il
pas possible de les modifier pour donner en partie satisfaction aux
plaintes qui se font entendre?
Arrêtée à une époque où le cadastre n'était pas commencé, fixée
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LA RÉNOVATION DU CADASTRE. 893
d'une façon à peu près arbitraire, la répartition départementale sou- ^
leva, nous Tavons dit, dès l'origine de l'impôt foncier, des réclama-
tions que la justice commandait d'accueillir. Ce qu'il y avait de mieux
à faire était, semble-t-il, de dégrever les départemens surchargés
et de reporter le montant de la décharge sur les départemens mé-
nagés; mais on jugea qu'il était impolitique, en améliorant la si- Â
tuation des uns, d'aggraver celle des autres. A neuf reprises, de * ^
1791 à 1821, des dégrèvemens plus ou moins importans furent dis-
tribués entre les départemens relativement trop imposés sans que
le trésor s'indemnisât en augmentant le contingent d'autres dépar-
temens. Fixé en 1791 à 2A0 millions en principal, le montant de
l'impôt foncier était tombé en 1821, par suite de ces décharges suc-
cessives, à moins de lôô millions. La perte était ainsi pour le bud-
get de 85 millions environ.
Jusqu'en 1821, les contingens départementaux furent modifiés
d'après des données incertaines, on se guida sur des présomptions
plutôt que sur des documens positifs. Le dégrèvement de 1821 fut
réparti d'après des renseignemens d'im caractère moins vague. En
ordonnant un remaniement de la répartition départementale, la loi
de finances de 1818 avait prescrit la confection d'un vaste travail
d'évaluations. Pour se conformer au vœu de l'assemblée, le gou-
vernement entreprit une minutieuse enquête. Les agens des contri-
butions furent le dépouillement de plus de deux millions d'actes de
vente et de plus de deux cent mille actes de baux, ainsi que de
toutes les opérations cadastrales qui à cette époque embrassaient
déjà le tiers de la France; ils recueillirent en outre auprès des
fonctionnaires publics, des notaires, des principaux pr<q)riétaires et
cultivateurs, une foule de précieux renseignemens; les recherches
ne durèrent pas moins de deux ans. Les résultats de ce travail
firent ressortir pour la proportion de l'impôt au revenu des écarts
considérables; tandis que certains départemens payaient le sep-
tième et jusqu'au sixième de leur révenu, d'autres n'étaient imposés
qu'au seizième, au dix-septième et même au dix-huitième. Une dé-
charge de 13,500,000 francs fut distribuée entre les cinquante-deux
départemens les plus taxés.
Le dégrèvement de 1821, le seul qui ait été basé sur une appré-
ciation étudiée du revenu , fut un grand bienfait pour la propriété
foncière; cependant il ne fit qu'atténuer, sans les effacer complète-
ment, les inégalités de l'impôt. La situation financière, sous la mo-
narchie de juillet, ne permit pas, en faisant de nouveaux sacrifices,
de rentrer dans la voie suivie par les gouvernemens précédens , et
la république de 18A8 vint au contraire imposer à la propriété une
surcharge de A 5 centimes.
En 1851 , le gouvernement proposa de supprhner 17 centimes
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69A BEVUE DES DEUX MONDES*
additionnels à la contribution foncière et de la réduire ainsi de
27 millions. Il s^nblait naturel d'imiter Texerople de 1821 et de
consacrer cette somme à niveler les cootingens dépariementau.
Une partie de Taêsemblée nationale ^ait disposée à prendre ce
parti, mais il fallait aupaarayuit refaire le travail trop anden de
1821 ; on ne ^voulut pas attendre de nouvelles recherches. Le goo*
vernement proposait une déduurge , on s'empressa d'en faire béné*
Qcier la propriété foncière, et rassemblée, trop impatiente, vota Va-
bolition des 17 centimes additîoimels sans attendre qu'elle lia bû
mesure de les faire servir à une péréquation de l'impAt. L'idée de
cette péréquation ne fut cependant pas rejetée, et la loi du budget
disposa que le « gouvernement prendrait les mesuFOs nécessaires
pour qu'il fût procédé dans un bref délai à une évakiaticm nouralle
des revenus territoriaux. »
L'administration s'empressa de satisfaire à cette injonction. Les
agens des conuributiosis directes se rendirent dans cbacuiie des
36,000 communes de France, interrogeant les pièces cadastrales^
les maires, les notaires, les principaux prc^étaires sur le rende-
ment des cultures* leurs frais, la valeur des terres, vérifiant au vu
du terrain les renseîgnemens recueillis. Le produit net de la pm-
j^été fut ainsi déterminé par voie directe dans chaque OHomune.
En même temps l'administration relevait dans les bureaux deTenr-
registrement un million d'actes de vente^ baux, etc., et se procu-
rait ainsi, poiu* contrôler les résultats obtenue, de précieux élémeas
de comparaison s' appliquant à plus de 10 milUons d'hectares 4e su-
perficie et plus de 77,000 propriétés bâties.
Le travail de 18&1 fournit des données infiniment plus précises
que celui de 1821; on dbimi des chifires d'une valeur à peu prts
indiscutable. Ils firent ressortir entre les contingens des départe-
mens des inégalités moins graves que celles relevées vingt ans au-
' paravant , mais encore considérables.
Après de longs efforts, on possédait les élémens d'une nouvelle
péréquation de l'impôt foncier; restait à les utiliser. Gonuoe autre-
fois, on jugea qu'il était impolitique de dégrever certains départe-
mens pour reporter la charge sur d'autres points; on estinoa plus
sage d'attendre qee la situation du ))udget pennk d'entreprendre
une péréquation nouvelle par voie de diminution de l'impôt* Cc^te
heureuse situation budgétaire malheureusement ne devait pas se
produire. A diverses reprises le gouvernement , animé d'intentions
excellentes, forma le projet d'utiliser les évaluations de 1851 ; plu-
sieurs fois il fut question de faire sur l'impôt foncier de nouveaux
sacrifices; on fut toujours retenu dans cette voie par des nécessités
financières auxquelles il était difficile de se soustraire.
Depuis 1821, les contingens départementaux n'ont pas été rema-
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LA BÉNOVATION DU CADASTRE. 805i
niés; mois les conseils-généraux, inve&ds du* droit souverain de lat
8ons-répartidon entre les arrondissemens, ont pour la plupart, dans
les limites restreintes de leur action, imité les essais de péréquation]
entrepris autrefois par Tétat. Dominés cependant par la nécessité de.
fournir un contingent détemÛDé, il ne leur était pas permis d'agir
par voie de dégrèvement; il leur &llait déplacer Timpât en repor-
tant la charge de» points surtaxés sur ceux qui leur paraissaient,
ménagés. Â partir de 1821, l!administratioD s'occupa de travaux
généraux d'évaluation destinés à faire connaître les forces contribu-
tives des communes et* des arrondiss^nens; beaucoup de conseils*
généraux firent eni outre procéder à des recherches particulières. En
1865, soixante-oinq départemens avaient modifié leur sous-réparti-
ttoo' par arrondissement, qnelquesr-uns l'avaient modifiée plusieurs,
fois; cet exemple a encore été suivi depuis tors dans plusieurs par^
tieside la France.. Les coniingens des arrondissemens ne sont pas les
seuls qui aient varié depuis 1621, ceuxrdes communes ont été rema-
niés sur beaucoup de points. La loi du 18 juillet 18S7, en donnant
aux conseils municipaux le droit de réclamer contre le chiffre de leur
contingent, a imposé aux conseils-généraux le devoir de jnger ces
réclanottions, et un très grand nombre ont été accueillies.
Toutes ces^ modifications ont sans doute atténué dans uoe certaine
mesure bien des inégalités; la répartition de l'impôt entre les dépar-
temens n'en reste pas moins aussi défectueuse , plus défectueuse
peut-être qu'au lendemain de la péréquation de 1821. Conviendrait-
il de reprendre aujourd^ui l'œuvre commencée à cette, époque et
de chercher, au moyen de remaniemens des contingens, à se rap-
procher de l'égalité proportionnelle dont on est toujours resté si
loin? La situation de nos finances ne comporte pas assurément des
sacrifices sans compensations; elle ne permettrait certainement pas
d'agir comme autrefois en diminuant le chiffre de l'impôt. L'assem-
blée cependant ne jugerait-elle pas opportun, si elle frappait la
propriété de centimes additionnels, d'employer une partie du pro<-
duit à dégrever les départemens surchargés? N'y aurait-il pas lieu
de refaire aujourd'hui des recherches analogues à celles de 1851
et d'en utiliser les données pour corriger les vices des premiers
degrés de répartition?
Quel que soit à cet égard le parti qui soit reconnu le phis sage,
quelles que soient les mesures qu'on adopte pour rétablir entre les
circonscriptions territoriales l'égalité des charges, ces mesures au-
ront toujours un caractère provisoire. Seul, le cadastre refondu sur
des bases nouvelles, maintenu constamment au courant des faits,,
permettrait d'asseoir d'une façon parfaitement équitable les taxes
qui frappent la propriété; seul peut-être il pourrait, en procurant à
l'impôt foncier l'élasticité qui lui manque, préparer pour l'avenir deai
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896 RETUE DES DEUX MONDES.
ressources certaines, et probablement avant peu le budget pourrait,
sans surcharger la terre, lui demander de nouveaux subsides. C'est
là, nous le savons, un point vivement contesté : beaucoup de finan-
ciers attendent de la réforme cadastrale un produit considérable;
des agronomes, des statisticiens distingués ont affirmé par contre
que ce produit serait insignifiant, peut-être nul; bornons -nous à
rappeler quelques chiffres puisés à des sources officielles et dont
l'enseignement ne paraît pas douteux.
L'impôt foncier, principal et centimes, se montait à l'origine à
300 millions. Eu égard à la dépréciation du numéraire depuis quatre-
vingts ans, 300 millions en 1790 représenteraient aujourd'hui, nul
ne le conteste, une somme à peu près double. Les statistiques con-
temporaines évaluant le revenu de la France en 1790 à 1,200 ou
1,800 millions, l'impôt foncier représentait à cette époque environ
23 pour 100. D'après les recherches de l'administration, le revenu
net de la propriété était en 1851 de 2 milliards 633 miJhons : en
1862, il atteignait 3 milliards 216 millions, et il n'est pas déraison-
nable de croire, ainsi que l'affirment beaucoup d'économistes, que
ce revenu est aujourd'hui de plus de h milliards. La contribution
foncière est actuellement en principal de 170 millions; les centimes
additionnels, dont le nombre varie dans chaque localité suivant le
vote des communes et des départemens, se montaient en 1864 à
186 millions, et ce chiffre est aujourd'hui peu éloigné de la vérité.
L'impôt foncier ne s'est donc pas accru à beaucoup près dans la
même proportion que le revenu sur^lequel il est assis.
La terre, il est vrai, supporte indirectement d'autres taxes; les
prestations en nature, l'impôt des portes et fenêtres, l'impôt mobi-
lier lui-même, sont des charges qui dans une large mesure atteignent
les revenus fonciers, et ces charges sont presque toutes plus lourdes
que jadis; l'augmentation constante des contributions indirectes,
d'autre part, ne peut avoir été sans influence sur le produit de la
terre. Ce sont là des vérités incontestables, mais il ne faut pas en
exagérer les conséquences. L'incidence de l'impôt est un problème
obscur qui laisse le champ ouvert à toutes les suppositions, et cha-
cun peut à son gré faire jouer les chiffres suivant les besoins de sa
cause; de quelque façon qu'on s'efforce de les grouper, il est un
fait qui domine tous les calculs, un fait peu connu et qu'on ne sau-
rait trop rappeler. Depuis le commencement du siècle, les revenus
fonciers se sont accrus, d'après des documens méritant toute con-
fiance, dans la proportion du simple au triple; l'impôt foncier au
contraire a augmenté dans une proportion comparativement insi-
gnifiante. Depuis qu'il a été créé, il a toujours tendu à diminuer
relativement au revenu net, et il est aujourd'hui infiniment moins
lourd qu'il n'a jamais été pendant la première moitié du siècle.
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LA BéNOYÂTION DU CÂDÂSTBE. 897
Il n'est pas téméraire d'affirmer qu'avant peu le gouvernement
sera conduit à faire appel à l'impôt direct; les droits de consomma-
tion, d'une rentrée toujours incertaine, ne peuvent dépasser cer-
taines limites au-delà desquelles l'augmentation des tarifs devient
improductive. Il y a4es sources auxquelles nous ne saurions puiser
désormais sans risquer de les tarir, et nos représentans auront à
restreindre leurs recherches dans un champ de plus en plus limité;
le jour est proche où il faudra bien demander à l'impôt foncier
les subsides qu'il semble à môme de fournir. Comment hésiter dès
lors à prendre des mesures immédiates pour fah*e disparaître les
énormes inexactitudes du cadastre? serait-il juste,, serait-il politique,
serait-il prudent au point de vue du trésor d'aggraver des inégalités
contre lesquelles proteste le sentiment public?
Une dépense annuelle de 8 à 10 millions suffirait, d'après les
hommes spéciaux, à refondre en quinze ou vingt ans le- cadastre.
Ce chiffre serait encore très inférieur à la plus-value qu'on obtien-
drait certainement sur l'impôt foncier le jour où il serait équîtable-
ment réparti. En dirigeant habilement les travaux, en les entrepre-
nant d'abord sur les points où le revenu s'est augmenté dans une
large proportion, dès les premières années les frais de l'opération
pourraient être facilement couverts, et probablement avant peu le
budget se trouverait doté de recettes importantes.
Il est dans la nature humaine de préférer souvent un inconvénient
réel à l'inconnu d'une réforme, de supporter les situations les plus
gênantes plutôt que de s'en affranchir au prix d'un effort soutenu :
l'habileté cependant, plus encore la prudence, commandent d'en-
visager la vérité en face, de ne pas décliner les responsabilités, de
ne pas éluder toujours des difficultés que le temps ne détruit pas.
Certes l'état de nos finances après des désastres sans précédens est
meilleur qu'on n'aurait pu l'espérer. Ne nous faisons pas néanmoms
d'illusions; la situation présente n'est pas sans de graves embarras,
embarras qui demain peut-être deviendront plus pressans encore;
ne prenons pas l'habitude des solutions au jour le jour, gardons-
nous des expédions qui reculent le danger sans le conjurer. Comme
les individus, les nations ne se relèvent et ne grandissent que lors-
qu'elles savent, par des études patientes, par des mesures préparées
en vue de l'avenir, assurer, même au prix de certains sacrifices, la
prospérité du lendemain. Mettons-nous donc en mesure dès aujour-
d'hui, par une enquête sévère, entreprise avec courage, poursuivie
sans défaillance, de réformer un mécanisme vicieux, qui nous para-
lyserait le jour où l'impôt foncier deviendrait la ressource la plus
certaine, peut-être l'unique ressource de notre budget.
E. HiLT d'Oissel.
ion in* — 1874. 57
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PRUDENCE PALFREY
h
Le pasteur Hftwkm» était maUieure!»; et sonr nnlheur ne venaitf
pas d'une question d'argent, car, outre les trésor» qu'il s'était amas^
ses dans le ciel» le digne homme possédait à RiyerHiettth des im-
meubles considérables; il ne s'agissait pas non. plus de soucis do-
mestiques, M*^ Haiskins ayant quitté ce monde depuis: on quart de
siècle. Sa siloation était celle d'un acteur qui, après s'être acquitté
du rôle qui lui est défolu, persiste à rester en scène sans s'aperce^
voir que le décor change, qu'une période de vingt» trente, quarante
ans, est supposée s'être éoenlée. Le pasteur Hawkins avait donc
joué coDScienciettsenient pour un publie phis ou moins attentif pen-
dant une longue suite d'hivers et d'étés, si bien que ses paroissens
s'étaient lassés d'être baptisés, mariés, enterrés par la.inême main.
Au fond, ils avaient h&te de se d^Murasser de ses senices» et lui ne
s'en douta jamais, jusqu'iau jour ot lés doyens de la paroisse vinrent
l'engager à résigner ses fonctions actives; même alors il ne comprit
pas tout de suite. — Vous ètea bien bom^ WendelU et vous aussi,
Twombly, dit le pauvre vieillard» s'épongeant le front avec un vaste
foulard rouge, criblé de petites lunes jaunes, vous êtes bien bona
d'avoir pensé que je pouvais avoir besoin de vepes ou de ofaaage-
maU.^ -^ IL s'était mis en tête que les doyens iui proposaient
des vacances, peut-être d'aller visiter la Palestine en passant par
l'Europe, comme Fun de ses collègues» envoyé en tournée l'année
précédente par la paroisse de Sainte-Anne. — J'aurais certaine-
ment aimé contempler de mes yeux chaque place oonsaciée par les
pas du Sauveur, — c'était un de mes rêves autrefois; mais trop de
devoirs me retenaient ici , et osaintenant je ne saurais plus prendre
sur moi de quitter mon troupeau» même pour peu de temps. Songes
donc que je les connais tous de nom et de visage» que je les aime
tous jusqu'à la dernière petite brebis.
Or cette dernière petite brebis appartenait à Zeb Twombly, qui se
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VRUDE!IOE TifGFBBT. 899
sentît ému au plus profond de ses entrailles* Il regarda son collègue,
fort contrarié, lui aussi, que le devoir de rravoyer le pasteur n>eût
pas été confié à d^autres; mais il fallait raccompllr,^ oe defvoir ipénible:
tout était convenu, le nouveau ministre 'presque désigné, quand ils
avaient pris le chemin du presbytère; on n'avait pas attendu l'^di-
cation pour choSsirle successeur.
Cet événement du rœte ne s'étaif^pomt produit sans luttes. Ida
membres conservateurs de la paroisse se cramponnaient au vieil
ordre de choses, tout en reconnaissant que le pasteur Hawkiixs
n'était plus ce qu'il avait été. Sans doute Û répétait jusqu'à saitiété
ses anciens sermons, et oubliait quelquefois de les rajeunir par dm
retouches, oubli qui lui avait <faît certain jour désigner le général
Jackson comme « le président que nous venons de perdre; » juaûs
ce Germon même était bon à sa manière, merll^ir naille fois ^t au*-
trement bourré d« saine doctrine qtie les diBOonrsà l'eauide rose des
jeunes ministres en vogue. L'un d'eux, qui était- v«nu de k ville, un
dimanche que le pasteur était malade, n^avaitHil pas poéché sur
Darwin? Quel élait ce Darwin? II n'avait jamass compté parnû les
apôtres. — Pour ma part, •disait M. Wiggins le boucher^ que je
meure si je ne reste pas at^achéau curé I II a enterré ma Mary-Jane,
je ne peux pas oublier celai — Gomme personne n'ignorait que feu
Mary- Jane avait en cette vie mené M. Wiggins tambour battant, les
mauvaises langues se demandaient si Fe9q)ression de sa reconnais-
sance ne cachait pas quelque^saroisme. Jedd, le sacnfitam-fossoyeur»
menaçait de ne plus creuser une seule fosse, si l'oBTenvoyait le.pas^
^eur Hawkins. Or Jedd ne doutait pas de l'enbarras où cette réso-
lution de sa part placerait les gens de Rivecmoutb. — Il y a des
foss^, avait-il coutume de dire, et il 7 a des trous. Moi, je fais des
fosses, et je suis, sans me vanter, le seul bosttflie du comté qui en
soit capable. — . MalheuiFeosement les partisadli du vieux curé ne
formaient qu'une minorité assez mince qui ne réussit pas à empê-
cher la démarche décisive des doyratts Wendell et Tiwombly. —
Nous avons essayé de le prendre par la douceur naturellement,
raconta plus tard ce dernier dans l'^icerâe qui à Rivermouth i7em*-
place le cabaret; mais. Dieu le bénisse, jaa^ je n'ai vu personne
montrer autant de mauvaise volonté.
Lorsqu'il comprit enfin qu'on exigeait de lui cette chose exorbir-
tante, qu'il renonçât à sa paroisse, le pauvre prêtre oourba la tête,
étendit ses deux muim tremblantes au-<lesBus des doyens, comine
pour leur donner une sorte de bénédiction, puis lentement, le men-
ton sur sa poitrine, se retira dans le sanctumsanctorurriy doublé de
bouquins théôlogiques jusqu'au plafond, qui (KmmHmiquait avec sa
bibliothèque, laissant là les deux piliers de Té^lise, deboui au mi-
lieu de l'appartement et l'air assez piteux.
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900 REVUE DES DEUX MONDES.
Depuis vingt-cinq ans, le révérend Hawkins avait habité cette
petite maison, qui se dissimulait sous un réseau de vigne et de chè-
vrefeuille grimpans, de telle sorte que les bizarreries de la con-
struction ne pouvaient pas être distinguées de la rue. C'était en
réalité une véritable masure aux flancs de laquelle s'étaient collées
à différentes époques, selon le caprice des propriétaires successifs,
plusieurs ailes de formes excentriques. On se demandait comment
le pasteur Hawkins avait pu se résoudre à quitter son imposante
demeure de Pleasani-street pour ce cottage délabré au bord d'une
ruelle déserte. Seule sa gouvernante Salomé le comprenait.— Voyez-
vous, disait-elle, il y regarde de près en vieillissant, de plus en
plus près pour ainsi dire chaque année. Quand madame vivait, ma
foi, il ne trouvait rien de trop beau ni de trop cher pour elle. Le
lendemain de l'enterrement', M. le curé me dit : — Salomé, nous
nous en irons au cottage; c'est assez bon pour nous... — L'économie
du curé ne se manifestait d'ailleurs que pour ce qui lui était per-
sonnel. Il semblait se considérer toujours comme un être indigne
et présomptueux qui sous de faux prétextes extorquait vëtemeos et
nourriture au curé Hawkins. Ces tendances à la parcimonie avaient
fleuri par intervalles du temps de sa femme, mais pour être aussitôt
déracinées. Chaque fois que son habit ou son chapeau commençait à
se râper, M"*' Hawkins le sommait d'en acheter un neuf; on racontait
même qu'une fois, le pasteur ayant refusé de renouveler sa garde-
robe, M""* Hawkins termina la discussion en jetant le gilet du di-
manche au feu de la cuisine.
Une fois installé au cottage, le digne homme se négligea tout à
son aise. Salomé souffrait de l'économie sordide de son maître, elle
avait le goût particulier à toute ménagère de la Nouvelle-Angleterre
pour la vie abondante et plantureuse. — Nous vivrions du miel et
de la graisse de la terre, si nous voulions, disait-elle cependant aux
commères. M. le curé est riche, et les pauvres ne doivent pas s'en
plaindre. Il nourrit la veuve et l'orphelin au lieu de se bien nourrir
lui-même. — En effet, les vagabonds de grand chemin, — il n'y
avait pas de mendians de profession à Rivermouth, — s'arrêtaient
instinctivement à la modeste porte blanche. On comptait dans le
nombre certain chien jaune qui faisait le boiteux jusqu'à la porte de
la cuisine pour avoir un os, puis qui l'emportait de toute la vitesse
de ses quatre pattes. Ce chien devait avoir plus d'un émule hu-
main, car le pasteur consentait volontiers à être dupe.
Le révérend Hawkins prospérait malgré tout. En arrivant à Ri-
vermouth, il avait acheté un lot de terre pour servir d'herbage au
cheval qu'il oublia toujours d'acheter. L'herbage du curé devint une
plaisanterie de fondation et fut à la fin une excellente plaisanterie.
A mesure que grandissait la ville, le quartier à la mode s'étendit de
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PRUDENCE PALFREY. 901
ce côté, une colonie de maisons couvertes à la française pullula
comme par magie le long de l'avenue Josselyn, et Therbage finit
par être une des meilleures propriétés de Rivermouth. Suffisamment
riche désormais, le pasteur n'avait qu'à louer Dieu. Les orages de ce
monde s'étaient gardés, depuis la mort de sa femme, d'atteindre la
petite bibliothèque où il passait sa vie , et semblaient s'arrêter au
pied du rempart de roses trémières qui protégeait le jardinet. Il avait
bien eu un chagiin : ses paroissiens s'étaient obstinés, malgré lui, à
remplacer la vieille chaire en sapin du temps du roi George par un
objet surchargé de sculptures et d'omemens comme quelque idole
païenne; mais qu'importaient en somme la forme et la couleur,
pourvu que l'enseignement des saintes Écritures partit de là pur et
pratique? L'ennui qu'il éprouva ne dura point, et il en vint à le consi-
dérer comme une vanité de sa part. Il lui restait à apprendre ce que
c'est qu'un chagrin véritable; les deux doyens se chargèrent de
cette tâche cruelle. Tant qu'ils furent en conversation avec son
mattre, Salomé ne cessa d'errer du vestibule à la salle à manger,
étrangement inquiète. Il se passait dans le presbytère peu de choses
dont elle n'eût connaissance, non qu'elle écoutât aux portes, mais
les chambres étaient si petites et les cloisons si minces! A travers
la porte entr' ouverte de la bibliothèque, Salomé ne put s'empê-
cher de saisir quelques lambeaux de phrase par-ci par-là. Dans son
trouble, elle oublia de reconduire les doyens et les laissa retrouver
leur chemin comme ils purent; il lui fallut même un peu de temps
pour oser regarder dans la bibliothèque. Le pasteur n'y était plus.
Elle essaya d'ouvrir la porte du cabinet voisin , cette porte était fer-
mée à clé; elle parla plusieurs fois sans obtenir de réponse, enfin
la voix du pasteur lui fit doucement comprendre qu'il était occupé.
Salomé ne s'en alla pas, elle s'affaissa dans un fauteuil, et, les
mains jointes sur ses genoux, attendit, plus accablée peut-être que
ne pouvait l'être son vieux maître de l'autre côté de la cloison.
L'odeur des lilas entrait par la fenêtre, et les feuilles de vigne,
frôlant le volet extérieur, dessinaient des ombres changeantes sur
le parquet sans tapis; les rouges-gorges s'égosillaient dans le jardin
comme s'il n'y avait rien eu dont on pût s'affliger au monde; Sa-
lomé prêtait l'oreille, Stupéfaite de leur galté. Peu à peu les rayons
du soleil glissèrent de la cime des toits, le feuillage fantôme qui
palpitait aux pieds de Salomé s'évanouit, la chanson des rouges-
gorges se perdit dans un gazouillement faible et intermittent, un
léger crépuscule envahit la bibliothèque. De temps à autre, Salomé
croyait entendre le curé aller et venir dans la petite chambre. La
nuit tombait lorsque la porte du jardin claqua vivement et qu'un pas
rapide effleura le sable de l'allée. Salomé courut aussitôt à la ren-
contre de la nouvelle venue : c'était une jeune fille d'une vingtaine
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902 R£yil£ DES DBDX aiÛOIDES.
d*«niiées, mais paraissant pius }eHne, astx cheveux tooffios, éhon-
riiïës par le vent de mai. D'one main elle portait un chapeau de
paille qu -elle avait renoncé à faire tenir en place , de Taucre edte
repoussait sa chevelure ea désordoa. L'animation de la promeofluie
avait fait monter à ses joues une légéore.iXMigear. C'était un de -ces
visages dont votre esprit garderait le souvenir sans en avair oo&-
science, ne fussiez^vous passé qu'nne fois «uprès d'eux; ces yeox
gris, largement fendus, capables d'exprimer b^auooup de tendmse
et non moinsde iierté, voos hanteraient, ccofezAe bien, à des aa^
nées de distance. La jmne fille n'était pas une beauté dims le â^is
ordinaire du mot, mais l'oublier devaitétne impossible* — Oh I raîas
Prudence, est-ce vous, mignonne? s'écria Salomé« En tm vite et
parlez à M. le curé; il «est dans la peine.
— Je le craignais, Salomé, mais où «si-il? dmnaadaJajemaie £lle
pénétrant dans la bibliothèque déserte.
— H s'est enrermé là depuis le départ de ces deux dcqrens mou-
cUts; il y a plus de deux heures...
— Peut-être ma visite rimportunera-t<^lle7
— Peut-être, mais dites-lui toujours un mot.
Prudence , traversi»t la bibliothèque^ frappa dsuoement à la
porte.
II.
Parmi ceux cpii aidaient le iplus travaillé à la rebadte loRée du
vieux curé se tiouvsût M. Ralph Dent» ancien brasseur^ qui jouissait
d'une grande influence locale. Il ne s'occupait ordinairement des
affaires de la paraisse que pour contribuer, comme le lui permettait
sa fortune considérable, à toutes les oravres de chanté; du reste,
bien qu'il fût fort 'exact ati service du matin le dimanche, peu hn
imp(M*tait que le discours du curé fût long ou bref, brillant ou en-
nuyeux, puisqu'il avait l'invariable habitude de s'y endormir.
M. Dent, pour des raisons qui lui étaient propres, n'aimait guère le
pasteur Hawkins; l'^ût^ilaimé, il se serait endormi tout de même
au sermon. Que le vieillard restât curé ou cessât de l'être, IL Dent
s'en souciait médiocrement; mais il était au courant des ymoM. de la
paroisse et savait un moyen de les satisfaire, le hasard l'ayant mis
en rapport, dans une de ses visites périodiques â New-York, avec «n
certain James Dillingfaam, jeune, riche et allié à plusieurs faiBÎUes
aristocratiques du sud. L'éducation de M. Diilingbam l'avait pré^
paré au saint ministère, seulement isa mauvaise santé, jointe à la
passion des voyages, ne lui avait Jamais permis de l'exercer awc
suite. Une amitié soudaine naquit entre les deux hommes malgré la
disproportion d'âge. Dans le cours de leurs conversations Yadée&«
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PfiCTBEIliCE pâlfbey. 903
M. DiUingbam pirh de riatéiêt pour Mvermouth et parla de visiter
cet agréable port deTner,<s*il entreprenait un; pèlerinage projeté i
Québec y wsm cette excursion au Canada et même le retour dans
sottpays étaient incertains : le bombardement du fart Sumter ayailt
reitihi la guenre inévitable. Heureusemcait pour M. Cillingfaam,, sa
fortune était suptocit garantie au nord et à l'ouest; bien qu'il fût né,
qu'il eût été élevé au sud^ il n'éprouvait aucune sympathie pour ses
compatriotes hostilesà l'Union; peu^âtre toutcek le déciderait-il k
ixer sa résidence défiaitiveau nord. Un trait de lumière jaillit dans
kl esrvelle de M.. Dent; c'était là vraiment le ministre qui convenait :.
quelle acquisition précieuse pour hi société de Ai vermouth, si ce
jeune homme si bien* doué daignait accoter la. place du vieux curé
HawkinsI Les premières avances indirectes qu'il Lui fit furent as-
sez froidement iteçues : il revint à la charge, parvint à ébr.anler
cette af^arente résolutioa, et, de retour à Rivermouth,. soumit le
cas aus doyens, qui entamèrent avec M. Dillinghaon une correspon-
dance diont le résultat fut la. promesse de venir prêcher le dernier
dimanche de mai, « De cette façpn^ écrivait-il, nous serona en me-
sure de nous décider, ai la vacance' à laquelle vous faites allusion se
réalise, n La réponse panit de bon augjyire. M. Dillingham se faisait
prier sans, doute, c'est qu'il n'était pas de ces ecclésiastiques besoi-
gneux, surchargés de famille, qui se cramponnent comme à une paille
au faible salaire que peut offrir la moindre pasoisse. Il n'en fallut
pas davantage pour qu'on donnât congé au pasteur Hawkins. tn
tout ceci, M. D&ai avait cédé à sa première impulsion; mais, quand
tout fut dit et fait, une inquiétude le saisit:' — que dirait Prudence?
Elle adorait le vieux curé« M. Dent, bien>q^'il n'eût cédé àaucune
animosité personnelle, ne partageait pas ce culte, je l'ai déj^ dit : il
y avait eu dans la vie de Prudence un moment pénible où il avait
cru' s'apercevoir que le pasteur HawJLinsr cherchait à détourner de
lui l'afifecUon de cette jeune fille;, tout cela remontait bien loin du
reste I
Prudence PalCrey était la pupille de M. Dent,, et cette tutelle u'é^
tait point sans mélange de roman. Bien qu'un brasseur romanesque
soit une anomfilie, M. Dent était tombé amoureux dès sa première
jeunesse de Merey Gardner, qui lui préféra son tsneur de livres,
Edouard Palfirey,. et partit pour les Bermudes , où Pal&ey s'était
procuré un emploi dans une maison de commerce anglaise. Cinq
ans après, il succombait à um épidémie , et la veuve avec sa petite
fille revenait à Bivermouth. Sans doute M. Dent, qui était la con-
stance même, se fût repris à sefi premières amours., mais la pauvre
femme mourut à son tom* en lui confiant Prudence. Il avait accepté
cette charge et en avait été récompensé. La gentillesse et la galté
de l'enfant réjouirent sa maison solitaire, et puis la fillette élancée,
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90& REVUE DES DEUX MONDES.
le regardant avec les yeux et lui parlant avec la voix de Mercy Gir-
dner, savait le consoler de tout; maintenant le reflet subtil de sa
beauté de femme éclairait, embellissait chaque chose autour d'elle;
le bonheur de Prudence était le but de tous ses projets. A cause
d'elle, il s'était plongé dans les livres; il avait vendu sa brasserie
pour que les gens de la ville ne pussent pas dire que Prudence
Palfrey n'était que la fille adoptive d'un brasseur, car, sachez-le
bien, il y a des sociétés à Rivermouth où un brasseur dans l'exer-
cice de ses fonctions ne peut pas songer à pénétrer, bien que les
gens exclusifs qui les composent aient vendu autrefois pour la plu-
part du fil ou de l'épicerie en détail.
Quand il acheta Willowbrook, une belle habitation entourée de
vastes dépendances à un mille environ de la ville. Prudence y fit
tout naturellement figure de grande dame. Qu'elle lui fût chère
comme sa propre fille, il le croyait sincèrement; mais pour qu'il dé-
couvrît avec quelle force étrange cette tendresse s'était enroulée,
pareille aux vrilles d'une vigne, autour de son cœur, il fallut que
son neveu John s'éprît d'elle comme un fou qu'il était. Prudence
allait avoir dix-sept ans quand John Dent était apparu à Rivermouth.
Il venait de conquérir sans grand éclat ses grades universitaires, et
prenait le temps de respirer avant d'entamer le chapitre des aven-
tures à travers le monde, car John avait ses dragons à vainore et
ses éperons à mériter comme tout autre chevalier : la pauvreté,
l'inexpérience, sont des monstres foirmidables qui dévorent chaque
année plus de héros en herbe qu'on ne pense sous les murs de New-
York, de Boston et de Chicago.
La famille de John avait autrefois habité Rivermouth ; tout pe-
tit, il avait perdu sa mère, et son père s'était alors retiré de la
brasserie dans laquelle il avait une part pour se livrer à des entre-
prises de chemins de fer du côté de l'ouest. Depuis, toutes les va-
cances de John s'étaient passées dans l'Illinois, et à peine lui res-
tait-il du lieu qui avait été son berceau un souvenir vague, — bien
cher pourtant. Ce fut l'année même où John terminait ses études
que son père mourut, laissant des affaires en fort mauvais état. Bien
que les deux frères fussent depuis longtemps séparés, la plus cha-
leureuse amitié n'avait jamais cessé de régner entre eux, et M. Ralph
Dent mit avec empressement à la disposition de son neveu, pour le
choix d'une carrière, sa bourse et ses conseils; mais John n'était
encore décidé à rien. Quelques dettes personnelles payées, il lui
restait assez pour vivre un an; avant la fin de cette année, bien
entendu, il aurait pris un parti. Il venait en causer d'abord avec son
oncle, qui lui offrait un gîte à Willowbrook. — Écoute bien. Pru-
dence, avait dit en plaisantant M. Dent la veille de l'arrivée de ce
neveu, tu ne lui feras pas les yeux doux.
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PRUDENCE PALFREY. 905
— Ma foi , si ! répliqua lestement la jeune fille avec un regard
fascinateur par-dessus son épaule, je n'y manquerai pas, pour peu
qu'il ressemble à son oncle.
Mais John ne ressemblait pas à son oncle, et Prudence ne lui fit
pas les yeux doux. Elle le trouva néanmoins fort agréable, brun,
élancé, avec une physionomie franche et vive qu'elle ne se fût
guère attendue à rencontrer chez un savant; il est vrai que la
science de John se bornait à une grande agilité gymnastique et à
un talent particulier pour dessiner la caricature. Il amusait par ses
récits de la vie de collège Prudence , qui avait craint qu'il ne fût
trop sérieux, au point de s'inquiéter de sa visite tout en la dési-
rant, car John avait été son camarade de jeu quand elle s'essayait
à marcher et que lui-même portait des tabliers. N'était-il pas curieux
que ce premier ami fût devenu un étranger pour elle, probablement
un monsieur solennel et sombre, préoccupé de l'avenir, qu'il pas-
serait le .temps à scruter en rôdant sur la pelouse, pensif comme
Hamlet, prince de Danemark? Mais de l'avenir et de la nécessité de
gagner sa vie, John ne paraissait pas se soucier le moins du monde.
Soit qu'il parcourût un roman nonchalamment couché dans le ha-
mac de la piazza, soit qu'il se promenât dans le jardin après souper
en fumant avec un sans-géne parfait les cigares de son oncle, la
lutte pour l'existence, qui est le lot de chacun ici-bas, le laissait
fort indifférent. — Les Dent étaient ainsi, constata M. Ralph, calmes
et insoucians avec une ample provision d'énergie cachée là- des-
sous. Jetez un Dent en plein désert, et il y créerait immédiatement
une fabrique quelconque, — une brasserie sans doute.
L'oncle Ralph avait bon espoir dans les capacités latentes et dans
les succès futurs de ce garçon, et Prudence aussi. Certes il était
supérieur à tous les jeunes bonmies qu'elle eût jamais connus. Elle
en avait vu peu, il faut l'avouer, à Rivermouth, ce pic stérile d'où
les aiglons mâles, à moins d'infirmités soit physiques, soit morales,
s'envolent aussitôt qu'ils ont les plumes assez longues pour les
porter hors du nid. Quant à John, il était arrivé le cœur blessé par
<( l'œil noir d'une blanche donzelle, » comme dit le Mercutio de
Shakspeare; cette blessure, qu'il dissimulait avec soin, était l'œuvre
de la fille atnée de son professeur de grec, mais après dix jours du
régime de Willowbrook toute trace s'en eOaça, on ne sait par quelle
magie. Étant donnés une maison de campagne, une pelouse, un
joli bois de sapins et deux jeunes gens qui n'ont rien à faire du ma-
tin au soir, il n'est pas besoin d'être sorcier pour deviner ce qui
surviendra. Au bout d'un mois, John se surprit rêvant nuit et jour à
la pupille de M. Dent.
Pmdence n'aurait pas été femme, si elle n'eût vu ce qui se pas-
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906 R£yus i>es lœcx fifOfNDES.
sirit dans son conu*; mais elle jugea que tout ^ce qui entre «ux s'é-
carterait de la pure tumiié soiait un maHteQr fX)ur tous les deio,
et résolut de ne lui donner aucune oocaskm de «e déclarer. Pru-
dence lî'avait que dix-sept ans , jamais personne ne lui avait fait
la cour; elle manœuvra néanmoins en celte oooasîen «fec autant
de finesse qu'une coquette expérimentée. Les entretiens au dair de
la lune furent supprimés -si natQFelleH>eiit <pit iobn m'y vit point
de diplomatie, des devoirs domestiques inévitables empêchèrent
soudain certaines promenades matinales sous les sapins ; dœ visites
importunes remplirent le 'sakm cbaqne seir; qinmd par hasard ils
étaient seuls, Prudence se mettait à railler le pNVre diable au su-
jet de 'la fille du professeur de ^ec, dont fl avait laissé échapper
le nom \e lendemain de son arrivée; sur oe chapitre, elte déployait
ime malice et un esprit taquin qui l'étonBaient «He-mtaie. Jamais
on ne lui avait vu autant d'animation, tandis ^e ioim au -cootraîre
perdait graduellement la sienne. M. Ralph Dent fut frappé de ce phé-
nomène : il lui -sembla que depuis peu sa pupille liait ln)p et ^fWd
son neveu ne riait pas assez. Au début , •c'était lout le oontraire.
Or H. Dent étsH un honme essentie^Hemenit pratique , 'sauf «sur un
point : il s'attendait toujours à ce que les avtres fussoit aussi pn-
tiques que hii-mème. Le diafng^ement sumenu dans les façons des
xkm jeunes gens fftlarma; peut-être «vaîi^il mimqué de sagesse en
invitant ce garçon.
Les terres de Willo^i'ook sont astoaées pu* œrtaàm ruîsseait 9-
Dueux, au-dessus duquel s'arr^ondit '^m pont rustique terminé |)v
un pavillon octogt^ie, fermé de jalousies mobiles où quatre boules
dorées se balancent à la ûè(^ bleue du toit; c'est TidésB <|ue le
Yankee se fait d*uiie pagoée. Jdm, pensif, fumait son oigare un
matin dans ce lieu de délices quasid son onde, franchissant la pao-
serelle, vint droit à lui, s'assit, tira vnxigare 'de sa poche «e t'entama
résolument ime tjueation délicate : — J'espère bien que tu n'a» ja-
mais conté fleurette à Prudence?
John tressaillit. — Je ne votB^comprends pas, moB onde.
— C'est que depuis une huitaine de jours tu me parafe différent
de toi-même, et je me figurais que peut-être quelque chose -étaot
survenu entre Prudence ^ toi, une peUte pique, qui sait?.. Du es
SÛT de «e pas lui avoir fait la cour ?
— Je suis sûr de n'avoir jamais pidé d^omoar à miss Palfrey^ si
d'est là ce que vous désirez savoir*
Satisfait d'apprendre qu'il n'y avait pas de mal jusque-là, Tonde
voulut empêcher la possibilité même du mal en iassurant le pixNnpt
départ de John. Rien de plus facile que de le placer idans^ne m»-
son de banque ou dans un bureau d'asi^nances de New- York.
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PRUDENCE PALTBEÏ, 907
M, Dent alluma son cigare à celui de son neveu et reprit : — Bien
entendu, je ne te posais pas cette questioni sérieusement. — Là-
deasufl il se leva.
— Vous allez en ville? demanda le jeune bdBime^
— Oui.
— Je vous accompagnerai, si vous le permettes..
— Volontiers.
Comme la porte du jardin retombait sur ToBcte et le neveu. Pru-
dence les suivit de l'œil par la fenêtre, et son aiguille s'arcêta; elle
savait bien que son tuteur allait en ville, mais ce n'était pas l'ha-
bitude de John de faire avec Ini d'aussi longues promenades; Pru-
d^ice réfléchit à ce fait insolite l'espace d'une minute,, puis l'ai-
guille repartit plus prestement que jamais.
— Mon oncle, dit John, lorsqu'ils eurent atteint une montée d'où
Ton dominait les clochers et les toits de Rivemmuth;, en même
temps que le port pittoresque où un vaisseau de guerre reposait à
rancre, sa mâture se détachant en noir sur le ciel limpide, mon
onde, j'étais presque résolu à vous dire quelque chose ce naatin;
votre question m'a décidé tout à fait.
— De quoi s'agit-il, mon ami?
— Je vous ai déeftiréf que je n'avais jamais parlé d'amour à miss
Palfrcy, là vérité m'ordonne d'ajouter qne je ne J'en aime pas moins
pour cela.
— fites^vous fou? s'écria M. Dent» s'arrètant court aai milieu de
la route.
— C'est malheureux, reprit humblement Jdm,, mais il y a des
choses que l'on ne peut empêcher.
L'œil courroucé de M. Dent s'était fixé sur l'hôpital, dont la sil-
houette de brique apparaissait à gauche. John, suivit la diireclion de
ce regard et rougit. — Vous figurez*-vous, demanda l'oncle, qu'une
femme perdra sa jeunesse à vous attend^ peur finir 14-bas avec
vous?
— Une femme qui n^est pas? ca^bletd^attendre pendant une, deux
ou dix années l'homme qu-elle aime ne vaut.pas que cet homme tra-
vaille pour elle !•
— Prudence vous^ aime?
— Je n'ai pas dit cela, monsieur..
— Pourquoi prétendre alors qu'elle vous; attemkftî
— Je ne prétends rien, je me borne à supposer.
— Vous n'avez reçu de Prudence awuini encouragement?
— Non^ monsieur.
— Eh bien! je courte sur votre honneur pour que vous ne lui
en demandiez jamais. Je ne le supporterais pas^ entendez-vous*!,
i^écoia M.. Dent, devenu blême.
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■ T-^r ,,
908 REYUB DES DEUX MONDES.
— Vous voudrez bien remarquer, mon oncle, que rien ne me for-
çait de vous confier tout ceci.
M. Dent se sentit en quelque sorte désarmé. — Vous me placez
dans une position pénible, dit-il après un silence. J*étais bien aise
de vous avoir à Willowbrook^ mais après cet aveu...
John l'interrompit. — Il va sans dire que je pars aujourd'hui.
— Où donc vas-tu?
— En ville pour le moment.
M. Dent ne fut pas satisfait de cette réponse. Le sentiment de dé-
licatesse qui sous le toit de son oncle avait pu sceller les lèvres du
jeune homme n'aurait plus aucune raison d'être désormais, et Ri-
vermouth lui paraissait une forte position stratégique pour assiéger
Willowbrook.
— Quelle idée de perdre ton temps à Rivermouth? Tu n'y trouve-
ras aucun débouché. Va donc à Boston plutôt, ou mieux encore à
New-York.
— Je ne compte pas, une fois parti, me fixer dans Test; j'irai dans
un pays nouveau où les voies qui mènent à la fortune sont moins
obstruées. Je veux m'enrichir d'un coup et revenir vite épouser
miss Palfrey, si son cœur est libre.
— Vous me ferez le plaisir de ne prendre d'informations là-dessus
qu'à votre retour, vociféra M. Dent avec un redoublement de colère;
promettez-le-moi, je l'exige.
— Je ne ferai pas de promesses,- parce que j'ai la malheureuse
habitude de les tenir.
— Écoute, dit M. Dent, se maîtrisant un peu et appuyant la main
sur son épaule. 11 m'est pénible de voh* le fils de mon frère se
tourner ainsi contre moi et contre le sens commun. Assez de sot-
tises, Johnl Va-t'en seulement à New- York, et tu auras les capitaux
qu'il -te faut pour une affaire ou une profession de ton goût, si tu
prends l'honnête engagement de renoncer à Prudence.
— Impossible, je l'aime.
Il l'avait déjà dit, mais cette fois il le répéta avec tant de pas-
sion que M. Dent se sentit frappé au cœur.
— Je l'aime, et je me mépriserais, si j'étais capable de me laisser
acheter. Toutes les chances sont contre moi, je le sais, mais je peux
essayer du moins de me montrer digne d'elle.
— Belles phrases! Combien y a-t-il de filles dont vous ayez été
amoureux déjà?
— Sept ou huit, autant que je puis m'en souvenir, répliqua le
jeune homme avec candeur, mais ce n'étaient pas des Prudence Pal-
frey. Je pense que, lorsqu'un homme aime une pareille femme, il
n'aime qu'une fois.
— Voilà ce que c'est que d'écrire des vers et de bayer à la lune !
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PRUDENCE PALFREY. 909
Où diable avez-vous pris ces goûts-là? Votre père était un homme
simple et pratique; moi-même dans ma jeunesse...
— Vous étiez amoureux de Mercy Gardner, s'écria John, et vous
n'avez jamais aimé qu'elle!
Cette riposte faillit déconcerter M. Dent, mais il para le coup. —
Ne pouvant l'avoir, j'en ai pris mon parti comme un homme raison-
nable. Agissez de même avec sa fille.
— Mais je ne suis pas sûr, moi, de ne point obtenir sa fille... un
jour.
— Je vous la refuse.
John fit sauter avec sa canne la tête d'un chardon. — Quand elle
m'aura congédié elle-même, il sera temps d'appeler à mon secours
la philosophie et le bon sens particuliers à la famille Dent.
La fureur de l'oncle éclata de plus belle, et il faut avouer que
l'attitude du neveu était exaspérante. — Vous refusez de quitter
Rivermouth?
— Oui , pour le moment.
— Vous ne voulez pas promettre de ne jamais parler de votre
sotte passion à miss Palfrey?
— Je ne le puis.
— Eh bien! je vous défends, monsieur, de vous présenter dans
la maison qu'elle habite, de lui parler même, si vous la rencontrez.
A partir de ce moment, il n'y a plus rien de commun entre nous. —
Et l'oncle tourna les talons pour reprendre le chemin de Willow-
brook, oubliant tout à fait l'écheveau de laine à tapisserie que Pru-
dence l'avait chargé de lui rapporter de Rivermouth.
Le neveu regarda son cigare, qui s'était éteint, le jeta dans un
buisson, et continua de marcher vers la ville.
John Dent ne revint pas dtner à Willowbrook. Le repas se passa
dans un silence insolite, H. Dent était préoccupé. Prudence sentait
flotter dans l'air une influence hostile à la conversation. Deux ou
trois fois son tuteur leva les yeux comme s'il allait lui adresser la
parole, puis il parut changer d'avis. — Où est mon cousin John?
demanda enfin Prudence.
— Tiens, c'est vrai; j'ai oublié de te dire qu'il ne devait pas ren-
trer dîner; il est invité en ville.
— Chez les Blydenburgh?
Il existait une certaine Véronique Blydenburgh, très jolie personne
par parenthèse.
— Je ne sais; comment le saurais-je? dit M. Dent d'un air crispé. .
— Sera-t-il de retour pour le thé? demanda Prudence après une
pause.
— Je ne pense pas qu'il rentre... Il a des aflaires en ville qui l'oc-
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diO AETUE DES DEUX MOND£S.
oaperoni pendant qnelqaes jours, et puis il partira. Il m'a chargé de,
ses adieux pour toi^ ajouta M. Dent, s'eibnçaat. d'atténuer la brus-
querie du. départ de son neveu: par cette, ainable invention; puis il
sortit de la salle à manger.
— Une reviendra plus, il m'envoie ses adîeux,ise dit Prudence,
voilà qui est poli api^ avoir été notre bAte pendant six semaines 1
— Elle se rappela la promenade que le cousin John avait faite le
matin arvec son oncle, et devint pensive.
Deux heures après, comme Prudence et son tuteur étaient assis
sur la piazza, Clem Hoyt, le Mercure de la localké, vint demander
la malle de M. Jahn Dent et apporter pour miss Calfrey un billet
non cacheté que M. Dent.luî tendit avec une grimace indescriptible.
Le jeune homme exprimait son regret de ne pouvoir prendre per-
sonnellement congé d'elle; il était rappelé à l'improviste, mais
n'oublierait jamaia son aimable accueil. C'était tout.
Prudence tourna et retourna ce billet, presque aussi laconique
que celui du roi dans Ituif Bios, pour voir si aucun post-^criptum
ne lui avait échappé, puis le remit dans l'enveloppe. — Oncle
Ralph, dit-elle, je sais que quelque chose de désag^réable est arrivé.
M. Dent se renversa sur sa chaise sans répondre.
— Qttîest-cei? vous èles-yous querelléa?
— Nous avons eu une discuasioné.
— Al quel propaa?
-*- A. propos d'argent..
-^ S'il ne s'agissait que d'argent, œla ne me regarde pas«
— Il s'est renda ridicule sous tous les rapports,, dit assez étour*
diment M. Dent.
— Il ne s'agissait pas que d'argent, répondit Prudence, le regar-
dant droit dans les yeux; Mon oncle,. si j'étais mêlée le moins du
monde dans la discussion, il faudrait me le dire Je serais trop mal-
heu]?ea93 d^étre une. cause de mésintelligence, sahs savoir ce que
j'ai fiait,, exposée pac consécpient. & retomber dans les mêmes torts.
-*-Taji'as: eu aucuns torts, mon enfant;. ils sont tous du côté de
John, et, puisque tu y tiens, je vais te mettre au courant. — Biais
M^J)ent ne ssvait oommeot.faire^ fallaiiriL traiter la. chose légère-
ment ou la prendre au sérieux?
— Eh bien?., insista la jeune fille.
— fihbienJ il m'a fait l'iionneur ce matin de me déclarer son
amour pour toi. As-tu jamais imaginé rien d'aussi absurde?
— Voua trouvez absurde qpe quelqu'un m'aime?
— Non past, mais i que John. se. permette d'être amoTU*eux de qui
que ce soit dans sa position. J'ai tâché de lui faire comprendre qu'il,
ne pouvait songer au mariage sans folie« MetSrtoihors de cause, que
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PRUDENCE FAIîFRET. VU
iBEail^il d'une Jemnie? Gérerait une meule iàBWGon. )e lui si donc
lait tome L'opfiositioa qpo8sibl&, offirantide t^aiâer doBB ses aiiûpes,
8!il YCHilait se ' oonduire eaygKgqoa ^sensé.
^«^ Cesb^kfrèkB s'il wulait n'aimer' pereonne.
«^ PréoîBéinem.
— Et qu*a-4*Tfl n^poodui? dsmanda Kradknoe, s^pufeoit mrle
iiras de son tvteHEfies yetir.levés vor^ lia loveciun^sottrire pereua-
sif. — M. Dentif ut content de voir qu'elle prenaitoetteeomnraniGa-
;tion avec^aut&ntide iOakne, U pensa que déddément-te mieux étaât
(de xire, /
— Il m'a eQTDjrétaU'dialile^ tfon, il ne i'a ipas^it, maiis il Fa
.pensé; il jn'a dédaié qu'il is'en îiact là où l'on peut (faire ilisrtune
en quelques senttinesvon.quelquesihauieB,.*fiieiaai0^é7>Bre£, il a
iBÛisé seoDurs et.consefls.
^— AIois i^Kius vous êtes fiché?
— Si bieni que je lui ai interdit iieiieptrdttre< cheot mm.
La .main :âie Sradence appiiQfée sur répaale tde son ituleor re*
/tomba par unaioui«mfliitiApi&e{Comme*réclaàr.
— Vous TayezdiafiséJ
— Le met est peu^tdtce un peu>fiott.
— Parce qu'ilis'eatjmiatiéiifiaBèle.hommo/tnm0)me periant pas
.de son amour et ksve en vms le oonfiast, wom Itanee (chaaséJ «^
Les yeux de Prudence étincelaient; ils n'en létairatique'iilusfbeam
ipeut-ôtre, mais M. Dent^ qui/neiaeisappalut p«»i{Uielleilfeût}»Bais
iregardé ainsi, épvQewunftoutrautiie sentiaieiitjqueide l!admiiBtion,
)âe J'effiroi .plutôt^ une angoisse lé^cange* iSnice.momeût^.PEudence
TBSsemblait si pou.à.elk-mômeJ
— €mnd Bira!^'ésinNWil,itumeipEéle»dsipanHliKe>que tu^iaines
.ae garçon!?
— 'Je Taime I répliqua Piudœce^.iesjoues.enleu.(Ie n'y songeais
-pas; c'est votée tette. Je l'ai ruiné, Je Vu trandu )malheurBUK, je
l'épouserais >demain,jB'ili me ile dwnandmt.
-^ Tu perds k iâte. Que .mulaia^ttt que. je fiasé?
— Vous «pouviez ■meT'tfiTO]^.
IL Aeut ne ^oouva^pas d&.parote pour eiqpnmer «m (saiaisBement;
d'ailleurs Prudence, saas iui laissa le teoips.de répondre, était
jpsnirée dans laimaieon.
— £Ue l'aime, se dit-ril d'unevoix éteinteen s'appuyant lourde-
ment à la balustrade comme s'il eût reçu quelque blessure onoiv
telle, — elle Taimel ma.Prudeneel
Entre son neveu et n {nipilie, H. Ralph fient passa une rude
journée.
Si John Dent avait pu surprendre seulement un vague éâio des
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912 REVUE DES DEUX MONDES.
paroles de Prudence Palfrey, il ne se serait pas senti triste et isolé
comme il l'était là-bas à Rivermouth, s'efforçant de lire des bou-
quins moisis sur les sujets les plus épineux de la controverse reli-
gieuse, empruntés à la bibliothèque du pasteur Hawkins, quitte à
les abandonner bientôt pour errer au bord de la rivière en cher-
chant tels points de Thorizon où l'on apercevait les cheminées de
Willowbrook. Huit jours s'étaient écoulés depuis sa rupture avec
son oncle et avaient mûri ses projets. Il avait résolu, en compagnie
d'un autre chevalier errant, son ancien camarade d'école, de se
rendre à San-Francisco et dé là dans la région des mines. Le temps
était loin, hélas ! où l'industrie particulière déterrait des trésors en
Californie, mais il s'était persuadé que sa fortune se ferait ainsi.
Dans la bibliothèque du pasteur, il y avait, outre un ouvrage sur
la métallographie, certaine histoire de la fièvre de l'or en Califor-
nie. Le jeune Dent médita ces volumes comme le héros de Cer-
vantes les romans de chevalerie, jusqu'à ce que son cerveau fût
quelque peu fêlé, puis, toujours comme le crédule gentilhomme de la
Manche, John Dent ne mahqua pas de trouver un esprit plus simple
que le sien auquel il p&t inoculer sa folie. Ce nouveau Sancho fut
le fils du doyen Twombly, Joseph. — Leurs préparatife ne furent
pas longs. Joseph Twombly, gagné par l'enthousiasme de son ca-
marade, brûlait de partir; mais John s'attardait irrésolu dans la
vieille ville, au bord de l'eau.
Cependant Prudence avait perdu sa galté, elle avait perdu aussi
les roses de son teint, mais celles-ci renaissaient impétueusement
chaque fois que lui revenait la pensée de la confession qu'elle avait
faite à son tuteur. En somme, elle en était presque aussi étonnée
que lui, et depuis cette après-midi mémorable le nom de John n'a-
vait été prononcé par personne. Au point où en étaient les choses.
Prudence ne pouvait aller à Rivermouth ; par l'aveu de son amour
pour un homme qui ne le lui avait pas demandé, elle s'était con-
damnée à ne plus mettre les pieds en ville tant que le jeune Dent
y résiderait. Ceci impliquait pour la pauvre fille une privation pé-
nible, car elle eût aspiré à porter ses peines au bon vieux pasteur
qui l'avait consolée dans toutes les tribulations dont elle pouvait se
souvenir. Vers la fin de la seconde semaine, son impatience devint
intolérable. Sans doute John était parti depuis longtemps-, mais,
en admettant qu'il restât, allait-elle donc se clottrer pour jamais
comme une religieuse?
A déjeuner, elle dit : — Je vais en ville ce matin.
— Yeux-tu le phaéton? demanda M. Dent sans efiîision.
— Je préfère marcher, l'exercice m'est nécessaire.
— Mais...
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PRUDENCE PALFRBY. 913
— Si VOUS supposez que je vais courir après un jeune homme
qui se sauve devant moi» interrompit Prudence avec un singulier
emportement 9 je resterai.
— Je ne suppose rien de semblable. Tu es bizarre d^uis quelque
temps. Peut-être soufires-tu de n'être pas guidée par une main
plus douce que la mienne, car jamais tu n'as eu autant qu'à pré-
sent besoin de direction sage. Je voudrais savoir quelles paroles ta
mère, si elle vivait, adresserait à son enfant.
Prudence se leva, et, se rapprochant de lui : — Si ma mère était
ici, elle m'engagerait à vous demander ^pardon pour tout l'ennui
que je vous ai causé depuis mon enfance. Je regrette bien d'avoir
pris feu comme je l'ai fait l'autre soir.
M. Dent sourit assez tristement, mais enfin c'était la première fois
depuis quinze jours qu'il souriait, et pour Prudence ce fut comme
un rayon de soleil après le brouillard. Le nuage qui était entre eux
s'écaiia momentanément, quitte à faire halte un peu plus loin, car
la vie de ces deux êtres ne pouvait plus jamais redevenir exacte-
ment ce qu'elle avait été. — Si vous désirez que je ne sorte pas,...
dit humblement Prudence.
M. Dent répondit qu'il ne désirait rien de semblable, fit effort
pour paraître insouciant et lui demanda seulement de rentrer aussi
vite que possible. Prudence le promit; -elle était résolue à se con-
duire avec une extrême réserve. Déjà elle n'en était plus à vouloir
épouser John dès le lendemain pour peu qu'il en eût envie; elle
l'aimait, et cet amour ne devait point être une meule attachée à
son cou. Gomme elle approchait de la ville, les pulsations de son
cœur se précipitèrent. — Si par hasard il était encore làl si elle al-
lait le rencontrer sur le pont, se trouver en face de lui au coin d'une
rue à l'improvistel Serait-il assez fat pour supposer qu'elle le cher-
chait? Le sang lui monta jusqu'au front, et elle fut presque tentée
de retourner sur ses pas; mais avec un mouvement de tête impé-
rieux elle avança. En évitant les rues les plus fréquentées. Prudence
atteignit sans accident la porte du presbytère. Séparé de la rue par
un écran de feuilles de vigne, John Dent^ le sourcil contracté, lisait
la Richesse des nations d'Adam Smith. Il leva de son livre un regard
fatigué et la reconnut. Au moment même, elle l'apercevait.
— Je... je vous oroyais parti, balbutia-t-elle.
— Non, pas encore, dit John, dont la physionomie rayonna; je
ne pouvais me décider à partir sans vous revoir, et naturellement je
ne pouvais rentrer dans la maison.
— Vous attendiez que je vinsse à vous I s'écria la jeune fille de-
venant ppiirpre. Vous auriez pu attendre longtemps, si je m'en étais
doutée I
roM ni. — 1874. h»
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91A REVUB DES DEUX MORDES.
-— Alors vous m'en voulei aussi?
— Je vous en veux beaucoup 1 Vous avei eu grand tort de vous
quereller avec votre oncle, votre unique ami.
*— C'est qu'il ne m'a pas laissé le choix* J'allais le trouver dans
un moment de grand trouble pour obtenir de lui un conseil bien*
veillant, et il ne m'a témoigné que de la dureté... Hais à moins
qu'il ne vous ait dit le sujet de notre querelle, je ne vous m parie-
rai pas. Vous l'a-t-il dit, Prudence? — Elle fit lentement un signe
de tête affirmatif. — Quelle consolation j'éi»x)uve à vous revoir une
fois encore t M. [le curé, vous le saves, était l'intime ami de mon
père quand notre famille habitait cette ville. Il a été excellent pour
moi; ce sont pourtant les heures les {dus longues, les plus nusé-
rables de ma vie que j'ai passées sur ce banc.
Plus d'une fois depuis. Prudence se raj^la ces pan^, assise
désolée sur le même banc, à l'cufnbre des treilles.
— Tout cela est passé, vous voici; mais je n'y aurais pas
résisté une semaine de plus, même avec l'espérance de vous voir à
la fin. Prudence, il y a plusieurs choses que je voudrais vous dire
et je ne sais comment m'y prendre, puis-je essaya?
— Gela dépend, répliqua Prudence. 11 est des choses que vous ne
devez pas me dire.
--■ Que je vous aime par exemple?
— C'est inutile.
— En effet, mon cmcle Ralph m'a épargné la confusion d'un
aveu. S'il avait eu confiance en moi, je serais parti probablemoit
sans prononcer ce mot, mais je ne ^is pas quel mal il peut y avcùr à
parler maintenant que vous sav^ tout. Je suis fier de vous aimer,
je sais que je serai malheureux peut-^tre toute ma vie; n'importe,
ce malheur est mon hiea unique.
«-- Mais je ne vous ai jamais permis...
— Vous vous placez là sur un terrain dangereux. Si vous me
baSssez, ne me le dites pas, de gr&œ; si vous m'aimez, ne me le dites
pas non plus, je n'aurais pas la force de l'entendre. Je vous jure
sur l'honneur que je ne voudrais savoir pour rien au mcmde.
Par une exception rare, Prudence avait un »nant prêt à se lier
pieds et poings pour elle et qui de sa part ne voulait pas de ser-
mens, eût -elle été disposée à lui en faire. John ne demandait qu'à
emporter la fiiible dose d'espérance que peut laisser Pincertitude, et
en cela peut-être était-il sage.
— Vous parlez d'amour et de haine, dît Prudence en traçant des
hiéroglyphes du bout de sa bottine, conune s'il n'y avait rien entre
les deux. Qu'est-ce qui m'empêche de rester votre amie? Je m'inté-
resse vivement à vos projets, et je suis contente d'en pouvoir parler
avec vous. Où donc irez-vous en quittant Rivermoudi? ^
LJiyiUiieu uy -^^J V^ v^Vt Iv,
PRUDENCE PAIIMY. 9l5
— En Californie.
— Si loin!
— Jusqu'aux mines; c'est le chemin le plus court qui puisse me
conduire à la fortune. Je manque de l'espèce d'énergie ^i aide un
homme à gagner laborieusement sa vie au jour le jour; une riide
tâche en revanche ne m'effraie point, je ne demande pas fflleujt que
d'abattre en quelques mois la besogne de la moitié d'une vie,
pourvu que je sois payé en bloc, en bloc, entendez-vous? Je ne me
soucie pas de devenir riche petit à petit. Sayez-en sûre. Prudence,
je tomberai sur quelque pépite monstre, il est impossible qu'oti leô
ait toutes trouvées.
— Espérons-le, répliqua Prudence souriante.
John ne souriait pas; tandis qu'il parlait, son Visage s^eûflamthait
comme s'il eût vu des couches d'or épaisses remplacer les plates-
bandes de soucis du pasteur.
— J'ai une théorie à moi, poursuivit-il, je suis persuadé qu'au-
cun homme ne peut désirer une chose comme je désire Cellé-cî sans
l'atteindre. Je reviendrai indépendant ou jamais. Ma bourse une
fois pleine, je vous demanderai d'être ma femme... C'est dit! M*en
Voulez-vous encore?
— Pas beaucoup, répondit Prudence; mais si pendant ce temps-
là j'avais épousé le vieux Robin Gray (1)?
— Vous êtes libre... Je le haïrai... Non, quel droit auraîs-je de
le haïr? Je l'envierai, voilà tout. Et si Robin Gray est pauvre, peut-
être serai-je facilement magnanime et lui donnerai-je mon or. A
quoi me servirait-il sans vous? Et puis je retournerai au désert.
Il dît ceci avec un rire lugubre, et Prudence rit comme lui, le cœur
serré. Il lui fallut un effort pour ne pas répondre qu'elle ne se ma-
rierait jamais, dût-elle l'attendre mille ans. S'il lui eût demandé
simplement :. — M'aimez-vous? — ses sages répolutîons se seraient
envolées; s'il l'eût priée de partir pour les champs d'or avec lui,
elle aurait noué les brides de son chapeau et placé sa main dans la
sienne, mais le moment propice passa.
Elle s'était assise sur le petit banc à l'extrémité de la piazza, au
grand regret de la veuve Mugridge, qui d'une mansarde de l'autre
côté de la rue surveillait fiévreusement ce tête-à-tête. — Mainte-
nant, dit-elle, il me faut parth*. Mon oncle s'étonnera que je sois
restée si longtemps» et je n'ai pas vu M. le curé.
Elle se leva.
— Pourrai-je vous écrire? demanda John. Oh ! deux lettres seu-
lementy ajoutait-il avec précipitalion, l'une en arrivant là-bas et
l'autre six mois après pour vous apprendre le résultat de mon ex-
Ci) Auld Robin Gray est un personnifc populaire de vieille ballade écoMaiiê.
LJiyiLi^eu uy -^^J
oogle
016 BEVUE DES DEUX MONDES.
pédition. Gomme j'enverrai ces lettres sous le couvert de M. Dent,
il n'y aura pas d'inconvénient. Je ne vous demande point de me ré-
pondre.
— Malgré ce qui s*est passée dit Prudence, je suis sûre que voM
oncle sera content de suivre vos mouvemens, et qu'il vous souhai-
tera le succès. Quand partez-vous?
— Demain. A présent, je vous ai vue, rien ne nous retient plus.
— Nous?.. Vous ne partez donc pas seul?
— Non, Joe Twombly m'accompagne, vous savez, le fils du doyen,
un bon garçon. Sa famille a crié d'abord, il a eu à lutter contre les
vieux parens, six grandes sœurs, les jumeaux, le baby. Il se livre
au charme des adieux depuis la semaine dernière. Je l'envie de
laisser tant de chagrins derrière lui; moi, je n'ai dans le monde en-
tier que vous et le pasteur Hawkins, et je n'ai pas la prétention que,
pour votre part, vous me regrettiez comme feraient wi grandes
sœurs réunies.
— Hais j'ai autant de chagrin que l'une d'elles, dit Prudence lui
tendant sa main dégantée, qu'il tint longtemps entre les siennes.
Cette main était froide comme la neige dont elle avait la blancheur.
-— Je voudrais savoir pourtant ce que fait cette petite Palfrey
avec le neveu du squire Dent, marmotta la veuve Mugridge, son
cou de pélican tendu par la fenêtre.
— Vous pleurez? Est-il possible que vous pleuriez? s'éaia John.
— Oui, je pleure, dit Prudence, le regardant à travers deux
grosses larmes qui s'obstinaient à couler depuis quelque temps.
N'est-ce pas le droit d'une sœur?..
— Si vous êtes ma sœur... — John hésitait, elle soupira. — S
vous êtes ma sœur, vous me laisserez vous embrasser.
Il baissa la tête vers la sienne, et un baiser fut échangé.
— Qu'est-ce qui se passe? s'écria le pasteur Hawkins aj^rais-
sant tout à coup sur la porte, l'index pris dans un vaste in-folio et
ses lunettes relevées sur le front.
En s'éloignant précipitamment de John, Prudence lui glissa daifê
la main un petit bouquet de fuchsias qu'elle portait à son corsage,
n la remercia d'un regard, et tous deux se séparèrent. Prudence
Palfrey pour reprendre la vie tranquille et incolore qu'on menait à
Willowbrook, et John Dent pour voler à la conquête de la toison
d'or.
Prudence en rentrant ne dit rien à son tuteur de sa rencontre au
presbytère. Elle n'avait pas l'intention de la lui cacher, mais toutes
ces choses étaient trop nouvelles et trop émouvantes pour qu'elle
en pût parler encore. Elle était agitée; une partie de la nuit elle ne
dormit pas, se reprochant sa froideur. Pour elle, il allait affronter
le travail, le péril, la moH peut-être, et elle l'avait laissé partir
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PBUDENCB PALFREY. 917
sans prononcer le mot qui lui eût rendu tout facile, quoiqu'il pré-
tendit le contraire. Aucune femme ne constate volontiers que la gé-
nérosité est du côté de son amant ; le cœur de Prudence s'exalta
donc d'autant plus qu'on ne lui avait pas permis de se sacrifier le
moins du monde, et elle s'endormit en faisant vœu de ne se point
marier, si elle ne pouvait épouser John. Le lendemain matin, M. Dent,
qui s'était rendu au marché de Riv^mouth, eut l'extrême satisfac-
tion d'apercevoir sur la plate-forme du chemin de fer son neveu et
Joseph Twombly au milieu de leur bagage; mais, en rentrant chez
lui, M. Dent apprit une nouvelle qui émoussa cette satisfaction.
— Dieu me pardonne si ce n'est pas M. Ralph Dent I cria une
voix aigu6 et chevrotante à ses côtés au moment où il débouchait
sur la place. C'était la veuve Mugridge, occupée sur les marches de
sa maison à quelque soin domestique. — Qui aurait pensé vous voir
de si grand matin? L'oiseau matinal attrape le ver, dit-on. Vous êtes
venu embarquer votre neveu, je parie I Je les vois encore, M"» Pru-
dence et lui, babiller hier comme deux merles sur la piazza de
M. le curé. J'aurais cru, ma foi, qu'il raterait à la fin, et Joe ausâ I
bon Dieu I on dit que la famille du doyen est toute sens dessus
dessous...
H. Dent n'écoutait plus. Rentré chez lui, il salua Prudence d'un
bonjour glacial. Il n'avait pas le cœur de lui reprocher son appa-
rente duplicité, il n'avait de cœur pour rien. Les deux jeunes gens
s'étaient réunis en secret, l'un l'avait bravé, l'autre le trompait.
Quand son neveu sur la route de Rivermouth lui avait confié ses
intentions au sujet de Prudence, M. Dent s'était expliqué sans trop
de peine l'indignation qu'il en éprouva. John n'était pas en effet un
homme que V(m pût raisonnablement épouser; mais, sous cette
opposition inspirée par de paternelles prévoyances, couvait une
étrange, une indéfinissable jalousie. La décUiration d'amour de
Prudence pour son cousin était tombée sur lui comme la foudre; à
cette lueur, il entrevit avec effroi ses propres sentimens. M. Dent
comprit nettement son devoir; ne serait-il pas impossible de le con-
cilier avec cette étroite intimité dont Prudence et lui avaient eu
l'habitude? Le moindre mot inconsidéré pouvait tout révéler à sa
pupille. Cet honnête homme fit si bonne garde devant son secret
que sa froideur envers Prudence devint bientôt de la dureté sous
l'influence d'une perpétuelle inquiétude de se trahir.
Reconnaissant qu'elle lui avait donné quelques raisons de dé-
plaisir. Prudence se montra disposée à toutes les avances qui peu-
vent amener une réconciliation; mais M. Dent ne l'encouragea pas,
il était de glace au contraire. Sur ces entrefaites, une affaire l'appela
et le retint quinze jours à Boston : — Il m'aura pardonné au retour,
pensa Prudence; mais il revint irrité comme il était parti.
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918 BETUB DB6 DE6X MdNWS.
Ce s(!^-4à, ^anâ elle lui tendit le front ava&t d'aller se cOTtch^^
ainsi qù^elle Tavait' toujoura fait^ il la rqppussaw Prudence reneoça
depuis lors à cette cafease : — Il est enciure fàehévse dit^lle, fiarca
qu'il croit à quel(|ue engagement entre Jobnet moi^. — Après avoir
été trop timide elle était trop fière désormais' pwr lui raconter ce
qui s'était passé chez le pasteur 'Qawkins^ Évidemment il avait ea
connaissance de cette entrevue, elle avait pf^rdu- sa confiance, son.
eÉtime, et c'était bhose duré à'6iip{M»^r# pJNis dure de beaucoup qpe
Tabkence de 'Jobn«
Le vieux 'cinré était Tunique resseu^œ de^nidence à cette épo-
que. Chaque fois^e les soins duteénage le M p^naAettaient, elle
allait dîoit 'au presbytère et restait des heures de suite assise sur- le
petit bknc peint en vert, sous la treille^ dépouillée de son feuillage
désormais, oà John Dent l'avait i^^ndue* Elle l'afifielait son tabouret
de pénitetice, et elle poussr cette péililenee jusqu^à liiela^Bicàeise
de9rltài6nsdtAânmBm^^ un' exploit que peu de jenaes fiUes dan&
là N6tlvètte^An]pleterre on ailleurs aient accomi^L Pour elle, c!ëtaii
comme un' itmian.'Qmelquefeis lé curé tirait son fauteuil au soleii
sur 1à piaezft, et tous deiocpifflaient iMgaement delaGalifornieett
de John.
giï'Prtfdencëëtafflisu^désefepoitde la sévMté de son tuteur, celai-
ci était navn^ de sen a|)pÉrente< indiffiérenoe. Ils ne se voyaient
pltis gtière qif^à table. M. Dent passait la^ majeure partie de soa
temps dans la'WbKothë^pie, où Prlideiïce n'osait pénétrer. Us sa
jooaiefrift ph» aur écbees ensemble, elle ne lui faisait plu»de let^
ttire aiMns dlnèr. Les^ sMréerd'ttdtcmme s'écoulaient lugubres, in^
terminablés, à Willôwbrdok* Si>M» DentI se f&t {xt>p08é de forcer
Prudence à regretter son neveu, MaèiiNtveMui-fliémeii'eûit pas ima^
giné lit! lÉfeSlleor système.
Après trois mois de ce sAipptioe, M. Beat reçut du Bcbelleune
enveloppe renfermant une lettre pourPrudeoce, Son peemier maar-
Vement' fut de jeter cette missive au feu, le second mouveoient de
la pôrtef à sa pupille, bieû que le papier btûlâcses^ doigte coniffie
\ïù 6h&rh<m atdént. Prudence tressaillit et devint rouge ea ie«eOf-
naissailt réfcritmre, mais elle ne prit; pas la lettre et 1k hnaea 9«r
fe taMe ôû il Pavait pos(ée«
— tfWé Veuf! être seule pow la lire, peùsai M* Dent wec ameiv
tume. Il s'éloigto*ftf quand Prudence cottt»ut à lui.
— Ne ëerons-TiWfô donc fAns jamais aniisî dit-elle ea lui teu-
chàlQ^ le bras^; Je' me seriâ dommeétrangi^f^ cbne cette maisoa qui
était h? Aîenne, et àave^-véus ce que je ferai' quansà je serai tout i
fait stoe qné vous né nf aiïiWz phis? Je m'en irai*
Il là règâî^da et vit qu'elle ferait ce qu'elle disait
— Tu t'en iras? et que deviendrais-je sans toi , malbearease enfiuHÎ
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PRUDENOB PAUEVET. 019
— Je n'^ rien fait pour mériter votre colèreé C'est par ha*
sard que j'ai rencontré John Dent, je* n'ai pris envers lui aucun
engagement ; mais je l'aime, je l'aimerai toujours, et je ne me con-
sole pas de ne le lui avoir point dit en honnête fille. C'est mon seul
tort réel. Je vous demande pardon c^endant si j'ai désobéi, mais
votre sévérité me blesse en attendant que votre injustice m'éloigne
de vous.
Elle alla se rasseoir devant sa table à ouvrage. Chacune de ses .
paroles avait été pour M. Dent un coup de poignard. Ëtait^l pos-
sible qu'il se fût montré cruel envers elle? L'altération des traits
de Prudence le frappa pour la première fois. Gomment depuis trois
m(»8 n'avaitnil pas remarqué sa pâleur, les cercles noirs qui don-
naient à ses yeux, devenus trop grands, l'éclat fébrile de la con-
somption. Les mains posées sur ses genoux étaient pâles, amaigries.
La conscience de M. Dent lui fit d'atroces reproches. Ce n'était pas
asses de dissimuler son propre secret; il avait d'autres devoirs : la
santé , le bonheur de cette enfant, devaient passer avant tout le
reste.
— Prudence, dit-il, pénétré de remords, j'étais aveugle et bien
coupable. Sois heureuse seulement^ et je ne te demanderai rien que
de me pardonner d'avoir trouvé difficile de te céder au premier
jeune drôle qui est venu demander ta main. Tu as été ma fille si
longtemps, que la pensée de te perdre m'a rendu fou, vois-tu ;
mais nous ne parlerons plus de cela. Écris-lui, dis-lui de revenir,
qu'il sera le bienvenu. Tout ce*que j'ai est à vous deux. Qu'est-ce
qui m'importe au monde, sinon ton bonheur? — Et M. Dent l'em-
brassa comme il l'eût fait avant que John fût venu à Rivermouth.
— Maintenant voyons ce que ce garçon peut avoir à nous dire.
Il tendit la lettre à Prudence, que cette transfofmation soudaine
rendait muette. Elle resta une minute les yeux brillans de larmes,
puis elle brisa le cachet : — Je lirai tout haut, dit-elle , reprenant
ses airs d'autorité joyeuse.
La lettre venait non pa» de Californie, comme ils s'y étaient at-
tendus, mais d'un village obscur au nom baroque, quelque part
sur la frontière du Montana. Les nouvelles étourdissantes de la dé-
couverte de l'or sur le territoire indien avaient brusquement mo-
difié le plan des deux aventuriers. Au lieu de se rendre à San-Fran-
cisco, ils étaient partis pour l'autre côté des Montagnes-Rocheuses.
Au Lac^alé, où ils avaient fait halte pour acheter des outils, des
tentes, des provisions, John n'avait pas trouvé le temps d'écrire, et
sans doute il n'écrirait plus de quelques mois, car ils allaient s'en-
foncer dans des régions sauvages où le service de la poste était des
plus primitifs, régions infestées, disait-on, par des batteurs de buis-
ns qui guettaient les convois de bagages dirigés vers les défriche-
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920 BEVUE DES DEUX MONDES.
mens et les mineurs favorisés qui revenaient avec leur butin. En
outre les éclaireurs de la tribu Bannock avaient la mauvaise balÂ-
tude â'an*6ter la diligence et de se tatouer avec les timbres-poste
des dépèches. Dans de pareilles conditions, toute communicatioD
avec les États-Unis serait difficile, impossible peut-être. Dent et
Twombly faisaient partie d'un corps de quarante ou cinquante
compagnons, parmi lesquels certains plaeers dont on s'était assuré
d'avance devaient être partagés aussitôt leur arrivée au coAon de
la Roche-Rouge. Pour leur part, ils s'étaient adjoint au Lac-Salé
un jeune homme du nom de Nevins^ qui, ayant fait fortune en Ca-
lifornie dès 1866, avait tout perdu par de folles spéculations. Il était
venu de Nevada avec une bande nombreuse, et se trouvait sans
autre propriété que les habits qu'il avait sur le dos; mais c'était un
garçon supérieur sous tous les rapports, versé dans les secrets du
métier et dont le concours serait précieux : il mettait son expéri^ice
au service de leur capital. John Dent paraissait radieux. S'il existait
de l'or au Montana, et à cela il n'y avait pas de doute, le trio avait
juré de le conquérir; trois cœurs hardis, trois paires de bras solides
comme les leurs devaient venir k bout de toutes les difficultés. —
Je bénis mon étoile, ajoutait John, qui a tourné l'oncle Ralf^ contre
moi ; s'il ne m'avait pas fait d'opposition, je végéterais aux environs
de Nevir-ToriL avec un misérable salaire au lieu de marcher en com-
pagnie de braves gens vers la fortune prindère qui m'attend au ca-
ftan de la Roche-Rouge.
— Puisse-t^il réussir! dit M. Dent quand ils arrivèrent au bout
des quatre pages incohérentes et décousues qui ne renfermaient
pas une allusion au passé, sauf la courte phrase que nous venons
de citer et que Prudence lut sans embarras. Elle avait redouté d'a-
bord l'effet que produirait la lecture d'une lettre d'amour sur son
tuteur, même daûs l'heureuse disposition où elle le voyait, et res-
sentit un véritable soulagement, partagé par M. Dent, qui ne se
trompait pas pourtant sur l'esprit caché de cette lettre.
— Si j'étais un homme, dit Prudence, je ne voudrais pas non
plus gratter du papier dans un bureau, tandis que de nouveaux
mondes pleins d*aventares et de richesses s'ouvrent au courage.
Mon cousin John a eu raison de partir, et je ne souhaite pas qu'il
revienne avant d'avoir accompli un effort qui lui donne confiance
en luiHonême»
— Grois-tu que cette qualité lui ait jamais manqué? demanda
M. Dent en clignant de l'œil.
— Enfin... il s'en trouvera bien, répéta Prudence, et d'ailleurs,
ajouta-t-elle avec un regard qui récompensa le digne homme de
toutes ses concessions, je ne m'affligerai plus autant de son absence,
puisque vous redevenez bon pour moi. Quel chagrin serait intolé-
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PRUDENCE PALFREY. 921
rable quand je puis me tourner vers vous, qui avez été mon père,
ma mère, mon ami, le monde entier pour moi?
Ces paroles, qui l'eussent blessé une heure auparavant, tombè-
rent comme du miel sur le cœur de H. Dent; il ne savait rien faire
à demi et avait décidément foulé aux pieds son égoîsme et sa folie.
La victoire qu'il remporta sur lui-même fut telle que, pendant les
cinq mois qui suivirent l'arrivée de la lettre de John, il se contrai-
gnit plusieurs fois à faire la partie de trictrac du vieux curé. Du
voyageur, on ne savait plus rien; mais John les avait préparés à ce
long silence, que la jeune fille supportait avec sa bonne humeur
ordinaire, remplissant, comme autrefois, la maison de soleil. — Pru-
dence, lui dit un jour son tuteur pensif, raconte-^ moi comment il
s'est fait que tu te sois mise à aimer John 7
— Il m'aimait.
— Gela suffit donc?
— D'ailleurs vous m'y avez forcée.
— Moi?
— Sans doute, en nous faisant de l'opposition.
— Alors, si j'avais fermé les yeux et laissé John te faire la cour,
tu ne l'aurais pas aimé?
— Peut-être bien.
— Je regrette de n'avoir point suivi cette voie.
— Moi aussi.
— C'était de l'entêtement alors?
— Pur entêtement, répliqua Prudence en traçant un ourlet sur
son genou avec son ongle rose; puis elle appuya le coude sur son
ouvrage, son menton sur sa main, et regarda d'en bas M. Dent à la
manière de certain petit chérubin que vous connaissez au premier
plan de la madone de Saint-Sixte. Il se replongea dans son journal
et n'ajouta rien.
La période de sa vie qui avait précédé la visite de John faisait à
Prudence l'effet d'une époque préhistorique dont elle ne pouvait
se croire contemporaine. Cette existence avait été nulle, sans cou-
leur, composée de mille riens heureux; maintenant tout se compli-
quait et tout devenait possible. Un nouvel avenir s'ouvrait devant
elle, très différent de celui qui lui avait montré jusque-là Prudence
Palfrey passant du chapeau rond de la petite fille à la capote plus
sérieuse de la demoiselle mûre, puis aux lunettes d'argent de la
vieillesse, — maltresse de Willowbrook sous ces différens aspects
et versant du thé à son tuteur quand elle n'exécutait pas les chefs-
d'œuvre de tricot destinés à des loteries au bénéfice des petits
païens. Ce tableau tranquille, avec le cimetière, qui se môle à toutes
nos évocations de l'avenir, bien vert et bien fleuri tout au fond,
n'avait pas été sans charme pour Prudence, et désormais cependant
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02S RETUE DES DEUX MOin>ES.
il ne lui raffisait plus. Près d'une année s'écoula; d'abord soutenue
par l'attente, elle commença vaguement à partager l'inquiétude des
Twombly, qui, eux aussi, restaient sans nourelles de Joseph.
— Tu te rappelles ce qu'il nous a dit sur l'incertitude de la
poste, faisait observa M. Dent; probablement les guerriers bannocks
sont à l'heure qu'il est réimis en conseil autour du feu pour dé-
diiffirer sa dernière épltre en se demandant quel peut bien être son
but.
Prudence sourit, mais sans se laisser rassurer; elle avait le pres-
sentiment que tout n'allait pas bien pour les trois associés; enfin
arriva une lettre qui la fit pâlir jusqu'aux lèvres et qui fut dé-^
posée, pour y devenir jaune avec le temps, dans le tiroir du pu-
pitre de sa chambre à coucher. Il était question dans cette lettre
de trahison, de naufrage, de désespoir. Une grande calamité s'était
appesantie sur John Dent. Il avait fait sapifo et l'avait perdue! C'est
tout un poème. Le peu que j'en donne ici est tiré du récit verbal de
Joseph Twombly et des fragmens d'un journal où John Dent, à de
longs intervalles, marquait ses impressions et ses aventures à cette
époquOé
III.
Par une après-midi de la seconde moitié de septembre, la cara-
vane à laquelle s'étaient joints John Dent, Twombly' et Nevins fit
halte sur l'étroit sentier qui escaladait le flanc d'une montagne du
Montana oriental. Se penchant au-dessus du précipice, les mains
appuyées au pommeau de la selle, ils virent à leurs pieds la terre
promise. Sur l'une des rives d'un cours d'eau impétueux que dore
le reflet des pics plus lointains embrasés par le soleil, gisait une
cité de huttes et de tentes d'où s'élevaient lentement çà et là des
spirales de fumée. Le long du caflon (1), parallèlement au fil de
l'eau, s'agitaient sans cesse comme autant de fourmis des centaines
de figures bleues, rouges, grises, des mineurs au travail. De temps
à autre, un rayon se posait sur la pointe de quelque outil soulevé
en l'air, d'où jaillissait une étincelle. C'était le désert : toute cette
activité de la vie humaine ne suffisait pas à chasser l'esprit d'iso-
lement qui depuis l'origine du monde y étendait ses ailes. Des mon-
tagnes sauvages s'élevant dans les nues, telles que des remparts
inexpugnables, l'enfermaient de toutes parts; il semblait qu'un mi-
racle eût été nécessaire pour conduire le pied de l'homme dans
cette solitude intérieure. Combien elle était délicieuse, inondée
ainsi des rougeurs du couchant! Et comment s'étonner que les
(1) V9âm ou gorge à parois perpendiculaires usées par l'écoulement des eaux.
LJiyiLi/ieu uy -v — ■ ^^^ V^ Vt l V,
PaUDENCB PAIFBEY. 925
voyageurs rompus de fatigue Teussent contemplée avec une sorte
4e doute, comme s'ils eussent craint de voir s'évanouir je mirage?
-^ Dent, dît George Nevins d'une voix basse pleine d'autorité,
il y a de l'or ici. — Puis il demeura immobile pendant quelques mi-
nutest examinant le caflon sous tous ses aspects. — L'or qui est là-
bas, poursuivit-il du même ton, est pulvérisé; il se cache dans des
crevasses secrètes ou dans les sables de la rivière; ce sera une rude
besogne pour l'at^aper..,
— Mais il y a de J'or?
— Des tonnes pour qui saura trouver les bons endroits.
— Et des pépites?
--^ Sans doute.
— Sn avant I cria Jobn Dent, enfonçant ses éperons dans le ventre
de son cheval. Le reste des cavaliers, reposés par cette balte, le
suivirent, descendant à fond de train le sentier et faisant sonner
leurs éperons à l'espagnole, Us entrèrent ainsi dans les mines du
Montana.
Plus d'une fois pendant leur voyage k la Boche-Rouge, qui n'a-
vail pas été sada périls. Dent et Twombly s'étaient bien trouvés
de l'expérience et de la présence d'esprit de Nevins; ce jour-l&i en
atteignant le canon^ ils se félicitèrent plus que jamais de l'avoir
cbcHsi pour associé. Deux mineurs, qui creusaient un puits au-des-
sous d'eux dans le ravin , avaient empiété sur leur placer et sem-
blaient peu disposés à céder un certain coin de terre commodément
situé pour le lavage. Nevins mesura froidement le terrain, replanta
les jalons, qui avaient été retirés, & leur place primitive, tout en
souriant, mais d'un sourire méchant, qui sans doute imposa aux
hommes, car, après l'avoir considéré, sombres et boudeurs pendant
quelques minutes, l'un des deux s'approcha de son camarade, lui
parla brièvement à l'oreille, pids ils s'éloignèrent en jetant de temps
à autre un regard furtif par-dessus leur épaule.
Dent et Twombly suivaient cette scène avec curio^té; le premier
aurait discuté avec ^ix, leur eût {urouvé par A plus B qu'ils avûent
tort; le second eût ccmsenti à un compromis en partageant l'espace
en litige, mais Nevins était un vieux rentier et savait tenir ferme.
-^ Quiconque hésite id est perdu, dit-il à ses compagnons. Si je n'a-
vais pas été prôt à tout, ils m'auraient tué; mais ils ont senti leur
maître.
— Diable ! s'écria Tvirombly, quel individu féroce vous faitesl
— Attendez! vous ignorez encore au milieu de quel peuple nous
sommes. Çà et là il peut se trouver un brave garçon, c'est possible,
mais quant au reste, gibier de potence! des grecs de San-Francisco,
des nifiians du Colorado et de Nevada, des gredins de partout. Nos
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92i KEYUE DES DEUX MONDES.
concitoyens , dans la florissante cité de la Roche-Rouge , forment
Técume par excellence de la société; ou je me trompe fort, ou les
détonations du revolver deviendront aussi familières à vos oreilles
que le coassement des grenouilles là-bas parmi les aulnes.
Ce tableau peu flatteur avait l'exactitude d'une photographie. Le
bruit de la découverte de riches placers dans le Montana avait couru
comme une traînée de poudre à travers les territoires et les états de
la fontière; deux mois auparavant, le silence de cette vallée n'était
troublé que par le cri de quelque béte fauve. Il arriva qu'un trap-
peur qui s'était égaré dans la gorge dût y passer la nuit. Le lende-
main, en déjeunant, il planta son couteau dans la terre auprès de
lui; en le retirant il vit une paillette jaune brilla: sur un peu de
boue qui adhérait & la lame. Le trappeur se leva et marqua tran-
quillement son placer. Il savait que de telles découvertes ne res-
tent jamais secrètes; deux mois après en effet il y avait dans le cafion
une ville bourdonnante de plus de deux mille toies. Tous les di$e9-
pérés des deux sexes qui ne pouvaient vivre ailleurs s'y rassem-
blèrent pour former le noyau de cette bande dite d'Henry Plummer,
qui hanta les défilés de la montagne^ pillant, assassinant, jusqu'à
ce que les comités de vigilance en fussent venus à bout.
(( Nevins ne. s'est pas plus trompé sur le caractère géol<^que
que sur le caractère moral de l'endroit, écrivait John Dent dans sm
journal à la date du 12 octobre, tout le long de la rivière est ré-
pandue la poussière d'or, et quelques chercheurs heureux ont dé-
couvert de riches poches; mais quant à ces pépites massives qui
rendaient fous les hommes de iO, nous n'en avons encore vu au-
cune, bien qu'on raconte qu'un métis en ait trouvé une aussi grosse
qu'une noix de coco. »
Pendant une quinzaine de jours, les trois aventuriers travaillèrent
avec acharnement, prenant à peine le temps de manger; le soir, ils
tombaient de fatigue comme des bètes de somme, et au bout de la
seconde semaine ils n'avaient pas trouvé d'or; vers la fin de la troi-
sième, ils récoltaient chacun près d'un dollar par jour, la mmtié du
salaire d'un laboureur dans l'est. Avec un gros soupir, J<dm Dent fit
observer que \t placer pourrait bien ne servir qu'à recevoir leurs os.
— Je n'aime jamais gagner la première partie, répondit Nevins,
cela porte malheur.
— Les gens de Sacramento, au-dessous de nous, tirent sept cents
dollars par semaine, hasarda timidement Twombly.
— Notre tour viendra, dit Nevins avec calme.
C'était un dimanche. Le trio observait le repos du septième jour
comme tout le reste du camp en général. Il y avait foule dans les
cabarets et les tripots. Au coucher du soleil, la salle de danse, la
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PRUDENCE PALFREY. 925
Hurdy-Gurdy Hotue (1), comme on l'appelait, devait s'ouvrir. On
n'eût trouvé dehors que quelques groupes de mineurs malheureux
qui vomissaient des anathèmes contre leur guignon, en attendant
une inviution à boire; durant toute la journée du dimandie, une
odeur de liqueurs fortes mêlées flottait sur la Rocbe-^Rouge.
Les trds amis, errans par la ville pour voir ce qui se passait, arri-
vèrent à la porte d'un salon encombré de monde. A l'une des tables,
un homme venait d'être mortellement blessé, ses camarades l'em-
portaient, un revolver encore fumant dans sa main crispée. Derrière
le corps, certain boiteux paraissait conduire le deuil, le cbi^[>eau du
défunt au bout d'un bâton. La foule s'ouvrit pour laisser défiler cette
procession au moment même où passaient John Dent et Twombly,
qui se détournèrent le cœur serré; Nevins regarda d'un air à demi
curieux, en caressant sa longue barbe blonde. — Et c'est aujour-
d'hui dimanche! pensa le pauvre John. ARivermouth, le vieux sacris-
tain sonne le service de l'aprèsnoûdi; mon oncle et ma petite amie
sont dans leur banc,... je les vois d'ici; mon oncle va s'endonmr.
Prudence ressemble à une rose, et H. le curé. Dieu garde ses che-
veux blancs! monte en chaire, vêtu de son plus bel habit, tout lui-
sant aux coutures. Dehors, les grands peupliers argentés, la rue
silencieuse, le soleil qui tombe sur tout cela comme une bénédic-
tion... — L'atmosphère épaisse du camp l'étouffait tandis qu'il évo-
quait ce tableau; il aspirait à être seul, et, s'écartant de ses compa-
gnons, alla errer derrière la dernière rangée de cabanes, puis dîms
le ravin désert. Là, il s'assit sur une saillie du rocher, et les coudes
sur ses genoux se mit à rêver. Bientôt il tira de son portefeuille un
petit bouquet flétri qu'il garda dans sa main l'espace d'une demi-
heure et plus, le contemplant d'une façon qui parut idiote à tel gen-*
ileman au chapeau rabattu, au paletot taillé dans une couverture,
qui creusait un puits en travers du ravin. Qu'il faut peu de chose
pour occuper un homme quand il est seul! Cette poignée de fuch-
sias flétris faisait oublier au pauvre garçon les milliers de milles qui
s'étendaient entre lui et la Nouvelle-Angleterre; elle le ramenait à
travers l'espace au petit port de mer yankee où il était né, comme
l'eût £ùt le chapeau magique de Fortunatus. Le soleil était couché
quand John, pensif, rentra dans le camp, où Nevins et Twombly le
dierchaient. — Enfin te voici! s'écria ce dernier. C'est une grande
imprudence de s'en aller flâner tout seul ainsi. Que diable faisais-tu?
— Quelque chose de rare, je pensais.
— Le mal du pays ? dit Nevins.
— Dn peu.
(1) La maison de la fieUe.
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920 REVim DB0 DEUX MOICDES.
Ils marcbërent en silence. Bnisquemetit Neyifls s'arrêta.
— Qtf est-ce que vous tenez là ?
— Un morceau de roche que j'ai ramassé tout à ITieure. Dites-
moi vous-même ce que c'est.
Et Dent lança le fragment de rocher à Nevins.
— De la pyrite, dit celui-ci en le jetant a?ec dédain. Venez
souper.
Aussitôt qu'ils furent sous leur tente , il appuya la main sur
l'épaule de Dent î — "Vous rappellerie^-vous par hasard l'endroit
où vous avez ramassé ce morceau de roche?
— Oui; pourquoi?
— Oh! rien... seulement c'est le plus bel échantillon d*argent
que nous ayons chance de rencontrer.
— D'argent f répéta John, et vous l'avez jeté t
— Je le retrouverai vite, si vous savez vous taire. PTavez-vous
donc pas remarqué ces gars qui nous épiaient? Il convient d'avoir
l'œil ouvert ici le jour du sabbat !
Ce Nevins était un caractère, bien qu^il fût malaisé de définir â
le caractère était bon ou mauvais. Dans les gorges, le pic et la
bêche à la main, ce n'était qu'un mineur rompu à son métier; à
cheval, il se transformait en centaure, comme un vrai Comanche;
quand une question de science ou de littérature était soulevée par
John, il répondait en homme qui a lu et réfléchi.
Depuis 1 heure où ils l'avaient rencontré dans la cité du Lac-Salé,
il avait été une énigme pour ses deux associés. Son intelligence,
ses manières étaient si peu en rapport avec sa condition I Mais après
tout il en était de même pour John Dent. Nevins paraissait être
la franchise même, et, s'il disait peu de chose de son passé, nTiésî-
tait jamais cependant à en parler, comme un homme qui n'a rien
à cacher. Un seul point était parfaitement clair, c'est que, comme
associé, il valait son pesant d'or.
Certaine veine bleue qui traversait en zigzag la cassure du frag-
ment de quartz que John Dent avait trouvé sur le flanc de la mon-
tagne avait suffi pour édifier Nevins. Huit jours après, le bruit se
répandit à travers la Roche-Rouge qu'un filon d'argent d'ime ri-
chesse surprenante avait été découvert en avançant dans la vallée.
Ce même soir, John écrivit à Prudence une longue lettre qui ne
parvînt jamais â destination, car trois nuits plus tard les agens de
grand chemin, ayant rattrapé la malle, noyèrent dans un marécage
le sac aux dépêches. Peut-être y avait-il plus de vérité qu'il ne le
supposait lui-même dans le tableau que M. Dent avait fait à sa
pupille des chefs bannocks ahuris par la rhétorique de John. —
Les rêves de fortune de ce dernier se fussent réalisés en quelques
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PRUDENCE PAUTOBT. 927
mois, si malheureusemoit le filon d'argœt n'eût intemmipu soù*
dain ses largesses. Au moment où les trois jennes gens prenaient
l'habitude de se considérer les nns les autres comme des million-
naires, le filon, qui avait alors six pieds de large, commença sans
merci à se rétrécir de jour en jour. Au bout d'une quinzaine, il
n'ayait pas plus d'épaisseur qu'une lame de couteau ; ensuite il
disparut complètement. Après un mois de travail acharné pour en
retrouver la trace, il fallut y renoncer.
^ N'importe, dit Nevins, nous avons fait une bonne prise, gr&ce
à vous. Dent, car c'est\ous qui avez mis le ^igt dessus.
— Mes chances sont les vôtres et celles de Twombly, répondit
simplement John.
C'était une Ixmne prise œ efiet, car, tous frais d'exploitation et de
boçard payés, ils se trouvèrent possesseurs de trente mille dollars
environ. Leur pile était si considérable et M en exagérait l'impor-
tance de telle sorte qu'ils gardaient désormais la tente, chacun à
son tour tandis que travaillaient les deux autres. La présence de
voleurs dans le camp ayant été prouvée, la peur de perdre le fruit .
de leur travail les poursuivait comme un cauchemar. Dent avait
une autre crainte, l'approche de l'hiver; mais sur ce point Nevins
le rassura. Bien que le froid fût rigoureux dans le Montana, ils en
seraient quittes, habitant une vallée bien abritée, pour se résigner à
quelques s^aaines d'inaction.
Leur filon épuisé, ils passèrent à de nouvelles rechwches, et
après quelques tfttonnemens réussirent pour la seconde fois, grâce
à Twombly, qui joua sans y étendre malice le rôle de Christophe
Colomb : il s'agissait d'or, et, bien que cette trouvaille fût moins
fructueuse que la première, elle eut encore de beaux résultats.
C'était un rude travail , mais quel homme ne courrait le risque
d'avoir l'échiné rompue à un tel prix? La saison qu'avait redoutée
John Dent s'écoula propice après tout, le printemps revint eroplh:
la vallée jusqu'au Ix^rd pour ainsi dire de suaves parfums et de
riches couleurs ; puis commença l'interminable été.
Pendant tout ce temps, John s'était défendu d'écrire à Prudence;
c'était son projet de la surprendre en arrivant à l'împroviste un
beau matin, couri)é soUs son trésor; mais le trésor était en attendant
un cruel souci.
a Nous gardons la poussière, constate le journal du jOTue Dent,
nous gardons la poussière dans une botte à chandelles enfouie
au pîéd du piquet de notre tente, et run de nous couche dessus.
Il y a eu déjà deux tentatives de vol. L'autre nuit, Joseph s'est ré-
veillé en sursaut tenant un homme par la jambe. Une botte vide
resta entre ses mains, et une ombre s'élança hors de la tente.
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928 RETUB DES DEUX MONDES.
Nous ayons cherché partoat le lendemain cette autre botte. Les
hommes à deux bottes et ceux qui n'en avaient point ne manquaient
pas, mais l'homme à une seule botte est resté introuvable. Tant
mieux pour lui, car il eût péri sur place. Les plus grands coquins du
camp auraient aidé à son exécution; rien ne les révolte autant qu'un
crime de ce genre, quand ils n'y mit pas trempé, bien entendu I »
Dans la matinée qui suivit cette tentative : — Nous ne pouvons con-
tinuer à cacher la poussière, dit Nevins.
— Qu'en ferons-nous? demanda John. *
— Il y a ici un agent de Tileston et G** qui nous donnera ées
traites sur la dté du Lac-Salé ou des billets de banque moyennant
un escompte usuraire.
Dent et Twombly préféraient les billets de banque.
— Des traites seraient plus sûres, insista Nevins.
— Sui^K)sez cependant que Tileston et G'* fassent faillite?...
— Vous avez raison.
Là-dessus ils se décidèrent pour les billets de banque, et qua-
rantenunq chiffons de papier furent enfermés dans un portdéuille
de cuir qu'ils enterrèrent au milieu de la tente, en ayant soin d'em-
piler leurs selles sur la cachette pour plus de précaution. Il y avait
près d'un an qu'ils étaient dans les mines, et la part de John mon-
tait à quinxe mille dollars. Ge n'était pas la fortune de ses rêves,
mais c'était assez pour lui permettre de demander la mûn de Pru-
dence Palfrey.
Fallaitril persister à tenter la chance? Il posa cette question à
Nevins et à Twombly, qui connaissaient par cœur son histoire d'a-
mour et qui avaient môme vu certaine petite photogr^>hie appcntée
de Rivermouth. Nevins déclara qu'il attendrait de pied ferme; Twom-
bly ne demandait qu'à retourner chez lui. Les deux fils de la Nou-
velle-Angleterre résolurent donc de se joindre à la première cara-
vane considérable qui partirait pour l'est. Les sommes fabuleuses
qu'ils étaient supposés avdr accumulées ridaient jusque-là leur
situation critique. -
La Roche-Rouge ne s'était pas moraEsée avec le temps : elle
bouillonnait connue le chaudron d'une sorcière de passions vio-
lentes et mauvaises. Geux qui fussent demeurés honnêtes, si la
chance les eût favorisés, devenaient des bandits par désespoir; les
travailleurs heureux s'empressaient de secouer au plus vite la pous-
sière d'or de leurs pieds pour traverser les montagnes; il ne restait
que les membres les plus vicieux de l'ancienne population, et la nou-
velle qui affluait était pire que cette dernière. — Si nous avions été
seuls, racontait plus tard Joseph Twombly, décrivant la Roche-
Rouge à cette époque, nous n'aurions pas attendu huit jours les
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PRUDENCE PALFREY. 929
coups de couteau. — Mais la présence de devins exerçait apparem-
ment un effet calmant sur cette turbulente communauté.
Un matin, un peu avant le point du jour, John Dent s' éveilla en
sursaut, tremblant des pieds à la tête. Pourquoi? il l'ignorait. Il
n'avait pas rêvé, son sommeil n'avait été interrompu par aucun
bruit. Il regarda autour de lui; tous les objets se détachaient net-
tement dans le crépuscule. Twombly ronflait sous ses couvertures,
mais Nevins, dont c'était le tour de veille, ne se trouvait point sous
la tente. Ce fait troubla John étrangement. Sans perdre une minute,
il se traîna jusqu'au lieu où était caché l'argent; la terre avait été
fraîchement remuée, le portefeuille n'y était plus!
Outre le portefeuille, l'une des trois selles manquait, celle de Ne-
vins. Le vol se révélait de lui-même. Aux cris des deux jeunes gens
accourut une foule de mineurs. — Nous sommes volés par notre
pwtenaire, cria Twombly, saisissant résolument sa propre selle et
courant au carrai (1) prendre son cheval.
John, étendu sur le sol, enfonçait encore ses ongles dans la terre
qui avait enfermé son trésor. Deux anciens le remirent sur ses
pieds avec un mélange de rudesse et de compassion.
— Tenez-vous à savoir ce que c'était que votre camarade? —
demanda l'un d'eux, grand gaillard décharné, brûlé au soleil, et
dont les hautes guêtres en peau de daim éraillée étaient retenues
par une ceinture d'où pendait l'inévitable bome-knife avec un re-
volver. Dent fixa sur lui un regard stupide, et reconnut vaguement
l'un des deux mineurs qui avaient disputé le placer à Nevins le jour
de leur arrivée.
— Je savais qu'il lèverait le pied avec la pile un jour ou l'autre,
mais je ne vous le disais pas par prudence; vous pouviez être des
gens de même espèce. J'ai connu cet homme dans le comté de Tuo-
lumne, c'est le diable. Je n'ai peur que de lui au monde; oui, j'ai
peur de lui, et cela m'est égal qu'on le sache. J'aimerais mieux
rencontrer une troupe d'Indiens armés dans un ravin que d'avoir
des discussions avec ce gaillard-là 1 II prétendait s'appeler Dick
King, ce qui fait que je n'en crois rien; mais en 1856, dans le comté
de Tuolumne, on l'appelait Dick Sang-Froid.
Plusieurs oreilles se dressèrent à ce sobriquet bien connu sur la
rampe du Pacifique. Johi^ Dent avait eu le temps de recouvrer ses
sens. — Y a-t-il ici des gars de bonne volonté? s'écria-t-il , nous
ramènerons le voleur.
Une douzaine de volontaires s'offrirent spontanément, et une
demi-heure après vingt hommes armés sortaient au galop du cafion
(1) Parc à bestianx.
TOMB ni. — 1874. 59
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PiO REYUM EU DEUX MONDES.
de U Roche-'Rouge. Ifo reviMemt atr coudier du soleil tftw de& di»
vaux surmenés, sans atoir trouvé la pisfe de Nevhas ni deTifooMy.
Ce dernier ne reparût que le leridemain , pour tomber loordewtot
de cheîvaï à la porte de la tente. Il avait une baHe dans k jambe;
cfaeïgu'un atait tïré stir hii du chdparral (1), près de Big-'HoU*
Ranch (2). Ce n'était pas Nevms, car on ne lui connaîsesait poiot de
fusil, c'était peut-être mi de ses affîdés.
Telle fut la fin d'une année de lutte, de patience, de tfttftàX hé-
roïque. Alors John Dent écrivit à Prudence cette lettre qm racottiaii
son histoire, non pas comme je l'ai transcarite, avec suite et «vec
calme, pour la rendre plui^ intelligible, mai» en traits de feu inondés
de larmes; puis, quelques semaines après, arriva clopin^opant Jo-
seph Twomblf tout seul. Il n'existait plus d'Eldorado pour lui;
pauvre garçon, il était estropié à tout jamais, sans quoi îl n'eût pa
se résoudre à quitter son camarade. Où était i^ksa maintenant? Q
l'ignorait; en Californie, pensait-il, à la recherche de Nevins.
Ce fut aussi pour Prudence la fin de tout; elle enferma ses rdves
avec la lettre dans le tiroir de son pupitre, et près d'une année
s'écoula avant qu'elle pût relire ces pages funestes sans une mor-
telle angoisse. A la fin d'une seconde année, quand elle d^lia le
papier, tous les mots lui parurent avoir un aspect étrange, effacé,
comme s'ils eussent été tracés par quelqu'un qai fût mort depuis
longtemps. Qu'elle était loin en effet, la matinée où elle les avait
lus pour la première fois! Ses larmes ne coulaient plus sur c^te
feuille flétrie, qu'elle tenait pensive. Il y avait près de trois ans
que John avait quitté Rivermouth, et on n'avait plus entendu parler
de lui. Le silence du tombeau se faisait peu à peu autour de son
nom. La vie accoutumée avait repris à Willowbrook, M. Dent s*était
débarrassé à tout jamais du cadavre qu'il avait eu uint de peine &
dissimuler d*abord, et sa pupille avait passé du printemps à l'élé
naissant de la vie. C'est sur ces entrefaites que j'ai commencé mon
récit. Telle était la situation des principaux personnages quand
Prudence se présenta au presbytère, où le pasteur Hawkins venait
de recevoir son congé par la bouche des deux doyens.
Ta. Bailet AtDtica*
(La (i«ffitér« petrti» os prockam %^.)
(1) Sorte de maquis.
(2) La fonne du Grand-Trou.
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CHROWiQUE DE LA QUINZAINE
14 jùinl8T4.
m
Quand on est sorti de i'ordre, le progrès est d'y rentrer : un homme
illustre .parlait ainsi il y à quarante ans, et c'est assurément aujourd'hui
encore, aujourd'hui plus que jamais, le premier, le plus vrai, le plus
pressaot progrès dont puissent se. préoccuper tous ceux qui sont dévoués
à leur pays. L'ordre pour le moment, c'est de savoir ce qu'on veut, de
connaître son chemin, d'joflrir aux esprits, aux intérêts, aux volontés
mobiles, un point de ralliement, une politique de sincérité et de ré-
soIutioQ.
Sait-oD bien ce qu'on veut à l'heure où nous sommes? Connait-son le
chemin où Ton marche et où l'on conduit la France? Degpuis quelque
temps, en vérité, on dirait que tout est livré à l'aventure entre Paris et
Versailles, qu'il y a dans nos affaires un inexprimable mélange d'incerti-
tude, d'impatience, de découragement et dedépûd, dont le dernier mot est
l'impuissance devant un avenir qu'on interroge avec un fatalisme morose,
qu'on craint et qu'on ne sait comment conjurer. Ainsi vont les choses, et
.comme il arrive toujours, les partis extrêmes, qui pour eux savent ce
qu'ils veulent, qui sont aux aguets, profitent de la circonstance, les
scènes tumultueuses surviennent bientôt, entretenues , aggravées ou
propagées par toutes les violences de polémique et par tous les récits
de fantaisie. Pourquoi s'étonner de ce qui n'est que la conséquence de
tout ce qui se passe, de tout ce que nous voyons depuis des mois qui
liniasejit par former des années? Rien de plus tristement logique en
effet. On perd des forces et des momens précieux à rêver des combi-
naisons irréalisables, à faire de la politique avec des répugnances et
des équivoques, à suivre des négociations qui n'aboutissent jamais; on
épuise tous les artifices, les subtilités et les nuances de langage, au
risque délaisser croire à un pays qu'on n'a rien à lui offrir, que tout ce
qu'il peut espérer de mieux se réduit à un provisoire précaire et indé-
0ni. Pendant ce temps, les esprits désorientés se fatiguent et s'aigris-
sent, les intérêts s'alarment et ta resserrent, le travail s'alangpt^l^jU&OOQle
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932 REVUE DES DEUX MONDES.
de sécurité et de confiance. Le spectacle de tant d'efforts inutiles rend le
courage et Fespérance aux audacieux qui cherchent la fortune de leur
cause dans les inquiétudes publiques , et voilà un beau jour la ville re-
muée, agitée, parce que bonapartistes et radicaux en viennent aux gros
mots, aux injures, devant les partis modérés muets ou impuissans.
Les querelles passent du parlement dans la rue et les violences de
discussion vont aboutir aux tumultes de la gare Saint-Lazare, à ces mê-
lées bruyantes , à ces manifestations contraires , qui ont accompagné
•pendant quelques jours les députés partant pour Versailles. Ces scènes,
si tristes qu'elles soient, si pénibles qu'elles aient été par quelques-uns
des incidens qui se 3ont produits, ces scènes n'ont point sans doute par
elles-mêmes une gravité exceptionnelle, en ce sens qu'elles ne répon-
dent pas à un^QQOuvement profond de l'opinion, qu'elles restent l'ex-
pression d'une turbulence assez factice et assez restreinte. Elles sont du
moins un élément d'une situation plus générale; elles laissent voir le
progrès qu'on a laissé faire à une cause qu'un vote unanime frappait il
y a trois ans, et qui se croit aujourd'hui assez purgée de ses condamna-
tions pour encombrer la presse, la rue, le scrutin, le parlement, la po-
litique tout entière de ses revendications et de ses prétentions. Elles
montrent particulièrement à l'assemblée ce qui arrive lorsque ceux qui
sont chargés de réorganiser, de reconstituer un pays, ne font pas tout
ce que ce pays a le droit de leur demander, d'attendre de leur dévoû^
ment. Ce sont alors les partis violens, ceux qu'on croyait perdus, qui
retrouvent la parole, qui s'offrent encore une fois comme des sauveurs,
— et Dieu sait pourtant ce qu'ils ont sauvé, dans quel état ils ont laissé
la France I
Ce qu'il y a de certain, c'est que la situation, telle qu'elle apparaît
aujourd'hui dans sou ensemble, est évidemment le résultat d'un certain
nombre de fautes où tout le monde a un peu sa part, des divisions im-
placables de toutes les opinions parlementaires, de l'acharnement des
partis libéraux et conservateurs à se neutraliser, à se disputer un pou-
voir qu'ils ne savent ou ne peuvent pas même exercer, si bien que, par
degrés, on en est arrivé à ceci. Le gouvernement du maréchal de Mac-
Mahon a été créé pour sept ans, on lui a promis des institutions oiiga-
niques, et aujourd'hui il est visible que beaucoup de ceux-là mêmes qni
ont nommé le maréchal lui refusent les lois constitutionnelles qu'il de-
mande, sans lesquelles son pouvoir n'est plus qu'une délégation sans
indépendance et sans force, ou une dictature. Le cabinet de M. le duc
de Broglie a été renversé le 16 mai, il est tombé justement pour avoir
voulu proposer ces lois constitutionnelles qu'on a promises à M. le pré-
sident de la république, et qu'une partie de la droite lui refuse main-
tenant. Comment le cabinet de M. le duc de Broglie a-t-il été remplacé?
Après bien des essais, après huit jours de négociations, un nouveaa
ministère s'est formé. Il a vécu jusqu'ici, cej§iip|§^r^iiY^t i^icore, et
REVUE. — CHRONIQUE. 9^3
môme ii vient de subir l'épreuve d'un vote de confiance qui lui a donné
50 voix de majorité; mais il ne peut se faire illusion, ii sait parfaite-
ment qu'il ne se soutient qu'en évitant de se compromettre dans cer-
taines questions, ou bien, s'il a comme bier une majorité en apparence
considérable, c'est qu'il pouvait y avoir au bout d'une crise ministérielle
une crise plus grave de gouvernement, c'est qu'il y avait aussi des rai-
sons d'ordre public toujours délicates. Le ministère, dont l'orateur,
M. de Fourtou, a su profiter habilement de la circonstance, le ministère
est le dernier à ignorer que pendant quelques heures son existence n'a
tenu qu'à un fil, ou, si l'on veut, à quelques mots de plus ou de moins
dans un ordre du jour, qu'il a eu pour lui au scrutin des vobc qu'il de-
vait avoir contre lui, et que c'est tout simplement peut-être une affaire
remise. L'assemblée,' quant à elle, reste assurément la dépositaire de
la souveraineté nationale, de la puissance constituante. Oui, certes, elle
a le dépôt de la souveraineté, à la condition de ne pouvoir en user, de
ne savoir que faire, et en définitive, c'est une condition fausse pour tout
le monde, pour l'assemblée comme pour tout ministère, comme pour le
chef de l'état lui-môme.
C'est une situation où l'art des plus habiles consiste à vivre au jour
le jour en sacrifiant les intérêts les plus élevés à des combinaisons du
moment, en couvrant chaque nouveau conflit d'une équivoque nou-
velle, en subordonnant l'action publique aux prétentions particulières.
Malheureusement, à jouer ce jeu-là depuis un an, on n'a pas vu qu'on
créait justement un péril auquel on ne croyait peut-être pas, qui s'est
trouvé néanmoins assez sérieux pour réveiller des inquiétudes, sans
parler des irritations. On a donné une importance factice au bona-
partisme, qui n'aurait pu certainement par lui-môme abuser un pays sur
lequel il venait d'attirer la ruine et le démembrement, mais qui, plus
que tout autre parti, avait intérêt à déplacer les responsabilités, qui
ne pouvait que profiter des ménagemens, des concessions, des fautes
ou des faiblesses de nature à compromettre l'autorité et le prestige du
régime parlementaire. Lorsqu'on a renversé M. Thiers avec l'aide des
voix bonapartistes, qui donc, si ce n'est l'empire , pouvait tirer avan-
tage d'une alliance dont il a bien fallu payer le prix, ne fût-ce qu'en
réprimant l'amertume des souvenirs et en se condamnant à ne rappeler
que le moins possible le vote de déchéance? Lorsqu'on ne cesse de dé-
crier la république , de la représenter comme un régime impossible ,
meurtrier, incendiaire, lorsqu'on parle ainsi au camp royaliste, même
après avoir perdu la chance de rétablir la monarchie, de qui fait-on les
affaires, si ce n'est de l'empire? Lorsqu'on ne trouve rien de mieux que
de réhabiliter le bonapartisme dans ses procédés, dans ses moyens de
gouvernement, est-ce qu'on ne risque pas de donner au pays la tenta-
tion de se souvenir des prospérités matérielles d'un temps dont on va
soi-même recueillir les traditions les plus suspectes, les plus compro- p
93& RCyUE DES DEUX MONDSS.
mettantes? Et voilà cependant ce qui a été fait souvent par nne crrwir
sîngnlîère, qaî a en ses conséquences, <hmt les partisans^ régime déchu
n'ont pas manqué d^buser. '
ITélection de la Nièvre, qui a été le point de départ des dermers m-
cîdens, n*a point créé cette situation; elle fa révélée en mettant en
quelque sorte aux prises TimpériaTisme renaissant et les défiances pro-
fondes, passionnées, quTÎ réveille. L'an dernier, l'élecfion de Paris était
le coup le plus meurtrier que le radicalisnae p*t se porter à lui-môme;
il ne s'en est pas relevé. Cette année, Félection de la Nièvre pourrait être
tout aussi bien le point d'arrêt dans cette recrudescence artificîelte du
bonapartisme. L'essentiel est de ne pas se méprendre sur les moyens
de rendre vaines ces agitations pins bruyantes aj)rès tout que décisives,
de ne pas se laisser aller à des violences de représailles, à des actes
mal calculés, à des préoccupations fixes qui ne serviraient à rien, si ce
n'est à se donner Tair de voir partout le fantôme redouté. Est-ce qu'on
croit combattre Fempire d'une manière bien efficace par la brcrtalité du
langage, par l'excès des déclamations ou par des attaques qui pour-
raient être considérées quelquefois comme peu sérieuses? Qu'on cherche
à dévoiler les manœuvres, les séductions, les captations clandestines de
la propagande bonapartiste, soit : à la guerre ouverle, on peut répondre
par la guerre, les menées occultes et illégales relèvent de la justice, dont
on a le droit d'éveiller la vîgilancei maïs franchement suffit-îl de trou-
ver au fond d'un vïragon de chemin de fer un papier assez bizarre, avec
rinscription d'im comité de Tappel au peuple, pour mettre en mouve-
ment une assemblée souveraine, pour adresser au gouvernement des
mterpellatîons solennelles sur une pièce dont on oe peut garantir l'an-
tbenticrté, sur un comité dont f existence reste douteuse? Des comités,
des circulaires occultes, eh! qu^en ont-ils besoin, les bonapartistes? Ib
en disent assez tout haut et sans se gêner pour ne pas se donner la
peine de distribuer des papiers secrets à propos de l'élection de la Nièvre
ou de toute autre élection. 11 faut une enquête, on fera une enquête, le
gouvernement s'y est engagé; mais ne voit-on pas que, si la justice ne
découvrait rien ou si elle découvrait par hasard qu'il y a là qu^ue
mystification, on s'exposerait tout simplement à servir la cause qu'on
prétend combattre? Et voilà cependant l'interpellation, f incident qui a
été l'occasion de cette scène où M. Gambetta s'est laissé emporter à une
de CCS violences de parole qui déconsidéreraient les débats parlemen-
taires, si elles pouvaient entrer dans les habitudes d'une assemblée.
M. Buflfet a été obligé de déployer son autorité de président pour ré-
primer M. Gambetta, qui n'a fait qu'aggraver son tort d'une violence
nouvelle, et la scène de Versailles, retentissant à Paris, est devenue i
son tour l'occasion de ces tumultes de la gare Stînt-Lazare, ou il a falki
employer la police, même la force miHtaire, pour empêcher bonapar-
tistes et radicaux d'en venir aux mains, où des députés eux-naémes ont^
BK,TQR, — GHROKIQUE. 936
4tâ quelfUA p^u, bauseulés dans la bagarre» Peu de y>ivra auparavant^ à
pffopoa d^ U to éleotoffak» M. Gambetta proo^oû^t ua di6couT& spirituel^
SQAséi, modéré» fiû prouvait ce. qu'il pourrait être aisément^ s'il voulait
r^er lui^«»éiw; puis, le voUk tout à« coup se guindant et lançant une
<to oe^ paroles qui oe disent rien et ae prouveot riea, qui déchaînent les
t^mpête6. sans profit et sws gjwre- M. Gambetta s'est mépris, il n'a fait
quJexDhari:9^sei;ceu^ qui jugent l'empire, aussi sévèrem^ni^ que lui, sans
se biss^l: aller h dot vulgaires, brutalités.» et. il n'a eu d'autre succès que
d^ofirir au bo^napartidcue une oeeasioo de se^ relever sous TaiguiUon de
l'iosuUe, 4e réponde am provocatiMS par des provocations, et de faire
dubruiL
IL y a pas uftaJheur des BMMaaens où l'on perd un peu l'éipiilibre et
où deâ hommes* beauceuf» plus modérés que L'andea dictateur de Bor-
deaux ne mesurent pas euxHatiêmes tout ce qp'ils font. Que M. Gam-
betta aii^ eu le tort de i^endre l'initiative d'une brutalité d& parole qui
est devenue, le signal d'uD véritable déchaînement de fuceur contre lui.
et même, de coupables violences, oe a'est point douteux. La tentativer
parlementaire qui vient d'être, faite ces jours derniers pour provoquer
éà la part de rassemblée ua vote contre Le bonapartisme et au besoia
ceatre le miniâtèrev soup^naéde moB,trer trop peu d'énergie contre les
menées impérialistes, cette teiUativie était-elle beaucoup mieux calcur
lée? Âssurémeal eea scènes tuflQultaeuse& de la gare Saint-Lazare,, où.
un député s'est trouvé on instant arrêté, ces. scènes ont dû émouvoir
l'assemblée, et elles révèlent les ardeurs d'iin parti sur lequel on a jus-
teHient les yeux», qu'on avait le droit de. signaler à la vigilance du gour
vernemeot. Soit; mais y antr-on bien réflécbi? En réalité,, rien n'était
plus délicat que ce qu'on se proposait de faire. Essayer, sous une forma
ou sous l'autre, direetememt^a indirectement, de raviver le vote de dé-
chéance de l'empire, a'étaitr-ce pas^ avoir l'air de dire qjue ce vote avait
été insuffisant, q^'il fallait le renouveler? Si le vote de 1871 a été ia-
soffîsaAtv pourquoi celui d'aujourd'hui serait-il plus efficace? La ques-
tion resterait donc toujours ouverte? Dans tous les cas, si Ton voulait
courir la chance d'un nouveau scrutin, il fallait avant tout s'arranger
pour avoir sinon l'unanimité de 1871, da moins une majorité acca-
blante, décisive. Oa l'a évidenuEneat essayé avant da se présenter dor-
vant l'assemblée. IL y a eu> des négociations entre les chefs des divers
partis de la droite et de la gauche, et un instant c'est liL de Goulard
qpii a paru êtr« chargé de prendre,, au. nom de tous, l'initiative de Tin-
lerpellatioa adressée au gpuvememeat..
Comment cet accord a-t^il été rompu aa dernier moment? Âb.i c'esl
tûiqours la même difficulté.. Oa a uni par ne pli^ s'entendre, à ce qu'il
payait,, sur une rédactioa, sur la portée d'uaa manifestation que les
uns voulaient restreindre à l'impérialisme, que les autres voulaient
étendra aux bonapartistas et aux radicaux. Une partie de la droite ei
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936 REVUE DES DEUX MONDES.
même du centre droit n'a pas voulu s'associer à une démonstration qui,
en frappant le bonapartisme, aurait paru couvrir les provocations de
M. Gambetta, le radicalisme. M. de Goulard, M. le duc d'Audifiret, n'au-
raient pas été suivis, s'ils s'étaieift engagés, et en fin de compte l'in-
terpellation est restée l'acte exclusif des gaucbes réunies. Puisqu'il en
était ainsi , qu'on nous permette de le dire, mieux valait s'abstepir. Il
devenait dès lors évident qu'un échec était inévitable, qu'on se jetait
dans une échauiïourée parlementaire sans issue. A quoi bon risquer
une aventure où il y avait d'avance scission entre les forces dont l'al-
liance pouvait seule assurer le succès et l'autorité d'une démonstration
semblable? Malgré tout, on a voulu aller jusqu'au bout, comme pour
donner satisfaction à une certaine impatience publique. La question
n'a pas été trop bien présentée, il faut l'avouer, l'interpellation a été
assez faibjement soutenue. Tout s'est trouvé passablement brouillé,
confondu dans des développemens et des digressions qui ne dénotaient
peut-être que l'embarras de tout le monde. Bref, la bataille a été obs-
cure, pénible, écourtée, et au lieu d'arriver à une manifestation attei--
gnant le bonapartisme, forçant le gouvernement à prendre une attitude
plus résolument énergique, on a eu cette majorité de 50 voix venant au
secours du ministère, qui a été assez habile pour répondre à la pensée
secrète d'une partie considérable de l'assemblée en se posant en dé-
fenseur de la paix publique contre tous ceux qui pourraient la menacer.
C'était une affaire positivement mal engagée, d'autant plus mal engagée
que beaucoup d'esprits sincères, sérieux, ont pu se laisser toucher par
cette considération qu'abandonner le ministère en ce moment, c'était
avoir l'air de désarmer la force publique devant une effervescence de
rue, c'était désavouer des répressions do police nécessaires, après tout
assez modérées, qu'on incriminait un peu légèrement. Cétait un tort
de plus de n'avoir pas prévu ces scrupules, et c'est ainsi que tout a fini
par un vote qui n'absout nullement le bonapartisme, mais qui lui laisse
une apparence de succès, en ce sens que le coup dont il était menacé
lui est épargné par la gaucherie d'une tentative précipitée et médiocre-
ment combinée.
Non, ce n'est ni par des violences de langage, ni par des actes im-
provisés ou décousus, ni par des divisions obstinées qu'on peut réduire
le bonapartisme à la modestie en lui enlevant des chances qu'il s'exa-
gère à lui-même par calcul, qu'on peut s'exagérer aussi dans un autre
sens par un mouvement fort légitime, qui restent toujours néanmoins
un sujet de trouble. A quoi tient cette dernière force agitatrice de
l'empire? Elle s'explique tout simplement par l'incertitude où est re-
tenu le pays, par la crainte des violences révolutionnaires, par la sté-
rilité de tous les efforts pour replacer la France dans les conditions
d'un régime régulier, par les souffrances matérielles qui sont la suite
de tous ces faits. L'empire ne peut être une menace que parce qu'en
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REVUE. — CHRONIQUE. 937
prolongeant un provisoire indéfini on laisse vide une place qu'il a occu-
pée et où rien de définitif ne s'est établi jusqu'ici. Le seul et vrai moyen
de le combattre sérieusement, efficacement, c'est de le remplacer, c'est
de lui opposer des institutions véritables, un gouvernement organisé,
constitué, de telle sorte que le pays ne soit point réduit chaque matin
à se demander s'il a quelques jours de paix assurés, si le provisoire
auquel on le soumet ne va pas disparaître d'un coup de vent, dans une
crise nouée peut-être par l'impuissance, précipitée par un accident im-
prévu. Voilà la question : la solution n'est pas dans des expédiens, dans
des procédés d'empirisme ministériel, elle est dans une politique arrê-
tée, précise, de réparation et de construction, et ici c'est l'œuvre né-
cessaire, impérieuse, des opinions modérées qui commence. Que les
chevaliers de la légitimité de droit divin s'opposent à tout, attendant
toujours le miracle qui doit leur rendre la royauté de leurs rêves, que
les fanatiques du radicalisme refusent à l'assemblée le droit de consti-
tuer, que les bonapartistes eux-mêmes veuillent se réserver les chances
de rinconnu par un cabalistique appel au peuple, rien de plus simple,
les uns et les autres sont dans leur rôle ; mais les opinions modérées
n'en sont pas là, et les circonstances leur font plus que jamais aujour-
d'hui un devoir commun de s'entendre, de concerter leur action pour
en finir avec toutes les incertitudes, pour assurer à la France une cer-
taine paix, une certaine sécurité, dans des conditions qui sont pour ainsi
dire indiquées par la nature des choses, par les préliminaires d'organi-
sation adoptés jusqu'ici. C'est là ce que le centre droit et le centre
gauche ont récemment essayé de faire en serrant la question de plus
près, en résumant leurs idées dans des programmes entre lesquels il
ne s'agit plus que de trouver le trait d'union.
Cette alliance du centre droit et du centre gauche, qui doit être une
sorte d'aimant pour d'autres fractions modérées de la droite et de la
gauche, le noyau d'une majorité nouvelle, cette alliance est certaine-
ment aussi naturelle que profitable pour tout le monde; mais il est bien
clair que, lorsqu'on veut se rapprocher, lorsqu'on sent la nécessité d'une
patriotique alliance, il ne faut pas commencer par réveiller les dissi-
dences, les ombrages, les antagonismes de caractère et de situation, les
incompatibilités d'humeur, tout ce qui divise parfois encore plus que la
politique les partis et les hommes. Lorsqu'on veut traiter, c'est qu'on
est disposé à se faire des concessions mutuelles pour entreprendre en-
semble un œuvre sérieuse. Les hommes distingués ou éminens du
centre droit et du centre gauche ont assez d'esprit pour comprendre
qu'il y a une petite comédie qui n'est plus guère de circonstance. Il ne
servirait à rien de jouer aux propos interrompus, de se regarder avec
défiance et de se reposer sur ce travail herculéen d'un programme pla-
tonique. — Vous le voyez, dit-on au camp du centre droit, nous avons
fait toutes les concessions possibles, c'est le centre gauche qui ne veut
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986 ItSTUE dÈ6 tt\A MIONÔÈS.
pas, (pli fait dea tat^ônêi il est rivé au hldicalisirié, qài lé â6mine fet
dont il ne peut se détacibek*. Qu'il comrfience par rompre avec là gauche,
puis nous verrons, nous ne pouvons pas être dani la compagnie des ra-
dicaux! — Vous ne pouvez le nier, dit-on d'un autre côté au camp da
centre gauche, nous sommes prêts à tout, noue aièceptôns toutes les coiir^
ditions de (a république la plus consehratrice. d'est lé centré droit iftâ
se refuse à tout, qui ne peut se décider à ^e séparer de ses àmîs de
la droite monarchique et légitimiste. Que lé éentre droit commence paf
rompre avec îa droite et par venîr â nous, tout s'arrangera f — Voîlâ
toute la question. Le centre droit ira-t-il au centre gauche? le centre
gauche ira-t-il au centre droit? On peut tourner longtemps ainsi et pro-^
longer'ce dialogue plus piquant ^eiit-ôtre que décisif. Lé moment est
venu pour lès chefs de parti de sortir dé ce ciercle et dé s'aboirder se-*
rieusement, fraiichement, saùs autune arrière-pensée.
Au fond, quels sont donc les points de dissidence entre lè centre
droit et le centre gauche, et même, on pourrait lé dire, entre beaucoup
d'hommes modérés de la droite et de là gauche? Pour lès uns et pour
les autres, il y a'uti certain nombre de faits également éWdensi La mo-
narchie traditionnelle' ne peut être rétablie, on né veut rf rétablir Tem-'
pire ni le laisser revenir' par effraction; la république existé, M. le ma-
réchal dé Mac-Màhon a été nommé président pour une durée définie'
par une loi iinanitneràént acceptée aujourd'hui, et enfin, dernier fait quî^
n^est pas moins clair que tous les autres, on ne peut pas laisser la
France dans un provisoire sans terme et sans gaf'antiôs. Est-ce vrai?
est-ce que les esprits niodérés et un peu prévoyans de la droite ou de la
Çiauche ont un doute sur ces points essentiels? Dès lors quelle dîflSculté
peut-il y avoir à s'entendre pour imprimer à Tétat actuel le sceau d'une
fixité nécessaire par des lois constitutionnelles auxquelles Valliance de
toutes les opinions modérées donnerait naturellement un caractère con-
servateur? Maintenant faut-il se borner, comme le veut le centre droit,
à stipuler pour une république limitée à la durée des pouvoirs de M. le
maréchial de Mac-Mahon? faut-il au contraire, comme le propose le
centre gauche, organiser simplement la république en réservant le droit
de révision qui pourra s''exercer à l'expiration des pouvoirs du maré-
chal? Franchement on nous permettra de trouver qu'on met bien de
Tesprit et bien de la fantaiMe dans des choses fort sérieuses. La
république durera ou disparaîtra dans sept ans, selon qu'elle aura
donné à la France un bon ou un mauvais gouvernement, la paix et
Tordre ou le trouble : voilà tout. L'essentiel pour le moment est que le
centre droit et le centre gauche se mettent à l'œuvre, et donnent un
corps à une alliance qui peut être la meilleure garantie d'une organisa-
tion constitutionnelle protectrice et efficace. On n'aura pas une majorité
suffisante, répètent tous ceux qui ne veulent s'engager qu'à coup sûr.
Il est certea fort probable qu'on ïi'àura pas Fappui des légitimistes
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BE¥1IE« — CHBOKIQUE. ftSft
de rextrême droite, dea bCHiapartistes, des radicaux. Toutes les autres
opinions y regarderont à deux fois lorsque des hommes comme M. Du-
feure, M. d'Audiffrel, M- Decazes, RL de Goulard, M. Buffet, M. Ca-
simir Perier, viendront proposer une politique sérieuse pouvant as-
surer à notre malheureuse patrie quelques années de paix. U y a
une raison supérieure et décisive pour que l^assemblée ou du moins la
grande partie sensée de l'assemblée se rallie à une tentative sem-
blable, c'est que, si elle se refusait à tout, elle se réveillerait aussitôt
en face d'une dissolution inévitable, attestant devant le pays l'impuis-
sance des modérés et laissant la France livrée à la violence des partis
extrêmes, qui étaient tout prêts à s'entre-déchirer ces jours derniers.
Cette perspective redoutable, qui vient de se révéler tout à coup, c'est
la meilleure raison d'être d'une entreprise de préservation, et c'est
aussi ce qui peut en assuré le succès dans une assemblée française.
Qu'en est^il donc de ces bruits étranges répandus un instant sur la
mission de M. le comte Hatzfeld à Madrid, sur la résurrection d'une
candidature prussienne pour une monarchie qui n'est pas encore res-
taurée au-delà des Pyrénées? Il y a un fait certain, l'envoyé de M. de
Bismarck est à Madrid, et il est probable qu'il n'est pas allé en Espagne
pour se d(Hmer l'agrément d'une excursion de touriste ou pour être en
mesure de raconter au chancelier de l'empire allemand le drame pitto-
resque des insurrections et des révolutions espagnoles. M. de Hatzfeld
paraît avoir eu avec les membres du gouvernement des entrevues dont
le secret n'a point été divulgué. L'incident ne laisse pas d'être enve-
loppé de quelque mystère. Dans tous les cas> que l'envoyé de M. de Bi^
marck portât dans sa valise de voyage une candidature prussienne ou
quelque projet d'alliance, les ministres espagnols seraient assez embar-
rassés pour accueillir ces ouvertures, et ils seraient plus embarrassés
encore pour les avouer devant leur pays. Ce ne serait pas pour eux un
moyen de se populariser. Le bruit qui a couru a suffi, dit-on, pour pro*
duire un assez mauvais effet dans l'armée, parmi les soldats comme
parmi les che£s militaires. Si la royauté doit être rétablie dans un temps
plus ou moins prochain au-delà des Pyrénées, ce ne sera pas, selon toute
apparence, au proût d'un prince allemand. Le prétendant carliste ne de-
manderait pas mieux que de voir le gouvernement de Madrid se lancer
dans cette campagne d'une candidature étrangère, et la preuve qu'il en
espère quelque avantage, c'est qu'il est le premier à propager ces
rumeurs dont la mission de M. de Hatzfeld a été le point de départ.
Ce serait pour lui la dernière chance d'intéresser le sentiment natio-
nal et de rétablir un peu ses affaires, qui décidément sont en déclin.
Ce n'est pas que les bandes carlistes soient vaincues ou dispersées.
£Ues occupent et ravagent toujours ces malheureuses provinces du uc^if
où il est à difficile de les atteindre. On a là l'édifiant spectacle d'un
prétendant plein de doucair qai bofiobarde de son mieux les villes de
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OAO REVUE DES DEUX MONDES.
son (( royaume, » Hernani après Bilbao, sans doute pour mieux les ral-
lier à sa cause. Il s'escrime avec le peu d'artillerie qu'il a contre ses
sujets, qui ont Taudace de lui fermer leurs portes et de se défendre. 11
est bien clair cependant que, depuis la levée du siège de Bilbao, l'in-
surrection carliste commence à se sentir menacée; elle n'a plus ni la
même consistance ni la môme hardiesse. D'un côté, le prinèe Alphonse,
le frère de don Carlos, qui tient la campagne en Catalogne et qui s'était
chargé de pousser une pointe au-delà de l'Èbre en compagnie de sa
jeune femme, dona Blanca, qui est une guerrière intrépide, le prince
Alphonse vient d'essuyer une assez rude défaite vers Gandesa. Il est
probable que le jeune prince, arrêté dans sa marche, ne reprendra pas
de sitôt le cours de ses victoires au-delà de l'Èbre. Il a bien assez de se
défendre en Catalogne sans tenter des entreprises aventureuses qui l'ex-
poseraient peut-être à être pris dans une embuscade. D'un autre côté,
les bandes carlistes qui sont dans les provinces basques et en Navarre,
dont le vieux général Elio parait avoir laissé le commandement à Dor-
regaray, ces bandes ne laissent pas de se sentir menacées jusque dans
leurs impénétrables retraites par la stratégie assez mystérieuse du gé-
néral CcHicha, désormais chargé de poursuivre cette guerre jusqu'au
bout. L*armée du nord se hâte lentement, il est vrai; depuis un mois,
elle a fait plus de marches et de contre-marches que livré de batailles.
Concha avait besoin de renforts et d'argent avant de rentrer en cam-
pagne. Il a d'ailleurs changé maintenant le théâtre de ses opérations; il
n'est plus du côté de Bilbao, il était récemment à Miranda, à Logrono,
sur l'Èbre, et il semble vouloir pénétrer en Navarre, attaquer l'insur-
rection dans une de ses citadelles, à Estella. Les carlistes ont, dit-on,
25,000 hommes avec lesquels ils espèrent tenir tête à l'armée régulière;
seulement ils ont bien des points à garder pour ne pas s'exposer à
être enveloppés; ils ont affaire à un soldat qui sait son métier, qui a
maintenant de bonnes troupes, et il y aurait une circonstance qui pour-
rait être bien plus menaçante pour les carlistes que toute la stratégie
de Concha : ce serait si les Basques, lassés de la guerre, découragés par
l'échec de Bilbao, se mettaient, comme on le dit, à déserter le camp du
prétendant et à se prononcer pour la paix. La campagne poursuivie par
le général Concha peut avoir pour résultat de hâter ce mouvement d'o-
pinion dans le pays basque, et le sort de l'insurrection tient peut-être
aujourd'hui à un combat un peu décisif livré par l'armée régulière au
gros des forces carlistes. La paix suivrait bientôt sans doute, le préten-
dant n'aurait plus qu'à se retirer en fugitif de ces malheureuses pro-
vinces qu'il livre depuis deux ans à toutes les désolations de la guerre,
qu'il gouverne avec des chefs comme ce général qui tout récemment»
toujours dans l'intérêt de la religion, condamnait tout individu con-
vaincu de blasphème à .avoir la langue percée. Ce sont là les procédés
du gouvernement que don Carlos promet à l'Espagne, si elle veut bien
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REVUE. — CHRONIQUE. 941
se convertir à la restauration absolutiste! Avec ce drapeau, le prétendant
est plus près de regagner la frontière française que d'atteindre Madrid,
et un coup de vigueur de Concha peut en finir avec l'insurrection.
Ce sera beaucoup, ce ne sera pas tout encore, il est vrai, puisque
l'Espagne aura toujours à décider ce qu'elle veut faire d'elle-même, quel
gouvernement elle veut se donner, et au fond c'est là l'éternelle ques-
tion qui s'agite à Madrid, qui divise les partis, le ministère lui-même.
Républicains, radicaux, alphonsistes, ne cessent de se démener autour
du général Serrano, qui a certes assez de pouvoir pour les dominer tous,
s'il le veut, mais qui leur laisse assez de liberté pour se déchirer, à la
condition pourtant de ne pas parler trop haut et de ne pas trop troubler
le gouvernement. L'essentiel est qu'il y a depuis six mois un évident pro-
grès dans la situation de la Péninsule, progrès déjà préparé par M. Cas-
telar, réalisé par le général Serrano. En fin de compte, l'Espagne est
arrivée pour ainsi dire à se ressaisir elle-même, à se dégager de l'af-
freux chaos ou elle était tombée un instant, et après avoir dompté tous
les mouvemens communistes, elle en est aujourd'hui à pouvoir considé-
rer Id défaite de l'insurrection carliste comme une affaire de temps. Ce
sont là des résultats sérieux que le ministre d'état, M. Ulloa, avait le
droit d'exposer récemment dans une circulaire diplomatique qui semble
avoir pour objet de rendre à l'Espagne une existence extérieure régu-
lière qu'elle n'a plus. Le gouvernement de Madrid en est encore effec-
tivement à être reconnu par la plupart des états de l'Europe. C'est un
régime provisoire, à la vérité; il est né d'un coup d'état militaire, il
gouverne sans représentation nationale, il n'a rien de régulier; il n'a pas
moins rendu la paix à l'Espagne, qui est toujours vivante, avec laquelle
tout le monde est intéressé à entretenir de bonnes relations. Pourquoi
la France particulièrement ne reviendrait-elle pas à ces rapports natM-
rels et ne reconnaîtrait-elle pas officiellement le gouvernement espa-
gnol? Elle n'a certes aucun intérêt à favoriser la cause carliste par une
apparence de neutralité entre le prétendant et le cabinet de Madrid.
Cela ne peut être utile ni à ses intéi;^ts sur la frontière, ni à ses intérêts
politiques, et à tous les points de vue la présence d'un représentant
français à Madrid ne peut que servir la cause des deux pays.
CH. DE MAZADE.
BEVI7E HUSIOALE.
Verdi n'est pas seulement un musicien éminent, c'est aussi un grand
patriote; l'Italie ne l'oubliera jamais. Les peuples ont leur instinct qui
les amène à reconnaître, à proclamer l'homme d'une situation, cet in-
stinct vaut mieux que toute la science. Depuis trente ans. Verdi n'a cessé
de représenter l'Italie remuante et guerrière; il est et restera l'artiste
de la revendication , comme Bellini fut jadis le chantre inconscient et
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^2 BETUE DES DEUX MONDES.
dbuloureux d'une période de servitude. Quand Rosani d&ait de Riî :
« Verdi est un musicien qui porte un casque, » Fauteur de GuiUaume
Tell faisait mieux qu'un mot d'esprit, il disait une vérité. La révolution
avait choisi son prince, elle avait inscrit sur son drapeau : a Victor-Em-
manuel, roi d'Italie ! » Et par je- ne sais quelle mystérieuse combinai-
son du destin, il se trouva que les premières lettres de ce cri de guerre
formaient, en se rapprochant, le nom de Verdi. Il y avait donc entre le
musicien et son monarque communauté préexistante de vocation, et,
sans voir comme les anciens la main dés dieux partout, encore est-il
permis de relever certains traits de nature à frapper les imaginations
d'un peuple du midi, et qui les ont en effet bien frappées, puisqu'aui
jours du soulèvement national le nom d'un compositeur d'opéras prit
tout à coup un caractère symbolique, et, flamboyant sur tous les murs,
signifia la délivrance de la patrie. Quelle âme intelligente, — aux ao-
cens dé Nahucco et dés Lombardi, — ne s'est émue d'un sentiment quf
vous entraîne au-delà du sujet de la pièce? Qui n'a saisi la note d'ai-
rain, stridente, altière, implacable, dans cette musique dont H est
plus facile de chercher à ridiculiser le style que d'imiter le tempérament
viril ? Verdi fut ainsi le collaborateur de Cavour et de Victor-Emmanuel.
A cette môme cause de l'indépendance nationale, l'auteur des Promessi
Sposi avait, lui aussi, dévoué son génie et les tendances de la vie la
plus pure et la plus laborieuse, et c'est à la mémoire de Manzom, à la
gloire du compatriote et de Tami, que Verdi consacre aujourd'hui cette
messe de Requiem, œuvre sinon religieuse, du moins inspirée par une
pensée toute religieuse.
Musique religieuse, sentiment religieux, ici, gardOns-nous d'en dou-
ter, va recommencer la fameuse querelle qui date du St(Aat de Ros-
sini. Ne nous y engageons pas; c'est le pont aux ânes. Le Christ de
Bonnat manque peut-être un peu de simplicité, d'élévation et de ca-
ractère divin, est-ce à dire qu'il ne faut tenir compte à cette pein-
ture ni de son puissant modelé, ni de l'effort vigoureux qu'elle se
donne pour sortir de la vulgarité courante? Souvenons-nous que nous
vivons dans une époque de publicité à outrance, et que l'artiste, quel
qu'il soit, ne produit que selon les conditions de son temps. Cest pour
l'exposition que les peintres d'aujourd'hui font leurs tableaux d'église,
et pour la salle de concert ou le théâtre que les musiciens compo-
sent leurs messes; teut cela, c'est peut-être du vandalisme, mais qu'y
faire et que sert d'user sa rhétorique à déclamer contre des choses
auxquelles on ne peut rien changer? Vous reprochez à mon Christ
son réalisme, à ma partition son caractère dramatique; mais ce sen-
timent religieux que vous m'accusez, moi peintre, moi musicien, de
ne point avoir, vous critiques qui parlez tant , le possédez-vous à dose
ïuelconque? Savez-vous seulement ce que c'est? Que le siècle commence
ionc par croire en Dieu, et tous les arts s'inspireront aussitôt de sa
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foi ; josqu'ators ayons au moins ceUe pudeur d^ ge pas venir assiéger
de MS misécables pro^s^tions ^eit de .nos sottises le ipusâQien ou le
peintre qui, dans un jniUe» 4'aniMerseUe indifférence, ne prend conseil
qpe 4e son (tempérament pour traiter \m sujet 4e sainteté. L'art reli-
gkwix vît surtout ^e jl'atmospb^re ambiaic^ du isièole qvl'H diécoce et
<|u'il létOTnise. Jl lost un, haianonique : anchitecture^ musique, peinture,
ftom «e ti^t Qui veut connaître et oompcettdr^ le (riotto, le ^rugin,
ftapbaël, £ra iÂgelioo, doit aUerÀ aome^ h Par^ne, à j^^lc^ei^ce, à Pé-
rottse, à Mantoue, à Sienne : m n'entend Palesilrina et AUogiù iqjue dans
la chapelle .Si«tine. U .sejnble que cette musÂ^ue-^là fasse partie inté-
^ante -ûm Monument et pas plus que les Iresques ne pourrait en être
.éétacbée. Or les fresques ine voyagent pas, ;ne déménagent pas ; ce >qui
Yoyage et déniénage^ rc'est notre art dlaujourdlbui. Coamop<^te, soeipti-
ique en «ôme temps que pourvu de facultés d'exécution incomparables,
ôelui-là s'accommode aussitôt de remplacement qu'on lui offre, le dôme
de Milan comme la salle de POpéra-^lomique, toujt lui e£|t4)Qn. Les an-
ciens maîtres, làjfmt de peindre un tableau, s'informaient de la destina-
tion; autre chose était pour eux de peindre poiu* la gal^me princiëre
d'un palais ou de peindre ipoiir le jréfeK^oire d'nn couvent. Nous autres,
Texposition seule nous préoccupe, disons mieux, les Qj^positions, car
iMKis savons que notre œuvre, après îavoir diverti la «r-ande ville intel-
gente, ira. poursuivre sa «fortune d^ns toutes les capitales de r£urope et
du Nouveau^Monde, ^^ et c'eat.à cet art qu'on vientdemander du recueil-
lement. Demandez^lui de la couleur, de l'intérêt, de la curiosité, du
drame et du spectacle, et s'il a de quoi vous répandre, il aura bien mé-
rité de la vie moderne.
L'idée qu'on se fait parmi Xims du sentiment religieux est quelque
chose de si indéfini, de si vague, qu'il n'y a pointa la discuter sérieu-
sement. Les uns le placent dans la fugue; maïs pour la majorité il réside
dans l'absence de coloris, de mouvement et d'originalité. A ce compte, la
messe de Verdi serait l'œuvre d'un fier hérétique, car la chaleur vitale y
circule à pleines effluves, et l'intérêt, l'émotion qui vous prennent, vous
empoigmntdès les premières mesures, jie vous lâchent plus jusqu'à la fin.
Je ne sais si c*e8t mal, tout cela, mais c'est beau!
L'inspiration jaillit par éclairs pressés et f ulgurans, et le style se comporte
comme il sied à quelqu'un qui se respecte^tiprétend àibon droit élre res-
pecté. Cette mustque^là parle la langue de son temps, les sonorités, les
modulations y sont à toute puissance, et la fugue du Sanctus non moins
que la fugue finale du Libéra désarmeraient Cherubini lui-même, monr
sieur Cherubini, comme disent en ôtant leur chapeau les fidèles du Con-
servatoire! C'était bon jadis de s'égayer à propos du style des Lombftrdi
et du Trwatore; mais depuis Bon Carlos la plaisanterie avait beaucoup
perdu, et ceux qui chercheraient à. la réchauffer .maintenant n -auraient
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9hà REnJE DES DEUX MONDES.
guère les rieurs de leur côté. Ne vous attendez ni à des cavadnes, ni à
des phrases concertantes comme dans la messe de Rossini; rien non
plus de ces larges plans à la Haendel, le maître suit le texte, le traduit
mot à mot, syllabe par syllabe, bien plutôt qu'il ne le commente ; les
morts lui dictent leur prose, et il écrit sa musique sous leur inspira-
tion. Cela vous rappelle par instans le tableau du musée espagnol où
saint Bonaventure, sorti de sa tombe, achève dans le trépas la page com-
mencée pendant sa vie. Chaque note est une parole du texte, et vous
avez ainsi des effets d'un rendu surprenant; les voix des solistes ne se
montrent à Tavant-scène que par rapides échappées, la plupart du temps
vous les entendez gémir, implorer, se débattre au sein du formidable
ensemble. Au pianissimo en la mineur du début, sépulcral, effrayant de
mystérieux solennel, d'horreur funèbre, s'enchaîne l'ineffable lamenta-
tion d'un Kyrie eleison récité par le quatuor vocal, et qui se termine avec
le chœur; puis éclate le Dies irx, vertigineux dans sa désolation, enlevé
à la Michel-Ange, vous diriez le Jugement dernier de la Sixtine s' animant
et remplissant les airs de sa furie et de sa plainte. Dans le Recordare,
les deux voix de la Waldmann et de la Stolz se posent devant nous pour
la première fois, et quels accensl quels timbres, quel sentiment I Aucun
appareil théâtral, point de décor, de mise en scène, point de gestes,
l'art seul et son expression : c'est sublime. Quant à la Stolz, la phrase
du Libéra vous la livre tout entière, âme et voix. A cet organe d'une vi-
bration saisissante qui s'enflamme et part comme un cheval de sang,
vole à l'obstacle si escarpé qu'il soit, puis soudain s'arrête ferme, imper-
turbable, à ce soprano frémissant, indomptable, capable des alterna-
tives les plus extrêmes, et qui de l'explosion en un clin d'oeil passe à
la douceur, à ce soprano merveilleux rendez le geste, le théâtre, et vous
verrez quelle dona Anna, quelle Valentinel Ah I si Meyerbeer vivait en-
core, comme nous l'applaudirions bientôt à l'Opéra, cette Teresa Stolz,
et comme il faudrait que la Waldmann l'y suivit au plus vite!
Deux sentimens dominent dans la messe de Verdi, l'épouvante et
rimploration. Impossible d'ailleurs de méditer sur la légende catholique
qu'il s'agissait de mettre en musique sans être remué par ces deux voix
grondantes et suppliantes au fond de ces versets et de cette prose ift-
comparables. Mozart lui-même a fait de ces deux sentimens la note do-
minante de son Requiem, et Verdi doit avoir à cette occasion beaucoup
lu Mozart. Je trouve en germe, dans l'œuvre du maître des maîtres, tel
effet dont le musicien moderne s'est emparé en le développant, comme
c'était son droit :,le Tubamirum par exemple, qui, proposé par un seul
trombone dans l'œuvre de Mozart, deviendra dans la messe de Verdi
ce prodigieux appel des cuivres. — La tempête du jour annoncée par les
prophéties tonne et mugît à plein choral, à plein orchestre; soudain
l'ouragan s'arrête, tout se tait, et du milieu de ce silence plus terrible
encore que l'éploration universelle à laquelle il succède retentissent les
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REVUE. — CHRONIQUE. 9â5
trompettes du jugement. — Cette phrase, qui semble projeter sa vibra-
tion du fond des abîmes de l'espace, vous arrive mystérieuse, «étrange,
irrésolue; les anges, des quatre coins de l'horizon, s'appellent, se répon-
dent, les trompettes s'avancent, recrutant les cors et les trombones;
cette vision a quelque chose d'effroyable, ces sonneries sortent de TApo-
calypse; pourquoi fàut-il que le maître me gâte cet effet en ramenant
quelques mesures plus loin une fanfare dont le réalisme trop militaire
détonne en un pareil moment? Du reste, on ne peut qu* admirer la sin-
gulière habileté avec laquelle les cuivres sont maniés, à deux reprises
ils occupent l'intérêt dans cette magnifique symphonie colorée comnic
un Delacroix. Employés d'abord, ainsi que nous venons de le dire, vous
les retrouverez dans le Libéra lugubres, sourds, voilés, et servant de pé-
dale aux ravissantes harmonies d'une plainte dont le Lacripiwsa de Mo-
zart et Vandante de la sonate Clair de lune nous offriraient seuls réqui-
valent. Et c'est devant de tels sanglots qu'on ose venir contester
l'émotion d'un maître I Comment donc s'y prenait ce philo-^ophe de Tan-
tîquitépour prouver le mouvement? Il marchait. Voilà un mtisicien qni,
pour nous prouver qu'il est ému, n'a rien trouvé de mieux que de
pleurer; je plains ceux qu'une semblable émotion n'entraîne pas, et
qui, au lieu de s'agenouiller devant cet offertoire et cet Agmis Iki ado-
rable, continuent à ricaner en vous citant un passage où Verdi se sera
souvenu un peu trop du théâtre.
On vous dit : Cette religion, cette compassion, ces larmcs-là, sont
humaines. Eh bien! après? Est-ce l'humanité, oui ou non, qui est
en cause? Relisez donc une bonne fois les psaumes, alle^ au fond de
cette prostf gémissante et menaçante, et vous verrez qu'il n'y est ques-
tion que de nos angoisses et de nos épouvantemens. Le sublime reli-
gieux en pareil cas n'est et ne saurait être jamais que le sublime liu-
main : Rex tremend» majestatis! Aux pieds de ce juge implacable des
Écritures, l'humanité terrifiée implore, supplie ; cet hymne d^invocation
à sa miséricorde, ce cri de suprême pitié, d'où sortira- t-il, sinon du
plus profond de nos entrailles? Et, puisqu'il s'agissait di^ résuiner le
sujet dans une œuvre épique, quel artiste l'idée religieuse ainsi com-
prise pouvait-elle trouver parmi les vivans, quel interprète plus cou-
vaincu que ce grand musicien qui en même temps est un homme?
Parlons maintenant des chanteurs; il sont quatre : un ténor de vi-
goureuse complexion, M. Gapponi, assez mal en train du nsic et dont
l'émission est gutturale, une basse robuste, M. Maini, uninezzo^soprano,
la Waldmann, et, planant sur le groupe d'un vol superbe, Teresa Stolz,
le soprano. Enfin nous avons entendu de vraies voix, des voix fini sont
des voix, et non plus des glapissemens, des bêlemens et des enroue-
mens perpétuels. Cette Maria Waldmann, quel mezzo-sopranoî ductile,
onctueux, caressant avec ses cordes pathétiques du médium et ses belles
TOMi m. — 1874. C4
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^&6 ROTUE DBS DEUX JfONKS.
«notes 'graves* qui vous magnétisent, — ei la TereaeiStolz! dès lajpfQmière
vibration, le cbanue était produit : im «timbre, uifô sriidité,.qiie rien
«n'effraie; vous ^écoutez monter, se <perdre au saraigu, et voos restez
tranquille à votre place, car vous savez d-avance que, si haut qœ le
wn aille <seperdier, elle Vj maintiendra* vigom'euaement'en^uilibpe.
De plus cette voix si passionnée, si cbaude, 'd'un > essor ^flamboyant, vous
rentendrez soupirer d'inetffable douleur dans le^lo'da 'Ub«ra, et cette
fois, apràs avoir; admiré la splendeur de Torgane, vous applaudirez la
grande artiste qui ^ait ainsi modérer, étouffer sa flamme, ttous a4*oa
assez répété qu'il n'y avait plus de vdxen Italie! ^Gomment se laisser
berner davantage par ces médians propos de riotHme'et'de l'avarioef?
Milan n'est pourtant point la Chine, et *le pablic parisien aurait, ce
semble, quelque intérêt à tionnahre un :peu ce qui s?y passe; mais Jes
directeurs de nos grandes scènes préfèrent ne' nous en rien dire, et nous
conserver dans un état d'obscurantisme dont s'accommode au mienx
>leurrégime d^administratioi). Il a fallu ^ttecirconstaose extraordinaire
d'une messe de Verdi pour 'nous faire: assister Uété, «en .plein midi, à
l'apparition de ces deux étoiles; aujourd'hui que le public vient d'èti^
enfin, et /comme parbasard, inis-au fait, aujoard'hoi qu'il -a entenda,
applaudi, «et qu'on craint qu'il ne se fàdie , on hii dit : « C2ette WaU-
mann, ce^ Btolz, nous avons >voulu vous les donneor fcet hiver, mais
d'autres engagemens qui les liaient d'avance ont i rendu mos efforts
inutiles. » Gomme si le 'public en était enoore à se payer de ^mblàbles
raisons, comme si nous ne «avions pas>que ce que .veut un dûreotear
prodigue et déterminé, une cantatrice le veut toujours. D'ailleurs il n'y
avait pas /que ta Stolz.et la Waklniann, lil «y avait aussi la Friod ;'Sans
doute aussi que oelle-là des* engagemens antérieurs iraltachaient au ri-
vage, car son nom n'a -pas m^me^été prononcé. Que te public se tienne
donc pour: averti, et rendons à Verdi le double iiommage de reconnais-
sance que nous'lui devons et pour avoir écrit un dief^'œuvre, et poor
nous avoir appris que les belles voix sont encore de ce monde.
Le Théâtre-Italien ^ura décidément fait cette année une campagne
ridicule, ^t la plaisanterie aurait pu tourner au désastre, si l'Opéra, qui
cherchait où se loger, ne fût venu en aide à l'entreprise, et n'eût ap-
porté, commet on dit, de «l'eau, au t moulin. Qui jamais serrait imaginé
qu'un homme, réputé fort habile et passé maHre dans tUart de jongler
avec'toutesles étoiles du Crmament, n'arrivait làrque pour restaurer te
vieux programme de Padministration Bagier? Toujours ia>déo^ition du
fameux dîner de doileau;'la Patti nous a manqué et la Nilssoaaustivmais
en revanche nous avons eu, s'il vous plaît, H^^ de BeUocea, la Bellocca!
En Phonneur de cette illustration de commande, toutes les voix de la
renommée ont donné d'un accord des plus vigoureux; puis ce bel en-
thousiasme, que rien ne justifiait, a peu à peu diminué, at finalement
tout ce bruit s'en est allé comme il était venu. Singulière histoire que
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vBvm. — cfiBomoTE. 947
celle de ces succès où ta loyauté fait défaut; chaque matin, les jour-
naux vous racontent Tàvénement <Fun nouvel astre, les grands souve-
nirs du théâtre et les plus glorieux noms sont mis en avant à cette occa-
sion : dans la Rosine du Barbier, c^est une Sontag, et dao'i TArsace de la
Semiramide c'est quelque chose entre la Pîsaroni et la Malibraa, si Ton
s'en rapporte aux anciens habitués de la maison que naturellement on
évoque pour la circonstance. Ainsi alléché, vous voulez en avoir le cœur
net, et vons vous trouvez en présence d'une agréable pensionnaire
douée d'une jolie voix et se débattant contre les difficultés d'un rùle qui
Fécrase. A ce spectacle, déjà pénible, vient s'en joindre un autre plus
attristant, je veux parler de ces bancs de l'orchestre déserts, de ces loges
vides ou mal habitées, de ces applaudîssemens qui sonnent creux et de
toute cette nauséabonde pacotille de couronnes et de bouqnet.s dont la
scène se jonche à point nommé. A vous en fier aux bnnts du dehors»
chaque soirée est un nouveau triomphe pour la cantatrice, uu bénéfice
énorme pour l'administration, et quand arrive la fin de la saison, il se
produit ce phénomène étrange, que toutes ces représentations de plus
en plus splendides*, toutes ces victoires préconisées à miracle, n'ont
amené que h. défaite. C'est qu'en dernière analyse la publicité, à elle
seule, ne peut rien, si le talent, le vrai talent^ n'est derrière elle pour
Tappuyer de ses efforts : la publicité ne sert qu'à dire aux gens qui
passent : H y a là quelqu'un, prenez-y garde. La publiciit^ ressemble
au chant du coq : evocat auroram; mais quand elle a chanté trois fois,
il faut absolument que le jour se lève. Le 9 juillet 1838, Rachel jouait
Andromaque devant une recette de 373 francs^; le 6 octobre de la même
année, Andromaque avec Rachel faisait 6,296 francs. Entre temps, les
journaux avaient parlé, oui sans doute, mais la grande actrice s'était
montrée au niveau, sinon au-dessus de leurs éloges. Pour M'^^ iîellocca
aussi, la presse a parlé, elle a môme énormément parlé; mais cette fois
les recettes n'ont pas monté, bien au contraire. Souhaitons que cette
fècheuse expérience ne se renouvelle pas l'hiver prochain. Le Théâtre-
Italien n'a plus de raison d'être parmi nous; d'utilité an point de vue
de l'art, il ne nous en offre aucune; presque tous les grands cliaoteurs
d'aujourd'hui sont cosmopolites, et quant à ce vieux fonds de répertoire,
fatigué, fané, hors d'usage, il serait temps de le soustraire anx ricane-
mens des générations préoccupées d'autres tendances qui, telles aussi,
deviendront caduques à leur tour, ni plus ni moins que le cmiiabiU
fiorito et la cabaletta con perticchino, car c'est la loi des choses d'ici-bas
que la nouveauté qui nous passionne dans le présent devienne infailli-
blement le rococo de l'avenir.
N'importe, la mélodie continue et la mélopée sont à la mode, prori-
tons-en pendant qu'elles réussissent. L'art ne s'arrête pas, il évolue, iJ
cherche; que ses fouilles amènent une découverte, en voila pour un
demi-siècle de travaux et de rénovation. L'heure où nous sommes est
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9i8 REYUE DES DEUX MONDES.
une beure de critique, la théorie règne et gouverne. Tous nos efforts se
concentrent sur le côté spécifique^ nous creusons la technique et lui de-
mandons le mot de l'avenir : de là cet immense attrait de la musique
instrumentale, ce délire symphonique dont semblent possédées les gé-
nérations nouvelles. Quelle animation autour des salles de concerti Là
seulement s'engagent désormais les discussions, soufïïe la vie, tandis
qu'au théâtre tout est stérile. Nous venons de voir comment finissent les
Italiens, l'Opéra ne subsiste que par son répertoire, et l'Opéra-Comique
ne sait lui-même où il en est. Plus de genre, plus de troupe, un public
qui de jour en jour se désagrège. On dit : Le directeur fait fausse voie,
on se plaint de son humeur volontaire et capricante, et cependant ce
directeur n'est point un homme incapable ni malintentionné, mais que
peuvent les meilleures intentions contre la force d'une situation? Cette
crise que l'Opéra-Comique traverse, le directeur ne l'a point provoquée,
il la subit. Je ne nie pas que les moyens employés pour déjouer la
mauvaise fortune n'aient leurs inconvéniens; les honnêtes gens éprou-
vent un certain embarras à voir ainsi la musique sacrée apparaître sou-
dain sur la scène du Pré aux Clercs et de Monsieur Pantalon. Et quelle
musique? une messe de Requiem, un oratorio où Jésus-Christ en per-
sonne concerte pittoresquement avec la Madeleine. Insensiblement la
mise en scène s'accentue,* espérons qu'au prochain carême on nous don-
nera les décors et les costumes, et si Ton veut avoir un avant-goût du
beau spectacle que cela nous promet, il suflBt de regarder certaine es-
tampe affichée à la vitrine de tous les marchands de musique et repré-
sentant le ténor Jésus, qui, sous les traits d'un jeune Arabe de Belleville,
a l'air de vendre des dattes à Marie-Madeleine déguisée en aimée des
Folies-Bergères. Impossible de rien se figurer de plus réjouissant que
cette image; comme signe du temps, c'est impayable. Soyons sérieux;
rOpéra- Comique déserte peu à peu ses anciens pénates; l'agréable
genre qui fit la joie de nos jeunes années n'a certes pas la moindre en-
vie de quitter ce monde; nous l'aimons toujours, mais ne le cherchons
plus à la même adresse. Cet assemblage de dialogue et de musique,
ces chansonnettes et ces airs dansans, tout ce vaudevillisme amusant,
spirituel et drôle jusque dans sa sensiblerie, que jadis nous goûtions à
Favart, où des artistes tels que Roger, Couderc, Faure, Caroline Le-
febvre, nous le donnaient en pleine saveur d'élégance, il nous plaît au-
jourd'hui d'aller le demander aux scènes secondaires. Plus c'est trivial,
frelaté, dégradé, plus cela nous enchante; la même ineptie musicale qui
passerait inaperçue, si elle était proprement et simplement jouée sur
un théâtre de genre par un orchestre et des chanteurs qui se respec-
tent, va suffire à notre enthousiasme de plusieurs années, pour peu
qu'elle ait à nous offrir un joli assortiment de crincrins et de voix érail-
lées. On ne discute pas avec le public : qu'il bâille à Molière, disgracie
Mozart et proclame un chef-d'œuvre la Fille de Madame Angot, il en est
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REVUE. — CHRONIQUE. 949
le maître et ne doit de comptes à personne. Le public a pour lui le droit
du plus fort, que dis-je? il a bien mieux, il a le vrai, le légitime droit,
le droit de Tacheteur sur la marchandise qu'il paie et dont il dispose à
son gré, libre de manifester son opinion à tout venant. C'est pourtant
une vérité à reconnaître que le public pourrait bien n'avoir pas toujours
raison; mais, s'il n'en veut absolument point convenir, le diable et la
critique y perdront leur latin. Le Théâtre-Lyrique ayant cessé d'exister,
rOpéra-Comique élargit son cadre et lui succède ; étant données les
tendances musicales modernes, une pareille transformation est dans
l'ordre et se laissait pressentir de loin.
Vous souvient-il de la première représentation de l'Étoile du Nord et
du foudroyant effet de ce finale qui termine le second acte ? « C'est fort
beau, nous disait un soir M. Auber, mais ne trouvez-vous pas que cela
fait un peu éclater la salle? » Vint ensuite le Pardon de Ploermel, et si
ces deux coups de maître ne suscitèrent pas immédiatement les grandes
tentatives, du moins il en résulta quelque discrédit pour le genre, qui,
n'ayant depuis plus rencontré qu'un vrai succès, commença sitôt après
le Premier jour de bonheur d'émigrer petit à petit vers les scènes se-
condaires. Encore peu d'années, et il y sera définitivement installé;
l'Opéra -Comique pendant ce temps aura de son côté fait maison
neuve ; l'influence de M. Gounod, déjà très marquée à l'heure actuelle,
s'y sera complètement substituée à la tradition des Grétry, des Nicolo,
des Boîeldieu, que subissaient encore les Hérold et les Auber, et puisque
le train du discours me ramène aujourd'hui à l'auteur de Mireille, qu'il
me soit permis de tirer au clair la situation.
Bon nombre d'excellens esprits m'en ont voulu de mes idées sur la
partition de Faust; il va sans dire que je ne rétracte pas un mot, ce qui
ne m'empêche nullement de reconnaître l'importance du rôle que le
maître a pu jouer dans le mouvement musical de ces dernières années.
M. Gounod est un de ces délicats, uif de ces curieux qui font le charme
des périodes de transition, et son art me représente assez ce que l'art d'un
Gérôme ou d'un Cabanel est dans la peinture du moment. Venu au lende-
main des grands jours de Rossini et de Meyerbeer, il comprit qu'il fallait
laisseu reposer la couleur et chercher ses effets dans la demi-teinte ; le
siècle avait donné tous ses génies, l'ère des Titans était close, la parole
appartenait au talent, à l'esprit, à l'ingéniosité. Il s'agissait non plus
d'émerveiller un monde saturé de chefs-d'œuvre, mais simplement de
l'intéresser, de l'occuper en préparant l'avenir, et cet emploi de précur-
seur, personne plus que M. Gounod n'avait les qualités pour le remplir.
Tout l'y appelait : son parfait sentiment de la situation, son talent d'é-
crivain et son étonnante mémoire, où sont emmagasinées toutes les pro-
ductions de l'art musical, — les plus illustres comme les plus obscures,—
trésor de réserve qu'une dextérité imperturbable le met à même d'uti-
liser à son profit et sans plagiat. La consomption nous menace, il fallait
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960 RETUB MS 0EUr MORDES.
se régénérer acms peine de périr; iftâis cette rég)éoératioa, où La trouver!
Dans le at^^ étemel réservoir des forces vwes et aaturaates^ La parti-
tion de Faust- n'est à mon sens que la démonstratlan de cette vérité, et
par là seulement elle a prévalu. Au point de vue dramatique, To^vc^
ne soutient pas la discussion : comparé au tbéàtre de Meyerbeer, ce
théâtre est de Tart enfantin ; mais remarquez un peu, s'il vous plaît,
quelle langue parle ce méebant drame, suivez cette mélopée da troi-
sième acte^ où se mêlent en nuances exquises les tons les plus divers
de la palette. C'est de la symphonie^ j'en conviens, mais quelle main
savante et discrète I Je ^ais tout ce qu'il y a de maniérisme dans cet art,
je fais aussi la part des réminiscences, il n'importe, ce Camp(hSanto
m'attire parce qu'il est peuplé; comme dans ces visions chimériques, où
foisonnent les héros et les walkyries, je retrouve, je vois flotter les specr
très de toutes les idées, les ombres de tous les grands chefs reconnus ou
discutés : voici Meyerbeer, Hérold, Sp<^r, Richard Wagner, et jusqu'à ce
nostalgique Chopin, dont nul encore n'avait songé à réveiller la note en-
dolorie.— Réductions tant qu'on voudra, ces réductions-U ménagent une
transition, elles accoutument, charment et circonviennent le public, que
les trc^ brusques secousses déconcertent, et servent au progrès d'une
réforme bien airtrement que les harangues tapageuses des sectaires
En ce sens, M. Gounod a tiré du wagnerisme tout ce qu'il avait de bon à
noQS donner, et j'étonnerai peut-être certains groupes en leur apprenant
que, môme sur Le terrain de la mélodie continue, le chercheur d^icat, le .
styliste convaincu est allé plus loin que Le fameux oracle de Bayreuth (1).
Pourquoi dès lors l'Opéra-Comique n'appartiendrait-il pas à M. Gou-
nod comme il appartint jadis à M. Âuber? Chaque auteur de renom, par
le temps qui court, a son théâtre. Alexandre Dumas ûls règne au Gym-
nase, M. Sardou dispose seul de la scène du Vaudeville. Rien n'empêche
que la salle Favart ne se mette à son tour sous l'invocation de M. Goo-
nod. L'ancien répertoire veut être remisé, JoconiU ne fait plus d'argent,
le Pré aux Clercs, Zampa, la Dame Blanche, montrent la corde.. Deirière
M. Gounod et Verdi, il n'y a plus à compter que sur les jeunes, car par-
ler de M. Thomas serait encore parler de M. Gounod, l'auteur d'Bamr
let, comme on l'appelle qusmd on ne l'appelle pas a le chef de l'école
française, )> ayant passé sa vie à subir toutes les influences dominantes:
influence d' Auber dans Mina, d'Hérold et de Weber dans le Songé é^um
Nuit (tèlè, de Donizetti dans le Caïd, et de M. Gounod dans Mignon,
Un livre d'enseignement a rarement la bonne fortune de réussir
d'emblée, surtout lorsqu'il s'adresse à des lecteurs à demi informés, et
qui, sous prétexte qu'ils sont des professeurs ou des artistes, croiraient
déchoir en ouvrant jamais une grammaire. J'ignore si les découvertes
(1) Voir dans la deuxième messe chorale de Gounod ce rbythme qui se tenàiiie lur
un accord étranger à la note finale.
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fefeVtJE. -^ cmbNIQUB, 951
i^aé Vient de faire l^airtefur du Traité de VExprmion mmicak (l)i et
qu'il etpose avec ttùe irrésistible clarté de discussion, triompheront al-
î^ihiént du niâuvàî^ vouloir des gens trop instruits pour cobséntir à
ÎpWter roreillë aux leçons d'une théorie icomplétfenient nouvelle ; mais
fee cjuô |è puié aiBhner, t'est que Thommë qui, àprèë vingt ans d'appli-
cation, d'éludé et d'expérience, a piroduit Touvragé que je recommande
îci, n'est cëitéà pas un praticien ordinaii-ë. « Tout est excellent dans ce
livré, parce que tout y est mathématîquefhént vrâii » nous disait na-
guère le chef d'uii conservatoire fort en crédit à cette heure et qui
malheureusement fa'éât pas le nôtt'e, un de ces princes dé l'érudition
sur l'autorité desquels on aime toujours à S'appuyer. Le public confond
souvent le Sens deà mots. A forcé dé les efatendré mal appliquer, il finit
par adopter l'acception vulgaire ôt n'en point compt^endre d'autre. Ex-
pression, pour la foule, veut dire quelque chose qui relève de l'imagi-
nation, de là Ifaùtaisîe niômé, quelque chose d'excentrique et d'indé-
pendant de toiiie i^ègle. Or l'expression est au contraire ce qu'il y a dé
plus obligé, Qé Èiïdini( libre. Ce qui est ëxprihié a besbin d'êti^e, ce qui
existe, c'est l'irilprësSiôn une fois produite. La moitié de ce qu'thi appelle
génie dépend de Tattèntion de l'àme, et si vous chercher bien, tous trou-
verez le âèci-et de tant d'înterprélatioris abâoluÉbënt fausses dans l'inat-
tention de l'âme qui n'est point frappée ei ne reçoit pas d'impression,
tâites qu'un coilp pbrte, vous eh aurez aussitôt l'écho; il y a d'abord im-
pression produite par certaines notes oii par certaiiis groupes de notes,
puis expression, c'est-à-dire traduction, manifestation des impressions
reçues. M. Lussy, dans son enseignement, va droit à ce qui doit être
senti, bien convaincu que dès loi^ la traduction Sera juste, car un des
noù-Sens leà plus curieux de notre langage familier consiste à dire de
quelqu'uil qu'il sent faux. On peut né rien sentir, la chose n'arrive que
trop fréquemment; mais dès que vous sentez, vous sentez juste. L'esprit
peut Se tromper, comprendre à faux, mais si l'on a pu sentir, la mani-
festation extérieure de l'impression reçue sera infailliblement juste. Di-
riger l'attention dé notre âme sui- les impressions musicales qu'elle doit
subir, prouver combien partout la loi est inévitable, combien elle est
une, lé Système de M. Lussy n'a point d'autre bnt. C'est la première
fois qu'à ma connaissance on a démontré i'inséparabilité de l'expression
et de la mesure : science des valeurs, secret de toute interprétation
équilibrée et juSte. Impossible d'échapper à cette loi, soit par la beauté
de l'organe, la difficulté vaincue oii le diable au corps.
Éelon l'auteur, toutes les impressions que Tartiste perçoit et qu'il ex-
•^rime sont provoquées par dés irrégularités dans la contexture musicale,
et voici la manière dont ces irrégularités affectent le sentiment. La musi-
(1) Traité de l'Expression musicale, — accens, nuances et mouvemens dans îa mw-
sique vocale et inslrumentttle, par lïathfs Lussy-, Pfcri«, Hevigel^.
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052 REVUE DES DEUX MONDES.
que moderne, basée sur la tonalité (dans son. double mode majeur et
mineur), la mesure et le rhythme, sUmpose à nous par un triple besoin
d'attraction, de régularité ^t de symétrie, et si prompte et en même
temps si routinière est la logique du sentiment auquel nous sommes
assujettis, qu'à peine avons-nous perçu un groupe de sons, nous préju-
geons et désirons la succession d'un groupé analogue; en d'autres
termes, dès que l'oreille a perçu le premier rhythme d'un air, elle pré-
juge et désire un rhythme pareil, dans le même ton, le même mode et
avec la même disposition des notes. Donc chaque fois que se présentent
une ou plusieurs notes étrangères à la gamme ou au mode figurant au
commencement d'un air, — notes par conséquent de nature soit à dé-
placer la tonique, soit à changer le mode, soit à retarder le repos final
et communiquer à l'oreille d'autres désirs, d'autres attractions, — chaque
fois que se présentent des notes inattendues, insolites, qui rompent la
régularité des accens métriques ou nuisent à la symétrie du dessin rhyth-
mique initial, il faut pour ainsi dire les imposer au sentiment étonné,
heurté, désorienté. Notre premier mouvement nous porte à regarder ces
notes comme fausses, puis, voyant qu'elles répondent aux lois de la to-
nalité, de la modalité, de la mesure et du rhythme, et qu'elles tendent
seulement à former une nouvelle gamme, un nouveau dessin rh)th-
mique, nous faisons un effort pour les accepter, et c'est alors que le vir-
tuose manifeste ses impressions par une sonorité plus intense, une plus
grande animation, bientôt suivies d'épuisement et de langueur.
L'expression musicale n'est donc que la manifestation des impressions
que les notes irrégulières, destructives du ton, du mode, de la mesure
et du rhythme, produisent sur le sentiment. Les grands artistes ayant
en eux l'observation spontanée des lois de la nature, je doute que cette
grammaire de l'expression en augmente. beaucoup le nombre; mais U
masse des exécutans ordinaires doit nécessairement tirer d'immenses
avantages d'un tel enseignement, destiné à substituer les principes ra-
tionnels, la règle et la théorie, à l'observation empirique. D'ailleurs les
grands artistes naissent d'eux-mêmes, inutile de leur préparer la voie;
« à celui-là qui s'en occupe le moins, dit Goethe, et qui n'y pense seu-
lement pas, à celui-là tout est donné, tout va! »|Ce qui n'empêdie pas
que la raison ne vienne fort sagement à son heure pour expliquer et co-
difier les mystérieuses révélations que les grands inspirés tiennent de
Dieu. Aux natures exceptionnelles le don, aux esprits ordinaires le tra-
vail, la faculté de s'approprier par l'étude ce que M. Lussy appelle a la
divine intuition qui saisit les irrégularités tonales, modales, métriques
et rhyihmiques, » principium et fons de la langue musicale.
Un musicien qui déjà compte dans la pléiade des jeunes et qui pourra
bien trancher du maître lorsque la scène s'ouvrira pour lui, le marquis
d'Ivry, vient d'écrire deux nouveaux morceaux. L'un, intitulé VHymnt
français, a été exécuté dans une cérémonie à Notre-Dame par la bande
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BETUE. — CHRONIQUE. 053
militaire de Paulus et fait en ce moment partie des concerts Besselièvre
aux Champs-Elysées; c^est un chant large, tout d'une venue et fort belle,
qui, par sa puissance d'expression à la fois entraînée et calme, rappelle
le Rule Britannia des Anglais et le GoU erhalu Franz dm Kaiser des Au-
trichiens; et tôt ou tard aura sa place dans la liturgie du patriotisme;
Fautre est un cantique à la Vierge :
Regnom Gallis,
Regnam Marie,
Nanquam peribit.
Il semble que cette poésie de Benoit XIV ait mis en verve le composi-
teur, dont le motif respire un air de fête; c'est de la musique tout en
dehors, vivante, aimable, ensoleillée, et qui d'un coup d'aile vous trans-
porte au pied des Pyrénées parmi ces populations pittoresques qu'en-
flamme une religion allègre et voyante comme leurs habits, où la note
écarlate domine. Du reste ces tons chauds et qui s'enlèvent en vigueur
caractérisent au premier chef le talent du marquis d'Ivry. C'est en mu-
sique un homme du midi, et le public en jugera lorsqu'il lui sera donné
d'assister à la représentation des Amans de Vérone, et d'entendre cette
partition, non point telle qu'elle fut imprimée il y a quelques années,
mais telle qu'elle est maintenant que l'auteur l'a mise à son point. Où
et quand l'événement se produira. Dieu seul le sait, mais il se produira
en dépit des obstacles. Nous avons en France aujourd'hui une jeune
école musicale des plus riches en promesses; quelles mesures prennent
les directeurs pour aider à l'avènement de toutes ces forces généreuses,
qui, faute d'être encouragées au théâtre, ne se dépensent plus que dans
les salles de concert? L'état cependant fait ce qu'il peut, il paie des
subventions, entretient à Rome un collège de lauréats, et par ses soins
nous avons pu entendre au Conservatoire, le mois dernier, un oratorio
de M. Rabuteau {le Passage de la Mer-Rouge), et une suite d'orchestre
de M. Lefebvre, ouvrages recommandables à divers titres; mais toute
cette bonne volonté ne fructifiera qu'autant que les directeurs de nos
grandes scènes seront vigoureusement ramenés et maintenus dans le
droit chemin. La difficulté, c'est d'abord et avant tout qu'on ne veut
rien faire, ensuite qu'avec les nouveaux il faudrait savoir choisir, en-
dosser une responsabilité, chose grave, tandis qu'avec les vieux, les
talens consacrés, on n'a pas besoin de discerner, on prend tout bonne-
ment ce qu'ils vous apportent, et, s'il y a échec, eux seuls en répondent.
Dans huit ou dix mois d'ici, un an peut-être, la nouvelle salle de
l'Opéra ouvrira ses portes. Quelle sera l'œuvre d'inauguration? D'abord
on avait parlé des Huguenots, mais il a été remarqué fort à propos que
cette partition-là, tout chef-d'œuvre qu'elle est, est d'un Prussien, et
qu'en pareil cas une musique de nationalité française vaudrait peut-être
mieux. Jeanne d'Arc s'offrait d'elle-même, pièce de circonstance s'il en
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dM EETITB Blfi DBUX MOIiI»&.
fot, 0 vCm a ptff éié qncBtioD, du oMias jusqu'à; ptéseak Si Jeanne iArç,
a'esislah pas, probablemont qu'on Paurait iawMtée à cetta OGcaaioa;,
maisv conuMC eUe exisitt,. ou tDMve hcmnète à%. reconduire. poUiaeQt al
de te renvoyer ain catoules. Et le PùiyeuiU ddi BL. Goftaod quf» denûfti^
il? a*-tHu aeuleaieiKt fait prendre de ses neuiœllesE Noua D?auroa& ni
Jeanne dUArc, ni Polyeucte. Pourquoi dotte alora ne point, s'adMSsec direa-
tement aux jeunes; si Ton craint de trop s'aventurer avec un seul, pour-
quoi ne pas les convier tous à la fête? ITn intermède dramatique et
symphonique où prendraient part M. Bizet, M. Massenet, M. Reyer,
M. Léo Delibes, aurait du moins cela de bon de montrer quelles sont
le& réseryes* musicalds da notre ftHmàta^ décadence,. Cela secak k la
fois habile et nalional, tf est peut-être la raison pouv laquelle oa n'en
fera ôen,. et vous verrez qu'oft s^'en ira chercher pour ouvrir la nouveUâ
salle qqjelque vieillede de: liL Thoaàas,, sa P^fibé par exemple, tombée
à UOpéra*€omiqu«..
Ce» ablis qui se commettenl journellement dans nos théâtrea san&
être jamais des cas pendables méritent pourtaïU. d'aldxec Vattenlioa de
la critique, il est temps aussi que Tadmijiistratiûn supérieure s'en oc-
cupe. L'assemblée,, après des discusaions rapides et. banales où, les avo-
cats officieux du statu q^a n'o&t le plus souvent à répondre qu'à des
contradifiteura de la force de M» de Lorgieril, — vote les fonds qju.*oa Uii
demande, et ces millions, le fruit des entrailles du pays^ vonl se perdre
ensuite sans proût pour V^sl et pour les lettres. Tranchons le mot, la
surveillance n'est plus suffisamment exercée; sous la restauration, sous
le gouvernement de juillet et sous l'empire , il y avait une direction des
beaux-arts autorisée et compétente dont les théâtres redoutaient assez,
la vigilance. Aujourd'hui ce pouvoir-là n'existe plus. Les commissaires,
sont trop près des coulisses, le ministre esL trop loin. Elntre le directeur
d'un grand théâtre et le ministre, il faut un intermédiaire sérieux et dont
Tautorité s'affirme moins encore par soa côté administratif que par une
certaine position hautement consentie dans les arts et dans les Lettces.
k Dieu ne plaise que je songe à mettre ea doute les aptitudes et les ta-
lens du marquis de Gheunevières, il me sera étendant accordé d'avaur
œr que sa compétence, fort à sa place lorsqu'il s'agit d'une exposition
de peinture , perd beaucoup de son prestige dans une question, musi-
cale, dramatique ou littéraire. Même au temps où florissaient les suriiv-
tendances,, les théâtres et le Conservatoire formaient un cercle à part,
elp c'est seulement au. k septembre qu'on s'est imaginé de les réunir
aux attributions du directeur des musées ^ or il y a là une incompatibi-
lité, criante.. Les théâtres et le Conservatoire veulent être surveillés
activement; un directeur des musées a d'ailleurs assez, à travailler chez
lui; qu'il invente soa salon des copies^ qu'il institue ce fameux prix de
l'exposition, c^^et de tant de controverses parmi les peintres, ce sont
là ses affaires et point les nôtres; mais nous voulons que les emplois
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V BETUC. — CHIONIQUE. 956
ment définis et qif il y ait, oomme par le passé, entre les directeurs des
1l»éâtres stilyvenliotmés, da Conservatoire, ei le ministre une awloriiÈé
éaqpable de s'exercer si dfriiors de toutes les petites influences locales
éont ne manque pas d*ètre assailli le fonctionnaire œédkioreHient ren-
seigné. Le moyen que nous proposons n'est en somme <pi'an retour aux
anciens usag^, et noas ne voudrions pas dire que, par sa simple effi-
cacité, 4u jour au lendemain toutes les récriminations se tairont, mais
du moins aurons-nous quelque chafoee de voir ie mai ne pas empirer.
Quant à Theure prëseote, c^est la confusion. De la traditi<m et des genres,
on s'^n moque; former des troupes, à quoi i>on, puisque le public court
niatsemeoft à l'ordinaire (pi'os lui sert? Si vo«s pariez de Fart, oq vous
rit au nez, car ces lourdes subventions que Tétat s'impose ne sont point
Eûtes évidemment pour indemniser nos prenières scènes des frais que
pourraient occasionner certaines tentatives profilad>les au talent <ligK
d'être encouragé, et il n'y a que la recette qui compte. Les grosses r^
cettes, les recettes forcées, doivent-^Ues être l'unique et suprême but?
9sl en est ainsi, supprimons les subventions, qui représentent après
tout 4e rigoureux engagemens contractés envers l'art et les artistes et
«ont là pour garantir des iofiérèts généraux qu'on s'efforce de subor-
donner à des intérêts particuliers. r. ne laginetais.
LES BOUFllIÈRES DE LA SICILE.
StàHr eahuMitne àtU0 90^0 im SiriMa * niffU utt imtmMtdi del medtsim»,
Balaxione 4tU' i^gefnera XjQzeozo Favori. Fiitnie lff73.
il y a quelque <fix ans, les géologues anglais, ayant voulu dresser le
bilan de leurs richesses minérales, ont constaté que les liouHlères du
royaume-uni seraient épuisées avant deux siècles. Tous les bassins car-
bonifères de FEurope sont dans le même cas, et les vastes gisemens,
encore à peu près vierges, de l'Amérique du ^k)^d ne pourront eux-
mêmes fournir indéfiniment à hi consommation gigantesque dont la
houille est l'oft^et. Aussi on se préoccupe des moyens de prolonger le
terme fatal-, on veut exploiter le dharbon minéral au-delà de 1,0^0 mè-
tres, on tire parti des plus minces couches et des qualités de houille
médiocres que l'on dédaignait autrefois. La plus stricte économie est à
l'ordre du joun mais d'un autre c6té la consommation augmente tou-
jours, et il faudra bien que tôt ou tard les générations qui nous succé-
deront apprennent à se passer du combustible que le soleil avait créé
et que les révolutions géologiques ont entassé pour nous dans les euh
traiîles de la terre. .
La houille n'est pas le seul produit du 'sol dont l'épuisement prochain
puisse être prévu pour ainsi dire à jour flxô. La Sicile verra se tarir t
956 RETUE DES DEUX MONDES.
avant peu une de ses sources de richesse : diaprés les calculs des
hommes compétens , les soufrières de l'île seront vides dans cinquante
ou soixante ans. En effet, la superficie totale des gisemens ne dépasse pas
2,000 hectares, et, en admettant que l'épaisseur moyenne des couches
est comprise entre 3°',50 et k mètres, ces gisemens représentent 75 mil-
lions de mètres cubes de minerai ou 300 millions de quintaux de soufre,
dont le tiers au moins a été déjà enlevé; il ne reste qu'environ 200 mil-
lions de quintaux à extraire du sol. La quantité de soufre que Ton re-
tire annuellement des mines est de 2 millions 1/2 de quintaux, et,
grâce au progrès de l'industrie, elle pourrait atteindre 3 ou & millions;
il s,'ensuit que dans 50 ou 60 ans au plus tard l'exploitation des mines
de soufre touchera à son terme naturel. Le gouvernement italien a pensé
que le moment était venu de provoquer une enquête sur l'état présent
et l'avenir de l'industrie du soufre, et il en a chargé M. Lorenzo Parodi,
ancien directeur des mines de Grottacalda. Nous emprunterons au rap-
port de M. Parodi quelques donnée^ d'un intérêt général.
Le soufre à l'état naturel se rencontre en Sicile sous deux formes dif-
férentes : d'abord comme dépôt résultant d'émanations volcaniques,
dans ce qu'on appelle les solfatares, ensuite dans des gisemens pro-
fonds où il est associé aux roches sédimentaires et qu'on nomme des
solfares (soufrières). Le soufre fourni par les solfatares n'entre que pour
une faible part dans la production totale, qui est principalement ali-
mentée par les solfares. Le nombre de ces dernières est aujourd'hui
en Sicile d'environ 2^0, et elles livrent au commerce chaque année
1,800,000 quintaux de soufre brut, sans compter l'énorme quantité qui
est perdue par le traitement du minerai. L'exportation atteignait eo
1871 le chiffre de 1,725,000 quintaux. Sur cette quantité, l'Angleterre
consomme en moyenne de 500,000 à 600,000 quintaux, la France en-
viron &00,000 ; à elles deux, la France et l'Angleterre absorbent donc les
deux tiers du soufre que produit la Sicile.
Le minerai que l'on exploite est un calcaire marneux injecté de
soufre, dont la présence se trahit d'ordinaire par des affieuremens blan-
châtres , composés d'une substance granuleuse ou pulvérulente que les
mineurs du pays appellent briscale, et qui n'est autre chose que du sul-
fate de chaux hydraté. La profondeur des mines varie de &0 à 100 mè-
tres; on y descend par des galeries inclinées que l'on creuse en suivant
toujours les filons, et qui sont soutenues par des piliers abandonnés. Les
picconieri abattent les blocs de soufre au moyen du pic, et Tenlevage a
lieu à dos d'enfans. Tous frais compris, on peut fixer le prix de revient
d'une tonne de minerai à 5 francs en moyenne. Pour les mines très pro-
fondes, comme Grottacalda, Bosco, où l'extraction du minerai est un tra-
vail très pénible, le prix de revient est bien plus considérable, mais un
système d'extraction plus rationnel l'abaisserait de moitié.
Le traitement auquel on soumet le minerai de soufre est des plus pri«
L^iyiu^ed by VjOOQI^
BEVUE. — CHRONIQUE. ^67
mitifs ; c'est une simple fu^on où le soufre lui-môme sert <le combus-
tible, et qui a lieu presque en plein air, sans aucun souci des pertes
qui en résultent; aussi le minerai, qui renferme le soufre daDs la pro-
portion de 15 à ftO pour 100, ne rend-il en général que les deux tiers
de ce qu'il contient, c'est-à-dire de 10 à 25, en moyenne ih pour 100,
Le procédé habituel consiste à empiler sur un plan incliné un amas
conique de minerai, d'au moins 200 mètres cubes, que Ton maintit^nt
par des murs en calcaire compacte et que l'on recouvre de poub^sières
du même minerai. C'est ce qu'on appelle un calcarone. On rallume sur
plusieurs points à la fois, le soufre fond et sort par un trou de coulée
où on le recueille dans des formes en bois de peuplier pour le façonner
en pains {balaté) de 50 à 60 kilogrammes.
Un calcarone de 200 mètres cubes brûle pendant un inoi^i; ponr
700 mètres cubes, il faut compter deux mois. Pendant ce temps, les va-
peurs sulfureuses empoisonnent les campagnes environnantes. Dans les
centres miniers, où les calcaroni marchent toute Tannée, il est défendu
de les établir à moins de 200 mètres des habitations et a moins de
100 mètres des champs cultivés; là où cette restriction n'est pas appli*
quée, on ne brûle le soufre que du 1*^ août au 31 décembre, c^st-à-dire
depuis répoque des moissons jusqu'à celle de la germination des nou-
velles semailles. Ces précautions, tout en entravant l'exploita lioti des
soufrières, sont loin de suffire à la protection des cultures. Malgré tout,
le cakarone est déjà un progrès réel sur la méthode en usage avaat
1850, car alors on se bornait à disposer le minerai en petits tas {caUa-
relle) de 2 ou 3 mètres de diamètre, que l'on allumait à découvert à
rapproche de la nuit; le matin, le soufre commençait à couler, et le soir
du même jour la fusion était terminée. On recueillait ainsi a peine un
tiers du soufre contenu dans le minerai, tout le reste était perdu sous
forme d'acide sulfureux qui empoisonnait l'air à de grandes disinnces.
On a essayé dans ces derniers temps plusieurs procédés nou\eaux ;
le four Hirzel, où le minerai est chauffé en vase clos, le système Tho*
mas, qui repose sur l'emploi de la vapeur d'eau surchauffée, et d'autres
moyens plus ou moins ingénieux, qui tous se heurtent à la cherté du
combustible ordinaire. Provisoirement fe cakarone est donc cacore le
moyen le moins coûteux d'opérer la fusion du minerai. Aujnurd liui le
prix de revient du soufre brut est de 6 fr. 60 cent, le quiDial livré sur
place, et il ne parait guère possible d'aller au-dessous. Au ami rai re, les
frais de transport du lieu d'origine jusqu'aux ports de Catania, Terra-
nova, Licata, Porto-Empedocle, Païenne, se trouveront réduits de moi*
lié par l'ouverture du réseau de voies ferrées dont quelques tronçons
ont été déjà livrés au public. Somme toute, le prix du quintal de
soufre brut livré à bord d'un bâtiment dans les ports de Sicile était de
12 fr. en 1871, en y comprenant le droit d'exportation, qui est de 1 fr.;
avant deux ans, ce prix se trouvera réduit à 10 fr. 50 cent.^41 tombeRit
LJiyiLi^eu uy ■
lOogie
9&8 REVUE DES DEUX MONSCS.
à 9 fr. 50 cent., si le drok d'exportation était «u|iprimé; on pourrait dès
lors livrer le soufre brut au prix de 11 ou 12 francs le quintal à Mar-
seille, et de 12 ou 13 francs dans les ports d'Angleterre. Il s*agit de sa-
voir tt ces prix permettraient de soutenir la ooncurrenoe avec les pyrites.
Pour la fabrication de l'acide sulfuiique, l'industrie utilise en effet de-
puis longtemps une substance minérale des plus répandues, où le soufre
existe non pas à l'état naturel, mais <x)inbiné au fer, la pyrite. 11 se
consomme aujourd'hui en Eur(q)e chaque année &IO,QO0 ionnes de py^
rites, qui représentent 250,000 tonnes de soufre pur, — autant qu'en
produisent les mines de la Sicile. L'emploi des pyrites équivaut à une
économie de 2 à & francs par quintal de soufre ; la réduction de 2 francs
50 cent, que pourrait subir le prbc du soufre de Sicile ne suffirait donc
pas à lui assurer la supérioritéu Heureusement, eta dehors des fabriques
d'acide aulfurique, le soufre sert à une foule d'usages où il est employé
k l'état naturel.; aussi la production des mines de la Sicile a-i-elle qua-
druplé en quarante ans, msâgré l'extension «pi'a prise en même temps
la coosommisaion des pyrites de fer. NL Parodi pense donc qu'il serait
inutile d'abolir le droii d'ei^rtatioo, qui procure à l'état 2 millions
par an^ pour stimuler une production qui ira d'elle-même en augmen-
tant jusqu'au jour peu éloigné où les mines seront épuisées.
On sait que les pyrites ne sont point utilisées pour l'extraction du fer,
à cause de la mauvaise qualité du produit; mais on en retire souvent
une certaine quantité de cuivre , ce qui en double la valeur commer-
ciale. Il y a donc là un succédané de tout point avantageux du soufine
natif pour la fabrication de l'acide sulfurique, cette oheville ouvrière
des industries chimiques. Ajoutons que des quantités énormes d'acide
sulfurique sont consommées pour la fabrication de la soude artificielle
et passent dans les résidus; si on parvenait à réigénérer économique-
ment le soufre contenu dans ces résidus, il y aurait là de quoi livrer an
commerce chaque année 1 million de quintaux de soufre brut, au prix
de 12 ou 13 francs le quintal. Directement et indirectement, les py-
rites, qui sont répandues partout à la surface du globe, pourraient donc
suppléer au soufre natif, s'il venait à manquer. Tant que les mines du-
reront, le soufre demeurera néanmoins une belle source de revenus pour
l'Italie. On s'est demandé à ce propos s'il ne serait point possible • en
y activant la fabrication de l'acide sulfurique, de développer en Italie
la grande industrie chimique; à cette question, la réponse de M. Parodi
est négative : le manque de combustible interdit à ce pays les branches
d'industrie qui enrichissent Les pays du nord. s. r.
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TABLE DES MATIÈRES
ou
TROISIEME VOLUME
TROISIÈME PÉaiûDE. — ÎUV« ANNÉE
MAI — JUIN 18T/i.
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VEmPIRB DBS TSABS ET LES RUSSBS. — VI. — L'ÉGLISE RCS5E. — H. ~ Ll Pk*
. TRIARCAT ET LE SADfT-SniODB, LA TOLÉRANCE RBLIGIEUSB El LA SITITAIIO» DES
DiFFÉRBHS CULTES, par ML Anatole LER0Y-B£AULI£U 5
i«s Albigeois. — Origitvbs, développement et disparition pu catuabismb dans
LA France méridionale, d'après de nouvelles reghbrcbes, par M. Albbiit
RÉVILLE ^ 4S
L'Idée de force et la Philosophie dtnamiste, star M. Paul lAFfET, do rinati*
tut de France * . . 71
La Guerre de Francs. — 1870-1871. — L'empire et l*ikvasid!«. — FV. —
L'armée de Chalons et la bataille db Sedan, p&r M. Ciurles de
MAZADE. lOt
Le Tqneih et les relations commerciales, par M. Edmond PLAUCHUT, . . . 147
Le Marugb de Gébaad, premiôre partie, par ML André THEUIUËT 172
Une Sotie -au xix? siIbclb. — La TerUaUon. de saint Anl&ine, un Al. Gdstave
Flaubbrt, par BL SAINT-REiNÉ TAILLANDIER, de l^Ac^omic Fi^Qçalfie. M^
Ghronsqub db la Quinzaine,, histoieb politique et littéralae^ ^4
BssAis ET Notices. — V Histoire de France de M. Goitoi> par H. Gaston
BOISSIER. . 530
Livraiison du 16 BKaf.
La Poésie philosophique dans les nouvelles, écoles,, un poète i>osmvii[T£ . par
M. E. CARO, de l'Académie Française ..,,.,.... Ui
Les Révolutions de l'Asie centrale. — III. — La BtuwAXïr, le Thieet, uîî
nouvel empire musulman aux frontières db la Chine, par M, IL BLëIRZÏ. 263
Impbbssions de Votaob et d'Abx. — VL — Soovenibs bd For£ï« BoeNi Uf
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900 TABLE DES MATIEKES. ^
LlGT«0?1f LÏS D'CAFét LE CiaATR4tl JÏR LA BaTU ET VAstrée, par ]|L ÉHILE
MOKTiiGUT - • . . , 2^
Uke Meb t^T£iuEDnt A nÉTABun E^ ALoÈjtiB, par M. £« ROUDÂÏRE, capiumQ
d'(^tAt^iD&jor^ > « . , , . . . , , p . « . . ^ > , . t . , « « « , , > 323
ÏM BfAniAGE DE GÉRAnD^ deuiîÈmo partie* par M. A^DRi THECIUET. ^ ^ , , *S5i
La PoLiTiQOïî coîîsBRVATKiCE HE Casuiih Pehier, 1831-1832* par Hé le comws de
MOWTAUVET, ..,.,. 387
Le Roua^ de SPOhT e.x Aicletëeiib* M. WuriE Melville^ par M. Tu. BEKTZONé 423
L^EirO^ÏTtQ^^ DC PEIYTCRE DC PaLAIS-EoURBO!! AU TROflT DES At^AClSNS'LOlUUinSt
pai' U. Ca. TIMBAL .....,..,.., 444
CBROIftOVE DR LA QviNEAENB^ HISTOinS POLlTigtlE Et UTTÂRAIEE. * . . r • i > < 405
Essais et Notices» — L*Atlantide et les Atlantes, .-,,••■*•,■• 417
lâlTralsoB ûu 1»^ JulB.
Lt Mariage pi Géraed, d(!riiièr« p^tle, par M. A^dré THEUHIëT « iSl
L*jDéE MODEn:TE D(j Diiorf. — Ls DnoiTf Li loacE rr le aé^^m D*APidt3 les écoles
ALLEU A.1D ES Cû^tTEllPOliALNe^ , par M* Alfeled FOUiLLËE. 4 , bil
La Fontaine a raopoâ d*dme nouvelle édetiox illuste^éb, par U, Hc^tu BLAZE
DE BUnV 550
Les Mines de diakan^ du CAf, soctveivies d'on Mt^tEUA, par M. DESDEUALNES-
HIJGOX 509
Poètes contehpoeains de l*1talib> ^ M. GiosuË Gaeducci, par H. Lotis
ë;tiën»e. ooî
Le DEOIT ÉLECTOEAL de L*AnCtE?lK£ FtlAKCE, LES i^LECTlOlfS ADSL ÉTATÏ-DÉAÉaAIJ3^
DANS LES PROVINCES, pftT M^ GeORGE PICOT 626
Le Salon de 1874, par B|. Eehest DCVEIlGlEn DE HAURAI^NE, députa à TAa-
semblée naiJDnaLo , G51
CnaoKigcE de la QtiL^tEArNE, kistoire politiodc et uttùlazee. . 700
ESSAIS ET Notices. — La Corauptip^ et l'assalnesseue^it des aj\iè:&câ, par
H. R. BADAU 711
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Un hûkme d'état AHÉniCAin. -* L£ sÉ»ATEun Cuaeles Sumnee, par ÏL Ao"-
GtrsTi LAUGEL \ 72t
Les s ex felles de Lo(;is XV, d'après des docdvens l^édets et de nodvcllcs
publications, par M. Jules SOURY 750
L'EltPlEE DES TSARS ET LES RbSSES. — VfL — L*ÉCLIât âUSSK. — lll. — La
CASTE SACERDOTALE ET LA BÉFORUR ECCLÉSlASTtgUL, Li CLERGÉ NOIR ET LE
CLEhGi DLA?JC, «OJXES ET PQPES PUt M* ANATOLE LEHOY-BEAULIEO. . , 199
De L'ORIGLNE des ÉTRES^ — I. ^ La VaRIARILJTÉ des espèces et la LtrXTR POCR
L*E!USTENCE, par m. Éhile BLANCHARD, de rAeadëmic das Scieacos* « . $37
La EÉKOVATlON DU CADASTRE IT ti FÉRÊgf^TtON DE L'iUPÛT FONCIER, par M, £,
UÉLY Û'OISSEL. . 808
pRGDENCE Palfe£¥, preDsïèro pardc, par M. Ta. BAlLEY ALDRICU. .... S9K
'Revue uisecale. — La uifsse de Verdi, le Tuéatre-Italeen, l*Opésu-CoviqcE|
M* GoUNOD, par M* F, de LAGENEVAIS. •,-..,... 941
ClinDNEQt;E DE LA QULNZALXE, HlSTOEEE POLETIQDB ET UTT^IUIRE, ..*.,.. 931
EsMis ET Notices* — Les Soufeeèees de Sicile. ft55
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